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Désindustrialisation : la République coupable ?

Quoi qu’en disent le gouvernement et notre président, la désindustrialisation se poursuit en France et la fermeture annoncée des chaînes d’assemblage de l’usine Stellantis de Poissy en est un symbole fort. Cette désindustrialisation n’est pas que le fruit du contexte économique et de la mondialisation mais aussi une question de volonté politique.

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par Jean-Philippe Chauvin

Le mardi 31 mars fut un jour de deuil pour l’emploi en France, passé inaperçu pour nombre de nos concitoyens, trop préoccupés (à juste titre, sans doute) par le prix des carburants : les médias n’y firent pas vraiment écho, si ce n’est la presse régionale selon la localisation des entreprises concernées, et les partis, tout à leur préparation de la prochaine échéance présidentielle, y consacrèrent, dans le meilleur des cas, un communiqué plus rituel que prospectif ou analytique. Programme minimum, révélateur du fatalisme ambiant ou du désintérêt général ? Peut-être les deux, d’ailleurs.

Et pourtant, dans cette seule journée, le transporteur routier Ziegler France et l’enseigne d’ameublement Alinea ont été placées en liquidation judiciaire et leurs activités totalement arrêtées dans le même mouvement. 2 700 salariés (1 500 pour Ziegler, 1 200 pour Alinea) ont ainsi été mis sur lecarreau, sans recours possible : il n’est pas abusif de parler d’un véritable gâchis social et humain, un de plus dans un océan de fermetures d’usines et de faillites d’entreprises. Et entend-on les protestations du gouvernement français, ses questions sur les responsabilités et les gestions parfois peu appropriées aux enjeux et sur ce sort terrible qui frappe les 2 700 travailleurs aujourd’hui, des centaines de milliers chaque année, à part les déplorations hypocrites et les déclarations martiales indiquant que le gouvernement suivra avec attention les conditions de reclassement des licenciés, sans même l’évocation d’une autre solution que celle de la fin définitive de l’activité concernée ou la réduction forcée des effectifs ? Langage de l’impuissance, ou volonté à peine discrète de passer à autre chose, au nom de la nécessaire adaptation aux temps contemporains et à ses oukases ?

Mais le mouvement de déperdition d’entreprises et d’emplois (et pas seulement industriels ou agricoles) vient de loin, et il risque de s’accélérer encore dans les temps prochains, avec l’irruption brutale de l’Intelligence artificielle dans tous les aspects de la vie productive comme de la consommation. Sans négliger que l’hiver démographique dans lequel la France est désormais bien installée (malheureusement…) tend à aggraver la perte de dynamisme et d’activité de notre pays, ce qui se manifeste déjà par les menaces sur nombre de classes et d’établissements scolaires confrontés à une baisse rapide du nombre d’élèves et désormais concernés, en première ligne, par cette dévitalisation démographique. 

La dégradation du secteur de l’industrie automobile est aujourd’hui celui qui marque les esprits et inquiète tous ceux qui y voient, au-delà des simples réalités économiques et sociales, le symbole du déclin français. À cet égard, l’annonce de la direction de Stellantis de mettre fin à toute production de nouvelles voitures dans son usine historique de Poissy a fait un peu plus réagir que les cas cités plus haut et, du Figaro au Monde, quelques articles ont abordé le vaste sujet de la désindustrialisation dont le secteur automobile n’est, en fait, qu’un révélateur un peu plus visible et sensible que d’autres dans un pays qui a pratiquement vu naître l’automobile et en a fait une sorte de religion toute laïque. « Plus qu’un énième accident industriel, l’arrêt programmé de la productionautomobile à Poissy est un symbole. (…) Elle incarne, plus que toute autre industrie, la France productive et innovante, celle qui a façonné des bassins d’emploi entiers, de Valenciennes à Issoire, de la Vallée de la Seine aux confins de l’Est » ; l’on pourrait y rajouter l’usine de LJanais, à Rennes, usine emblématique de Citroën, symbole de la volonté gaullienne de « désenclaver » industriellement la Bretagne et de trouver un débouché aux populations rurales des alentours de Rennes qui souhaitaient intégrer le mode de vie urbain vanté par la société de consommation, alors toute nouvelle et attractive… L’industrie automobile a aussi rythmé la vie sociale de notre pays, et la puissance (temporaire) de la classe ouvrière y a trouvé là son champ d’expression le plus vaste et le plus affirmé, puisque c’est de ses usines que sont sorties les troisième et quatrième semaines de congés payés, dans les années 1950-1960 : son déclin marque aussi le déclassement du monde ouvrier et son incapacité (autant syndicale que politique) à peser désormais sur les événements qui, directement, le concernent et l’affectent. La fermeture de l’usine de Boulogne-Billancourt en mars 1992, qui a ouvert le bal tragique des disparitions d’usines automobiles, n’a-t-elle pas signifié la fin quasi-officielle de la classe ouvrière en France ? La réponse est sans doute plus nuancée qu’une simple affirmation ou négation, mais elle ne fait guère de doute, au regard de la suite…

Ainsi, ce processus conjoint de désindustrialisation et de déclassement ouvrier, déjà ancien, n’a pas reçu de réponse vigoureuse de la part des présidences et gouvernements successifs de la République depuis la fin des années 1970. Si certains peuvent y discerner le renoncement de l’État, il n’est pas impossible d’y voir aussi une orientation assumée par les plus hautes autorités économiques et politiques de la République, persuadées que le sens de l’histoire menait à une mondialisation heureuse et obligatoire à laquelle il fallait s’adapter, en oubliant que l’en abandonnant la production à domicile, la France se condamnait à dépendre des autres : abandonner sa souveraineté est toujours périlleux, l’histoire n’étant pas un long fleuve tranquille. La formule de Bainville « prévoir l’imprévisible » aurait pu guider nos élites au lieu qu’elles se laissent enivrer de leurs propres illusions et découvrir, un jour, que l’histoire peut être cruelle, y compris sur le plan économique… Encore faut-il, aussi, en tirer quelques leçons pour éviter de refaire les erreurs déjà faites auparavant !

Il n’y a pas que le secteur automobile qui soit victime de l’inconséquence de nos élites étatiques et économiques et de la mondialisation contemporaine, cette lutte de tous contre tous qui peut orienter les économies nationales vers le moins-disant social et environnemental au nom de la rentabilité, de cette profitabilité néfaste quand elle néglige la justice sociale et le souci environnemental. Ces derniers mois, la liste des entreprises textiles, électroménagères, ou mobilières, qui ont disparu corps et biens du paysage français n’a pas cessé de s’allonger, et il est bien certain que les difficultés (et le ralentissement forcé) d’approvisionnement énergétique et de matières premières liées à la guerre au Moyen-Orient ne sont pas faites pour arranger les choses. En tenir compte ne signifie pas tomber dans un fatalisme désarmant mais, au contraire, réagir et affronter l’adversité, pour préserver ce qui doit l’être et préparer l’avenir. La mondialisation est un fait, et il faut se saisir de cette réalité, non pour s’en satisfaire mais pour en limiter les effets destructeurs (qui ne sont pas toujours créateurs, loin de là) : mais croire qu’elle est la seule responsable des malheurs industriels, agricoles ou sociaux de notre pays, serait une erreur d’appréciation grave et, en définitive, contreproductive dans le cadre d’une réaction française à ses aspects les plus condamnables.

« Depuis plus de quarante ans, la désindustrialisation française est le résultat d’une série de choix politiques assumés ou tolérés. À partir du milieu des années 1970, la part de l’industrie dans notre produit intérieur brut entame un déclin continu. Autour de 20% en 2000, elle n’est plus que de 9% aujourd’hui. Textile, sidérurgie, construction navale : les secteurs stratégiques sont abandonnés les uns après les autres, souvent d’ailleurs par des responsables politiques ou administratifs qui ne connaissent rien au monde de l’industrie.

« Depuis 1974, plus de 2,5 millions d’emplois industriels ont disparu. Cette hémorragie (…) s’est produite à bas bruit, dans le drame silencieux de foyers français, le déclassement progressif de certaines régions et l’indifférence relative des élites parisiennes » : ce constat du maire d’Orléans est terriblement juste et il serait bon que nos dirigeants l’entendent et, surtout, le comprennent avant qu’il ne soit trop tard. Mais le peuvent-ils, ou le veulent-ils ? L’appel de vingt personnalités pour un référendum sur la protection de l’industrie française, publié par Le Figaro à la mi-avril, n’a guère soulevé d’émotion dans les milieux politiques et dirigeants, et la proposition de ce référendum qu’EmmanuelMacron (qui en promet un chaque année, ou presque, sans en avoir jamais proposé concrètement un seul durant son double septennat aux électeurs français…) aurait pu reprendre,semble être déjà envoyé aux oubliettes malgré l’importance du sujet et la qualité indéniable de ses promoteurs. Sans être forcément fervent de la méthode référendaire, il faut bien reconnaître qu’elle aurait tout de même l’immense mérite de légitimer une politique industrielle et cette initiative, une fois validée, permettrait un vaste débat autour d’un sujet éminemment important pour l’avenir de notre économie nationale, avant même un vote qu’il faudrait souhaiter éminemment nationaliste, au sens intelligent du terme : d’autant plus que le texte de l’appel souligne la duplicité de la Commission européenne et de son commissaire français, Stéphane Séjourné, qui, tout à son européisme idéologique, avance l’idée vaine d’une préférence européenne qui n’estqu’une malice de plus pour sauver les apparences d’une Union si peu favorable aux nations et à leurs populations travailleuses : « Présentée comme volontariste, elle ne favoriserait en rien la réindustrialisation française. Inclure les pays liés par des accords de libre-échange vide de tout sens tout ‘Buy European Act’. Ces accords, promus par la Commission, interdisent précisément toute préférence, rendant juridiquement inopérante cette proposition »… Qu’on ne nous fasse pas croire que M. Séjourné est incompétent au point de ne pas connaître les impasses de sa propre proposition : si cela ne nous étonnerait pas au regard de la médiocre formation intellectuelle et institutionnelle de la classe politique française, il semble bien plutôt que l’honnêteté du personnage, au moins sur ce point-là, puisse être sérieusement mise en doute.

C’est bien l’actuelle politique de la République française, et non seulement celle d’une Commission européenne affranchie de toute intelligence économique, qui doit être remise en cause pour être, autant que faire se peut, remise en ordre, surtout face à une mondialisation agressive et dévastatrice : « La mondialisation et la bien réelle prédation économique de la Chine notamment ont souvent servi de boucs émissaires commodes. Pourtant, près des deux tiers des destructions d’emplois industriels entre 1980 et 2007 s’expliquent non par les évolutions du commerce international mais par des choix nationaux : gains de productivité mal accompagnés, externalisation massive vers les services, sous-investissement chronique, erreurs stratégiques. C’est autant Paris, voire Bruxelles, que Pékin qui ont désarmé nos chaînes industrielles », insiste Serge Grouard avec une raison que nous ne lui contesterons pas. « Si nous voulons encore peser dans le monde, il faut recommencer à forger notre avenir – au sens propre comme au figuré. (…) Car il n’y aura ni puissance économique, ni transition écologique, ni cohésion sociale sans industrie – ni agriculture – forte, assumée et française » : cela passe par une véritable politique d’État et, avant toute chose, par l’existence d’un État qui, suivant la logique du Politique d’abord, assure la préservation des intérêts majeurs du pays et leur pérennité. Une République qui saute d’une politique à une autre au gré des élections présidentielles ou législatives et des intentions d’un magistrat suprême de l’État soucieux de défaire ce qu’a fait le précédent, peut-elle garantir et assumer une stratégie de long terme pour « refaire puissanc», en toute indépendance française et dans le respect de ses obligations internationales, du moins tant qu’elles n’attentent pas à l’unitéet au bien commun de la France ? Il est permis, au regard de l’histoire de notre pays et des soubresauts économiques du monde qui peuvent l’affecter, d’en douter très sérieusement. Tout comme il paraît nécessaire d’outrepasser les idées reçues et les préjugés républicains pour penser de nouvelles institutions et, sans doute, un nouveau régime…

https://www.actionfrancaise.net/2026/05/29/desindustrialisation-la-republique-coupable/

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