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Selon Lecornu, nos paysans souffrent d’un « sentiment » d’injustice

 
Pendant des années, le pouvoir politique et une grande partie de la gauche institutionnelle ont installé dans le débat public une notion devenue centrale, celle de « sentiment d’insécurité ». Ce terme n’a jamais été neutre. Il a servi de filtre sémantique, de paravent idéologique, permettant de disqualifier une réalité vécue en la ramenant à une perception subjective. L’insécurité n’était plus un fait mais un ressenti, une construction mentale, parfois même une manipulation émotionnelle attribuée aux médias ou aux discours jugés excessifs.

Ce glissement a permis d’éviter toute remise en cause structurelle des politiques menées. Aujourd’hui, un mécanisme strictement identique est à l’œuvre dans le monde agricole avec une expression nouvelle, le « sentiment d’injustice ». Là encore, le choix des mots est révélateur. On ne parle pas d’injustice réelle, mesurable, organisée, mais d’un sentiment d’injustice, ce qui permet de reconnaître une colère tout en neutralisant sa portée politique. C’est une reconnaissance à coût nul. Une manière de dire nous vous entendons sans jamais dire nous vous avons mis dans cette situation.
Or ce que vivent les agriculteurs français n’a rien d’un ressenti abstrait. Il s’agit d’une réalité économique et administrative brutale, pression normative constante, charges toujours plus lourdes, concurrence étrangère permise par des accords commerciaux déséquilibrés, baisse continue des revenus, disparition massive des exploitations. En utilisant cette formule, le pouvoir reproduit exactement la stratégie employée sur l’insécurité, il transforme un fait matériel en phénomène émotionnel, une injustice structurelle en malaise subjectif. Cette logique permet de gagner du temps, de produire du discours à défaut de produire des actes, et surtout de déplacer implicitement la responsabilité sur ceux qui subissent puisqu’un sentiment peut être apaisé, accompagné, corrigé, sans jamais toucher aux causes profondes.
Cette reconnaissance sémantique a rapidement été intégrée au discours gouvernemental comme un outil de reprise en main politique de la crise. Sébastien Lecornu a ainsi promis de répondre au sentiment d’injustice des agriculteurs avec davantage de fermeté face à l’Union européenne, en évoquant les accords commerciaux, les normes asymétriques et la concurrence étrangère.
Le message est simple en apparence : l’État aurait compris et s’apprêterait à hausser le ton à Bruxelles. Il est question d’accords commerciaux déséquilibrés, de produits importés ne respectant pas les normes imposées aux producteurs français, de concurrence déloyale et de deux poids, deux mesures. Ces constats ne sont pas nouveaux. Ils sont formulés depuis des années par les syndicats agricoles et documentés par de nombreux rapports. Ce qui change, ce n’est pas la réalité décrite, mais le fait que le pouvoir accepte enfin de la nommer sous la pression d’un rapport de force devenu explosif.
Le problème est que ceux qui promettent aujourd’hui la fermeté sont les mêmes qui ont validé hier les mécanismes dénoncés. La France n’a pas subi passivement les accords de libre-échange, elle les a soutenus, ratifiés et parfois défendus. Brandir aujourd’hui la menace d’un bras de fer avec Bruxelles relève davantage de la posture que de la rupture, tant que le cadre idéologique libre-échange, discipline européenne, primat de la compétitivité n’est pas remis en cause. Cette lecture critique est largement partagée et a été résumée par Frontières Média.
Sur le terrain, la réalité économique reste implacable. Une part importante des agriculteurs vit avec des revenus inférieurs au salaire minimum. Dans l’élevage notamment, les marges sont si faibles qu’elles ne permettent plus de dégager un revenu digne. Les coûts de production explosent, énergie, carburants, engrais, alimentation animale pendant que les prix d’achat restent compressés par la grande distribution. À cela s’ajoute un endettement massif. Beaucoup d’exploitations ne survivent que par le crédit, repoussant chaque année l’échéance de la faillite. L’agriculteur est sommé de se moderniser, d’investir, de se conformer à des normes toujours plus complexes, tout en étant payé toujours moins. Le discours politique parle d’accompagnement et de transition quand, sur le terrain, domine le sentiment d’être piégé dans un système qui écrase et culpabilise.
On impose aux producteurs français des règles drastiques tout en ouvrant le marché à des produits étrangers soumis à des contraintes bien moindres. Cette contradiction nourrit une colère qui n’est pas seulement économique mais morale. L’agriculteur a le sentiment d’être devenu le maillon sacrifié d’une chaîne qu’il ne contrôle plus. À cette réalité matérielle s’ajoute une dimension humaine trop souvent reléguée à l’arrière-plan : la solitude paysanne et la détresse psychologique. Travailler seul, avec des journées interminables, peu de reconnaissance sociale, une pression administrative constante et un avenir incertain crée un terrain propice à l’épuisement. La disparition des services publics en zone rurale et l’éloignement des centres de décision renforcent ce sentiment d’abandon.
Dans ce contexte, la question des suicides agricoles n’est pas un détail mais un symptôme majeur. Depuis des années, le monde agricole connaît une surmortalité par suicide par rapport au reste de la population active. Ces drames, souvent évoqués avec pudeur, révèlent l’échec profond du système. Parler de sentiment d’injustice face à cette réalité revient à psychologiser une violence structurelle. On propose de l’écoute, des cellules de soutien, des numéros verts, tout en laissant intactes les causes qui broient les individus. Les agriculteurs ne demandent pas seulement à être entendus, ils demandent à pouvoir vivre de leur travail sans honte ni peur permanente du lendemain.

L’irruption du « sentiment d’injustice » dans le discours officiel révèle ainsi l’état du pays. Après avoir nié l’insécurité, le pouvoir reconnaît l’injustice mais refuse d’en assumer les conséquences. Reconnaître une injustice réelle impliquerait de désigner des responsables, de remettre en cause des choix idéologiques et de rompre avec des cadres contraignants. L’État préfère administrer la colère par le langage. Ce mot devient un outil de gestion politique suffisamment fort pour donner l’illusion de l’écoute, suffisamment flou pour éviter toute rupture. Or la colère agricole ne se contentera plus de mots. Les agriculteurs savent ce qu’ils valent, ils savent qu’ils nourrissent le pays, et ils savent désormais que le système actuel ne leur offre aucune perspective viable. Le sentiment d’injustice n’est plus une émotion passagère, il est devenu un verdict collectif sur un modèle qui, à force de sacrifier ceux qui produisent, organise sa propre fragilité.

Jérôme Viguès

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