
À présent, les semi-habiles sont partout, ils se sont saisis des leviers du pouvoir et comme ce sont des demi-débiles, ils nous emmènent à la catastrophe avec l’assurance des somnambules.
Comment en est-on arrivé là ?
Au fil des années, la sphère académique, médiatique et politique a tout fait pour réduire le débat, et notamment le débat d’idée, démocratique et politique, à une dichotomie grotesque dans laquelle ils ne débattent pas, ils diagnostiquent : ou bien vous êtes d’accord avec elle, ou bien votre désaccord provient d’une ignorance ou d’une oppression internalisée, dans une sorte de « si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre vous-même. »
Cette vision, dominante dans la classe jacassante, estime que les opposants sont simplement influencés par la propagande conservatrice ou aveugles à leurs privilèges et donc que leur position est résultante d’un défaut cognitif ou moral. L’argumentation se mue alors en pédagogie condescendante et rapidement coercitive, expliquant ces positions adverses via des analyses psychologiques ou sociologiques, rendant le débat asymétrique et stérile au lieu de l’aborder sur le fond, transformant la discussion en une leçon de morale où l’autre n’est pas un égal, mais un patient à guérir.
On pourra prendre l’exemple des récents débats sur « l’identité de genre » dans lesquels toute remise en question des politiques d’inclusion transgenre est rapidement qualifiée de « transphobie » ou d’ignorance des « réalités vécues » des personnes concernées. On se souvient par exemple qu’en 2023, l’actrice Gina Carano a été licenciée par Disney pour des publications sur les réseaux sociaux comparant les persécutions politiques actuelles aux prémices de l’Holocauste nazi, ce que certains ont interprété comme une minimisation des oppressions actuelles. Plutôt que de débattre sur le fond, la réponse fut une application de « cancel culture » orchestrée par des activistes progressistes, menant à son exclusion professionnelle.
Il en va de même avec tous les autres sujets inflammables de l’actualité : l’opposition aux dogmes officiels, qu’ils soient estampillés scientifiques (sur le réchauffement climatique, les vaccins, …) ou qu’ils soient sociétaux (immigration, souveraineté, …) est systématiquement considérée comme provenant au mieux d’un groupe d’incultes ou au pire de salopards immoraux, et doit être non seulement combattu mais doit faire l’objet de poursuites aussi violentes et complètes que possibles, la mort sociale voire physique étant des options parfaitement envisageables. Eh oui : le semi-habile ne tolère pas qu’on lui démontre ses contradictions qui révéleraient qu’il n’est ni aussi intelligent qu’il le croit, ni aussi moral qu’il le proclame.
Pourtant, les personnes ainsi traitées ne sont souvent ni ignorantes ni stupides et beaucoup raisonnent en utilisant leur expérience de la vie, en tenant compte des paramètres essentiels comme les incitations économiques, les compromis nécessaires et la réciprocité sociale, leurs limites personnelles ou leur attachement à la famille, au travail et à la sécurité.
Ces individus, issus des classes moyennes ou modestes, ne s’expriment pas dans le jargon des séminaires universitaires, mais ils comprennent intuitivement ce qui ne marche pas dans la réalité. Leur simplicité n’est pas un vide intellectuel, mais provient de la « distillation » des leçons tirées de la vie courante et de ses conséquences concrètes. Ils se sont forgé une sagesse non dans les livres, mais dans les factures impayées et les promesses (électorale) brisées. Là où l’idéologue voit une « construction sociale » à déconstruire, l’homme du commun voit souvent un mur porteur à ne surtout pas abattre.
On en a (rarement mais parfois) l’aperçu sur certains plateaux télé lorsqu’un public pas trop trié sur le volet s’exprime directement à des politiciens ; souvent, ces derniers se retrouvent à patauger dans des arguments vaseux face au bon sens « paysan » d’hommes ou de femmes ordinaires.
Ce que cette attitude condescendante ne voit pas, c’est qu’elle sous-estime deux catégories d’individus qui menacent directement son monopole intellectuel : d’un côté, les individus bien dotés intellectuellement qui détectent rapidement les astuces et diversions rhétoriques, et de l’autre ceux qui mesurent les propositions par leurs résultats et non les belles formules de langage utilisées. Les « malins » et les « pragmatiques » convergent vite aux mêmes conclusions, sans détour : « ça ne marche pas » ou « ça crée des incitations perverses » ou « ça punit la compétence », etc.
Les premiers testent par les conséquences pratiques, les seconds déconstruisent les sophismes. Entre ces deux types, existe une zone intermédiaire où la sophistication verbale est confondue avec la vérité, où la complexité devient une vertu en soi et où l’on confond obscur et profond, ce marécage intellectuel où se noient les semi-habiles persuadés que plus c’est compliqué, plus c’est vrai.
À la fin, tout le discours officiel actuel, que ce soit celui des progressistes ou ceux des tenants de l’extrême-centre, n’est plus qu’une sorte de métaphysique morale déguisée en science sociale, inspirée du marxisme culturel et du post-modernisme. Et une fois ce cadre culturel et social accepté, le désaccord n’est plus une alternative valide mais un aveuglement à faire disparaître soit en rééduquant, soit en éliminant ceux qui le portent.
Et oui, ceci évoque effectivement le goulag soviétique ou les camps de rééducation maoïstes, où le dissident était jadis vu comme une « conscience fausse » à corriger ; aujourd’hui, si ces camps ne sont pas physiquement présents, on les retrouve avec la mort sociale par voie judiciaire, la débancarisation, l’interdiction de réseaux sociaux, la censure ou l’ostracisation. Youpi, le goulag s’est numérisé.
En somme, le drame réside dans cette confusion permanente entre complexité et intelligence.
Les cadres semi-habiles, d’une sophistication médiocre, paraissent profonds aux esprits non avertis, multiplient les notes de bas de page et les postures morales, mais ignorent les questions essentielles des pragmatiques (« Que se passera-t-il si on fait ça ? Qui paiera ? Qui en bénéficiera ? Qu’est-ce qui empirera ensuite ? Qu’est-ce que cela apprend aux gens ? ») et les remplacent par « Est-ce que ça sonne vertueux ? »
En somme, cette approche progressiste, bien que comme d’habitude motivée par des bons sentiments (ici, des idéaux d’équité), transforme le débat en une machine à exclure, favorisant une élite verbale (voire verbeuse) au détriment du pragmatisme populaire, scindant le peuple en deux avec d’un côté ceux qui, protégés de la réalité, s’emberlificotent dans leurs raisonnements complexes, et de l’autre, les vastes populations confrontées à une réalité simple mais sans pitié.
Dans cette ère de semi-habiles au pouvoir, le vrai danger n’est pas l’ignorance des masses, mais l’arrogance des élites. Plus on connait les hommes, plus on aime les chiens, expliquait Desproges ; plus on voit ces « élites », plus on aime les gens ordinaires.
https://h16free.com/2026/01/23/83013-le-piege-de-la-complexite-mediocre