culture et histoire - Page 1540
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Bestofe TV Libertés n°10 : Islam
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Réformer la France : crise économique, trois propositions pour en sortir
Exclusivité du Salon Beige: la diffusion des différents articles du dossier dePolitique Magazine consacré à l'indispensable réforme nationale. Aujourd'hui, François Reloujac.
Dans un monde globalisé où règne le libre-échange et où les textes qui régissent le fonctionnement de l’économie s’écrivent essentiellement au niveau européen, c’est une vraie gageure que d’imaginer trois mesures nationales qui pourraient améliorer la situation. Il est cependant possible d’amorcer un redressement avec des décisions dont la portée symbolique
dépasse la simple conséquence immédiate.1/ Donner une nouvelle mission à l’Académie française
La plupart des textes européens sont d’abord écrits et discutés en anglais, puis plus ou moins bien transposés dans les diverses langues des pays de l’Union européenne. C’est sur ces traductions approximatives que l’on demande aux Parlements nationaux de se prononcer. C’est, ensuite, sous l’unique contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne que ces textes sont interprétés et ils le sont dans une optique téléologique.
Autant dire que les parlementaires nationaux se prononcent sur des textes dont ils ne mesurent pas les conséquences. Ainsi, à partir du dernier trimestre 2014, le nouveau calcul du PIB intègrera obligatoirement les chiffres de « l’économie non observée », même si, en France, pour ne pas effrayer la population, l’Insee continuera à « communiquer » uniquement sur un PIB n’incluant pas ces chiffres. Cette « économie non observée » recouvre en fait les « transactions » occultes, c’est-à-dire, entre autres, la prostitution, le trafic de drogue, le travail au noir, la vente clandestine des produits volés…Lire la suite "Réformer la France : crise économique, trois propositions pour en sortir"
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Best Of TV Libertés n°9 : Conflits intereligieux
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Recension de "Essais" de Michel Drac sur "Galliae"
« Nous avons compris également pourquoi le pouvoir nous incite à aimer la paix [ou ce qui est prétendu tel] plus que tout : c'est parce qu'ainsi, nous l'aimerons plus que la liberté. »
Michel de Montaigne a inauguré le genre. Depuis, beaucoup l'ont suivi, avec plus ou moins de succès. Récemment encore, un pavé de Philippe Muray relevait avec succès un défi scripturaire et intellectuel de premier plan. C'était donc un pari risqué que Michel Drac faisait en publiant fin 2013 ses Essais1 à lui.
Soyons francs : l'ouvrage n'est pas des plus aisés à lire et, compte tenu de son imposant volume, il demande à son lecteur beaucoup de temps et d'attention à la fois. Mais, dans l'ensemble, les idées développées sont très intéressantes, et le concept du volume est bon : à partir de discussions contributives sur Scriptoblog(la « démocratie participative » de Ségolène Royal est donc mise en œuvre par ceux qui l'aiment et l'écoutent le moins), l'auteur – Michel Drac – parvient à mettre en forme, avec ordre et intelligence, plusieurs essais ainsi dénommés : « Cèfran »2, « De la souveraineté », « La question raciale », « Crise ou coup d'État », « Crise économique ou crise du sens ». C'est un grand mérite pour Le Retour aux Sources que d'avoir publié un tel livre, que de très – trop – nombreux auteurs dévirilisés auraient facilement – fallacieusement ? – jugé « trop sérieux », « trop cérébral ».
Les différents membres des discussions d'origine étaient d'obédiences fort diverses, entre catholique, athée, juif… Nul besoin d'être d'accord avec tout (par exemple avec une analyse psychologique peut-être trop scientiste de Gobineau). L'important est de se questionner, et d'accueillir avec bonne volonté les analyses développées, pour beaucoup d'une actualité – et donc d'une pertinence – étonnante, comme peuvent en témoigner les titres des deux derniers essais : « Crise ou coup d'État » et « Crise économique ou crise du sens ». Ce mot « crise » qui préoccupe tant nos contemporains…
Globalement, les thèmes les plus précisément abordés sont les notions de race (et donc d'ethnie), de nation, d'État, d'Europe (l'Union européenne est prise en grippe : « notre Zérope n'est pas chrétienne : elle adore Mammon, elle est fondamentalement satanique », p. 19), de souveraineté, de guerre et de paix, de France (le terme francité n'étant pas des plus euphoniques)… En bref, des fondamentaux de la pure philosophie politique – et sociale.
Généreux en arguments d'ordre historique, en majorité bien sentis, nous lisons des remarques fort intéressantes, et peut-être inédites, telles que : « la formule rituelle “nos ancêtres les Gaulois” permettait […] à la république maçonnique de se proclamer plus ancienne que la France dont elle était née – une France chrétienne que les bouffeurs de curé radicaux-socialistes ne portaient pas précisément dans leur cœur. Accessoirement, les Gaulois fournissaient aussi un parfait exemple en matière de défaut de centralisation. Leur défaite avait démontré que pour être forte, il fallait que la nation fût unie par un État fort. » Alors, aussi bien politiquement que culturellement, ne nous laissons pas avoir en nous embarquant sur ces sentiers gaulois, comme certains hommes politiques du Front national et réputés « de droite » : ce n'est que donner dans un piège grossier !
Mais l'idée la plus originale, la plus novatrice, et sans doute le but de l'ouvrage tout entier, est bien celle d'un projet fractionnaire. Une espèce de sécession de l'intérieur, qui ressemble en grande partie au rêve d'une Nouvelle-France (elle, plus physique, acceptant une terre étrangère) développé il y a peu par la gazette Nouvelles de France.
Galliae, média royaliste.
Jean de Fréville, 04/08/20141 DRAC (Michel), Essais. Cèfran – De la souveraineté – La question raciale – Crise ou coup d'État – Crise économique ou crise du sens, La Fenderie, Scribedit – Le Retour aux Sources, 2013, 668 p., 20,10 €.
2 Pour nos lecteurs qui seraient aussi ignorants que nous l'étions il y a encore quelques jours, « Céfran » est simplement l'envers phonétique de « Français ». -
Le révisionnisme, l’étonnante histoire d’un mot
Pour réduire au silence ou flétrir la réputation des contestataires du système de domination en train de se mettre en place, les journalistes encartés et les politiciens corrompus peuvent mettre en œuvre un certain nombre de techniques viles et déloyales. Parmi celles-ci : l’utilisation de blocs de syllabes dans de courtes phrases non verbales comme « conspirationnistes ! », « négationnistes ! »…. ou « révisionnistes ! ». Souvent prononcés en saillant les veines du visage, la face rougie, les cordes vocales doublées, et accompagnés d’un irrépressible rictus de haine malveillante, ces agressions verbales ont pour but d’empêcher le débat et de censurer les points jugés « dangereux » et « hérétiques » par la caste des clercs de la nouvelle religion. Retour aujourd’hui sur l’histoire des terme « révisionnisme » et « révisionniste ». Où l’on apprend que : 1) ce mot à l’origine désignait ceux qui se battaient pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus au début du XXème siècle 2) le révisionnisme est tout simplement consubstantiel à la méthode historique et sa remise en cause constitue ni plus ni moins une remise en cause de ses fondements.
Origine du mot
Le mot « révisionnisme » est un dérivé du verbe « réviser », issu du latin « revisere », signifiant « revenir voir, examiner à nouveau ». Attesté à partir du XIIIe siècle, ce verbe est d’abord employé dans le sens de « considérer, examiner » ; au XVIe siècle il prend le sens de « soumettre une chose à un nouvel examen », puis, au XVIIIe celui de « revoir un ouvrage ». Ces deux derniers sens perdurent encore et cohabitent aujourd’hui. Le mot « révisionnisme » apparaît en France à la fin du XIXe siècle, à l’occasion de l’affaire Boulanger, et s’impose à l’occasion de l’affaire Dreyfus.
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Henry de Monfreid - Mer Rouge 1934-36 (I)
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De la “novlangue” aujourd’hui
Conférence prononcée au “Club de la Grammaire”, Genève, 9 avril 2014
C’est à la demande de Maître Pascal Junod, Président du “Club de la Grammaire”, que j’ai composé tout récemment cette conférence sur la novlangue, suite à l’allocution que j’avais déjà prononcée, à cette même tribune en avril 2010, sur la biographie d’Orwell, sur les étapes successives de sa pensée. Cette conférence s’inscrivait dans le cadre d’un cycle consacré aux “romans politiques” (les political novels), où j’ai abordé aussi Soljénitsyne (en 2009) et Koestler (en 2011). A l’évidence, la notion orwellienne et romanesque de “novlangue” correspond aux pesanteurs actuelles de la “political correctness” ou “rectitude politique”, comme on le dit plus justement au Québec. Aborder ce thème de la manipulation systématique du langage, perpétrée dans le but de freiner toute effervescence ou innovation politiques, est, on en conviendra, un vaste sujet, vu le nombre d’auteurs qui se sont penchés sur ce phénomène inquiétant depuis la mort d’Orwell.
Le point de départ de cette conférence —car il faut bien en trouver un— reste le fonds orwellien, abordé en avril 2010. L’approche biographique et narrative que nous avions choisie, il y a quatre ans, permettait de pister littéralement les étapes de l’éveil orwellien, toutes étapes importantes pour comprendre la genèse de sa théorie du langage, laquelle est sans cesse réétudiée, remise sur le métier, notamment en France par un Jean-Claude Michéa, professeur de philosophie à Montpellier. Orwell, au cours de son existence d’aventurier et d’écrivain, est sorti progressivement de sa condition humaine, trop humaine, de ses angoisses d’adolescent, d’adulte issu d’une classe privilégiée un peu en marge du monde réel, en marge du monde de ceux qui peinent et qui souffrent, pour devenir, grâce à Animal Farm et à 1984, un classique de la littérature et, partant, de la philosophie, tant son incomparable fiction contre-utopique a été prémonitoire, a signalé des glissements de terrain en direction d’un monde totalement aseptisé et contrôlé.
Le fonds orwellien
Le fonds orwellien est donc incontournable, est un classique du 20ème siècle auquel on ne peut échapper si l’on veut s’armer pour faire face à un monde de plus en plus déraciné, de plus en plus contrôlé par des agences médiatiques et étatiques qui oblitèrent la luxuriance du réel, veulent empêcher les hommes de voir et d’aimer cette luxuriance et d’y puiser des recettes pour changer ou faire bouger les choses selon les rythmes d’une harmonie toute naturelle. Certes, le contexte, notamment le contexte technologique, mis en place dans l’oeuvre romanesque d’Orwell n’est plus le même. Les périodes du début du 20ème siècle, marquées par le militantisme virulent et les totalitarismes utopiques et messianiques, ne sont plus reproduisibles telles quelles. Néanmoins, la genèse de la situation actuelle, où tout est contrôlé via la NSA, les satellites et l’internet, Orwell l’a bien perçue, l’a anticipée conceptuellement. Notre réalité, plus surveillée que jamais, est un avatar mutatis mutandis d’une volonté politique de contrôle total, déjà mise en place au temps d’Orwell.
Quel est-il, ce contexte, où émerge l’oeuvre orwellienne? Il est celui 1) du totalitarisme ambiant et 2) de la volonté d’aseptiser la langue pour contrôler les esprits.
◊ 1. Le totalitarisme ambiant.
L’époque d’Orwell est celle où viennent d’émerger en Europe continentale deux formes de totalitarisme, le communisme et le national-socialisme, qui sont, pour reprendre le vocabulaire de Guy Debord, des “sociétés du spectacle spectaculaire”, du spectacle hystérique. Le 1984 le reproduira tout en le caricaturant à l’extrême, lui donnant finalement une “coloration” plus communiste que nationale-socialiste, aussi parce que le communisme soviétique survit à l’élimination du national-socialisme, suite à la défaite allemande de 1945. Orwell ne connaît pas encore le “spectacle diffus”, dénoncé par Debord dans les années 60, ni le “festivisme”, fustigé par Philippe Muray dans les années 90 et les premières années du 21ème siècle, où l’essentiel, le “politique politique” (Julien Freund), est submergé par des “festivités” destinées à amuser, abrutir, décérébrer et dépolitiser les masses. Le monde fictif, né de l’imagination d’Orwell, est durablement marqué par l’agitprop communiste, qui avait d’abord séduit les avant-gardes artistiques (dada, surréalisme, André Breton) dans les années 20 et 30. Pour l’Orwell de la fin des années 40, cette “agitprop” est la quintessence même de ce totalitarisme dur, constat qu’il formule après avoir eu derrière lui une existence de militant de gauche, fidèle et inébranlable, qui a participé à toutes les mésaventures des gauches radicales anglaises, s’est engagé dans les milices anarchistes de Barcelone pendant la Guerre civile espagnole. Cette aventure espagnole le rapprochera d’Arthur Koestler, lui aussi protagoniste de la guerre civile espagnole (cf. Le testament espagnol). Koestler rompt ensuite avec les services du Komintern, qu’il avait pieusement servi, notamment sous l’égide de Willy Münzenberg, un communiste allemand exilé à Paris, chargé par les instances moscovites d’organiser en Occident une propagande soviétique bien conforme aux directives du “Politburo” dirigé par Staline.
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Réformer la France : politique familiale, une visée trinitaire
Exclusivité du Salon Beige: la diffusion des différents articles du dossier dePolitique Magazine consacré à l'indispensable réforme nationale. Aujourd'hui, Pierre Chalvidan.
Et si l’un des remèdes à la crise que nous traversons se trouvait dans la famille ? Encore faut-il avoir de ce socle de la société une vision positive et non pas chercher à le déconstruire comme le tente, depuis plusieurs mois, le gouvernement.
S'il y a un point d’appui privilégié pour sortir du marasme, c’est bien celui de la famille. D’abord pour une simple raison de bon sens, même si elle ne semble pas partagée par nos actuels gouvernants, pourtant adeptes du réalisme social : il suffit de faire la liste de nos précarités pour se rendre compte que les remèdes se trouvent à titre principal dans la famille. C’est une évidence, qu’il s’agisse de l’échec scolaire, de l’insertion professionnelle, de la délinquance, de la relance économique, des retraites… etc. Et, plus profondément, de la confiance, de la responsabilité, de la solidarité… La famille ne « reproduit pas seulement les inégalités », elle est aussi, et d’abord, principe de liberté, d’égalité et de fraternité.
Et c’est encore une évidence que si on laisse se déliter la famille ou, pire, si on poursuit sa déconstruction, on va déclencher un « effet banquise » dévastateur.
Cependant – on a déjà eu l’occasion d’y insister – ce serait une grave erreur de se positionner sur ce seul registre de l’utilité sociale car, en partant de lui, on peut justifier toutes les formes de famille et de politique familiale. Comme l’explique Fabrice Hadjadj, la famille est une source, un foyer qui éclaire et fonde les autres choses et qui ne peut pas être lui-même fondé ni éclairé. Il n’y a pas, dit-il, au niveau humain, de principe antérieur à la famille : elle est la communauté originelle source de tous les liens, de l’humain institué. Jusqu’à la Cité. L’institution instituante. Et s’il en est ainsi, c’est parce qu’elle repose sur ce donné anthropologique de l’homme créé dans la différence sexuelle (le couple) et ordonné à l’entretien de la vie : l’enfant.
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Réformer la France : Justice, au nom de qui ?
Exclusivité du Salon Beige: la diffusion des différents articles du dossier dePolitique Magazine consacré à l'indispensable réforme nationale. Aujourd'hui, Jacques Trémolet de Villers.
La justice, pour être « juste », doit être sacralisée. Une réforme dans ce domaine régalien ne peut venir que du fait du Prince. Lui seul est capable de conférer aux magistrats une légitimité qui est aujourd’hui, plus que jamais, discutée.
La justice dont dépendaient les réformes nécessaires au bon ordre du royaume était elle-même la première institution à réformer ». Ainsi parlait Louis XIV à son fils, en lui décrivant ce que ces historiens ont appelé plus tard sa « prise du pouvoir », en 1661. La justice, sur laquelle a été fondé le royaume de France, a connu peu de réformes spectaculaires.
Citons Charlemagne, avec les « missi dominici», saint Louis, avec « les établissements », Louis XIV, Napoléon, après la tourmente révolutionnaire, Napoléon III, à qui nous devons nombre de palais de justice, De Gaulle, avec l’ordonnance de 1958.
Chacune de ces réformes s’est faite par ordonnance du chef de l’État, qu’il fût roi, empereur ou président de la République. La justice est vraiment une institution régalienne, oeuvre du Prince. Toutes ont eu comme but avéré – mais jamais atteint – une plus grande célérité dans la solution des litiges entre particuliers, une plus grande efficacité dans la répression des crimes et des délits, la recherche d’une impartialité toujours plus impeccable, et, par voie de conséquence, la lutte renouvelée contre les influences de toutes sortes (d’idéologies, d’argent, de passions, de négligences ou d’incompétences) qui peuvent corrompre ou entraver la mission du juge.
Qu’il soit royal, impérial ou républicain, le monarque qui s’applique à améliorer, corriger ou perfectionner l’oeuvre de justice ne doute pas de ce qu’elle est dans son essence : rendre à chacun ce qui lui est dû, tant au plan civil qu’au plan pénal.
Il sait aussi que les hommes, au milieu des litiges ou des infractions, n’ont pas trouvé de meilleure méthode pour découvrir où est le bon droit que celle du procès.
Procès où l’un doit dire tout ce qu’on peut dire « pour » et, l’autre, tout ce qu’on peut dire « contre », afin que le juge, éclairé par ce débat contradictoire, ait tous les éléments pour forger, dans sa conscience, sa droite conviction qui fera le jugement.
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De Marx à Heidegger
On a reproché beaucoup de choses à Karl Marx : le caractère systématique de sa pensée, son économicisme (surtout sensible chez ses épigones, car chez lui le primat de l’économie se situe beaucoup plus dans l’ordre des causes que dans l’ordre des fins), sa définition quasi métaphysique de la classe sociale, son incapacité à sortir de la philosophie de Hegel, dont il prétend seulement « remettre sur ses pieds » l’interprétation dialectique, sa philosophie de l’histoire où le communisme primitif prend la place du jardin d’Éden et la société sans classes celle de la Parousie, son attitude ambivalente vis-à-vis de la bourgeoisie (d’un côté ennemi à combattre, de l’autre classe ayant joué dans l’histoire un rôle « éminemment révolutionnaire »), son adhésion à l’idéologie du progrès – idéologie typiquement bourgeoise elle aussi, comme le rappellera Georges Sorel –, qui l’amène à lire l’histoire comme Révélation progressive, et à voir dans la colonisation un « progrès de la civilisation », etc.
Certains de ces reproches étaient sans nul doute fondés. Au moins serait-il honnête de ne pas discréditer la pensée de Marx en la réduisant à l’usage que ceux qui s’en sont réclamés (les « marxistes ») en ont fait : en toute rigueur, nul ne sait comment Marx aurait jugé Lénine ni ce qu’il aurait dit du Goulag.
Il y a au moins deux bonnes raisons d’examiner à nouveaux frais l’œuvre de Marx. La première est que le « marxisme » est largement passé de mode, ce qui permet d’en parler sans passion. La seconde est que les rapports sociaux propres au capitalisme sont aujourd’hui devenus dominants dans le monde, de façon telle que le propos de Marx retrouve une certaine actualité. En triomphant à l’échelle planétaire, le capitalisme n’a en effet pas seulement retrouvé la brutale agressivité qui fut la sienne au XIXe siècle. Il semble aussi avoir épuisé ses effets positifs – à défaut d’avoir épuisé son champ de développement. On a beaucoup critiqué ce que Marx a pu dire sur la baisse tendancielle du taux de profit, en lui reprochant de n’avoir pas tenu compte du caractère productif du capital constant. Or, toutes les études disponibles confirment à l’heure actuelle une baisse du taux de profit dans les pays capitalistes. C’est précisément pour remédier à cette érosion de la rentabilité du capital que le capitalisme tend aujourd’hui à briser tous les équilibres sociaux nés du compromis fordiste, à libéraliser totalement les marchés financiers, à intégrer les pays émergents dans une nouvelle division internationale du travail, à découvrir sans cesse de nouveaux marchés. D’où la marche accélérée vers une globalisation sous l’égide de la Forme-Capital, véritable réorganisation planétaire des processus productifs de la valeur, laquelle va de pair avec un retour de l’impérialisme (néo)colonial, dont l’occupation de l’Irak n’est que le plus visible aspect.
L’ancien capitalisme prétendait satisfaire des besoins exprimés par la demande, le nouveau vise à satisfaire des désirs stimulés par l’offre. Dans tous les cas, le capitalisme se définit par une dynamique d’accumulation par dépossession – une dynamique de l’illimité –, et c’est pourquoi il ne peut que s’étendre à toute la terre en détruisant tout ce qui risque d’entraver la logique du capital. Or, Marx n’a pas seulement montré que les lois économiques, loin d’être « naturelles », sont le produit d’une histoire sociale. Disons-le tout net : en soulignant que le capitalisme vise par nature à l’accumulation infinie de la valeur, puisque le capital n’est que l’abstraction de la valeur en mouvement, il a mieux compris qu’aucun autre la nature profonde du capitalisme, son essence prométhéenne et sa force démiurgique. C’est ce que montrent son analyse de la marchandise et sa théorie de l’aliénation.
Pour Marx, le travail n’est pas la source, mais la substance de la valeur. Il convient dès lors de s’interroger sur l’origine des valeurs surajoutées aux valeurs existantes. Marx a très bien compris que le problème essentiel n’est pas la propriété, mais la marchandise. En tant que valeur, la marchandise n’est que du travail humain cristallisé, mais en tant que marchandise le travail devient qualitativement autre chose que ce qu’il était auparavant. Derrière le double aspect de toute marchandise (valeur d’échange et valeur d’usage) s’exprime d’un côté le caractère différenciateur du travail concret et, de l’autre, le travail anonyme et abstrait qui égalise tous les travaux. La forme monétaire revêtue par les échanges aboutit alors à la réification ou « chosification » (Verdinglichung) des rapports sociaux, ce que Marx appelle le « fétichisme inhérent au monde marchand ».
L’aliénation va donc très au-delà de ce que la simple critique socialiste dénonce comme « exploitation sociale ». L’aliénation signifie que, sous le règne de la marchandise, l’homme devient étranger à lui-même. « L’argent, écrit Marx, réduit l’homme à n’être qu’une abstraction ». Il réduit l’être à l’avoir, la qualité à la qualité. Lorsque l’argent, médiateur de toute chose, devient le seul critère de la puissance, le travailleur et le patron, en dépit de tout ce qui les oppose, sont l’un et l’autre aliénés. Qui n’a pas d’argent est prisonnier de ce manque, qui possède de l’argent est possédé par lui.
Pour Marx, toute production est une appropriation de la nature par l’homme dans une forme déterminée. Le moteur de l’histoire, de ce point de vue, n’est pas tant l’économie elle-même que la technique, dont l’évolution modifie sans cesse les formes de travail, d’appropriation et de production. Mais ici Marx reste en chemin, car il ne s’interroge pas sur l’essence de la technique. Il ne saisit la technique que dans un sens instrumental, comme simple mode de la praxis, entendue comme « travail humain », sans voir qu’il se pourrait bien que la technique soit elle-même le sujet dont « bourgeoisie » et « prolétariat » ne sont que des prédicats. Pour penser véritablement la technique, et comprendre que l’essence de la technique n’a, elle, rien de technique, il faudra attendre Heidegger.
Mais c’est précisément la pensée de Heidegger et celle de Marx que l’on pourrait comparer. Car ce que Marx appelle « Capital », Heidegger l’appelle Ge-stell : arraisonnement de tous les étants en vue de la production généralisée, c’est-à-dire déploiement planétaire de l’inauthentique. Ce que dit Marx de l’argent évoque pareillement ce qu’écrit Heidegger sur le règne de l’« on » : d’un côté, la « fausse conscience », de l’autre la « facticité » (Faktizität). Marx cherche à restituer à l’homme son « être générique », tandis que l’herméneutique heideggérienne propose de faire retour à l’« ek-sistence », laquelle désigne « l’habitation ek-statique dans la proximité de l’être ». Les deux démarches critiquent le capitalisme à partir de prémisses distinctes, mais se rejoignent dans un même appel à se libérer de l’inauthentique (Selbstentfremdung).
« Ce que Marx, partant de Hegel, a reconnu en un sens important et essentiel comme étant l’aliénation de l’homme plonge ses racines dans l’absence de patrie de l’homme moderne », écrit Heidegger (Lettre sur l’humanisme). « C’est parce que Marx, ajoute-t-il, faisant l’expérience de l’aliénation, atteint à une dimension essentielle de l’histoire, que la conception marxiste de l’histoire est supérieure à toute autre historiographie ». Le compliment n’est pas mince. C’est pourquoi Heidegger cite comme l’une des tâches de la « pensée à venir » ce qu’il nomme un « dialogue productif avec le marxisme ». Essayons d’engager ce dialogue.
Robert de Herte, Éléments n°115, 2004.