
Pour la première fois de son histoire, le groupe Sipa Ouest-France a rendu public, en avril 2026, un rapport d’activité détaillé portant sur l’exercice 2025. Une première qui sonne comme un aveu : longtemps réfugié dans la discrétion qu’il associait à son indépendance, le groupe rennais détenu à 99,91 % par l’Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste (ASPDH) éprouve désormais le besoin d’expliquer ses choix « chiffres à l’appui ». Et les chiffres, justement, racontent l’histoire d’un acteur de presse en pleine zone de turbulences malgré un discours soigneusement calibré sur la « discipline économique ».
Un résultat net dans le rouge de 33,3 millions d’euros
Le résultat net consolidé part du groupe ressort à moins 33,3 millions d’euros en 2025, contre déjà moins 17,3 millions en 2024. Soit une dégradation de près de 16 millions d’euros en une seule année. Le chiffre d’affaires, lui, recule très légèrement à 524,8 millions (contre 529,2 millions en 2024), avec une quasi-stabilité à périmètre comparable (+ 0,1 %).
L’excédent brut d’exploitation (EBE) du périmètre historique se maintient à 17,4 millions d’euros, présenté comme une « performance » par la direction. Mais une fois consolidé, cet EBE plonge à 5,4 millions seulement — soit 12 millions de moins, exclusivement imputables au lancement de la chaîne NOVO19. Le résultat d’exploitation, lui, est franchement négatif à moins 22,7 millions d’euros, plombé par cette même chaîne mais aussi par un résultat d’exploitation négatif du quotidien Ouest-France et de sa régie publicitaire Additi.
Plus inquiétant encore, la marge brute d’autofinancement (MBA) — l’indicateur qui mesure la capacité du groupe à financer lui-même ses investissements — est passée de + 3,3 millions en 2024 à pratiquement zéro en 2025 (- 0,1 million). En clair : le cycle d’exploitation ne génère plus assez de cash pour financer les projets de transformation, et la trésorerie de clôture chute de 19 millions sur l’année (de 81,1 à 63,1 millions). Les capitaux propres part du groupe fondent eux aussi de 33 millions.
NOVO19, le pari télévisuel qui pèse sur les comptes
Lancée le 1er septembre 2025 sur le canal 19 de la TNT, la chaîne NOVO19, présentée comme le grand projet stratégique du groupe en direction des publics jeunes et de l’image, peine à convaincre. Le rapport reconnaît un coût de 12 millions d’euros sur quatre mois d’existence en 2025 et un objectif d’équilibre économique repoussé à l’horizon 2029. Concrètement, cela signifie au moins trois exercices supplémentaires de déficit pour cette aventure audiovisuelle, dans un marché publicitaire télévisuel particulièrement saturé.
La direction met en avant une part d’audience de 0,8 % sur la cible des 25-49 ans en mars 2026, avec un objectif moyen de 1 % en 2026. Des chiffres modestes pour un projet présenté comme central, et qui contrastent avec les pics enregistrés ponctuellement sur certains programmes (9 % sur les 15-24 ans pour Inside Ikea, 7,8 % pour Cloclo). Sur la cible globale, les audiences plafonnent loin des standards historiques de la TNT généraliste. Le rapport mise sur une montée en puissance progressive, mais la pression sur la trésorerie est réelle : l’investissement dans NOVO19 explique l’essentiel du déficit groupe.
Un plan de désendettement en trois étapes peu glorieuses
Pour redresser la barre, le groupe annonce trois mesures qui, sous leurs habits de « discipline économique », ressemblent davantage à des renoncements forcés. Premièrement, la cession d’actifs non stratégiques, notamment immobiliers, prévue en 2026 pour générer de la trésorerie. Deuxièmement, le désengagement du capital de 20 Minutes, dont Sipa Ouest-France était actionnaire depuis vingt-trois ans : le relais doit être passé au groupe belge Rossel. Troisièmement, une réduction de 25 % des investissements en 2026, présentée comme « provisoire » mais qui marque un ralentissement net dans une période pourtant cruciale de transformation numérique.
À cela s’ajoute l’arrêt programmé pour juin 2026 de la rotative Nohab de l’imprimerie de Chantepie-Rennes, la plus ancienne du parc industriel du groupe — une fermeture qui aura des conséquences sociales que le rapport, prudent, évoque seulement par allusion (« un effort continu d’accompagnement des équipes concernées »).
Un quotidien qui s’éloigne de son ancrage initial
Au-delà des chiffres, le rapport laisse entrevoir un groupe qui peine à concilier son ambition nationale et son identité régionale. Présenté à grand renfort de communication comme « le premier groupe média d’information indépendant de France », Sipa Ouest-France revendique 28 millions de lecteurs mensuels, 1,2 million d’auditeurs sur ses trois radios (Hit West, Océane FM, Sweet FM Normandie), 238 millions de visites mensuelles sur ouest-france.fr (deuxième site d’information français) et 116 millions sur actu.fr (sixième). Une puissance d’audience réelle, mais que la monétisation peine à suivre — d’où la fameuse « priorité absolue » donnée à la conquête d’abonnés numériques (objectif : 300 000 abonnés digitaux Ouest-France à fin 2028, contre 200 000 actuellement).
Le rapport insiste lourdement sur les « valeurs fondatrices » de l’ASPDH : démocratie, humanisme, dialogue pluraliste, communauté, solidarité. Une rhétorique qui contraste avec l’évolution éditoriale constatée du quotidien régional, dont la ligne s’est sensiblement déplacée ces dernières années sur les questions sociétales — questions de représentations, sujets liés à l’égalité hommes-femmes ou aux minorités, traitement systématiquement défavorable des sensibilités conservatrices. La rubrique LGBT+ permanente du quotidien, l’invitation régulière de personnalités comme le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko, qui a pu réclamer en avril 2026 la fermeture de CNews sur les supports du groupe, témoignent d’un alignement éditorial qui n’est plus celui du quotidien centriste d’il y a quinze ans.
Or les pertes financières constatées coïncident précisément avec ce repositionnement éditorial. La corrélation n’est évidemment pas une causalité, mais la concomitance interroge : les choix de ligne, comme les choix télévisuels (NOVO19 promeut explicitement des voix marquées à gauche — Karim Zéribi, Jacques Attali, Nesrine Slaoui), participent d’un même mouvement, qui ne semble pas pour autant ramener massivement les lecteurs vers le journal ni les téléspectateurs vers la chaîne.
Une indépendance proclamée, une autonomie financière qui s’érode
Le rapport répète à l’envi que la gouvernance associative du groupe — l’ASPDH ne perçoit aucun dividende et place l’intérêt éditorial avant l’intérêt actionnarial — est une singularité protectrice dans un paysage médiatique « marqué par la concentration ». L’argument est juste sur le principe. Mais l’indépendance financière, elle, exige des comptes équilibrés, et c’est précisément ce qui fait défaut.
Le directeur général Fabrice Bakhouche reconnaît lui-même que « la trajectoire de trésorerie appelle une discipline accrue ». La dette financière brute progresse de 7,3 millions pour atteindre 130,3 millions, et le rétablissement du résultat d’exploitation des activités cœur de métier est érigé en « priorité financière de l’exercice 2026 ». En d’autres termes : les marges de manœuvre se resserrent. Et la cession de 20 Minutes au groupe Rossel — actionnaire de plusieurs titres belges, lui-même peu suspect d’indépendance absolue — montre que la « singularité » revendiquée par Ouest-France pourrait, à terme, finir comme tous les autres groupes : par des arbitrages capitalistiques imposés par les circonstances.
Le rapport se clôt sur une formule volontariste : « Chaque euro économisé aujourd’hui est un euro qui reste disponible, demain, pour investir dans le journalisme et dans ses nouveaux formats. » L’exhortation tombe à plat quand on observe qu’en 2025, le groupe a précisément peiné à dégager des euros — qu’il faut bien aller chercher quelque part, y compris en vendant l’immobilier et en se séparant d’une participation historique. Reste à voir si la promesse de retour à l’équilibre en 2026-2027 sur le périmètre historique, et à 2029 pour NOVO19, tiendra ses délais. À Rennes, le doute s’installe.
YV
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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