
Un dix-huitième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui de Léon de Montesquiou…
Il est clair que pour faire un « tout » l’homme doit travailler d’abord à chaque partie de ce tout. Le statuaire ne peut faire une statue qu’en sculptant successivement chaque partie de la statue. Le menuisier commence par façonner les diverses parties d’une chaise, et il ne forme le tout, la chaise, qu’en réunissant ensuite ces diverses parties. Si, donc, la société est l’ouvrage de l’homme, évidemment la société ne pourra être formée qu’ainsi : l’homme s’inquiètera tout d’abord des parties, les hommes. Les réunissant ensuite, il formera le tout, la société. De sorte que l’ordre se trouvera être celui-ci : le créateur ou la cause, l’homme ; les moyen, les hommes ; l’effet : la société. Conclusion : la partie est avant tout, l’homme est avant la société.
Mais la nature ne procède pas ainsi. Or, l’homme et la société ne sont pas l’ouvrage de l’homme, mais l’ouvrage de la nature. Aussi, l’ordre se trouve-t-il renversé et si nous reprenons la classification de cause, moyen, effet, nous dirons : cause, la nature ; moyen : la société ; effet : l’homme. La nature, par le moyen de la société fait l’homme. Conclusion : le tout est avant la partie, la société est avant l’homme.
Comment l’homme est-il, en effet, produit ? Par l’union de l’homme et de la femme. Et par « produit », je n’entends pas seulement conçu, mais encore engendré, nourri et élevé. Depuis le moment de la conception, en effet, jusqu’à un certain âge, l’enfant, pour vivre, a donc besoin que la mère lui soit conservée. La mère, de son côté, pour être conservée à l’enfant, a besoin de la protection de l’homme. L’homme conserve donc la mère, la mère conserve l’enfant.
La famille, voilà donc ce que produit l’homme. Or, la famille, c’est une société, société embryonnaire, il est vrai, mais déjà société.
Mais la famille a elle-même besoin d’être conservée. Isolées, les familles offriraient peu de défense et tendraient à disparaître. Réunies, elles prennent de la force en se prêtant un mutuel appui.
Réunies les familles forment ce qu’on appelle véritablement la société.
Donc, sans société, point de conservation de familles, sans familles point de production d’hommes. Plus succinctement : sans société point de familles, sans familles point d’hommes. Conclusion : sans société point d’hommes. Impossibilité donc de dire : Homme ! sans dire tout d’abord : Société !
Remarquons que « sans société point d’hommes » doit se traduire « sans société point de production d’hommes ». Ce qui empêche qu’on retourne la chose pour dire : « sans hommes point de société ». Car « sans hommes point de production de société » est faux, l’homme n’étant pas celui qui « produit » la société, la société étant produite ou, si vous voulez, nécessitée par la nature. Certes, la société « suppose » l’homme pour la composer. Mais l’homme « suppose » la société pour le produire. Et c’est là une différence capitale.
Ce qui fait qu’on a tendance à placer l’homme avant la société, c’est que seul l’homme importe. Mais nous disons aussi : seul l’homme importe. Et, évidemment, la société n’a aucune importance en elle-même. Évidemment, elle ne prend son importance que de l’homme, elle n’est importante que parce qu’elle produit, c’est-à-dire crée et conserve l’homme. Évidemment, l’homme est le seul but à atteindre. Simplement, qu’on n’oublie pas que pour atteindre ce but, il n’est qu’un chemin : famille, société.
https://www.actionfrancaise.net/2025/11/29/sans-societe-point-dhommes/