
par Adègne Nova
Il y a deux cent trente-trois ans exactement, le 21 janvier 1793, Louis XVI montait sur l’échafaud. Jacques Bainville a dit en son temps qu’à première vue, peu d’événements historiques semblaient aussi inexplicables que cette chute de la monarchie.
Les bourreaux qui firent un simulacre de procès au roi, condamné qu’il était d’avance, l’accusèrent de tous les maux et, surtout, des pires mensonges. Plusieurs années plus tard, Honoré de Balzac dirait que, ce jour-là, ce sont tous les pères de famille qui ont été décapités, Renan indiquant, quant à lui, que cet assassinat avait consommé le suicide de la patrie.
Désormais, le peuple français était orphelin… et nous le sommes toujours !
Aujourd’hui, en cette triste date anniversaire, je vous propose de lire le testament du Roi, écrit moins d’un mois avant sa mort.
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« Au nom de la très-Sainte-Trinité, du père et du fils et du Saint-Esprit. Aujourd’hui, vingt-cinquième jour du mois de décembre 1792, moi, Louis seizième du nom, Roi de France, étant depuis plus de quatre mois renfermé avec ma famille dans la tour du Temple, à Paris, par ceux qui étoient mes sujets, et privé de toute communication quelconque, même depuis le 11 du courant, avec ma famille ; de plus, impliqué dans un procès dont il est impossible de prévoir l’issue, à cause des passions des hommes, et dont on ne trouve aucuns prétexte ni moyens dans aucune loi existante; n’ayant que Dieupour témoin de mes pensées et auquel je puisse m’adresser, je déclare ici, en sa présence, mes dernières volontés et mes sentimens.
Je laisse mon ame à Dieu, mon Créateur ; je le prie de la recevoir dans sa miséricorde, de ne pas la juger d’après ses mérites ; mais par ceux de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui s’est offert en sacrifice à Dieu son père pour nous autres hommes, quelqu’indignes que nous en fussions, et moi le premier.
Je meurs dans l’union de notre sainte mère l’Église catholique, apostolique et romaine, qui tient ses pouvoirs par une succession non interrompue de Saint-Pierre, auquel Jésus-Christ les avoit confiés.
Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le symbole et les commandemens de Dieu et de l’Église, les sacremens et les mystères, tels que l’Église catholique les enseigne et les a toujours enseignés ; je n’ai jamais prétendu me rendre juge dans les différentes manières d’expliquer les dogmes qui déchirent l’Église de Jésus-Christ ; mais je m’en suis rapporté et m’en rapporterai toujours, si Dieu m’accorde la vie, aux décisions que les Supérieurs ecclésiastiques, unis à la sainte Église catholiques, donnent et donneront conformément à la discipline de l’Église suivie de Jésus-Christ.
Je plains de tout mon cœur nos frères qui peuvent être dans l’erreur ; mais je ne prétends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en Jésus-Christ, suivant ce que la charité chrétienne nous enseigne. Je prie Dieu de me pardonner tous mes péchés ; j’ai cherché à les connoître scrupuleusement, à les détester et à m’humilier en sa présence. Ne pouvant me servir d’un prêtre catholique, je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faite, et surtout le repentir profond que j’ai d’avoir mis mon nom ( quoique ce fut contre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l’Église catholique, à laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de cœur.
Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution où je suis, s’il m’accorde la vie, de me servir, aussitôt que je pourrai, du ministère d’un prêtre catholique, pour m’accuser de tous mes péchés, et recevoir le sacrement de pénitence.
Je prie tous ceux que je pourrois avoir offensés parinadvertance (car je ce me rappelle pas d’avoir fait sciemment aucune offense à personne), ou à ceux à qui j’aurais pu donner de mauvais exemples ou des scandales, de me pardonner le mal que je peux leur avoir fait ; je prie tous ceux qui ont de la charité, d’unir leurs prières aux miennes, pour obtenir de Dieu le pardon de mes péchés.
Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis, sans que je leur en aie donné aucun sujet ; et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu’à ceux qui, par un faux zèle, ou par un zèle mal entendu, m’ont fait beaucoup de mal.
Je recommande à Dieu ma femme et mes enfans, ma sœur et mes tantes, mes frères et tous ceux qui me sont attachés par le lien du sang, ou par quelqu’autre manière que ce puisse être ; je prie Dieu particulièrement de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfans et ma sœur, qui souffrent depuis long-temps avec moi, de les soutenir par sa grâce, s’ils viennent à me perdre, et tant qu’ils resteront dans ce monde périssable.
Je recommande mes enfans à ma femme, je n’ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux ; je lui recommande surtout d’en faire de bons chrétiens et d’honnêtes hommes ; de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci, (s’ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l’éternité ; je prie ma sœur de vouloir continuer sa tendresse à mes enfans, et de leur tenir lieu demère, s’ils avoient le malheur de perdre la leur.
Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu’elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrois lui avoir donnés dans le cours, de notre union ; comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyoit avoir quelque chose à se reprocher.
Je recommande bien vivement à mes enfans, après ce qu’ils doivent à Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obéissans à leur mère et reconnaissans de tous les soins qu’elle se donne pour eux et en mémoire de moi ; je les prie de regarder ma sœur comme une seconde mère.
Je recommande à mon fils, s’il avoit le malheur de devenir Roi, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu’il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve ; qu’il ne peut faire le bonheur des peuples qu’en régnant suivant les lois ; mais en même temps qu’un Roi ne peut les faire respecter et faire le bien qui est dans son cœur, qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire ; et qu’autrement étant lié dans ses opérations, et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile.
Je recommande à mon fils d’avoir soin de toutes les personnes qui m’étoient attachées, autant que les circonstances où il se trouvera, lui en donneront les facultés ; de songer que c’est une dette sacrée que j’ai contractée envers les enfans ou les parens de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi.
Je sais qu’il y a plusieurs personnes, parmi celles qui m’étoient attachées, qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devoient, et qui ont même montré de l’ingratitude ; mais je leur pardonne (souvent dans des momens de trouble et d’effervescence, on n’est pas maître de soi) et je prie mon fils, s’il en trouve l’occasion, de ne songer qu’à leur malheur.
Je voudrois pouvoir témoigner ici ma reconnaissance à ceux qui m’ont montré un attachement véritable et désintéressé : d’un côté, si j‘ai été sensiblement touché de l’ingratitude et de la déloyauté de gens à qui je n’avois jamais témoigné que des bontés, à eux, ou à leurs parens ou amis ; de l’autre, j’ai eu de la consolation à voir l’attachement et l’intérêt gratuit que beaucoup de personnes m’ont montrés. Je les prie d’en recevoir tous mes remerciemens ; dans la situation où sont encore les choses, je craindrois de les compromettre si je parlois plus explicitement ; mais je recommande spécialement à mon fils de rechercher les occasions de pouvoir les reconnoître.
Je çroirois calomnier cependant les sentimens de la Nation, si je ne recommandois ouvertement à mon fils MM. de Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi avoit portés à s’enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé enêtre les malheureuses victimes ; je lui recommande aussi Cléry, des soins duquel j’ai tout lieu de me louer, depuis qu’il est avec moi ; comme c’est lui qui est resté avec moi jusqu’à la fin, je prie Messieurs de la Commune de lui remettre mes hardes, mes livres, ma montre, ma bourse et mes autres effets qui ont été déposés au conseil de la Commune.
Je pardonne encore très-volontiers à ceux qui me gardoient, les mauvais traitemens et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J’ai trouvé quelques ames sensibles et compatissantes. Que celles-là jouissent, dans le cœur, de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser !
Je prie MM. de Malesherbes, Tronchet et Dezèze, de recevoir ici tous mes remerciemens et l’expression de ma sensibilité, pour tous les soins et peines qu’ils se sont donnés pour moi.
Je finis, en déclarant devant Dieu ; et prêt à paroître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi.
Fait double à la Tour du Temple, le 25 décembre 1792.
Signé LOUIS. »
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