
De loin, leur petite musique a la tonalité martiale d’un hymne d’extrême droite. Eloge des expulsions, diatribes contre le regroupement familial, critique du multiculturalisme : les gouvernements britannique et, surtout, danois promettent à leurs électeurs une sévérité exemplaire en matière d’immigration. Ces nouveaux procureurs des sociétés ouvertes plaident avec fermeté pour le « chacun chez soi » : la libre circulation des hommes leur semble une dangereuse chimère. D’une manière générale, la gauche défend, en France, des positions modérées en matière d’immigration. Elle ne s’aventure pas sur ce terrain-là. » Pas encore ?
La première ministre danoise, Mette Frederiksen, clame ainsi haut et fort que son pays vise désormais « zéro demande d’asile » et offre à la Lituanie des kilomètres de fils barbelés afin de protéger sa frontière. Son ministre de l’immigration, Rasmus Stoklund, compare les migrants condamnés par la justice à de mauvaises herbes et prône leur retour au pays, même s’ils y risquent la peine de mort. La ministre de l’intérieur du Royaume-Uni, Shabana Mahmood, tonne contre le « golden ticket » offert, selon elle, aux migrants dès l’instant où ils posent un pied sur la terre britannique.
Ces dirigeants européens sont-ils issus d’un parti nationaliste situé à l’extrême droite de l’échiquier politique ? D’une formation populiste anti-immigration ? D’un mouvement xénophobe qui aspire à verrouiller les frontières ? Non : tous trois appartiennent à des formations solidement ancrées à gauche depuis plus d’un siècle – le parti social-démocrate danois est né en 1871, et le Parti travailliste britannique a été fondé en 1893 notamment par le socialiste écossais Keir Hardie avant de devenir, en 1900, sous l’impulsion des syndicats, l’Independant Labour Party.
Ces dirigeants de gauche qui ont aligné leurs discours concernant l’immigration sur ceux de la droite, voire de l’extrême droite, ont fait école sur le continent européen. En Allemagne, Sahra Wagenknecht, figure de l’aile gauche de Die Linke et fondatrice du parti Alliance Sahra Wagenknecht (BSW), ne cesse de tempêter contre l’ « immigration incontrôlée », tandis que Lawen Redar, l’une des porte-parole du Parti social-démocrate suédois, prône une politique migratoire « restrictive » et refuse que les nouveaux arrivants puissent choisir le lieu où ils souhaitent s’installer.
Pour se distinguer des nationalistes qui proclament ouvertement leur hostilité, voire leur haine, envers les étrangers, cette gauche « antimigrants » brandit un argumentaire progressiste : si elle combat fermement l’ouverture des frontières, ce n’est pas au nom de l’attachement aux racines chrétiennes de l’Europe ou de la hantise du « grand remplacement », la théorie complotiste et raciste développée par Renaud Camus, mais parce qu’elle souhaite protéger les acquis sociaux des classes populaires exposées aux ravages de la mondialisation – et, plus prosaïquement, reconquérir l’électorat ouvrier. […]
Pour Karl Marx, ces millions d’ouvriers étrangers qui ont quitté leurs pays pour venir travailler dans les usines des pays voisins constituent, à leur corps défendant, une « armée de réserve » qui permet aux patrons de faire baisser les salaires. Citée par le philosophe, en 1847, à Bruxelles, cette expression figure à nouveau, vingt ans plus tard, dans son œuvre majeure, Le Capital. « Pris comme un tout, les mouvements généraux des salaires sont exclusivement régulés par la dilatation et la contraction de l’armée industrielle de réserve » , écrit-il. […]
Selon David Goodhart, l’immigration venue du Commonwealth, des Antilles et d’Asie dans les années 1950 et 1960, puis d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient à partir des années 1990, a nourri une telle « diversité des modes de vie » que les Britanniques vivent désormais avec des « inconnus ». Parce que le multiculturalisme affaiblit, d’après lui, le « sentiment d’obligation mutuelle », il érode le socle de la solidarité : le partage « se négocie plus facilement et plus généreusement si l’on peut tenir pour acquis un ensemble limité de valeurs et de présupposés communs » . […]