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L’Amérique tourne le dos à l’Europe à la veille du sommet de l’OTAN

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par Alexandre Lemoine

Les généraux de l’OTAN et les responsables européens sont en proie à la nervosité dans l’attente de nouvelles mauvaises nouvelles militaires venues d’outre-Atlantique. La période précédant le sommet de juillet des chefs d’État des pays membres de l’Alliance atlantique à Ankara constitue pour le président américain Donald Trump le meilleur moment pour déverser sur l’Europe le mécontentement accumulé, surtout si le conflit iranien n’est pas résolu.

Le chef du Pentagone, Pete Hegseth, a pris la décision d’annuler l’envoi de militaires américains en Pologne, ce qui a constitué une surprise tant pour les collaborateurs du département de la Guerre des États-Unis que pour les alliés européens. 4000 militaires du Texas se préparaient à une mission de 9 mois en Pologne, qui incluait des exercices avec les alliés de l’OTAN, mais ont finalement reçu l’ordre de suspendre la mission.

Par ailleurs, la Maison-Blanche a ignoré les demandes insistantes des Polonais de ne pas retirer d’Europe les troupes américaines stationnées en Allemagne, mais de les transférer en Pologne, plus près de la frontière russe.

Dans la forme comme dans le fond, les décisions de Washington constituent l’exécution de l’exigence du Kremlin formulée fin 2021 relative au retrait des forces armées de l’OTAN des pays limitrophes de la Russie, exigence dont le rejet par l’Occident a déclenché l’opération militaire spéciale en Ukraine. Et l’Europe soupçonne que les nouvelles orientations de la politique américaine en Europe résultent d’accords secrets entre Donald Trump et Vladimir Poutine conclus en Alaska.

La tendance s’est dessinée de manière tout à fait nette : les États-Unis démantèlent l’infrastructure de leur présence militaire en Europe. Le Pentagone a d’abord annoncé le retrait de 5000 militaires américains d’Allemagne. Ce n’est qu’un début : le président Trump a déclaré qu’il y en aurait d’autres.

Ensuite, Washington a renoncé au déploiement de missiles Tomahawk en Allemagne. Cette décision a particulièrement choqué l’Europe : les Tomahawk, promis encore sous Biden, étaient considérés comme le seul contrepoids européen aux missiles russes. L’UE ne dispose pas encore de ses propres missiles alternatifs, et dans ces conditions, planifier une guerre contre la Russie est pour le moins problématique.

Les médias se sont empressés d’expliquer de manière simpliste les actions des États-Unis par les particularités personnelles du président Trump, notamment sa rancune envers le chancelier allemand Friedrich Merz, qui n’a pas soutenu la guerre en Iran. Comme la plupart des pays européens. Et voilà que Trump se vengerait maintenant de l’Allemagne et de toute l’Europe.

Cependant, la politique des États-Unis s’est étendue également aux pays d’Europe de l’Est, qui, pendant les opérations militaires au Moyen-Orient, s’efforçaient de se montrer obéissants envers leur suzerain d’outre-Atlantique afin de ne pas perdre le parapluie de sécurité américain. La Pologne s’est simplement plainte que la guerre en Iran avait entraîné la levée des sanctions sur le pétrole russe, mais pour le reste se faisait discrète. La Lituanie, elle, a carrément soutenu l’agression des États-Unis et d’Israël, exprimé sa disposition à envoyer des soldats lituaniens en Iran et à mettre son territoire à disposition des chasseurs américains pour des sorties opérationnelles.

Et quel a été le résultat de cette tactique pour eux ? Tout récemment, Vilnius a officiellement annoncé que les États-Unis avaient interrompu la rotation de leur bataillon blindé en Lituanie. Plus de 1000 militaires américains sont actuellement déployés en Lituanie. Leur rotation s’effectue avec des interruptions depuis 2014. En 2019, des bataillons blindés ont été déployés dans le pays, et en 2022, ils ont été renforcés par des unités d’artillerie.

Les bataillons de rotation de l’OTAN dans les pays baltes ont été déployés il y a plusieurs années. La décision de l’Alliance de les y stationner était considérée comme un grand succès de lobbying des élites locales en matière de «dissuasion de la Russie». Le personnel des bataillons est relevé tous les 6 mois, afin de ne pas violer les dispositions de l’Acte fondateur sur les relations, la coopération et la sécurité mutuelles entre l’OTAN et la Fédération de Russie (1997), dans lequel l’Alliance s’engageait à ne pas déployer de forces militaires alliées permanentes dans les pays limitrophes de la Russie. Avec les bataillons de rotation, les membres de l’OTAN ont appliqué le principe «formellement correct, mais dans le fond, c’est une moquerie». Le fait que les militaires américains et ceux d’autres pays ne soient pas cantonnés en permanence en Pologne et dans les pays baltes, mais soient relevés tous les 6 mois, est en réalité pire pour la Russie. Cela signifie que de nouveaux militaires de l’OTAN arrivent régulièrement aux frontières russes et, en 6 mois, maîtrisent le théâtre d’opérations potentiel.

Dans ses propositions de fin 2021 sur les garanties de sécurité en Europe, la Russie exigeait notamment le respect non seulement de la lettre, mais aussi de l’esprit de l’Acte fondateur OTAN-Russie : le retour de l’infrastructure militaire de l’Alliance aux frontières de 1997 et le retrait des troupes de l’OTAN des frontières russes. Dans les faits, les États-Unis satisfont aujourd’hui ces exigences. La Pologne a elle aussi perdu au dernier moment une brigade blindée américaine et apparemment ne recevra pas les troupes américaines en provenance d’Allemagne.

Les Européens affirmeront que ce qui se passe est le fruit d’une entente entre Trump et Poutine en Alaska. C’est un cas de figure où ils ont à la fois raison et tort.

Les dirigeants de la Russie et des États-Unis ont bien pu convenir d’un retrait progressif des militaires américains des frontières russes. Car cela correspond tout à fait à la tactique de négociation de Donald Trump. Ce procédé a été décrit par lui dans son ancien livre (1987) The Art of the Deal. Vends comme un compromis et une concession forcée une décision qui t’est favorable et que tu avais de toute façon l’intention de prendre.

Trump crée délibérément des situations d’incertitude, forçant les alliés à faire des concessions. «Avec l’apparition d’une nouvelle doctrine de sécurité nationale aux États-Unis, la participation américaine à la défense européenne va diminuer de plus en plus. Washington déplace le centre de ses efforts militaires vers la région indo-pacifique»déclare aux Européens Andrius Kubilius, commissaire européen à la défense et à l’espace, Premier ministre de Lituanie en 1999-2000 et 2008-2012.

La diminution de l’intérêt des États-Unis pour l’Europe est un processus objectif qui a commencé à se manifester dès l’époque de Barack Obama. Au XXIe siècle, ce sont d’autres parties du globe qui sont prioritaires dans l’économie et la politique mondiales. Le projet ukrainien du président Biden constituait plutôt une déviation par rapport au cap général, liée à la personnalité même de Biden, sa carrière politique et les affaires de corruption de sa famille.

Or le facteur Trump lui-même est justement minimal dans le retour, sous le second mandat de Trump, de la tendance antérieure à la baisse d’intérêt pour l’Europe. Il est avantageux pour les États-Unis de retirer leurs troupes d’Europe, et c’est ce qu’ils font. La perspective d’une grande guerre sur le continent s’en trouve plutôt accrue que réduite. Mais si les Européens se décident à mener une telle guerre, ils combattront la Russie sans les États-Unis.

source : Observateur Continental

https://reseauinternational.net/lamerique-tourne-le-dos-a-leurope-a-la-veille-du-sommet-de-lotan/

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