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Frontières contre les censeurs ou contre la censure ?

Frontières contre les censeurs ou contre la censure ?

Éric Delcroix est juriste, essayiste et écrivain, auteur de Droit, conscience et sentiments. Dans ce texte, il évoque l’excellent travail fourni par le média Frontières que tous les lecteurs de Polémia connaissent pour son sérieux et sa combativité face aux dérives de la gauche. Pour Éric Delcroix, le dixième numéro de ce magazine, aussi pertinent et percutant soit-il, aurait pu gagner à s’attaquer encore plus frontalement à la censure. Un texte en forme de critique positive et amicale à l’égard d’un média qui fournit un travail d’utilité publique.
Polémia

Frontières contre la censure

Le magazine trimestriel Frontières, dans sa livraison de janvier-février-mars (n° 10) actuellement en kiosque, traite du sujet de la « CENSURE », avec en sous-titre « la tentation totalitaire ». Un gros travail, avec de nombreux intervenants où le lecteur apprendra certainement bien des choses sur les limites de la liberté de pensée et d’expression en France.

Un mot en préliminaire pour définir le mot censure qui est ici entendu au sens large et non pas réduit à celui de censure préalable d’État, formellement abolie par la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. Loi libérale, malheureusement trop remaniée dans les dernières décennies, est toujours théoriquement fondée sur le principe répressif qui consiste à laisser les publications libres de tout contrôle préalable, sauf à les poursuivre a posteriori en justice en cas de commission d’une infraction.

Mais même ainsi, nous vivons des dérives inacceptables, tel le cas (évoqué en page 11 du magazine) de l’interdiction par Laurent Nunez, alors préfet de police de Paris, le 21 mai 2023, du colloque de l’Institut Illiade qui devait se tenir, en hommage à l’œuvre de Dominique Venner. Le motif cardinal de l’ordonnance préfectorale était que des propos contraires à la loi auraient pu y être éventuellement être tenus… Cela, c’était le retour de la censure préalable : aggravée en l’absence de connaissance en amont des propos litigieux ; incongrue puisque la loi précitée de 1881 donne en la matière une compétence exclusive à l’autorité judiciaire, mettant hors-jeu toute prétention administrative. Le tribunal administratif de Paris finira, mais trop tard, par annuler l’interdiction préfectorale…

En revanche, quel que soit le regard qu’on porte sur le personnage, on regrettera que le cas hallucinant de Dieudonné ne soit pas mentionné dans Frontières. Victime d’interdictions multiples du même ordre, mais bien au-delà (contrôles fiscaux, etc.), Dieudonné est devenu le cas extraordinaire d’un homme frappé d’anathème par toutes les autorités publiques, comme dans un système théocratique. Un précédent terrifiant, qui rappelle les débordements de l’ère soviétique, et qui aurait mérité que l’on s’y arrêtât.

Contre les censeurs, ennemis de la liberté de pensée et d’expression

Les actes de censure, au sens large et somme toute générique, peuvent non seulement venir de l’État ; le préfet de police Nunez pour rester au cas mentionné agissait en application d’une circulaire du ministre de l’Intérieur d’alors, Gérald Moussa Darmanin, recommandant au préfet d’interdire toutes les manifestations de l’« ultra droite ». Pour Darmanin, les libertés publiques ne sont pas pour tous les citoyens, mais dispensées dans le respect de ce cordon sanitaire auquel nous devons d’ailleurs aujourd’hui une Assemblée nationale ingouvernable.

Trois journalistes de Frontières dont une jeune femme, dûment agréés précisément par l’Assemblée nationale, rappelle-t-on dans ce numéro, furent agressés dans l’enceinte du palais Bourbon le 9 avril 2025 par une horde de députés LFI, PC et PS déchaînés et leurs supplétifs syndicaux. L’indéboulonnable présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, condamnera l’incident mezzo voce mais verra surtout de la part des journalistes agressés des « provocations ». Pour Darmanin ou Braun-Pivet, la gauche n’a jamais tout à fait tort.

Cette censure ne vient pas seulement de la puissance publique, mais aussi de la vaste nébuleuse de la gauche radicale, celle des petits enfants des soixante-huitards, notamment des antifas, qui constituent objectivement une police politique supplétive du Système. Ne sont-ils pas là pour délégitimer, par les déprédations et violences physiques, toutes les manifestations publiques d’opposition, notamment sociétales (voyez à cet égard les travaux de Jean-Claude Michéa sur les connivences gauchisto-capilalistes). Comment se fait-il que l’on sache lutter avec quelques succès contre les violences des islamistes mais non pas contre celles des Black bloc ? Frontières donne de nombreux exemples de ces formes de censures et illustre le courage de ceux qui résiste, notamment les jeunes femmes du Collectif Némésis d’Alice Cordier. Dont l’un des défenseurs a été tué à Lyon par ces antifas, ce 12 février.

La rédaction de Frontières ne perçoit cependant pas la cause première de la l’omniprésence arrogante de la gauche radicale dans le monde intellectuel français. Sous la plume de Pierre L.F, on peut certes lire :

… la gauche culturelle et sociétale née de l’échec de mai 68. Celle qui a renoncé à prendre la rue pour prendre les studios.
Antenne 2, FR 3 et France Inter deviennent les fers de lance de cette conquête.
(…) Jamais dans l’histoire de France, une mouvance aussi numériquement minoritaire et aussi extrême dans sa vision du monde n’avait bénéficié d’une telle surface d’exposition.
(…) Ce monopole a été l’arme absolue qui a porté François Mitterrand à l’Élysée en 1981. (Pages 104 et 105).

Assez bien vu, mais il faut remonter plus loin : si la gauche culturelle et sociétale a pu prendre les rênes de l’univers médiatique, mais aussi l’Éducation nationale et l’Université, c’est tout de même grâce à De Gaulle, Pompidou et Edgar Faure, qui ont tout cédé aux soixante-huitards dont le mois de mai ne fut donc pas un « échec ». Les seuls alors mis en échec, sur le moment, ne furent que Mitterrand et la momie de Mendès-France, qui avaient caressé l’espoir, un instant de de raison, de prendre le pouvoir… De Gaulle, Pompidou et Edgar Faure voulaient conserver le pouvoir nominal et, pour ce faire ils ont abandonné le pouvoir culturel aux gauchistes. Il y aura bien des réactions anti-gauchistes dans l’après 68, mais la droite les combattra avec fermeté, comme on le verra avec la dissolution d’Ordre nouveau en 1973, suite à une manifestation… déjà contre l’immigration exotique !

C’est en 1974, l’année suivant et donc bien avant l’arrivée à l’Élysée de Mitterrand que le magistrat Oswald Baudot lança sa fameuse harangue, demandant aux futurs magistrats de l’École nationale de la magistrature d’être « partiaux » dans le sens de la révolution marxiste. La droite au pouvoir n’osera même pas ouvrir une procédure disciplinaire contre cet agitateur issu du Syndicat de la magistrature fondé en 68 ! L’année suivante, en 1975, René Haby, ministre de l’Éducation nationale du gouvernement de Giscard d’Estaing, mettait en place le « collège unique » en application du plan communiste Langevin-Wallon, amorce de la décadence de notre enseignement public.

Aussi, à son arrivé à la présidence de la République, François Mitterrand aura-t-il en effet sous la main les soixante-huitards, en leur âge mûr, bien présents et installés dans les allées du pouvoir. Le règne, si adulé à droite, de Pompidou fut un désastre métapolitique national, peut-être le point de non-retour.

En encart à l’article de Pierre L.F, figure une notice sur « Gramsci et la conquête de l’opinion » (page 105). Mais l’enseignement d’Antonio Gramsci était le cadet des soucis des vainqueurs nominaux susnommés de Mai 68. Après moi le déluge, c’est peinard et ce n’est pas du Louis XV… Par contre, Georges Pompidou aurait pu reprendre la formule à son compte, lui qui est resté au pouvoir après les départs de De Gaulle et Faure.

Contre la censure plutôt que contre les censeurs

La faiblesse du numéro de Frontières contre la censure est d’être contre les censeurs mais pas tant contre la censure en elle-même. Or la vraie question n’est pas qu’il y ait, en France, et en connivence avec le Pouvoir, des adversaires de toute opposition au régime qu’il promeut ; la vraie question c’est priver ces adversaires des armes juridiques spécifiques et unilatérales qui ont été forgées pour éliminer toute opposition depuis plus de cinquante ans.

Il faut lutter contre le nouvel ordre moral antidiscriminatoire, dont Frontière ne souffle mot. Un des contributeurs au numéro du magazine en parle simplement en citant Jean-Eudes Gannat, poursuivi pour délit d’opinion :

Si nous sommes poursuivis c’est à cause des lois antiracistes, la droite doit aller à la racine du problème. C’est elles qui restreignent la liberté d’expression (page 86).

Bien vu, mais précisément ni la droite ni Frontières ne vont à la racine du problème !

Le vrai combat, le dur et vrai combat, c’est celui contre le nouvel ordre moral mondialiste occidental, fondé par la convention de New-York de 1965, contre toutes les discriminations, ratifié sous Pompidou (1971 – encore lui !) et qui a enfanté en France nos lois liberticides, comme si les discriminations n’étaient pas en soi naturelles. Ces lois sont fondées sur une philosophie non pas égalitaire mais égalitariste. En définitive, c’est le communisme plus la Bourse, tant il est vrai que toutes les discriminations naturelles sont désormais interdites (sauf marginalement quant à l’âge), ne laissant libres que celles fondées sur la chance et l’argent. Curiosité induite, dans la société prétendument capitaliste, la « haine », la discrimination ou promotion de la violence de classe demeurent légales.

La lutte contre les censeurs doit être d’abord celle contre la censure. Sans être exhaustif sur les lois anti-discriminatoires, en raison de leurs multiples rhizomes qui s’instillent et subvertissent tous les domaines du droit, la lutte contre la censure devrait d’abord celles être celle contre les armes des censeurs et persécuteurs, savoir :

  • La loi Pleven de 1972 (héritage fondateur de Pompidou),
  • La loi Lellouche de 2003 (héritage de Chirac),
  • La loi Fabius-Gayssot de 1990 (héritage de Mitterrand),
  • La loi Perben II de 2004 (héritage de Chirac bis).

Trois lois sur quatre votées à l’initiative de la droite, lois qui sont celles qui ont ravi son arbitraire intime (pensées, sentiments fantasmes) au plaideur, pour le restituer au juge inquisiteur et confesseur que les Lumières avaient aboli[i]. Quatre lois qui reconnaissent, à l’imitation des anglo-américains et contre notre histoire juridique, des droits communautaristes (telles l’appartenance ethnique, religieuse, spécificité de mœurs etc.). Quatre lois qui donnent un statut officiel de mandataire communautaire à certaines associations (ligues de vertu), en concurrence avec le Parquet, ainsi érigées en délatrices agréés.

C’est dire si monsieur Gannat, avec son courage et son bon sens si sympathique, se fait des illusions quand il espère que la droite pourrait aller à la racine de ce problème ! N’ont été pour l’abrogation des lois liberticides, qui ont notamment réinstauré les délits d’opinion aboli en 1881, à ma connaissance dans les acteurs politiques qui comptent médiatiquement, que feu Jean-Marie Le Pen et Éric Zemmour. Toutefois, il semble que ce dernier soit plutôt désormais bien en retrait là-dessus…

Les gauchistes, décoloniaux et wokistes osent le racialisme ; il faut également oser le racialisme, quitte à affronter l’accusation floue et protéiforme et si souvent sotte de racisme. Erik Tegnér, directeur de la rédaction de Frontières l’osera-t-il ? On peut en douter (adieu veaux, vaches et … C-News !). Aussi Jean-Eudes Gannat et moi-même resterons certainement, face à cet espoir gros jean comme devant. La haine, cet affect qui peut subsidiairement relever de la morale, introduite stupidement dans nos lois à l’imitation des américains, est bien présente chez les censeurs, qui la reproche aux dissidents par inversion accusatoire.

Il se peut que la France soit déjà morte et ne soit plus guère en mouvement que sur son erre ; il se peut que la France ne soit plus qu’un cadavre social. Mais la lutte garde en elle-même ses vertus.

Eric Delcroix 19/02/2026

[i] Voyez Droit, conscience et sentiments, par Eric Delcroix, Éditions Akribeia, 2020.

https://www.polemia.com/frontieres-contre-les-censeurs-ou-contre-la-censure/

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