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culture et histoire - Page 1984

  • Paul Déroulède (1846-1914)

    Paul Déroulède, homme politique et poète sous la IIIe République, fondateur et chef de la Ligue des patriotes, est aujourd’hui oublié, y compris dans les milieux patriotes, alors qu’il fut une figure emblématique du nationalisme français jusqu’à sa mort en 1914. La mémoire a oublié ce « premier nationalisme » auquel il se rattache pour le second incarné par Charles Maurras et Maurice Barrès qui se développa dans les années 1890. Pourtant, malgré ses contradictions, son intransigeance et une obstination parfois incompréhensible dans ses erreurs, Déroulède fut un personnage hardi, sincère, opiniâtre mais sans haine. Au-delà de la thématique de la Revanche tombée en désuétude, son courage et sa ténacité qu’il a incarné dans son Quand même ! peuvent interpeller.

    I. Le parcours

    Paul Déroulède naît à Paris le 2 septembre 1846, fils d’un père juriste et catholique convaincu. Le cousin du futur fondateur de la Ligue des patriotes est Ludovic Trarieux, futur fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme (1898) ! Après une scolarité passable, il obtient son baccalauréat en lettres en 1863. Son père le pousse à l’inscrire à l’Ecole de Droit et il y obtient péniblement sa licence en 1868 et n’aura jamais un seul client au barreau. Il déteste l’Empire et se décrit alors comme pacifiste, antimilitariste, humanitariste voire internationaliste. La guerre de 1870 va le bouleverser.

     

    Déroulède devient soldat quand il apprend la défaite de Reichshoffen. Le 1er septembre 1870, il reçoit son baptême du feu à la bataille de Bazeilles, avec son frère André. Ce dernier reçoit une balle prussienne et se trouve gravement blessé. En allant secourir son frère, il est fait prisonnier par les Prussiens et envoyé à Breslau. Evadé de sa prison déguisé en juif polonais, il rentre en France et repart très vite au combat en sous-lieutenant de tirailleurs algériens (les « turcos »). A leur tête, il s’illustre par un fait d’armes à Montbéliard qui lui vaudra la légion d’honneur. Quand, à Marseille, il apprend le soulèvement des Parisiens, il s’engage sans hésitation du côté des Versaillais et participe à la Semaine Sanglante pour mater la Commune, où il faillit perdre un bras sur une barricade. Ayant horreur de l’anarchie, il n’exprimera jamais le moindre regret pour cet épisode qui lui sera reproché au cours de sa carrière politique.

    La guerre semble l’avoir converti au patriotisme. Dans ses souvenirs, il rapporte que le 27 ou le 28 juillet 1870, il croise, près de la Croix-de-Berny, un vieux paysan dont le fils est soldat et qui lui demande quand les troupes partiront. Déroulède répond qu’il n’en sait rien. « Le regard de mépris que me lança cet homme entra dans mes yeux comme un éclair. [...] Je sentis que je venais de manquer à la solidarité qui m’unissait, avant tout et malgré tout, aux hommes de mon pays [...] La cruauté de ma réponse se révéla à moi dans toute sa vilenie. » Après la paix, il n’a qu’une idée en tête : la Revanche. Il reste dans l’armée jusqu’à sa démission en 1874, alors handicapé par un accident de cheval.

    Chants du soldat - Déroulède

    Il publie les Chants du soldat en 1872, grand succès (plus de 100.000 exemplaires vendus) dont le Clairon reste le poème le plus connu. Les Nouveaux Chants du soldat (1875), l’Hetman (pièce de théâtre, 1877) et Marches et Sonneries (1881) et La Moabite (pièce de théâtre la même année) connaissent un certain succès mais qui s’essouffle et non comparable aux Chants. Ses pièces de théâtre sont l’occasion d’exprimer ses idées politiques. Il fonde sa Ligue des patriotes en 1882, expliquant qu’il faut agir contre « le flot montant des doctrines cosmopolites, qui désagrègent les Etats » (1885), et dont le journal Le Drapeau devient le moniteur officiel (Maurice Barrès en sera un des éphémères directeurs en 1901). Il regroupe républicains, bonapartistes et même royalistes. Sur le journal figure la devise, répétée jusqu’en 1914 :

    « Républicain, bonapartiste, légitimiste, orléaniste, ce ne sont là chez nous que des prénoms. C’est Patriote qui est le nom de famille. »

    Jusqu’à sa mort, il dirigera sa Ligue d’une main de fer, jaloux de son autorité et peu enclin aux concessions. Purges et démissions forcées se succéderont pour les membres s’éloignant trop de la ligne déroulédienne. Ainsi, attaché personnellement à l’amitié anglaise, il purge en 1903 la Ligue des éléments « anglophobes » à l’occasion de la venue à Paris d’Edouard VII (l’Entente cordiale devient alors un dogme officiel de la Ligue).

    Déroulède voue un culte à Gambetta et se réclamera toujours d’un gambettisme idéalisé. A l’inverse, il entretient une haine féroce à l’égard de Jules Ferry qui le remplace. S’il se montre favorable aux lois scolaires, il l’attaque durement sur sa politique coloniale, l’accusant de répandre le sang français inutilement dans des expéditions lointaines alors que la priorité est la récupération de l’Alsace-Moselle. En 1882, Déroulède lui lance sa célèbre réplique :

    « J’ai perdu deux enfants et vous m’offrez vingt domestiques. »

    A partir de 1888, il se range clairement derrière le général Boulanger « porte-drapeau du parti national ». « Je bois à celui qui nous délivrera des chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants [...] à celui qui nous délivrera de ceux qui se soumettent humblement aux altières exigences de l’étranger provocateur, après avoir prodigué le plus pur sang français en expéditions lointaines. » (toast du 9 février 1889). La Ligue a alors à ce moment 25.000 à 40.000 membres dont le dixième est militant (le Drapeau revendique plus de 100.000 membres, chiffre totalement bidonné). Plus grand soutien à Boulanger en terme d’effectifs, la Ligue tente de noyauter les comités boulangistes sans grand succès. Déroulède est élu député de la Charente en 1889 (jusqu’en 1893) et sera à nouveau député de 1898 à 1901. La mémoire a surtout gardé comme souvenir de son premier mandat son duel au pistolet contre Clemenceau, attaqué à la Chambre sur le scandale du Panama (six balles échangées le 22 décembre 1892 sans conséquence). Après les déconvenues de Boulanger (fuite en Belgique le 1er avril 1889, échec aux élections d’automne) et son suicide (1891), Déroulède tente en vain de rassembler l’armée battue sous sa bannière. Malgré ses échecs, il garde espoir quand même !

    Déroulède
    Déroulède et sa devise personnelle.

    Les années 1890 sont marquées par le retour à la poésie et aux pièces de théâtre : Les Chants du paysan en 1894, Messire Du Guesclin en 1895, La Mort de Hoche en 1897 et La Plus Belle Fille du monde en 1897. Lorsqu’éclate l’affaire Dreyfus, il se range parmi les antidreyfusards même s’il doute fortement en privé de la culpabilité de Dreyfus ; ce qu’il ne supporte pas sont les attaques contre l’armée. Déroulède n’est pas antisémite : il est l’une des rares grandes figures a avoir condamné sans ambiguïté La France juive d’Edouard Drumont lors de sa parution ; il déclare en 1890 que « L’antisémitisme est la honte de notre siècle ». De ce fait, il supporte mal la mainmise des antisémites sur le mouvement anti-dreyfusard et est décontenancé par la nouvelle génération de la Ligue qui crie « A bas les juifs ! ». S’il trouve l’influence des juifs trop forte en France (il parle plusieurs fois de les remettre à leur juste place), il comprend mal les motivations de l’antisémitisme et lorsqu’il s’exprime sur ce sujet, il n’y voit qu’une résurgence des guerres de religion.

    A la fin des années 1890, constatant que toutes les voies pour imposer ses idées s’avèrent être des impasses, Déroulède songe au coup d’Etat. Lorsque, à Nice, il apprend la mort de Félix Faure (16 février 1899), il rentre immédiatement à Paris dont l’atmosphère est agitée. Pensant que le peuple de Paris est avec lui (le nouveau président Loubet est hué), il approche plusieurs généraux : beaucoup lui assurent qu’ils suivront mais aucun ne veut marcher en tête, sauf un : Pellieux. Le 23 février, selon le plan prévu, Pellieux devait passer place de la Nation avec sa troupe tandis que Déroulède devait l’attendre avec ses ligueurs puis marcher sur l’Elysée. Les événements ne se passent pas comme prévu : les ligueurs sont en trop petit nombre (environ 500) et Pellieux se défile au dernier moment. C’est le général Roget qui se présente (un des conjurés mais ne voulant pas prendre la tête du coup d’Etat), rentrant à la caserne avec ses hommes. Déroulède s’élance quand même, attrape la bride du cheval du général et lui lance :

    « Mon général, sauvez la France ! Vive la République ! A l’Elysée ! A l’Elysée ! »

    Roget est inflexible et rentre à la caserne… avec Déroulède. Le coup de Déroulède paraît grotesque (une « subite hallucination » pour La République française, une « rêverie de poète » pour Les Débats). Déroulède, lors de son procès, clame que s’il est acquitté il recommencera : il est acquitté et tente de recommencer. Le nouveau plan est plus élaboré mais la police découvre le coup en préparation. Cette fois, la Haute Cour le bannit du territoire pour dix ans (4 janvier 1900).

    duel Jaurès Déroulède
    Le Petit Journal, supplément illustré
    du 18/12/1904.

    Il s’exile en Espagne, à Saint-Sébastien, localité qui devient un lieu de pèlerinage pour les nationalistes. Depuis sa maison d’Espagne, Déroulède continue à diriger la Ligue par le biais de son lieutenant Galli. Il n’est autorisé à rentrer provisoirement en France (pour 24h) par le gouvernement que pour un duel face à Jean Jaurès qui devient la principale cible de la Ligue (l’Espagne ne voulant pas d’un tel duel sur son territoire). L’Humanité avait égratigné un hommage rendu à Jeanne d’Arc par la Ligue dans un article intitulé « La Bataille des Pyramides » (28 novembre 1904). Deux balles sont échangées à 25 pas le 6 décembre au matin, cela sans conséquence, devant une foule curieuse.

    Il rentre en 1905 en France à la faveur d’une amnistie votée par l’Assemblée. Suite à son échec aux législatives de 1906 en Charente, il renonce à la carrière politique et refuse de se présenter à l’Académie française en 1908 malgré l’insistance de Maurice Barrès. Lors des dernières années, la politique intérieure est délaissée pour la politique extérieure : l’Alsace et la Moselle reviennent au premier plan. Déroulède s’en prend surtout au pacifisme, à l’antimilitarisme, à l’internationalisme portés par ceux qu’il appelle les « émigrés de l’intérieur » coupables du « crime de lèse-patrie ».

    « les apostats de la France et les renégats de nos traditions ont inventé toute une série de paradoxes ayant pour but d’acheminer petit à petit la Nation vers l’indifférence pour la Patrie. [...] En voici deux des [formules les] plus répandues, des plus accréditées mais non pas des moins nuisibles : « Tous les peuples sont frères. Je suis un citoyen du monde. »
    J’ai déjà dit souvent, mais le répéterai mille et mille fois s’il le faut, que la fraternité des peuples n’a rien en soi à quoi je sois formellement contraire, à la condition que notre premier frère soit le frère français. Ce n’est qu’après avoir fait pour ce frère-là tout ce qui est « humainement » possible de faire que nous aurons le droit d’examiner ce qui pourra être fait « humanitairement » pour les autres. Belle conception de vouloir former les Etats-Unis d’Europe, alors qu’après quatorze siècles d’existence commune, nous ne sommes même pas capables chez nous d’organiser les Etats-Unis de France !
    L’évidente ineptie de l’idée suffit à faire douter de la bonne foi de ses prosélytes.
    Il en est de même pour la pompeuse déclaration de ces soi-disant citoyens du monde. Ils seraient bien embarrassés, je suppose, s’il leur fallait désigner l’emplacement de leur cité mondiale. car enfin, c’est la cité qui fait le citoyen et qu’est-ce qu’un citoyen sans cité sinon un sauvage ?
    [...]
    A vrai dire, l’effet de la propagande humanitaire commence à s’user. Aussi, la secte qui s’évertue à démilitariser et à décatholiciser les Français afin de les opprimer plus sûrement a eu recours à une autre maxime. Ils l’ont retrouvée toute faite dans les
    Rêveries d’un promeneur solitaire : « Heureux les peuples qui n’ont pas d’Histoire ! » [...] Ils savent pourtant bien, ces sophistiqueurs d’idées, ces professeurs d’oubli et d’abdication, que c’est à coups de sabre que la France s’est taillée sa place dans le monde et que c’est faute d’avoir tenu son épée assez aiguisée qu’elle a perdu deux de ses plus belles provinces et avec elles et en même temps qu’elles, une partie de cet apanage sacré sans lequel un peuple n’a plus sécurité ni fierté : l’Indépendance ! » (extrait du discours du 10 juin 1909)

    II. Le déroulédisme

    ● La république plébiscitaire

    Déroulède se veut profondément républicain : il est hors de question pour lui qu’une restauration monarchique ou impériale ait lieu. En revanche, il combat pour une autre république qu’il qualifie de plébiscitaire et qu’il oppose à la république parlementaire laquelle confisque la parole du peuple et est considérée comme source des maux de la France. Sa République idéale est centralisée, dispose d’un pouvoir exécutif fort et base sa légitimité sur le recours aux consultations populaires (référendums qu’il nomme plébiscites). Son vœu le plus cher est l’élection au suffrage universel du président de la République, lequel disposerait d’un mandat de cinq ans toujours renouvelable. Le Parlement est réduit à n’être qu’un organe de contrôle et n’empiéterait pas sur l’exécutif.

    L’épithète « plébiscitaire » met mal à l’aise ses propres alliés (sauf bonapartistes) qui le passent sous silence lors de leurs campagnes, y voyant un repoussoir idéologique (cela rappelle trop le Second Empire). Déroulède pourtant n’en démord pas, pensant qu’expliquer rationnellement ses idées suffira à les faire accepter. Il ne se résoudra qu’à plus ou moins abandonner la formule tardivement, après 1903, après les nombreuses pressions de ses amis.

    ● Questions économiques et sociales

    Déroulède n’a eu aucune formation économique, ses idées restent assez vagues et sont largement inspirées par Eugène Deloncle, l’un de ses éphémères lieutenants. Au niveau industriel, sa préférence va à la petite entreprise et à l’artisanat contre les grandes usines et manufactures. Il éprouve une grande méfiance vis-à-vis du monde des affaires et de la Bourse : « les hommes d’argent n’ont, pour la plupart, d’autre patrie que leur coffre-fort » (1907). Il condamne la lutte des classes (bien qu’il dise la comprendre) et se prononce en faveur d’une redistribution des richesses. Il vote systématiquement toutes les propositions de loi visant à réduire la durée du travail et à améliorer le sort des enfants dans l’usine ; il se montre favorable à l’accroissement du poids des syndicats ouvriers et soutient les grévistes. En 1890, il dépose une proposition visant à créer une caisse nationale des retraites et appuie l’année suivante le contre-projet Constans (« le progrès social […] je suis prêt à l’accepter même de M. Constans »). Au niveau fiscal, il reste extrêmement flou, se contentant de demander une réforme en 1885 dont il se garde de préciser le contenu (sauf la suppression des octrois). Sa seule originalité en la matière a été de se prononcer en faveur de l’impôt sur le revenu, impôt qu’il juge juste (instauré en 1914).

    Il se déclare protectionniste et met en avant cette thématique dans les années 1880. Il entend lutter contre la concurrence déloyale et la main d’oeuvre étrangère : « La première défense nationale à organiser est la défense du travail national contre les travailleurs étrangers ; la défense de l’industrie et du commerce français contre la concurrence et la contrefaçon étrangère, la défense des colonies françaises contre leur exploitation par des étrangers […]. L’heure est venue d’un égoïsme national. » (1883). Il vote la loi Méline en 1892, instaurant un tarif douanier protectionniste sur l’agriculture, et s’en déclarera satisfait.

    ● La religion et l’Etat

    Déroulède se montre modéré en matière religieuse. Personnellement, il se dit catholique mais n’est en réalité pas croyant (il est plutôt déiste). Ses ennemis l’accusent tout au long de sa carrière d’être clérical, accusation dont il se défend. Il renvoie dos à dos « le gouvernement des curés » et l’anticléricalisme, « cette guerre à Dieu qui n’est qu’une autre foi » (pièce La Moabite). En 1891, quand le député Camille Dreyfus réclame la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Déroulède prend la parole : « Je suis surpris qu’un débat semblable soit précisément ouvert devant vous non pas par un des 36 millions de catholiques mis en cause, mais bien par un des 500.000 ou 600.000 israélites ». Dreyfus proteste en se qualifiant de libre-penseur et Déroulède lui répond « Je proteste quand je vois que l’on veut déchristianiser la France pour la judaïser peut-être ! ». En 1905, il condamne fermement la Séparation mais reste à l’écart des manifestations contre les inventaires.

    Ses relations avec la franc-maçonnerie évoluent. Au cours des années 1880, les francs-maçons étaient nombreux à la Ligue des patriotes et le leader se montre plutôt bienveillant, les liens se distendent à partir du virage boulangiste et après 1900, Déroulède tient des propos durs vis-à-vis des loges sans afficher une hostilité de principe.

    ● Position par rapport à l’Allemagne

    La priorité de Déroulède est la récupération des territoires perdus dans la guerre de 1870. Dans ses discours, il parle rarement de l’Allemagne mais de la Prusse ; il se dit dépourvu de toute haine à l’égard des autres provinces germaniques et affirme qu’une fois l’Alsace-Moselle récupérée, pas un centimètre carré de territoire allemand ne sera pris. Le chef de la Ligue se défend d’aimer la guerre pour la guerre : « Je ne suis pas un monomane de la guerre, je sais trop ce qu’elle coûte aux individus, aux familles et aux Etats, je ne suis même pas un ennemi acharné de notre ennemi. » (1912).

    * * *

    A la fin de sa vie, Déroulède se retire à Langély où il rédige ses Feuilles de route (ses souvenirs) dont le premier volume paraît le 15 janvier 1907. Peu à peu, le chef de la Ligue se rapproche du pouvoir déporté à droite par l’accroissement du poids des socialistes : Clemenceau, ancien ennemi, finit par gagner son estime et il porte de grands espoirs en Poincaré. La Ligue des patriotes voit son poids s’affaiblir du fait de la modération de son chef, que certains de ses membres ne comprennent pas, et du fait de l’irrésistible ascension de l’Action française d’une part et de l’Action libérale d’autre part. Barrès déclare le 14 juillet 1913 que la Ligue est victorieuse puisqu’elle a « nationalisé » ses adversaires. Déroulède tombe malade en février 1913 (tachycardie, tension). A Champigny, le 7 décembre 1913, il prononce son dernier discours qui est un adieu à la Ligue et décède le 30 janvier 1914 avec la bénédiction papale. Le lendemain, lors des obsèques, les témoins parlent d’une foule extrêmement dense comparable à celle qui avait suivi les obsèques de Victor Hugo, et d’un silence total. De nombreuses personnalités suivent le cortège dont Millerand, Léon Daudet et Maurras. Six mois plus tard éclate la Revanche pour laquelle le chef de la Ligue avait tant combattu.

    Archives de la parole : Déroulède, fragment du panégyrique d’Henri Regnault puis poème « En avant ! ».

    Bibliographie :
    DÉROULÈDE Paul, Qui vive ? France ! « Quand même ! ». Notes et discours, 1883-1910, Paris, Bloud et Cie, 1910.
    JOLY Bertrand, Déroulède. L’inventeur du nationalisme, Paris, Perrin, 1998.

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  • Les décroissants : Être et ne plus avoir…

    Fatigués de la course au “toujours plus”, ils ont choisi de vivre mieux avec moins. Une nouvelle éthique de vie qu’ils mettent en actes au quotidien. Témoignages.

    Qu’on les baptise « décroissants », « créatifs culturels », « consomm’acteurs », que l’on range le mouvement dans un tiroir intitulé « simplicité volontaire » ou « downshifting », peu importe… Car la dynamique est bien là : de plus en plus de personnes, en Amérique du Nord comme en Europe, veulent cesser de se laisser déborder par une vie qui ne leur convient plus.

    Pour l’instant, impossible de chiffrer avec exactitude l’ampleur de la vague, mais des instituts d’études en marketing évoquent déjà une « tendance significative et en expansion (1) ». Aux États-Unis, environ 20 % de la population serait concernée, et plus de dix millions d’Européens auraient déjà modifié profondément leur manière de vivre. « On peut parler d’un étouffement des individus dans cette société dévorée par les objets et la technologie », souligne le psychanalyste Jean-Pierre Bigeault.

    Prise de conscience et passage à l’acte

    Surconsommation, course à la réussite sociale, ravages de la pollution et diminution des ressources… les décroissants font le même constat que beaucoup d’entre nous : leur vie ne tourne pas rond. Mais eux passent à l’acte. Une montée de conscience qu’explique la psychanalyste Luce Janin-Devillars : « Pour endiguer les ravages de la pollution, certains comprennent qu’il y a une noblesse à réparer ce qui peut l’être, à inverser la tendance du jetable pour préserver l’avenir des générations futures. »

    Une fois le processus du « désengagement » enclenché, la diminution des besoins matériels est remplacée, peu à peu, par une grande richesse intérieure. Un peu comme si l’espace « dégagé » laissait entrer une autre dimension, spirituelle, presque mystique. Il ne s’agit pas de renouer avec de vieilles traditions contemplatives religieuses, retiré du monde, à la recherche d’un dieu. Cette spiritualité-là, au contraire, va à la rencontre des humains, chacun se sentant partie intégrante d’un tout, et non plus maître arrogant de la planète.

    Luce Janin-Devillars en est persuadée : « L’éducation, la socialisation, le vivre avec les autres, le religieux au sens premier de religare, “relier”, sont là pour nous humaniser, nous conduire vers une créativité aussi propre que possible. » En tout cas, c’est ainsi que les décroissants que nous avons rencontrés cherchent un nouvel équilibre. Des fous ou des avant-gardistes ?

    Qui sont-ils ?

    Les « décroissants »

    Ils contestent la société de consommation, réduisent leur pollution, mangent bio. S’y retrouvent écologistes, altermondialistes, déçus de l’action politique… et bien d’autres, d’aucun bord en particulier.

    Les consom’acteurs

    Des « décroissants » particulièrement impliqués dans la consommation de produits équitables.

    Les downshifters (ou « désengagés »).

    L’expression existe aux États-Unis depuis 1986. Ils veulent ralentir dans tous les domaines, mais surtout dans le travail.

    Les slow food et les slow life

    Ils participent, de près ou de loin, au mouvement international, créé en Italie, qui promeut les « vrais » produits, la « vraie » nourriture, la convivialité, en opposition à la fast food et à la fast life.

    Et aussi…

    Le Mouvement de la simplicité volontaire lancé par Duane Elgin, essayiste canadien ; les No Logo, qui refusent le diktat des marques et de la publicité ; les Soho-Solos, qui travaillent seuls ou en toutes petites unités.

    Témoignages: “nos amis se fichaient de nous. Maintenant, ils nous envient

    Francis, 41 ans, marié, deux enfants. Lui et sa femme ont quitté Paris il y a quinze ans pour vivre en lisière de la forêt de Fontainebleau, dans une maison construite de ses mains.

    « On a longtemps vécu à Paris. On y a fait nos études aux Arts déco. En 1991, je me suis installé ici quatre jours par semaine, dans une cabane construite par mon grand-père, au milieu du jardin. Mes parents venaient de mourir d’un cancer, à peine âgés de 50 ans, à quatre ans d’intervalle. Les voir mourir comme ça… On ne pouvait plus envisager notre vie de la même façon. Passer son temps à travailler, comme eux, ne pas profiter de la nature, de la vie… Charlotte est venue me rejoindre. Tous nos amis se fichaient de nous !

    J’ai commencé à travailler le bois. Puis, après la naissance de nos filles, l’idée d’une maison en rondins s’est imposée : des matériaux naturels ne nécessitant aucune énergie, 100 % recyclables, une isolation naturelle parfaite. Je l’ai construite en deux ans. Ce choix correspond absolument à nos désirs de simplicité, d’harmonie, de protection de l’environnement. Nous élevons nos enfants dans cet esprit : respect de la nature, vie avec les saisons, pas de gaspillage…

    Je construis une cuve et un bassin de récupération de l’eau de pluie. On pratique beaucoup le voisinage : je te donne des tomates, tu me prêtes la main. Financièrement, ce n’est pas toujours facile. Charlotte est free-lance pour des magazines, je cultive des légumes… Mais on est tellement plus heureux ! Le plus marrant, c’est que nos amis qui nous prenaient pour des dingues nous envient et nous demandent des conseils pour en faire autant ! »
    Sans mes enfants, je serais prête à lâcher encore plus

    Laurence, 43 ans, mariée, trois enfants. Ex-architecte, elle a créé une boutique de design écologique et équitable en région parisienne.

    « Je suis de nature révoltée. Enfant, je voulais être avocate, chirurgien, sauver des vies. Je suis devenue architecte, pour créer de beaux endroits pour les gens. Mais la quarantaine arrivant, rien ne me convenait plus : ni notre mode de vie, ni mon boulot. Surtout, l’environnement me posait une grande question : qu’est-ce que nous allions laisser à nos enfants ? Tout ce gaspillage, ce déséquilibre…

    La mort de mes parents, à très peu de temps d’intervalle, m’a mise debout. J’ai compris qu’ils s’étaient épuisés à travailler. Il n’y avait plus de temps à perdre. Il nous a fallu deux ans pour concrétiser notre projet : vivre ailleurs, autrement, changer d’activité professionnelle.
    Le premier pas a été l’achat de notre espace au sein de ce que l’on appelle “l’usine”, à Ivry-sur-Seine, en région parisienne. Aujourd’hui, elle est devenue un lieu de vie en commun, où nous habitons à une quinzaine de familles, partageant le jardin, des objets, des repas…

    Ensuite, j’ai arrêté l’architecture et ouvert ma boutique de design écologique. On a revu nos dépenses à la baisse, on recycle, on bricole. Sans mes enfants, je serais prête à lâcher encore plus, y compris ma maison. A vivre de très peu. A renoncer vraiment à “l’avoir” pour laisser la place à “l’être”. On me dit souvent que mon magasin, c’est un truc de bobos, de privilégiés… je m’en fiche. Les comportements, les sociétés ont toujours changé grâce aux classes les plus favorisées. Tout le monde doit s’y mettre, on n’a plus le choix… »

    Nos ressources ont baissé de 25 %, et alors ?

    Robert, 40 ans, marié, trois enfants. Anglais, il a quitté son entreprise d’agroalimentaire pour s’installer dans le Gers et devenir consultant indépendant en marketing.

    « En 2001, nous avons décidé de quitter Bristol, en Angleterre, où je travaillais pour une entreprise d’agroalimentaire. Je voulais sortir de la vie d’entreprise dans laquelle j’évoluais depuis quinze ans, reprendre mon activité en main. Je ne supportais plus de vivre dans cet environnement de performance financière, de penser sans cesse au profit des actionnaires… Ma femme est française, nos enfants, bilingues, cela a facilité la décision.

    Ma femme a pu intégrer l’Éducation nationale comme professeur d’anglais. Et nous nous sommes installés à dix kilomètres d’Auch, le Sud-Ouest. Nos ressources ont baissé d’environ 25 %, et alors ? Nous avons tellement gagné en contrepartie : du temps pour les enfants, les amis, du plaisir… Je suis plus créatif. Je travaille pour moi, et surtout je maîtrise tout ce que je fais, de A à Z… Ce qui ne veut pas dire que je vois le monde de l’entreprise comme le grand méchant loup : je n’exclus pas d’y entrer de nouveau. Mais je pense qu’il faut envisager d’autres types de relation au travail.
    Les Soho-Solos (2) que je côtoie ici ont tous ce même désir de modifier les rapports avec l’entreprise. C’est un vrai mouvement qui s’amorce.
    »

    Je voulais travailler pour vivre et non l’inverse

    Marc, 40 ans, marié, deux enfants. Ancien cadre supérieur chez Elf-Aquitaine, il est aujourd’hui enseignant en éthique des affaires à Barcelone.

    « A ma sortie de Sup de Co, j’ai été engagé chez Elf- Aquitaine comme cadre supérieur dit “à haut potentiel”, très bien payé. Pourtant, il me manquait quelque chose…

    Je voulais m’enrichir intellectuellement, travailler pour vivre et non l’inverse. J’ai démissionné. En même temps, Sybille, ma femme, quittait son travail de directrice commerciale pour commencer un DEA en économie de l’environnement.

    J’ai alors repris des études à l’Institut européen des affaires. Nos ressources ont été divisées par deux mais, de nouveau, j’étais libre. A la fin de mon doctorat, j’ai choisi délibérément un poste moins prestigieux que d’autres, à l’université de Barcelone où j’enseigne l’éthique des affaires. Nous vivons très simplement, sans télévision ni radio, avec ce même désir d’être le plus possible en accord avec nous-mêmes, avec notre famille. Depuis quelque temps, j’ai entamé un nouveau processus : me détacher de “l’avoir”, de la reconnaissance sociale flatteuse, pour aller vers “l’être”.

    Aujourd’hui, j’essaie même de me détacher du “faire” pour aller encore plus vers “l’être”. Je quitte peu à peu le domaine de la compréhension intellectuelle pour me diriger vers une
    plus grande contemplation, une capacité à m’émerveiller de ce que je ne comprends pas, comme les émotions, ou simplement la beauté d’un paysage. Abandonner les “objectifs”, déverrouiller la porte, laisser entrer les “autres”. Auparavant, j’étais à la recherche du bonheur, maintenant, je suis davantage à la recherche de ma vie.
    »

    Notes

    1- Trends Research Institute (institut américain de recherche sur les tendances).

    2 – Le Soho-Solo est un programme européen destiné à faciliter l’installation des travailleurs indépendants dans les régions de l’Ouest de l’Europe. Site : www.soho-solo.com

    Psychologies

    http://fortune.fdesouche.com

  • Théorie du genre : Au cœur des sphères politique, culturelle, scientifique et médiatique, une idéologie à combattre fermement et par tous les moyens

    Comprendre la visée politique des philosophies du genre, par Alexis Aguettant*

    Aujourd’hui, les philosophies du genre gagnent du terrain. Les philosophies dominantes en la matière peuvent être définies comme des idéologies en ce qu’elles posent que l’être humain doit systématiquement revendiquer le droit de construire librement son identité, cela en raison, semble-t-il, du fondement même de la démocratie moderne : l’individu roi et souverain.

    Cette thèse se développe dans la recherche moderne de l’égalité et de la parité par la lutte contre toute forme d’exclusion et de discrimination, de la liberté des orientations sexuelles choisies et de la libération d’une hétérosexualité fabriquée par les hommes pour mieux exercer leur domination masculine. Tous ces concepts font partie des discours actuels sur le genre, mêlant considérations scientifiques, raisonnements philosophiques et politiques (1).

    Les 4 critères de la méthodologie des études de genre

    La méthodologie (2) des études de genre s’appuie sur quatre critères très orientés philosophiquement : « faire éclater les visions essentialistes », « prôner une approche relationnelle des sexes », « appréhender les relations sociales entre les sexes comme un rapport de pouvoir », « ne pas analyser les rapports de genre indépendamment des autres rapports de pouvoirs ». Ce dernier critère explique que les études de genre soient en relation avec les études sur le racisme, le colonialisme, l’antisémitisme, le sexisme, les discriminations au travail, etc.

    1. Faire éclater les visions essentialistes

    La première démarche des études sur le genre est donc de « faire éclater les visions essentialistes » de la différence des sexes. Une vision essentialiste consiste à attribuer aux femmes et aux hommes des caractéristiques immuables en fonction de leurs caractéristiques biologiques. Or effectivement, la psychologie, la sociologie semblent montrer qu’il n’y a pas de déterminisme à partir du biologique. Les caractéristiques homme-femme ne seraient donc pas immuables puisqu’elles peuvent changer selon les individus, les sociétés. Les sciences humaines et sociales questionnent les identités masculine et féminine, jusqu’à un certain point ce questionnement est légitime. Cependant il apparaît que nier les caractéristiques biologiques propres à chaque sexe pour asseoir une approche exclusivement culturelle de nos identités est un écueil à éviter. Écueil auquel n’échappent pas les pro-gender. [...]

    La suite sur NdF

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  • Albert Algoud parle de Charles Maurras


    Albert Algoud parle de Charles Maurras par viveleroi3


    Albert Algoud parle de Charles Maurras (2) par viveleroi3


    Albert Algoud parle de Charles Maurras (3) par viveleroi3

  • Florian Rouanet - Doctrine du Nationalisme français (à l'AFS)


    Florian Rouanet - Doctrine du Nationalisme... par Floriano75011

  • Chantal Delsol : "Une minuscule coterie mène en bateau tout un pays"

    Le Figaro Magazine - 12/01/2013
    Mariage homosexuel, droit à l'adoption pour les couples de même sexe, extension de la PMA aux lesbiennes, transformation de la parentalité et de la filiation. Quelles conséquences anthropologiques et culturelles pour toute notre société ? Réponse d'une philosophe *.
     Propos recueilllis par Jean Sévillia

    Le Figaro Magazine - En premier lieu, pouvez-vous nous rappeler le sens et le but du mariage civil...
    Chantal Delsol - Le mariage est une institution faite pour garantir et protéger ces manifestations de l'existence humaine que sont la procréation, l'accueil de l'enfant et l'éducation/transmission. Le but essentiel du mariage est la protection du faible, c'est-à-dire de l'enfant. Celui-ci a besoin pour grandir d'un milieu stable, d'où l'institution. Le mariage est un contrat tissé par les deux futurs parents autour de ce projet.
    L'expression « mariage pour tous » a été abandonnée dans le projet de loi, mais elle a été initialement utilisée par les promoteurs du mariage gay. En quoi est-elle contradictoire avec l'idée du mariage ?
    C'est contradictoire en raison de la définition même du mariage. Celui-ci n'est pas fait pour tous, mais pour ceux qui souhaitent fonder une famille. L'expression « mariage pour tous » est une divagation. Au départ elle signifie que les couples hétérosexuels ne sont pas les seuls à pouvoir se marier. Elle détourne le mariage de son but : on ne se marie plus pour protéger les futurs enfants du couple, mais parce que l'on s'aime. Tous ceux qui s'aiment pourraient donc se marier. Dans ce cas, on pourrait assister à toutes sortes de mariages étranges, dont ne voudraient pas même les partisans du texte : entre un père et sa fille, entre deux enfants, voire entre un humain et son animal de compagnie. Ce n'est pas sérieux.

    Que vaut le concept d'« égalité » brandi par les partisans du mariage homosexuel ?
    Nous voyons bien là que la passion de l'égalité engendre des âneries. Tout ne peut pas être donné à tous. Il y a des destinations aux choses, aux institutions, des projets spécifiques auxquels tous ne peuvent pas prétendre, simplement parce que nous sommes différents les uns des autres. Aujourd'hui la différence est devenue une discrimination, ce qui signifie que toute différence serait injuste : il suffit de voir le crétinisme profond qui s'exprime dans la Halde (Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité). Or l'homme est un être de relation, et il n'y a pas de relation du même au même : on n'entretient de complicité qu'avec la différence. Vouloir effacer toutes les aspérités, les bigarrures, les contrastes, c'est vouloir nous réduire à l'état d'éponges.

    Ouvrir le droit à l'adoption pour les couples homosexuels, ce serait un bouleversement anthropologique...
    D'une manière générale, je crains toujours d'abuser de l'idée de « nature ». On a prononcé tant d'exagérations à ce sujet que ce n'est plus guère crédible. Chaque fois qu'un changement social se produit, certains arguent que l'on va contre la « nature ». Certains textes du début du XXe siècle disaient que laisser les filles faire des études supérieures produirait des catastrophes, parce qu'elles ne sont pas faites pour cela. Comme la nature a bon dos ! Ne nous précipitons pas sur cet argument. Pourtant, dans le cas présent, la question est légitime. Où est la « nature », dira-t-on ? Regardons les deux projets de loi actuellement en route : celui sur l'euthanasie et celui sur le mariage gay. L'euthanasie a toujours existé partout, sauf dans les sociétés chrétiennes : partout on laissait mourir les enfants contrefaits et les vieillards trop fatigués ; là où l'infanticide a été interdit, comme sous Mao en Chine, c'était pour être « moderne », c'est-à-dire pour ressembler à l'Occident... Ce qui signifie que le projet de loi sur l'euthanasie n'est pas une rupture anthropologique, mais une rupture culturelle : un retour aux civilisations préchrétiennes. Tandis que pour le mariage gay, c'est autre chose. Aucune société n'a jamais mis en place une affaire pareille ! Nous ne trouvons des idées de ce genre - je dis bien des idées, jamais des réalisations - que chez certains esprits révoltés contre la société, à des périodes rares. Je citerais Diogène le Cynique, qui réclamait que l'on couche avec sa mère et que l'on mange son père, ou bien Sade et Shelley qui, après la saison révolutionnaire, exaltaient tout ce que l'époque considérait comme des perversions. Ces beaux esprits pouvaient amuser certains salons, mais aucune société n'aurait voulu légitimer ces comportements par des lois ! Car les sociétés savaient bien qu'il s'agissait là de subversion anthropologique, ou de nihilisme. Pour le mariage gay, il s'agit bien de cela ; mais pour la première fois, il y a tentative de réaliser ces délires.

    Les députés socialistes veulent aller plus loin que le projet présidentiel en imposant la PMA (procréation médicalement assistée) pour les couples de femmes. Quelles en seraient les conséquences ?
    C'est clairement une rupture anthropologique et une expression du nihilisme, au sens où l'on tord le cou à la filiation et à la transmission. On va faire croire à l'enfant qu'il a deux mères, alors qu'il est bien né, même grâce à la médecine, d'un père et d'une mère ! L'enfant sait quand on lui ment. Il a besoin de la vérité, et le souci de ses origines est primordial pour lui. Pourquoi a-t-on si peur de fabriquer des OGM et ne craint-on pas de fabriquer des enfants fous ? Les enfants me paraissent plus importants que les maïs... C'est ici qu'on n'a plus du tout envie de rire, mais de se mettre en colère : on ne joue pas avec les enfants ! Un enfant, ce n'est pas juste le fruit de mon envie, de mon désir, le jouet, qu'on fabrique comme ça et à qui on va raconter n'importe quoi. Un enfant, c'est sérieux, c'est une personne et à ce titre un seigneur, un roi, qui a droit à notre respect infini, et qui doit grandir alors que l'existence est truffée de difficultés. L'enfant n'est pas le produit de notre caprice, mais il n'est pas non plus le produit de notre révolte sociale : on ne le met pas au monde pour emmerder les hétéros ! Ça ne marche pas ainsi, la transmission de la vie et plus tard la transmission de la culture : c'est une oeuvre, un travail d'humilité et non de revanche ni de puissance... Je dois dire que la communauté homosexuelle ne manifeste pas l'esprit de sérieux requis. Dès qu'elle se montre, c'est dans l'esprit des bacchanales ! Je n'ai rien contre les bacchanales, mais que l'on ne mette pas d'enfants au milieu ! Tout le monde comprend cela.

    Si le droit de la PMA est modifié, une deuxième étape pourrait être la légalisation de la gestation pour autrui (les mères porteuses). C'est alors tout l'édifice de la filiation qui serait ébranlé...
    La gestation pour autrui n'est que la suite. Mais naturellement, c'est encore plus indigne parce qu'en plus on loue des ventres, ce qui n'est pas admissible. Qui gagnera ici : les homosexuels masculins qui exigeront de satisfaire leurs désirs, ou les homosexuelles qui s'indignent qu'on loue des ventres ?
    Toutes les religions représentées en France se sont prononcées contre le mariage homosexuel.

    L'expression de ce refus constitue-t-elle un viol de la laïcité ?
    Selon la définition française de la laïcité, oui ! Car la tradition française a tendance à penser que la laïcité, c'est la vie dans la neutralité absolue - c'est bien ce que dit notre ministre de l'Education quand il prépare pour l'école des cours de morale universelle, c'est-à-dire complètement exempte des particularités culturelles... Cela n'existe pas ! Les principes qui nous font vivre, et surtout les principes qui nous structurent et que nous n'inventons pas, sont tous ancrés dans des particularités : des morales religieuses ou non, des sagesses, des traditions locales ou nationales, des mythes civilisateurs, etc. Vouloir vivre dans le neutre ou l'universel, c'est se prendre pour des esprits désincarnés. En réalité, les principes des sociétés occidentales sont nourris aux racines du judéo-christianisme, et il est bien cohérent que ce soient les religions qui les rappellent, ces principes, puisqu'elles en sont pour ainsi dire les tabernacles.

    Mais il y a aussi des non-croyants, des citoyens votant à gauche et des homosexuels qui sont hostiles au projet gouvernemental...

    Naturellement ! Enormément de gens ! Et beaucoup d'homosexuels ! Pourquoi ? Mais parce que le nihilisme n'est pas un projet de société : il ne convient qu'à quelques bobos qui amusent la galerie cinq minutes, mais dont il est criminel de réaliser les projets (Diogène était le premier bobo de notre histoire, et les Athéniens disaient déjà, en regardant ses vêtements de SDF branché, qu'on « lui voyait la vanité par les trous », mais la société dans laquelle il vivait n'a jamais essayé de mettre en place ses élucubrations, elle n'était pas folle). En réalité, nous nous trouvons en face d'une minuscule coterie qui mène en bateau tout un pays : une gauche qui a peur de son ombre dès qu'on lui parle d'une inégalité, une droite qui a encore trop souvent peur de la gauche, et un Président falot. Cette minuscule coterie parvient à se faire entendre en se faisant plaindre (« nous sommes les seuls à n'avoir pas droit au mariage »), et dans une société où le héros, c'est la victime. Alors ça marche. Cependant, la plupart d'entre nous ne sont pas dupes de cette arnaque, et je suis sûre que beaucoup d'homosexuels ont honte : ils sont assez lucides pour comprendre que la très grande majorité de leurs collègues archiminoritaires n'ont aucune envie de se marier, que s'ils le font, ce sera par provocation, et que leur essentielle motivation est de subvertir des institutions qu'ils maudissent (si le mariage est partout, il n'est nulle part). Ce qui est bien clair dans l'un des slogans utilisé par des militants du « mariage pour tous » dans une manifestation : « Un(e) hétéro, une balle ; une famille, une rafale. » Non désavoué par les organisateurs, ce slogan traduit bien le nihilisme dont nous parlons. Le débat, ici, n'est pas entre croyants et non-croyants, entre gauche et droite, entre hétéros et homos, mais entre humanistes et nihilistes.

    « C'est une réforme de société et on peut même dire une réforme de civilisation », a affirmé Christiane Taubira. Cette réforme ne serait-elle pas plutôt une révolution ?
    Ce n'est pas une réforme de société, puisqu'elle vise à défaire cette société (par le bouleversement de la filiation) et non pas à la réformer. Ce n'est pas une réforme de civilisation, puisque aucune civilisation nouvelle ne peut sortir de là - cela n'a jamais existé nulle part. Je n'utiliserais pas le mot révolution, parce qu'une révolution vise au retour à un état précédent, soit historique (la révolution américaine), soit mythique (la révolution russe). Ici, aucune idéologie ne soutient ce projet. C'est juste une pantalonnade d'anarchistes pédants et tapageurs, et d'autant plus pédants et tapageurs qu'on a pris l'habitude de les prendre au sérieux.

    Si la manifestation des opposants au projet, le 13 janvier, est un énorme succès, quelle issue politique y aura-t-il pour François Hollande ? Le recours au référendum ?

    Dans ce cas, François Hollande pourrait faire voter la loi en précisant bien qu'il ne sera jamais question de PMA (ce qui signifie qu'il en sera question dans quelque chose comme deux ans). A priori, on n'imagine pas qu'il puisse retirer sa loi : il est trouillard ! Toutefois, il faut se souvenir de 1984 : personne n'espérait que François Mitterrand allait retirer sa loi, et pourtant... On peut donc espérer. De toute façon, nous ne pouvons pas laisser passer une monstruosité pareille sans nous exprimer clairement : nos descendants nous jugeront là-dessus, comme nous avons jugé nos anciens à leur attitude devant les totalitarismes. Aujourd'hui, la barbarie, c'est ça.
    Propos recueilllis par Jean Sévillia
     * Professeur de philosophie à l'université de Marne-la-Vallée, où elle dirige l'Institut Hannah Arendt, Chantal Delsol est membre de l'Institut. Dernier livre paru : L'Age du renoncement (Cerf).

    http://www.jeansevillia.com

  • Pour sortir de toutes les incohérences…

    Humeurs stratégiques
    Quand c'est urgent, il est déjà trop tard ! (Talleyrand)

    Citation invitée :  Quand ma bouche et mon bras sont en désaccord, je crois à mon bras. Sagesse chinoise

    INCOHÉRENCES

    Est-ce dû à la multiplication des circuits d'information où l'humeur de chacun et les humeurs de tous ("stratégiques" comprises) trouvent tant de résonances, est-ce un refuge de démocrates en mal d'imagination, est-ce, enfin, le fruit d'un sentiment d'abandon, allez donc savoir ? Pourtant, le moindre observateur, serait-il à peine attentif, peut constater que l'incohérence est devenu la caractéristique première de la plupart des expressions publiques ou privées.

    Si les unes prêtent à sourire, les autres à s'étonner, la plupart du temps, elles provoquent l'atterrement.
    Quelles que soient les circonstances, quels que soient les protagonistes, aucun âge, aucun sexe, aucun environnement même, ne sont épargnés.

    Du café du commerce (où il n'est plus question de refaire l'église et l'Etat devant son petit noir, une cigarette à la main) à la plus docte des assemblées, il semble qu'il y ait de la place où chacun, dans une même phrase, adore sans limites et brûle sans émois, le sujet et l'objet qui viennent d'être portés aux nues. Sans états d'âme, sans pudeurs, sans respect pour nous-mêmes, nous nous contredisons à loisir, si contents de nous-mêmes que notre inconséquence nous échappe.

    Ce pourrait n'être qu'un jeu, une manifestation collective d'une autodérision individuelle mais à y regarder de plus près, ne serait-ce pas une expression quasiment universelle d'un malaise profond ? Personne ne croit plus en personne, pas même en soi-même, tout est méfiance au point que le soleil brillant, il n'est perçu que comme le masque passager d'une tempête à l'explosion de laquelle nous sommes promis. Innocents, impuissants, incapables d'en chercher les éventuelles origines, nous oscillons sans cesse entre l'espoir et l'accablement dans un climat de confusion rarement atteint jusqu'ici. Seule convergence quasiment universelle, nous nous consacrons à la recherche permanente des coupables, car il ne se peut qu'il n'y en ait pas. Bref, nous avons adopté cette remarque prêtée à l'épouse du Général par un chansonnier plus perspicace que la plupart : " Charles, n'avez-vous pas remarqué que depuis notre retour aux affaires, les saisons ont réapparu ?"

    Et tant que nous y sommes, presque pour rire afin de n'en pas pleurer, que penser de cette levée de boucliers contre la notation des profs par leurs élèves alors que nous n'hésitons pas à noter nos dirigeants dans des conditions que nous jugerions inacceptables si nous y étions soumis?

    Avant d'examiner quelques incohérences publiques dont l'effet est particulièrement destructeur, un dernier mot sur un registre dont la négligence relève d'une idée reçue. Nous nous gargarisons d'être les héritiers du « siècle des lumières », nous ne manquons jamais d'en appeler aux grands principes, aux grands ancêtres dans un hommage ému et déférent à la Révolution de 1789, attribuant ainsi à la raison une qualité de transcendance. Sommes-nous donc si assurés, à la lumière qui nous éclaire aujourd'hui, que cette protestation d'une dimension qui dépasserait l'être humain n'est pas le fruit d'une arrogance injustifiée ?

    Les massacres de septembre 1793.
    Massacre à la Salpêtrière - gravure du temps

    LE VASE OÚ MEURT…

    Parmi toutes les incohérences, la première qui  nous vient à l'esprit est celle qui nous frappe le moins bien qu'elle conditionne (ou qu'elle conditionnât !!!) nos actes, les quotidiens comme les plus élaborés. Cet abîme qui sépare l'affirmation de l'objet de la République, inscrit sur le fronton de tous nos édifices et rappelé en toute occasion , « liberté, égalité, fraternité », de sa mise en œuvre dans les détails comme dans les grandes lignes.

    Pour laïques qu'ils se prétendent, la République, son système, ses coutumes, ses serviteurs, tout prend racine dans une conception religieuse de l'être humain. De saint Augustin à Rousseau, de Saint-Just à Marx et aux « nouveaux philosophes », la chanson porte des paroles immuables. Dès que nous grattons un peu, l'Homme apparaît comme un être faible, en proie à de multiples pulsions asociales, incapable de choisir entre le bien et le mal (dont les définitions impliquent de croire à la transcendance). Ses censeurs, ses maîtres à penser, ceux enfin qui, par le jeu des coutumes, des influences et de la parole, s'érigent en « conducteurs » de la foule vers le bonheur dont ils ont imaginé le contenu, « Tous les hommes sont égaux » dit la rumeur publique et les mauvaises langues chuchotent :  « … mais il en est de plus égaux que les autres ! »

     

    Ceux-là, celles-là, se prétendent arbitres, guides, gourous mêmes, miraculeusement possesseurs de la vérité et de son mode d'emploi, quitte à tenter de nous l'imposer par la force dès lors que nous restons sourd(e)s à toute persuasion. Oui, entre le slogan, « liberté, égalité, fraternité » et les modalités de sa mise en œuvre, la première de nos incohérences s'installe en maîtresse. Rien n'est plus liberticide, plus inégalitaire, moins fraternel que l'imposition bureaucratique de dispositions nées dans l'imagination de quelques illuminés (ce dernier terme d'ailleurs ne porte aucune valeur péjorative). Au lieu de nous accepter tels que nous sommes et de fonder une construction sociale sur notre réalité, nous avons inventé un être idéal auquel nous avons décrété que nous devions ressembler. Rousseau, plus « optimiste » que d'autres, pensait que cet homme exemplaire ne pouvait s'exprimer soumis qu'il était dès son apparition, à des forces « sociales » qui le transformaient en un monstre.

    Jean-Jacques Rousseau: le mythe du bon sauvage…

    Bref, une civilisation de la rédemption, qu'elle soit de ce monde, … ou de l'autre, … quelles que soient par ailleurs les dispositions particulières inventées par les divers types de bureaucratie nées de l'ingénuité des uns et des autres.

    Qu'il s'agisse d'une fatalité qui serait due au besoin d'inventer des repères ou à une répression affective commune à tous les êtres humains dès lors qu'ils s'assemblent en communautés restreintes ou étendues ou d'une expression utilitaire des conditions de l'évolution des groupes, les justifications importent peu. Ce qui est en jeu, c'est l'ensemble des conséquences que ce regard entraîne. Cette division entre « ceux et celles qui savent », une minorité éclairée, et « celles et ceux qui ne savent pas », une tribu d'analphabètes indisciplinés, de sauvages soumis à leurs pulsions les plus infâmes (se vêtir, se nourrir, se faire plaisir), incapables d'aspirer à un « bien » commun. La mission, des uns étant de « conduire » les autres vers le « bonheur » dont la conception ne peut être que publique, laïque et obligatoire.

    L'image du bonheur…

    L'incohérence initiale consiste tout simplement à tenter de rendre le terrien lambda conforme à l'image que s'en font quelques illuminés dont la bonne fois ne fait d'ailleurs aucun doute. L'idée simple, que les termes de la comparaison sont complètement irréalistes parce qu'ils nient l'être humain au profit d'un mythe, est jugée dangereuse, voire simpliste, car elle menace toute l'architecture sociale.

    Cette incohérence initiale porte en elle les germes de toutes les contradictions qui animent le développement de nos sociétés.  Quelles que soient nos évolutions, les censeurs observent qu'elles sont le résultat d'un combat permanent entre des « forces de progrès » et des « obscurantismes » divers responsables de toute l'injustice du monde. Ainsi, nous ne sommes que les victimes d'une caste de bourreaux dont l'adresse est héréditaire et dont les privilèges perdurent. Une interprétation commode qui permet à chacun de rejeter sur les « deux cents familles » la responsabilité des mille et une difficultés que tout un chacun rencontre dès qu'il accepte de subir et d'afficher par avance une incapacité d'imaginer une solution collective individuellement inventée.

    Souscrire à ces hypothèses implicites où une minorité tire des ficelles qui font de nous des pantins irresponsables et manipulés, c'est reconnaître  publiquement que le monde est divisé en deux; les malins et les stupides, la distinction étant gommée par un échafaudage de considérations tentant à nous faire croire que la stupidité de la plupart est télécommandée par la malice des minoritaires. De là à croire et à faire croire que la guillotine rend le bourreau malin, il n'y a qu'un pas que nous franchissons allègrement à la moindre occasion… sans que nos rapports à nos semblables et à l'évolution du monde semblent se modifier fondamentalement. Seuls changent, parfois, les noms de ceux et celles qui prétendent mener le troupeau que nous sommes.

    Pourtant, au-delà de cette incohérence, nous avons inventé, souvent en votant avec les pieds, de multiples améliorations de nos existences quotidiennes. Nous avons construit des objets en séries suffisamment grandes pour que leur possession devienne abordable à beaucoup, sinon à tous. Nous avons inventé des médicaments, des interprétations du monde, bref, dans l'ensemble, nous avons imaginé de manière permanente les meilleures solutions du moment pour améliorer nos conditions d'existence. Nos excès mêmes se sont, dans la plupart des cas, révélés porteurs d'évolutions imprévisibles.
    C'est constater qu'au de-là de professions de foi théoriques, à l'intérieur même de nos incohérences, les contradictions révélées ont quand même permis d'étonnants progrès.
     Il faut en voir les raisons dans la distance qui sépare les paroles des actes quotidiens. Certes cette opposition, souvent la totale inadéquation des paroles aux gestes, sont autant de freins que les pieds, oui nos pieds, finissent toujours par vaincre.

    DE LA SOURCE Á LA MER
    L'incohérence initiale étant caractérisée, il devient facile de suivre le courant dans sa descente vers la mer et de relever au passage quelques incohérences dérivées, les contradictions qui les accompagnent et les conséquences que tout cela entraîne.

    Les exemples sont nombreux, aussi n'en retiendrons-nous que quelques-uns qu'une actualité exceptionnellement riche nous offre en abondance. Directement suggérée par cette curieuse lecture de l'abc de la République, nous cherchons à atteindre cet objectif du bonheur individuel, collectivement assuré. Notre conception de la solidarité est mêlée, allez dont savoir pourquoi, à l'énoncé des « Droits de l'Homme », cette charte si constamment mise à jour, qu'il n'est de proposition, même la plus anodine, qui n'en réclame le patronage.

    C'est déjà une incohérence que de citer sous forme de « droits » des notions bien souvent purement abstraites dont la réification bouleverse des organisations souvent naturelles. Avec le temps; nous avons peu à peu oublié le « pourquoi » qui nous a conduit à nous organiser en société et qui relève d'une expérience quotidienne fondamentale : il est plus facile de survivre en groupe que tout seul. Vérifiée chaque jour, cette remarque nous entraîne immédiatement sur le terrain de l'appartenance et de la participation. Pour que le groupe « vive mieux » encore faut-il que chacun de ses membres apporte sa contribution.

    Cette contribution est multiforme, elle devrait être le fait de toutes et de tous, y compris de celles et de ceux qui, passagèrement, ne participent pas à l'apport traditionnel (dans l'état actuel, un emploi rémunéré et son cortège d'impôts, de taxes, etc..). Notre monde, ayant matérialisé cet édifice virtuel qu'est la société, rend cette virtualité responsable de l'état de chacun, oubliant que le mouvement est inverse. Ce n'est pas la société qui est responsable de la situation de chacun mais chaque sociétaire qui est responsable de la situation de la société en général. Les notions d'exclus, de « sans-ceci » ou de « sans-cela », de laissés pour compte sont autant de créations artificielles qui tirent leur origine d'une conception élitiste du groupe. Les « nantis » n'ont aucun respect pour les « démunis » dans la mesure où ils les considèrent comme irresponsables de leur état et incapables d'en sortir.

    L'intervention de l'appareil social, quel que soit le vocabulaire prétendument « humaniste » déployé en toute occasion, transforme une participation en charité publique. Donner sans personnaliser, prendre en charge plutôt que d'aider et, surtout, ne rien exiger en échange, c'est dénier toute existence sociale à ceux sur le sort desquels « on » se penche.

    Il n'est de solidarité que d'échange. Ne rien demander à celui, à celle que l'on aide, c'est leur interdire une existence sociale. Ce mépris de la valeur éventuelle d'une participation, même la plus modeste, au fonctionnement sociétal est l'acte fondateur de l'exclusion. Balayer la ville, ramasser des papiers gras, faire traverser des enfants ou des personnes physiquement diminuées, n'importe quoi plutôt que de n'être plus qu'une victime, la main tendue.

    D'incohérences en incohérences, nous atteignons d'abord toutes les fonctions fondamentales qui assurent le fonctionnement quotidien de la société, justice, enseignement, santé, transports collectifs, transformation et distribution de l'énergie puis nous passons à la création des richesses sans lesquelles, il ne serait plus de groupe possible. Dans tous les cas, chaque fois qu'on tente, à conditions économiques constantes, d'améliorer la situation d'une minorité, c'est dans la poche de son voisin qu'on fouille. L'Etat, en l'occurrence, c'est vous, c'est nous, c'est le gréviste lui-même bien qu'il ne semble pas s'en apercevoir. Tous, les mendiants comme les rentiers, nous sommes la société. La prise de conscience de cette appartenance serait un premier pas vers la disparition d'une justification collective de l'incohérence.

    La Sécurité sociale : cette idée sublime qui repose sur une maxime complètement irréaliste : « puisque les riches ont le droit d'être malades, la démocratie la plus élémentaire exige que l'on étende ce droit aux pauvres. » Le corollaire immédiat sur les finances de notre système de soins est que la démocratie exige le déficit de la Sécurité sociale qui devient ainsi un critère de démocratie. Mais le discours ne devient cohérent qu'à la condition que le terme « santé » remplace le terme « maladie ». La situation nous échappe. Face à la maladie, nous sommes passifs alors que la santé demande une participation de chacun. Structurellement, la Sécurité sociale a le devoir de rembourser le sérum, il lui est interdit de rembourser le vaccin. Dans le premier cas, le domaine concerné est la maladie, dans le second, la santé. Notre prévention ne consiste pas à éviter la maladie mais à la dépister le plus tôt possible. Toute autre démarche serait non réglementaire. C'est ce qui saute aux yeux à la lecture du code.

    L'enseignement, la justice ?

    Honoré Daumier…

    Les mêmes maux : dans l'un et l'autre cas, le citoyen à l'origine de la demande de formation, de l'exigence de repères pour un comportement social harmonieux, est exclu de toute intervention sur le fonctionnement de l'une et de l'autre. Dans l'un et l'autre cas, la réussite à un concours qui ne contrôle que les savoirs, sans jamais se préoccuper de l'exercice quotidien du métier, exclut toute réévaluation dont l'origine serait extérieure au corps. Les « usagers », même s'ils sont compétents par ailleurs, n'ont aucun droit à la parole. Ces métiers où toute critique semble relever d'un crime de lèse-majesté. Autre incohérence dont le règne se traduit par l'effondrement de deux des principaux piliers du fonctionnement socio-sociétal.

    Incohérences encore dans les relations entre consommateurs et fournisseurs d'une part, entre fournisseurs, d'autre part, entre les personnels et les dirigeants, enfin.

    Nous n'en finirions pas, si nous voulions être exhaustifs.

    NI YAKA, NI FAUKON, JUSTE UN PEU DE BON SENS

    Si nous nous contentions de nous comporter dans le droit fil de ces incohérences, cette analyse irait rejoindre les revendications inutiles et les colloques de tous les cafés du commerce et de la république réunis. Ce qui paraît intéressant, c'est d'observer que, ci et là, des gens (citoyens, utilisateurs, habitants, résidents avec ou sans papiers…) « s'arrangent ». En effet, notre recours à la réglementation n'est bien souvent qu'une manifestation de paresse et parfois de manque d'imagination. La coutume, ici, est d'autoriser tout ce qui n'est pas explicitement interdit et, dans cet ordre d'idées, notre conception traditionnelle de la loi lui attribue un caractère liberticide. Sous prétexte de réglementer, nous interdisons. Nous explicitons ainsi une méfiance générale de chacun envers tous… et réciproquement. Pourtant, est-il à ce point inconcevable d'envisager avec son voisin, son collègue, son concitoyen, une solution à l'amiable de problèmes limités dans leur acception ?

    Est-il réellement impossible d'obtenir une explication franche avec un enseignant dans un climat où les uns et les autres ne se soupçonneraient pas de désirs de règlements de comptes. Les parents sont-ils à ce point stupides qu'ils ne peuvent saisir l'intérêt de certains choix opérés par des professionnels ? Une institution judiciaire se sentirait-elle amoindrie si elle prenait le temps d'expliquer, sans se croire elle-même jugée, voire condamnée, ce qu'est une jurisprudence et en quoi l'intime conviction est nécessaire à l'exercice d'une bonne justice ? L'hôpital est-il à ce point menacé qu'il ne puisse écouter et entendre l'inquiétude des patients ? Les médecins sont-ils à ce point suspicieux de leur propre pratique pour éviter d'en expliquer les méandres au patient vulgaire.

    Et si c'est possible, comment se fait-il qu'ici ou là des hommes et des femmes de bonne volonté se vivent en collaborateurs alors qu'ailleurs règne un climat de suspicion, d'incompréhension, voire de haine ? Il n'est pas question d'adopter un comportement fait d'angélisme béat mais de saisir que la surdité organisée débouche, un jour ou l'autre, sur l'émeute, éventuellement sur l'agression physique. Quels regrets dans la bouche de ce professeur qui, blessée, victime, trouve encore suffisamment de sagesse pour exprimer une condamnation du système plus définitive et plus totale que les plaintes quotidiennes. Quel exemple d'indifférence et d'irresponsabilité de l'administration que d'avoir ignoré des mises en garde, des appels ? Quelle honte aussi de refuser d'en assumer les conséquences ?

    Cela vaudrait-il pas d'en tenter l'expérience ? Qu'en pensez-vous ?

    Romain JACOUD http://www.lesmanantsduroi.com

    humeurs.strategiques@free.fr

  • Nouveau livre de Bernard Lugan : Mythes et manipulations de l’histoire africaine

    Sortie du nouveau livre de Bernard Lugan : Mythes et manipulations de l’histoire africaine, mensonges et repentance.

    IMPORTANT : Ce livre édité par l’Afrique Réelle n’est pas disponible dans les librairies ou les sites de commandes en ligne. Seule l’Afrique Réelle le distribue.

    Présentation de l’ouvrage

    L’indispensable outil de réfutation des mythes qui alimentent la repentance.

    Depuis un quart de siècle les connaissances que nous avons du passé de l’Afrique et de l’histoire coloniale ont fait de tels progrès que la plupart des dogmes sur lesquels reposait la culture dominante ont été renversés. Cependant, le monde médiatique et la classe politique demeurent enfermés dans leurs certitudes d’hier et dans un état des connaissances obsolète : postulat de la richesse de l’Europe fondée sur l’exploitation de ses colonies ; idée que la France devrait des réparations à l’Algérie alors qu’elle s’y est ruinée durant 130 ans ; affirmation de la seule culpabilité européenne dans le domaine de la traite des Noirs quand la réalité est qu’une partie de l’Afrique a vendu l’autre aux traitants ; croyance selon laquelle, en Afrique du Sud, les Noirs sont partout chez eux alors que, sur 1/3 du pays, les Blancs ont l’antériorité de la présence ; manipulation concernant le prétendu massacre d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961 etc. Le but de ce livre enrichi de nombreuses cartes en couleur, est de rendre accessible au plus large public le résultat de ces travaux universitaires novateurs qui réduisent à néant les 15 principaux mythes et mensonges qui nourrissent l’idéologie de la repentance. [...]

    Pour le commander ici

    http://www.actionfrancaise.net

  • La raison à l’épreuve des grandes crises historiques

    La Révolution française ? « Une folie de possession satanique » pour Baader, un « virus d’une nouvelle espèce inconnue » d’après Tocqueville. En plein XXe siècle, le Français François Furet et l’États-unien Richard Pipes resserviront à leurs lecteurs la phrase de Tocqueville pour décrire la Russie révolutionnaire. Selon cette logique simplificatrice, si Jacques Roux a écrit que « l’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable », c’est probablement parce qu’il était fou. Le professeur de philosophie Domenico Losurdo nous montre qu’il a toujours été plus facile, et bien moins embarrassant, d’attribuer les grandes crises historiques à la simple folie – collective ou individuelle – plutôt que d’analyser leur contexte politique et social.

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    Comment expliquer la grande crise historique qui débute avec la Révolution française et qui, un quart de siècle plus tard, se conclut (provisoirement) avec le retour des Bourbons ? Friedrich Schlegel et la culture de la Restauration n’ont de cesse de dénoncer la « maladie politique » et le « fléau contagieux des peuples » qui font rage à partir de 1789 ; mais c’est Metternich même qui met en garde contre la « peste » ou le « cancer » qui dévaste les esprits [1]. Pour être plus exacts – renchérit cet autre idéologue de la Restauration qu’est Baader – nous sommes en présence d’une « folie de possession satanique » ; au renversement de l’Ancien régime a succédé non pas la démocratie mais bien la « démonocratie » [2], c’est-à-dire le pouvoir de Satan.

    Plus tard, après la vague de la révolution de 1848 et surtout de la révolte ouvrière, Tocqueville va développer l’approche psychopathologisante : ce qui va expliquer « la maladie de la Révolution française » est la propagation d’un « virus d’une espèce nouvelle et inconnue » [3]. Dans les Souvenirs, faisant référence au moment où commence à monter l’agitation qui débouchera sur les journées de juin, le libéral français fait dire à « un médecin de mérite qui dirigeait alors un des principaux hôpitaux de fous de Paris » : « Quel malheur et qu’il est étrange de penser que ce sont des fous, des fous véritables qui ont amené ceci ! Je les ai tous pratiqués ou traités. Blanqui est un fou, Barbès est un fou, Sobrier est un fou, Huber surtout est un fou, tous fous, monsieur, qui devraient être à ma Salpêtrière et non ici ». Tocqueville ajoute ensuite : « J’ai toujours pensé que dans les révolutions et surtout dans les révolutions démocratiques, les fous, non pas ceux auxquels on donne ce nom par courtoisie, mais les véritables, ont joué un rôle politique très considérable » [4].

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    Alexis de Tocqueville, 1805-1859. Les défenseurs du libéralisme, dont Raymond Aron et Richard Pipes, ainsi que l’historien François Furet, célèbrent son analyse de la Révolution française, qu’il qualifie simplement de « maladie ».

    La référence à des forces en quelque sorte infernales ne fera pas défaut non plus : dans les journées de juin, Tocqueville entend résonner « une musique diabolique » dans les quartiers qui s’apprêtent à résister et qui appellent les habitants à la lutte en sonnant la « générale ». Les habitants écoutent et se préparent avec un « air sinistre », en perdant leurs traits humains. Voilà s’agiter de façon insensée une « vieille femme » qui ressemble à une sorcière : « L’expression hideuse et terrible de son visage me fit horreur, tant la fureur des passions démagogiques et la rage des guerres civiles y étaient bien peintes ».

    Au lendemain de la Commune de Paris, l’approche psychopathologique célèbre son triomphe avec Taine :

    « S’il y a pour les corps des maladies épidémiques et contagieuses, il y en a aussi pour les esprits, et telle est alors la maladie révolutionnaire. Elle se rencontre en même temps sur tous les points du territoire, et chaque point infecté contribue à l’infection des autres [...] De toutes parts la même fièvre, le même délire et les mêmes convulsions indiquent la présence du même virus, et ce virus est le dogme jacobin. » [5]

    C’est non seulement la Commune mais tout le cycle révolutionnaire français qui est mis sur le compte du « virus » et de l’« altération de l’équilibre normal des facultés » [6]. Jetons un regard à tel ou tel acteur de la révolution : « Le médecin reconnaîtrait à l’instant un de ces fous lucides que l’on n’enferme pas, mais qui n’en sont que plus dangereux » (VII, 205). En effet, Marat se comporte comme « ses confrères de Bicêtre » (VII, 208). Comme on peut voir, nous sommes passés de la Salpetrière de Tocqueville à Bicêtre, mais l’explication des crises révolutionnaires continue à être recherchée dans les asiles. Aux yeux de Taine aussi la folie révolutionnaire a quelque chose de diabolique. Si Voltaire est un « démon incarné », Saint-Just est le protagoniste d’une sorte de rite satanique : « Écraser et dompter devient une volupté intense, savourée par l’orgueil intime, une fumée d’holocauste que le despote brûle sur son propre autel ; dans ce sacrifice quotidien, il est à la fois l’idole et le prêtre, et s’offre des victimes pour avoir conscience de sa divinité » [7].

    Le cycle qui débute en Russie en 1905 est comparable au cycle révolutionnaire français. La culture dominante va alors réactualiser le « diagnostic » déjà opéré. Le « virus d’une espèce nouvelle et inconnue » migre de France en Russie : c’est ainsi, dans un renvoi explicite à Tocqueville, qu’argumentent François Furet et le soviétologue états-unien Richard Pipes [8].

    La lecture en termes psychopathologiques des grandes crises historiques est de nos jours tellement répandue qu’on peut la remarquer jusque dans les catégories centrales du discours politique. En 1964, Adorno voit dans le « totalitarisme psychologique » le fondement du totalitarisme proprement dit : il y a des individus qui « n’ont à leur disposition qu’un moi faible et ont par conséquent besoin, comme substitut, de l’identification à un grand collectif et de sa couverture ». Non seulement s’évanouissent alors la situation objective, la géopolitique et l’histoire, mais les idéologies mêmes ne jouent aucun rôle : « Les caractères soumis à l’autorité sont évalués de façon totalement erronée alors qu’ils sont construits à partir d’une idéologie politico-économique déterminée » [9].

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    Hannah Arendt (1906-1975)

    La dérive psychologiste finit par émerger aussi chez Arendt. Récurrente est, en effet, dans les Origines du totalitarisme la dénonciation du « mépris totalitaire pour la réalité et les faits en eux-mêmes », pour la « folie » dont la « société totalitaire » fait preuve. Celle-ci n’est pas la poursuite avec des méthodes brutales et sans aucun scrupule moral d’objectifs en tous cas logiquement compréhensibles. Non, dans le totalitarisme nous avons affaire à des « paranoïaques » [10] : « L’agressivité du totalitarisme ne naît pas de l’appétit de puissance et son expansionnisme ardent ne vise pas l’expansion pour elle-même, non plus que le profit ; leurs raisons sont uniquement idéologiques : il s’agit de rendre le monde plus cohérent, de prouver le bien-fondé de son sur-sens » (p. 810). En d’autres termes, le totalitarisme est la folie qui veut la folie.

    Nous voici ramenés en quelque sorte à la culture de la Restauration, comme il ressort d’un détail ultérieur. Concernant les « régimes totalitaires » (non seulement le régime hitlérien mais aussi le stalinien), Arendt fait intervenir la catégorie de « mal absolu », que ne peuvent « plus expliquer les viles motivations de l’intérêt personnel, de la culpabilité, de la convoitise, du ressentiment, de l’appétit de puissance et de la couardise » (p. 811) et qui ne peut donc pas être expliqué rationnellement. Le Satan dont parle la culture de la Restauration est ici devenu le mysterium iniquitatis.

    Mais pourquoi l’approche psychologisante doit-elle être considérée comme erronée et mystificatrice ? Voyons ce qui se passe aux États-Unis, à la veille de la guerre de Sécession, c’est-à-dire de ce tragique conflit qui finit par déboucher sur une révolution abolitionniste. Chez les champions du Sud esclavagiste, on compare les abolitionnistes aux Jacobins, eux-mêmes affectés par la folie. Mais une nouveauté intervient ici. À présent on fait aussi un diagnostic psychopathologique pour les esclaves. Le nombre des esclaves fugitifs augmente et les idéologues de l’esclavage s’étonnent : comment est-il possible que des gens « normaux » se soustraient à une société aussi bien ordonnée ? Nous voici clairement en présence d’un esprit troublé. Mais de quoi s’agit-il ? En 1851, Samuel Cartwright, éminent chirurgien et psychologue de Louisiane, partant du fait qu’en grec classique drapetes est l’esclave fugitif, conclut triomphalement que le trouble psychique qui pousse les esclaves noirs à la fuite est précisément la drapétomanie [11]. D’autres idéologues constatent que les esclaves n’obéissent plus aux ordres des maîtres avec la même célérité qu’auparavant. Le diagnostic psychopathologisant intervient de nouveau : la maladie en question est maintenant la « dysesthésie », c’est-à-dire l’incapacité des esclaves à comprendre et réagir avec célérité aux ordres du maître [12].

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    Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900)

    Au XIXe siècle nous voyons se développer une autre révolution, la révolution féministe. Et de nouveau nous tombons sur la dénonciation de la folie et de la dégénérescence qui serait au fondement de cette nouveauté inouïe. C’est un grand philosophe, Friedrich Nietzsche, qui parle des protagonistes de cette révolution comme de femmes ratées qui méconnaissent leur nature de femmes et sont même incapables d’engendrer : « “Emancipation de la femme” – voilà ce qu’est la haine instinctive de la femme ratée c’est-à-dire incapable d’enfantement, contre la femme d’une bonne tenue ». La polémique contre le mouvement féministe est si âpre qu’elle pousse le philosophe à des déclarations d’un philistinisme désarmant. Les « émancipées » seraient des « femmes manquées » ou bien « celles qui n’ont pas l’étoffe pour avoir des enfants » [13]. On peut en tirer une conclusion : historiquement, il ne s’est trouvé de défi à l’oppression qui n’ait été taxé de folie, de déformation de la santé et de la normalité.

    Du reste, le diagnostic psychopathologisant se caractérise par son côté arbitraire. On peut le constater jusque chez les grands auteurs. En 1950, en publiant ses études sur la « personnalité autoritaire », Adorno souligne la « corrélation entre antisémitisme et anticommunisme » et ajoute ensuite : « Durant les dernières années tout le mécanisme de propagande en Amérique a été consacré à développer l’anticommunisme dans le sens d’une "terreur" irrationnelle » [14]. A ce moment-là, ceux qui ont été affectés de troubles psychiques sont les anticommunistes ; en 1964, par contre, Adorno insèrera justement les communistes, avec les fascistes, parmi les personnalités intrinsèquement autoritaires et enclines au totalitarisme !

    Le diagnostic psychopathologique prend régulièrement pour cible  les champions de la révolution,  jamais ceux de la guerre

    Il vaut aussi la peine de noter que le diagnostic psychopathologique prend régulièrement pour cible les champions de la révolution, jamais ceux de la guerre. Les fous sont Robespierre et les Jacobins, mais pas les Girondins fauteurs de la guerre, dont les conséquences dévastatrices pour la liberté civile et politique sont dénoncées de façon anticipée et avec une grande lucidité justement par Robespierre. Les fous sont les bolcheviques qui invoquent la Révolution pour mettre fin à la boucherie de la Première Guerre mondiale, pas ceux qui, en prolongeant la participation de la Russie à cette boucherie, n’hésitent pas à sacrifier des millions de personnes et à provoquer dans le pays une crise politique, économique et sociale aux proportions épouvantables. Plus encore, la Première Guerre mondiale est saluée non seulement en Russie mais dans tout l’Occident comme un moment de régénérescence spirituelle exaltante, et les plus grands intellectuels de l’époque s’engagent dans cette œuvre de célébration et de transfiguration !

    Enfin. Nous avons vu Tocqueville identifier dans l’œuvre d’un « virus d’une espèce nouvelle et inconnue » la cause de l’interminable cycle révolutionnaire français. Mais pourquoi l’auteur de cette explication ne pourrait-il pas être soumis lui aussi à un diagnostic psychopathologique ? Pour démontrer la folie de la « race des révolutionnaires qui semble nouvelle dans le monde » et qui est à l’œuvre en France, il observe que celle-ci « non seulement pratique la violence, le mépris des droits individuels et l’oppression des minorités, mais, ce qui est nouveau, professe qu’il doit en être ainsi » (II, 2, p. 337). Et voyons à présent comment le libéral français célèbre la première guerre de l’opium :

    « C’est un grand événement, surtout si l’on songe qu’il n’est que la suite, le dernier terme d’une multitude d’événements de même nature qui tous poussent graduellement la race européenne hors de chez elle et soumettent successivement à son empire ou à son influence toutes les autres races […] ; c’est l’asservissement de quatre parties du monde par la cinquième. Ne médisons pas de notre siècle et de nous-mêmes ; les hommes sont petits mais les événements sont grands ».

    Ou bien voyons quel comportement suggère Tocqueville à l’armée française engagée dans la conquête de l’Algérie :

    « Détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population, ou en d’autres termes à une ville. Je crois de la plus haute importance de ne laisser subsister ou s’élever aucune ville dans les domaines d’Abd-el-Kader » (le leader de la résistance). » [15]

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    En 1839, le parlement britannique décide l’envoi d’un corps expéditionnaire dans la province chinoise de Canton pour défendre… le commerce de l’opium, vendu comme drogue par les Etats-uniens et les Britanniques mais interdit en Chine depuis 1729. C’est le début de la première guerre de l’opium (de 1838 à 1842), célébrée par Tocqueville comme « un grand événement ».

    Dans ces deux déclarations résonne cette célébration de la violence et de la loi du plus fort reprochée à la « race des révolutionnaires » à l’œuvre en France. En d’autres termes, c’est de façon non seulement arbitraire mais aussi dogmatique que procèdent les fauteurs de l’approche psychopathologique : ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes les critères qu’ils font valoir pour les autres.

    On pourrait objecter avec Furet que le caractère pathologique de la violence jacobine (et bolchevique) réside dans le fait qu’elle dévore ses propres fils. Si ce n’est que la dialectique de Saturne est bien présente dans la Réforme protestante et dans la première révolution anglaise et se manifeste aussi, avec des modalités particulières, dans la révolution américaine. À l’occasion de la Guerre de Sécession, les deux camps se réclament de la lutte pour l’indépendance conduite conjointement contre la Couronne anglaise. Les abolitionnistes se réfèrent au principe proclamé par la Déclaration d’indépendance d’après lequel « tous les hommes ont été créés égaux » et à l’incipit solennel de la Constitution de Philadelphie dans lequel le « peuple des États-Unis » déclare vouloir ultérieurement « perfectionner l’Union ». La propagande de la Confédération revendique l’héritage de la lutte des patriotes contre un pouvoir central oppressif, souligne la centralité du thème des droits de chaque État singulier dans le processus de fondation et dans la tradition juridique du pays, et fait remarquer que Washington, Jefferson et Monroe étaient tous des propriétaires d’esclaves. Les deux camps opposés déclarent avancer dans la trace des Pères Fondateurs, mais cela n’évite pas le choc et le rend même plus âpre. Pas de doute : dans ce cas aussi, Saturne dévore ses enfants.

    Par ailleurs, il faut noter que les colons américains protagonistes de la guerre d’indépendance contre le gouvernement de Londres sont définis par leurs contemporains anglais, que ce soit dans un jugement positif ou négatif, comme « les dissidents du désaccord ». Et si Burke dénonce la « maladie » française dès la toute première phase de la révolution [16], Mallet du Pan met en cause pour cette révolution l’« inoculation américaine » [17]. Comme on le voit, le renvoi à la dialectique de Saturne et à la psychopathologie pour expliquer les révolutions n’a pas attendu le jacobinisme pour venir au jour !

    Mais posons-nous maintenant une question : quel est le point de départ de la folie idéologique qui aurait fait rage d’abord dans le cycle révolutionnaire français puis dans le cycle révolutionnaire russe ? Furet comme Pipes partent de la France des Lumières et des sociétés de pensée. Et c’est de la même façon qu’argumente Taine, que nous avons vu critiquer Voltaire en tant que démon incarné et qui voit la France révolutionnaire « enivrée par la mauvaise eau-de-vie du Contrat social » de Rousseau [18]. Peut-on à présent considérer comme terminée la recherche à rebours des origines du maudit virus révolutionnaire ? Pas du tout ! Bien avant la révolution qui liquide en France l’Ancien régime, survient en Allemagne la Guerre des paysans qui, conduits par Müntzer, s’insurgent contre les feudataires et veulent abolir la servitude de la glèbe. Les protagonistes de cette révolution sont stigmatisés par Luther comme des « prophètes fous » (tolle Propheten) qui excitent la « populace folle » (tolle Pöbel), comme des « visionnaires » (Schwärmerer, Geister, Schwarmgeister), des fous qui ont totalement perdu le sens de la réalité [19]. Mais cette campagne contre l’ex-disciple devenu fou n’empêche pas Luther d’être à son tour classé par Nietzsche parmi les « esprits malades », à savoir parmi les « épileptiques des idées » (avec Savonarole, Luther, Rousseau, Robespierre et Saint-Simon) (L’Antéchrist, 54).

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    Hippolyte Adolphe Taine (1828-1893). Pour lui, la France révolutionnaire est « enivrée par la mauvaise eau-de-vie du Contrat social » de Rousseau.

    Oui, selon Nietzsche, pour trouver les premières origines de la maladie révolutionnaire il convient de procéder bien plus à rebours que ne le font les critiques habituels de la révolution : la folie qui voudrait l’avènement d’un monde parfait et égalitaire et qui condamne la richesse et le pouvoir en tant que tels, a commencé déjà à se manifester avec le christianisme et même, auparavant encore, avec les prophètes juifs. Convaincu de la longue durée du cycle révolutionnaire qui fait rage en Occident, Nietzsche invite à procéder finalement au règlement de comptes avec « ces milliers d’années d’un monde-cabanon » [monde asilaire] et avec les « maladies mentales » qui font rage à partir du « christianisme » (L’Antéchrist, 38). On pourrait lire cette conclusion comme l’involontaire reductio ad absurdum de l’interprétation psychopathologisante du conflit politique et, en particulier, des grandes crises historiques. Mais n’oublions pas que Nietzsche déclare être « passé par l’école de Tocqueville et de Taine » (B, III, 5, p.28), et qu’il a avec ce dernier des rapports épistolaires empreints d’une estime réciproque [20].

    Par ailleurs, de nos jours encore, dans le sillage du philosophe allemand, un illustre historien des religions (Mircea Eliade) et un éminent philosophe (Karl Löwith) expliquent la folie sanguinaire du XXe siècle en partant de loin, de très loin : tout aurait commencé en des temps assez reculés avec le refus du mythe de l’éternel retour et avec l’avènement de la vision unilinéaire du temps et de la foi dans le progrès qui l’accompagne : tout aurait commencé avec, une fois de plus, l’affirmation de la culture juive et chrétienne. La tendance à liquider les grandes crises historiques (et en dernière analyse l’histoire universelle) en tant qu’expressions de folie caractérise la culture actuelle de façon peut-être plus forte encore que la culture de la Restauration.

    Mais comment expliquer le fait que les explosions de folie se manifestent plus fréquemment et à une plus vaste échelle dans certains pays que dans d’autres ? On connaît chez Tocqueville la tendance à célébrer un sens moral et pratique supérieur et un plus fort attachement à la liberté qui caractériseraient les citoyens états-uniens, en opposition aux Français. C’est-à-dire que la lecture psychopathologique du conflit tend à déboucher dans une lecture d’empreinte ethnologique (et de tendance raciale). C’est une tendance qui se manifeste aussi avec force dans l’historiographie et dans la culture contemporaine. Selon Norman Cohn (2000, p. 21), l’Angleterre « se fait remarquer par une absence quasi-totale de tendances chiliastiques » et de « chiliasme révolutionnaire », qui par contre font rage entre France et Allemagne [21]. Plus radical dans la dérive ethnologique (et en dernière analyse, raciale) est Robert Conquest (2001, p.15), qui voit dans la France et dans la Russie (et dans l’Allemagne) les lieux des « aberrations mentales », desquelles s’avèrent par contre immunes les révolutions anglaise (on ne parle que de la Glorious Revolution de 1688) et américaine. De plus, la civilisation authentique trouve son expression la plus achevée dans la « communauté de langue anglaise » et le primat de cette communauté a son fondement ethnique précis, constitué par les « Angloceltes » [22]. Alors une question se pose ici : pourquoi donc le culte des « Angloceltes » devrait-il être plus acceptable que le culte des « aryens » cher en particulier aux nazis ?

    Donc. Pour se rendre compte de l’absurdité du renvoi à la psychopathologie, il suffit de réfléchir au fait que le caractère catastrophique de la crise révolutionnaire en Russie a été prévu avec des décennies d’anticipation par des auteurs très différents entre eux. En 1811, de Saint-Pétersbourg encore ébranlée par la révolte paysanne de Pougatchev, Maistre voit se profiler une révolution (cette fois appuyée par des « Pougatchevs d’Université », c’est-à-dire par des intellectuels d’origine populaire) d’une ampleur et d’une radicalité à faire pâlir la Révolution française. En 1859 Marx prévient : si la noblesse continue à s’opposer à une réelle émancipation des paysans, il en émergera un cataclysme social « sans précédents dans l’histoire ». En 1905, même le premier ministre russe Serge Witte s’exprime en termes similaires !

    On peut faire des considérations analogues pour la crise qui a débouché en Allemagne sur l’avènement au pouvoir de Hitler. Peu de temps après la signature du Traité de Versailles, le maréchal Ferdinand Foch observe : « ce n’est pas la paix, ce n’est qu’un armistice pour vingt ans ». L’impérialisme allemand n’allait pas tarder à tenter sa revanche ; et il va d’autant plus facilement obtenir un consensus de masse que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale se montrent vindicatifs et myopes. À cette même période le grand économiste John Maynard Keynes, qui a fait partie de la délégation anglaise à Versailles, met en garde contre les conséquences d’une « paix carthaginoise » :

    « La vengeance, j’ose le prévoir, ne tardera pas. Rien ne pourra alors retarder longtemps cette guerre civile finale entre les forces de la réaction et les convulsions révolutionnaires désespérées ; face à quoi les horreurs de la dernière guerre allemande disparaîtront dans le néant et détruiront, quel que soit le vainqueur, la civilisation et le progrès de notre génération ». [23]

    Donc : « Que le ciel nous protège tous ! » Une épreuve de force allait se profilant pour l’hégémonie encore plus brutale et barbare que celle qui avait fait rage au cours du premier conflit mondial.

    Le nazisme se caractérise aussi par sa prétention à reprendre la tradition coloniale pour la réaliser aussi, dans ses formes les plus barbares, en Europe orientale. Eh bien, à partir déjà du XIXe siècle la culture européenne la plus avancée s’est posée une question angoissante : que serait-il arrivé si les méthodes de gouvernement et de guerre à l’œuvre dans les colonies avaient fini par s’imposer aussi dans les métropoles ? Le génocide même des Juifs n’advient pas du tout de façon improvisée. Qu’il nous suffise de dire que dans la Russie ravagée par la guerre civile, les Juifs, stigmatisés en marionnettistes du bolchevisme, deviennent les victimes de massacres déchaînés par les troupes blanches appuyées par l’Entente : c’est le « prélude » – observent d’éminents historiens – de ce qui sera ensuite la « solution finale » [24].

    Concluons. La lecture psychopathologisante des grandes crises historiques permet d’une part de liquider comme une expression de folie le gigantesque processus d’émancipation qui va de la Révolution française (des Lumières même) à la Révolution d’Octobre ; d’autre part, elle porte le Troisième Reich au compte d’une personnalité malade individuelle (Hitler), en absolvant indirectement le système politico-social et la tradition idéologique qui l’ont produit. La critique de la lecture psychopathologisante (voire démonologique) des grandes crises historiques est aujourd’hui un devoir essentiel de la critique de l’idéologie et de la lutte pour la raison.

     

    Traduction :  Marie-Ange Patrizio

    Extrait de Psychopathologie et démonologie. La lecture des grandes crises historiques de la Restauration à nos jours, essai publié dans la revue Belfagor. Rassegna di varia umanità, dirigée par Carlo Ferdinando Russo, Editions Leo S. Olschki, Florence, mars 2012, p. 151-172.

    Comme on le sait, Belfagor a fermé. Avec cet hommage je remercie mon ami Carlo Ferdinando Russo et toute la rédaction pour l’hospitalité qui m’a souvent été offerte.
    Domenico Losurdo

    L’article original a été publié le 14 décembre 2012 sur le blog de l’auteur : http://domenicolosurdo.blogspot.fr/

    [1] cf. Heinrich von Treitschke, Deutsche Geschichte im neunzehnten Jahrhundert, Leipzig, 1879-1894, vol. III, p. 153.

    [2] Benedikt F. X. von Baader, Sämtliche Werke, présenté par F. Hoffmann et alt. (Leipzig 1851-1860), réédition anastatique, Scientia, Aalen, vol. 6, pp. et 26.

    [3] Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, présentées par J. P. Mayer, Gallimard, Paris, 1951 et suivantes, vol. XIII, 2, pp. 337-38.

    [4] Pour les Souvenirs nous renvoyons le lecteur à l’anthologie de Tocqueville de F. Mélonio et J. C. Lamberti, Laffont, Paris, 1986, pp. 798 et 812.

    [5] Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine (1876-94), Hachette, Paris, 1899, vol. 6, p. 64.

    [6] Ibidem., vol. 5, pp. 21 et suivantes.

    [7] Ibidem.,vol. 7, pp. 205, 208 et 347-8 et vol. 1, p. 295.

    [8] Domenico Losurdo, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, traduit de l’italien par Jean-Michel Goux, Albin Michel, Paris, 2006, chap. 1,1.

    [9] Theodor W. Adorno, Eingriffe. Neun kritische Modelle, Suhrkamp, Frankfurt a. M., 1964, pp. 132-3.

    [10] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism (1951) Harcourt, Brace & World, New York, 3° ed., 1966, pp. 457-9.

    [11] Cf. Emily Eakin, Is Racism Abnormal ? A Psychiatrist Sees It as a Mental Disorder, in International Herald Tribune du 17 janvier 2000, p. 3.

    [12] Wyn C. Wade, The Fiery Cross. The Ku Klux Klan in America, Oxford University Press, New York-Oxford, 1997, p. 11.

    [13] Ecce Homo, « Pourquoi j’écris de si bons livres ».

    [14] Cf. Theodor W. Adorno, Studies in the Authoritarian Personality, in Id., Gesammelte Schriften, Suhrkamp, Frankfurt a. M., vol. 9, 1, p. 430.

    [15] Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, cit., vol. 2, 2, p. 337 ; vol. 6, 1, p. 58 et vol. 3, 1, p. 229.

    [16] Domenico Losurdo, Controstoria del liberalismo, Laterza, Roma-Bari, 2005, chap. VIII, § 7.

    [17] Alphonse Aulard, Histoire politique de la Révolution française (1926), Scientia, Aalen (reproduction anastatique), 1977, p. 19, note 1.

    [18] Cf. Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine, cit., vol. 4, p. 262.

    [19] Martin Luther, Ermahnung zum Frieden auf die zwölf Artikel der Bauernschaft in Schwaben (1525), in Die Werke, présenté par Kurta Aland, Klotz-Vandenhoeck & Ruprecht, Stuttgart-Göttingen, 1967, vol. 7, pp. 165, 168, 174 et 180 ; Martin Luther, Daß diese Worte : Das ist mein Leib etc. noch feststehen. Wider die Schwarmgeister (1527), in Werke, présenté par Diaconus Dr. Buchwald et alt., Schwetschke, Braunschweig, 1890, vol. 4, pp. 342 et suivantes.

    [20] Domenico Losurdo, Nietzsche, il ribelle aristocratico. Biografia intellettuale e bilancio critico, Bollati Boringhieri, Torino, 2002, cap. 28, § 2 .

    [21] Cf. N. Cohn, The Pursuit of the Millennium (1957), tr. it., de Amerigo Guadagnin, I fanatici dell’Apocalisse, Comunità, Torino, 2000, p. 21.

    [22] R. Conquest, Reflections on a Ravaged Century (1999), tr. it., de Luca Vanni, Il secolo delle idee assassine, Mondadori, Milano, 2001, pp. 15, 275 et suivantes et 307.

    [23] John M. Keynes, The economic consequences of the peace (1920), Penguin Books, London, 1988, pp. 56 et 267-68.

    [24] Cf. Domenico Losurdo, Staline. Histoire et critique d’une légende noire, traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio, Aden, Bruxelles, 2011, chap. 3, 1 et 5, 6.

  • Jünger et l'Allemagne secrète

     rivoli10.jpgEn tête de sa compagnie, en 1941, Ernst Jünger, capitaine dans la Wehrmacht, défile à cheval rue de Rivoli. 

    La polémique qui s'est déclenchée à propos d'Ernst Jünger, remet à l'avant-plan, une fois de plus, les fantasmes nés de la guerre civile européenne et du passé qui ne passe pas, mais, pire encore, les fantasmes plus insidieux générés par l'incompréhension totale de nos contemporains face à l'histoire politique et culturelle de ce siècle. À Jünger qui est aujourd'hui, à 100 ans, le plus grand écrivain européen vivant, on a reproché d'être, dans le fond, un complice des nazis. Pour clarifier cette question, il nous apparaît opportun de récapituler, depuis le début, l'histoire des activités politiques et culturelles de Jünger, le héros de la Première Guerre mondiale, un des rares soldats de l'armée impériale, avec Rommel, à avoir reçu la plus haute décoration militaire allemande, l'Ordre “Pour le Mérite”.

    Le thème des premières œuvres littéraires de Jünger est l'expérience de la guerre, dont témoigne notamment son célèbre roman Orages d'acier. Ces livres de guerre lui ont permis de devenir en peu de temps l'un des écrivains les plus lus et les plus fameux de l'Allemagne. En outre, Jünger est rapidement devenu l'un des chefs de file du nouveau nationalisme, suscité par les conditions de paix très dures imposées à l'Allemagne. Il réussit à forger une série de mythes politiques représentant la synthèse ultra-révolutionnaire de tout ce que la droite allemande avait produit à cette époque.

    Ordre ascétique et mobilisation totale

    L'écrivain évoluait entre les bureaux d'études de l'armée, les groupes paramilitaires et nationaux-révolutionnaires, et réussissait à fusionner plusieurs projets politiques : celui du philologue Wilamowitz visant la création d'un État régi par un Ordre ascétique ou une caste sélectionnée d'hommes de culture et de science, celui de Spengler visant le contrôle et la domination des nouvelles formes technologiques en train de transformer le monde, celui du poète Stefan George chantant une nouvelle aristocratie, celui de Moeller van den Bruck axé sur la nécessité de rénover de fond en comble le “conservatisme” ou plutôt sur la nécessité de lancer une “révolution conservatrice”, formule inventée par le poète Hugo von Hoffmannsthal et traduite par Jünger en termes ultra-nationalistes et guerriers.

    Pourtant, Jünger, influencé par la furie iconoclaste de Nietzsche, propose à l'époque de détruire totalement la société bourgeoise, ce qui lui permet d'utiliser aussi les mythes politiques de la gauche, dont l'idée bolchévique suggérée par Lénine, soit la mobilisation totale et militaire de l'État, utilisée auparavant en Allemagne par le Général Erich Ludendorff [organisateur de l'économie de guerre en 1916] ; chez Jünger, cette mobilisation totale deviendra la mobilisation totale de tout ce qui est allemand. Enfin, il utilise le mythe du travailleur-soldat, déjà loué par Trotsky ; Jünger l'adopte et le propose, transformé par la pensée du philosophe Hugo Fischer. Cette synthèse de Lénine, Trotsky et Fischer deviendra Le Travailleur, au moment même où Jünger est l'allié du national-bolchévique Ernst Niekisch. Il faut encore noter que la pensée philosophique et politique de Heidegger a été profondément influencée par ce célébrissime essai de Jünger, qui moule audacieusement en une puissante unité philosophique la technique, le nihilisme et la volonté de puissance.

    Parallèlement, l'écrivain se propose d'unifier tous les mouvements nationalistes allemands ; c'est cette intention qui explique sa tentative initialement favorable à Hitler ; il suffit de penser à la dédicace rédigée de son livre de 1925, Feuer und Blut (Feu et Sang) à l'intention du “Führer national” Adolf Hitler, même si l'année précédente, il avait désapprouvé la décision des nazis d'adopter des méthodes légales et craint une trahison nationale-socialiste à l'égard de la pureté des idéaux nationaux-révolutionnaires. Quoi qu'il en soit, en 1927, Hitler propose à Jünger un siège au Parlement, mais l'écrivain ne l'accepte pas parce qu'il refuse le parlementarisme et toute forme de parti. Après 1933, Jünger se retire complètement de la politique parce qu'il est trop élitaire, aristocratique et révolutionnaire pour accepter qu'un mouvement de masse s'accapare de ses idées ; par ailleurs, il se sent trop impliqué dans bon nombre d'idées nationalistes pour pouvoir critiquer ouvertement le nouveau régime.

    En 1939, cependant, Jünger semble vouloir intervenir directement, de manière critique, dans le régime nazi, en publiant son roman Sur les falaises de marbre. Selon un philosophe allemand contemporain, Hans Blumenberg, Jünger a rassemblé dans ce roman toutes les allusions aux événements de l'époque dans un scénario mythique, surtout après l'élimination des opposants à Hitler lors de la “Nuit des longs couteaux”, décidant ainsi de n'opposer plus qu'une résistance animée par la pure force de l'esprit. Un spécialiste plus connu du nazisme, George L. Mosse affirme que Jünger, dans ce roman, rejette les idées de sa jeunesse et retourne au protestantisme. En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes.

    L'Ordre des Maurétaniens

    De fait, Jünger, en 1938, dans la seconde version de son livre Le cœur aventureux, fait allusion pour la première fois au mystérieux Ordre des Maurétaniens, une élite mystique de mages savants et guerriers, qui deviendra le protagoniste collectif du roman Sur les falaises de marbre, et, par la suite, de tous les autres romans de l'auteur. En premier lieu, nous devons souligner que Jünger et les révolutionnaires nationalistes de sa génération sont obsédés par le mythe politique d'un Ordre qui régit l'État et guide les masses. Les Maurétaniens sont à mi-chemin entre les Templiers et les Chevaliers Teutoniques, ils sont l'incarnation de ce mythe.

    Donc, en 1938, Jünger écrit qu'au lieu de rester coincé dans ses chères études, il va s'introduire dans le milieu des Maurétaniens, qu'il définit comme des polytechniciens subalternes du pouvoir, parmi lesquels il nomme Goebbels et Heydrich, un des chefs de la SS. Ce n'est dès lors pas un hasard si Carl Schmitt écrit, dans son journal, que les Maurétaniens sont une allégorie des SS. Jünger, en outre, ajoute textuellement qu'« une équipe sélectionnée des nôtres est au travail dans les lieux secrets du plus secret Thibet ». Effectivement, à cette époque, existait une organisation culturelle liée à la SS, dénommée l'Ahnenerbe (Héritage des Ancêtres), qui organisait entre autres choses des expéditions plus ou moins secrètes au Thibet, et était reçue par le Dalaï Lama en personne. Par ailleurs, il faut signaler que cette structure avait été mise sur pied, au départ, par un ami de Jünger, Friedrich Hielscher, le chef spirituel des jeunes nationalistes allemands, avant d'être incluse par Himmler dans les institutions SS. Mais quand paraît le roman-pamphlet Sur les falaises de marbre, certains nazis, ignorant ces faits, réclament la tête de Jünger, qui sera défendu par le “Maurétanien” Goebbels, et ensuite par Hitler lui-même, qui, ne l'oublions pas, avait confessé à Rauschning, stupéfait et atterré, avoir fondé un Ordre mystérieux. Nous sommes donc en présence d'un mystère historiographique et politique du XXe siècle.

    Conflit interne chez les Maurétaniens ?

    Le roman de Jünger est probablement le témoignage d'un conflit politique et culturel qui se déroulait à l'intérieur du noyau dirigeant national-socialiste, et aussi, sans doute, à l'intérieur même de cet Ordre mystérieux, pour savoir comment imposer et diriger la politique intérieure et extérieure du IIIe Reich. Jünger, qui plus est, considère que l'un des protagonistes du roman, le Maurétanien Braquemart, est semblable à Goebbels, et que la figure démoniaque et destructive du Forestier peut être ramenée à Staline. Ensuite, en 1940, il attribue la victoire fulgurante des troupes allemandes en France à la Figure du Travailleur, décrite dans son livre Der Arbeiter. En 1942, il fait rééditer son essai sur La mobilisation totale, au moment même où Hitler mobilise totalement et désespérément tout ce qui est allemand. Ce conflit interne entre les Maurétaniens, dans lequel Jünger entendait bel et bien intervenir en publiant son roman-pamphlet, s'est avivé pendant la durée du conflit, à cause des conséquences catastrophiques de la guerre voulue par Hitler et non par les autres membres de l'Ordre des Maurétaniens. Voilà pourquoi Jünger et son ami Hielscher en sont arrivés à comploter contre le Führer : ils voulaient désespérément éviter le destin tragique qui allait frapper l'Allemagne, ou au moins l'atténuer.

    Le 20 juillet 1944

    Jünger, en effet, fut l'un des organisateurs de la tentative de coup d'État du 20 juillet 1944, qui aurait dû avoir lieu après l'attentat contre Hitler. À Paris, où il est officier d'état-major dans le Haut Commandement des troupes d'occupation, centre du complot contre Hitler, Jünger écrit l'essai La Paix qui est, en fait, le texte politique essentiel de ce complot, et dont le manuscrit avait été lu et approuvé par Rommel, le seul officier supérieur capable de mettre un terme à la guerre sur le front occidental et à affronter la guerre civile. Mais le complot échoue, Rommel est contraint au suicide parce qu'il est condamné à mort. Le Maurétanien Hielscher est arrêté à son tour. Jünger semble vouloir nous dire que le Prince Sunmyra, un des auteurs malchanceux de l'attentat contre le Forestier dans le roman-pamphlet, peut être comparé au Colonel von Stauffenberg, l'auteur malchanceux de l'attentat contre Hitler. Claus von Stauffenberg, héros de la “Résistance allemande”, était un disciple de Stefan George, donc un représentant de ces Maurétaniens qui s'étaient donné le devoir de préserver l'Allemagne secrète. Et Hitler ne pouvait pas condamner à mort l'Allemagne secrète, incarnée dans l'œuvre et la personne de Jünger.

    ► Antonio Giglio, Vouloir n°123-125, 1995.http://www.archiveseroe.eu

     (article extrait de l'Italia settimanale n°13/1995)