
par Stéphane Blanchonnet
Gustave Thibon nous a quittés il y a 25 ans, en janvier 2001. Ce philosophe enraciné est mort dans la même petite commune de Saint-Marcel-d’Ardèche où il avait vu le jour 97 ans plus tôt. C’est dans cette même commune du sud du Vivarais, sur son domaine familial, où sa famille cultivait la terre depuis plusieurs siècles (et où ses petits-enfants la cultive encore) que j’eus l’immense privilège de le rencontrer au début des années 1990 en compagnie de quelques amis, jeunes bacheliers et jeunes militants comme moi. Cette rencontre et l’entretien qu’il nous accorda alors fut rendu possible par la grâce du poète Robert Gaud et de Michel Fromentoux.
Ce fut un éblouissement dont les rayons lumineux continuent de nourrir mon âme tant d’années plus tard. J’ai lu depuis des livres de Thibon qui m’ont passionné, en particulier L’Échelle de Jacob et Nietzsche ou le déclin de l’esprit, mais c’est de cette journée en sa compagnie, de cet enseignement oral et vivant, comme celui que délivraient les philosophes antiques à leurs disciples, que j’aimerais parler ici pour honorer sa mémoire. Nous étions assis en cercle autour de lui, impressionnés par cette rencontre avec un penseur majeur de notre époque, avec un homme – cela nous fascinait plus particulièrement –, qui avait connu le maître que nous venions de nous choisir, nous jeunes militants d’AF, Charles Maurras, et entretenu avec lui une véritable amitié. C’était pour nous comme entrer directement en contact avec l’Histoire. Thibon répondit patiemment à nos questions sur Maurras, mais aussi sur son propre parcours de philosophe terrien et autodidacte. Son érudition, sa faculté à citer de mémoire de longs passagesd’auteurs antiques et modernes – dans leur langue originale –, des Anciens grecs et latins jusqu’aux romantiques français ou allemands, nous laissa une impression ineffaçable. L’autre aspect qui nous remplit d’enthousiasme fut la Sagesse qui s’exprimait, sur les sujets les plus divers, dans sa conversation, sous la forme d’aphorismes admirables, genre qu’il avait beaucoup pratiqué dans ses œuvres et qui était chez lui comme une seconde nature.
Ce miracle se reproduisit pour moi une seconde fois quelques années plus tard quand l’abbé Guillaume de Tanoüarn me demanda d’aller interroger, pour une revue catholique dont il était le directeur, le philosophe-paysan. Je sais, pour avoir évoqué Thibon avec ceux qui l’ont connu lors des rassemblements royalistes des Baux, que mon témoignage trouvera de l’écho chez beaucoup d’autres personnes l’ayant rencontré. Ce souvenir d’un maître aussi puissant intellectuellement que modeste et bienveillant avec ses interlocuteurs est je crois commun à tous ceux qui ont croisé sa forte personnalité.
https://www.actionfrancaise.net/2026/02/06/thibon-pour-leternite/