Peu de temps avant sa mort, pour résumer son itinéraire, il disait avoir été « pataphysicien à 20 ans, situationniste à 30, utopiste à 40, transversal à 50, viral et métaleptique à 60 ». Dans son oeuvre, on parle de simulacres, de virus, de stratégies fatales, d’attracteurs étranges, de séduction. Autant dire que la sociologie de Jean Baudrillard n’est pas une sociologie comme les autres.
Né à Reims en 1929, dans une famille d’origine paysanne et ardennaise (mais son père était gendarme), il est remarqué dès l’école primaire par ses instituteurs et intègre le lycée en bénéficiant d’une bourse. Un professeur de philosophie l’initie alors à la « pataphysique » d’Alfred Jarry, ce qui lui servira plus tard à « rompre avec tout un faux sérieux philosophique ». En 1948, Jean Baudrillard se retrouve en hypokhâgne au lycée Henri IV à Paris, mais tourne bientôt le dos au concours d’entrée à Normale supérieure pour aller s’établir comme ouvrier agricole, puis comme maçon, dans la région d’Arles. Revenu dans la capitale, il achève ses études à la Sorbonne, passe une agrégation d’allemand et devient professeur de lycée. Quelque temps lecteur à l’université de Tübingen, le jeune germaniste traduit Peter Weiss, Bertolt Brecht, Karl Marx, mais aussi des poèmes de Hölderlin, restés inédits.
Il rompt cependant bientôt avec l’enseignement secondaire et entreprend une thèse de doctorat sous la direction de Henri Lefebvre, en même qu’il suit les cours de Roland Barthes à l’École pratique des hautes études. Lefebvre, qui vient d’être exclu du parti communiste, est à cette époque célèbre pour sa théorie de la « vie quotidienne ». Baudrillard est alors proche de Guy Debord et des situationnistes. La « révolution culturelle » l’intéresse aussi : en 1962, il fonde avec Félix Guattari une éphémère Association populaire franco-chinoise.
Sa thèse sur le « système des objets », qui lui vaut en 1967 les félicitations d’un jury composé de Lefebvre, Roland Barthes et Pierre Bourdieu, sera publiée l’année suivante chez Gallimard. Il entame alors un enseignement de sociologie à l’Université de Nanterre, dans le département d’Henri Lefebvre. Parallèlement, il participe à la création de la revue Utopie, avec Hubert Tonka et Isabelle Auricoste, et du groupe Aérolande. Avec Jacques Donzelot, il participe aux événements de Mai 68. « On descendait de la transcendance de l’histoire dans une espèce d’immanence de la vie quotidienne », dira-t-il plus tard. C’est pour lui une époque difficile, où il connaît la pauvreté.
Par la suite, il fondera avec son ami Paul Virilio la revue Traverses, continuera d’enseigner à Nanterre jusqu’en 1986, puis à Paris IX Dauphine, où il sera jusqu’en 1990 directeur scientifique de l’Institut de recherche et d’information socio-économique (Iris).
Ses premiers livres, Le système des objets (1968) et La société de consommation (1970) sont des essais de sociologie critique, relevant encore d’une critique néomarxiste de la société.
Baudrillard , qui se passionne pour la sémiologie, c’est-à-dire la science des signes, y combine certaines idées de Henri Lefebvre et de Roland Barthes, mais aussi de Veblen et de Herbert Marcuse, avec les acquis du structuralisme et de la psychanalyse lacanienne. Il s’emploie à corriger Marx en montrant que le capitalisme consumériste diffère profondément du capitalisme du XIXe siècle, en ce sens qu’il sécrète des formes d’aliénation tout à fait nouvelles : non plus aliénation matérielle du travail, mais aliénation mentale par la marchandise.
Ce qui intéresse en fait Baudrillard, c’est la façon dont les objets sont « vécus », c’est-à-dire la façon dont le système de consommation ordonne les relations sociales. En termes plus abstraits : « Les objets sont des catégories d’objets qui induisent des catégories de personnes ». Consommer, c’est d’abord manipuler des signes et se poser soi-même par rapport à ces signes. Ce n’est donc pas tant l’objet que l’on consomme que le système des objets lui-même (« On ne consomme jamais l’objet en soi, on manipule toujours les objets comme ce qui vous distingue »). Dans la société de consommation, le choix ne relève pas de la liberté, mais de l’intégration aux normes de la société, et donc de la contrainte. La publicité, qui crée l’illusion de s’adresser à chacun, reproduit la standardisation de l’objet qu’elle présente, puisque tout le monde finit par acheter le même produit que son voisin. Le système des objets, ainsi défini comme homogénéisant, finit par réifier le consommateur, qui se transforme lui-même en objet.
Baudrillard analyse donc la société de consommation comme un phénomène global, comme un système où toutes les relations sociales sont déterminées par la circulation des marchandises et le fait que tout ce qui est produit doit être consommé. La société de consommation, c’est l’« échange généralisé ». Sa conclusion est que la consommation, loin d’être une simple pratique matérielle, « est une activité de manipulation systématique des signes », ce qui signifie que « pour devenir un objet de consommation, il faut que l’objet devienne signe ». Ce qui explique aussi que la consommation soit sans limites : allant bien au-delà des besoins, elle aspire à toujours plus de signes. « C’est finalement parce que la consommation se fonde sur un manque qu’elle est irrépressible ».
En 1972, dans Pour une critique de l’économie politique du signe, Baudrillard constate qu’Adam Smith et Karl Marx, comme leurs disciples libéraux et marxistes, se sont bornés à distinguer entre la valeur d’usage d’un objet (sa valeur fonctionnelle et « naturelle ») et sa valeur d’échange (sa valeur économique et marchande). Il y ajoute la valeur symbolique de l’objet, qui est une valeur acquise en relation avec un autre sujet, et sa valeur de signe par rapport aux objets. Un beau stylo, par exemple, peut servir à écrire (valeur d’usage), valoir l’équivalent d’une semaine de salaire (valeur d’échange), être offert en cadeau (valeur symbolique) ou conférer un statut social (valeur structurale par rapport au système des objets).
L’ouvrage lui vaut une extraordinaire renommée et va aussi faire de lui l’un des intellectuels français les plus lus et les plus commentés à l’étranger, notamment aux États-Unis, où Sylvère Lotringer, une Française devenue professeur à l’Université Columbia, se démène pour le faire connaître. Baudrillard va dès lors voyager un peu partout dans le monde, où des dizaines de livres lui seront bientôt consacrés, alors qu’en France son insolente ironie vis-à-vis des académismes et son tempérament d’inclassable lui vaudront longtemps la sourde hostilité de beaucoup.
Le miroir de la production, en 1973, signe sa rupture définitive avec le marxisme. Baudrillard affirme que le marxisme n’est qu’un miroir de la société bourgeoise qui, comme les libéraux, place la production au centre de la vie sociale et ne peut, de ce fait, fournir la base d’une critique radicale du système de la marchandise. « Le marxisme, dira-t-il, n’est que l’horizon désenchanté du capital ».
Avec L’échange symbolique et la mort (1976), Baudrillard sort complètement du domaine de l’économie politique. Constatant que les sociétés dominées par les seules valeurs marchandes, basées sur l’échange de signes et de biens, sont incapables de répondre à l’exigence symbolique, il abandonne alors la logique sémiotique pour celle d’un système symbolique, prolongeant en cela les travaux de Marcel Mauss et de Georges Bataille.
Le terme même d’« échange symbolique » dérive de ce que Bataille appelait l’« économie générale », où la dépense somptuaire et la destruction sacrificielle prennent le pas sur les notions de production et d’utilité. Baudrillard prône alors une « critique aristocratique » du capitalisme, qui emprunte aussi à Nietzsche, et donne en exemple les sociétés « primitives » traditionnelles où régnait, non pas l’échange marchand, mais le système du don et du contredon si bien décrit par Marcel Mauss, base de l’échange symbolique définie par la triple obligation de donner, de recevoir et de rendre.
C’est dans ce livre que Baudrillard soutient pour la première fois que les sociétés occidentales ont subi une « précession de simulacre », en ce sens qu’elles sont passées successivement de l’ère de l’original à l’ère de la copie – on pense ici au célèbre texte de Walter Benjamin sur « L’oeuvre d’art à l’ère de la reproduction mécanique » –, puis à celle d’un « troisième ordre de simulacre », où la copie remplace l’original et finit par devenir plus « réelle » que lui. Détachée de toute référence à l’original, la copie devient en fait pur simulacre, à la façon dont, dans une nouvelle de Borges, la carte remplace le territoire. Et comme ce simulacre ne fait qu’engendrer d’autres simulacres, la société toute entière devient elle-même un champ de simulacres. Dans l’oeuvre de Baudrillard, c’est un tournant capital.
Dans les années 1980, Baudrillard réfléchit de plus en plus aux techniques de communication et à la nature des relations sociales qu’elles déterminent. La célèbre formule de Marshall McLuhan : « Le médium est le message », lui sert de fil conducteur : la forme des médias compte plus que leur contenu. C’est ce qui fait leur pouvoir de séduction.
Contrairement à Michel Foucault, qui s’intéresse avant tout à la généalogie des formes du pouvoir, Baudrillard (qui a publié en 1977 un Oublier Foucault) voit dans l’idée de séduction, et donc de simulation, une notion qui, une fois élargie, aide à comprendre la société actuelle : « La séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel ». Il prend également ses distances vis-à-vis de la « micropolitique du désir » d’un Gilles Deleuze ou de l’« économie libidinale » d’un Jean-François Lyotard. La séduction, tient-il à souligner, est tout autre chose que le désir (De la séduction, 1979).
À partir de cette époque, Baudrillard montre comment la modernité, fondée sur la notion de production, a cédé le pas à la postmodernité, où règne la simulation, terme par lequel il faut entendre les modes de représentation culturels qui « simulent » la réalité : la télévision, le cyber-espace, la réalité virtuelle, les effets spéciaux, les jeux vidéo, les écrans interactifs.
Aujourd’hui, dit Baudrillard, nous sommes entrés dans une ère complètement nouvelle, où la reproduction sociale (le traitement de l’information, la communication, les industries « cognitives », etc.) a remplacé la production comme mode principal d’organisation de la société, et où les identités se construisent elles-mêmes par l’appropriation des images, des modèles et des codes dominants.
Dans le monde actuel, affirme Baudrillard, non seulement toute transcendance s’est évanouie, mais la définition même du réel est devenue problématique. C’est ce dont témoigne l’incessante prolifération des représentations virtuelles du monde. La virtualité tend à l’illusion parfaite, et c’est en cela qu’elle s’apparente à une copie qui ne renvoie plus à l’original. Baudrillard, dans son langage, parle d’« extermination du réel par son double ».
Dès lors, c’est le principe de réalité qui disparaît. Car la réalité n’est elle-même rien d’autre qu’un principe. Délivrée de son principe, la réalité implose de manière exponentielle, tandis que se met en place un monde où règne la seule virtualité. En d’autres termes : le vrai est effacé ou remplacé par les signes de son existence. On est au-delà de l’illusion (ou de la « fausse conscience »), car l’illusion se définit encore par rapport à une réalité qui a disparu.
Désormais, Baudrillard n’hésite donc plus à proclamer que « le réel n’existe plus ». Et c’est cette « disparition de la réalité », présentée comme un « crime parfait » étudié comme tel dans le livre qui porte ce titre (1995), qui va désormais nourrir l’essentiel de sa réflexion. Le réel s’évapore sous nos yeux. Comment cela est-il possible ?
Pour les situationnistes, la société du spectacle se définissait avant tout comme aliénation généralisée. Baudrillard assure que ce stade est dépassé, car il n’y a plus à distinguer entre le « spectacle » et les spectateurs. Disparition du spectacle, donc disparition de la scène – au profit de l’obscène. Le passage de la scène à l’obscène, c’est le passage de la vision banale de la fatalité à la vision fatale de la banalité, de la connaissance à l’information, de l’hystérie à la schizophrénie, de la finitude à la métastase. C’est le stade où tout le monde communie dans l’« extase de la communication ». « Il n’y a plus de scène de la marchandise : il n’y en a plus que la forme obscène et vide. Et la publicité est l’illustration de cette forme saturée et vide », écrit-il dans Simulacres et simulation (1981).
Dès que la réalité ne débouche plus sur rien qui la dépasse, il ne lui reste plus qu’à se démultiplier, à se cloner elle-même, à se reproduire indéfiniment sans plus renvoyer à rien.
Elle est alors privée de fin, aux deux sens du terme. Lorsqu’un signe n’a plus d’échange avec la réalité qu’il signifie, il s’hypertrophie, s’enfle, se multiplie tout seul en métastases jusqu’à signifier tout ou rien. Tout est alors frappé d’un même principe d’incertitude : l’information, le travail, la vérité, le statut social, le langage, la mémoire, l’oeuvre d’art, etc., ce qui interdit l’exercice rationnel et traditionnel de la pensée. Le réel est remplacé par des simulacres qui ne cessent de s’auto-engendrer et de s’auto-reproduire. Ce n’est plus la réalité qui dépasse la fiction, mais la fiction qui dépasse le réel !
Baudrillard s’empare de certains mots pour leur donner une portée nouvelle. Le virus lui paraît un terme emblématique qui renvoie aussi bien aux ordinateurs qu’aux épidémies, aux modes et aux réseaux : nous vivons une époque « virale », dont le sida et la « vache folle », les « hackers » informatiques, le terrorisme global et les « autoroutes de l’information » sont autant d’illustrations. Après la valeur symbolique et la valeur-signe, Jean Baudrillard, dans La transparence du mal (1990), affirme que la valeur est entrée dans le stade « fractal » ou « viral » : elle irradie dans toutes les directions sans faire référence à quoi que ce soit. Elle n’est plus valeur, mais épidémie du signe. Tout prend ainsi une forme virale et épidémique : « Les réseaux, Internet, c’est de la métastase illimitée ! »
Mettant met fin aux oppositions réglées du bien et du mal, du vrai et du faux, du signifiant et du signifié, la postmodernité se caractérise donc, non seulement par la bien connue « disparition des repères », mais par l’avènement d’un « immense processus de destruction du sens ». La thèse de Baudrillard est que, dans les actuelles sociétés occidentales, la technologie de l’information a abouti à l’émergence, non pas du « village global » dont parlait Marshall McLuhan, mais d’un monde où le sens est effacé, où le « réel » est réduit aux seuls signes autoréférentiels de son existence, tandis que la société devient elle-même une structure « opaque ». La modernité, c’était le temps des explosions, révolutionnaires ou autres. La postmodernité, c’est le temps de l’implosion.
Implosion du sens dans les médias. « Nous sommes dans un univers où il y a de plus en plus d’information, et de moins en moins de sens ». Les médias sont devenus une « gigantesque force de neutralisation, d’annulation du sens ». « L’information, contrairement à ce qu’on croit, est une sorte de trou noir, c’est une forme d’absorption de l’événement ».
Implosion du social dans les masses. Les sociétés occidentales sont d’abord passées de la caste à la classe, puis de la classe à la masse. Aujourd’hui, les masses ne sont pas aliénées, mais opaques : recherchant le spectacle plus que le sens, elles se transforment en « majorités silencieuses » qui absorbent l’énergie sociale sans la réfléchir ou la restituer, qui avalent tous les signes et les font disparaître elles aussi dans un « trou noir ».
L’homme devient lui-même un « pur écran » qui absorbe tout ce que distillent les réseaux. La machine, autrefois, aliénait l’homme. Avec l’écran interactif, l’homme n’est plus aliéné, mais devient lui-même partie d’un réseau intégré. « Nous sommes dans l’écran mondial. Notre présent se confond avec le flux des images et des signes, notre esprit se dissout dans la surinformation et l’accumulation d’une actualité permanente qui digère le présent lui-même ».
L’homme virtuel est un « handicapé moteur, et sans doute aussi cérébral ». « L’écran interactif, explique Baudrillard, transforme le processus de communication, de relation de l’un à l’autre, en un processus de commutation, c’est-à-dire de réversibilité du même au même. Le secret de l’Interface, c’est que l’Autre y est virtuellement le Même […] On est passé de l’enfer des autres à l’extase du même, du purgatoire de l’altérité aux paradis artificiels de l’identité ». « L’image de l’homme assis et contemplant, un jour de grève, son écran de télévision vide, vaudra un jour comme une des plus belles images de l’anthropologie du XXe siècle » !
À l’instar de Jean-François Lyotard annonçant la fin des « grands récits » qui avaient soustendu la modernité, Baudrillard assure que les idéologies, à l’époque postmoderne, ne sont plus elles aussi que des systèmes de signes, c’est-à-dire des simulacres. Elles n’ont plus cours parce que nous sommes déjà « passés au-delà ». La croyance au progrès, héritée des Lumières, s’est muée en simple « psychologie humanitaire », les droits de l’homme sont le « degré zéro de l’idéologie ».
C’est ce que n’ont pas compris les partis politiques, que Baudrillard déclare « en état de survie artificielle » : « Ils ne vivent plus que des signes de leur existence et tentent de faire perdurer une société bancale, qui ne sait plus où elle va ni sur quoi elle roule ». Dans La gauche divine (1985), Jean Baudrillard se moque plus spécialement des socialistes, devenus des « confessionnels, qui n’ont à offrir sur scène que le pathétique sentimental de la bonne foi et de l’échec », et des communistes qui ont abandonné toute perspective révolutionnaire pour défendre un moralisme radicalisé. La gauche, finalement, en est réduite à gérer le travail de deuil de ses idéaux. L’arrivée du PS au pouvoir ne fut que « la délivrance d’un enfant caché que le capital aurait fait dans le dos à la société française ».
Le pouvoir lui-même, ajoute Baudrillard dans À l’ombre des majorités silencieuses, « est seulement là pour masquer le fait qu’il n’existe plus ». Quant à l’Etat, en accédant à sa forme « extatique », il est devenu transpolitique comme d’autres deviennent transsexuels !
L’histoire, enfin, a cessé d’être une succession continue d’événements localisables dans une perspective linéaire. Elle n’est plus « poussée par un développement, mais par une excroissance complètement indéterminée et incontrôlable ». Il y a toujours des événements, ou plutôt des « enjeux événementiels », mais ces événements ne font plus une histoire. En ce sens, nous sommes bel et bien sortis de l’histoire, non au sens de la « fin de l’histoire » imprudemment annoncée par Francis Fukuyama, mais au sens de la cohérence globale. Nous sommes passés du temps linéaire au temps chaotique. Marx avait inventé les « poubelles de l’histoire ». Aujourd’hui, dit Baudrillard, c’est l’histoire elle-même qui est devenue une poubelle.
La simulation généralisée a tué le réel, mais l’a remplacé par une hyperréalité. Baudrillard veut dire par là que, non seulement le simulacre n’est pas inférieur à ce qu’il simule, mais qu’il en représente au contraire la forme exacerbée ou paroxystique, une forme plus réelle que le réel. La réplique de la grotte de Lascaux, visitée par les touristes, est déjà devenue plus réelle que l’original. Le centre Beaubourg, qualifié par Baudrillard d’« opérateur circulaire parfait », met en scène l’« hyperréalité de la culture », à la façon dont l’hypermarché met en scène l’« hyperréalité de la marchandise », ou les grands médias interactifs l’« hyperréalité de la communication ». Dans Les stratégies fatales (1983), Baudrillard donne d’autres exemples de cette hyperréalité, qui fait que la mode est désormais plus belle que la beauté, la pornographie plus sexuelle que le sexe, le terrorisme plus violent que la violence, la séduction plus artificielle que l’artifice, l’obscénité plus visible que le visible.
En 1986, une tournée outre-Atlantique, au coeur de l’hyperréalité, lui inspire un essai superbe intitulé Amérique. Constatant qu’aux Etats-Unis la permissivité va de pair avec un hypermoralisme social, qui fait de toute voix ou attitude dissidente une pathologie à éradiquer, il y définit le jogging comme une forme de suicide, dit qu’en Amérique personne ne regarde la télévision car c’est l’écran lui-même qui regarde les téléspectateurs, et affirme que la vitesse « crée de purs objets » car elle est la « forme extatique du mouvement ». L’Amérique est pour lui à la fois le modèle de la modernité, la dernière des sociétés primitives et l’« utopie achevée ».
Durant les années 1990, dans une série de petits ouvrages incisifs, auxquels s’ajoutent les cinq volumes de ses Cool Memories, recueil de pensées fulgurantes entrecoupées d’aphorismes souvent mélancoliques, Jean Baudrillard éprouve systématiquement sa théorie en la confrontant aux grands et petits événements médiatiques. Il le fait à sa manière, caustique, provocatrice et jubilatoire, empreinte d’une ironie cinglante et d’une allégresse sarcastique, portée par un non-conformisme à toute épreuve et ne dédaignant jamais de provoquer les pensées convenues et la bienpensance dominante.
Rapportée aux événements, sa grille de lecture implique toujours un pas de côté, un déplacement de perspective, à la recherche d’un paradoxe éclairant. C’est cet écart déroutant qui lui permet d’aller toujours à l’essentiel, sans s’arrêter aux jugements de valeur, de montrer que l’événement renvoie toujours à autre chose qu’à lui-même. Il s’agit au fond, dit Baudrillard, d’« aller par anticipation au bout d’un processus, pour voir ce qui se passe au-delà ».
En 1991, il publie La guerre du Golfe n’a pas eu lieu (Galilée), dont le titre retentissant suscite bien des commentaires. Il y explique que la guerre suppose un principe de sacrifice incompatible avec la recherche d’une guerre à « zéro mort » (dans le camp des assaillants), ainsi que la reconnaissance d’un ennemi non réductible au rôle de « voyou ». Guerre chirurgicale et « asexuée », la première guerre du Golfe n’a « jamais eu lieu », en ce sens qu’elle a moins été affaire de combats que de spectacle.
En novembre 2001, son texte sur « L’esprit du terrorisme », paru dans Le Monde, provoque à nouveau des remous dans l’intelligentsia parisienne. Si la première guerre du Golfe a été pour lui un non-événement, les attentats du 11 septembre lui apparaissent au contraire comme l’« événement absolu » – mais aussi comme un « obscur objet de désir » qui a « radicalisé le rapport de l’image à la réalité ».
Baudrillard scandalise en affirmant que le néo-terrorisme global, qui « se nourrit de ce qu’il veut détruire », est « l’acte qui restitue une singularité irréductible au coeur d’un système d’échange généralisé ». « La tactique du terroriste, écrit-il encore, est de provoquer un excès de réalité et de faire s’effondrer le système sous cet excès de réalité ». S’y ajoutent quelques remarques typiquement baudrillardiennes : « Quand les deux tours se sont effondrées, on avait l’impression qu’elles répondaient au suicide des avions-suicides par leur propre suicide ». Ou encore : « Le spectacle du terrorisme impose le terrorisme du spectacle ».
Les critiques que lui valut cet article (auquel ont fait suite plusieurs essais sur le même sujet) témoignent en fait d’une incompréhension de sa méthode. Ce qu’entendait dire Baudrillard, c’est que l’Occident peut faire la guerre au terrorisme, mais qu’il n’a pas de réponse symbolique à lui apporter. Au désir de mort des terroristes, il ne peut pas répondre par la mise en scène de son propre désir de mort.
L’Occident se pose comme l’empire du Bien, ce qui l’empêche de voir que dans la vie des hommes rien n’est univoque ou unidirectionnel, que tout est ambivalent. Tout ce qui s’actualise potentialise son contraire, sa « part maudite » (Georges Bataille). « À un moment donné, dit Baudrillard, cette part d’ambivalence prend le dessus, tandis que l’autre part se décompose d’elle-même. C’est ce qui est arrivé au communisme, qui a sécrété sa propre ambivalence et qui, avec la chute du Mur de Berlin, est arrivé au bout de sa décomposition ». En d’autres termes, plus on cherche à évacuer le symbolique, plus il a tendance à faire retour. La puissance symbolique est en effet « toujours supérieure à celle des armes et de l’argent ». Une société qui, convaincue de sa supériorité, veut instaurer partout l’empire du Même et refuse sa « part maudite », crée les conditions de sa propre disparition. « Celui qui vit par le Même périra par le Même », écrit Baudrillard (Écran total, 1997).
Comme Philippe Muray, Baudrillard a toujours pensé le plus grand mal du discours du Bien. « Nous croyons naïvement, explique-t-il, que le progrès du Bien, sa montée en puissance dans tous les domaines, correspond à une défaite du Mal. Personne ne semble avoir compris que le Bien et le Mal montent en puissance en même temps, et selon le même mouvement […] Le Bien ne réduit pas le Mal, ni l’inverse d’ailleurs : ils sont à la fois irréductibles l’un à l’autre et leur relation est inextricable […] Le mal absolu naît de l’excès du Bien, d’une prolifération sans frein du Bien, du développement technologique, d’un progrès infini, d’une morale totalitaire, d’une volonté radicale et sans opposition de bien faire. Ce Bien se retourne dès lors en son contraire, le Mal absolu ». Le Mal, pourrait-on dire, résulte d’une irrésistible pulsion de revanche sur les excès du Bien.
Plus généralement, Baudrillard pense que, « depuis peut-être un siècle, l’Occident a travaillé à la dégradation de ses propres valeurs, à les éliminer, à les abolir », ce qui fait qu’il se retrouve aujourd’hui au degré zéro de la puissance symbolique, en sorte que c’est ce degré zéro qu’il veut imposer au reste du monde. Convaincu d’être porteur des seules valeurs universelles concevables, l’Occident veut les étendre à toute la planète, ce qui le porte à délégitimer comme perverses ou archaïques toute singularité qui s’y oppose, « y compris cette forme de singularité qu’est la mort elle-même ». L’Occident veut au fond négocier l’altérité, et enrage de ne pouvoir parvenir.
« La seule manière de résister au mondial, c’est la singularité », disait Baudrillard en 2002. « Ce qui peut faire échec au système, ce ne sont pas des alternatives positives, ce sont des singularités. Or, les singularités ne sont ni bonnes ni négatives. Elles ne sont pas une alternative, elles sont d’un autre ordre […] Elles peuvent être le meilleur et le pire. On ne peut donc les fédérer dans une action historique d’ensemble. Elles font échec à toute pensée unique et dominante, mais elles ne sont pas une contre-pensée unique – elles inventent leur jeu et leurs propres règles du jeu ». Le terrorisme représente incontestablement l’une de ces singularités, sur le versant de l’extrême violence. Baudrillard n’en fait nullement l’apologie. Il demande seulement qu’on prenne bien conscience de sa nature. Le terrorisme est une réponse symbolique paroxystique à l’universalité abstraite.
S’inscrivant en faux contre les thèses de Samuel Huntington à propos de l’affrontement de l’islam et de l’Occident, Baudrillard écrit encore : « Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations, mais d’un affrontement, presque anthropologique, entre une culture universelle indifférenciée et tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d’une altérité irréductible. Pour la puissance mondiale, tout aussi intégriste que l’orthodoxie religieuse, toutes les formes différentes et singulières sont des hérésies. A ce titre, elles sont vouées soit à rentrer de gré ou de force dans l’ordre mondial, soit à disparaître. La mission de l’Occident (ou plutôt de l’ex-Occident, puisqu’il n’a plus depuis longtemps de valeurs propres) est de soumettre par tous les moyens les multiples cultures à la loi féroce de l’équivalence. Une culture qui a perdu ses valeurs ne peut que se venger sur celles des autres […] L’objectif est de réduire toute zone réfractaire, de coloniser et de domestiquer tous les espaces sauvages, que ce soit dans l’espace géographique ou dans l’univers mental » (Power Inferno).
La pensée critique doit selon Baudrillard devenir « radicale ». « La radicalité, écrit-il, c’est aller à la racine des choses […] La radicalité, ce n’est pas en savoir toujours davantage sur le réel, mais passer de l’autre côté ». Et c’est précisément ce qu’il n’a cessé de faire. Il n’a jamais cessé d’être un penseur « extrême », jusque dans ses dernières extrémités. D’où ses prises de position sur les sujets les plus divers, toujours servies par un sens aigu de la formule. Radicalisme libérateur.
Sur le clonage : « Le sexe s’était déjà libéré de la reproduction, aujourd’hui c’est la reproduction qui se libère du sexe […] N’est-ce pas une pulsion de mort qui pousserait les êtres sexués à régresser vers une forme de reproduction antérieure à la sexuation ? ». Mais aussi : « On ne parle du clonage qu’en termes biologiques. Or, il me semble qu’il a déjà été précédé par un clonage mental : le système de l’école, de l’information et de la culture de masse permet de fabriquer des êtres qui deviennent une copie conforme les uns des autres ».
Sur le référendum à propos du projet de Constitution européenne : « Le oui lui-même n’est plus exactement un oui à l’Europe, ni même à Chirac ou à l’ordre libéral. Il est devenu un oui au oui, à l’ordre consensuel, un oui qui n’est plus une réponse, mais le contenu même de la question ».
Sur les émeutes des banlieues : « L’immigration et ses problèmes ne sont que les symptômes de la dissociation de notre société aux prises avec elle-même […] Une société elle-même en voie de désintégration n’a aucune chance de pouvoir intégrer ses immigrés, puisqu’ils sont à la fois le résultat et l’analyseur sauvage de cette désintégration ».
Cette approche ironique, opposée aux donneurs de leçons comme à tout esprit de système, n’a évidemment pas valu que des amis à Jean Baudrillard. Ses adversaires l’ont tour à tour accusé d’apolitisme et d’irrationalisme, de misogynie et d’homophobie, voire d’être un réactionnaire amoral ou un cynique conservateur. En 1990, on lui avait reproché d’avoir exhumé la pensée de Joseph de Maistre dans La transparence du Mal. En 1996, sa dénonciation de la « nullité prétentieuse de l’art contemporain » lui valut de perdre la chronique dont il disposait à Libération. En 2005, un pamphlet d’une consternante bêtise, signé Thomas Florian, allait jusqu’à le présenter comme un « faux penseur recyclant tous les poncifs de la pensée réactionnaire », et son oeuvre comme un « amas nauséabond » ! Le magazine homosexuel Têtu fut plus récemment le seul à se réjouir de sa disparition.
Baudrillard avait répondu à ses critiques en mai 1997, dans un article intitulé « La conjuration des imbéciles » : « Ne peut-on plus proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême droite (ce qui, il faut bien le dire, est un hommage à l’extrême droite) ? Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? » « La lâcheté intellectuelle, remarquait-il aussi, est devenue la véritable discipline olympique de notre temps ».
D’autres ont pu trouver qu’il « exagérait », sans réaliser que ce grand amateur de cinéma et de science-fiction – il est explicitement cité dans le célèbre film des frères Warschawsky, Matrix, que l’on a présenté (imprudemment) comme une illustration de ses thèses –, passionné de surcroît par la photographie depuis les années 1980 (sa première grande exposition s’est tenue à Paris en l’an 2000), ne faisait peut-être que décrire les prodromes de l’« hyperréalité » qui vient.
« Si on échappe à la mort, on échappe forcément à la vie », disait Baudrillard. Généreux, solitaire, curieux de tout, auteur de plus d’une cinquantaine de livres, lui qui avait si souvent décrit les processus « viraux » à l’oeuvre dans la société, a finalement été emporté par les métastases le 6 mars dernier. Prenant la parole à ses obsèques, au cimetière du Montparnasse, le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, visiblement pris au dépourvu par le retentissement mondial de sa disparition, avouait au terme de sa brève allocution qu’il n’était guère familier de son oeuvre : « J’aurais bien voulu parler avec Jean Baudrillard… Maintenant, il me reste à le lire ». Il serait temps.
Alain de Benoist Nouvelle Ecole, 2008
Les premiers livres de Jean Baudrillard ont été publiés chez Gallimard, les plus récents aux éditions Galilée et aux éditions Sens & Tonka.
Un « Cahier de l’Herne », dirigé par François L’Yvonnet, lui a été consacré en 2005, avec des textes de Michel Maffesoli, Edgar Morin, Philippe Muray, Jean-Baptiste Thoret, Jean Nouvel, etc. (Éditions de l’Herne, 328 p., 49 €).
culture et histoire - Page 1985
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Jean Baudrillard
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Le pseudo mariage homo : Un projet de destruction sociétale
Tribune libre de Paysan savoyard
Le projet de légalisation du mariage homosexuel mérite d’être combattu et de susciter une mobilisation vigoureuse. Il révèle en effet la volonté du gouvernement de procéder dans les mois qui viennent à un certain nombre de réformes sociétales, inspirées par les conceptions libérales-libertaires et le relativisme moral. En attaquant l’institution familiale, pierre angulaire de notre société, le projet de mariage homo s’en prend par là même à l’identité française.
- L’usage systématique de méthodes hypocrites
Commençons tout d’abord par souligner que le projet de mariage homosexuel est le fruit des méthodes hypocrites et duplices utilisées depuis des décennies par les groupes qui en sont les promoteurs.
Le projet est présenté comme offrant « le mariage pour tous » afin de provoquer la sympathie et l’approbation réflexe de tous ceux qui se mobilisent dès que le principe d’égalité paraît mis en cause. En réalité, première hypocrisie, le projet ne vise que les homosexuels puisque les lois en vigueur, auxquelles le projet ne touche pas, interdisent le mariage polygame par exemple, ou le mariage entre frères et sœurs.
Hypocrisie ensuite parce qu’il se présente comme un texte destiné à ouvrir le mariage aux personnes de même sexe, paraissant par là même constituer une simple requalification du PACS. En réalité le texte qui sera discuté à l’assemblée nationale à partir du 29 janvier franchit une étape décisive puisqu’il autorise dans le même temps l’homoparentalité et l’adoption. Hypocrisie enfin parce que les promoteurs du projet avancent masqués en niant qu’un futur projet de loi autorisant la procréation médicale assistée est d’ores et déjà prévu.Ils avaient déjà procédé de la même manière en 1999 en affirmant que le PACS était destiné à régler des difficultés matérielles et qu’il n’avait pas vocation à déboucher sur le mariage homosexuel. En réalité le but des groupes qui sont à l’origine de ces projets est bien d’aboutir finalement à la reconnaissance pleine et entière de l’homoparentalité, à l’autorisation de la procréation médicale assistée et le moment venu à celle des mères porteuses.
Ils choisissent de procéder par étapes successives pour ne pas provoquer d’opposition trop massive et pour accoutumer l’opinion à percevoir cette évolution comme inéluctable.
Ce projet est porté par des groupes activistes qui ne représentent qu’une partie des points de vue de la « communauté homosexuelle ». Mais ces groupes mènent, depuis des décennies désormais, une action intense et permanente de lobbying. En étant présents dans les lieux stratégiques (cabinets ministériels et partis politiques, médias, instances de réflexion instituées par les pouvoirs publics, comités d’éthique des hôpitaux…) et en s’entourant de juristes spécialisés, ils parviennent à exercer une influence sans rapport avec leur importance numérique.
Dans le même temps, sur ce dossier comme sur d’autres, l’appareil de propagande du Système fonctionne à plein régime. Par exemple le journal Le Monde, qui jouit (abusivement) du statut de journal de référence, mène depuis vingt ans un travail de propagande constante en faveur de l’homosexualité et désormais de l’homoparentalité (on peut le constater en effectuant le décompte impressionnant des « unes », tribunes et analyses orientées qu’il a consacrées au sujet).
- Un projet qui portera préjudice aux enfants concernés
Si le projet de mariage homosexuel est détestable, c’est notamment parce qu’il autorise les couples homosexuels à adopter. Cachant et précédant en outre un futur projet de légalisation de la PMA, il est susceptible de porter gravement préjudice aux enfants concernés.
On ne voit pas en effet ce qui autorise certains psychologues et psychiatres à affirmer que les enfants de couples homosexuels ne souffriront pas de la situation : les couples homosexuels avec enfants existant actuellement sont en effet trop récemment constitués pour que la profession puisse disposer d’un recul suffisant permettant de tirer des conclusions fondées.
Tout conduit au contraire à subodorer que les enfants concernés pâtiront gravement de leur condition, en étant déséquilibrés et malheureux. Le simple fait qu’ils seront et resteront très minoritaires, entourés d’enfants élevés par des couples normaux, leur fera évidemment ressentir au quotidien l’anomalie, et même la monstruosité, de leur situation.
Les promoteurs du projet font valoir que le modèle familial est d’ores et déjà fragilisé pour un grand nombre d’enfants, qui vivent avec seulement l’un de deux parents ou dans des familles recomposées. Cet argument est sans valeur : les enfants des familles divorcées ou recomposées connaissent sans doute pour nombre d’entre eux des difficultés, mais ils n’en sont pas moins pourvus, sauf rare exception, d’un père et d’une mère bien identifiés.
Les concepteurs du projet s’appuient également sur le fait que l’homoparentalité constitue déjà une réalité, 40.000 enfants vivant aujourd’hui, selon l’INED, auprès d’un couple homosexuel : le projet, qui permettrait de régulariser la situation de ces couples, ne ferait dès lors que tirer la conséquence d’une évolution sociétale d’ores et déjà advenue.
Cet argumentaire est là encore irrecevable nous semble-t-il. Notons d’abord que cette situation lamentable illustre l’étendue du laxisme des pouvoirs publics qui, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, se refusent à faire appliquer les lois en vigueur (en l’état actuel des textes, l’homoparentalité en effet n’est pas autorisée).
Quant à ces couples actuellement placés en situation de non droit, ils sont mal fondés à faire valoir les difficultés qu’ils rencontrent (concernant par exemple l’autorité parentale ou les questions de succession) pour exiger un changement de la loi : ils n’ont après tout que ce qu’ils méritent. Un vieux principe issu du droit romain peut à cet égard leur être opposé : nul ne peut revendiquer un droit en se prévalant de ses propres turpitudes.
Le projet de mariage et d’adoption homosexuelle laisse penser qu’il existerait un droit à l’enfant. Reflet de la conception individualiste de la société, ce droit à l’enfant, s’il venait à être de fait institué, constituerait une immoralité manifeste. Dans une société respectueuse des êtres humains, il existe avant tout des devoirs envers les enfants que l’on fait naître. Et ce sont bien plutôt ces enfants qui sont « en droit » de recevoir une éducation et de connaître des conditions d’existence satisfaisantes. (Sur ce point nous conseillons à nos lecteurs de se reporter à l’image suivante).

Signalons que le concept de « droit à l’enfant » peut déboucher sur la réification de l’enfant, devenu objet de consommation, achetable sur le marché. Les projets futurs de légalisation de la PMA pour les homosexuels et de l’utilisation de mères porteuses offriront d’ailleurs l’occasion de développer des activités mercantiles et des trafics de diverses natures (certains pays dans lesquels prospèrent des mafias seront par exemple tout à fait disposés à alimenter un marché futur des mères porteuses rétribuées).
- La volonté de détruire les cadres sociaux traditionnels
Ce projet est néfaste pour une troisième raison, dans notre esprit la plus grave. Il s’inscrit nous semble-t-il dans un projet d’ensemble conçu par les cercles qui, depuis deux siècles, ont investi les couches supérieures de la société et ses lieux de pouvoir (gouvernement, système éducatif, médias).
Ce projet vise à détruire les cadres de la société traditionnelle qui ont jusqu’ici à peu près survécu à l’œuvre de la « modernité » militante : la famille ; la religion catholique ; la nation, avec ses frontières et sa population historique de race indo-européenne. S’attaquant à la fois à la religion et à la famille, le projet de mariage homosexuel est doublement significatif pour les promoteurs de la modernité agressive.
Les partisans de ce projet affirment que, le nombre de couples concernés étant appelé à rester très faible, le mariage en question ne risque pas de porter atteinte à l’institution qu’est la famille. Cet argument ne tient pas. D’abord parce que le projet en question soulève une question de principe, sans rapport avec les nombres en cause.
En outre il faut voir que d’autres initiatives destinées à saper la cellule familiale sont prises ou proposées de façon régulière (c’est ainsi par exemple qu’un précédent gouvernement a décidé d’autoriser les personnes seules à adopter ; par exemple encore plusieurs intellectuels ou politiciens relancent périodiquement un projet d’abaissement de l’âge de la majorité légale à 16 ans voire 15 ans).
Ce nouveau projet hostile à la famille traditionnelle s’inscrit dans un agenda qui comprend de nombreux autres sujets : la pression pour autoriser l’euthanasie en fin de vie ; le suicide assisté ; les projets de manipulation de l’embryon ; la légalisation du cannabis…
Il n’y a pas lieu selon nous de refuser d’emblée le débat sur chacun de ces sujets, qui méritent d’être réfléchis et discutés. Il n’en reste pas moins que ces différentes initiatives sont reliées, nous semble-t-il, par un projet d’ensemble : mettre en cause, contester, fragiliser, détruire, tous les éléments qui se rattachent encore à la société « traditionnelle » et qui constituent l’identité de la France française.
Certes le mariage homosexuel n’a pas le même pouvoir destructeur que celui que possède l’invasion migratoire, sur la gravité de laquelle nous alertons jour après jour dans les colonnes de Fdesouche. L’invasion de populations non européennes, organisée par l’élite française et européenne depuis quarante ans, constitue sans conteste le principal chantier ouvert par les cercles qui ont formé le projet de détruire la France française et, de façon plus générale, la société traditionnelle.
Il se trouve, et la chose ne relève pas du hasard, que le projet de mariage homosexuel a également un lien, indirect, avec l’invasion migratoire en cours. D’abord parce qu’il correspond à la conception, qui est celle des immigrationnistes, d’une société composée de communautés, la communauté des homosexuels venant prendre place à côté de celle des musulmans, des « gens du voyage » ou des adorateurs de l’oignon.
Cette conception a pour objet de marginaliser la population de souche, réduite à constituer à son tour des communautés – la communauté des Blancs, la communauté des chrétiens… – destinées au demeurant à devenir minoritaires. Un autre lien existe avec l’immigration : le projet risque en effet d’ouvrir la voie à la revendication d’une légalisation du mariage polygame de la part des communautés qui le pratique culturellement (la polygamie n’apparaissant après tout pas plus anti naturelle que le mariage homosexuel).
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Le projet de mariage homosexuel comprend de nombreuses dimensions : il est à la fois communautariste, individualiste, libertaire, consumériste, mercantile et philosophiquement relativiste. Il constitue ainsi un reflet fidèle du type de société que la modernité militante et franc-maçonne cherche avec obstination à mettre en place.
Il serait dès lors erroné de considérer ce projet comme une simple opération de diversion destinée à camoufler les résultats économiques et sociaux du gouvernement. Cette préoccupation tactique n’est sans doute pas absente, mais l’essentiel n’est pas là. Le projet de pseudo mariage homosexuel,, qui autorise dans le même temps l’homoparentalité et l’adoption, s’inscrit dans une entreprise plus large de destruction sociétale.
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Pierre-André Taguieff : Pourquoi Muray nous manque
Il m’est devenu impossible d’écrire sur Philippe Muray [1]. Pour les mêmes raisons que, pendant près de trente ans, je n’ai pu écrire sur Guy Debord [2]. Deux « inconformistes » dont les écrits, comme ceux de Bernanos ou de Cioran, m’ont nourri, stimulé, incité à penser l’époque présente, à penser contre cette époque [3].

Depuis que « l’inconformiste » Muray a été « lancé » sur le marché culturel par le spectacle de Fabrice Lucchini, comédien célèbre et consensuellement célébré, et que, sous la direction des Tartuffe de presse qui ont fait mine de le « découvrir » après l’avoir dénoncé ou méprisé, l’entreprise de son embaumement a commencé, un immense dégoût m’a saisi. M’est revenu en mémoire un fragment posthume de Nietzsche : « Il est répugnant de voir de grands hommes honorés par des pharisiens4. » Les bobos culturels consommant du Muray, comme ils ont consommé du Debord, sont les nouveaux « pharisiens » – sans la culture théologique. Un type mixte né de la rencontre entre le « philistin cultivé » décrit par Nietzsche5 et le « petit Monsieur satisfait », le « señorito satisfait », cet être à la fois égoïste, grégaire et conformiste peint par Ortega y Gasset6. On peut reconnaître en lui le type du « bien-pensant », qui sévit désormais dans un nouveau contexte : celui de la société de la communication permanente et du changement à vitesse croissante, rendant très improbables la création d’œuvres consistantes et très facile la promotion médiatique de personnages qui, n’étant dotés d’aucune aptitude particulière, se sont spécialisés dans le carriérisme « culturel » ou « intellectuel ».
Comment donc résister à la vague d’enthousiasme déclenchée par un comédien-suborneur spécialisé dans les jongleries verbales et jouant au porte-parole de l’auteur dont il lit les textes ? Comment oser objecter face à cette entreprise, nécessairement « admirable », de « démocratisation de la culture » ? Muray à la portée de tous, même des débiles légers libertaires ou humoristes (d’un Siné, par exemple), des militants les plus basiques du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste) ou du PAS (Parti Anti Sioniste), des boutiquiers communistes ou lepénistes et des garçons coiffeurs engagés dans les Restos du Cœur. Je vois là l’esquisse d’un ambitieux projet de société, peut-être même d’un projet de civilisation des mœurs : faire de Muray un auteur convenable, agir de telle sorte que ses écrits ne choquent plus ni les boy-scouts ayant « le cœur à gauche », ni les donneuses de leçons nées d’un féminisme devenu méthode de terrorisme intellectuel. En un mot : faire entrer Muray dans la société médiatique. Je ne peux m’empêcher pourtant de supposer, en élitiste désabusé, que la promotion médiatique d’un écrivain et penseur a-médiatique, voire anti-médiatique comme Muray a pour origine un contresens ou une méprise. Que les écrits de Muray soient vantés par les bonimenteurs spécialisés ou les militants du « mieux-disant culturel », ce ne peut être que pour de mauvaises raisons. Nous ne connaissons que trop la bouillie mentale diffusée dans l’espace médiatique, à laquelle le public français s’est indéfectiblement habitué. Nul ne prête plus attention à la pensée chewing-gum du journaliste ordinaire, illustrée par cette déclaration d’une présentatrice du Journal sur une chaîne d’information en continu : « L’homme est passé aux aveux dans les heures qui viennent. »
Muray en magasin : une dystopie [...]
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L’Europe contre la nation, un faux débat ? Tribune libre
Distinguer l’Europe enracinée de l’Europe globalisée
On le sait, la mouvance patriotique est parcourue, tant en France que dans les autres pays européens, par divers courants idéologiques. Parmi ces derniers, on compte notamment le courant nationaliste et le courant européaniste (et non européiste, nous y reviendrons) qui s’affrontent, il est vrai, tout particulièrement, sur la scène politique française. Et comment ne pas le comprendre ? La France est le berceau de l’idée de Nation, c’est la France qui a exporté le modèle de l’état-national aux quatre coins de l’Europe et c’est donc en France que, tout naturellement, l’attachement à la Nation est la plus forte.
L’idée européenne, quant à elle, d’approche traditionnellement impériale, apparaît donc aux yeux de la plupart des partisans de la Nation comme un genre d’ennemi héréditaire, de maelstrom cosmopolite qui n’a d’autre but que d’anéantir la Nation et de se poser en première marche du Village Global. On peut d’ailleurs dire qu’au fil des siècles, la Nation française s’est bâtie envers et contre l’Empire.
Si, de nos jours, c’est la, il est vrai, bien mal nommée « Union européenne » qui est la cible des attaques du courant nationaliste, que l’on nomme aussi parfois « souverainiste » lorsqu’on veut l’étendre à d’autres franges de l’échiquier politique, ce n’est là que le reflet d’un conflit multiséculaire qui, générations après générations, a opposé la France à l’Empire et, tout particulièrement, à celui des Habsbourg. Il semble que dans l’esprit du partisan de la Nation, l’acceptation de l’idée impériale, incarnée jadis par l’ennemi héréditaire habsbourgeois et assimilée aujourd’hui à une certaine idée « euroglobaliste », constituerait un genre de reddition sans condition, au terme d’une « guerre éternelle » contre l’Empire que la France aurait fini par perdre. Les batailles qui opposèrent François Ier à Charles-Quint, les guerres franco-espagnoles et franco-autrichiennes dans ces Pays-Bas méridionaux (actuelle Belgique), passage obligé d’une France qui ambitionna longtemps de retrouver sur le Rhin sa frontière gauloise, tous ces sacrifices donc n’aboutiraient finalement qu’à une soumission française à des mœurs centrifuges jugées étrangères et à des diktats politiques et économiques jugés non-moins étrangers, en un mot : européens. Inacceptable, du point souverainiste. Ainsi, quoique l’idée impériale, européenne, enracinée, en un mot « identitaire », incarnée jadis par la dynastie des Habsbourg, dont le dernier empire s’effondra en 1918 sous les coups redoublés des nationalismes, des idéologies totalitaires et de cet industrialisme apatride qui a donné naissance à l’univers globalisé que nous ne connaissons que trop bien, quoique cette idée, donc, n’ait absolument rien de commun, que du contraire, avec l’« Euromarket » acculturé et déraciné que nous connaissons sous le nom d’« Union européenne », elle apparaît néanmoins, dans les esprits souverainistes, comme un genre de précurseur du « projet européen » actuel, première marche d’un monde globalisé et source de tous les maux de la France.
Autant l’Empire austro-hongrois – hélas resté imparfait, il est vrai, du fait de son occultation de la réalité politique de ses populations slaves – constituait une tentative de faire cohabiter, dans un même espace, harmonieusement, c’est-à-dire dans le respect de leur pluralité identitaire, des populations différentes, certes, mais appartenant à une même civilisation, autant l’Union européenne n’est qu’une construction artificielle, économique métissée, standardisée, globalisée, rejetant toute forme d’enracinement historique et culturel authentique et prête à s’ouvrir au tout venant. Autant l’Empire austro-hongrois vénérait par-dessus tout la qualité de vie, la culture, l’histoire, le bon goût, en un mot, le Beau, autant la prétendue « Union européenne » en apparaît comme le négatif, cultivant l’acculturation, le mauvais goût commercial, la sous-culture globalisée et la malbouffe.
« Européanistes » et non « européistes »
Il n’y a rien de commun entre ces deux visions de l’Europe. Désigner par un même qualificatif les partisans d’une Europe structurellement impériale, enracinée, identitaire et les adeptes de l’Euromarket globalisé n’a donc aucun sens.
Si les tenants de l’actuelle « Union européenne » sont généralement qualifiés d’« européistes », ceux qui, tout en pensant qu’il convient de ne pas jeter le bébé européen avec l’eau du bain globalisé pour le moins malodorant dans lequel il baigne, qui tout en précisant que tout n’est pas forcément mauvais dans l’actuelle UE, militent pour l’unité d’une Europe enracinée incluant le niveau national, mais également le niveau régional et le niveau civilisationnel dans le cadre d’une structure harmonieusement intégrée, devraient être désignés différemment.
Aussi, afin de les distinguer des adeptes « européistes » de l’Europe globalisée, pourrions-nous faire le choix du terme « européaniste ».
La Nation jacobine contre l’Europe enracinée
Les souverainistes reprochent parfois aux européanistes d’être comparables aux révolutionnaires de jadis qui voulaient universaliser et internationaliser leur combat. Dans leur esprit, l’idée européenne appartient à ce mode de pensée internationaliste, globaliste dirions-nous plutôt aujourd’hui, qu’anima par le passé et encore aujourd’hui les ennemis de la Nation, seule référence identitaire viable à leurs yeux. En fait, selon eux, les européanistes ne voudraient rien d’autre, globalement, que construire une nouvelle Internationale. Retournons l’argument à son expéditeur. Nous le savons, les idéaux révolutionnaires jacobins ne sont pas particulièrement prisés dans une mouvance patriotique française qui lui préfère généralement, et de loin, les références chrétiennes, monarchiques, traditionnelles, en deux mots, d’Ancien Régime. Comment expliquer dès lors le paradoxal engouement des partisans de la Nation pour des idéaux issus du jacobinisme révolutionnaire dont l’idée même de Nation est la fille ? Car point d’état-national ni de citoyens avant 1789, mais un royaume et des sujets du Prince ! On en vient donc à se demander si l’idée de Nation jacobine est bien un concept identitaire, ou si elle n’est, au contraire, qu’un poste avancé des internationales.
Allons plus loin : comment l’internationalisme révolutionnaire aurait-il pu exister sans la création préalable de la Nation jacobine ? Lorsque le centralisme nationaliste refuse aux régions ce que l’échelon international (ex-URSS, Euromarket, Village Global ou autre) refuse désormais aux états-nations, ne peut-on dire qu’il s’agit là d’une seule et même logique ? En définitive, le centralisme jacobin nous paraît bien plus proche de l’euro-bureaucratie « bruxelloise » que l’idée d’unité européenne enracinée.
Régionalismes ou micro-nationalismes ?
Après s’être vus reprocher leurs « velléités internationalistes » visant prétendument à dissoudre, « par le haut », la Nation, dans le cadre d’un maelstrom européen métissé, les européanistes, partisans du fédéralisme intégral, c’est-à-dire de la fédération des états-nations européens sur une base civilisationnelle, et de la fédéralisation de ces mêmes états-nations sur base de leurs régions historiques, se voient accuser par les souverainistes de vouloir également détruire la Nation par le bas, en encourageant le développement de mouvements régionalistes centrifuges.
Or, partisans de l’unité européenne, les européanistes ne peuvent être, en toute logique, des partisans de la dislocation des nations : il ne s’agit pas de remplacer une « Europe des 27 » (déjà plus que bancale) par une « Europe des 270 » ! Les états-nations ont donc, du point de vue européaniste, un rôle essentiel à jouer dans la construction identitaire de l’Europe, garants qu’ils sont de la cohérence politique de nombreux territoires sans laquelle l’Europe sombrerait dans le chaos, et de la sauvegarde des langues nationales, indissociables de notre identité la plus essentielle. Autonomie régionale ne signifie pas, dans l’esprit européaniste, éclatement micro-nationaliste.
Et nous voilà confrontés à un nouveau paradoxe : si le partisan du fédéralisme européen intégral se voit reprocher ses opinions supposées centrifuges, n’est-ce pas, en définitive, le micro-nationaliste, c’est-à-dire le régionaliste indépendantiste (et non seulement soucieux d’autonomie), qui se trouve politiquement et paradoxalement être le plus proche du statonationaliste jacobin ? Car, alors que le régionaliste soucieux de son autonomie ne demande fondamentalement que la reconnaissance de sa particularité dans le cadre national, le micro-nationaliste, lui, ne veut rien d’autre que créer un nouvel état-national jacobin, centralisé, refusant à ses propres composantes régionales jusqu’au centième de ce qu’il a obtenu pour lui. Le rejet de l’Europe par le macro-nationalisme et le rejet de l’état-nation par le micro-nationalisme ne se rejoignent-ils pas finalement ? Mais il n’y a là rien de commun avec une démarche d’autonomie régionale responsable, telle qu’on l’envisage d’un point de vue européaniste.
Europe des Patries ou Europe-Puissance ?
Ainsi donc, l’action des européanistes, si l’on en croit l’opinion souverainiste, n’aurait pour seule conséquence, du fait de ses choix civilisationnels et régionaux, que d’affaiblir les nations d’Europe face aux autres puissances mondiales, au premier rang desquelles nous citerons, bien évidemment, les Etats-Unis d’Amérique. C’est la double action du morcellement régionaliste et du métissage « européiste » qui serait, en définitive, responsable du déclin des états-nations. Or, une fois de plus, nous voilà confrontés à un paradoxe. Lorsque les souverainistes déplorent l’incapacité « des Européens » à assumer leur rôle politique et militaire sur le plan international, ils ne semblent pas comprendre que cela est dû à deux facteurs fondamentaux dont le globalisme et le nationalisme sont justement responsables. Le globalisme, négateur d’identité qui constitue le fondement pseudo-européen de l’Euromarket, est à la base de l’inconsistance européenne qui n’a jamais rien été d’autre qu’une vague structure économique et financière.
En l’absence de vraies fondations identitaires et civilisationnelles, l’Europe ne pouvait espérer devenir politiquement cohérente, et faute de cohérence politique, elle ne pouvait rester qu’une jungle financière et économique acculturée et politiquement faible, ce qu’elle n’a jamais cessé d’être de 1957 à nos jours. Or, cette dissolution par le haut, exigée par le Village Global d’inspiration étasunienne, « nordiste » et « yankee » (au sens historique du terme), a été largement favorisée par le refus obstiné des statonationalistes et des souverainistes d’abandonner une part de souveraineté à l’échelon civilisationnel supérieur, afin de mettre en commun les moyens indispensables à une Europe-Puissance pour s’imposer sur le plan international. Les partisans de l’Europe des Patries n’ont jamais cessé de s’accrocher aux derniers pans d’une puissance politique et militaire nationale qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut jadis, au nom d’un attachement à la souveraineté qui frise parfois la religiosité.
Au niveau militaire, pour ne citer que cet exemple, le résultat est là : des moyens financiers dignes d’une superpuissance dépensés en vain au niveau européen, vingt-sept budgets nationaux, vingt-sept armées qui peuvent, au mieux servir d’armées supplétives à des armées étrangères, des redondances inacceptables en matière d’industrie militaire, tout cela pour entretenir le mythe d’une puissance nationale et souveraine pourtant militairement en situation de déclin. Comment venir ensuite se plaindre de l’inexistence politico-militaire européenne sur la scène internationale ? Mais l’on préférera se bercer d’illusions, en vantant le retour à une agriculture totalement nationale, on prônera l’abandon de l’euro au profit de l’ancienne monnaie nationale, nourrissant ainsi l’espoir plus qu’improbable –tel le génie de la fable, le libéralisme, échappé de la lampe magique nationale au 20ème siècle, pour gagner les horizons planétaires, n’y retournera plus jamais – de voir se rapatrier les industries nationales, tout cela en ignorant ce problème essentiel : l’Europe est, depuis la perte de ses colonies, dépourvue de richesses naturelles et, notamment, de ressources énergétiques. On se demande donc comment, dépourvues de ces ressources, et divisées sur la scène internationale, les « post-puissances » européennes pourraient maintenir, ne fut-ce qu’à moyen terme, leur rang de puissance ? Les nations européennes doivent donc choisir : survivre ensemble ou mourir seules.
La complémentarité de l’Empire et de la Nation
La France nourrit donc à l’égard de l’Empire, et partant, de l’Europe, une méfiance qui semble relever de l’atavisme. Qu’il apparaisse sous les traits de l’empire des Habsbourg, de l’Union européenne ou de l’ « empire américain », tout « projet impérial » – ou ce qui en tient lieu – est perçu par Paris comme une menace pour sa souveraineté. Ainsi, un ouvrage collectif paru chez Ellipses au début des années 2000, auquel j’eus d’ailleurs la possibilité de participer – « Guerres dans les Balkans », paru sous la direction du général Gallois – était-il sous-titré « La nouvelle Europe germano-américaine », référence particulièrement révélatrice à la crainte très française d’une double domination « impériale », américaine d’une part, et allemande, pour ne pas dire « mitteleuropéenne », d’autre part. Et c’est là qu’il est, nous semble-t-il, intéressant de comparer la vision qu’ont de cette problématique les Français et les Belges francophones, étant moi-même, dirais-je, l’un des derniers Bruxellois de souche.
On peut dire que les états-nationaux belge et français se sont développés de manière radicalement opposée : autant la France apparaît comme le berceau de l’idée de Nation, autant la Belgique apparaît comme un état-national particulièrement bancal, créé par les grandes puissances du 19ème siècle, pour diverses raisons stratégiques ; autant la France se pose en état jacobin centralisé, autant la Belgique n’en finit pas de gérer le divorce de ses deux principales composantes flamande et wallonne. La Flandre, elle, a su bâtir une identité nationale forte (encore que cela devrait être sans doute relativisé), mais qu’en est-il de cette Belgique francophone qui rassemble des Wallons et des Bruxellois de langue française ? Comment peut-on définir un Belge francophone, sinon, en schématisant, comme un « Français d’histoire impériale » ? De fait, culturellement et linguistiquement tourné vers la France, le Belge francophone ou, plus précisément, le francophone de Belgique, est historiquement tourné vers l’Europe centrale germanique et impériale dont, notamment via les Habsbourg, les Pays-Bas méridionaux (qui correspondaient globalement à la Belgique actuelle), ont dépendu durant plusieurs siècles.
L’on évoque souvent le conflit wallo-flamand ou la ligne de fracture germano-latine passant par Bruxelles, mais l’on a peu conscience du fait que la question de l’opposition entre la Francité et l’Empire fait essentiellement partie de l’identité des francophones de Belgique, et voilà pourquoi l’on peut considérer que l’actuel débat français sur la Nation et l’Europe (ou/et l’Empire) nous est plus que familier, et que notre témoignage historique a donc pleinement sa place dans ce débat.
Entre Mitteleuropa impériale et Francité jacobine
Si linguistiquement et culturellement, le Belge francophone appartient bien à l’espace français, il fut aussi, des siècles durant, un sujet de Charles-Quint et des Habsbourg (ennemis traditionnels du Royaume de France), jusqu’à ce que les sans-culottes ne chassent les Autrichiens de nos contrées qui restèrent françaises de 1794 à 1814, avant d’être plongées brutalement dans l’univers nationaliste européen. C’est là un paradoxe que tout francophone de Belgique – du moins parmi ceux qui ont encore une conscience et une connaissance de leurs racines et de leur Histoire – doit apprendre à gérer du mieux qu’il peut. Nous ne nous étendrons évidemment pas sur les nombreuses réponses que l’on peut tenter d’apporter à ce problème, pour ne retenir que deux options : l’historique et la géopolitique. Pour résumer, disons que la logique historique est partagée par ceux qui souhaitent le maintien de la Belgique au nom d’un « mythe lotharingien » qui suppose l’existence d’un espace géopolitique naturel particulier situé entre la France et l’Allemagne, une idée parsemée de références aussi romantiques que nostalgiques à un prétendu « bon vieux temps » des ducs de Bourgogne et de Charles-Quint, dont la Belgique serait la naturelle héritière.
La logique géopolitique, elle, est partagée par ceux qui, bien qu’ayant constaté que la Belgique ne constitue pas un état-national viable, veulent malgré tout coller à la réalité statonationaliste moderne et se tournent donc, tout naturellement vers la France à laquelle ils voudraient voir rattacher la Wallonie, voire toutes les communes à majorité francophone de Belgique. Vivre dans des mythes passéistes et un état hybride d’état-national et d’Ancien Régime, en attendant l’éventuel divorce d’avec la Flandre, ou tenter de trouver sa place dans une France hexagonale centralisée, voilà globalement le choix que laisse aux francophones de Belgique, la vieille opposition identitaire entre la Mitteleuropa impériale et la Francité jacobine.
Entre Habsbourg et Bonaparte : un ressenti personnel
Pour ma part, je n’ai jamais adhéré à une forme ou l’autre de nationalisme, mes origines bruxelloises et « administrativement belges » me prédisposant bien peu, il est vrai, à une telle démarche. Je me suis donc naturellement tourné vers la France et l’Europe, soit vers la Francité et l’Empire. J’ai toujours perçu ces deux aspects de mon identité non comme antagonistes mais, bien au contraire, comme parfaitement complémentaires, regrettant au passage tout ce qui, à travers l’Histoire, a pu séparer la France de la Mitteleuropa et tout ce qui a opposé la Nation française à l’Empire. Sans être aucunement monarchiste, je n’en suis donc pas moins « impérialiste », au sens réel du terme et non au sens idéologique, et mes choix historiques se sont donc naturellement portés, simultanément, vers l’Empire des Habsbourg et le Premier empire français, le premier, notamment en raison de sa structure décentralisée et diversifiée, prélude d’une construction européenne enracinée, le second par amour d’une certaine grandeur et de la qualité de vie françaises et on le voit, il n’y a là aucune contradiction. Par opposition aux forces qui veulent uniformiser, standardiser, en niant la diversité régionale (statonationalisme), la diversité nationale (européisme), voire même la diversité civilisationnelle (globalisme), autant de démarches, nous semble-t-il, fondamentalement anti-identitaires, la logique « impériale », fédérale, européaniste veut, bien au contraire, reconnaître tous les éléments identitaires de notre civilisation et les imbriquer harmonieusement dans une structure relevant d’une claire volonté de préserver l’ensemble de nos différences enracinées.
L’européanisme polyculturel et identitaire n’est donc en rien comparable au multiculturalisme européiste et négateur des identités. Je me sens d’autant mieux en France que je me sais bruxellois, je me sens d’autant mieux en Europe que j’ai conscience de mon appartenance à la Francité (je ne peux, hélas, dire « à la France »), et j’aimerais pouvoir me définir comme Européen dans le monde, sans devoir faire référence à cette prétendue « Union européenne », qui est aujourd’hui tout sauf unie et enracinée. Et lorsqu’on vante le patriotisme économique américain, n’est-ce pas justement reconnaître l’efficacité d’un modèle fédéral pour l’Europe, alors que faire le choix du protectionnisme statonationaliste reviendrait plutôt à faire l’apologie d’un plus qu’hypothétique patriotisme californien ou texan ? Imagine-t-on New-York boycotter les vins de Californie ? Cela n’empêche nullement les Etats américains d’être autonomes dans bien des domaines, notamment celui de la justice. Preuve supplémentaire qu’une fédération bien conçue ne s’oppose ni au patriotisme, ni aux enracinements particuliers, que du contraire.
Conclusion : oui au fédéralisme intégral
Et voilà pourquoi les européanistes font le choix, pour l’Europe, d’un fédéralisme intégral qu’il convient de ne pas confondre, justement, avec ce fédéralisme global, jacobin, anti-identitaire, européiste, que nous impose aujourd’hui l’Euromarket. Dans l’optique du fédéralisme intégral, tout à la fois polyculturel et enraciné, la Région a pour fonction principale d’approfondir l’enracinement de la Nation dont la fédéralisation, loin de la disloquer, aurait pour conséquence l’affermissement de sa base identitaire, la non-reconnaissance et l’affaiblissement des enracinements régionaux aboutissant, au contraire, à la transformation de la Nation en une coquille vide bureaucratique, première marche d’une Europe européiste tout aussi vide et bureaucratique, comme nous le prouve l’actualité. Régionalisme ne signifie pas pour autant indépendantisme et la Nation a donc pour fonction de maintenir l’unité des entités régionales qui la composent et qui doivent, au-delà des légitimes démarches linguistiques régionales, restées liées par une même langue nationale sans laquelle la Nation ne pourrait survivre : le cas belge est là pour le démontrer, pas d’état-national viable sans unité linguistique. Comme la Région, la Nation est donc le dépositaire d’un héritage linguistique, mais également culturel et historique, sa désintégration ne pouvant que déboucher sur une forme ou l’autre de chaos. Mais nationalisme ne signifie pas pour autant souverainisme jacobin. En contestant aux régions leur droit à l’enracinement particulier, la Nation se dénie logiquement le droit de faire état de revendications semblables à l’échelle civilisationnelle. En outre, le morcellement souverainiste a pour résulta l’affaiblissement de la Civilisation entière qui, divisée, se trouve dépourvue des moyens qui lui permettraient de rivaliser avec les autres puissances, et cette état de division est d’autant plus grave pour l’Europe qu’elle se trouve, comme nous l’avons déjà souligné, largement dépourvue de ressources naturelles.
Or, les Nations n’ont plus les moyens, notamment militaires, de prendre le contrôle celles-ci, et nous avons vu, lors de l’affaire libyenne, que la France ne pouvait, à elle seule, soumettre un petit pays, équipé d’armes obsolètes, telle que la Libye. Se bercer d’illusions en rêvant à la gloire passée de la Nation ne permettra pas pour autant à celle-ci de renouer avec un passé définitivement révolu. La France-Puissance n’est plus et sans l’Europe-Puissance, la France et les autres nations ne pourront survivre seules. L’unité civilisationnelle s’impose donc. Ce qui doit nous gêner, ce n’est point de voir des bouteilles de vin espagnol ou des fromages italiens sur nos tables, mais de voir nos viticulteurs et nos agriculteurs européens concurrencés par l’importation de vins chiliens et d’haricots verts du Kénya. Une flèche se brise aisément, contrairement à un faisceau de flèches. Voilà pourquoi nous, européanistes, prônons la construction d’un fédéralisme européen intégral, respectueux des enracinements particuliers régionaux (patries charnelles) et nationaux (patries nationales) et permettant l’édification d’une Europe-Puissance sans laquelle ni nos régions, ni nos nations ne pourront survivre. Ainsi, loin de s’opposer, la Région, la Nation et la Civilisation nous apparaissent comme parfaitement complémentaires.
Éric Timmermans http://fr.novopress.info
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Deux géants dans le siècle : Jünger Heidegger
Jünger et Heidegger se côtoyaient. Leurs idées aussi. La correspondance qu'ils ont nouée, enfin traduite, vient éclairer ce qui les rapprochait et les éloignait.
Suivez Alain de Benoist, le meilleur des guides dans les arcanes de ces deux pensées !
Quand deux grands hommes - et quels grands hommes, en l'occurrence le plus grand philosophe et l'un des écrivains les plus importants du XXe siècle ! - s'écrivent, de quoi parlent-ils ? Pas toujours de choses grandioses : ils échangent aussi des formules de politesse, se tiennent informés de leurs publications et de leurs déplacements, évoquent les préoccupations de la vie quotidienne. Mais de temps à autre, le ton s'élève. Et cela devient parfois sublime, comme lorsque Heidegger, consulté par Jünger en 1956 à propos du sens exact d'une maxime de Rivarol, lui répond par un véritable cours de philosophie, stupéfiant de profondeur, à propos de la notion de temps et de celle de mouvement.
La correspondance échangée par Ernst Jünger et Martin Heidegger commence en 1949, à propos d'un projet de revue qui se serait appelée Pallas et aurait eu pour directeur l'essayiste Armin Mohler (qui fut de 1949 à 1953 le secrétaire particulier de Jünger). Ce projet ne verra jamais le jour - mais Jünger créera par la suite, en compagnie de l'historien des religions Mircea Eliade, une autre revue intitulée Antaios. Cette correspondance se poursuivra jusqu'à la mort de Heidegger, en mai 1976. Parue en Allemagne en 2008, en voici l'édition française, remarquablement traduite, présentée et annotée par Julien Hervier. Elle offre un plaisir de lecture d'une espèce rare.
C'est l'année précédente, à la fin de l'été 1948, que Jünger a pour la première fois rencontré Heidegger, dans sa maison forestière de Todtnauberg. Il écrira plus tard : « Dès l'abord, il y eut là quelque chose - non seulement de plus fort que le mot et la pensée, mais plus fort que la personne même » (Rivarol et autres essais).
On est alors dans l'immédiat après-guerre, période triste et pénible où les deux hommes ont le sentiment de se heurter à une chape de plomb. Jünger, le 25 juin 1949, aura cette phrase superbe : « Au cours de ces dernières années, il est devenu très clair pour moi que le silence est la plus forte des armes, à condition que se dissimule derrière quelque chose qui mérite d'être tu ».
Mais ce qui frappe le plus, en lisant ces lettres, c'est la différence de ton entre le philosophe et l'écrivain. Tous deux ont l'un pour l'autre une admiration réelle, mais intellectuellement Heidegger domine de toute évidence son interlocuteur. Jünger ne porte d'ailleurs pas la moindre critique envers Heidegger, alors que la réciproque n'est pas tout à fait vraie.
Du Travailleur à la question de la Technique
Jünger, en fait - contrairement à son frère, Friedrich Georg Jünger-, n'a pas l'esprit véritablement philosophique. Il avoue à demi-mot que l'œuvre de Heidegger, qu'il connaît mal, lui échappe en partie. En novembre 1967, il note : « Vos textes sont difficiles et à peine traduisibles : aussi suis-je toujours étonné par l'influence qu'ils exercent sur les Français intelligents ». De toute évidence, Jünger a plus été marqué par le charisme intellectuel de Heidegger que par sa pensée proprement dite. Il est aussi plus porté aux voyages, plus désireux d'entretenir des relations avec ses contemporains. Heidegger est plus réticent à bouger, plus étranger à la vie «sociale» plus préoccupé de l'essentiel. Lao-Tseu disait à propos du sage : « Il n'agit pas, mais il accomplit ».
Heidegger a d'ailleurs dit explicitement que Jünger n'est pas à ses yeux un «penseur» (Denker). Il est un homme qui théorise à partir de son expérience, à partir de ce qu'il a vu et vécu (à commencer par l'expérience des tranchées de la Première Guerre mondiale), mais non à partir de ce qui peut seulement être pensé. Jünger, en d'autres termes, a des idées plus qu'il n'a une pensée. Il est un Erkenner, un homme qui «reconnaît», plus préoccupé de dégager une « nouvelle optique » que de parvenir à de « nouvelles vérités ». C'est pourquoi, dit Heidegger, « il n'a pas la moindre idée de ce qui advient dans la "chosification" du monde et de l'homme. Le stade ultime où accède sa connaissance reste psychologique et moral [...] Il reste toujours dans la métaphysique [...] Du fait que Jünger ne voit pas ce qui est uniquement "pensable", il considère cet accomplissement de la métaphysique dans l'essence de la volonté de puissance comme l'aube d'une époque nouvelle, alors qu'il ne constitue qu'un prélude à la décrépitude rapide de toutes les dernières nouveautés, vouées à sombrer dans l'ennui d'un néant d'insignifiance où couve cet abandon de l'Être qui est propre à l'étant ». Langage difficile ? On va y revenir.
Heidegger, en tout cas, s'est intéressé de longue date à Jünger. En 1932, la lecture du grand livre théorique de l'ancien combattant du front, Le Travailleur, a retenu son attention comme l'ont fait peu d'autres ouvrages. Durant l'hiver 1939-1940, à l'Université de Fribourg, il a même consacré à ce livre tout un séminaire qui a fait date. L'ensemble des textes qu'il a écrits sur Jünger, réunis dans un volume de près de 500 pages paru en Allemagne en 2004 (c'est le volume 90 de ses œuvres complètes, toujours en cours de publication chez Vittorio Klostermann !), en témoigne éloquemment.
En Jünger, Heidegger admire celui qui a compris le monde à partir de la volonté de puissance, et a mis en lumière le rôle que joue la Technique dans cette perspective. La Figure du Travailleur est en effet présente au monde sous la forme de la puissance. C'est par là qu'elle se relie à la problématique de la « mobilisation totale » dont la Technique est le moteur et l'instrument. C'est en référence directe au Travailleur que Heidegger écrira : « Le Travail [...] accède aujourd'hui au rang métaphysique de cette objectivation inconditionnelle de toutes les choses présentes, qui déploie son être dans la volonté de volonté » (Essais et conférences).
Nietzsche, Jünger et Heidegger
Lecteur admiratif de Jünger, Heidegger est aussi un lecteur critique. Le dialogue que les deux hommes ont entretenu, souvent de façon indirecte, l'atteste sans équivoque. Sur le fond, c'est la lecture parallèle des textes qu'ils se sont mutuellement dédiés à l'occasion de leur 60e anniversaire respectif - « Passage de la ligne » (Über die Linie), texte rédigé par Jünger en 1950, et « Contribution à la question de l'Être » (Über « die Linie »), écrit cinq ans plus tard par Heidegger - qui illustre le mieux ce qui les sépare. L'un et l'autre textes portent sur l'essence de la technique moderne et le sens à accorder à la notion de nihilisme. On y constate que Nietzsche constitue le pôle central de la relation de pensée entre Heidegger et Jünger.
Dans son texte de 1950, Jünger prend en effet la pensée de Nietzsche comme point de départ d'une tentative d'évaluation du nihilisme contemporain. Il conclut, avec une sorte d'optimisme, que le pire est passé. Le monde moderne, dit-il, a passé le « point zéro », c'est-à-dire la ligne de crête du nihilisme, tandis que Heidegger affirme, au contraire, que ce monde est plus que jamais plongé dans un « oubli de l'Être » dont il n'est possible de sortir que si l'on abandonne le langage de la métaphysique ( « la ligne zéro, où l'accomplissement touchera à sa fin, n'est finalement pas encore visible le moins du monde »).
Sans trop entrer dans des détails abstraits, un rappel s'impose ici. Dans les deux volumes rassemblant ses cours sur Nietzsche (1936-1946), Heidegger estime que l'auteur d'Ainsi parlait Zarathoustra, s'il clôt le cycle de la métaphysique occidentale, y reste malgré tout enfermé lui-même. La volonté de puissance, à ses yeux, n'est que « volonté de volonté », c'est-à-dire subjectivité exacerbée (c'est une « volonté d'elle-même », une volonté qui prend appui sur elle-même en même temps qu'elle se pose comme son propre objet). L'époque moderne du déclin est celle de l'achèvement de la métaphysique sous la forme de la métaphysique de la volonté, dont Nietzsche est le dernier représentant. Pour Nietzsche, finalement, « puissance et volonté ont un sens identique ». Heidegger, lui, appelle à penser par-delà la métaphysique nietzschéenne de la volonté de puissance, cette métaphysique moderne de la subjectivité dont Jünger reste tributaire.
Heidegger n'en a pas moins la plus haute opinion de Nietzsche. Et de Jünger. Il appelle seulement à penser plus loin. Ernst Jünger, il faut aussi le souligner, est d'ailleurs l'un des très rares auteurs avec lesquels Heidegger ait accepté, après 1945, d'entretenir un dialogue suivi, ce qui n'est assurément pas rien.
Pour les 80 ans de l'auteur d'Orages d'acier, Heidegger lui envoya ce message : « Demeurez, avec le lumineux esprit de décision dont vous avez toujours fait preuve, sur la voie très particulière de votre dire ». Un genre de propos qu'on imagine mal aujourd'hui véhiculé par SMS ou par courriel !
Alain de Benoist Le Choc du Mois mai 2010
◗ Ernst Jünger et Martin Heidegger, Correspondance 1949-1975, Christian Bourgois, 171 p., 16€. -
Les écrivains rebelles Paul Morand
Paul Morand vient au monde le 13 mars 1888, à Paris. Son père, Eugène Morand, cultive, en marge d'une carrière de haut fonctionnaire des Beaux-Arts, des talents de peintre, de graveur et d'auteur dramatique estimé. Ses amis se nomment Auguste Rodin, Stéphane Mallarmé, Marcel Schwob, Henri de Régnier, Segonzac... À la question : « Que voulez-vous faire de votre fils ? », il répondit : « Un homme heureux ». Parmi ses maximes favorites, que le jeune Paul retiendra, notons : « Il est plus facile de se passer des choses que de perdre son temps à les acquérir » ou encore « Dieu a raté ce monde, pourquoi voudrait-on qu'il ait réussi l'autre ? » Enfant unique, protégé, Paul Morand n'aime ni les contraintes, ni les conformismes, et les études l'ennuient. C'est un élève distrait plus attiré par les ballades dans Paris que par la contemplation d'un tableau noir. Il se passionne pour les écrivains esthètes (Marcel Schwob) ou sulfureux (Oscar Wilde). Il acquerra au contact des pessimistes, tels Renan, Maupassant, Schopenhauer, une vision du monde sans illusions, que d'aucuns qualifieront de cynique. Pessimiste, peut-être, mais pessimiste actif...
Sa vision de la vie le rapproche davantage de Nietzsche que de Cioran, tant son désabusement s'accompagne d'une formidable fringale de vie. Après son échec à l'oral de philosophie, en 1905, il devient d'un coup un élève sérieux, avec l'aide d'un précepteur prestigieux, Jean Giraudoux, et terminera premier au concours du Quai d'Orsay. Il débute ainsi dans la Carrière. Il va beaucoup voyager, au gré de ses affectations et va écrire de nombreux livres, récits de voyage, romans, nouvelles. Il a le génie de la formule qui fait mouche, sait animer un récit et décrit avec une grande finesse les pays traversés et les personnages rencontrés. Il écrira même des articles dans Le Figaro. Son style est syncopé, rapide, ses métaphores brutales. Il porte un regard froid sur le monde et évite tout jugement moral. Il dira : « Je suis simplement un écrivain et comme le Danube je charrie impartialement des cadavres et des fleurs. » Incapable de tenir en place, il finit par se mettre en congé des Affaires étrangères afin de satisfaire son besoin d'errance. Il commentera : « Ce n'est pas par avidité que je suis pressé, mais au contraire parce que je ne tiens pas assez aux choses pour les désirer longtemps. » Il aimait citer Gassendi : « Je suis né sans savoir pourquoi, j'ai vécu sans savoir comment. Je meurs sans savoir pourquoi ni comment. »
Morand, qui s'était tenu à l'écart de tout engagement politique estime en 1943 de son devoir de s'engager. Il est nommé, après le retour de Pierre Laval au gouvernement, ambassadeur de France en Roumanie, pays de son épouse. Jean Jardin, l’éminence grise de Laval, favorise son départ de Bucarest en 1944 devant l'avancée des troupes soviétiques, et le fait nommer en Suisse. Beaucoup, dont De Gaulle, ne lui pardonneront pas cette collaboration avec le régime de Vichy. La lecture de son Journal inutile conforte l'image d'un nostalgique de Vichy, antisémite, raciste et homophobe, que révulsent la France et l'Europe contemporaines. Contraint à l'exil à Vevey, en Suisse, durant dix ans, il sera cependant autorisé à revenir en France en 1955 et sera réintégré dans son corps d'origine. Il avait écrit : « L'exil est un lourd sommeil qui ressemble à la mort. » Il deviendra, avec Jacques Chardonne, le protecteur de cette nouvelle génération d'écrivains qu'on appellera les Hussards. De Gaulle, qui avait la rancune tenace s'était opposé à son élection à l'Académie française. Morand l'appelait avec mépris, dans sa correspondance avec Chardonne, "Gaulle". Il devra attendre 1968 pour que le veto soit levé et sera élu au fauteuil de Maurice Garçon le 24 septembre 1968, mais le chef de l'État, contrairement à la tradition, ne le recevra pas. Il meurt le 23 juillet 1976 à Paris, un an et demi après son épouse. Conformément aux dispositions de son testament, leurs cendres furent mêlées et déposées à Trieste. Il avait écrit dans Venises : « Là j'irai gésir, après ce long accident que fut ma vie. Ma cendre, sous ce sol, une inscription en grec en témoignera ; je serai veillé par cette religion orthodoxe vers quoi Venise m'a conduit. » Roger Nimier l'avait prédit : « Un jour il bondira, vieux sportif dans la mort ».
R. S. RIVAROL 11 JANVIER 2013 -
Napoléon III et l’Europe (partie 2)
La politique étrangère de Napoléon III a toujours suivi trois grands objectifs : le premier, ramener la France au rang des grandes puissances par l’abolition des traités de 1815 ; le deuxième, faire coïncider autant que possible les territoires avec les nationalités (l’union italienne) ; le troisième, mettre fin aux grandes guerres en favorisant le règlement des conflits par la négociation dans le cadre de congrès qui se réuniraient régulièrement. Napoléon III a réussi le premier objectif qu’il s’était fixé, le second s’est retourné contre lui (l’union allemande), il s’est montré visionnaire pour le troisième avec la mise en place plus tard de la Société des Nations.
I. L’Europe de Napoléon III
Après la chute du Premier Empire, les Alliés avaient érigé au congrès de Vienne un nouvel équilibre européen dirigé contre la France, et maintenu par la Sainte-Alliance (Empire russe, Empire d’Autriche, royaume de Prusse). Ce nouvel ordre européen était insupportable aux Français et Napoléon III dut une grande partie de sa popularité à sa volonté de la remettre en cause. Les traités de 1815 furent effectivement abolis de fait par l’intervention de l’empereur en Italie pour y chasser l’Autriche, par le rattachement de la Savoie et de Nice.
Napoléon III voulut ainsi assurer à la France un rôle de premier plan en Europe en prenant la tête d’un mouvement général de révision des frontières de 1815. L’empereur n’oublie pas la France : il s’agit de remodeler l’Europe pour y développer l’influence française. En outre, la France pourrait obtenir en compensation justifiés par le principe des nationalités : Nice, la Savoie, la Belgique, le Luembourg et éventuellement le rive gauche du Rhin.
En l’Italie, Louis-Napoléon soutient le Piémont mais il préfère à l’unification pure et simple une confédération composée du Piémont au Nord, de Naples au Sud et du Pape eu centre, président de la Confédération. Pour l’Allemagne, l’idéal de l’empereur est une confédération à trois têtes, avec l’Autriche, les États du Sud regroupés autour de la Bavière et la Prusse au Nord. La France pourrait contrôler la confédération allemande par le biais des États du Sud francophiles et pénétrer l’Italie par le Piémont. Cavour et Bismarck ne purent évidemment pas accepter une autre idée que l’unité pure et simple.En revanche, ce que Napoléon III ne remit pas en cause dans les traités de 1815 fut le « Concert européen ». Une entente cordiale devait se former entre les nations européennes par le biais de congrès réguliers. Le Congrès de Paris en 1856 marqua le triomphe de la France : la question des nationalismes fut clairement posée, la Russie y fut mise à la marge, on discuta des Balkans (Serbie, Moldavie et Valachie reçurent la protection de l’Europe). En 1862, la Roumanie sera formée et devra en grande partie son existence à Napoléon III.
La fin du morcellement européen et l’application du principe des nationalités sont également perçues comme un moyen de pacifier l’Europe, et de faire face à la montée en puissance des États-Unis et de la Russie. « Une Europe plus fortement constituée, rendue plus homogène par des divisions territoriales plus précises est une garantie pour la paix du continent et n’est ni un péril ni un dommage pour notre nation… Tandis que les anciennes populations du continent, dans leurs territoires restreints, ne s’accroissent qu’avec une certaine lenteur, la Russie et les États-Unis d’Amérique peuvent, avant un siècle, compter chacun 100 millions d’hommes… Il est de l’intérêt prévoyant des nations du centre européen de ne point rester morcelées en tant qu’États divers sans force et sans esprit public. » (circulaire La Vallette, septembre 1866).
II. Napoléon III et la Grande-Bretagne

Victoria (1870).L’empereur connaissait bien l’Angleterre puisqu’il y passa une partie de ses années d’exil : cinq séjours entre 1831 et 1848 qui représentèrent une durée totale de quatre années et onze mois. Il y a été impressionné par le développement industriel et par son système politique (qu’il jugea cependant non importable en France). Au pouvoir, il sut qu’il ne pourrait pas abolir les clauses des traités de 1815 relatives à la France sans l’appui anglais. L’alliance avec la Grande-Bretagne va rester tout au long de son règne l’un des piliers de sa politique extérieure.
La Russie donna l’occasion à Napoléon III de se rapprocher de Londres. La grande ambition des Tsars était le démantèlement de l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », avec une expansion jusqu’à Constantinople. Ni Paris ni Londres ne pouvaient accepter la perspective d’une mainmise du tsar sur les Balkans. Les deux pays s’allièrent dans la guerre de Crimée (1854-1856), victorieuse mais coûteuse en hommes.
Napoléon III et Eugénie vont se rendre en Grande-Bretagne en avril 1855 et Victoria et le prince Albert vont venir en France en août. Les deux voyages furent de grands succès populaires. A l’occasion du second, Victoria se rendit aux Invalides où elle s’inclina devant le tombeau de Napoléon Ier. Napoléon III et Victoria resteront de véritables amis jusqu’à la mort du premier.
Les relations avec la Grande-Bretagne se dégradèrent suite à la guerre en Italie (Victoria et Albert étaient plutôt favorables à l’Autriche) et surtout suite à l’annexion de Nice et de la Savoie. Les Anglais, se souvenant des guerres de la Révolution et de l’Empire (la Savoie devint un département français en 1792 et Nice en 1793, jusqu’à la chute de l’Empire), redoutèrent de futures annexions. Napoléon III redevenait impérialiste comme son oncle. Une bonne entente se rétablit néanmoins les années suivantes, surtout à partir de 1866, la reine Victoria devenant une farouche opposante à Bismarck. Mais la Grande-Bretagne, sa petite armée essentiellement stationnée aux Indes (révolte des Cipayes en 1857) et au Canada (menace de la guerre de Sécession), et sa marine vieillie ne purent venir en aide à l’empereur lors de la guerre franco-prussienne, d’autant que le premier ministre Gladstone (depuis 1868) était résolument isolationniste.
Lors de l’exil, les Anglais montreront leur sympathie pour l’empereur déchu. Au soir de la disparition de Napoléon III (1873), Victoria écrivit dans son Journal : « … (il était) le plus fidèle allié de l’Angleterre … »
III. Napoléon III et l’Italie

Napoléon III (Dedreux, 1858).Dans sa jeunesse, Louis-Napoléon, à défaut de pouvoir combattre pour son pays (il était frappé par la loi d’exil), fit ses armes en Italie avec son frère Napoléon-Louis aux côtés des carbonari en faveur de l’unité italienne. En 1848, la péninsule a été le théâtre d’une flambée révolutionnaire et d’une révolte contre l’Autriche, qui occupe alors le Nord-Est. Le ministre Cavour de Victor-Emmanuel II, roi du Piémont-Sardaigne, entama une politique de rapprochement avec la France, Napoléon III étant resté sensible à son engagement de jeunesse et les Français étant foncièrement austrophobes.
Napoléon III voyait dans une intervention l’occasion de restaurer le prestige de la dynastie et de la France, de se faire le champion du principe des nationalités et de se rapprocher avec l’Italie. Dans son entourage, peu de monde était contre cette idée, à part l’impératrice et surtout Charles de Morny, son demi-frère, « numéro 2 » de l’Empire, qui craignait que le mouvement d’unification italienne ne contamine l’Allemagne. L’avenir lui donnera raison.
Napoléon III demeura très hésitant, et c’est l’attentat d’Orsini (1858) qui rangea définitivement l’empereur dans le camp pro-piémontais. Le couple impérial fut victime d’un attentat devant l’Opéra, et s’en sortit miraculeusement indemne. Orsini, patriote italien, voulait renverser l’Empire, pensant qu’une République serait plus favorable à la cause italienne. Avant de passer sur l’échafaud, il cria « Vive l’Italie ! ». Cavour et l’empereur eurent une entrevue secrète à Plombières (Vosges), les 21 et 22 juillet 1858. Ils se mirent d’accord sur la création d’un royaume de Haute-Italie réunissant, outre le Piémont et la Sardaigne, la Lombardie et la Vénétie (pris à l’Autriche) et les duchés de Parme et de Modène.
Avant d’entrer en guerre, la France s’assura de la neutralité de la Prusse et de la Russie. C’est François-Joseph, pressé par son état-major, qui déclare la guerre le premier, le 27 avril 1859. L’Autriche aligna 150.000 hommes, le Piémont 60.000 et la France 100.000. Le début de la campagne commença dans l’improvisation la plus totale pour les Alliés (manque de cartouches, de tentes et de vivres). Une première victoire fut remportée difficilement à Palestro le 30 mai. C’est à Magenta, le 4 juin, qu’eut lieu la première grande bataille, longtemps indécise, qui se termina par la victoire des Franco-piémontais. Victor-Emmanuel et Napoléon III firent une entrée triomphale à Milan le 8 juin.

Napoléon III à la bataille de Solférino (Jean-Louis-Ernest Meissonier, 1863).François-Joseph décida alors de prendre le commandement de l’armée en personne, et augmenta ses effectifs (250.000 hommes). Le 24 juin, une seconde grande bataille se déroula à Solférino. Les Franco-piémontais y remportent la victoire au prix de lourdes pertes : 40.000 morts dans la bataille dont 17.500 Français. L’empereur fut choqué par la vue du champ de bataille selon le témoignage du général Bourbaki. La Prusse se fit menaçante en mobilisant sur le Rhin. Désireux aussi de ne pas trop affaiblir l’Autriche qui deviendrait alors une proie facile pour la Prusse, il signa l’armistice avec François-Joseph le 8 juillet 1859.
Mais la campagne d’Italie ne fut satisfaisante pour personne. De nouvelles insurrections patriotiques éclatèrent en Italie centrale, qui menacèrent le pouvoir temporel du pape. Les Italiens auraient aimé poursuivre la guerre (la Vénétie resta autrichienne). Pour les républicains français et les patriotes italiens, Napoléon III n’est pas allé assez loin. Pour les catholiques qui rendent l’empereur responsable des agitations dans les territoires pontificaux (aboutissant à un dépeçage), il est allé trop loin. Le royaume de Piémont-Sardaigne rétrocéda à la France ses anciennes possessions de Nice et de la Savoie, ratifiées par deux plébiscites (1860).
IV. Le responsable de la guerre de 1870 ?

Le couple impérial (1865).Depuis 1866 et la défaite de l’Autriche face à la Prusse, Bismarck voit le Second Empire comme le principal obstacle à l’unité allemande. Il fallait pourtant au chancelier une raison valable de déclarer la guerre, et endosser si possible le rôle de la victime : Bavarois et Rhénans étaient francophiles et aimaient sincèrement l’empereur des Français. Le pacte de défense entre la Confédération de l’Allemagne du Nord et les États du Sud ne jouait que dans le cas d’une agression étrangère.
L’Espagne permit à Bismarck de parvenir à ses fins. En 1868, l’Espagne chassa la reine Isabelle II et son fils Alphonse du trône, et la junte au pouvoir à Madrid se mit en quête d’un nouveau souverain. Bismarck avanca la candidature de Léopold de Hohenzollern, qui servait comme colonel dans l’armée prussienne. Napoléon III ne peut pas accepter cette candidature qui placerait la France dans un état d’encerclement mal toléré par l’opinion. Le roi de Prusse Guillaume Ier se montra réticent au souhait de Bismarck et Léopold refusa de se porter candidat.
Bismarck ne s’en tint pourtant pas là. Il relança la candidature de Léopold sans en avertir le roi de Prusse. Cette nouvelle fut délivrée le 2 juillet 1870 par un communiqué de l’agence France-Presse. Les jours qui suivent, la presse – tant bonapartiste que d’opposition – se déchaîna, réclamant la guerre pour sauver l’honneur de la France. Pourtant, le 12 juillet, la candidature de Léopold fut retirée. « Je suis heureux que tout se termine ainsi. Une guerre est toujours une grosse aventure » dit l’empereur. A Berlin, le même jour, convaincu par Moltke, Roon et le ministre de l’Intérieur Eulenbourg, Bismarck décida une guerre d’agression ! Moltke et Roon voulaient déclarer la guerre immédiatement, le chancelier jugea encore prudent d’attendre un peu avant de la déclarer, au cas où…
Il est donc important de savoir que la guerre fut décidée à Berlin, avant même d’être décidée à Paris !
Précisons que l’empereur était alors très affaibli physiquement et mentalement : atteint d’un calcul de vessie, il souffrait de syncopes, de crises de fièvre, de pertes de sang dans les urines. Les traitements contre la douleur le faisaient somnoler des journées entières…A Paris, l’empereur fut vivement impressionné par les manifestations de rues, plus ou moins spontanées, hostiles à la Prusse et la ferveur patriotique de Paris. Paris qui n’est pas la province, cette dernière voulant profondément la paix, mais les préfets n’expédiaient leurs rapports que tous les 15 jours. 36 ans plus tard, Eugénie affirmera : « Reculer, transiger, nous ne le pouvions pas, nous aurions soulevé contre nous le pays tout entier !… On accusait déjà notre faiblesse ; un mot terrible arrivait jusqu’à nous : « La candidature Hohenzollern, c’est un second Sadowa qui se prépare ! » ». Puis, poussé à la guerre par les bellicistes (le ministre des Affaires étrangères Gramont, le maréchal Leboeuf, le général Bourbaki, et Eugénie), il l’accepta. L’impératrice en particulier, par son influence, tint un grand rôle dans le déclenchement du conflit : « Cette victoire qui n’a coûté ni une larme ni une goutte de sang sera pour nous la pire des humiliations ! Si la Prusse refuse de se battre, nous la contraindrons, à coups de crosse dans le dos, à repasser le Rhin, et à évacuer la rive gauche ! C’est une paix sinistre que celle dont on parle depuis vingt-quatre heures. »
Le général Bourbaki, réputé être un bon connaisseur de la Prusse, affirma que « Sur dix chances, nous en avons huit ! ». Leboeuf déclara de même : « La guerre avec la Prusse est inévitable, dans un avenir plus ou moins proche. Nous sommes prêts, notre ennemi ne l’est pas [!]. Nous avons une armée superbe, admirablement bien disciplinée ; nous ne retrouverons jamais pareille occasion. De Paris à Berlin, ce sera une promenade, la canne à la main. » Napoléon III et Gramont rédigèrent une garantie à expédier par télégraphe à Ems. Bismarck tint alors enfin ce qu’il souhaitait : si le roi de Prusse confirma à la réception du courrier la renonciation de Léopold au trône d’Espagne, Bismarck put rédiger sa célèbre dépêche, œuvre de désinformation diffusée dans toute l’Europe, qui sonna comme une insulte à la France.
La fausse dépêche arriva le 15 juillet 1870 à Paris, et le Corps législatif vota la guerre à la quasi-unanimité (245 voix – dont celles de tous les républicains – contre 10 ; parmi les dix, celle d’Adolphe Thiers), décision que Napoléon III ne fit qu’entériner. Les républicains avaient pourtant repoussé en 1867 un projet de réforme militaire allongeant la durée du service militaire, et donc permettant d’augmenter les effectifs. Même Gambetta, qui entendait dans sa profession de foi aux élections de 1869 dissoudre l’armée de métier, vota la guerre… Le 19 juillet, la guerre fut officiellement déclarée. Napoléon III déclara le 22 : « Il y a dans la vie des peuples, des moments solennels où l’honneur national, violemment excité, s’impose comme une force irrésistible […] C’est la nation tout entière qui, dans son irrésistible élan, a dicté nos résolutions. »

Napoléon III et Bismarck après la bataille de Sedan.Bibliographie :
ANCEAU, Eric. Napoléon III. Tallandier, 2008.
Collectif. Napoléon III. L’homme, le politique. Actes du colloque de la Fondation Napoléon, 19-20 mai 2008. Éditions Napoléon III, 2008.
DARGENT, Raphaël. Napoléon III : l’Empereur du peuple. Ed. Grancher, 2009. -
Napoléon III et la modernisation de la France (partie 1)
Ennemi personnel de Victor Hugo, dénigré par les républicains de la fin du XIXe siècle, éclipsé par la légende dorée de son oncle, Napoléon III reste perçu comme un empereur faible, hésitant et rêveur, portrait que lui ont brossé ses adversaires. Pourtant, son règne coïncide avec un essor économique sans précédent et marque une amélioration significative de la condition des classes laborieuses. Et au contraire de son illustre oncle, il laissa la France plus puissante qu’il ne l’a trouvé.
Louis-Napoléon Bonaparte fut élu premier président de la République en 1848 (à 74,1 % des suffrages) mais ce n’est qu’à partir de 1851 qu’il put réellement exercer le pouvoir comme il l’entendait, étant auparavant « prisonnier » de son gouvernement, lequel, dominé par les monarchistes, continuait à gérer les affaires comme sous Louis-Philippe. En 1852, il restaura l’Empire le 2 décembre suite à un plébiscite (91 % de « Oui ») dont même Jules Ferry ne remettra pas en doute le bon déroulement et l’authenticité du résultat.
L’Empire dura 18 ans, et l’on y distingue traditionnellement la phase « autoritaire » (1852-1860) et la phase « libérale » (1860-1870). Le Corps législatif, composé de 270 élus au suffrage universel, ne posséda que peu de pouvoirs durant la phase autoritaire (essentiellement un rôle consultatif). A partir de 1860, l’empereur libéralisa son régime, assouplissant la censure et octroyant davantage de droits au Corps législatif (droit d’adresse, droit d’amendement élargi). Napoléon III voulut montrer que l’Empire était compatible avec la liberté. En 1867-1868, l’Empire prend un tournant encore plus libéral avec la suppression de la censure et l’octroi du droit d’interpellation au Corps législatif.
I. Le bonapartisme de Napoléon III

Photographie de 1860.Napoléon III ne se considérait pas comme un idéologue, se voulant résolument réaliste et adapté à son époque. « Aujourd’hui la France m’entoure de ses sympathies, parce que je ne suis pas de la famille des idéologues. » affirma-t-il deux mois avant la restauration impériale (discours de Bordeaux, 9 octobre 1852). En 1849 il disait déjà à l’Assemblée : « Je ne bercerai pas le peuple d’illusions et d’utopies qui n’exaltent les imaginations que pour aboutir à la déception et à la misère. »
Le bonapartisme selon Napoléon III est avant tout un pragmatisme : « Non seulement un même système ne peut pas convenir à tous les peuples, mais les lois doivent se modifier avec les générations, avec les circonstances plus ou moins difficiles » (Considérations politiques et militaires sur la Suisse). Quelques grands principes intangibles fondent cependant le bonapartisme : la souveraineté populaire, l’ordre et la liberté.
Napoléon III entendit réunir tous les Français et défendre la souveraineté populaire. En cela, il s’appuya sur le modèle de son oncle : « Napoléon eut ses torts et ses passions, mais ce qui le distinguera éternellement de tous les souverains, c’est qu’il fut le roi du peuple, tandis que les autres furent les rois des nobles et des privilégiés. » (Réponse à Lamartine, 1843) ; « Ne lui reprochez pas sa dictature : elle nous menait à la liberté, comme le soc de fer qui creuse les sillons prépare la fertilité des campagnes. [...] Le malheur du règne de l’empereur Napoléon, c’est de n’avoir pu recueillir tout ce qu’il avait semé, c’est d’avoir délivré la France sans avoir pu la rendre libre » (Rêveries politiques, 1832).
« Malheur aux souverains dont les intérêts ne sont pas liés à ceux de la nation ! ». « Chaque jour me le prouve, mes amis les plus sincères, les plus dévoués ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume ; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils sont dans les ateliers, dans les campagnes. » (Creil, juin 1850). Conclusion de ses Rêveries politiques : « Au-dessus des convictions partielles, il y a un juge suprême qui est le peuple ». Il reprit l’idée lors de sa proclamation du 14 janvier 1852 : « le Peuple reste toujours maître de sa destinée. Rien de fondamental ne se fait en dehors de sa volonté. »
Après avoir été triomphalement porté au pouvoir, il tenta de gouverner durant la première décennie avec le peuple, sans véritables intermédiaires, ce qui lui vaut de la part de certains historiens le qualificatif de « populiste » (Pierre Milza). Une note de la main de l’empereur retrouvée aux Tuileries dit : « Qu’est-ce que le Peuple ? Est-ce par hasard les cinq à six mille personnes qui se réunissent dans Paris au club ou à la Redoute et qui croient parler au nom de la France entière ? Est-ce les salons, les ateliers ? Est-ce le [illisible] ? Est-ce la jeunesse ivre d’enthousiasme ? Est-ce la vieillesse regrettant le passé ? Est-ce l’armée ? Est-ce le Corps législatif ? Non, le peuple, c’est la masse entière de la nation, celle qui exerce le suffrage universel. Voilà notre maître à tous ; et ces cotteries qui s’appellent le peuple commettent un blasphème. »
Napoléon III restera populaire jusqu’à la chute de l’Empire. Les paysans en particulier restèrent ses plus sûrs soutiens. Le parti bonapartiste resta puissant durant la première décennie de la Troisième République : en 1877, les élections législatives aboutirent à l’élection de 104 députés bonapartistes ! (contre 313 républicains et 55 monarchistes). Le parti bonapartiste disparut progressivement après la mort du fils héritier de Napoléon III en 1879.
II. L’Empereur entrepreneur

Chemin de fer du Nord, 1867.Napoléon III mena une politique économique active en lançant un programme de grands travaux : « Nous avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. [...] Nous avons tous nos grands ports de l’Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore. » (Discours de Bordeaux, 1852). L’empereur pensait relancer la croissance par la consommation en donnant du travail aux inactifs, d’autre part, il était certain que les retours de ces investissements compenseraient largement le coût des travaux.
De fait, le Second Empire connut une période de croissance soutenue : de 1850 à 1870, le PIB passe de 11 milliards à 22 (les évaluations des historiens de l’économie divergent en 1870 au sein d’une fourchette allant de 20 à 24 milliards), soit une croissance annuelle de +2,5 % (en moyenne). Pour comparaison, le PIB était à 9 milliards en 1830 et sera à 23 milliards en 1890 (là encore les évaluations des historiens de l’économie peuvent diverger de quelques milliards).

Evolution simplifiée du PIB de la France en milliards de francs/or de 1820 à 1900.Le chemin de fer reçoit une impulsion décisive : en 1851, la France compte 3500 kilomètres de voies ferrées (10.000 en Grande-Bretagne), ce chiffre passe à 17.000 en 1870 (2000 km de plus qu’en Grande-Bretagne). Les lois de 1859 et 1863 donnent naissance à six grands réseaux : Nord, Est, Orléans, Paris-Lyon-Marseille, Midi et Ouest. L’Empire ne néglige pas non plus les routes, dont la progression en kilomètres est supérieure de +43 % en moyenne par rapport aux deux régimes précédents (le kilométrage des voies carrossables triple).
L’Empire favorise la mise en place d’un système moderne de crédit : naissances du Crédit Foncier et du Crédit Mobilier en 1852, du Crédit Industriel et Commercial (1859), du Crédit Lyonnais (1863), de la Société Générale (1864) et de la Banque de Paris (1869). Une loi de 1865 autorise l’usage des chèques. La loi du 23 mars 1863 créé les sociétés anonymes à responsabilité limitée (SARL), la loi du 24 juillet 1867 les sociétés anonymes (SA).
Pour obliger l’industrie à se moderniser (au niveau des méthodes de production), la France s’ouvre au libre-échange à partir de 1860 avec la Grande-Bretagne. Les droits de douane sur les matières premières et la plupart des produits alimentaires sont abolis. D’autres accords commerciaux sont conclus avec le Piémont-Sardaigne, la Belgique ou l’Autriche.
Les retombées économiques profitent aux plus fortunés mais aussi aux classes laborieuses. En 1848, Louis-Napoléon fit part de sa volonté « d’introduire dans nos lois industrielles les améliorations qui tendent, non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous ».
La paysannerie connaît un « petit âge d’or » (Matthieu Brejon de Lavergnée) : le chemin de fer permet d’ouvrir de nouveaux débouchés, la spécialisation des cultures, l’essor du fourrage artificiel et de l’assolement triennal. Si l’exode rural s’accélère dans les années 1850, il se ralentit l’année suivante, car il touche essentiellement les marginaux des campagnes (journaliers, artisans ruraux). L’empereur fait mener de grands travaux de drainage et d’irrigation (Provence) entraînant une hausse de la productivité. La paysannerie restera le principal soutien de l’Empire jusqu’à sa chute.
La hausse du salaire ouvrier s’accélère pendant l’Empire : +6,7 % de 1850 à 1860, +9,5 % de 1860 à 1870 ; tandis que les prix (notamment des matières agricoles) baissent. Les classes populaires voient leur alimentation se diversifier : progression de la consommation de viande (+22 %), de lait (+22%), de graisse animale (+27 %), de sucre et de chocolat (+250 %).
Le commerce se transforme, avec l’essor du grand magasin au détriment des petits commerces de détail. Le Bon Marché (rachat de Boucicaut en 1863), premier grand magasin, amène un certain nombre de nouveautés : étiquettes mentionnant systématiquement le prix sur les produits, prix fixes, décor architectural, éclairages, vitrines. A partir de 1865, le Printemps concurrence Le Bon Marché.
III. La « fibre sociale »
Louis-Napoléon Bonaparte s’intéressa très tôt aux questions sociales sous l’influence de son précepteur Philippe le Bas – un jacobin – et de sa mère Hortense. Le personnage est décrit par ses contemporains comme sensible et généreux. Victor Duruy, ministre pendant six ans de Napoléon III, témoigne :
« Que de fois l’ai-je vu arriver au Conseil avec des projets d’assistance pour les faibles et les dépourvus ! Sa main était ouverte : elle s’ouvrait même trop, car il ne savait pas répondre par un refus à ceux qui imploraient sa générosité. »
Au fort de Ham, il écrivit un petit traité nommé L’extinction du paupérisme (1843). L’empereur y livra sa vision de l’industrie : « L’industrie, cette source de richesse, n’a aujourd’hui ni règle, ni organisation, ni but. C’est une machine qui fonctionne sans régulateur ; peu lui importe la force motrice qu’elle emploie. Broyant également dans ses rouages les hommes comme la matière, elle dépeuple les campagnes, agglomère la population dans des espaces sans air, affaiblit l’esprit comme le corps, et jette ensuite sur le pavé, quand elle n’en sait plus que faire, les hommes qui ont sacrifié, pour l’enrichir, leur force, leur jeunesse, leur existence. Véritable Saturne du travail, l’industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort. »
● Des lois progressistes
L’empereur créa une Caisse nationale des retraites pour la vieillesse (1850), une assistance judiciaire gratuite pour les travailleurs pauvres (1851), interdit le travail le dimanche et les jours fériés (loi de 1851, abrogée en 1880 par la IIIe République avant d’être revotée en 1906 seulement). Le 26 mars 1852, il permit aux sociétés de secours mutuels de se constituer librement (caisse commune où chaque ouvrier verse une petite partie de son salaire, qui sert d’aide financière pour tout ouvrier malade, invalide ou trop âgé). La même année, une partie des biens confisqués aux princes d’Orléans fut attribuée au logement ouvrier. En 1854, il interdit aux patrons de confisquer et d’annoter l’impopulaire livret ouvrier (le posséder était nécessaire pour pouvoir retrouver un travail). En 1862, il autorisa une délégation de 200 ouvriers à partir en Angleterre pour y étudier l’organisation des syndicats anglais ; en 1864, il autorisa les coalitions (c’est-à-dire le droit de grève) ; en 1868, il permit les réunions publiques à condition de ne pas parler de politique ou de religion. Cela peut paraître encore peu, mais aucun des régimes précédents n’en a fait autant !
● La charité impériale
La « fibre sociale » de l’empereur s’exprima aussi par des actes charitables. Président, il reversait la moitié de son traitement aux œuvres de charité. Il visita des usines, récompensant les patrons paternalistes et les ouvriers méritants. Il réconforta les victimes des inondations (en 1856) et les malades de l’Hôtel-Dieu. Il multiplia les dons en argent tout au long de son règne (500.000 francs pour la caisse de retraite des travailleurs en 1856, 100.000 francs pour les logements ouvriers de Lille en 1859, 32.000 francs à Lyon en 1860 pour les œuvres de bienfaisance, etc.).
En 1855, il créa avec l’impératrice Eugénie les Fourneaux économiques, qui servirent plus d’un million de repas chauds chaque année, réservés aux indigents et aux plus malheureux (ancêtres des soupes populaires).
Plus symboliquement, lors des grands travaux de Paris, la construction d’un Opéra avait commencé en 1861, chantier dirigé par Charles Garnier. Ce bâtiment devait être grandiose et devenir, pour l’architecte lui-même, un des symboles du Second Empire. Dans le même temps, l’empereur avait décidé la reconstruction de l’Hôtel-Dieu sur l’île de la Cité. Le 31 juillet 1864, il déclara que ce dernier bâtiment était prioritaire sur l’Opéra : « J’attache un grand prix à ce que le monument consacré au plaisir ne s’élève pas avant l’asile de la souffrance. »● Des efforts dans le domaine de l’éducation
Napoléon III voulut rendre l’école gratuite et obligatoire. Dans son discours du trône du 15 février 1865, il affirma que « Dans le pays de suffrage universel tout citoyen doit savoir lire et écrire. » Il revint sur le projet les dernières années du règne mais se heurta à chaque reprise à l’hostilité du Corps législatif, lequel considérait l’empereur comme un utopiste. La loi Duruy de 1867 obligea néanmoins toutes les communes de plus de 500 habitants à ouvrir et entretenir une école primaire pour filles. L’empereur multiplia les écoles élémentaires et facilita les cours du soir pour les adultes. La première femme reçue au baccalauréat le fut en 1861 (Julie-Victoire Daubié) et l’année suivante, la première femme fut autorisée à s’inscrire en faculté de médecine.
Napoléon III confiera en 1869 à Darimon : « J’aurais fait pour les classes ouvrières bien plus que je n’ai fait, si j’avais rencontré dans le Conseil d’État un puissant auxiliaire. »
IV. L’Empereur bâtisseur

L’achèvement du Louvre. L’empereur approuvant les plans présentés par M. Visconti (Tissier, 1865).La IIIe République, dans son souci de dénigrer l’ancien souverain, a attribué les transformations de Paris au baron Haussmann, alors que Napoléon III en fut le véritable maître d’œuvre.
Pour Éric Anceau, il s’agit de « l’une des plus grandes injustices touchant Napoléon III. [...] le concepteur d’ensemble, l’arbitre des possibles et même l’examinateur des détails fut l’empereur en personne. Du reste, le préfet de la Seine le reconnaissait lui-même, malgré son immodestie. En ce domaine comme dans tant d’autres, Napoléon III mûrit longuement ses projets et les réalisa avec une volonté inébranlable. » (Napoléon III. L’homme, le politique).
Le Paris d’alors était composé de rues étroites, malpropres et mal éclairées, terreau propice au banditisme et aux insurrections (les Trois Glorieuses, la révolution de 1848). Un rapide passage de Louis-Napoléon à Paris en 1831 le marqua profondément. En 1832, suite à l’épidémie de choléra, il fut sensible aux solutions proposées par les saint-simoniens : destruction des îlots insalubres et création de grandes artères pour diffuser l’air et la lumière. A Ham, il eut tout le loisir de réfléchir à ses projets. Lorsqu’il arriva à Paris en 1848, il transportait dans ses bagages un grand plan de Paris.
Élu président, il indiqua les aménagements qu’il voulait effectuer : percer de longues avenues, construire de nouveaux immeubles, créer des parcs et espaces verts. En 1853, il fit appel au préfet Haussmann auquel il présenta lors de la première entrevue un plan de Paris parcouru de lignes de différentes couleurs, en fonction des priorités.
Un an avant la nomination d’Haussmann, l’empereur expropria des milliers de Parisiens (décret du 26 mars 1852) qu’il relogea. Les travaux furent décrits par les contemporains comme colossaux : « Ce n’était plus des bandes d’insurgés qui parcouraient la ville, mais des escouades de maçons, de charpentiers, d’ouvriers de toutes sortes allant à leurs travaux. » (Merruau).
Napoléon III parlait souvent des travaux en conseil des ministres, consultait plusieurs fois par semaine Haussmann, se rendait sur place voir l’avancement. De grands immeubles d’aspect bourgeois et uniforme remplacèrent les maisons insalubres. Églises, hôpitaux, casernes, écoles et parcs virent le jour. L’empereur prit à cœur l’aménagement du bois de Boulogne ; n’hésitant pas à venir tôt le matin pour prendre la direction des opérations, se saisissant d’un marteau et d’un piquet pour montrer la ligne que devaient prendre les allées.
L’éclairage au gaz se répandit, un système d’égout fut mis en place, le système d’adduction d’eau fit des progrès. En vingt ans, Napoléon III fit plus pour Paris que ce qui avait été fait en un siècle.
Bibliographie :
ANCEAU Eric, Napoléon III, Paris, Tallandier, 2008.
Collectif, Napoléon III. L’homme, le politique. Actes du colloque de la Fondation Napoléon, 19-20 mai 2008, Paris, Éditions Napoléon III, 2008.
DARGENT Raphaël, Napoléon III : l’Empereur du peuple, Paris, Ed. Grancher, 2009. -
Angers : du passé faisons table rase…
« Les découvertes archéologiques peuvent être passionnantes, mais elles contrarient les grands projets, c’est agaçant ». Ces propos sont de Jean-Claude Antonini, président socialiste de la communauté d’agglomération Angers Loire Métropole. Voilà comment les édiles mondialisées et sans racines considèrent avec dédain les traces de la mémoire de notre peuple…
Déjà en 2010, la ville d’Angers avait mis à jour un temple de Mithra, en très bon état de conservation. Découverte exceptionnelle puisque seulement une vingtaine de sites semblables ont été mis à jour en Europe. Il n’empêche : l’ancien sanctuaire fut impitoyablement livré aux pelles des bulldozers pour laisser la place à des parkings, sans que la moindre réflexion soit engagée pour envisager la conservation de l’édifice antique…
Toujours à Angers, c’est aujourd’hui un nouveau pan de notre passé qui doit succomber prochainement sous les coups combinés des promoteurs immobiliers et des projets mégalomaniaques des élus locaux. À proximité de la gare SNCF, une immense nécropole antique a été mise à jour. Le caractère exceptionnel du site, qui réunit une nécropole antique et un cimetière du XIXème siècle, ne fait aucun doute. Au total, ce sont plus de 20 000 tombes qui seraient enfouies sur quatre à cinq niveaux et un hectare et demi de terrain. Une portion du site, fouillée au tournant des années 2000 lors des travaux du premier parking Saint-Laud avait permis des découvertes inédites, riches d’enseignements : « le plus grand groupe de Germains orientaux, vulgairement appelés Goths, originaires de l’actuelle Crimée, et de précieux artefacts datant du IVème siècle » détaille l’archéologue Jean Brodeur. Notamment des céramiques caractéristiques et de très rares fibules : « On a treize au niveau national, dont huit trouvées sur le seul site d’Angers. »
Sur cette portion de terre peuplée de morts, doit s’élever le site « Quatuor » le programme phare de la ZAC « Gare+ », le futur éco-quartier d’affaire de l’agglomération angevine qui ambitionne de regrouper un hôtel, des parkings ainsi que 65 000 m2 de bureaux et 20 000 m2 de logements autour de la gare d’Angers. Un projet surdimensionné en pleine crise économique, une architecture démesurée et destructurée qui cassera l’identité de ce quartier, à proximité immédiate du centre historique de la ville.
Comme les fouilles du site auraient considérablement retardé les travaux et auraient coûté fort cher, une solution bâtarde a été choisie : plutôt que de s’appuyer sur des fondations classiques, qui auraient abrité un parking souterrain, l’établissement 3 étoiles sera monté sur des pieux de 50 cm de diamètre cachés sous un socle engazonné. Il s’agit d’une fausse bonne solution permettant à des promoteurs de réaliser leur projet tout en les autorisant à détruire une partie des sites archéologiques. À Angers, les pieux prévus doivent avoir un diamètre de 50 centimètres ; autant dire que l’impact sur un site archéologique aussi dense et riche sera catastrophique. Non seulement une partie du patrimoine historique d’Angers sera irrémédiablement détruit, mais les générations futures seront privées des connaissances que pourraient nous apporter la fouille d’un tel site miraculeusement préservé lors des travaux urbains du XIXème siècle…
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“Oswald Spengler”, Stur, 1937
Il y a aujourd’hui plus d’un an, mourait à Munich l’un des hommes qui ont le plus fait, dans la crise profonde de la défaite allemande, pour maintenir intact le moral du pays et rendre possible un redressement : celui que nous voyons se développer sous nos yeux. Cet homme est en outre un cerveau de premier ordre, un de ces savants gigantesques, — comme il en apparaît quelques-uns au cours de l’histoire de l’Europe, depuis Roger Bacon jusqu’à Vinci, Descartes, Newton… — sorte de Titan spirituel, sur les découvertes duquel repose, avouée ou non, presque toute l’orientation de la pensée contemporaine.
Ce philosophe — puisque les travaux historiques d’Oswald SPENGLER sont en quelque sorte « enveloppés » dans une philosophie — a été cependant assez peu remarqué en France, dans la période qui a suivi immédiatement la dernière guerre . En Allemagne, son Déclin de l’Occident (Untergang des Abendlandes) a connu un succès sans précédent pour un ouvrage aussi sévère, puisqu’il dépasse aujourd’hui le 15e mille — succès d’actualité, mais également succès de profondeur. Le livre venait « à son heure », au moment où la défaite semblait contredire les aspirations de la grande majorité des Allemands et les livrer au désespoir ; il leur démontrait, par l’alliance d’une immense érudition et d’une pensée rigoureuse, l’inanité de la philosophie du progrès généralement admise et les voies qu’ils devaient adopter désormais, s’ils voulaient se relever. Aujourd’hui, les idées de Spengler ont disparu au second plan, dépassées qu’elles sont par la poussée plus apparente des sentiments de race, des mystiques de l’ordre, voire même de la pure apologie de la force. Elles n’en subsistent pas moins dans le domaine intellectuel — face à l’expansion véritablement angoissante du raisonnement matérialiste dans la masse des peuples blancs — comme l’expression profonde et authentique de tous les jeunes mouvements révolutionnaires, de ceux qui ne veulent pas subir la « mécanisation » envahissante, et qui ne la subiront pas.
Il serait temps qu’en Bretagne, cet ensemble de découvertes de l’ordre psychologique soit pris à sa juste valeur, que l’âme celtique soit mise désormais, et maintenue irrémédiablement, en face d’un système qui lui est si intimement apparenté, et qui, convenablement appliqué, peut faire jaillir son renouveau.
Oswald Spengler est né en 1880, dans la petite ville de Blankenburg-en-Harz. De confession luthérienne, comme un grand nombre de ces compatriotes, il fit des études littéraires et scientifiques très complètes aux grandes Universités de Halle, Munich, Berlin, et il fut reçu docteur en philosophie en 1904 avec une thèse sur l’ancien penseur grec Héraclite d’Ephèse.Il nous raconte lui-même, dans l’Introduction de son grand ouvrage (parag. XVI), comment il fut amené dans les années qui précèdent la guerre de 1914, à concevoir toute l’étendue de son système de l’histoire :
Les approches d’un grand conflit européen ne lui ont pas échappé, cette marche fatale des événements l’inquiète : « …En 1911, étudiant certains événements politiques du « temps présent, et les conséquences qu’on en pouvait « tirer pour l’avenir, je m’étais proposé de rassembler « quelques éléments tirés d’un horizon plus large. » En historien, il tente de comprendre sans parti-pris, de s’expliquer les tendances actuelles à l’aide de son expérience des faits anciens : « …Au cours de ce travail, d’abord restreint, la conviction s’était faite en moi que, pour comprendre réellement notre époque, il fallait une documentation beaucoup plus vaste… Je vis clairement qu’un problème politique ne pouvait pas se comprendre par la politique même et que des éléments essentiels, qui y jouent un rôle très profond, ne se manifestent souvent d’une manière concrète que dans le domaine de l’art, souvent même uniquement dans la forme des idées… Ainsi, le thème primitif prit des proportions considérables. »
L’histoire de l’Europe lui apparaît dès lors sous un jour tout nouveau : « …Je compris qu’un fragment d’histoire ne pouvait être réellement éclairci avant que le mystère de l’histoire universelle en général ne fût lui-même tiré au clair…; Je vis le présent (la guerre mondiale imminente) sous un jour tout différent. Ce n’était plus une figure exceptionnelle, qui n’a lieu qu’une fois…, mais le type d’un tournant de l’histoire qui avait depuis des siècles sa place prédéterminée. »
Un système s’est fait en son esprit, qui ne lui laisse plus de doutes sur la marche générale de l’histoire — et point seulement celle de notre civilisation européenne : « …Plus de doute… : l’identité d’abord bizarre, puis évidente, entre la perspective de la peinture à l’huile, l’imprimerie, le système de crédit, les armes à feu, la musique contrepointique et, d’autre part, la statue nue, la polis, la monnaie grecque d’argent, en tant qu’expressions diverses d’un seul et même principe psychique. » Chaque civilisation suit un cours qui lui est propre, avec une rigueur entière et véritablement impressionnante.
Du même coup, il a saisi le sens profond de l’inquiétude de l’homme moderne et il en ressent comme une assurance, délivré qu’il est de ses manifestations multiples et contradictoires : « …Une foule de questions et de réponses très passionnées, paraissant aujourd’hui dans des milliers de livres et de brochures, mais éparpillées, isolées, ne dépassant pas l’horizon d’une spécialité, et qui par conséquent enthousiasment, oppressent, embrouillent, mais sans libérer, marquent cette grande crise… Citons la décadence de l’art, le doute croissant sur la valeur de la science ; les problèmes ardus nés de la victoire de la ville mondiale sur la campagne : dénatalité, exode rural, rang social du prolétariat en fluctuation ; la crise du matérialisme, du socialisme, du parlementarisme, l’attitude de l’individu envers l’Etat ; le problème de la propriété et celui du mariage, qui en dépend ; …Chacun y avait deviné quelque chose, personne n’a prouvé, de son point de vue étroit, la solution unique générale qui planait dans l’air depuis Nietzsche… »
« …La solution se présenta nettement à mes yeux, en traits gigantesques, avec une entière nécessité intérieure, reposant sur un principe unique qui restait à trouver, qui m’avait hanté et passionné depuis ma jeunesse et qui m’affligeait parce que j’en sentais l’existence sans pouvoir l’embrasser. C’est ainsi que naquit, d’une occasion quelque peu fortuite, ce livre… Le thème restreint est donc une analyse du déclin de la culture européenne d’Occident, répandue aujourd’hui sur toute la surface du globe. »
Tout l’essentiel de la théorie spenglérienne de l’histoire est exposé en trois tableaux synoptiques, au début du premier tome de son « Déclin de l’Occident » : On y suit une comparaison systématique du développement, sur 1000 années environ, des deux civilisations gréco-romain (Antiquité) et européenne (Occident), du triple point de vue de la pensée abstraite, de l’art et des formes du gouvernement. Il en ressort la notion de l’âge des civilisations : une phase de jeunesse, notre Gothique (Moyen Age), à laquelle succède la maturité, notre Baroque (Epoque Moderne), puis la vieillesse au milieu de laquelle nous vivons (Epoque Contemporaine). C’est la même succession des formes doriennes, puis ioniennes, puis « romaines » dans le monde méditerranéen depuis les temps homériques jusqu’à l’avènement d’Auguste ? Des parallèles avec ce que nous savons des philosophie hindoues, de l’art égyptien ou des révolutions de l’ancienne Chine confirment cette impression du « cyclisme » de l’histoire humaine.
Le corps même de l’ouvrage n’est qu’une longue et savante justification de ce qui vient d’être avancé : justification métaphysique, en un premier tome, de divers problèmes logiques soulevés par un pareil système; en particulier celui de la continuité de la notion de Nombre à travers les diverses civilisations ; d’autre part, la définition de l’idée historique du Destin face à la Causalité scientifique… Un second tome renferme la justification érudite de plusieurs des assertions historiques du système : en particulier, l’existence d’une civilisation « arabe » durant le premier millénaire de notre Ere qui est en effet l’époque de floraison des grandes religions universelles de souche « sémitique » (christianisme, manichéisme, islam, judaïsme talmudique) . Spengler ne distingue pas moins de huit grandes civilisations qui se sont succédées en divers points du globe jusqu’à nos jours: civilisations égyptienne, mésopotamienne, chinoise, hindoue, gréco-romaine, orientale-arabe, mexicaine et occidentale-européenne, celle que nous vivons encore. Il tend à réserver le nom de «culture» à la période première de ces civilisations, pleine encore de sève et d’invention, pour laisser plus spécialement le nom de « civilisation » a leur phase de dissolution, quand disparait, dans l’impuissance, tout ce que des ancêtres vigoureux ont créé.
Il ne convient pas de surestimer l’originalité du système : pareil sentiment du cycle, de la fatalité, se retrouve à travers toute la spéculation germanique voire même européenne, depuis la foi calviniste en la Prédestination jusqu’au moyen nietzschéen du « retour éternel ». Et l’ancienne littérature des Celtes d’Irlande n’est-elle pas l’expression la plus absolue de ce sens du destin, héroïquement accepté ? C’est Spengler lui-même qui nous avertit de ce qu’il doit à Nietzsche dont il a seulement, dit-il, « changé les échappées en aperçus ». De façon plus générale, cette pensée d’historien se rattache à tout le mouvement de spéculation sur le temps, sur la durée, aux diverses « philosophies de la vie » fort en honneur depuis le début du siècle et dont H. Bergson serait en France le plus illustre représentant («L’Evolution créatrice»). W. Dilthey, en Allemagne, s’était engagé dans des voies similaires dès 1883, par sa curieuse «Introduction aux sciences morales». Nombreux ont été les historiens, les ethnologues allemands qui, dans le même temps, se sont efforcés de rechercher les lois de l’histoire universelle d’accord avec les résultats les plus poussés des sciences d’érudition : notons le grand explorateur africain Léo Frobenius, auteur d’un ouvrage fort remarqué . A Spengler était réservé, semble-t-il, de les trouver et de les exprimer, pour la première fois, avec une netteté irréfutable .
Là, réside la nouveauté absolue de l’œuvre, comme sa valeur immense dans le domaine de la pensée non moins que de la pratique. Avant lui bien des penseurs, depuis Montesquieu, Herder… jusqu’à Hegel et Auguste Comte plus près de nous, s’étaient bien hasardés à esquisser une « philosophie de l’histoire », très littéraire encore. Karl Marx s’était approché le plus près d’une rigueur scientifique, dans son « Capital », lorsqu’il avait bâti toute une interprétation de l’histoire moderne sur la loi du « matérialisme historique ». Hegel, il y a un siècle aujourd’hui, avait, d’autre part, parfaitement défini en logique les conditions et les limites de toute interprétation de l’Histoire. De là au système d’idées absolument clos et, de plus, parfaitement concret, tangible, expérimentable, que forme l’intuition spenglérienne, il y a un monde ! C’est une forme nouvelle de pensée, un instrument nouveau que Spengler met entre les mains des peuples blancs, une exploration dans le domaine du temps : non pas une quelconque magie, il s’agit de possibilités psychologiques nouvelles que dégage aussitôt en nous la conscience de la fin pressante de la civilisation que nous subissons, en particulier celle d’envisager de sang-froid les rapports des diverses nations et races de la planète… la possession de l’histoire entière est mise au service de notre avenir. Il ne faut voir là rien d’autre que la réplique, à trois siècles de distance, à l’exploration tentée dans les espaces sidéraux par les premiers astronomes munis d’instruments à longue portée. « Une découverte copernicienne sur le terrain de l’Histoire», a-t-on pu dire (voir le § VI de l’Introduction). Spengler doit ce sens aigu de la relativité des événements à l’intérêt qu’il porte aux civilisations exotiques, non classiques, si souvent négligées par les historiens. Pour lui, une création en vaut une autre : l’architecture de l’ancienne Egypte n’est pas inférieure à notre calcul infinitésimal, la vieille morale de Confucius pas moins positive que toute la sophistique rationnelle des socratiques,… il ne craint pas de mettre en parallèle pour leur rôle moral le bouddhisme primitif, le stoïcisme antique, et notre socialisme contemporain ! Le coup d’oeil est devenu sans parti-pris, mais combien plus pénétrant !
Ce n’est pas aujourd’hui encore que sera saisie dans son ampleur la répercussion révolutionnaire de pareilles nouveautés dans le monde des idées, ou — pour parler métaphysique — la possibilité d’ériger désormais en un système viable le monde intuitif des poètes, « l’univers-histoire », en face de « l’univers-nature », du règne de la science, si exclusivement tyrannique encore à l’heure actuelle (l’opposition est esquissée au chapitre 2 du tome I) ! Mais, au simple contact de ces doctrines, des sentiments confus se réveillent en nous, un monde mystique tend à reparaître, qui dut exister dans la foi du moyen-âge et que l’éducation classique de la Renaissance avait peu à peu enfoui. Car enfin, est-ce bien le livre qui a bouleversé le monde d’après-guerre ? ou n’est-il pas seulement le premier éclat, la première et insolite traduction littéraire de cette résurrection de l’âme du Nord, qui tend à se faire jour avec la violence d’un élément ?
Le tome I du «Déclin de l’Occident» parut en 1918 et Spengler en dédiait alors la préface aux armées allemandes, espérant que le livre ne serait pas « tout à fait indigne des sacrifices militaires… » Après l’écroulement, parmi « la misère et le dégoût de ce temps », l’édition de l’ouvrage tout entier (1922) apparut d’abord comme un instrument de combat…
STUR n° 11 Octobre 1937 http://breizatao.com
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