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culture et histoire - Page 1347

  • La formation d’une autre contre-culture par Georges FELTIN-TRACOL


    Avocat franco-croate et responsable de l’Institut de géopolitique de Zagreb, Jure George Vujic s’est fait connaître dans le domaine francophone par de nombreux articles pertinents parus dans les périodiques de la dissidence enracinée. Après avoir publié en 2011 Un ailleurs européen. Hestia sur les rivages de Brooklyn(Avatar) et La Modernité à l’épreuve de l’image. L’obsession visuelle de l’Occident (L’Harmattan, 2013), ce penseur hétérodoxe issu de l’aire danubienne sort Nous n’attendrons plus les barbares. Une fois encore, son éditeur, les éditions Kontre Kulture, montre son attention pour l’auteur, son œuvre et le lecteur en leur offrant une belle couverture, une mise en page soignée et des réflexions de qualité. Ces attentions deviennent si rares de nos jours chez les gros éditeurs officiels où le livre se conçoit comme un sac de patates imprimé.

     

    Infatigable lecteur d’auteurs français (Julien Freund, Guy Debord,  Michel Clouscard, Louis Althusser…), allemands (Heidegger, Peter Sloterdijk…), anglo-saxons (Christopher Lasch, T.S. Eliot…), italiens (Vico, Julius Evola, Augusto Del Noce…), russes (Troubetzkoy…), Jure George Vujic remarque que « l’ensemble de la production culturelle contemporaine est au service de la construction d’un véritable network socialplanétaire qui, via la dé-liaison sociale, en fait propage une grammaire politique cosmopolite et s’efforce de consolider un chaînage quotidien du particulier indifférent et de l’universel non différencié constitutif de notre sentiment d’appartenance à un monde commun planétaire illusoire (p. 86) ». Prenant aussi acte que « la “ tolérance répressive ” récupère et neutralise… (p. 32) », il relève que « le réel se fond dans l’hyperfestif et aboutit à un consensus consumériste, segmenté entre travail et divertissement, obéissant à la même logique de profit et de rentabilité (p. 17) ». Pis, à la différence des fameuses « Grandes Invasions » germaniques des IIIe – Ve siècles qui provoquèrent la chute de l’Empire romain d’Occident et facilitèrent une remarquable synthèse culturelle, matrice du Moyen Âge européen, « il suffit de constater que les barbares sont déjà là, bien existants, établis et bien présents dans toutes les structures de la société dite civile, dans les médias, dans les institutions politiques et culturelles, et, ce qui est plus grave, qu’ils ont colonisé le mental, l’imaginaire individuel et collectif européen de sorte que l’on peut parler de colonisation interne pure et simple. En effet, la culture dominante de notre époque est éminemment une culture de la quantité, de l’aliénation de la volonté et de l’asservissement des esprits (p. 8.) ».

     

    L’Occident phagocyte

     

    Dorénavant, « la modernité est indéniablement placée sous le signe de la fragmentation dans tous les domaines de l’existence individuelle et collective (p. 82) ». Vujic s’inquiète de la cybercrétinisation et du rôle de plus en plus envahissant du numérique, des ordinateurs et des écrans dans notre quotidien. Cette invasion technique et psychique occidentalise l’individu et l’assujettit aux nouvelles normes de la conformité. On les retrouve à propos de l’effondrement de l’esthétique et de cette purulence fétide que représente le non-art (néo-dégénéré) contemporain. Tous les symptômes décrivent une crise majeure d’un certain esprit en voie de disparition.

     

    La pensée européenne est en effet en crise de sens et de limite. « L’Europe d’aujourd’hui est une contrefaçon occidentale, elle oscille dans l’ordre politique entre des néo-nationalismes et des néo-cosmopolitismes. N’est plus européenne une civilisation qui s’est coupée de ses propres racines et a cessé d’ancrer sa tradition dans un principe transcendant. Privée de ses racines et de son élément structurel transcendant et métapolitique, l’Europe est privée de son système immunitaire, et reste dépourvue de défenses efficaces face aux assauts des éléments anti-européens, qui par une stratégie globalisante ont fini par disséminer le poison d’un mensonge global aux sources nominalistes, mécanistes, économicistes et athéistes (p. 36). » L’auguste et ancestrale civilisation européenne se dissout dans un nouvel Occident qui, « bien avant un espace homogène géopolitique aux contours indéfinis, est avant tout réalité “ mentale ” planétaire, recouvrant des réseaux, des espaces, des cultures disparates, regroupant des sociétés diverses, organisées en cercles d’appartenance concentrique, ayant au centre un noyau dur qui alimente la périphérie : le modèle américain. Pour Raymond Abellio, le modèle californien constitue l’essence et l’épicentre de l’Occident, ouest extrême, symbole d’une civilisation crépusculaire et vieillissante, où la lumière déclinante du jour fait place progressivement à l’obscurité de la nuit (pp. 80 – 81) ».

     

    Dans ce nouveau contexte occidental-mondial, il devient logique que « la démocratie parlementaire “ traditionnelle ” tend à être supplantée par le modèle de la polyarchie qui révèle l’existence d’une multitude de centres décisionnels du pouvoir politique, directement rattachés aux centrales et aux grands groupes économiques et financiers (pp. 20 – 21) », ce qui aboutit à la neutralisation, puis à l’éviction du politique pressentie par Carl Schmitt, d’autant que « la flibusterie transnationale brade les souverainetés politiques nationales débordées au niveau du repérage géographique par les nouvelles supra-souverainetés économiques (pp. 42 – 42) ». L’auteur insiste sur le fait que « nos sociétés modernes sont prisonnières du quintuple caducée du dieu global : internationalisme, intégration, individualisation, informatisation et infantilisation. Le globalisme finit de niveler culturellement et d’uniformiser politiquement et idéologiquement les peuples européens privés de leur identité et de leur faculté réactive (pp. 38 – 39) ». Pis, « l’ordre marchand global dominant utilise comme rouages les “ hommes moyens ”, réplique sérielle du dernier homme nietzschéen (p. 43) ».

     

    Toutefois, « la culture dominante de notre monde, souligne Vujic, ne s’effondrera pas d’elle-même, et il ne suffit pas de guetter et d’attendre. L’alibi de l’inaction, du silence et de l’immobilité s’évanouit. L’homme, sans perspective claire de disparition, est placé devant la nécessité de continuer (p. 10) ». L’auteur « persiste à croire que les maux qui accablent l’Europe et les peuples européens d’aujourd’hui, ne viennent pas d’un ennemi externe, elles ne viennent pas des barbares eux-mêmes, car la crise morale, démographique, politique et civique actuelle n’est qu’un épiphénomène d’un mal intérieur plus insidieux et dévastateur : celui du fatalisme, de l’entropie, de l’inaction, de la vieillesse et de l’attentisme (p. 9) ». Cela ne doit pas empêcher les Européens sains d’affronter « l’occidentalo-américanisme culturel, qui s’appuie sur les puissances de l’argent, les forces mondialistes de nivellement et d’indifférenciation active, et la mentalité économiciste qui leur est sous-jacente (pp. 10 – 11) ». Mais le combat serait vain si on ne réfléchissait pas enfin à « la nécessité d’une contre-culture authentique et refondateur, qui serait en mesure de combler le vide laissé par les contre-cultures libertaires dites de “ gauche ” des années 60 à nos jours, récupérées par le système dominant (p. 6) ». Bien sûr, « le grand défi de cette résistance culturelle sera de maintenir à la fois la charge subversive contre-culturelle et de refonder un tissu social et culturel en rupture radicale avec le système, là où les valeurs contestataires et transgressives des années 60 ont été assimilées et récupérées par la postmodernité et le capitalisme néo-libéral (pp. 69 – 70) ».

     

    Retour aux communautés organiques réelles

     

    En fin connaisseur de l’histoire des activismes politiques, Jure George Vujic avertit que « toute forme de résistance qui s’institutionnalise, se consensualise perd inévitablement de sa vigueur et de sa force. Les leçons de la contre-culture de gauche récupérée et commercialisée par le système sont exactement les mêmes pour toute autre forme de contre-culture qui cédera à la propagande marchande (p. 146) ». En politique, le risque majeur se nomme technocratisation. « En tant que parfait produit du progrès technologique et de l’éthique scientifique, la technocratie échappe à toutes les catégories et qualifications politiques traditionnelles, car elle a la propriété de se rendre idéologiquement invisible, indolore et neutre. La technocratie représente le règne des spécialistes, qui usent d’institutions clefs, tel que le “ réservoir de pensée ”, en tant que gigantesque entreprise industrielle de brassage de cerveaux (p. 27). » Il exhorte au contraire à la restauration de l’imperium et de l’auctoritas, de la puissance et de la justice, de la primauté du politique et de la mission prioritaire de servir son peuple afin de favoriser l’indispensable enracinement et de redynamiser une salutaire autochtonie communautaire. En effet, « ce que redoute le système, c’est le groupe, la communauté d’idéaux et de valeurs vertébrantes et stabilisatrices, déterminées et structurées, la communauté de rupture radicale avec les fondements de la société contemporaine : le matérialisme et le financialisme oligarchique, la consommation et l’hyper-individualisme, valeurs que partagent aussi bien la gauche libérale que la droite conservatrice (p. 149) ». Il va de soi que « cette démarche communautaire sous-entend bien entendu le réaménagement culturel de l’Europe dans le cadre d’un ensemble organique coordonnant une pluralité de communautés charnelles autogérées, respectueux de l’hétérogénéité sociale culturelle et ethnique. Néanmoins, cette réaction contre les structures politiques administratives verticales et centralisées ne doit pas ignorer la dynamique propre des forces productives qui nécessitent l’organisation, la rationalisation et la planification dans de grandes unités et de vastes espaces (p. 161) ».

     

    Vujic estime que plutôt espérer dans le néo-eurasisme, « il est plus important aujourd’hui, dans le vaste marasme spirituel et moral du néolibéralisme capitaliste triomphant, que les peuples européens se réapproprient la notion de “ sens ” national et européen, un impératif téléologique de refondation, à la fois communautaire, social, culturel, politique et économique (pp. 94 – 95) ». « La refondation culturelle, ajoute-t-il, supposera de renouer avec une authentique vision radicalement anti-progressiste de l’histoire (p. 129). » Or, « l’histoire, pour nous, n’est que le prétexte pour l’affirmation et la réalisation des êtres d’exception, qui ne demandent que la fidélité et un honneur froid, par pure nécessité, et non pas par gloire (p. 131) ». Audacieux pronostic anticonformiste !

     

    Pour Jure George Vujic, « être non conformiste de nos jours, ce serait refuser un certain ordre naturel des choses qui constitue le fondement de la pensée dominante, et autour duquel s’articule l’ordre public qui lui-même se confond avec la vérité officielle. À l’inverse, il s’agit de proclamer la pluralité générale des productions humaines, des mœurs, des idéaux, des règles morales, des tendances esthétiques, comme autant de valeurs et de formes humaines (pp. 104 – 105) ». Ce non conformisme intrinsèque exige aussi que l’État organique identitaire – populaire, continental ou non, restauré ne soit ni Big Brother, ni une marâtre maternante excessive, mais ce « lieu de la décision souveraine ainsi que force ordonnatrice (p. 110) ».

     

    Nous n’attendrons plus les barbares est un essai métapolitique majeur ainsi qu’un appel vibrant au soulèvement intellectuel contre la « Mégamachine » occidentale mondialiste. Cet ouvrage demeure une redoutable arme de destruction ciblée et les éditions Kontre Kulture un efficace état-major qui sait saper les bases du Désordre établi.

     

    Georges Feltin-Tracol

     

    • Jure George Vujic, Nous n’attendrons plus les barbares. Culture et Résistance au XXIe siècle, Kontre Kulture, Saint-Denis, 2015, 173 p., 13 €.

    http://www.europemaxima.com/

  • « Les esclaves heureux de la liberté : Traité contemporain de dissidence » de Javier R. Portella

    Javier Portella est un écrivain espagnol de grande race. Il vient de traduire lui-même en français son dernier livre : Les esclaves heureux de la liberté . Un essai à la fois poétique et philosophique. L’auteur y dénonce la laideur comme trait marquant de notre époque. Une laideur qui est la conséquence de la perte du sens dans les sociétés post-modernes. René Malherbes présente ici ce livre qualifié de « bombe atomique philosophique » par Dominique Venner. Mais Polémia recommande à ses lecteurs d’aller plus loin. Et de se plonger directement dans l’ouvrage et de suivre le cours tumultueux de ce torrent aux eaux vives, de ce canyon aux eaux émeraude et aux parois écarlates.

    Qui sont les esclaves heureux de la liberté ? Ne les connaissez-vous pas ? Ils sont pourtant nombreux, ils courent les rues, ils encombrent tout : ce sont les hommes et les femmes de notre temps. Mais sont-ils donc… libres ou assujettis ? Et s’ils étaient peut-être les deux en même temps ? Et s’ils étaient l’un à cause justement de l’autre ?

    Beauté-laideur et liberté-assujettissement

    C’est bien ce que pense Javier R. Portella, dont l’essai Les esclaves heureux de la liberté, publié il y a un an en Espagne avec un succès étonnant, vient de paraître aux Éditions David Reinharc. Dominique Venner l’a qualifié d’un « cri dans notre nuit. Une bombe atomique philosophique, sans le jargon des philosophes. Personne n’a jamais écrit quelque chose d’aussi fort et d’aussi vrai sur notre époque (pourquoi du laid à la place de la beauté ?) ».

    Mais quel est donc l’enjeu du livre ? Est-ce la beauté-laideur ou la liberté-assujettissement ? Lequel des deux couples constitue-t-il la marque véritable de notre temps ? Tous les deux, évidemment ! Sous le couvert d’une grande liberté, notre époque est celle d’un grand assujettissement (à la matière, à la technique, au travail, à l’argent…), cela on le savait déjà. Bien des auteurs l’ont dit et répété d’une façon ou d’une autre. Nietzsche, Heidegger, Jünger, Sorel, Péguy : voilà autant de noms qui le prouvent … auxquels il faudrait ajouter un nombre croissant d’auteurs contemporains.

    La laideur, trait marquant de notre époque

    La grande nouveauté de ce livre, « la bombe atomique » dont parlait Venner, ce n’est donc pas là qu’elle éclate. Cherchons ailleurs. Tournons notre regard vers la laideur ; cette laideur qui, dépassant de loin toute considération esthétique, est envisagée ici comme le grand trait marquant de notre époque. Double enracinement du laid parmi nous : dans notre environnement le plus immédiat (campagnes, villes, maisons, bureaux, vêtements…) et dans la destruction de l’art accomplie par la seule époque ayant osé placer la laideur et l’insignifiance là même où, depuis les cavernes du Paléolithique, la beauté et la signifiance ont toujours régné. (Autre chose est que nos musées – ces « cimetières », aussi nécessaires que morts – restent remplis de belles œuvres du passé.)

    Or ce n’est pas du tout par « défaillance esthétique », prétend le philosophe espagnol, qu’une telle catastrophe se produit. Si nous en sommes là, ce n’est pas par « manque de goût » : c’est par « manque de sens », par défaillance quant au sens et à la signification des choses. Le règne de la laideur n’est pas la cause véritable de nos maux. Il n’en est que le symptôme sans doute le plus voyant. Le problème, autrement dit, n’est nullement esthétique. Il est ontologique : c’est l’être même qui, s’affaissant sous nos pieds, entraîne la victoire du non-sens et de la laideur.

    L’être : le fait que les choses soient, qu’elles se tiennent là, rayonnantes de sens… Ce qui s’effondre, ce n’est pas rien, on le voit ! C’est l’essentiel ! Mais pourquoi donc le fondement, le sens profond des choses, s’enfonce-t-il sous nos pas ? Pourquoi le monde n’est-il plus le sol ferme et assuré sur lequel les hommes avaient toujours marché ? Toujours : aussi bien lorsque Dieu et la Tradition étaient le socle qui soutenait le monde que lorsque la Raison et le Progrès ont essayé, au début de la modernité, d’en devenir les piliers.

    Le mystère instituant de l’être

    Pourquoi le Grand Pilier s’effondre-t-il aujourd’hui ? Parce que tout Grand Pilier est un leurre ! répond Portella. Un leurre probablement nécessaire, mais leurre quand-même. En réalité, il n’y a jamais eu de véritable pilier – seulement son illusion. Si le grand fondement s’abîme, c’est parce que le monde se tient et s’est toujours tenu sur un abîme – mais ce n’est que l’homme d’aujourd’hui qui peut en faire vraiment l’épreuve.

    Il la fait, il aperçoit l’abîme – « le mystère instituant de l’être », l’appelle Portella – à partir de l’instant où, Dieu étant mort, la Raison humaine se découvre impuissante à tenir la place désormais vide. C’est alors que l’homme moderne – postmoderne, plus exactement – éprouve le grand ébranlement : celui des choses qui sont sans raison ni pourquoi ; celui du temps qui court, de l’histoire qui change sans but ni sens ; celui, en somme, du mystère – mais mystère foisonnant, éclatant, « instituant » – par lequel les choses sont, le monde est, et nous sommes : voués à une vie qui n’existerait jamais sans la mort.

    Mais voilà que, s’il en est bien ainsi, les conséquences qui en découlent sont énormes. C’est là qu’éclate la véritable « bombe atomique » de ces pages. Car alors ce n’est ni par bêtise ni par méchanceté (ou non seulement à cause d’elles) que nous tombons dans l’absurdité et le non-sens, pataugeons dans la laideur, sombrons dans l’assujettissement à la matière et à ses objets. Ce sont là les défenses – misérables, certes – par lesquelles les esclaves heureux de notre temps essayent de camoufler l’abîme qu’ils viennent d’entrevoir.

    Ils l’entrevoient… mais ils n’en veulent pas, ils le fuient. Ils sont incapables d’embrasser ce que Portella appelle « le grand mystère instituant, aussi sombre qu’éclatant, du monde », ce noyau de sens qui, n’étant redevable de nul calcul, raison ou explication, exige de nous la force et la vaillance les plus extrêmes. Celles qui sont indispensables quand il n’y a plus de terre ferme sur laquelle marcher ni de crampons auxquels s’agripper.

    Il faudrait la plus grande force… et ce sont pourtant la faiblesse, la mollesse, la veule-rie les plus extrêmes qui marquent les hommes confrontés à une telle exigence. La catastrophe – même si elle porte en son sein la possibilité de son revirement – devient alors inévitable.

    Les couples paradoxaux

    Tel est le thème central du livre. A partir de là, mille questions foisonnent, qui portent sur ce monde contradictoire, paradoxal, qu’est le nôtre. Il est tellement paradoxal qu’il connaît la liberté de la pensée autant que l’inanité de la pensée ; la mort de Dieu autant que le besoin du « dieu qui seul, disait Heidegger, peut nous sauver » ; le grand savoir apporté par la science autant que le non-savoir dans lequel elle nous plonge ; le règne du plus grand bien-être jamais connu autant que l’enfer du plus grand « mal-être » spirituel jamais éprouvé – la mort de l’art, entre autres, en découle.

    Tout le livre – tout notre monde – est tissé par de tels couples paradoxaux. Comment se déploient, comment s’articulent-ils ? Nous conduisent-ils au plus grand désespoir, ou nous est-il permis d’entrevoir des lueurs d’espoir parmi tant d’oppositions et d’entrelacements contradictoires ?

    Là où est le risque qui sauve

    Laissons au lecteur la possibilité de découvrir par lui-même les réponses qui fusent à travers ces pages magnifiques, écrites, c’est encore Dominique Venner qui le souligne, « avec beaucoup de poésie, de l’humour et un vrai talent littéraire ». Qu’on ne s’attende, pourtant, à trouver dans ce livre, comme le dit Bruno de Cessole, qui en a écrit la préface, « aucun catalogue de recettes à la manière des programmes politiques et de leurs promesses mensongères ». Ce serait bien difficile, en effet, de trouver un tel catalogue dans un livre qui, « à l’exemple d’Ulysse, nous incite à quitter, poursuit Cessole, la sécurité trompeuse des ports pour nous aventurer en haute mer. Là où est le risque qui sauve ».

    René Malherbes

    Javier R Portella, Les esclaves heureux de la liberté : traité contemporain de dissidence, préface de Bruno de Cessolle, aux éditions David Reinharc, 2012, 310 pages, 23 €

    A lire aussi de Javier.R.Portella :

    Lors des funérailles d’Otto de Habsbourg, le dernier héritier de l’Empire – Seuls le rite et l’histoire vainquent la mort 
    Autour de L’Elégance du hérisson
    « The Artist » : lorsque le cinéma se libère de la technique
    La seule certitude avec Obama : rien de fondamental ne changera

    A lire aussi sur l’art :

    Les reliques barbares vont-elles terrasser les arts conceptuels ?
    L’art contemporain et la titrisation du néant
    L’art (?) idéologique contemporain : inhumain, désincarné et abstrait 
    Icônes de la barbarie ou de la nouvelle religion ?

    http://www.polemia.com/les-esclaves-heureux-de-la-liberte-traite-contemporain-de-dissidence-de-javier-r-portella/

  • Habiter pleinement, voilà tout ce que l’on peut opposer au paradigme du gouvernement

    Lorsque la répression la plus aveugle s’abat sur nous, gardons-nous donc d’y voir la preuve enfin établie de notre radicalité. Ne croyons pas que l’on cherche à nous détruire. Partons plutôt de l’hypothèse que l’on cherche à nous produire. A nous produire en tant que sujet politique, en tant qu’ « anarchistes », en tant que « Black Bloc », en tant qu’ « antisystèmes », à nous extraire de la population générique en nous fichant une identité politique. Quand la répression nous frappe, commençons par ne pas nous prendre pour nous-mêmes, dissolvons le sujet-terroriste fantasmatique que les théoriciens de la contre-insurrection se donnent tant de mal à imiter ; sujet dont l’exposition sert surtout à produire par contrecoup la « population » – la population amas apathique et apolitique, masse immature bonne tout juste à être gouvernée, à satisfaire ses cris du ventre et ses rêves de consommation. 
         Les révolutionnaires n’ont pas à convertir la « population » depuis l’extériorité creuse d’on ne sait quel « projet de société ». Ils doivent plutôt partir de leur propre présence, des lieux qu’ils habitent, des territoires qui leur sont familiers, des liens qui les unissent à ce qui se trame autour d’eux. C’est de la vie qu’émanent l’identification de l’ennemi, les stratégies et les tactiques efficaces, et non d’une profession de foi préalable. La logique de l’accroissement de puissance, voilà tout ce que l’on peut opposer à celle de la prise du pouvoir. Habiter pleinement, voilà tout ce que l’on peut opposer au paradigme du gouvernement. On peut se jeter sur l’appareil d’Etat ; si le terrain gagné n’est pas immédiatement rempli d’une vie nouvelle, le gouvernement finira par s’en ressaisir. Raul Zibechi écrit au sujet de l’insurrection aymara d’El Alto en Bolivie en 2003 : « Des actions de cette envergure ne pourraient être menées sans l’existence d’un réseau dense de relations entre les personnes, relations qui sont elles-mêmes des formes d’organisation. Le problème est que nous sommes pas disposés à considérer que les relations de voisinage, d’amitié, de camaraderie, de famille, qui se forgent dans la vie quotidienne, sont des organisations au même niveau que le syndicat, le parti et même l’Etat. [...] Dans la culture occidentale, les relations créées par contrat, codifiées à travers les accords formels, sont souvent plus importants que les loyautés tissées par des liens affectifs. » Nous devons accorder aux détails les plus quotidiens, les plus infimes de notre vie commune le même soin que nous accordons à la révolution. Car l’insurrection est le déplacement sur un terrain offensif de cette organisation qui n’en est pas une, un saut qualitatif au sein de l’élément éthique, non la rupture enfin consommée avec le quotidien. Zibechi continue ainsi : « Les organes qui soutiennent le soulèvement sont les mêmes que ceux qui soutiennent la vie collective quotidienne (les assemblées de quartier dans les conseils de quartier d’El Alto). La rotation et l’obligation qui règlent la vie quotidienne règlent de la même façon le blocage des routes et des rues. » Ainsi se dissout la distinction stérile entre spontanéité pré-politique, irréfléchie, « spontanée » de l’existence et de l’autre une sphère politique, rationnelle, organisée. Qui a des rapports de merde ne peut mener qu’une politique de merde. 
         Cela ne signifie pas qu’il faille, pour conduire une offensive victorieuse, bannir entre nous toute disposition au conflit – au conflit, non à l’embrouille ou à la manigance. C’est en grande partie parce qu’elle n’a jamais empêché les différences de jouer en son sein – quitte à s’affronter ouvertement – que la résistance palestinienne a pu tenir la dragée haute à l’armée israélienne. Ici comme ailleurs, la fragmentation politique est tout autant le signe d’une indéniable vitalité éthique que le cauchemar des agences de renseignement chargées de cartographier, puis d’anéantir, la résistance. Un architecte israélien écrit ainsi : « Les méthodes de combat israéliennes et palestiniennes sont fondamentalement différentes. La résistance palestinienne est fragmentée en une multitude d’organisations, chacune étant dotée d’une branche armée plus ou moins indépendante – les brigades Ezzedine al-Qassam pour le Hamas, les brigades Saraya al-Qods pour le Djihad islamique, les brigades des martyrs d’al-Aqsa, la Force 17 et le Tanzim al-Fatah pour le Fatah. A quoi viennent s’ajouter les Comités de résistance populaire (CRP) indépendants et les membres supposés ou réels du Hezbollah et/ou d’Al-Qaïda. L’instabilité des rapports qu’entretiennent ces groupes, oscillant entre coopération, rivalités et conflits violents, rend leurs interactions d’autant plus difficiles à cerner et accroît du même coup leur capacité, leur efficacité et leur résilience collectives. La nature diffuse de la résistance palestinienne, dont les différentes organisations partagent savoirs, compétences et munitions – tantôt organisant des opérations conjointes, tantôt se livrant à une farouche concurrence –, limite considérablement l’effet des attaques menées par les forces d’occupation israéliennes. » Assumer le conflit interne lorsqu’il se présente de lui-même n’entrave en rien l’élaboration concrète d’une stratégie insurrectionnelle. C’est au contraire, pour un mouvement, la meilleure manière de rester vivant, de maintenir ouvertes les questions essentielles, d’opérer à temps les déplacements nécessaires. Mais si nous acceptons la guerre civile, y compris entre nous, ce n’est pas seulement parce que cela constitue en soi une bonne stratégie pour mettre en déroute les offensives impériales. C’est aussi et surtout parce qu’elle est compatible avec l’idée que nous nous faisons de la vie. En effet, si être révolutionnaire implique de s’attacher à certaines vérités, il découle de l’irréductible pluralité de celles-ci que notre parti ne connaîtra jamais une paisible unité. En matière d’organisation, il n’y a donc pas à choisir entre la paix fraternelle et la guerre fratricide. Il y a à choisir entre les formes d’affrontements internes qui renforcent les révolutions et celles qui les entravent. A la question « Votre idée du bonheur ? », Marx répondait : « Combattre. » 
         A la question, pourquoi vous battez-vous ?, nous répondons qu’il en va de notre idée du bonheur. 
    Comité invisible, A nos amis

  • Alfred Thayer Mahan, théoricien de la thalassocratie américaine

    Amiral, historien et professeur à l’US Naval Academy, Alfred Thayer Mahan est né le 27 septembre 1840 à West Point, où son père enseignait à l’Académie militaire. Il fréquente l’US Naval Academy d’Annapolis, sert l’Union pendant la Guerre de Sécession et entame une carrière de professeur d’histoire et de stratégie navales. De 1886 à 1889, il préside le Naval War College. De 1893 à 1895, il commande le croiseur Chicago dans les eaux européennes. Il sert à l'état-major de la marine pendant la guerre hispano-américaine de 1898. En 1902, il est nommé Président de l’American Historical Association. Il meurt à Quogue, dans l’État de New York, le 1erdécembre 1914. L'œuvre de Mahan démontre l'importance stratégique vitale des mers et des océans. Leur domination permet d’accéder à tous les pays de la planète, parce que la mer est res nullius, espace libre ouvert à tous, donc surtout à la flotte la plus puissante et la plus nombreuse. Le Sea Power, tel que le définit Mahan, n'est pas exclusivement le résultat d'une politique et d'une stratégie militaires mais aussi du commerce international qui s'insinue dans tous les pays du monde. Guerre et commerce constituent, aux yeux de Mahan, deux moyens d'obtenir ce que l'on désire : soit la puissance et toutes sortes d'autres avantages. Ses travaux ont eu un impact de premier ordre sur la politique navale de l'empereur allemand Guillaume II, qui affirmait « dévorer ses ouvrages ».

    ◘ The Influence of Sea Power upon History 1660-1783

    (L'influence de la puissance maritime sur l'histoire 1660-1783), 1890

    Examen général de l'histoire européenne et américaine, dans la perspective de la puissance maritime et de ses influences sur le cours de l'histoire. Pour Mahan, les historiens n'ont jamais approfondi cette perspective maritime car ils n'ont pas les connaissances navales pratiques nécessaires pour l'étayer assez solidement. La maîtrise de la mer décide du sort de la guerre : telle est la thèse principale de l'ouvrage. Les Romains contrôlaient la mer : ils ont battu Hannibal. L'Angleterre contrôlait la mer : elle a vaincu Napoléon. L'examen de Mahan porte sur la période qui va de 1660 à 1783, ère de la marine à voile. Outre son analyse historique extrêmement fouillée, Mahan nous énumère les éléments à garder à l'esprit quand on analyse le rapport entre la puissance politique et la puissance maritime. Ces éléments sont les suivants :

    • 1) la mer est à la fois res nullius et territoire commun à toute l'humanité ;
    • 2) le transport par mer est plus rapide et moins onéreux que le transport par terre ;
    • 3) les marines protègent le commerce; 4) le commerce dépend de ports maritimes sûrs ;
    • 5) les colonies sont des postes avancés qui doivent être protégés par la flotte ;
    • 6) la puissance maritime implique une production suffisante pour financer des chantiers navals et pour organiser des colonies ;
    • 7) les conditions générales qui déterminent la puissance maritime sont la position géographique du territoire métropolitain, la géographie physique de ce territoire, l'étendue du territoire, le nombre de la population, le caractère national, le caractère du gouvernement et la politique qu'il suit (politiques qui, dans l'histoire, ont été fort différentes en Angleterre, en Hollande et en France).


    Après avoir passé en revue l'histoire maritimes des pays européens, Mahan constate la faiblesse des États-Unis sur mer. Une faiblesse qui est due à la priorité que les gouvernements américains successifs ont accordé au développement intérieur du pays. Les États-Unis, faibles sur les océans, risquent de subir un blocus. C'est la raison pour laquelle il faut développer une flotte. Telle a été l'ambition de Mahan quand il militait dans les cercles navals américains.

    ◘ The Influence of Sea Power upon the French Revolution and Empire, 1793-1812

    (L'influence de la puissance maritime sur la Révolution française et l'Empire français, 1793-1812), 2 vol., 1892

    Ce livre d'histoire maritime est la succession du précédent. Il montre comment l'Angleterre, en armant sa marine, a fini par triompher de la France. En 1792, l’Angleterre n'est pas du tout prête à faire la guerre ni sur terre ni sur mer. En France, les révolutionnaires souhaitent s'allier à l’Angleterre qu'ils jugent démocratique et éclairée. Mais, explique Mahan, cet engouement des révolutionnaires français ne trouvait pas d'écho auprès des Anglais, car la conception que se faisaient ces derniers de la liberté était radicalement différente. Pour Mahan, conservateur de tradition anglo-saxonne, l’Angleterre respecte ses traditions et pratique la politique avec calme. Les révolutionnaires français, eux, détruisent toutes les traditions et se livrent à tous les excès. La rupture, explique le stratège Mahan, survient quand la République annexe les Pays-Bas autrichiens, s’emparent d’Anvers et réouvrent l’Escaut. La France révolutionnaire a touché aux intérêts de l'Angleterre aux Pays-Bas.

    Le blocus continental, décrété plus tard par Napoléon, ne ruine pas le commerce anglais. Car en 1795, la France avait abandonné toute tentative de contrôler les océans. Dans son ouvrage, Mahan analyse minutieusement la politique de Pitt, premier instigateur génial des pratiques et stratégies de la thalassocratie britannique.

    ► Robert Steuckers, Vouloir n°137/141, 1997.

    http://www.archiveseroe.eu/mahan-a117737864