
Alban Gervaise a été tué par Mohamed L. en mai 2022 à Marseille. Le médecin militaire de 40 ans était dans son véhicule avec sa fille de 20 mois lorsque son meurtrier l’a poignardé. En juin 2025, l’individu a été reconnu pénalement irresponsable et a été interné. Le mercredi 27 mai, les médecins psychiatres qui s'occupent de lui ont demandé la levée complète des soins. D’ici quelques jours, il pourra rentrer chez ses parents tous les soirs ainsi que le week-end. Pour Boulevard Voltaire, Christelle Gervaise, la veuve d’Alban, revient sur cette décision.
Sarah-Louise Guille. Quand vos avocats vous préviennent que les soins du meurtrier de votre mari vont être allégés et qu’il va retrouver un peu de liberté, comment accueillez-vous cette nouvelle ?
Christelle Gervaise. Honnêtement, très mal. Depuis la première expertise qui parle d'abolition du discernement, je me prépare à la déclaration d'irresponsabilité pénale, et depuis que l'irresponsabilité pénale a été déclarée, je me prépare à une sortie précoce. J'ai déjà alerté sur ce point-là.
S.-L. G. Que vous fait craindre cette décision ?
C. G. J'ai très peur d'une récidive. On lui permet de sortir parce qu'à l'instant t, il est stabilisé par un traitement qu’il reçoit, pour le moment, en hospitalisation complète. Là, il bascule en hôpital de jour. Qu'est-ce qu'on fait, s'il ne vient pas prendre son traitement ? Qu'est-ce qu'on a, comme mesure, pour le retrouver rapidement ? Je rappelle que pour tuer mon mari, il a fallu peu de temps : moins de dix minutes. S’il ne vient pas prendre son traitement, on sait qu'il y a un risque de rechute car c'est une pathologie qui est instable. On sait, aussi, qu'il y a un risque de réexposition aux drogues, notamment au cannabis, qui favorise les bouffées délirantes. Et ici, à Marseille, il est aisé de pouvoir s'en procurer. On sait également qu'il sera forcément moins surveillé qu'en hospitalisation complète. Je repose la question : s'il ne vient pas prendre son traitement, qu'est-ce qu'on fait ? Comment le retrouver ? Il n'y a pas de procédure claire.
S.-L. G. Votre combat n’est pas que personnel…
C. G. J'échange avec beaucoup de familles qui sont victimes, entre guillemets, de l'irresponsabilité pénale, notamment une famille dont le proche a été tué par quelqu'un qui avait déjà, quelques années plus tôt, été déclaré irresponsable pénalement. C’est la voix de tous que je porte pour que nous soyons entendus. Depuis trois ans, j'alerte sur cette question de l'irresponsabilité pénale. C'est pour ça que j'ai écrit une lettre ouverte à monsieur Darmanin parce que, malgré mes nombreux mails et courriers, il ne m’a jamais répondu alors qu’on est quand même sur une affaire d'une extrême gravité. Objectivement, c'est un père de famille qui est tué au couteau devant une école, en plein cœur de Marseille. Évidemment, c’est aussi pour Alban que je fais cela, parce que ce n'est pas normal que, quatre ans après l'avoir tué, son meurtrier puisse être dehors. Ce n’est pas entendable.
S.-L. G. Vous estimez que même pour des personnes jugées pénalement irresponsables, il devrait y avoir des procès ?
C. G. Je peux comprendre qu’il y ait un besoin d'accompagnement médical pour empêcher que ça recommence, mais il pourrait y avoir un procès quand même. Il y a cet adage : on dit, en France, qu’on ne juge pas les fous. Je déteste cette expression, vraiment. Dans l'absolu, il pourrait y avoir un procès qui permette à la famille d'accéder à la vérité. Il y a des interrogations auxquelles je n'ai pas pu avoir de réponse parce que je n'ai pas eu de procès. Il n'a pas pu être interrogé. On pourrait réfléchir à un procès qui, à la fin, dirait : finalement, il n'est pas apte à faire une peine de prison classique, on va convertir la peine en soins avec une condamnation vraiment claire à des soins dans des hôpitaux-prisons, par exemple. Il a commis un crime, il faut l'acter.
S.-L. G. Vous avez un doute sur le fait que Mohamed L. ait réellement eu une abolition du discernement au moment des faits ?
C. G. Le vendredi, il est vu devant l’école Sévigné, une dame l'a identifié sur une planche avec des photos. Le lundi, il voit un médecin qui ne le déclare pas inquiétant sur le plan psychiatrique. Le mardi, il passe à l'acte et on dit : il a eu une bouffée délirante. Or, il est écrit sur un certificat de garde à vue qu'il est apte à la garde à vue et qu’il n'y a pas d'argument pour une pathologie psychiatrique sévère. On demande aux experts psychiatres à la chambre de l'instruction comment c'est possible et on nous répond que le passage à l'acte a dû l'apaiser et que c'est pour ça qu'ensuite, il n'avait plus de symptômes. Dans le dossier d'instruction, il y a aussi un policier qui s'interroge sur son attitude discordante entre la geôle et son comportement devant les psychiatres. C'est écrit et ça n’inquiète personne.
S.-L. G. Votre fille était dans la voiture quand votre mari a été poignardé. Comment vont vos enfants, aujourd’hui ?
C. G. Je fais toujours très attention à ce qu’ils apprennent ce genre de nouvelles de ma bouche. Mes enfants ont déjà vécu un traumatisme énorme. Il a fallu leur annoncer l'agression, leur annoncer le pronostic gravissime, leur annoncer le décès, leur annoncer qu'il n'irait pas en prison, qu'il allait à l'hôpital et puis, maintenant, leur annoncer une sortie au bout de quatre ans. Chaque fois qu’il y a une décision de ce type, ils ont un sentiment d'injustice terrible. Et puis, en plus, regardez le calendrier : mon mari est décédé le 26 mai… J'entends bien que les psychiatres n'ont pas forcément à prendre ça en considération, mais on peut quand même se poser la question de la prise en compte de la peine.
S.-L. G. Et vous, comment allez-vous ?
C. G. Là, honnêtement, depuis la décision, c'est dur. Moi, j'ai vraiment très peur qu'il recommence. On ne veut pas que quelqu'un d'autre vive ça, et même si on arrive à avoir de bons moments (heureusement), on souffre beaucoup, depuis quatre ans.