Une erreur à 42 milliards...
Dans cette correspondance officielle, Le Maire alertait le chef de l'État sur le dérapage des comptes publics et proposait des mesures d’économie immédiates ainsi qu’une loi de finances rectificative (LFR). C'est-à-dire une loi qui permet, en cours d’exercice budgétaire, de modifier de manière significative la loi de finances initiale (LFI), votée à l’automne de l’année précédente. Un acte politique qui n'est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un retour au Parlement et, en quelque sorte, d'avouer qu'on s'est trompé dans ses prévisions, le budget voté, notamment dans sa partie « recettes », ayant un caractère prévisionnel (gouverner, c'est prévoir).
Ce dérapage du déficit ne tenait pas tant à un accroissement des dépenses qu’à une perte de recettes par rapport à ce que la LFI pour 2024 (concrétisation du PLF 2024) avait prévu : pas moins de 42 milliards. L’équivalent du budget alloué aux armées en 2023… Une erreur à 42 milliards pour 370 milliards de recettes prévues par la loi. Faites le calcul : 11,35 % d'écart. C’est peu dire que c'est beaucoup, mais qui fait dire à Bruno Le Maire, sur le ton du faux modeste qu’il est : « Je reconnais, avec beaucoup d’humilité, nous nous sommes plantés sur les recettes, et plantés big time » (en français, on dit « dans les grandes largeurs »). Comme disait le brave Pithivier, dans le film La 7e Compagnie : « J’ai glissé, chef ! » L'an passé, lors des différentes auditions devant le Parlement, à écouter les ministres ou anciens ministres, c'étaient les services qui s'étaient plantés, pas les politiques.
« Nous nous sommes plantés »
Notez l’emploi du « nous » collectif pour avouer la glissade à 42 milliards. En Macronie, les réussites sont individuelles, les échecs collectifs, tout comme « les bénéfices, ça se divise et la réclusion, ça s’additionne », comme disait le Dabe dans le film Le cave se rebiffe. Il est vrai que Modeste Le Maire, lors de sa réception marquant son départ de Bercy, en septembre 2024, avait déclaré : « Dans la bonne République, disait Montesquieu, on dit "nous". Dans la bonne monarchie, on dit "moi". Alors apprenons à dire "nous". » Donc, « nous nous sommes plantés ». Fin de l’histoire, on passe à autre chose parce qu’on n’a pas que ça à faire.
Et donc, au fait, la réaction présidentielle, à la réception de cette lettre ? Deux jours après, Macron réunissait les grands chefs à plumes de la Macronie. Vient sur la table la question d’une LFR. « Je n’en vois pas l’intérêt », aurait tranché le Président. On était en pleine campagne des européennes : effectivement, il n’y avait pas à intérêt à retourner, penaud, devant le Parlement.
« Démissionner, c’est capituler »
Mais tout cela, on le savait déjà. La mission d’information du Sénat sur la dégradation des finances publiques de l’automne 2024, menée de main de maître par les sénateurs Claude Raynal (PS) et Jean-François Husson (LR) et dont il faut lire le rapport, avait déjà tout mis en lumière. La conclusion de ce rapport, daté du 19 novembre 2024, est d'ailleurs sans appel : « Les précédents gouvernements ont ainsi mis le Parlement et les Français devant le fait accompli d’un déficit budgétaire abyssal et historique fin 2024, nécessitant des mesures de redressement dont ils rejettent désormais toute responsabilité. »
Alors, pourquoi Le Maire, face au déni de Macron, n’a-t-il pas démissionné, en avril 2024 ? Réponse : « La démission ne m’a jamais traversé l’esprit pour une raison très simple : démissionner, c’est capituler. » C'est beau. Encore un peu et Bruno Le Maire va nous dire qu'il a fait à la France le don de sa personne. Et l'ancien ministre de nous expliquer, en gros, qu’il a fait ce qu’il a pu, là où il était : « J’avançais pas à pas, avec des petites victoires, des défaites aussi, mais des petites victoires pour le rétablissement des comptes publics… » Bilan : un déficit public à 5,8 % du produit intérieur brut en 2024, après 5,5 % en 2023 et 4,7 % en 2022.
Que retirer de cet entretien, outre le fait que Le Maire règle ses comptes - ce qui, visiblement, est plus facile à faire que de les tenir - avec ses petits camarades de la Macronie avec qui il a dirigé la France durant sept ans ? Qu’en fait, il ne faut surtout pas confondre l’expression, usée jusqu’à la corde après bientôt neuf ans de macronisme, « agir en responsabilité » avec celle, peut-être plus ringarde, « agir en responsable ».