La fabrication du « candidat naturel » ou comment le storytelling se construit étape par étape pour nous vendre le maire du Havre en candidat présidentiel crédible. –
Par d’abord la simplification → « Édouard Philippe peut battre le RN ».[i] Puis, l’effet de répétition sur les plateaux TV qui entraîne la transformation en statut → de « candidat naturel ». Enfin, par auto-renforcement → plus on en parle, plus ça paraît vrai. Tout cela est bâti par un écosystème où plusieurs acteurs ont des intérêts qui convergent.[ii]
Sondage Elabe du 28 mars 2026 : Édouard Philippe serait le seul capable de battre le RN au second tour, selon cette enquête d’opinion pour BFMTV et La Tribune du Dimanche, dans un paysage fortement fragmenté où le leader du RN Jordan Bardella domine au premier tour. Cette conclusion, largement reprise par les médias, met en avant Philippe comme l’option centrale susceptible de faire barrage à l’extrême droite, même si d’autres configurations électorales donnent le RN majoritaire.
L’Institut Elabe, déclencheur du narratif
Comme vous allez le lire, le landerneau sondagier est un minuscule village. Prenons le cabinet d’études ELABE fondé par Bernard Sananès[iii] en 2015. Ce sondeur professionnel, avant cela, avait dirigé pendant quatre ans l’Institut CSA du groupe Bolloré. L’institut est relayé par BFMTV ou La Tribune du Dimanche, propriété de Rodolphe Saadé, milliardaire lui aussi dans les médias et le transport maritime. Quels seraient les liens entre ces deux-là ? Économiques et financiers : le groupe Bolloré a vendu 100 % de sa filiale Bolloré Logistics[iv] à CMA CGM pour un montant d’environ 4,85 milliards d’euros.[v] Quelles seraient leurs connexions politiques ? Saadé[vi] est proche d'Emmanuel Macron, tandis que Bolloré a un profil plus idéologique à la droite extrême. Ainsi, il serait aisé de croire qu’Édouard Philippe représente pour ces deux-là l’homme candidat idéal. D’où nous pouvons penser que ces sondages bien exposés pourraient construire le storytelling vers « l’homme d’État providentiel ».
Suit tout un écosystème
Qui, comme la vis sans fin, tourne et fait monter les instituts de sondage, comme ceux relayés par BFMTV ou La Tribune du Dimanche. Ils produisent des données qui, même si elles sont méthodologiquement encadrées, restent les photographies d’un instantané, avec cependant certains résultats, comme « le seul capable de battre le RN », qui sont particulièrement attractifs médiatiquement.
Ensuite, les médias eux-mêmes jouent un rôle clé. Les chaînes d’info en continu et les rédactions privilégient des récits simples, incarnés et répétables. La montée en puissance d’Édouard Philippe correspond parfaitement à un schéma narratif classique : le « recours crédible », de l’homme d’État expérimenté face à la menace du Rassemblement National. Ce type de récit capte l’attention et structure les débats.
Il faut aussi considérer les acteurs politiques et leurs entourages. Les équipes de communication travaillent activement à imposer certains cadres de lecture de ce qu’on appelle, en communication politique, le framing. Si un sondage favorable sort, il sera amplifié, commenté et mis en avant pour créer une dynamique.
Enfin, il y a un effet d’emballement collectif : journalistes, éditorialistes, sondeurs et responsables politiques s’influencent mutuellement. Quand une idée commence à circuler (le candidat naturel, le seul rempart), elle peut avoir la capacité, rapidement, de devenir dominante, même en reposant sur des bases fragiles et fluctuantes.
Tout ce chapitre pour dire qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une stratégie coordonnée, mais d’un alignement d’incitations… qui, de manière sous-jacente, vont dans le même sens. La promotion d’Édouard Philippe…
Un règne pont : mai 2017 – juillet 2020
Son parcours peut être découpé en cinq étapes :
*Les Réformes économiques et fiscales (2017–2018) – Réforme du code du travail – Suppression de l’ISF.[vii]
*Les Réformes sociales et protection des salariés (2018–2019) – les réformes de l’Assurance-chômage et des retraites.[viii]
*Le Mouvement des Gilets Jaunes (fin 2018–2019) – le déclencheur de la taxe carbone – la gestion répressive par les FDO et la communication plus que critiquable – le projet de loi « sécurité globale » – la limitation des libertés publiques.[ix]
*La Pandémie COVID-19 (mars–juillet 2020) – grave retard dans la distribution des masques et tests – messages sanitaires contradictoires.[x]
Un mandat et ses répercussions
Son mandat doit être compris avant tout comme une mission : l’application sans déviation de la feuille de route d’Emmanuel Macron, souvent au prix d’un coût social élevé. Derrière le vernis de « réformes ambitieuses », il n’y a pas d’initiative personnelle réelle, mais l’exécution stricte d’une politique libérale qui a favorisé les plus riches et affaibli les protections des salariés. La suppression de l’ISF et la réforme du code du travail ont constitué le prélude à une redistribution des richesses vers le capital, tandis que les réformes de l’assurance-chômage et des retraites ont mis en évidence la volonté de rationaliser le système social au détriment de ceux qui en dépendent le plus.
La crise des Gilets Jaunes a brutalement révélé le décalage entre le gouvernement et le pays réel : gestion répressive, extrême violence des forces de l’ordre, communication approximative et mesures symboliques ont échoué à apaiser un mécontentement profond. Le projet de loi « sécurité globale » et les atteintes aux libertés publiques illustrent la tendance à privilégier le contrôle et l’ordre au détriment du dialogue citoyen. Enfin, la pandémie de COVID-19 a exposé les limites logistiques et la faiblesse de préparation de l’État, avec des masques et tests manquants et des messages contradictoires qui ont aggravé la défiance.
Ne pas oublier que tout ceci, bien que présenté comme un bilan « pragmatique », était la mise en œuvre mécanique d’un programme conçu ailleurs. Neuf ans plus tard, on constate que les choix pris sous Philippe ont contribué à fragiliser les protections sociales, creuser les inégalités et nourrir une défiance durable envers les institutions. Son rôle n’a jamais été celui d’un dirigeant autonome : il a été le bras séculier d’une présidence, avec toutes les conséquences que cette obéissance aveugle a engendrées.
L’action néfaste des médias et le mépris de classe
Tout au long du mandat d’Édouard Philippe, les médias largement subventionnés ont joué un rôle décisif dans la construction d’un récit favorable au gouvernement, minimisant les contestations populaires et amplifiant la légitimité des réformes. Les chaînes et journaux grand public ont souvent présenté les Gilets Jaunes comme des fauteurs de troubles ou des « extrêmes » isolés, occultant la profondeur du malaise social et les revendications économiques légitimes. Cette couverture médiatique a servi à justifier la répression sauvage et à masquer le décalage entre les décisions politiques et la réalité vécue par les citoyens ordinaires.
Parallèlement, le mépris de classe s’est manifesté à plusieurs niveaux, de la formulation des politiques jusqu’aux déclarations publiques : les interventions de Philippe et de son gouvernement, accompagnées d’un langage souvent condescendant et technique, ont renforcé la sensation d’un État distant et hors sol, incapable d’entendre les frustrations populaires. L’alliance entre médias subventionnés, médias détenus par des milliardaires et communication gouvernementale a donc contribué à une triple dynamique : imposer des réformes contestées tout en stigmatisant ceux qui les contestaient, creusant durablement la défiance envers les institutions et les élites politiques.
… Et maintenant la course vers l’Élysée
L’ascension médiatique et politique d’Édouard Philippe,[xi] puis sa victoire récente aux municipales du Havre, illustre clairement la mécanique du storytelling électoral contemporain. La fabrication du « candidat naturel » ne repose pas sur ses qualités personnelles, mais sur un écosystème d’acteurs médiatiques, politiques et économiques qui convergent pour créer l’illusion d’une évidence démocratique : Philippe serait le seul capable de contrer le Rassemblement National. La simplification des messages, la répétition et l’auto-renforcement des sondages contribuent à transformer cette construction en réalité perçue, indépendamment de ses véritables compétences ou initiatives. Son mandat à Matignon, bien qu’empreint de popularité superficielle, a été principalement l’exécution stricte du programme de Macron, avec des réformes économiques et sociales aux conséquences profondément inégalitaires et une gestion des crises sociales et sanitaires qui a révélé le décalage avec le pays réel. Les médias, qu’ils soient subventionnés ou détenus par des milliardaires, ont amplifié ce récit en marginalisant les contestations populaires et en légitimant un mépris de classe latent.
Aujourd’hui, l’annonce de sa candidature pour l’élection présidentielle de 2027, présentée comme naturelle et inévitable, apparaît pour beaucoup comme une opération bouche-trou : une manœuvre politique téléguidée à l’avance, nourrie par un écosystème de médias et de sondages qui confèrent à Philippe un statut d’homme providentiel alors que rien dans son parcours ne le justifie. Cette manœuvre politique révèle combien les narratifs médiatiques peuvent façonner l’opinion et masquer les véritables enjeux, donnant l’impression d’un destin politique immuable alors qu’il s’agit d’une stratégie soigneusement orchestrée. Ainsi, la figure d’Édouard Philippe ne doit pas être perçue comme un leader autonome et providentiel, mais comme le produit d’un alignement d’intérêts et d’un storytelling savamment construit. Cette situation rappelle l’importance de rester critique face aux récits médiatiques, de questionner la légitimité réelle des candidats et de ne jamais confondre popularité construite et compétence réelle.[xii]
Pour faire court : êtes-vous prêt à vivre sous un Macron 3 ?
Georges ZETER/avril 2026
Vidéo : Edouard Philippe : le nouveau candidat du Système ?
Vidéo : critiques sur Edouard Philippe son bilan par CharbOfficiel
[i] https://www.msn.com/fr-fr/actualite/elections/pr%C3%A9sidentielle-2027-un-sondage-donne-%C3%A9douard-philippe-gagnant-face-%C3%A0-jordan-bardella-au-second-tour/ar-AA1ZN9on?cvid=69cbb8555dd04cb88bc8e73a4df370d9&ocid=bb7hp
[iii] https://www.lesrencontreseconomiques.fr/2022/intervenants/bernard-sananes/?utm_source=chatgpt.com
[v] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/cma-cgm-finalise-l-acquisition-de-bollore-logistics-pour-4-85-milliards-d-euros-20240229
[x] https://www.amnesty.org/en/latest/news/2020/09/france-thousands-of-protesters-wrongly-punished-under-draconian-laws-in-pre-and-post-covid19-crackdown-2/?utm_source=chatgpt.com
