Ce, d’autant plus que Destinée n’entretien qu’un lointain rapport avec la chanson éponyme de Vladimir Cosma et Guy Marchand, créée en 1982 pour Les Sous-doués en vacances, l’un des chefs-d’œuvre de Claude Zidi. Destinée ? C’était une farce, puisque consistant à jouer à l’envers la grille d’accords de L’Été indien, de Toto Cutugno et immortalisée par le regretté Joe Dassin. Sauf que dans la Destinée qui nous occupe, d’accords et de grilles il n’y a pas exactement, même en cherchant bien. Si l’on résume, certaines sonneries de téléphone en téléchargement gratuit paraissent plus inspirées.
Remplir le Stade de France, comme Bigard…
Ce qui explique probablement pourquoi les attachés de presse d’Aya Coco Danioko, son nom à l’état civil, préfèrent miser sur d’autres arguments que le talent inné de notre Castafiore nationale. Ainsi nous serine-t-on qu’il s’agit de l’artiste française la plus écoutée au monde, qu’elle vend des disques par containers entiers et qu’en moins d’un quart d’heure, elle a vendu assez de tickets pour remplir le Stade de France trois jours d’affilée, les 29, 30 et 31 mai 2026. Remarquez, en juin 2004, Jean-Marie Bigard avait fait salle comble en cette même enceinte, avec Le Lâcher de salopes, l’un des sketchs préférés de son public. Comme quoi le raisonnement quantitatif peut celer en lui ses propres limites.
Mais Aya Nakamura a découvert une imparable martingale pour faire taire quiconque viendrait mettre en doute son génie. La critiquer ? C’est faire preuve de misogynie et de racisme au prétexte qu’elle est à la fois noire et femme. Bizarrement, cette règle ne paraît pas s’appliquer à Christine Kelly, journaliste à CNews, elle aussi femme et noire. Il est vrai qu'elle n'est pas chanteuse. Va comprendre, Alexandre. Pourtant, on trouve mieux, comme victime du racisme systémique français. N’a-t-elle pas été conviée à chanter lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, se produisant avec la maestria qu’on sait (prière de ne pas rire) ? Ne fait-elle pas partie des nouveaux pensionnaires du musée Grévin, hommage n’étant pas exactement réservé à la première venue ? Le 6 mai 2024, n’est-elle pas invitée au Met Gala par Anna Wintour, la directrice du magazine Vogue qui fait pluie et beau temps sur la mode internationale ? À croire que nos compatriotes ne sont pas aussi racistes que prétendu.
Des chansons aux vers d’exception…
Bon. Et ce fichu disque ? On ne voudrait pas non plus faire trop attendre le lecteur, qu’on imagine bouillant d’impatience. Mais avant d’entrer dans le saint des saints musical, attardons-nous sur le look de la nouvelle Aretha Franklin – ou un truc approchant. Costard en papier aluminium et platform boots, un peu entre Paul Stanley, le chanteur de Kiss, et l’Elton John de ses années folles. Ne manque plus que les chansons. Allons-y pour la première, Anesthésie. Point de vue paroles, on sent qu’elle est au top : « Je sais qui je suis, donc moi je fais ce que je veux/On m’a fait des phases, mais avec eux j’ai avancé/Mais avec eux j’étais sincère (J’étais sincère) ouais/Tellement mon cœur est pur, j’me remettais en question (En question)/Où sont passés certains amis à qui je me confiais/J’leur ferai plus confiance, même à des membres de la famille. » Là, c’est trop de bonheur d’un coup. N’en jetez plus. Surtout devant la grâce de la mélodie et des arrangements.
Le reste, à l’avenant, tutoie les sommets. No Stress ?
Ces vers, mon Dieu, ces vers : « Dou, dou, doudou, tombé love/Il est tombé dans mes bras/Doudou, tombé love. Il est tombé dans, dans bras/Han, automatique (Automatique)/Je lui fais de l’effet, automatique (Automatique)/Huh, té-ma ma shape. » Voilà qui évoque évidemment L’Hymne à l’amour d’Édith Piaf ; mais en mieux.
La caution artistique de Télérama…
D’ailleurs, Télérama ne s’y est pas trompé, ouvrant longuement ses colonnes à la diva. Le titre de l’entretien dit tout : « La reine de la repartie au sommet de son art. » Le Parisien de ce 21 novembre n’est pas en reste : Aya Nakamura « explore de nouveaux styles, flirtant avec le jazz, la chanson presque triste parfois, sans quitter pour autant son univers habituel mélangeant rap, zouk, pop et R’n’B. » On notera que cela doit faire belle lurette que les mélomanes du Parisien n’ont pas écouté de jazz.
Mais peu importe, tant l’essentiel est ailleurs. Soit recueillir les pensées profondes de celle qui pense fort dans sa tête : « Je fais jamais semblant avec les gens, j’ai jamais géchan. J’ai tout ça dans mon ADN. J’ai ce putain de truc, il est calé quelque part. Ma sensualité n’a pas d’égalité. » À côté, Hannah Arendt, c’est Zaza Napoli, le « putain de truc calé quelque part » en moins.
À propos de « truc », elle en a évidemment un autre, « calé » on ne sait trop où : sa victimisation permanente, étant paraît-il devenue « une cible de l’extrême droite », tel que rapporté par le magazine Elle : « Une exposition qui, forcément, déclenche aussi son lot de réactions violentes. L’an dernier, Aya Nakamura, ciblée par l’extrême droite, a encaissé une campagne de haine d’ampleur inédite pour sa performance lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. "J’ai supporté. Mais au début, je me suis demandé pourquoi j’intéressais ces gens. Je me suis demandé pourquoi j’ai énervé ces personnes-là, qui dénigraient autant ma musique, et pourquoi j’arrivais à marquer autant les esprits […]. C’est parce que je suis issue de banlieue et que je ne suis pas du tout dans les codes, je suis un OVNI. D’autres disent que c’est parce que je suis noire, mais ce n’est pas forcément qu’une couleur de peau, c’est mon langage, c’est l’énergie que je renvoie, la nonchalance. Je ne demande pas forcément l’avis aux autres." » Ça tombe bien, des fois qu’on le lui donne. Prudence est mère de sagesse.
En attendant, Aya Nakamura serait aujourd’hui l’artiste la plus populaire chez les jeunes Français. Ils ne sont pas difficiles.
PS : si certains de nos lecteurs se sentent d’humeur farceuse, qu’ils n’hésitent surtout pas à offrir ce disque à celles de leurs connaissances qu’ils apprécient le moins (vieilles tantes à moustaches, oncles abonnés à Politis, nièces éco-anxieuses ou neveux de Sciences Po), juste histoire de bien leur pourrir le réveillon de la Saint-Sylvestre.
