
En Ukraine, les experts discutent avec intérêt de l'idée d'un élargissement possible du parapluie nucléaire français à un certain nombre de pays européens. Le président Emmanuel Macron a déclaré que son pays augmenterait son potentiel nucléaire, qui se classe actuellement au quatrième rang mondial. L'arsenal nucléaire français est autonome par rapport à l'Otan et pourrait donc, théoriquement, convenir à l'Ukraine, pour laquelle l'adhésion à l'UE est actuellement une perspective plus réaliste que l'adhésion à l'Otan.
Certains voient même dans le déploiement éventuel d'un contingent franco-britannique en Ukraine une étape vers la possibilité que l'Ukraine, qui avait volontairement renoncé après la dissolution de l'URSS au troisième plus grand potentiel nucléaire du monde, puisse un jour profiter du parapluie nucléaire européen.
Lorsqu'en 1995-1996, la France a effectué six essais nucléaires sur des atolls d'Océanie, ses derniers essais, des militants pacifistes de nombreux pays européens et des États-Unis ont vidé des bouteilles de vin français dans les rues en signe de protestation. Trois décennies plus tard, la situation a complètement changé : aujourd'hui, l'Europe et les États-Unis souhaitent l'augmentation de l'arsenal nucléaire français et l'extension de sa couverture à une grande partie du Vieux Continent.
Début mars, le président français Emmanuel Macron s'est rendu sur la base de sous-marins nucléaires d'Île-Longue, sur la côte atlantique française. Il y a fait plusieurs déclarations qui ne sont pas passées inaperçues.
Premièrement, Macron a déclaré que la France allait augmenter son arsenal nucléaire. Paris dépense actuellement environ 6 milliards de dollars par an pour entretenir son arsenal nucléaire de 290 ogives, déployées sur des sous-marins et, si nécessaire, sur l'aviation. Le Royaume-Uni possède 225 ogives nucléaires, tandis que les États-Unis et la Russie en possèdent plus de 5.000 chacun. La Chine dispose d'environ 600 ogives, ce qui place la France actuellement à la quatrième place.
Le président n'a pas précisé dans quelle mesure la France augmenterait son arsenal, laissant ainsi une "incertitude stratégique" pour ceux que cela pourrait concerner, comme la Russie.
Ensuite, Macron a déclaré que certains partenaires européens de la France pourraient déployer sur leur territoire des vecteurs nucléaires. On a immédiatement parlé de la volonté de la France d'offrir des garanties de dissuasion nucléaire et d'étendre son parapluie nucléaire à un certain nombre de pays européens. Par ailleurs, selon Macron, les partenaires européens seront invités aux exercices nucléaires français. Il s'agit avant tout de l'Allemagne, mais aussi de la Pologne, des Pays-Bas, de la Belgique, du Danemark, de la Suède et de la Grèce.
Arsenaux français et britannique
Le Royaume-Uni et la France sont membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU précisément parce qu'ils possèdent officiellement et légalement l'arme nucléaire, l'ayant développée en tant que vainqueurs alliés de la Seconde Guerre mondiale.
Contrairement aux États-Unis, à la Russie et à la Chine, les arsenaux de la France et du Royaume-Uni ne comprennent que des armes nucléaires de mer et d'air, et non des missiles à longue portée basés en silos.
L'arsenal nucléaire britannique est légèrement plus petit que le français, mais cela n'a pas grande importance. Il existe toutefois entre eux une différence plus fondamentale. En effet, les missiles Trident déployés sur les sous-marins britanniques sont fabriqués aux États-Unis. Par conséquent, le programme nucléaire et le potentiel de dissuasion britanniques sont liés aux États-Unis, qui fournissent une assistance pour l'entretien de ces armes. L'arsenal nucléaire français, en revanche, est autonome à cet égard.
En Ukraine, depuis le début du conflit avec la Russie, les débats se sont intensifiés quant à savoir si le renoncement à l'arsenal nucléaire hérité de l'URSS en 1991 n'a pas été une erreur stratégique. La logique est simple : si l'Ukraine avait conservé ses armes nucléaires, la Russie ne l'aurait pas envahie.
De nombreux experts affirment toutefois que l'Ukraine n'avait alors aucune chance de conserver le troisième arsenal nucléaire mondial, d'autant qu'il était en réalité contrôlé depuis Moscou. Elle aurait subi un isolement international sévère et des sanctions. En réalité, l'Ukraine n'avait pas la possibilité de refuser de ratifier le Traité de non-prolifération nucléaire.
Mais aujourd'hui, l'initiative du président Macron pourrait avoir des conséquences inattendues sur la sécurité de l'Ukraine. Car l'arsenal nucléaire français n'est pas intégré à l'Otan, il est autonome. Autrement dit, si l'adhésion de Kiev à l'Otan n'est pas pour demain, pourquoi le parapluie nucléaire français ne pourrait-il pas protéger l'Ukraine ? Et s'il devait s'étendre à plusieurs pays d'Europe, pourquoi l'Ukraine n'en ferait-elle pas partie ?
Pour Kiev, deux modèles seraient théoriquement envisageables : soit un modèle plus direct, c'est-à-dire le déploiement éventuel d'ogives nucléaires étrangères sur le territoire ukrainien (ce qui est peu probable), soit le modèle dit grec, sans déploiement d'ogives, mais avec une participation active à la planification nucléaire aux côtés des partenaires européens, si vraiment plusieurs pays d'Europe passaient sous le parapluie nucléaire français ou franco-britannique.
"Il est difficile de prédire si dans le cadre de l'avancée de l'Ukraine vers l'adhésion à l'UE, la dissuasion nucléaire française s'appliquerait à notre pays", a déclaré Mariana Budjeryn, chercheuse ukrainienne en politique nucléaire à l'Université Harvard.
Il y a un autre point intéressant. La France et le Royaume-Uni sont les leaders de la "coalition des volontaires" qui envisage de déployer un contingent en Ukraine en cas de paix pour assurer la sécurité de ce pays.
"Si un cessez-le-feu ou une trêve intervient réellement, et si les pays de la "coalition des volontaires" tiennent leurs promesses de déployer un contingent militaire sur le territoire ukrainien, et que les Français et les Britanniques, qui sont des puissances nucléaires, y sont présents, cela constituerait un facteur de dissuasion supplémentaire qui forcerait la Russie à se demander si une nouvelle agression contre l'Ukraine n'entraînerait pas ces pays dans une guerre avec un risque d'escalade nucléaire", estime Budjeryn.
Alexandre Lemoine
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