
par Jean-Philippe Chauvin
Aux côtés des agriculteurs, les lycéens agricoles expriment une révolte intergénérationnelle face à la liquidation de l’agriculture française, menacée par le Mercosur, le productivisme et les politiques libérales de l’UE.
Alors que se profilaient les vacances scolaires de Noël et que les députés montraient leur impuissance (leur inutilité ?) en ne parvenant pas à voter un budget pour l’année civile suivante, les élèves des lycées agricoles sortaient de leurs établissements pour rejoindre leurs aînés, parfois leurs parents, sur les ronds-points et les barrages tenus par les agriculteurs : une colère ou, plus exactement, une révolte intergénérationnelle qui traduit le mal-être d’un corps social aux aspects et aux métiers multiples et pluriels, chargé d’une fonction économique et sociale fondamentale dans toute société ordonnée, celle de nourrir (entre autres) les habitants de ce pays et bien d’autres. Ainsi, dans tout le pays, les cours et les salles des lycées agricoles ont bruissé des inquiétudes de jeunes (et de leurs professeurs) devant ce qui peut s’apparenter, d’une certaine manière, à la liquidation d’une part de la civilisation française, d’un métier plurimillénaire fait d’héritages et de défis permanents, d’un secteur productif qui valorise autant qu’il entretient les espaces français, les paysages comme les territoires eux-mêmes. Pourtant, peu de journaux, à part ceux des régions à fort caractère agricole et le Journal du Dimanche, ont fait état des réactions des lycéens agricoles, comme s’ils n’étaient que la survivance scolaire d’un monde destiné à disparaître, remplacés par ceux d’ailleurs, par une agriculture d’outre-Atlantique si peu respectueuse des équilibres environnementaux et des leçons tirées (et encore à tirer, dans une bonne application d’un empirisme organisateur de bon aloi comme de bon conseil) des décennies d’agriculture productiviste et fossilifère des pays occidentaux. Cela est fort regrettable mais correspond sans doute bien à l’état d’esprit dominant (sans être unanimement partagé, heureusement) de nos contemporains qui est d’abord individualiste et fort peu collectif. Un état d’esprit qui oublie le long terme et la mémoire des nations et des corps sociaux pour ne penser qu’en termes de consommation et de plaisir individuel, voire égoïste… Suis-je trop sévère ? Il y a quelques décennies déjà, le philosophe post-maurrassien Pierre Boutang s’en prenait à la société individualiste de masse et de consommation matérielle sans limites en clamant qu’il n’y en avait rien à conserver. Il ne s’agissait pas de « faire du passé table rase », mais de reconnaître que les fondements (et non les fondations d’antan, celles d’avant le triomphe de la société contemporaine, qui sont à garder et à valoriser, certains diraient « à restaurer ») de cet actuel règne du système consommatoire sont à déconstruire, comme l’on dit pudiquement aujourd’hui pour éviter le verbe détruire, verbe sans doute traumatisant désormais pour des générations d’individualistes élevées dans la ouate et que Bernanos a, par avance, traités de « cornichons sans sève ».
Ces jeunes lycéens agricoles témoignent de leur désarroi quand ils évoquent la situation actuelle, il est vrai peu agréable : « Rien ne nous pousse à faire ce métier aujourd’hui. La DNC, le Mercosur… c’est n’importe quoi. C’est la perte de l’agriculture française », lance Axel. Ces élèves n’ont que 17 à 23 ans, mais peinent déjà à envisager l’avenir avec sérénité : « Pourquoi aller en cours aujourd’hui, alors que notre métier, dans cinq à dix ans, est mort ? » se désole Gaël. Sans oublier ceux qui ont assisté à la rude intervention des forces de l’ordre en Ariège pour accéder au troupeau de 200 bêtes à abattre… De quoi décourager ces lycéens qui souhaitent faire de l’agriculture leur métier parce qu’ils le vivent comme une vocation, et non comme une simple profession alimentaire ?Pas forcément, semble-t-il : « Malgré ce désarroi, la vocation ne connaît pas la crise : le lycée agricole de Pamiers affiche complet avec 400 élèves et 200 apprentis. (…) Une tendance confirmée au niveau national : selon le ministère de l’Agriculture, ces sept dernières années, les effectifs dans l’enseignement agricole progressent de manière constante et sans interruption (+ 8% depuis cinq ans et + 6% sur dix ans) ».N’est-ce pas le signe que, en agriculture comme en bien d’autres domaines, « le désespoir est une sottise absolue » ? Pour les acteurs du terrain, cette progression s’inscrit dans une évolution plus large de la société : « Ce sont des métiers qui sont porteurs de sens avec une utilité sociale forte. C’est ce que recherchent les jeunes (…). Il y a aussi un attachement très fort au territoire ». « C’est une passion », confirme Axel. Ce sentiment fort à l’égard du travail de la terre doit être soutenu par l’État, même s’il ne peut être entretenu véritablement par lui car ce n’est pas sa fonction d’État : comme pour la natalité et la production industrielle, le piège serait de verser dans l’étatisme qui pèse sur l’activité française plus qu’elle ne la soutient…
La transmission agricole est importante et nécessaire, mais elle doit s’accompagner de l’application d’un véritable empirisme organisateur et non d’une reconduction pure et simple d’un modèle et d’un système axés sur les seuls échanges marchands qui, aujourd’hui, entraînent l’agriculture française vers le fond et vers une disparition programmée, du moins dans ses particularités, terroirs et héritages. Est-ce si simple ? Le papier souffre tout, la réalité est parfois beaucoup plus rude, et elle nécessite à la fois humilité et volonté, avec une vision qui se projette dans le temps long des générations, et non dans l’immédiateté marchande qui, toujours, se fait au détriment des producteurs de base et de la qualité des produits, la précipitation étant la plus mauvaise des conseillères en agriculture… Sans doute faut-il commencer par renoncer au productivisme qui semble produire autant de dettes que de gaspillages, et qui vit, bien trop souvent, de subventions dispendieuses sans être rentables ! Mais cela ne peut se faire utilement et positivement que si les principales grandes structures agricoles et rurales sont repensées et, en partie, refondées, ce qui nécessite du temps, sans doute beaucoup d’investissements et de volontés fortes, autant du côté des agriculteurs eux-mêmes que de celui des pouvoirs publics, locaux et nationaux. De plus, le carcan administratif et réglementaire d’une Union européenne à la fois trop technocratique et trop libérale (au risque – avéré – de tuer ce qui nous est proche, au nom de la « libre concurrence » qui, trop souvent, n’a plus grand-chose à voir avec la juste et loyale concurrence…) est un obstacle à une grande politique de refondation agricole et paysanne pourtant économique, socialement et écologiquement nécessaire. L’exemple de la signature (simplement reportée au 12 janvier, si l’on en croit la Commission européenne) du traité dit du Mercosur, en est une terrible illustration : l’Union européenne ne pense qu’en termes de libre-échange et de consommation, et n’a d’autre ambition que de rester un grand supermarché de consommateurs, et non une zone émancipée de producteurs locaux d’abord fournisseurs des « plus proches » avant que de vouloir vendre ses surplus aux autres continents. Cette conception étroite de « l’Europe » serre un véritable nœudcoulant autour du cou des producteurs français et particulièrement des agriculteurs, et rien n’y fera tant que celle-ci occupera les esprits non moins étroits des européistes, qu’ils se veulent libéraux ou sociaux-démocrates… Elle ne peut assurément pas être l’avenir des lycéens agricoles car, en fait, elle étouffe concrètement notre agriculture française, et cela depuis fort longtemps, comme en témoignent les multiples colères et soulèvements agricoles précédents qui semblent toujours vains, parce que la superstructure de l’Union européenne reste toujours la même, autant sur le plan technique qu’idéologique.
Les lycéens agricoles, dont la révolte est juste et saine, rappellent à l’État français qu’il doit d’abord protéger les siens avant toute autre action ou intention, et qu’il se doit d’assurer à la nation comme à ses citoyens un avenir, tout simplement. L’État a aussi le devoir social de rappeler la dignité du travail comme celle des travailleurs aux féodalités financières et économiques, qu’elles soient nationales ou européennes, mais aussi à tous les citoyens du pays, qui doivent être associés à ce bien commun qu’est la nécessaire prospérité économique à garantir à tous. « Plus que des aides financières, ils (ndlr : les lycéens agricoles) réclament de la considération et une réelle prise de conscience de la société. « On aimerait que le consommateur se batte avec nous car il est aussi concerné », clame Youri. La nécessaire solidarité française passe aussi par les achats de chacun : « nos emplettes sont nos emplois », dit-on avec raison… Encore faut-il qu’il reste encore et toujours des agriculteurs français pour produire, en France : les lycéens agricoles préparent la relève, et ils symbolisent ainsi cette espérance française qui jamais ne doit, jamais ne peut mourir.
https://www.actionfrancaise.net/2026/02/04/redonner-de-lespoir-aux-eleves-des-lycees-agricoles/