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« Fasciste » : le mot magique des gauchistes pour éviter de penser

Antifasciste

Il y a un truc fascinant dans le débat public actuel, c’est cette capacité extraordinaire à utiliser certains mots comme des extincteurs intellectuels. On ne s’en sert pas pour éclairer une discussion, mais pour l’éteindre. Fasciste est devenu l’outil préféré de ce petit théâtre. On ne l’emploie plus pour décrire une réalité politique précise, on le balance pour faire taire. C’est un mot réflexe, un mot d’urgence, un mot qui permet d’éviter toute fatigue cérébrale. Dès qu’il sort, la discussion est censée être terminée, rideau, circulez, il n’y a plus rien à penser.

Dans l’univers mental de la gauche contemporaine, le mot fasciste a remplacé l’argument. C’est plus rapide, moins coûteux, et ça évite de se coltiner la réalité. Vous critiquez la démocratie parlementaire, fasciste. Vous dites que l’autorité est nécessaire à une société, fasciste. Vous doutez que le suffrage universel produise systématiquement des décisions intelligentes, fasciste. Vous pensez que l’égalité abstraite pose problème, fasciste. À ce niveau-là, ce n’est même plus de l’idéologie, c’est du pilotage automatique. Le cerveau est en veille, l’étiquette fait le travail.

Le plus drôle, c’est que ceux qui usent et abusent de ce mot se vivent comme des résistants héroïques, alors qu’ils ne font que répéter la même incantation depuis cinquante ans. Ils n’analysent rien, ils récitent. Ils ne discutent pas, ils condamnent. Ils ne comprennent pas le monde, ils le classent. Le fascisme est devenu leur mot-valise, leur marteau universel. Et quand on n’a qu’un marteau, tout finit par ressembler à un clou, y compris la réalité.

À force de traiter de facho tout ce qui dépasse du cadre démocratique, le mot a été vidé de toute substance. Il ne renvoie plus à un système politique, mais à une déviance morale. Il ne décrit plus une doctrine, il signale un danger symbolique. Il sert à faire peur, pas à comprendre. C’est commode, parce que comprendre oblige à admettre que le monde est plus complexe que les slogans et que la démocratie n’est pas une évidence métaphysique tombée du ciel.

Pour ma part, je ne suis pas démocrate. Et je ne suis pas républicain non plus. Je le dis sans trembler, sans posture et sans goût particulier pour le scandale. Je ne crois pas à la démocratie comme régime naturel, ni comme horizon indépassable, ni comme solution automatique aux problèmes politiques. Je la regarde fonctionner, et ce que je vois ne me convainc pas. La démocratie contemporaine parle beaucoup, décide peu et s’excuse en permanence d’exister. Elle confond gouverner et communiquer, autorité et culpabilité, décision et justification.

La démocratie est devenue un régime de parole. On y débat de tout, tout le temps, sans jamais conclure. On consulte, on concerte, on organise des tables rondes, des conventions, des grands débats, des consultations citoyennes, et à la fin, on fait exactement ce qu’on avait prévu de faire avant, mais en expliquant très longuement pourquoi on n’avait pas le choix. Le pouvoir est partout et nulle part. Personne ne décide vraiment, mais tout le monde se protège juridiquement et médiatiquement.

Je rejette la démocratie parce qu’elle repose sur des postulats que je juge faux. L’idée que le nombre produirait naturellement le juste. L’idée que l’opinion serait une source suffisante de légitimité. L’idée que l’addition des intérêts individuels finirait par créer un ordre cohérent. Dans la réalité, la démocratie fragmente le pouvoir, dilue la responsabilité et transforme l’action politique en labyrinthe procédural. Plus il y a de règles, moins il y a de décisions. Plus il y a de contre-pouvoirs, moins il y a de pouvoir tout court.

Je rejette aussi la République telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, parce qu’elle a cessé d’être un cadre politique pour devenir une religion civique. On n’y raisonne plus, on y croit. On n’y discute plus les principes, on les invoque comme des formules magiques. La République est devenue ce mot sacré qu’on brandit pour éviter toute remise en cause du système. Elle ne sert plus à organiser le pouvoir, mais à exclure symboliquement ceux qui refusent de s’agenouiller devant ses dogmes.

Dès qu’on sort de ce cadre, le réflexe est immédiat. Fasciste. Le mot tombe comme un couperet. Sans définition. Sans précision. Sans effort. Il sert à dire à l’auditeur qu’il n’a pas besoin d’écouter et à l’orateur qu’il ferait mieux de se taire. C’est le klaxon intellectuel de ceux qui roulent sans permis conceptuel. Ça fait du bruit, ça impressionne un instant, mais ça ne mène nulle part.

Cette confusion permanente n’est pas une erreur. C’est une stratégie. Elle permet d’éviter les questions gênantes. Pourquoi la démocratie décide-t-elle si mal. Pourquoi l’autorité est-elle devenue suspecte. Pourquoi l’État recule sur l’essentiel tout en contrôlant davantage le détail. En transformant le fascisme en insulte universelle, on protège la démocratie de toute critique sérieuse. On remplace la pensée par l’indignation et on appelle ça de la vigilance.

C’est seulement après avoir posé ce décor qu’on peut, enfin, dire ce qu’est réellement le fascisme, et surtout ce qu’il n’est pas.

Le fascisme est une doctrine politique autoritaire et étatiste qui conçoit le politique comme principe supérieur organisant l’ensemble de la vie collective. Il part de l’idée qu’une société ne se maintient pas spontanément et que l’ordre ne naît ni de la liberté individuelle ni du débat permanent, mais d’une autorité centrale capable d’imposer une direction et d’assurer une continuité historique.

Dans le fascisme, l’État n’est pas un prestataire de services ni une administration neutre. Il est une entité souveraine qui précède les individus et leur survit. Il incarne la permanence de la communauté politique. L’État ne demande pas l’avis en permanence, il commande. Il ne reflète pas l’opinion, il tranche. Il subordonne l’ensemble des sphères sociales à une finalité politique clairement définie.

L’individu n’est pas nié, mais il est subordonné. Sa valeur politique n’est pas abstraite, elle est fonctionnelle. Les droits universels détachés de toute obligation collective sont rejetés au profit de devoirs concrets envers l’État. La liberté n’est pas un principe sacré, mais une tolérance conditionnelle tant qu’elle ne menace pas l’ordre établi. Ce point-là, au moins, a le mérite de la clarté.

La société fasciste est hiérarchique, non par goût de l’injustice, mais par logique d’organisation. Les individus n’ont ni les mêmes fonctions ni les mêmes responsabilités. L’égalité politique abstraite est considérée comme une fiction paralysante qui brouille la chaîne de commandement et dissout la responsabilité. La hiérarchie rend le pouvoir lisible et la décision identifiable.

Le fascisme rejette le pluralisme politique et la démocratie parlementaire parce qu’il y voit une fragmentation permanente du corps politique. Le parlement est perçu comme un lieu de paroles sans autorité, de compromis sans fin, de décisions toujours repoussées. Gouverner ne consiste pas à parler plus longtemps ou plus fort, mais à décider. Le débat n’est toléré que s’il conduit à une conclusion claire.

Le suffrage universel n’est pas sacralisé. Il est considéré comme instable, émotionnel, manipulable. Gouverner selon l’opinion revient à gouverner par réaction. Le fascisme privilégie la continuité du commandement à l’alternance, la durée à la popularité, la stabilité à la fluctuation.

Le pouvoir est centralisé et incarné. Il s’organise autour d’un chef qui concentre l’autorité et la responsabilité. Cette personnalisation n’est pas un accident, mais une nécessité logique. Un pouvoir diffus est irresponsable. Un pouvoir incarné peut être identifié, assumé et affronté frontalement.

Sur le plan économique, le fascisme subordonne l’économie au politique. Il refuse aussi bien le laisser-faire libéral que la collectivisation idéologique. L’économie doit servir la cohésion et la continuité de l’État. Le travail est une fonction collective. Les conflits sociaux sont perçus comme des menaces à neutraliser, non comme des moteurs vertueux de l’histoire.

La culture et l’éducation sont intégrées au projet politique. Le fascisme ne croit pas à la neutralité. Toute transmission façonne des comportements et des loyautés. Le contrôle idéologique est assumé au nom de la cohésion collective, sans se cacher derrière des discours de tolérance abstraite.

La violence est intégrée comme possibilité structurelle. Le fascisme considère qu’une autorité incapable de contraindre est fictive. L’État doit pouvoir réprimer pour exister réellement. Cette acceptation explique la cohérence interne du système autant que ses dérives.

Le fascisme ne promet ni le bonheur, ni l’égalité universelle, ni l’homme nouveau. Il ne vend pas des lendemains qui chantent. Il promet l’ordre, la discipline et la continuité. Rien de plus. C’est un projet brutal, dur, sans fioritures, qu’on peut refuser, combattre et critiquer, mais qu’on ne peut pas réduire à une simple insulte de plateau télé.

Et c’est précisément là que l’usage actuel du mot devient grotesque. Quand tout est fasciste, plus rien ne l’est. Quand un mot sert à tout condamner, il ne sert plus à rien comprendre. Ceux qui crient facho à longueur de journée ne combattent pas le fascisme. Ils masquent leur incapacité à penser le pouvoir autrement qu’à coups d’indignation morale. Ils ne défendent pas la démocratie, ils la transforment en dogme. Et l’histoire montre qu’un dogme, aussi bruyant soit-il, finit toujours par se fracasser contre le réel.

Jérôme Viguès 

https://ripostelaique.com/fasciste-le-mot-magique-des-gauchistes-pour-eviter-de-penser/

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