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« C’est Nicolas qui paie » : anatomie d’un ras-le-bol

« C’est Nicolas qui paie » : anatomie d’un ras-le-bol

Dans son nouvel essai « Heurs et malheurs de Nicolas », aux éditions Perspectives libres, notre prolifique collaborateur, Rodolphe Cart, décrypte un phénomène né sur les réseaux sociaux : le cri de ras-le-bol fiscal d’un « Nicolas » fictif, jeune actif blanc de classe moyenne, qui considère être celui qui paie pour tous les autres, des boomers aux immigrés. Parti d’un simple « mème » viral, ce slogan s’est progressivement diffusé dans le débat politico-médiatique. Rencontre avec l’auteur pour explorer les origines, les forces et les limites de ce mouvement.

ÉLÉMENTS. Qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer un livre au mouvement « C’est Nicolas qui paie » qui pourrait apparaître, aux yeux de certains, comme assez secondaire voire même anecdotique ?

RODOLPHE CART. On sait à quel point les membres de la Nouvelle Droite ont écrit sur le sujet de la « bataille culturelle ». Imposer des mots, des expressions, des slogans ou des thèmes, sont les moyens principaux pour « faire passer » une conception du monde et un système de valeurs au plus grand nombre. Comme le « camp conservateur » a longtemps été tenu écarté des principaux médias (télévisions, universités, radios, etc.), il a dû trouver d’autres canaux de communication pour faire entendre sa voix – dont les réseaux sociaux. Et justement, le mouvement « C’est Nicolas qui paie » vient d’internet, plus particulièrement d’un « mème » repris de X (anciennement Twitter). La viralité du message a été telle que celui-ci est devenu le mot d’ordre d’un très grand nombre d’internautes. Repris par une partie du monde politique français de droite, ce slogan a même fait l’objet d’une surveillance du gouvernement. Avec l’expression du « Grand Remplacement », c’est l’une des victoires culturelles de la « droite » ces dernières années. Voilà pourquoi j’ai donc entrepris de comprendre ce mouvement, pour tâcher d’en saisir les ressorts cachés et ce qu’il nous dit de l’époque.

ÉLÉMENTS. Vous qualifiez votre approche de « critique positive » de ce mouvement. En quoi consiste exactement cette « positivité » ? Quels aspects du ras-le-bol fiscal et identitaire des « Nicolas » vous paraissent porteurs d’une véritable dynamique conservatrice, et quels sont ceux que vous jugez au contraire illusoires ou contre-productifs ?

RODOLPHE CART. Rappelons ce qu’est ce mouvement. Il vient d’un mème[1] représentant le contrat social français incarné par un trentenaire urbain et diplômé, sacrifié économiquement au profit des étrangers et des « boomers » – donc des retraités ayant profité de l’âge d’or des Trente glorieuses. Ce contrat social est donc dénoncé sous l’angle du poids qu’il fait peser sur les actifs « autochtones », au profit des « profiteurs » âgés et des « racailles » d’origines extra-européennes. Cette réunion de deux revendications pour un mouvement politique à la fois fiscal et identitaire  est intéressante car inédite en France, car provenant de la société civile. Enfin, j’ai choisi comme sous-titre « critique positive » car si je pense que ce mouvement soulève de bonnes et légitimes questions, toutefois, les réponses qu’il apporte me semblent erronées, ne prenant notamment pas en compte d’autres logiques structurelles liées à ces problèmes. Parler à juste titre de la pression fiscale et migratoire sur la population des actifs sans mentionner la désindustrialisation, l’écart grandissant Métropole/Périphérie, le problème de natalité et du fonctionnement de notre modèle économique immigro-consumériste, c’est, à mon avis, passer à côté des sujets centraux qui causent le « malheur français ».

ÉLÉMENTS. Votre livre retrace l’histoire de la droite française pour contextualiser le phénomène « Nicolas ». Selon vous, en quoi celui-ci s’inscrit-il dans une continuité (ou une rupture) avec les grandes figures ou courants de la droite française du XIXe et XXe siècles ?

RODOLPHE CART. Depuis plusieurs années, et face à plusieurs problèmes endémiques aux démocraties d’Europe de l’Ouest (immigration, destruction du tissu industriel, insécurité, déclassement des classes moyennes, changement de peuple), nous assistons au retour en force du courant libéral-conservateur, ou plutôt à une poussée dextrogyre des partis centristes en Europe. Dans notre cas, on peut qualifier ce mouvement des « Nicolas » comme un mouvement appartenant à cette famille politique – les personnalités politiques françaises ayant repris ce slogan s’apparentent très bien à ce courant. En reprenant mes fiches de sciences politiques – notamment les travaux des historiens comme René Rémond ou Fabrice Bouthillon -, j’ai donc essayé de retracer la généalogie du libéral-conservatisme en France, que l’on peut classer dans la grande famille des censitaires-orléanistes.

ÉLÉMENTS. Vous comparez la situation française à celle des États-Unis. Quelles leçons concrètes tirez-vous des mouvements populistes ou conservateurs américains (Tea Party, MAGA, etc.) pour évaluer le potentiel du mouvement des « Nicolas » ?

RODOLPHE CART. Le second mandat Trump est intéressant en ce qui concerne les évolutions au sein de la base MAGA. Notre ami et collaborateur à la revue Éléments, Gabriel Piniès, a démontré à plusieurs reprises les oppositions entre la base populaire et nationaliste du camp de Trump et la partie des « tech-bros » plus libéraux. On se souvient ainsi des conflits autour des visas H-1B (notamment destinés aux immigrés qualifiés en provenance d’Inde) ou des questions internationales. Bref, s’éloignant du « fusionnisme » plus traditionnel – sorte de « fusion » combinant Dieu et le marché, la religion et l’ordre capitaliste – chez les Républicains, ce deuxième mandat s’annonçait davantage comme une rupture « illibérale » avec l’idéal libéral-démocratique. Du côté politique naissait une sorte d’aristo-populisme, réunion d’une élite nationaliste et de sa base populaire contre l’État démocrate (médias centraux, juges, corps intermédiaires, etc.), et, du côté des idées, un mouvement post-libéral proposant l’idée d’un réalignement du politique sur le religieux et qui devrait permettre de préserver l’ordre social produit par le marché. Avec une critique plus tranchée du libéralisme économique et la promotion assumée du protectionnisme, on peut dire qu’en France ce mouvement pourrait s’incarner dans un populisme-bonapartiste revisité. C’est-à-dire une ligne anti-système (politique et médiatique) et davantage apolitique, sceptique concernant l’Union européenne, à la fois autoritaire en haut (immigration, insécurité) pour avoir des résultats tout en relâchant la pression sur le « peuple », sensible à l’idée d’une démocratie directe et à la notion de majorité contre les minorités, et s’appuyant sur une idée de la préférence nationale pour les services publics et la redistribution sociale. On est donc bien loin de la veine censitaire-orléaniste des « Nicolas ».

ÉLÉMENTS. Dans le numéro 218 de la revue Éléments, actuellement en kiosques, François de Voyer, qui consacre un article au même sujet, met en avant le fait que « Nicolas qui paie » est aussi, en partie en tout cas, « Nicolas qui reçoit », c’est à dire qu’il est, malgré son ras-le-bol, « tenu » par le système du fait de tout un maillage d’aides, subventions, niches fiscales… etc, qui fait qu’il a encore aujourd’hui « trop à perdre » pour véritablement « renverser la table ». Partagez-vous cette analyse ? Et à l’issue de votre réflexion, quelle est votre conclusion sur l’avenir possible de ce mouvement : simple épiphénomène viral et « défouloir » sans lendemain, prélude à une révolte anti-impôts de type gilets jaunes 2.0, ou véritable germe d’une révolution politique populo-conservatrice en France ?

RODOLPHE CART. Je suis d’accord avec François de Voyer, même si je perçois dans sa réponse une volonté de piquer l’orgueil des « Nicolas ». C’est de bonne guerre ! Aussi, il est bien certain que Nicolas n’est pas ce « gilets jaunes 2.0 » que vous mentionnez. En revanche, je pense qu’il aura son rôle à jouer dans les années à venir. Moi-même étant un Nicolas, c’est-à-dire un actif qui participe à un système dont je sens bien, pour diverses raisons, qu’il ne m’est pas bénéfique ni bénéfique à mon pays. Dont acte. En revanche, de mon côté, je mise bien plus sur la ligne populiste-bonapartiste que sur celle censitaire-orléaniste. Et d’ailleurs, au sein du camp national actuel, on perçoit bien ses deux « stratégies » pour la conquête du pouvoir. C’est-à-dire, d’un côté, une tentative de séduction de la classe dirigeante actuelle sur les sujets d’identité, d’immigration et d’insécurité – qui se fait par alignements sur d’autres points (économiques, internationaux, acceptation de l’UE et prise de distance concernant une droite qualifiée de « populoconspi’ », « dissidente » et « réactionnaire »). De l’autre, une ligne beaucoup plus offensive envers les élites en place, avec une opposition caractérisée sur l’ensemble des problématiques mentionnées juste avant. Ces deux « voies » ont leurs faiblesses et leurs forces. C’est intéressant pour le camp national d’avoir ces deux possibilités, mais, à long terme, ces contradictions pourront peut-être se révéler trop fortes pour qu’une réunion puisse à nouveau se faire, ou bien que l’une accepte se ranger derrière l’autre. Arrivé à ce stade, nous serons alors tous perdants. Comme d’habitude, c’est l’imprévu dans l’histoire et la venue d’évènements d’ampleur qui permettront de trancher.

Propos recueillis par Xavier Eman

Rodolphe Cart, Heurs et malheurs de Nicolas. Critique positive du mouvement « C’est Nicolas qui paie », éditions Perspectives libres, 194 p., 20€

https://www.revue-elements.com/cest-nicolas-qui-paie-anatomie-dun-ras-le-bol/

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