
- Une enseignante agressée par une élève exclue de son établissement, dans le XVe arrondissement de Paris. Les faits sont établis, documentés, rapportés sans contestation possible. Une adulte chargée de transmettre, frappée par une mineure que l’institution venait précisément de sanctionner. Le symbole est total.
Ce qui frappe immédiatement, au-delà de la violence elle-même, c’est le traitement narratif du fait divers. Tout est dit sur la victime, sa fonction, son exposition, sa peur, le climat de tension permanent dans les conseils de discipline. Et presque rien sur l’agresseuse. Pas de prénom. Pas de contexte personnel. Pas de trajectoire. Un effacement méthodique.
Ce silence n’est ni un oubli, ni une précaution neutre. Il est une décision. Administrative, politique, idéologique. Dans d’autres affaires, parfois bien moins graves, les prénoms circulent immédiatement, deviennent un élément central du récit médiatique, un marqueur moral. Ici, non. Ici, le non-dit est organisé.
Comme si l’identité de l’agresseur devait être protégée plus soigneusement que l’intégrité de celle qui enseigne. Comme si nommer devenait une faute plus grave que frapper. Ce choix éditorial n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une logique désormais bien rodée où l’institution préfère neutraliser l’information plutôt que d’assumer ses conséquences.
L’anonymat n’est plus un principe juridique appliqué avec cohérence. Il est devenu un outil de gestion idéologique du réel. On anonymise quand le réel dérange, on précise quand il conforte le récit dominant. Ce n’est pas la protection de la mineure qui est en jeu ici, car celle-ci aurait pu être assurée sans cette opacité totale. C’est la protection d’un système qui ne veut plus regarder certaines réalités en face.
Le prénom absent n’est pas une donnée manquante. C’est une information en soi. Il dit la peur de nommer, donc la peur d’expliquer, donc la peur de tirer les conséquences politiques, éducatives et sécuritaires de ce qui se passe aujourd’hui dans certains établissements scolaires. Pendant que l’institution se tait, ce sont les enseignants qui encaissent, seuls, sans pouvoir même décrire complètement la violence qu’ils subissent.
Ce mécanisme du non-dit n’est pas une dérive marginale. Il est devenu une méthode de gouvernement de l’école. L’Éducation nationale ne gère plus des conflits, elle gère des narratifs. Les conseils de discipline, censés être des espaces de régulation et d’autorité, sont aujourd’hui décrits par les personnels eux-mêmes comme des moments de tension extrême, parfois de peur physique.
Ce renversement est fondamental. L’institution qui devait protéger ceux qui incarnent l’autorité s’est progressivement mise à protéger l’autorité abstraite de son propre discours. Il ne faut pas faire de vagues. Il ne faut pas créer de polémique. Il ne faut surtout pas produire d’informations qui pourraient nourrir un débat interdit.
Alors on édulcore. On anonymise. On décontextualise. On transforme un acte de violence en incident administratif. On dépolitise par le silence ce qui est pourtant éminemment politique. L’agression de cette enseignante n’est pas un fait isolé. Elle est le produit d’un empilement de renoncements.
Renoncement à sanctionner clairement en amont. Renoncement à assumer l’exclusion comme une mesure de protection collective. Renoncement enfin à dire les choses une fois que la violence éclate. Dans ce schéma, l’élève agresseuse devient paradoxalement l’objet principal de la sollicitude institutionnelle, tandis que l’enseignante agressée est sommée de faire preuve de résilience, de compréhension, parfois même de discrétion.
Le message implicite est limpide. L’ordre scolaire ne doit pas être défendu s’il risque de mettre en lumière ses propres échecs. Le non-dit protège toujours le même camp parce qu’il protège une idéologie qui refuse de reconnaître que certaines politiques éducatives produisent de l’insécurité concrète.
Il n’y a donc pas de prénom, et ce n’est pas une précaution. C’est une ligne politique. Quand une enseignante est agressée et que l’institution choisit d’effacer l’agresseur du récit, elle fait un choix clair : celui de protéger un discours plutôt que des corps.
Ce silence n’apaise rien. Il organise l’impunité symbolique. Il dit aux enseignants qu’ils peuvent être frappés, mais ne pas nommer. Il dit aux élèves violents que l’acte sera dilué, relativisé, absorbé par l’administration.
À ce stade, l’absence de prénom n’est plus un détail journalistique. C’est la preuve d’une faillite morale et institutionnelle. Une école qui ne nomme plus ce qui la frappe est une école qui a déjà renoncé à se défendre.
Jérôme Viguès
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