
Soyons très clair : Je ne défends pas Patrick Bruel.
Justice immanente
Précisons, d’abord, ce qui n’étonnera sans doute personne : Patrick Bruel n’a jamais été ma tasse de thé. Et c’est une litote. Voir cet apôtre de la gauche caviar arborant partout sa bien-pensance en bandoulière comme un sac de luxe, ce donneur de leçons professionnel, pontifiant et sûr de lui, pris dans la tourmente d’une affaire sordide peut même être, avouons-le, une source de satisfaction, comme une sorte de justice immanente.
Je ne remets pas en question la parole de ces femmes au motif qu’elle serait tardive. Les victimes d’agressions sexuelles se taisent souvent par honte, pour oublier, par peur de ne pas être crues, surtout face à une célébrité. Puis un jour, la parole de l’une libère la parole de l’autre. Si les faits sont avérés, on peut seulement regretter ce silence : des drames auraient pu être évités.
Non, je ne vole pas au secours de Patrick Bruel. Loin s'en faut. Plus de trente témoignages, cela commence d’ailleurs à faire beaucoup, pour un seul homme. Mais je défends un principe, celui d’une justice rendue devant un tribunal et pas par une officine féministe. Aujourd’hui un chanteur antipathique, demain un responsable politique jugé gênant ? C’était déjà des pratiques connues en Union soviétique. Si trente accusations suffisent à exiger une disparition publique sans procès, alors nous ouvrons une porte dangereuse. La présomption d’innocence ne vaut pas seulement pour les gens sympathiques.
Rendre la parole des femmes « vraie » par essence serait, d’ailleurs, une étrange forme de misogynie : cela reviendrait à considérer les femmes comme incapables de calcul, de manipulation, de stratégies et, donc, dépourvues d’intelligence. L’affaire de La Roncière, au XIXe siècle, en reste un éclatant symbole. La sacralisation absolue de la parole de la femme serait dévastatrice dans le cadre de divorces où tous les coups sont permis, surtout s’il s’agit d’obtenir la garde des enfants.
Cela ne signifie évidemment pas que les accusatrices de Bruel mentent… mais simplement que c’est au juge de juger.
Et MeTooÉcoles ?
On peut aussi s’étonner que le mouvement #MeTooÉcoles ne suscite pas la même indignation que MeToo… tout court ; que ce scandale du périscolaire, en particulier parisien, ne fasse pas descendre devant la mairie de Paris comme devant l’hôtel-restaurant de Bruel, à L’Isle-sur-la-Sorgues. Sans faire de hiérarchie dans le sordide, ce n’est pas de jeunes femmes qu'il s’agit, ici, mais d’élèves de classes maternelles, que ces horreurs ne se sont pas passées il y a des années mais qu’elles sont sans doute, eu égard à l’inertie et l’impéritie générales, toujours d’actualité. À moins que, n'étant ni enfants de chœur ni scolarisés dans le privé, ces enfants n'intéressent finalement pas grand monde en haut lieu.
Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, a déclaré, mercredi, sur France 2, que Patrick Bruel devrait « mettre entre parenthèses sa carrière » et « annuler son concert prévu le 8 octobre au Zénith de Paris », au vu des enquêtes pour violences sexuelles le visant. Cette injonction, forcément, a fait tousser plus d’un. Vous connaissez l’histoire de l’hôpital qui se fout de la charité ? Là, c’est tout un CHU.
Les incriminations ne sont pas les mêmes, bien sûr... mais quand même ! La procureur de Paris a ouvert une enquête portant sur 110 établissements parisiens : écoles maternelles, élémentaires et crèches. Des dizaines d’animateurs sont suspendus, plusieurs personnes convoquées devant la Justice. Une école sur six, à Paris, est concernée d’une façon ou d’une autre.
Où sont les manifs ?
Où sont les manifestations ? Où sont les tribunes indignées des célébrités ? Où sont les appels à la démission ? En Hongrie, en 2024, pays volontiers qualifié d’« illibéral », à l’époque, puisque c’était encore le gouvernement Orbán, la présidente Katalin Novák et le ministre Judit Varga ont quitté leurs fonctions après une affaire de grâce présidentielle liée à des abus sur mineurs. Dix mille personnes avaient manifesté, place des Héros à Budapest, pour réclamer des comptes.
En France, rien, ou presque. Pas une tête n’est tombée dans la chaîne de responsabilité - ou plutôt d’irresponsabilité. Pourtant, la mairie de Paris détient la compétence pleine et entière du périscolaire : elle recrute et gère seule les animateurs.
Ce pays serait donc capable de se mobiliser pour tout, sauf pour défendre l’innocence de ses enfants ?