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culture et histoire - Page 1301

  • « L’atomisation du monde »

    Dans le passé, l’Église catholique me paraît avoir surtout condamné le libéralisme philosophique pour son « relativisme » et son « indifférence à la vérité » (ce relativisme étant d’ailleurs lui-même tout relatif : le libéralisme n’a bien sûr jamais tenu pour équivalentes les affirmations libérales et les affirmations anti-libérales !). Malgré les acquis de la doctrine sociale de l’Église, elle a en revanche souvent fermé les yeux sur l’exacte nature du libéralisme économique, apportant ainsi une légitimation indirecte à la domination sociale de la classe bourgeoise. Il me semble que cela est en train de changer, et je m’en félicite.

     

    On ne peut rien comprendre au libéralisme aussi longtemps qu’on en oppose entre elles les formes principales (économique, politique, culturelle, philosophique), de même qu’on ne peut rien comprendre au capitalisme si l’on y voit seulement un système économique et non pas un « fait social total » (Marcel Mauss). L’unité profonde du libéralisme réside dans son anthropologie – une anthropologie dont le fondement est, indissociablement, l’individualisme et l’économisme.

    Sans remonter trop loin, rappelons que l’individualisme est l’héritier du nominalisme, qui pose en principe qu’il n’existe aucun être au-delà de l’être singulier (c’est également de la Scolastique espagnole que dérive la théorie subjective de la valeur). L’individualisme est la philosophie qui considère l’individu comme la seule réalité et le prend comme principe de toute évaluation. Le libéralisme pose l’individu et sa liberté supposée « naturelle » comme les seules instances normatives de la vie en société, ce qui revient à dire qu’il fait de l’individu la seule et unique source des valeurs et des finalités qu’il se choisit.

    Cet individu est considéré en soi, abstraction faite de tout contexte social ou culturel. C’est pourquoi l’individualisme libéral ne reconnaît aucun statut d’existence autonome aux communautés, aux peuples, aux cultures ou aux nations. L’individu est censé venir en premier, soit qu’on le suppose antérieur au social dans une représentation mythique de la « pré-histoire » (antériorité de l’état de nature), soit qu’on lui attribue un simple primat normatif (l’individu est ce qui vaut le plus). Dans l’un et l’autre cas, l’homme peut s’appréhender comme individu autonome sans avoir à penser sa relation à d’autres hommes au sein d’une socialité primaire ou secondaire. La société est elle-même appréhendée au moyen de l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire comme simple agrégat d’atomes individuels.[..]

    Par Alain de Benoist

    La suite dans La Nef

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  • Les dessous de l’affaire Onfray

    Les hommes ignorent leur place dans l'univers. S'ils la connaissaient, ils prendraient mesure de la démesure du cosmos et de l'insignifiance de leur existence. Nous faisons un événement considérable de notre vie qui importe aussi peu que l'être d'une feuille dans un arbre. Les glissements de l'éphémère sur le miroir d'une mare d'eau croupie résument le destin de chacun qui se croit monde à lui tout seul. Michel Onfray.

    Désormais, tout le monde connaît Michel Onfray. Après la publication chez Grasset de la Crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne en 2005, un essai pour lequel il reçut le prix Renaudot, Onfray subit en réponse à un énorme succès commercial les crachats des membres du petit microcosme psychanalyste voyant alors dans son entreprise littéraire une attaque cryptofasciste d'une redoutable violence. A vrai dire Michel Onfray exprimait de la sorte son vieux côté paganiste qu'il exerce habituellement en louant les plaisirs "mondains", en louant un certain sensualisme, un épicurisme parfois caricatural. Onfray radotait jusque-là, faut-il dire. Jouir de ça, jouir encore, manger ça, s'en délecter, dire zut aux conventions, consommer en fait ce que le Système offre aux ventres et aux cerveaux inféconds de notre temps. Il y avait un gros marché du casse-croûte qu'il a apparemment exploité jusqu'à la lie. S'en est-il lassé ? A-t-il lassé son public ? On ne saurait dire.

    Cependant, paradoxalement, sa démythification de l'idole freudienne ne correspond pas à un changement de paradigme. Pour Onfray, Freud n'est pas un symbole de l'athéisme triomphant et de la religion de la consommation. Si le professeur de Caen souligne les vices, les tares, les méfaits et la véritable cruauté du juif autrichien, mégalomane et cocaïnomane, il ne considère pas la psychanalyse freudienne comme un pur produit de la modernité, un positivisme classique extraordinairement tordu (Freud préconisait des injections de cocaïne sur certains patients et s'adonnait, aussi, à la chirurgie…). Il le place irrationnellement dans la catégorie des religions et le compare d'une façon sous-jacente au christianisme dans une démarche de vengeance toute personnelle. Son athéisme d'adolescent est le fruit d'un puissant ressentiment né d'une vie scolaire et infantile malheureuse baignée dans une institution catholique qui n'en avait que le nom. Comme le christianisme, le freudisme serait une secte qui a réussi pour le plus grand malheur de ses disciples puisque Freud était épouvantable, et selon le "biographisme" d'Onfray (la vie d'un auteur expliquant systématiquement ses idées et ses théories), ce personnage cynique et taré ne pouvait engendrer qu'une méthode, une école, une thèse fondamentalement morbides.

    Aussi pour Onfray et pour tant d'autres, les peuples (composés selon ses dires de personnes ne possédant aucun pouvoir et surtout d'aucun moyen pour exprimer sans biais leurs opinions) sont silencieux malgré eux, sont toujours à la merci de charlatans, d'idéologues, de religieux. Et le plus horrible chez Freud selon Onfray qui ne comprend rien au fascisme, c'est précisément le rapprochement de Freud vers les thèses mussoliniennes, et même doit-on croire sans douter, vers l'antisémitisme ! Brrr ! A l'instar de Nietzsche, l'enjeu consiste donc à déboulonner les idoles dangereuses que l'"on" crée parfois en temps réel devant nos yeux pour le bénéfice d'un Système et de profiteurs et pour la plus grande joie de quelques "demeurés"

    Nul besoin ici de dire que la pensée d'Onfray et ses soubassements sont essentiellement esthétiques. Son athéisme reste une idéologie sectaire. L'homme a beau remplacer ce vocable par celui d'athéologie couché dans un "traité" obscur, son athéisme reste le fruit d'un hédonisme claironné et à bien des égards névrotique. Son athéisme est une idéologie de fanatiques qui s'interdisent absolument toute pensée spirituelle, toute transcendance et toute réelle valeur. Autant dire qu'elle peut se marier avec tout et n'importe quoi, avec tel courant politique démocratique ou tel autre puisqu'elle n'est qu'un borborygme pouvant émaner de n'importe quel ventre. Il est d'ailleurs un bon publicitaire, un bon commercial des idées vulgaires (et non vulgarisées car il n'y a rien à vulgariser), c'est pourquoi son inclination souverainiste à la mode, son goût proclamé pour le bon sens paysan, sa défense bruyante du peuple « old school », font enrager sinon réagir ce qu'on appelle encore la gauche bien-pensante.

    L’amorce d’une querelle

    Le journal Libé, organe transfusé avec la manne des banquiers et magnats israéliens, aurait déclaré la guerre à Onfray à la suite d'une petite entrevue qu'il avait accordée au Figaro comme notre hédoniste en a l'habitude d'en pratiquer généralement pour parler gastronomie et mauvais abats. Cette dernière représenta certainement un prétexte pour Laurent Joffrin qui s'est jeté comme un affamé sur Onfray, un Joffrin sûr de son bon droit après la critique absurde de Valls à l’encontre de notre libertaire en peau de lapin. Joffrin s'est lancé dans une explication de texte (de l'interview de Onfray) comme si ces propos-là avaient l'importance d'un nouveau Mein Kampf. On nous prend pour des buses. Avant son analyse, Joffrin le balance d'emblée : Onfray fait dans le simplisme, le populisme, et fait ainsi le jeu du terrible Front national. Relativiser la photo de l'enfant mort noyé sur la ( plage est chose très dangereuse poursuit-il en commençant son travail d'exégète. « A-t-il réfléchi au fait que la mise en cause systématique des "versions officielles", des "émotions médiatiques", des "discours dominants" est une modalité permanente de la rhétorique complotiste selon laquelle des forces obscures manipulent par définition la conscience publique ? Jeter le doute sur la photo d'Aylan, c'est suggérer que sa diffusion est un acte de propagande subreptice destiné à faire accepter aux Occidentaux quelque chose d'essentiellement néfaste, l'accueil des réfugiés, qui satisfera "les bobos bien-pensants" mais portera atteinte aux intérêts de la nation. » Joffrin reprocherait à sa cible de ne pas participer à la propagande officielle, de ne pas soutenir le mensonge nécessaire, ainsi de ne pas aider le pouvoir à imposer une politique migratoire que l'immense majorité du peuple vomit désormais. Ensuite, Joffrin tente de remettre à sa place le philosophe qui se plaint des limites de la liberté d'expression en France en faisant remarquer que lui, Onfray, n'est en tout cas pas tricard des radios, des journaux, des plateaux télé où il croise poliment BHL ou Sorman quand il ne dîne pas dans les mêmes restaurants que ces derniers. S'il a d'autres choses à dire, qu'il les dise en effet en cessant de se lamenter. Robert Faurisson n'a pas attendu qu'on lui donne la permission de parler pour critiquer l'historiographie officielle. Que craint-il l'hédoniste ? A-t-il peur de perdre une part de son pouvoir d'achat et les petits fours de chez Grasset ? Il a raison sur ce coup-là notre bon Joffrin qui a commis une bévue dans la description de son Golem. c'est facile de jouer à l'intrépide en se gargarisant avec la libre expression, de combler un vide ontologique de cette manière pour ne rien dire pendant des années ! Que veut-il le Onfray ? Qu'on lui déroule un tapis rouge et qu'on le prie de dire la vérité, toute la vérité ?

    Libé contre Onfray ?

    Dans son interview dans le journal de Bloch-Dassault, Michel Onfray insiste sur le fait que le système médiatico-politique chouchoute des micro-peuples vraisemblablement pour divertir les masses et se fabriquer des publics fidèles et reconnaissants, au détriment du peuple qui travaille et qui souffre. Tu parles d'une nouveauté ! Lisons-le en constatant que l’ "intrépide" ne touche pas au tabou des tabous. « Le peuple français est méprisé depuis que Mitterrand a converti le socialisme à l’Europe libérale en 1983. Ce peuple, notre peuple, mon peuple, est oublié au profit de micro-peuples de substitution : les marges célébrées par la Pensée d'après 68 — les Palestiniens et les schizophrènes de Deleuze, les homosexuels et les hermaphrodites, les fous et les prisonniers de Foucault, les métis d'Hocquenghem et les étrangers de Schérer, les sans-papiers de Badiou. Il fallait, il faut et il faudra que ces marges cessent de l'être, bien sûr, c'est entendu, mais pas au détriment du centre devenu marge : le peuple old school auquel parlait le PCF (le peuple qui est le mien et que j'aime) et auquel il ne parle plus, rallié lui aussi aux dogmes dominants. » Litanie stupide et trompeuse. A côté des étrangers et des homosexuels devenus des symboles par excellence de la gentille république, Onfray place les Palestiniens et les malades mentaux ! Les derniers se suicident en masse dans une indifférence générale après avoir souffert d'une déréliction sortie d'un terreau de néant dont l’ "œuvre" de Michel Onfray est d'ailleurs l'une des composantes. Quant aux Palestiniens qui vivent en Palestine occupée, il nous semble qu'ils occupent une place fort modeste dans les préoccupations de notre Indigénat d'hier et d'aujourd'hui. Les homosexuels ? Onfray les défend comme des petites biches dans son essai sur Freud et régulièrement dans ses interview où il les présente comme les victimes du méchant "fascislamisme"

    Mais Onfray dit tout et son contraire et assurément, nous pouvons croire qu'il a beaucoup de chance que Libé lui consacre 5 pages qui lui donnent une importance imméritée. Et Libé n'a pas l'habitude d'assurer la promotion d'une personnalité que ses propriétaires redoutent réellement. Car les positions souverainistes, chevènementistes et de la gauche d'avant le tournant de 1983 sont certes non conformes à la ligne directrice de Libé mais sont-elles aujourd'hui opposées aux intérêts du propriétaire Drahi (qui finance régulièrement des commémorations holocaustiques) et de ceux de ses amis de la famille Rothschild ? Même si les querelleurs peuvent avoir de bonnes raisons de s'en vouloir (la comédie n'est que mieux jouée), leur dispute leur est à tous les deux profitable. Et insistons sur le fait que Michou Onfray est un pur guignol sans colonne vertébrale qui change d'avis comme de chemises et qui fait passer ses successives trahisons en utilisant les mêmes mots qu'il sait remplir à temps d'un autre contenu sémantique. Ainsi en est-il du terme de libertaire qui provient du vocabulaire anarchiste et qu'il incorpore aujourd'hui dans le registre lexical du souverainisme. Nous aimerions bien savoir comment il définissait le mot libertaire quand il écrivait (il n'y a pas si longtemps), dans Le Monde libertaire ! Onfray s'est fabriqué une nouvelle fraîcheur médiatique en chevauchant des thèmes porteurs, en défendant un courant politique soudainement autorisé par le Système.

    La main du pouvoir occulte ?

    Cette lourde insinuation de Joffrin consistant à voir dans le discours nouveau de l'athée jouisseur une sorte de lepénisation de sa cervelle a fait le buzz pour le plus grand profit de ce dernier. « On » avait fait le coup à Chevènement (avec sa complicité) à une époque, et il apparaît que tous les 5 ans, des journaleux, des éditorialistes, des intellectuels (philosophes souvent se croient-ils) médiatiques essaient de se rassembler pour se faire une belle publicité tout en se donnant de l'importance. Mais cette fois, le Front national étant tombé si bas, son programme devenu totalement républicain « d'obédience maçonnique », pourquoi Onfray ne le rejoindrait-il pas sous l'air des flonflons républicains ? C'est à ce propos très sérieusement que le bras droit de Florian Philippot, le frère Bertrand Dutheil de La Rochère proposa le jeudi 24 septembre à Onfray une sorte de ralliement, au moins un rapprochement afin de constituer « un vaste mouvement »... Mais un vaste mouvement pour faire quoi ? Un énorme trompe-l'œil, bien sûr, comme l'est cette clique qui s'exprimera le 20 octobre à la Mutualité où l'on verra les Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Jean-François Kahn, Régis Debray, Chevènement soutenir leur pouliche Michel Onfray, hérault du peuple jouisseur et athée attendant l'euthanasie pour tous. Il ne manque que l'équipe du Point-Marianne (Onfray est une petite star du Point comme Debray) et les acteurs seront au complet pour parachever la duperie qui partagera, il est vrai, l'esprit et l'essence du néo-Front national. Toute cette agitation est une vaste comédie , il ne faut prêter aucune attention aux propos de ces "artistes" qui ne croient en rien. Les palonodies récentes de l'ineffable Régis Debray, ancien guevariste encore une fois loué par Le Point, témoignent de la bouffonnerie de ces aigrefins. Ce bateleur qui prône ou plutôt prônait un « patriotisme cosmopolite » dit ne plus croire en rien aujourd'hui. Evidemment il dit que cela ne doit pas être facile (de ne croire en rien) pour le bon peuple (ni en Dieu ni en la grande politique) et que dans cette société sous lithium, il faut assurer une laïcité solide qui permet au moins aux hommes de vivre tranquillement et de travailler sine ira et studio... L'horreur. Il faudrait enfin apprendre à vivre sans espoir et sans grandeur. C'est aussi au nom de cet idéal de médiocres que le FN a rompu complètement avec le souvenir fasciste et sa geste théâtrale. Comment avilir et endormir tout un public avec un panhomosexualisme sournois qui devient de plus en plus ostentatoire par la force des choses, une laïcité de demeuré, l'absence de toute transcendance. L'on comprend bien que le nouveau FN soit attiré par un Onfray. Il a été formaté pour ça.

     

    François-Xavier Rochette Rivarol du 1er octobre 2015

  • Le Cid Campeador, héros légendaire de la Reconquista et roycaille du XIe siècle

    L’Histoire de l’Europe est jalonnée par les figures de grands hommes qui surent marquer les mémoires par la puissance de leurs actes, la hauteur de leur âme ou la force de leur caractère. Le récit de leurs hauts faits ou de leurs aventures ont traversé les siècles, alimenté les arts et nourri les imaginaires des générations nouvelles. La vie de Rodrigo Díaz de Vivar, dit Le Cid, en est un parfait exemple. Ce chevalier issu de la petite noblesse sut, par son caractère, son audace et son talent, tirer son épingle du jeu au milieu de ce « far west » du Moyen-Âge qu’était l’Espagne de la Reconquista au point de s’élever jusqu’aux plus hautes cimes et laisser la trace d’une gloire impérissable qui inspira encore plusieurs siècles après sa mort. Retour sur une existence hors du commun qui doit encore aujourd’hui nous inspirer, à l’heure où notre pays, envahi par les masses afro-mahométanes et de plus en plus divisé, ressemble chaque jour davantage à ces terres désolées où seuls les véritables aventuriers peuvent accomplir de grandes choses.

    Une roycaille du XIe siècle

    L’Espagne du XIe siècle, marche occidentale de la Chrétienté face au monde islamique, était alors une zone de guerre continuelle, théâtre de combats entremêlés qui voyaient s’opposer chrétiens et musulmans mais aussi chrétiens ou musulmans entre eux. Le destin d’un jeune chevalier désœuvré en quête d’aventures et de gloire est alors de mettre son épée au service d’un des multiples princes qui dominaient alors la péninsule. Né en 1043 à Vivar en Castille, le jeune Rodrigue se met au service de son roi Alphonse VI et combat pour lui le roi chrétien de Navarre. Se distinguant par ses prouesses militaires au cours desquelles il acquiert le surnom de Campeador (« vainqueur des batailles »), il reçoit de son seigneur la main d’une illustre fille de sa parentée, la belle doña Chimène.

    Banni de Castille à la suite d’une de ces intrigues de palais dont l’Espagne avait seule alors le secret, il se lance à l’aventure, déterminé à se distinguer par ses prouesses et à se faire une place au soleil en profitant des opportunités que l’imbroglio politique et militaire ouvrait alors à tous les hommes de valeur. Il n’hésite donc pas à mettre son épée au service du prince musulman de Saragosse Muqtadir, et à combattre pour lui son ancien ennemi le roi de Navarre ainsi que le comte de Barcelone, tous deux princes chrétiens. Il prend alors le nom de Cid qui vient de l’arabe Sayyad qui signifie « seigneur ». Finalement réconcilié avec Alphonse VI qu’il n’a en définitive jamais trahi, il mène ses armées contre les terribles Almoravides qui envahissaient la péninsule ibérique vers 1094. Ces princes berbères originaires du Maroc s’étaient bâti un véritable empire sur les deux rives de la Méditerranée. Les royaumes chrétiens et musulmans d’Espagne, alors divisés, auraient bien pu être balayés par ces fanatiques et l’Histoire retient que le Cid ne fut pas pour rien dans la défaite de ces envahisseurs.

    Après cet exploit, en véritable aventurier, il décide de s’affranchir du prince musulman allié d’Alphonse VI aux côtés duquel il avait combattu les Almoravides pour conquérir la ville de Valence, établissant ainsi le premier royaume chrétien créé ex-nihilo en territoire musulman, avant même celui de Jérusalem fondé en 1099 après la 1e croisade. « Roi de Valence » il marrie ses deux filles à ses anciens adversaires chrétiens, l’une au roi de Navarre, l’autre au comte de Barcelone. Sa femme Chimène continue à régner après sa mort en 1099 mais sa disparition en 1115 entraîne la fin de ce royaume chrétien, reconquis par les Maures.

    Une légende de la Reconquista

    « Aventurier de la frontière, avide d’exploits chevaleresques et de butins, servant chrétiens et musulmans et dont la guerre assura la promotion sociale » (Denis Menjot, historien), le Cid s’imposa dès après sa mort dans l’imaginaire européen comme l’archétype du chevalier de la Reconquista. Sa figure de héros mythique fut établie à travers un poème, le Carmen Capeadores, qui conte ses exploits. En raison de sa contribution à la guerre contre les musulmans, on le soupçonne lui et sa femme Chimène, d’être morts en odeur de sainteté. Le roi de Castille Alphonse X effectue même au XIIIe siècle un pèlerinage sur sa tombe.

    L’exceptionnel destin de ce couple mythique continua d’alimenter les rêves des générations d’européens jusqu’au XVIIe siècle encore. Là où le Moyen-Âge faisait du Cid un saint de la Reconquista, modèle de vertu chevaleresque, les temps modernes le transforment en héros de la guerre et de l’amour, tiraillé entre respect paternel et sa passion pour la belle Chimène. La pièce de Corneille Le Cid (1636) en est l’illustration la plus magistrale.

    CHIMÈNE  
    Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ? 
    Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner ! 
    Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage 
    Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage. 
    Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 
    Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir. 
    DON RODRIGUE 
    Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse, 
    Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ? 
    Au nom d’un père mort, ou de notre amitié, 
    Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 
    Ton malheureux amant aura bien moins de peine 
    À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine. 
    CHIMÈNE  
    Va, je ne te hais point. 
    DON RODRIGUE 
    Tu le dois. 
    CHIMÈNE  
    Je ne puis. 

    Corneille, Le Cid, acte III, scène 4

    Héros historique dont la légende a fait une figure mythique, le Cid a alimenté l’imaginaire des européens pendant près de 1000 ans. Que son souvenir et son exemple continuent de faire de nous des hommes européens valeureux et accomplis, dans une époque chaque jour plus sombre où, selon le mot de Bernanos, il faut plus que jamais « beaucoup de prodigues pour faire un peuple généreux, beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre, et beaucoup de jeunes fous pour faire un peuple héroïque ».

    cidreinos

    L’Espagne du temps du Cid, avec l’enclave constituée par son « royaume de Valence » en terre musulmane

    PS. Cet article est rédigé en hommage à une Chimène qui se reconnaîtra.

  • L’exactitude intellectuelle d’Alain Finkielkraut

    Lire Alain Finkielkraut est toujours un enrichissement. Cette fois, avec La Seule Exactitude, il livre un recueil d’articles. Autant dire que nous sommes dans un genre mineur. Mais les articles ont été soigneusement sélectionnés et chacun nous offre, sur des sujets toujours différents, comme une trouée de lumière.

     

    L’exactitude de Finkielkraut est faite des multiples détails de l’actualité quotidienne mais ce qui en fait la valeur, c’est que le détail choisi est révélateur du temps où l’on vit et des personnages qui font l’actualité. Pour que ce détail devienne décisif, il faut d’abord accepter de le regarder comme il est en lui-même et non tel que nos grilles de lecture, nos préjugés et nos conformismes nous pousseraient à le comprendre. L’effort de Finkielkraut est avant tout un effort de décryptage : « Il nous incombe de déchirer sans délai les portraits-robots qui nous obnubilent et de regarder en face le visage que nous n’attendions pas. » On se demande parfois pourquoi on assiste à une telle droitisation de l’univers culturel, pourquoi il n’y a que les livres de droite qui se vendent et pourquoi même les livres de gauche qui marchent (Michel Onfray) parlent aujourd’hui à la droite. C’est simple : seule la droite (une petite partie de la droite) a su s’extraire du politiquement correct pour regarder les choses non pas comme le prêt à penser nous les offre mais telles qu’elles sont en réalité. La force de cet ouvrage est dans cet effort de réalisme alors que ce qui se met en place, en particulier depuis les 7 et le 11 janvier 2015, c’est une nouvelle culture, tournant autour de trois questions fondamentales, que la culture de gauche avait passé par pertes et profits : l’identité, l’intimité (ou la liberté individuelle) et la religion. Exemple : la chronique intitulée « Voyage en France », recueillant le témoignage de Claude Levasseur, « un retraité actif qui s’occupe d’Emmaüs ». Claude ressent un malaise, le malaise français aujourd’hui : « Je vais souvent au Maroc et j’ai l’impression que ce ne sont pas les mêmes. Là-bas, on ressent une chaleur à votre contact, on est chez eux. Ici, dans un quartier d’origine musulmane, on n’est plus chez soi. Une espèce de méfiance s’est créée. Il y a simplement les regards quand vous passez. » Commentaire d’Alain Finkielkraut : « Claude n’a pas peur de l’Autre, mais il accepte mal de devenir l’autre à Tourcoing. » Une ligne suffit. Tout est dit, le malaise est circonscrit. Mieux : il est verbalisé. À partir du moment où l’on peut en parler clairement, sans pour autant subir les foudres de la pensée unique, on a déjà fait la moitié du chemin.[....]

    Joël Prieur

    Alain Finkielkraut, La Seule Exactitude, éd. Stock, 298 pp., 19,50 euros.

    La suite sur Minute-hebdo.fr

    http://www.actionfrancaise.net/craf/?L-exactitude-intellectuelle-d

  • Guerrier 2.0

    Sur le champ de bataille depuis l'aube, les yeux fatigués par l'agressivité lumineuse de l'écran de son Mac, Edouard pensa qu'il pouvait s'autoriser une courte pause. Dès le réveil, renonçant à un quelconque petit-déjeuner, il avait vaillamment combattu, enfonçant le bataillon Azov sur Fabecook et ridiculisant les hiérarques corrompus du régime fantoche ukrainien via Twitter. Vladimir Poutine, l'homme-ours, le nouveau Tsar, mi-politicien, mi divinité, ultime espoir du monde libre - dont le visage à la fois viril et rayonnant d'intelligence malicieuse faisait office de fond d'écran - semblait lui sourire avec confiance et gratitude.
    Edouard, à 21 ans, était déjà profondément déçu par la politique. Nationaliste radical, membre successivement de trois groupuscules qu'il avait été contraint de quitter suite à des divergences idéologiques insurmontables, il avait préféré « prendre du recul » et ne croyait plus vraiment à la « cause ». Il avait donc peu à peu renoncé au militantisme traditionnel auquel il avait tant sacrifié, ayant même été collé au concours d'entrée de l'ESSEC suite à une dénonciation politique qu'il n'avait jamais pu prouver mais qui n'en était pas moins évidente et certaine. Désormais, toutes ses espérances reposaient à l'Est, dans la figure du maître du Kremlin dont - il le savait maintenant - les chars seuls pourraient un jour libérer sa bonne ville de Montauban de l'occupation mahométane qui le contraignait à vivre quasiment barricadé dans l'appartement familiale dès que la nuit était tombée. Il fallait bien être le dernier des vendus à la CIA pour ne pas se rendre compte et admettre que l'avenir de la civilisation européenne se jouait dans le Donbass, région dont il ignorait l'existence il y a deux mois encore et dont il envisageait aujourd'hui de se faire tatouer le drapeau sur le muscle, timide mais nerveux, de son bras droit.
    Harassé par les confrontations de la matinée, il s'octroya donc un moment de répit bien mérité. Sur Google, les recherches « Marion Maréchal nue » et « Marion Maréchal sex-tape » n'ayant donné aucun résultat, il se rabattit sur Youporn et un classique « Pregnant teen gang bang ». Après quelques instants de frénétique copulation collective et un léger gémissement satisfait, il interrompit la vidéo. Son sexe mollissant dans sa main encore légèrement tremblante, le foutre répandu sur le contreplaqué du bureau, il pensa qu'on trouvait vraiment des choses dégueulasses sur internet et qu'il serait sans doute bon d'écrire un petit billet pour dénoncer cet état de fait, nouvelle preuve de la décadence occidentale. Enfin, il ferait ça lorsque la guerre lui laisserait un peu de temps... Rasséréné et apaisé, il pouvait maintenant remonter au front. Il n'était que temps d'ailleurs car, depuis Saint Martin en Ré, Werwolf88 avait lancé une contre-attaque d'envergure en diffusant une vidéo montrant de membres présumés du FSB sodomisant des chatons devant les yeux ruisselants de larmes de leurs légitimes propriétaires. Le coup était d'importance car le post avait déjà été « liké » plus de trente fois et une quinzaine de commentaires rivalisaient dans l'exclamation horrifiée et le haut-le-coeur scandalisé ! « Egorgez-vous entre vous tant que vous voulez, tas de barbares, mais ne touchez pas aux animaux, si mignons et si innocents ! » était l'idée plus ou moins centrale. Personne ne remettait en cause l'authenticité et la fiabilité de l'information. Edouard se devait de réagir, rapidement et efficacement. Il hésita entre la diffusion du témoignage d'un paysan ayant observé des membres du Pravy Sektor jouant au football avec la tête d'un prisonnier pro-russe ou celle d'un article du blog « Je kiffe la Russie » expliquant que les bataillons de volontaires ukrainiens étaient en fait commandés par des officiers SS cryogénisés en 1945. Ne parvenant pas à trancher, il publia les deux textes, non sans adresser un doigt d'honneur rageur à Werwolf88 et à sa clique altantico-européiste !
    L'ennemi paraissait passablement sonné par la fulgurance et l'efficacité de sa réaction. Il restait sans réponse. Le cliquetis des souris électroniques semblait suspendu, peut-être étaient-elles enrayées. Le fumet de la victoire s'exhalait des réseaux sociaux et couvrait presque celui du tas de linge sale qui jouxtait le bureau. Le doux soleil d'Austerlitz glissait au travers des persiennes mi-closes. C'était le moment idéal pour s'égarer dans quelques escarmouches sur des sujets moins tragiques et fondamentaux. Une petite note pour expliquer comment Jean-Marie Le Pen aurait dû gérer le Front National depuis 20 ans, une brève lamentation sur la destruction des églises, ces précieux symboles de notre culture et de notre identité où il ne mettait jamais les pieds, un bref commentaire discrètement scabreux sur la photo d'une jeune militante en maillot de bain, une citation de Drieu et une de Bloy, pour la forme, quelques réflexions sur l'importance du grec et du latin à l'école, la défense de la corrida, la nécessaire sévérité dans l'éducation des enfants...
    Edouard était en verve, exalté par son nombre quotidiennement croissant de « followers » et « d'amis », mais il fût bientôt interrompu dans son offensive tous azimuts par la voix maternelle l'invitant à se rendre à table pour dîner.
    - « Doudou, viens vite, ça va refroidir ! »
    On reprendrait les hostilités un peu plus tard, après la tarte au citron meringuée et la finale de « Master chef ».
    Xavier Eman
    (In revue Eléments, numéro 156)