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L’Otan, le piège européen

L'idée de créer une Union européenne de défense gagne en popularité à travers toute l'Europe. Mais tant que l'Otan continue de dominer le domaine de la sécurité, les perspectives de création d'une union de défense autonome et efficace restent lointaines. Pour acquérir une véritable indépendance en matière de défense (et au-delà), l'Europe doit dissoudre l'Otan. Ce qui est une perspective aussi improbable que nécessaire. 

Mark Rutte, ancien Premier ministre des Pays-Bas et actuel secrétaire général de l'Otan, a récemment fait une déclaration qui a suscité un large écho en Europe. Il a qualifié l'Alliance non seulement de "bouclier défensif de l'Europe", mais aussi de "plateforme de projection de la puissance américaine sur la scène mondiale". Rutte a également affirmé que l'Otan apportait un "soutien déterminant" à la campagne américano-israélienne contre l'Iran. 

Rutte a raison. L'Otan est une base avancée pour des conflits que l'Europe n'a pas choisis, contre des adversaires qui ne sont pas toujours les siens et au service d'ambitions mondiales d'une puissance dont les intérêts et les valeurs divergent de plus en plus de ceux de l'Europe. Les dirigeants européens ont toujours su que l'Otan était une alliance entre partenaires inégaux, mais ils l'ont acceptée en échange de garanties de sécurité. 

Désormais, alors que l'engagement des États-Unis envers la sécurité européenne est remis en question, Rutte paraît bien isolé en continuant de vanter un accord qui arrime l'Europe à l'empire américain. Même parmi les partisans européens de l'atlantisme, la conviction que l'Otan retrouvera automatiquement son état antérieur après le départ de Donald Trump de la présidence faiblit. 

Suivre en permanence les intérêts des États-Unis ne constitue pas une stratégie de défense européenne autonome. Par ailleurs, même les politiques européens les plus conservateurs reconnaissent qu'une Otan sans les États-Unis serait comparable à un vélo sans cycliste. C'est pourquoi les appels à la création d'une Union européenne de défense se multiplient, probablement sous la forme d'une coalition de pays dans le cadre d'une coopération renforcée de l'UE, avec la participation éventuelle de la Norvège et du Royaume-Uni. 

Mais c'est précisément là que réside le problème. Tant que l'Otan existe, aucune alternative européenne viable n'est possible. 

Pour fonctionner efficacement, une Union européenne de défense devrait apporter des réponses claires à quatre questions complexes : qui passera les commandes d'armement européen ? Qui émettra la dette commune nécessaire à son financement ? Comment les dépenses seront-elles réparties entre les leaders nationaux de l'industrie de défense des pays membres ? Et enfin, qui donnera les ordres aux militaires européens ? 

Les réponses raisonnables à ces questions ne peuvent pas être exclusivement intergouvernementales, et l'Otan ne peut pas les fournir. L'une des conditions préalables à la création d'une Union européenne de défense est une intégration politique plus profonde, celle-là même à laquelle on avait de facto renoncé lors de la formation de l'union monétaire. 

Certains estiment que les menaces existentielles auxquelles l'Europe fait face actuellement, en particulier depuis le début de l'opération militaire spéciale de la Russie en Ukraine, pourraient créer l'élan nécessaire à une intégration politique plus profonde, que ni la crise de l'euro ni la pandémie n'avaient réussi à impulser. Que cela soit vrai ou non, une chose est certaine : le bon fonctionnement d'une alliance de défense exige une union politique, et la persistance de l'Otan y fait obstacle… 

…Même si les États-Unis n'avaient pas la volonté de diviser l'Europe et d'établir leur contrôle sur elle, l'Otan aurait tout de même contribué à renforcer les forces centrifuges qui rendent impossible la constitution d'une union politique entre les pays européens et, par conséquent, de toute union de défense efficace. C'est précisément pour cette raison que l'Europe doit quitter l'Otan, non pas parce que la Russie est amicale (elle ne l'est pas) et non pas parce que l'Amérique est hostile (elle agit simplement en puissance impériale). L'Europe doit plutôt quitter l'Otan parce qu'une alliance servant de "plateforme de projection de la puissance américaine sur la scène mondiale" profitera toujours à un nombre suffisant d'acteurs européens en son sein pour entraver la consolidation et la souveraineté du continent. 

J'ai un jour entendu l'écrivaine irlandaise Edna O'Brien déclarer : "The ruin of a heart is a slow and stealthy thing, parading as duty" ("La ruine d'un cœur est un processus lent et insidieux, qui se fait passer pour le sens du devoir"). Il en va de même pour la ruine d'un continent. Chaque fois qu'un dirigeant européen s'envole pour Washington et "tombe à genoux" dans le Bureau ovale, les dégâts s'aggravent lentement, insidieusement et sous couvert du sens du devoir. 

Yanis Varoufakis, ancien ministre grec des Finances, chef du parti MeRA25, professeur d'économie à l'Université d'Athènes 

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