… Et mon monde est en train de disparaître… Imaginez, les années 60, nous avions l’homme le plus beau du monde, Alain Delon, et la femme la plus désirable et sexy de la terre Brigitte bardot. Le French chic était universellement tendance. Paris Match, sur couvertures glacées faisait monter B.B dans une DS23 décapotable modèle Chapron et traversait Saint Tropez, Alain, lui, recevait au festival de Cannes le prix de la révélation de l’année. Le showbiz ne pouvait pas manquer de rassembler ce couple lumineux, ce qui se fit dans le film Les Amours célèbres. Ils étaient partout, comme sur la photo, où les deux idoles sont en croisière avec le skipper Éric Tabarly, celui qui savait damner le pion à tous ces Anglais de la Witbread à bord de son mythique Pen Duick. Le monde tournait à la vitesse des Vélosolex et ça me convenait. C’était du temps où le France en pointe s’apprêtait à lancer le TGV, le Concorde, les fusées Ariane et où de Gaulle lançait aux Québécois « Vive le Québec libre », quant à Antoine, lui chantait ses élucubrations, ho yé !
Comme enfant, puis ado, ces années sont pour moi comme une marche dans une longue galerie avec des portraits accrochés au mur et qui lors de mon passage s’animent. Ce qui me met en contact avec un monde sous images un peu floutées et des échos ouatés. Tout était irréel car venant de loin : la Beatlemania, les Rolling Stones, Bob Dylan, l’envie de guitare à cause de ce virtuose d’Hendricks, et les héritiers des beatniks, ces hippies à cheveux longs prônant la paix, alors que Nixon ordonnait de bombarder le Vietminh. Chaque soir sur l’unique chaîne en noir et blanc nous avions un direct du Vietnam où aucune image n’était censurée, ces bodies bag gris rangés côte à côte, je les revois encore. Les accords mettant fin à la guerre d’Algérie étaient entérinés, et une vague de Français à l’accent marrant avaient débarqué. Le monde était rassurant, nous « les bons » capitalistes, et eux « les méchants » communistes, séparés par le Mur de Fer. Le grand Charles dont on ne manquait pas de se moquer en imitant sa voix un peu chevrotante avec des « francaissss, francaisesss, je vous ai compris ! », nous faisait bidonner autant que Fernand Raynaud et son plombier. Les hypermarchés n’existaient pas, et donc nous allions chez le boulanger, le marchant de couleurs, chez Felix Potin et chez le boucher chevalin, mon horreur, car les mères étaient persuadées que la viande d’équidés était la meilleure pour la santé. D’ailleurs l’hiver venu, nous avions droit à la cuillère dès le matin d’huile de foie de morue (beurk !). En ce temps-là, les mamans stressaient encore, car les épidémies de poliomyélite n’étaient pas totalement éteintes. À la sortie du collège, nous allions acheter et un peu « piquer » des Carambars et pour les plus fortunés la Rolls des friandises, le Toblerone. J’ai appris à écrire avec un porte-plume, un encrier et des buvards, il fallait s’appliquer à faire des pleins et des déliés, et si c’était mal fait… Pan ! La taloche du maître ou pire se faire tirer les cheveux, ceux qui poussent devant les oreilles. Dans la cour de récré, on jouait aux billes, même assez tardivement jusqu’à 12 ou 13 ans, s’ensuivait des bagarres que les surveillants séparaient à coups de 44 sur le derrière. Lorsque punis, nous devions tourner dans la cour en récitant à haute voix les tables de multiplications. Nous marchions en toute saison matins et soirs pour nous rendre au collège, et avant les devoirs, nous jouions dehors qu’il pleuve ou qu’il vente jusqu’à ce que nos parents nous appellent. Le monde de l’enfance était un îlot, où les tracasseries d’adultes n’avaient cours. Le soir, bien calfeutré sous mon édredon, à l’ombre de mon poster de Youri Gagarine, je lisais Pif Gadget, Spirou et les Pieds Nickelés en m’endormant comme un bienheureux tout en rêvant des arnaques de mes trois filous préférés, Croquignol, Filochard et Ribouldingue, qui avec le recul étaient absolument amoraux, sauf qu’à la fin, on sauvait les apparences en faisant capoter leurs magouilles, la morale étant sauve… Et puis il y a eu les filles… Ou plutôt, La fille.
Juillet 1969. Le 21 exactement Armstrong met son pied sur le Lune. Ce qui pour moi reste un événement secondaire, car il y a… Marie-Christine. Ah, mon premier amour, qui encore de nos jours m’émeut. Elle venait de Lyon et moi de Paris, nous-nous sommes rencontré dans une colonie de vacances à Biot, à côté d’Antibes. Dès le début, ce fut le grand coup de foudre et à un peu moins de 15 ans ça vous assomme net. Collé l’un à l’autre à chaque instant de la journée, les moniteurs nous trouvaient certainement attendrissant et nous laissaient tranquille. En ce soir d’alunissage, levé à 2 heures du matin, une TV posée sur une chaise, toute la colo regardait un petit pas pour l’homme un grand pour l’humanité, quant à nous ? Perso, absolument pas concerné, tant à ma chérie à qui je promettais de venir la chercher et de me marier avec elle. Malheureusement, le mois se termina, le car remonta la vallée du Rhône, et je la vois encore courir derrière le véhicule, tout en larme en agitant ses deux mains. Jamais nous ne nous sommes revus. C’est en octobre dernier qu’incidemment, j’ai trouvé son annonce mortuaire sur Internet, la pauvre chérie était morte jeune à 45 ans en 1999. J’ai réagi comme si je venais de la perdre, un pan heureux de moi venait de disparaître. Ce fut le signe, de cette année 2025, où je comprenais que le monde dans lequel j’avais vécu disparaissait, comme un tapis qu’on tirait sous mes pieds tout doucement.
Où je suis de nos jours, la tempête gonfle, bien au chaud j’écris ce billet, cette fois-ci le couloir et les portraits comme celui de Dorian Gray n’ont pas vieillis à ma place, tout est clair, les sons distincts, seul chantonne en fond sonore selon l’humour Une petite musique de nuit de la Sérénade nº 13 de Mozart, ou bien la Danse des chevaliers dans l’acte 1 de Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev. Curieusement en vieillissant mon oreille est plus fine, et ma vue plus lointaine. Ces années 24/25, deux icônes de ma prime jeunesse s’en sont allé pour le grand trip dont on ne revient pas et laissent un vide rempli de nostalgie d’une époque qui s’enfuit, loin, loin, loin dans les nimbes des temps, « Et mes fesses, tu les trouves comment, mes fesses ? ».[i]
Adieu Brigitte, adieu Alain, et certainement un jour, adieu moi.
Georges ZETER/janvier 2026
Vidéo : LE DERNIER SECRET DE BRIGITTE BARDOT – UN AVEU POUR ALAIN DELON
[i] Tirade dans le film Le Mépris de JL Godard, avec M Piccoli et BB
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/j-ai-grandi-dans-une-france-belle-266360
