
Les opérations de l’agence fédérale anti-immigration ICE ont provoqué une onde de choc bien au-delà des États-Unis, jusqu’à diviser la droite française elle-même. Certes, la politique américaine regarde d’abord les citoyens américains. Mais lorsqu’une droite au pouvoir, outre-Atlantique, prétend incarner une ligne de fermeté migratoire proche de celle que beaucoup appellent de leurs vœux en Europe, elle engage aussi une responsabilité symbolique. Les morts survenues lors d’opérations de l’ICE ont aussitôt servi de prétexte à une disqualification morale globale de toute politique d’expulsions. Or, l’urgence démographique américaine, la politisation radicale de l’immigration par la gauche et les contraintes propres au fédéralisme expliquent l’ampleur des moyens mis en place par l’administration Trump.
C’est un euphémisme que de dire que les actions de l’agence fédérale anti-immigration ICE aux États-Unis ont divisé la droite française. Si ce qui se joue outre-Atlantique regarde les citoyens étatsuniens avant tout, il est légitime d’attendre d’une droite américaine au pouvoir – qui partage une partie de son programme avec la droite française, notamment sur l’immigration – qu’elle ne déçoive pas et ne devienne pas un boulet dans l’optique de nos propres échéances électorales. À ce titre, la mort de deux militants anti-immigration dans le Minnesota a suscité une vague de critiques sur les méthodes de l’ICE et son zèle contre l’immigration. Si ces morts sont regrettables et que tout tir en dehors d’une situation de légitime défense est condamnable, ce n’est pas une raison pour disqualifier l’ensemble de l’action de l’ICE ni pour traiter de cow-boys ses agents. Il est illusoire de penser que toute politique d’expulsions de masses d’immigrés en Europe puisse se dérouler sans le moindre accro du début à la fin. L’ICE, c’était déjà 56 morts de migrants sous l’ère Obama, ce qui n’avait jamais suscité les cris d’orfraie de la gauche morale et la droite modérée française, car Obama était cool et métis.
Pour quelle raison la politique migratoire de Trump semble si brutale ? Nous allons voir que la situation démographique est incomparable des deux côtés de l’Atlantique ; que la gauche a politisé l’immigration pour en faire un projet de société post-raciale ; et enfin que l’action d’urgence de l’ICE est commandée par des contraintes institutionnelles fortes.
Une situation démographique incomparable avec l’Europe
Il est impossible de comparer la situation démographique étatsunienne et française, voire européenne, sur la question de l’immigration. L’administration Trump II agit dans un état d’urgence absolue. Les États-Unis ont déjà atteint un point de non-retour que nous connaîtrons peut-être dans vingt ans si rien n’est fait. Les Blancs sont déjà minoritaires dans les naissances depuis plusieurs années (49,5 % des naissances au moment de la réélection de Donald Trump en 2024). Les recensements, qui ont lieu tous les dix ans, sont formels. En 2020, les Blancs ne formaient que 57,8 % de la population étatsunienne. Les spécialistes affirmaient même que les Latino-Américains étaient sous-estimés, car nombre d’entre eux n’avaient pas été comptés, étant entendu que l’administration Trump prévoyait de les expulser.
Six ans plus tard, les Blancs, déjà surestimés en 2020, sont plus proches de 50 % que de 60 % de la population. La pire crise migratoire de l’histoire américaine, sous le mandat de Joe Biden, a contribué à cette chute, moyennant 7,2 millions de tentatives d’entrées par la frontière avec le Mexique, sans compter l’explosion de l’immigration légale, voulue explicitement pour renverser la dynamique d’immigration restrictive de Trump I. Dès lors, l’effondrement de la part de la population blanche a été spectaculaire. Lors du recensement de 2010, les Blancs représentaient 72 % de la population. C’est donc une chute d’environ 20 points en dix ans. Il faut toujours garder en tête ces chiffres pour comprendre l’impression d’urgence et de guerre totale qui se dégage de toute la présidence Trump II.
Un état de fait voulu par la gauche
Cette situation n’est pas due au hasard. Si les opioïdes ont joué un rôle pour accélérer le déclin démographique des Blancs américains, l’immigration d’origine extra-européenne, légale ou illégale, a été pour une partie de la gauche un projet en soi. Joe Biden disait dans une vidéo toujours disponible sur le site officiel de C-SPAN (la caméra officielle du Congrès) que le fait de devenir minoritaires était une force pour les Blancs, actant au passage que ce mouvement serait irréversible.
Permise depuis l’ouverture de l’immigration aux non-Blancs avec l’Hart-Celler Act bipartisan de 1965 (à l’initiative du Démocrate Emanuel Celler), l’immigration d’origine non-européenne aux États-Unis n’a cessé de croître à mesure que les Blancs faisaient moins d’enfants. Des stratèges du Parti démocrate en ont fait une ligne électorale au début des années 2000. C’est le thème de l’« emerging Democratic majority » (ou « majorité démocrate émergente »), lancé en 2002 par les stratèges démocrates Ruy Teixeira et John Judis, celui-ci fondateur du journal Socialist Revolution, à l’aile gauche des Démocrates. Leur livre, The Emerging Democratic Majority, servira de base au fameux rapport Terra Nova (2011) pour refonder la gauche française en s’appuyant sur les minorités, les femmes et les urbains éduqués. Les deux militants prévoyaient que l’essor des minorités – et donc la mise en minorité des Blancs – allait créer une majorité démocrate perpétuelle comme en Californie. Avec le résultat que l’on connaît. En 2015, John Judis admettait ses erreurs dans The Emerging Republican Advantage. Il reconnaissait d’une part avoir surestiméle progressisme des Latino-Américains et des Asiatiques, et d’autre part ne pas avoir anticipé le détournement de la classe ouvrière blanche du Parti démocrate. Mêmes erreurs qu’en France.
Mais le titre de ce livre va plus loin, montrant une volonté de revanche de la gauche autour des questions raciales. Il fait référence de manière explicite au livre de Kevin Phillips The Emerging Republican Majority paru en 1969 après la victoire de Nixon. Kevin Phillips était un stratège du Parti républicain des années 1960 qui a théorisé la Southern Strategy, une stratégie du Parti républicain pour arracher le Sud blanc au Parti démocrate afin de redevenir nationalement majoritaires. Le Parti républicain a en effet souffert d’un état de minorité permanent au Congrès entre 1954 et 1994, avec en bout de ligne l’impossibilité de disposer d’une Cour suprême majoritairement conservatrice. Ce qui n’a pas permis aux Républicains d’annihiler les réformes sociétales voulues par la gauche, qui ont toutes eu lieu durant ce laps de temps et qui ont de fait reconfiguré les États-Unis jusqu’à aujourd’hui. Le Parti républicain s’est efforcé de se doter d’une base électorale dans les États du sud qui lui échappait depuis le New Deal de Franklin D. Roosevelt. Comment ? En attirant à lui un électorat blanc délaissé par les Démocrates à partir de l’accession aux droits civiques des Afro-Américains (1963) et des politiques anti-discrimination voulues par le président Lyndon B. Johnson (1965). Conséquence directe : le Parti républicain s’est reconstruit dans les années 1980 dans une version plus explosive, insurgée, menant explicitement une guérilla au Congrès contre les Démocrates hégémoniques, désignés comme des ennemis. Un prélude à la droite trumpienne.
Une politique d’urgence anti-immigration façonnée par des institutions hostiles
Il est impossible de comprendre les moyens démesurés de l’Agence fédérale anti-immigration ICE si l’on ne prend pas en compte le contexte d’urgence démographique, mais aussi d’hostilité radicale des Démocrates à toute politique de régulation de l’immigration. Rappelons au passage que, si Biden a souhaité réguler – et pas endiguer – l’immigration durant la deuxième moitié de son mandat, c’est qu’il voyait que la politique laxiste des Démocrates avait entraîné la pire crise migratoire de l’histoire américaine, propre à faire revenir au pouvoir les Républicains. Seule donc l’ampleur de l’immigration a alors été remise en question, pas son principe même – car le devenir minoritaire des Blancs aux Etats-Unis est un atout, selon ses mots (voir plus haut).
Ce sont donc les contraintes institutionnelles propres au système étatsunien qui ont rendu nécessaire et urgente cette politique d’expulsions de masse. Il est toujours utile de rappeler que le rythme électoral de la politique américaine n’est pas le même qu’en France. C’est une nation qui est en campagne permanente : tous les quatre ans pour les présidentielles ; tous les deux ans pour les législatives. Les législatives ont été gagnées pendant quarante ans consécutives par les Démocrates, entre 1954 et 1994 ; avant d’être gagnées sans discontinuité par les Républicains de 1994 à 2006 à la suite de la « révolution républicaine » de 1994 menée sous la houlette de Newt Gingrich, à qui l’on doit l’état du Congrès dysfonctionnel actuel, très polarisé.
Depuis, les élections de mi-mandat sont très régulièrement perdues par le parti qui a gagné la présidentielle avec des majorités très précaires. Cela avait empêché Trump de pleinement agir lors de son premier mandat, beaucoup moins préparé que celui-ci. Il n’avait ainsi pas pu trouver les fonds nécessaires pour l’ICE durant la deuxième moitié de son premier mandat. Le deuxième mandat a donc été préparé avec l’idée d’agir dans l’urgence et de mener la guerre aux Démocrates. C’est un mandat perçu comme la dernière chance pour l’Amérique blanche et conservatrice de survivre au cours du siècle.
Ce n’est pas tout. Demeure encore nombre de spécificités proprement américaines. Les États-Unis sont traditionnellement une terre d’immigration et se sont pensés comme tels. Ils n’ont jamais pensé les problèmes identitaires et d’insécurité comme un problème importé, depuis l’extérieur, mais bel et bien comme un problème de politique intérieure : en l’occurrence les Afro-américains et, auparavant, les Amérindiens, qui pouvaient constituer une menace physique et identitaire pour les Américains blancs. Rien à voir avec la France par exemple, du moins jusqu’à il y a peu, confrontée à des flux migratoires venant de l’extérieur, charriant avec eux une religion potentiellement hostile et conquérante. L’État fédéral américain n’a ainsi jamais conçu d’agence efficace pour des expulsions de masse. L’ICE existe depuis 2002 et a été créée à la suite des attentats du 11 septembre. Or, les moyens alloués pour vérifier le profil potentiellement terroriste de personnes arrivant sur le sol américain n’ont rien à voir avec ceux que requiert l’expulsion de millions d’immigrés venus pour des raisons économiques. Ainsi y a-t-il toute une logistique à penser, mais aussi des lois à faire voter pour pouvoir expulser concrètement les immigrés et faire évoluer le rôle de l’ICE, sans compter les fonds nécessaires pour recruter en masse des agents capables d’interpeler sur tout le territoire des immigrés, les garder en sécurité avant de les expulser. Il y a aussi de l’expérience à acquérir sur le terrain pour gérer des situations de crise, expérience qui fait défaut à de nombreux agents recrutés sur le tas, sous la forme d’une « levée en masse » moderne fortement médiatisée.
Le blocage de principe des Démocrates
Une croyance paralysante, et potentiellement ruineuse pour la France, consiste à penser qu’il faudrait d’abord obtenir l’onction morale de la gauche – ou se draper dans une respectabilité médiatique – pour rendre acceptables des politiques migratoires « de droite », c’est-à-dire simplement un peu moins à gauche que celles de la gauche, mais surtout pas trop à droite.
Les Etats-Unis sont un pays fédéral où une large part des compétences sécuritaires a été décentralisée au profit des États. Or, de nombreux États et villes dirigés par les démocrates refusent, par principe idéologique, de coopérer avec les autorités fédérales en matière d’expulsion des immigrés. On les appelle des États-sanctuaires et des villes-sanctuaires. C’est le cas des ZAD gauchistes, comme Portland mais aussi New York, Chicago, ou des États comme la Californie et le Minnesota, où ont eu lieu les deux morts, État encore plus historiquement à gauche que la Californie.
Il se trouve que ces États démocrates mènent une politique de peuplement parallèle, avec un impact électoral et civilisationnel durable. Une situation similaire a lieu en Seine-Saint-Denis. Les Républicains, Elon Musk en tête, accusent depuis des années les Démocrates de fabriquer des « importing voters », bref de faire venir des migrants qui voteront pour eux dans les bastions historiques démocrates. C’est ce qui a fait basculer à gauche de manière définitive la Californie, pourtant bastion républicain de longue date, qui a fourni les présidents Nixon, Reagan et quantité de penseurs et militants très conservateurs. Le résultat est une majorité démocrate permanente dans un État californien tiers-mondisé loin de l’image idyllique à laquelle est resté accroché le public français. De nombreuses vidéos montrent les bidonvilles latino-américains et la saleté de la mégapole de Los Angeles. Ce sont les favelas de Rio en plein cœur de la première puissance mondiale.
Cette situation a un impact électoral concret : 55 grands électeurs californiens au lieu de 49 si le calcul du nombre de grands électeurs pour chaque État était réalisé en ne tenant compte que des citoyens et non pas des habitants. Entasser des migrants dans un État permet d’augmenter faussement son poids et d’avoir plus de représentants au Congrès et de grands électeurs pour la présidentielle. Il en va de même en France, où la Seine-Saint-Denis est aujourd’hui surreprésentée à l’Assemblée nationale au regard du nombre réel de citoyens du département. On sait à qui le crime profite. Des comptes d’apothicaire, mais qui sont essentiels quand on sait que tout se joue dans un mouchoir de poche à chaque élection. La course contre la montre est donc lancée pour éviter la constitution de nouvelles Californie, comme le Nouveau-Mexique, lui aussi tombé, ainsi que le Colorado.
Sur place, les agents fédéraux de l’ICE qui parviennent dans des États ou cités sanctuaires doivent faire face non seulement à des polices locales qui refusent de coopérer, mais aussi à une guérilla juridique, ainsi qu’à une guérilla urbaine, menée tant par des militants de gauche bien organisés, harcelant des agents de l’ICE jusque dans des restaurants comme à Minneapolis, que par des membres des communautés visées par les expulsions. S’en suivent des scènes de guérilla urbaine filmées et montées en épingle par la gauche et censées évoquer la Seconde Guerre mondiale. La boucle est bouclée. Face à une gauche ayant déclaré la guerre à l’Amérique historique depuis les années 1960 pour la refaçonner par le haut, les Républicains n’ont eu d’autre choix que de lancer une politique d’urgence afin d’aller aussi loin possible pour que les Démocrates ne puissent pas revenir totalement en arrière, comme Joe Biden qui a explicitement renversé la politique migratoire de la première administration Trump, réduisant à néant ses efforts (timides, certes).
Cette situation est-elle transposable à la France ? Les cadres institutionnels diffèrent et le bilan démographique n’est pas, à ce stade, comparable. Mais la trajectoire est là et le scénario n’a rien d’improbable. Le moment venu, il faudra agir sans flancher ni reculer : avec le souci constant d’éviter toute perte humaine, certes, mais sans jamais céder au chantage moral ni aux injonctions paralysantes de la gauche.
© Photo : Alejandro Diaz Manrique / Shutterstock. Des agents de la force publique à Minneapolis, le 07 janvier 2026.
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