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22/03/2018

Pas de printemps pour les Kurdes

6a00d8341c715453ef01bb09fd51c9970d-320wi.jpgLe 18 mars les forces armées turques et les rebelles soutenus par la Turquie sont arrivés dans le centre-ville d'Afrin. Les combattants kurdes syriens des unités de protection du peuple ont quitté la ville. Ils se sont retirés dans les villes de Tel Rifaat, [– dont ils avaient pris le contrôle en février 2016, avec le soutien des Russes,] – Nobl et Zahraa. Les forces syriennes kurdes ont, dès lors, annoncé, plutôt que de mener une lutte perdue d'avance sur des combats conventionnels, évoluer vers une campagne de guérilla contre la Turquie et ses forces satellites.

Au lendemain même de ce retrait, Erdogan a réitéré dès le 19 mars, ses menaces d'opérations militaires dans 6 nouvelles localités : Manbij, Kobané, Tell Abyad, Ras-al-Aïn et Qamichli plus à l'est en Syrie et jusqu'à Sinjar, haut lieu des Yézidis, en Irak. Vraisemblablement, de leur côté, les Russes comme les Iraniens pourraient chercher à tirer parti d'une telle offensive pour affaiblir les Occidentaux. L'action de la Turquie risque fort, en effet de se déployer dans des zones mettant les forces américaines en danger, perturbant leurs lignes d'approvisionnement et restreignant leurs opérations militaires, ceci créant même de nouvelles opportunités pour que Daech réapparaisse.

Une fois pour toutes, le gouvernement d'Ankara veut considérer que le danger terroriste vient des Kurdes. Et il feint de s'étonner de ne pas être suivi sur ce terrain.

Ne spéculons jamais avec la peau des autres, mais ne croyons pas Erdogan invincible. Il n'est fort que des raisonnements à courte vue des Occidentaux en général, et, surtout, de la faiblesse et de la division des Européens. Mais cette faiblesse et cette division peuvent parfaitement, et doivent, être surmontées devant le danger.

Le 10 mars, quelques jours avant sa dernière offensive sur Afrin, Erdogan s'était ainsi rendu à Mardin. Frontalière de la Syrie, cette ville multiculturelle donne son nom à l'une des 81 provinces de la république turque. Revendiquée comme Kurde, elle est gérée par la seule maire chrétienne du pays. La venue d'Erdogan, ce jour-là, ne devait évidemment rien au hasard. Le président autocrate s'y est adressé à un rassemblement de ses partisans. Il avait salué l'offensive, en cours depuis le 20 janvier, contre Afrin et avait déclaré s'attendre à ce que la ville tombe "à tout momentAfrin est une question de temps. Nous sommes sur le point d'entrer dans Afrin. Cette bonne nouvelle sera annoncée d'un moment à l'autre."

Mais aujourd'hui et même si Afrin est tombée, le 21 mars marquait la nouvelle année kurde. Cette fête du printemps remonte à la plus haute antiquité. Connue sous le nom de Newroz, ses festivités sont célébrées par les Kurdes du monde entier.

À 270 km de Mardin, à Erbil, capitale de la Région du Kurdistan irakien, Sezai Temelli, universitaire diplômé de la faculté d'économie d'Istanbul et co-président du HDP, Parti démocratique populaire, prokurde, prenait le même jour la parole, comme s'il répliquait à distance à Recep Tayyip Erdogan.

Il affirmait sa confiance dans l'avenir de son peuple estimant même que le président turc est désormais inspiré par la crainte de sa destitution.

"Nous continuerons à enflammer le feu des Newroz contre l'oppression, a déclaré cette figure du mouvement kurde. Le feu de Newroz est le feu de la paix et de la liberté".

L'État turc a longtemps reprimée cette fête. Vainement, à partir de 1990 il avait cependant tenté de récupérer. On a même cherché à lui donner, de manière totalement artificielle, une coloration nationaliste turque. Mais, devant l'échec, en 2017, l'événement fut tout simplement interdit à Istanbul et à Ankara. Pour justifier cette mesure, les autorités affirment désormais que les rassemblements publics peuvent donner lieu à des provocations.

Héritée du fond païen et zoroastrien, Newroz est célébrée dans la joie en Iran, bien qu'elle soit fondamentalement contraire à l'islam. Elle a été exportée en Inde par les Parsis. Elle a été inscrite au patrimoine mondial à la demande de plusieurs pays d'Asie centrale. Elle renvoit, chez les Kurdes, à la légende de la lutte libératrice du forgeron Kawa contre l'oppresseur Zohak, qu'il alla tuer dans son château. La statue du forgeron Kawa a été d'ailleurs la première cible des destruction de l'armée turque, une fois Afrin investie le 18 mars.

L'évocation d'un tel printemps de la Liberté, dans ce contexte, ne peut pas être tenu pour anodine ou folklorique. On y affirme symboliquement le droit d'un peuple. Celui-ci ne ait que réclamer que soit tenue la promesse du traité de Sèvres de 1920 fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Cette promesse fut abandonnée par le règlement territorial, présenté comme définitif, du traité de Lausanne de 1923, dicté, notamment, par les intérêts pétroliers dans la région qui misaient alors sur la dynastie hachémite, candidate à la restauration du Califat : en Syrie, où elle dut céder la place au mandat français; en Jordanie, où elle règne encore; en Irak, d'où elle fut chassée par la révolution de 1958; comme elle l'avait été dans son fief séculaire de La Mecque conquis en 1924 par les Saoudiens.

On doit souligner enfin la rhétorique tordue du gouvernement d'Ankara. Tant dans les propos du président dictateur que de ses ministres et de ses propagandistes serviles, elle fonctionne par amalgame. Le PKK est toujours dit terroriste, et même, à l'entendre, pire que Daech ou al-Qaïda. Les Kurdes de Syrie sont dénoncés comme une filiale du PKK, donc des terroristes. L'offensive militaire contre l'enclave d'Afrin, impudemment appelée Rameau d'Olivier a donc été présentée comme une lutte anti terroriste.

Et le HDP, parti démocratique des peuples, parti qui ne s'exprime que par la voie démocratique, parti qui compte des élus à la "Grande assemblée nationale turque", est assimilé logiquement, selon la même rhétorique comme "terroriste".

Le HDP a beau diffuser des bannières et des documents «Newroz Piroz be», ce qui correspond aux vœux de nouvel An, en kurde et en turc, ce qui ne renvoie ni au PKK ni à Ocalan, emprisonné depuis quelque 20 ans dans l'île d'Imrali en mer de Marmara. Le HDP a beau avoir tenu très démocratiquement en février son troisième congrès élisant de nouveaux dirigeants, les précédents étant arbitrairement emprisonnés. La propagande d'Erdogan continuera quand même d'en salir les revendications légitimes.

Contre ce droit qui concerne le 1/3 ou le 1/4 de ses concitoyens, contre la Liberté de tout ce qui en Turquie n'est pas islamiste sunnite, Erdogan ne peut que confisquer tous les moyens d'expression. Il a fait de son pays, selon la formule de Reporters sans frontières, "la plus grande prison du monde pour journalistes." Et il ose encore protester quand les Européens émettent des doutes quant à la pertinence de sa candidature… 

JG Malliarakis 

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