
La dérive liberticide du Royaume-Uni est une démonstration éclatante que le politiquement correct ne peut subsister que par une coercition toujours plus forte. Balbino Katz revient sur cette évolution dramatique outre-Manche.
Polémia
La parole sous surveillance
Il arrive que l’actualité d’un pays voisin éclaire soudain notre propre situation, comme un phare mal orienté qui révèle, sur la côte d’en face, les récifs vers lesquels nous dérivons. La polémique britannique autour de la liberté d’expression, relancée par l’application extensive de lois anciennes et par la tentative récente de redéfinir l’« islamophobie », mérite à ce titre l’attention des Français et, au-delà, de tous les Européens. Elle ne relève ni de l’anecdote, ni d’un excès ponctuel du droit anglo-saxon. Elle révèle une transformation plus profonde de nos régimes politiques et de leur rapport à la parole.
Le Royaume-Uni, longtemps perçu sur le continent comme une terre de libre discussion, parfois rude mais tolérante, est devenu en quelques années un laboratoire de la restriction expressive. En 2023, les forces de police britanniques ont procédé à 12 183 arrestations sur le fondement de la section 127 du Communications Act de 2003, texte visant les messages jugés « grossièrement offensants », « menaçants » ou « indécents » diffusés par voie électronique. Ces chiffres, issus de données officielles publiées à la suite de questions parlementaires, représentent une moyenne de trente-trois arrestations par jour. Ils ont été discutés au Parlement britannique, repris par la presse nationale et commentés jusque dans les enceintes européennes.
Il convient de le souligner avec précision. La majorité de ces arrestations ne débouche pas sur des condamnations. Les procédures s’achèvent fréquemment par un classement sans suite, une libération sous caution ou un acquittement. Cette réalité juridique ne doit pas masquer l’essentiel. L’arrestation elle-même est devenue un outil de gouvernement des esprits. La visite policière, la convocation, la garde à vue suffisent à produire un effet dissuasif durable. La parole ne disparaît pas sous la contrainte pénale, elle se contracte, se raréfie, se replie. Les juristes parlent depuis longtemps d’un chilling effect, un refroidissement de l’expression qui agit en amont de toute condamnation.
La police outil du système
L’un des enseignements les plus troublants du cas britannique réside dans l’attitude même des forces de l’ordre. La police, loin de se poser en garante de la liberté publique, applique ces dispositifs avec un zèle croissant. Il ne s’agit pas seulement d’une dérive morale ou idéologique. Une logique administrative froide est à l’œuvre. Il est plus simple, plus rapide et moins risqué d’agir contre des citoyens ordinaires pour des propos jugés déplacés que de poursuivre des formes de criminalité violente, organisées ou ethniquement sensibles, susceptibles d’entraîner accusations de discrimination et échecs judiciaires visibles. Le rapport entre effort et résultat favorise ainsi la surveillance du langage. La parole devient un terrain d’intervention rentable.
Cette dynamique trouve aujourd’hui un prolongement inquiétant dans la tentative du gouvernement britannique de codifier officiellement une définition de l’« islamophobie ». Le terme lui-même a été jugé trop problématique. Il est désormais question d’« anti-Muslim hostility », d’hostilité à l’égard des musulmans ou de ceux perçus comme tels. Ce déplacement lexical est décisif. Il ne vise plus des actes de discrimination ou des appels à la violence, déjà couverts par le droit existant, mais une notion beaucoup plus floue, celle de l’hostilité.
Le cœur des critiques formulées par plusieurs juristes, anciens hauts fonctionnaires et centres de réflexion tient à ce point précis. L’hostilité ne suppose ni intention démontrable, ni incitation à la haine, ni appel à la violence. Elle peut résulter d’un désaccord, d’une critique, d’une observation jugée désobligeante. La définition proposée englobe des expressions verbales, écrites ou électroniques, sans seuil clair de gravité. Bien que non contraignante en droit, elle est destinée à servir de référence aux administrations, collectivités locales, universités, entreprises et services publics. L’expérience britannique montre que ces normes non statutaires produisent souvent leurs effets les plus sévères hors du cadre judiciaire, dans les procédures disciplinaires, les politiques internes et la censure préventive.
Religion sous protection
Plusieurs rapports ont souligné le risque d’une rupture de l’égalité devant la loi. En conférant une protection spécifique à un groupe défini par la religion, l’apparence ou l’origine perçue, le dispositif introduirait une hiérarchie implicite entre les croyances. Jusqu’ici, le droit britannique, comme le droit français, protège les individus sans soustraire les religions à la critique. Aller au-delà reviendrait à protéger des systèmes de croyance eux-mêmes, ce qui s’apparenterait à une réintroduction indirecte du délit de blasphème, aboli de longue date.
Cette inquiétude ne se limite pas aux cercles conservateurs. Des organisations représentant d’autres minorités religieuses ont averti que des débats historiques, théologiques ou géopolitiques pourraient devenir impraticables par crainte de sanctions. La liberté d’offenser, indissociable de la liberté d’expression, serait vidée de sa substance. Loin d’apaiser les tensions, une telle asymétrie juridique risquerait d’alimenter des ressentiments durables.
Ce débat britannique éclaire, par contraste, la situation française et européenne. La France dispose déjà d’un arsenal juridique dense en matière de propos haineux, d’injure et de diffamation à caractère racial ou religieux. Les condamnations y sont moins nombreuses qu’en Allemagne ou au Royaume-Uni, mais la pression normative est constante. La possibilité de poursuites pour des propos tenus dans des cercles restreints, voire privés, entretient un climat de prudence généralisée. Les pays européens semblent engagés dans une forme de concurrence implicite, chacun cherchant à démontrer sa vertu civique par l’empilement de normes restrictives. L’Allemagne se distingue par la sévérité de son dispositif et le volume d’enquêtes ouvertes. Le Royaume-Uni suit de près. Les pays scandinaves conservent encore une protection relative de la critique, tout en resserrant progressivement l’étau.
Les effets de ces législations sont visibles à court terme. Elles réduisent la discussion publique sur les questions liées à l’immigration de masse, à l’insécurité et aux transformations culturelles. Incapables ou peu désireux d’agir sur les causes profondes de ces phénomènes, les pouvoirs publics déplacent la conflictualité sur le terrain symbolique. Il ne s’agit plus de gouverner les faits, mais de discipliner ceux qui les nomment. L’affaire récente de Jean-Eudes Gannat, poursuivi pour une simple vidéo montrant la présence de migrants afghans devant un supermarché de province, illustre avec une clarté presque pédagogique cette dérive. Il ne s’agissait ni d’une injure ni d’un appel, seulement d’un regard posé sur le réel. Tout comme le regard de Jean-Yves Le Gallou sur la carte des Quotients intellectuels dans le monde qui a heurté le délicat épiderme du député LFI Bilongo.
À travers ces évolutions, se dessine une constante européenne. Les régimes libéraux issus de l’ordre politique de 1945 semblent avoir déplacé leur obsession sécuritaire de l’espace matériel vers l’espace discursif. Carl Schmitt rappelait qu’un régime politique se définit par sa capacité à désigner l’ennemi. Dans l’Europe contemporaine, cet ennemi n’est plus extérieur ni même social. Il est linguistique.
L’ami américain veille
La sévérité croissante de la persécution idéologique en Europe, l’accumulation continue de lois liberticides et de dispositifs de surveillance de la parole contrastent désormais cruellement avec le nouveau ton venu des États-Unis. Là-bas, après des années de censure diffuse et de conformisme imposé par les plateformes et les institutions, le flambeau de la liberté d’expression a été explicitement repris, revendiqué comme un marqueur politique et civilisationnel. La divergence devient chaque jour plus visible.
L’Europe, en revanche, persiste dans une voie qui cherche à faire de ses citoyens des sujets dociles, sommés d’adhérer à une vision idéologique figée, déjà dépassée par le contexte mondial. La récente condamnation définitive à de la prison ferme d’un nationaliste flamand pour des propos tenus par un tiers dans un forum de discussion privé illustre cette dérive dans sa forme la plus brutale. Il ne s’agit plus de protéger la paix civile, mais de punir la dissidence verbale.
L’Europe demeure l’une des régions les plus libres du monde, en tout cas pour les écologistes, les femmes célibataires de plus de trente ans aux cheveux bleus, aimant les chats et détestant les hommes, et la gauche en général. Cette vérité, souvent invoquée pour clore le débat, ne saurait justifier l’acceptation résignée d’un rétrécissement continu de l’espace de la parole. Ce qui s’expérimente aujourd’hui au Royaume-Uni, en Allemagne ou en Belgique n’est pas une anomalie passagère. C’est le symptôme d’un ordre politique en fin de cycle, incapable de se réformer autrement qu’en muselant ceux qui constatent son épuisement.
Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
15/01/2026
https://www.polemia.com/royaume-uni-le-pays-des-libertes-sombre-dans-la-censure-et-le-totalitarisme/