
Marcel Gauchet est interrogé dans l’Incorrect à propos de l’audiovisuel public. Extrait :
[…]
En France, plusieurs médias dénoncent une forme de censure : CNews est régulièrement épinglée par l’Arcom, C8 a été fermée, le magazine satirique La Furia s’est vu supprimer son numéro d’agrément par la CPPAP à la suite de plaintes d’associations finalement classées sans suite. Emmanuel Macron a souhaité pour sa part une labellisation des sites d’information. La liberté de la presse est-elle menacée ?
Cette tendance à la censure existe et elle est le fruit des pesanteurs sociologiques que j’évoquais précédemment. Nos élites dirigeantes fonctionnant en circuit fermé ne comprennent tout simplement pas qu’on puisse penser autrement qu’elles. Elles sont hantées par le spectre menaçant d’un « populisme » qu’elles voudraient conjurer, sans très bien savoir en quoi il consiste. Tout ce qu’elles savent, c’est que ces dangereux manants qui évoluent en dehors du « cercle de la raison » doivent être mis au pas. Cela ne concerne pas que la presse et les médias. Cet enfermement intellectuel est une menace pour la démocratie tout court. Il est temps de constitutionnaliser sa règle non-écrite, mais constitutive : la démocratie suppose de discuter librement de tout avec tout le monde.
Comment comprendre la déclaration d’Emmanuel Macron : « La liberté d’expression ? Du pur bullshit » ?
La capacité d’Emmanuel Macron de dire n’importe quoi étant désormais parfaitement répertoriée, je pense qu’il ne faut pas attribuer à cette déclaration plus de portée qu’elle n’en a. Au-delà d’un témoignage de plus de l’outrecuidance désinvolte du personnage, j’y vois une sorte d’aveu de la parfaite indifférence des princes qui nous gouvernent pour les acquis les plus fondamentaux de l’ordre démocratique. Cela doit se manipuler comme le reste.
La presse se communautarise de plus en plus, avec des audiences de plus en plus polarisées. Quelles sont les causes profondes de ce phénomène, et comment cela impacte-t-il le fonctionnement d’une démocratie ?
La presse ne fait en cela que répercuter les tendances à l’œuvre dans la société. La polarisation des opinions est un phénomène général, comme le durcissement des positions personnelles à l’échelle des acteurs individuels. Si paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, j’y vois le résultat d’une dépolitisation profonde. La dépolitisation ne se traduit pas mécaniquement par un désintérêt pour la politique. C’est vrai pour une partie, mais il y en a une autre, qui procède de la même source, mais qui se traduit tout autrement. La dépolitisation, au plus profond, c’est la perte du sens de l’appartenance à une communauté politique. Cette appartenance obligeait à penser en termes d’action sur le tout de la société, avec ce que cela supposait de prise en compte de l’existence de ses opposants et des compromis avoués ou inavoués que cela exigeait au final. Quand cette dimension s’évanouit de la conscience des acteurs, cela peut entraîner la désertion de l’arène publique et le repli dans la vie privée, mais cela peut se traduire aussi par l’intervention dans l’arène publique sur la base de ses convictions privées, sans souci de convaincre qui que ce soit comme sans la moindre perspective de compromis. Si étrange que cela puisse paraître, encore une fois, la dépolitisation se solde par une radicalisation des positions personnelles et le refus de transiger. C’est en cela qu’elle représente une menace grave pour la démocratie. Il en résulte une stérilisation du débat public qui achève de dégoûter la masse des citoyens.
La démocratie devient ce régime démoralisant dont il n’y a rien à attendre. C’est peut-être ce qui peut lui arriver de pire.
En 2020, avec Pierre Nora, vous décidiez de mettre un terme à la parution de la revue Le Débat. Cet art si français de la conversation est-il définitivement perdu ? Comment l’expliquer ?
Il y a deux choses qui nous ont décidés à mettre la clé sous la porte : le désintérêt croissant pour la discussion argumentée, mais aussi derrière, plus gravement, la démobilisation vis-à-vis de l’approfondissement intellectuel. Deux démarches voulant dire « emmerdant » et « prise de tête » pour le consommateur actuel, y compris culturel. L’idée que les problèmes compliqués demandent de faire des diagnostics rigoureux qui supposent des échanges de points de vue sans concession est apparemment devenue obsolète pour une partie grandissante de nos contemporains, à commencer par nos responsables publics. Cela va au-delà de l’art français de la conversation, même si le souci de la forme compte pour beaucoup dans la qualité des débats. Mais il paraît que nous avons trouvé mieux : la communication. Cela dit, rien n’est jamais définitivement perdu dans ces domaines. Les échecs auxquels conduisent les solutions de facilité vont finir par donner à réfléchir. Il faut raisonner en termes de reconstruction sur de nouvelles bases, avec d’autres moyens.
Un nouvel acteur a pris une place très importante dans la diffusion d’information : les réseaux sociaux. Bonne ou mauvaise nouvelle ? La volonté de contrôle est-elle un moyen de plus du « camp du bien » pour contrer la montée populiste, ou est-ce une nécessité ?
La meilleure des nouvelles par la barrière qu’elle oppose à toute tentative de contrôle de l’expression collective, sauf passage à un pouvoir carrément totalitaire. Ce pourquoi, soit dit au passage, je ne suis pas très inquiet devant les tentatives de reprise en main qu’on nous concocte : elles ne pourront qu’échouer. Mais en même temps la pire des nouvelles par la porte qu’elle ouvre à la connerie et à la méchanceté humaine.
C’est la triste image de notre espèce que renvoient les réseaux qui me semble leur poison le plus redoutable. On a besoin d’un peu d’estime de ses pareils pour se mobiliser en tant que citoyen. La seule mesure de contrôle qui me semblerait salutaire, de ce point de vue, serait la fin de l’anonymat, le retour au principe libéral de base de la responsabilité personnelle. On assume ce qu’on raconte. C’est une question qui dépasse de loin le champ ordinaire de la politique.