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culture et histoire - Page 1985

  • Des souvenirs sur une Alsace-Lorraine allemande

     

    Dans le climat d’inculture généralisée qui ne cesse de s’étendre dans un Hexagone noyé par les écrans de la bêtise voulue et du divertissement marchand de la vacuité ambiante, il importe de saluer deux sympathiques éditeurs lorrains qui copublient les moments alsaciens extraits des Mémoires (1925) du prince Alexandre de Hohenlohe-Schillingsfürst (1862 – 1924). Cette parution opportune éclaire une période méconnue de cette terre qui fut allemande entre 1871 et 1918.

     

    Président de l’équivalent germanique du conseil général de Haute-Alsace en 1903 et fils de Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst (1819 – 1901), ancien gouverneur de la région et futur chancelier impérial, Alexandre appartient à une très vieille famille dont « l’anoblissement […], attesté au XIIe siècle, était antérieur à celui des Hohenzollern ! (p. 11) ». Esprit cultivé, francophone et ne cachant pas sa francophilie, ce prince allemand se retrouve au contact quotidien avec ses administrés alsaciens.

     

    Le témoignage qu’il laisse dépeint une Alsace-Lorraine ignorée des Français. Ses souvenirs contestent les clichés et autres poncifs diffusés par une historiographie parisienne pédante et revancharde. Il souligne l’influence prépondérante dans les campagnes alsaciennes de l’Église catholique et relève qu’à la veille de la Grande Guerre, le mouvement protestataire francophile est largement minoritaire dans les urnes.

     

    L’échec de ce mouvement subversif soutenu clandestinement par Paris ne signifie pourtant pas une adhésion sincère au modèle allemand. Bien au contraire ! Il remarque, d’une part, que « dans l’ensemble, l’Alsace-Lorraine était aussi éloignée de Berlin qu’une colonie africaine ou qu’une station navale d’Extrême-Orient (pp. 63 – 64) » et, d’autre part, que « l’« Alsacien-Lorrain » était une entité qui n’existait que sur le papier En réalité, l’Alsacien est aussi différent du Lorrain que, par exemple, un Normand peut l’être d’un Picard (p. 53) ».

     

    Si les protestataires régressent de scrutin en scrutin, la « résistance » à l’assimilation germano-prussienne persiste et s’accentue même. Alexandre de Hohenlohe observe que les jeunes gens des milieux aisés de Strasbourg, de Colmar et de Mulhouse « étaient Français de cœur (p. 55) ». En revanche, il ne retrouve pas cette inclination « dans la population paysanne [où] la plupart avaient des sentiments alsaciens (p. 55) ». La présence française demeure prégnante et l’auteur regrette la fondation d’une université à Strasbourg parce qu’elle la renforce paradoxalement. Il aurait été préférable que les futures élites étudient dans les universités réputées d’outre-Rhin, à Heidelberg ou Fribourg…

     

    Son pragmatisme s’appuie sur ses échanges permanents avec les milieux économiques, en particulier les industriels Jean Schlumberger (1819 – 1908) et Édouard Köchlin (1833 – 1914). Le prince de Hohenlohe constate en effet que « chez tous les Alsaciens des hautes classes, on ne parlait que français (p. 41) » si bien qu’il emploie souvent la langue de Molière lors des rencontres privées !

     

    Les élites alsaciennes ne se formalisent pas du maintien implicite du français ! Pour preuve, Hugo Zorn von Bulach (1851 – 1921) qui, même devenu responsable politique régional, « ne possédait l’allemand qu’imparfaitement, ce qui le gênait parfois beaucoup dans ses interventions publiques au Parlement, surtout quand on est décrété la publicité des débats et l’usage de la langue allemande à la Délégation d’Alsace. Malgré cela, pour plus de commodité, les députés se servaient encore du français et du patois alsacien dans les séances des commissions (p. 41) ». Situation impensable dans la République française une et indivisible…

     

    Alexandre de Hohenlohe ajoute qu’« il a dû être plus d’une fois pénible à ceux qui étaient d’un âge avancé de se trouver en état d’infériorité vis-à-vis des représentants du gouvernement, par suite de leur connaissance défectueuse de la langue allemande. Chose étonnante, quelques-unes d’entre eux, qui pourtant n’avaient pas appris un mot d’allemand dans leur jeunesse avaient réussi, à force d’application et de persévérance, à s’exprime couramment dans cette langue (p. 41) ». Un bilinguisme, voire un trilinguisme, existait donc de facto.

     

    Cette situation linguistique originale découle de la spécificité institutionnelle de l’Alsace-Lorraine annexée lors du traité de paix de Francfort de 1871 par l’Empire allemand naissant. Les trois anciens départements français deviennent un Reichsland, ce qui signifie que le jeune État fédéral-impérial en est le propriétaire indivis. Par conséquent, cette « Terre d’Empire » est placée sous l’autorité directe de l’empereur allemand et de son chancelier impérial. Toutefois, le Reichsland bénéficie d’une certaine liberté administrative avec un représentant de l’empereur, le Reichsstatthalter, « littéralement “ celui qui tient lieu ”, le Statthalter fait plus figure de régent que de gouverneur dans ses attributions (p. 20) ». Nommé par Berlin, il préside à Strasbourg le Conseil d’État d’Alsace-Lorraine, dirige un proto-gouvernement régional (quatre secrétaires d’État pour l’Intérieur, la Justice et les Cultes, les Finances et les Domaines et l’Industrie, l’Agriculture et les Travaux publics) et négocie avec la Délégation d’Alsace-Lorraine (Landesausschuss) de trente, puis de cinquante-huit élus au suffrage indirect entre 1874 et 1911. On est loin de la gestion despotique du centralisme parisien.

     

    En 1911, le Kaiser Guillaume II accorde à l’Alsace-Lorraine une constitution locale. Le Reichsland devient le vingt-sixième État de la Fédération impériale et son Landesausschuss se transforme en un Parlement bicaméral constitué d’un Sénat de quarante-six membres désignés par l’empereur et les corps intermédiaires locaux, et d’une Assemblée régionale de soixante élus au suffrage universel direct masculin. Le déclenchement de la folle tragédie européenne de 1914 suspendra ces libertés régionales.

     

    Alexandre de Hohenlohe se montre très favorable à toute solution neutraliste. « Dès avant 1914, rappelle Laurent Schang dans une belle introduction, [il] s’était prononcé en faveur de la constitution du Reichsland Elsass-Lothringen en État neutre autonome assortie d’un référendum d’autodétermination (p. 13). » Il s’agissait surtout d’éviter tout nouveau drame franco-allemand. Il regrette que Berlin ait finalement choisi la voie du Reichsland pour l’Alsace-Lorraine alors que d’autres solutions étaient à ses yeux possibles. Il en esquisse certaines : une tutelle paternaliste comme le fit son père, Statthalter avant de devenir chancelier, une large autonomie opérée dès 1874 ou 1875 ou, plus surprenant, le partage du territoire alsacien-lorrain entre les principaux États fédérés allemands (Prusse, Bavière, Bade, Wurtemberg). L’auteur de ces Souvenirs a compris que la perte de l’Alsace-Lorraine rend la France inguérissable. Il n’accuse pas Bismarck de cette erreur. « Bismarck pressentait bien les conséquences désastreuses que l’annexion de l’Alsace-Lorraine allait voir pour la politique européenne, avec un caractère comme celui du peuple français. Il voyait plus loin que les généraux, pour qui seules les considérations stratégiques entraient en ligne de compte, mais le côté tragique du grand génie politique qu’a été Bismarck, c’est qu’il n’a pu se libérer de la croyance en la force et en l’épée et qu’il a sous-estimé la puissance des valeurs morales en politique. C’est ainsi que l’avis de Moltke prévalut finalement et que la “ Terre d’Empire ” devient le “ glacis ” de l’Empire (p. 67). »

     

    L’auteur sait qu’en 1866, après la victoire prussienne à Sadowa, le futur « Chancelier de Fer » avait pesé de tout son poids pour que le roi Guillaume Ier ne se rangeât pas du côté d’un état-major imbu de pensées frédériciennes qui rêvait de s’emparer de contrées autrichiennes. En 1870, la pression était trop forte pour résister frontalement à l’opinion des militaires victorieux… « On ne lira qu’avec plus d’intérêt ces pages grosses de nostalgie, desquelles émerge le regret d’une soudure “ germano-alsacienne-lorraine ” en bonne voie, sinon achevée, au seuil de la Première Guerre mondiale  (p. 12) », écrit Laurent Schang à propos de ce beau témoignage d’un Européen de langue allemande sur une région-charnière d’Europe occidentale.

     

    Georges Feltin-Tracol  http://www.europemaxima.com/

    • Prince Alexandre de Hohenlohe, Souvenirs d’Alsace-Lorraine 1870 – 1923, Introduction et notes de Laurent Schang, traduction d’Edmond Dupuydauby, Édition des Paraiges (4, rue Amable-Tastu, 57000 Metz) – Le Polémarque Éditions (29, rue des Jardiniers, 54000 Nancy), Metz – Nancy, 2012, 77 p., 10 € (+ 5 € de frais de port), à commander aussi sur les sites des éditeurs.

  • Entretien avec Alain Soral « Cette société va finir en société de la haine » ( juin 2009)

    Alain Soral « boxe, boxe », comme chantait Nougaro. C'est pour ça qu'on l'aime et le déteste autant. De Marx à Le Pen et de Le Pen à Dieudonné, voilà un itinéraire qui a de quoi surprendre. C'est pourtant celui, classique, de la gauche réactionnaire. Elle se retrouve dans les positions de la droite révolutionnaire. Contre les libéraux-libertaires.
    Le Choc du mois : Bernanos disait qu'on reconnaît une civilisation au type d'homme qu'elle a formé. Quel type d'homme une société comme la nôtre a-t-elle formé ?
    Alain Soral : Elle a formé l'employé de bureau salarié en petit costume cravate, à tendance homosexuelle, qui cherche son plaisir (c'est le mot-clef), dominé par ses pulsions et qui, en dernière instance, se prosterne devant les riches et les sionistes, car pour lui, ça représente tout ce qui le fascine parce que ça lui est interdit : la domination éhontée.
    Le bobo ?
    C'est la même chose. Le bobo, c'est quoi ? L'un de ces salariés de la Nouvelle classe au service du système libéral-libertaire : l'idéologie du désir mise au service du Marché. Un jeune arrogant aux cheveux longs, mais qui terminera employé de bureau pulsionnel, dépressif, un peu chauve et vaguement obèse. C'est une affaire de temps, dix ans tout au plus. Comme le loubard de banlieue qui s'identifie à Scarface à quinze ans. Dix ans plus tard, vous le retrouvez gardien de parking, cassé par deux ou trois aller-retour en prison.
    Ce qu'on aimerait comprendre, c'est comment a bien pu se produire cette greffe du libéral et du libertaire ?
    Le premier à avoir théorisé le libéralisme libertaire est Michel Clouscard, un marxiste dissident. Les libéraux-libertaires ont compris qu'il fallait mettre au service du Marché l'idéologie du désir, celle dont les marcusiens avaient cru que c'était une force révolutionnaire. Il y a donc eu un double travail de destruction, d'une part à l'encontre du progressisme authentique fondé sur la conscience du primat du travail, de la production. D'autre part à l'encontre de la culture réactionnaire qui assumait l'exploitation. Le propre de l'idéologie libertaire, c'est d'escamoter le rôle du travail et le travailleur. Couper le lien causal entre la production et la consommation, qui fonde toute morale.
    Ce qui a rendu possible ce monde-là, c'est le passage d'un monde industriel à un monde postindustriel...
    On en revient à l'extension du tertiaire et à la prolifération des métiers qui ne sont plus directement productifs. Par suite de la mondialisation et des délocalisations, on a aussi moins vu d'ouvriers, de paysans sur le sol national... Cette idéologie libérale libertaire a détruit le sérieux classique qui entourait le travail, dans lequel j'inclus aussi le sérieux bourgeois de l'entrepreneur, parce que derrière la violence sociale de la bourgeoisie, on ne niait pas le travail, ni le travailleur, on le tenait seulement en cage comme un animal dangereux.
    C'est le grand bourgeois du XIXe siècle. On dira ce qu'on voudra de lui, mais enfin...
    C'était un entrepreneur, pas un spéculateur financier, donc aussi un travailleur - ce qui a été nié par le « luttisme des classes » -, et cet autre travailleur ne contestait pas l'existence du travailleur prolétaire. Il voulait le dominer, le contrôler de crainte qu'il ne renverse l'ordre social. Le travail était alors au cœur du monde bourgeois. Aujourd'hui, c'est tout l'inverse. L'idéologie libérale-libertaire aidant, il y a eu une double négation, celle de l'entrepreneur créateur de richesses et d'emplois, marginalisé au profit du parasitisme pur de la finance, et celle du travailleur, nié au profit du communiquant. L'idéologie du désir a chassé de lai représentation du monde la problématique du travail, comme si on pouvait jouir de choses qui ne seraient pas produites. En réalité, on jouit toujours de l'autre à travers son travail, Lacan l'a très bien dit. Une telle idéologie, destructrice du lien et du sens, a abouti à la destruction du logos occidental, pour en arriver à ce monde insensé et devenu incompréhensible à ses propres clercs.
    Il n'est pensable par personne...
    Il n'est pas plus pensé que viable. Nous avons perdu le contrôle. Les clercs ne produisent plus ni analyse, ni critique. Prenez un Bernanos. Il était au carrefour de la conscience douloureuse catholique et bourgeoise : comment être chrétien et bourgeois ? Le tourment de Mauriac ou de Bernanos n'a plus aucun sens aujourd'hui pour les jeunes. Ils ne comprennent pas pourquoi et par quoi ces hommes pouvaient être tourmentés.
    On les prend désormais pour des névropathes. L'éthique est réduite à une question clinique...
    N'avez-vous pas la nostalgie de l'éthique puritaine du travail chère à Max Weber ?
    Je ne suis pas protestant. Je n'éprouve pas de nostalgie pour ce monde. Je pense simplement que le monde actuel est bien plus déchu encore, ce qui ne veut pas dire que je veux revenir à l'ancien. Je ne crois pas au possible retour en arrière. L'histoire ne s'arrête pas. Pour autant, je pense que progressistes et réactionnaires ont raison contre les libéraux (à ne pas confondre avec les progressistes). Je rejoins en cela l'analyse de Claude Karnoouh. S'il y a bien eu un point commun entre le monde chrétien d'hier et la tentative communiste, c'est le refus du libéralisme. L'un lui est antérieur, l'autre postérieur. Mais il fallait de part et d'autre échapper à la dictature de l'argent et de la marchandise. Le monde communiste reste à mon sens profondément chrétien. Il essayait d'échapper à la logique implacable du profit et à cette ignoble théorie de la main invisible où les égoïsmes individuels travaillent, soi-disant, à l'intérêt collectif! La solution à mes yeux consisterait à réconcilier progressistes et réactionnaires contre les libéraux. Ce qui ne semblera étrange qu'à ceux qui se font de l'Histoire une représentation binaire.
    Peut-on dire du narcissisme qu'il n'est jamais que l'aboutissement du projet libéral, à savoir cette main invisible qui guiderait providentiellement les intérêts tout autant que les ego... L'aboutissement du processus de démocratisation : tous rois ?
    De démocratisation, si on veut, mais pas au sens grec. La démocratie n'a pas été inventée en 1789. La démocratie grecque - l'éthique par excellence - se situe à des années-lumière de la démocratie libérale, qui a remplacé Dieu par la banque, pour aboutir à ce narcissisme pulsionnel, névrotique, pervers, qui menace de s'écrouler sur nous. Le problème, c'est une fois que ce monde se sera écroulé sous le poids de ses contradictions, comment ensuite relever l'Homme ?
    À propos d'écroulement, vous aviez sous-titré votre Abécédaire de la bêtise ambiante : « Jusqu'où va-t-on descendre ? » On n'aurait donc pas fini de descendre ?
    On arrive quand même assez près du fond ! Une crise économique majeure, des tensions internationales, une dislocation du lien collectif... Autant de facteurs qui concourent au chaos. Avec la fin du « nous », c'est le vivre ensemble qui est attaqué de toutes parts : chez les enfants, avec la délinquance dès l'école. Au niveau de la solidarité collective avec le triomphe de l'individualisme, au niveau géopolitique avec la troisième guerre mondiale qui se profile... Sans oublier la haine entre les sexes et entre les générations, avec le féminisme, le jeunisme...
    Cette société, à laquelle Kant promettait la paix perpétuelle, va finir en une société de la haine. Relisez Marx, il disait que le libéralisme amène fatalement à la guerre de tous contre tous. Le libéralisme parfaitement accompli, c'est la guerre civile généralisée.
    Peut-on faire une lecture marxiste du narcissisme ? À savoir que c'est le produit d'une classe dominante et qu'en tant que tel, il ne fait que traduire un rapport de classe ?
    Non seulement on peut le faire, mais Clouscard l'a fait, Henri Lefebvre aussi, Lucien Sève... Le moi-je, l'arrogance du moi-je, traduit d'abord, avant de se massifier, une position de classe. Une arrogance de classe fondée sur le mépris du producteur.
    J'ai déjà eu l'occasion de l'écrire à propos du libéral-libertaire à la Cohn-Bendit, lequel n'est rien d'autre qu'un bourgeois méprisant la morale traditionnelle de sa classe sociale : plus aucun devoir en termes de production, mais tous les droits en matière de consommation. C'est la position objective des libertaires de 68. Tous enfants de la bourgeoisie, aspirant à jouir de ce que leurs parents avaient accumulé dans l'effort de l'après-guerre. Le fils à papa qui flambe les économies paternelles, qu’est-ce d'autre qu'un privilège de classe qui se prend pour de la liberté ?
    Ils veulent bien de l'héritage, mais pas du passif ?
    C'est l'éternelle dialectique du père et du fils dans la bourgeoisie. Le père accumule de la richesse, sans en jouir. Le fils à papa, qui, lui, veut jouir, s'avère incapable de faire perdurer l'entreprise et la coule. C'est l'épopée Félix Potin. Telle est la morale immanente de l'histoire de la bourgeoisie: en trois générations, tout le capital est bouffé. Toute l'histoire du roman bourgeois est là, avec de temps en temps un artiste, à qui l'on pardonne.
    Ainsi de Baudelaire, rentier dépressif qui convertit sa rente en génie poétique. Le même, moins le génie poétique, donne Beigbeder, un parasite. On peut faire une généalogie de l'écroulement de la figure du cadet de la bourgeoisie. On a Baudelaire au stade génial, Boris Vian au stade intermédiaire et Beigbeder au stade nul. Même récapitulation avec Houellebecq, qui est rapidement passé de la critique du libéralisme à l'apologie du libertaire. De la sorte, il a pu séduire les lectrices de Elle, vendre des millions d'exemplaires. Moyennant quoi, il a rétrogradé de la figure de clerc, c'est-à-dire de conscience douloureuse de la bourgeoisie, à celle d'animateur du process de consommation. Clouscard a théorisé tout cela dès les années soixante-dix.
    Un des malheurs de notre époque, c'est la disparition des médiations, le père, le parti, la nation...
    Il y a dans l'individualisme pulsionnel un déni et une destruction hystérique de toutes les médiations. La prétention d'être ex nihilo. Moi-je. Ce qui revient à n'aboyer plus que des slogans, comme dans la pub, à ne plus recourir au raisonnement. Littéralement, c'est se couper du sens. Ne pas comprendre que s'inscrire dans le réel, c'est établir des médiations, autrement dit : des liens causaux. Avec au-dessus l'idée hégélienne que le vrai, c'est le tout...
    Cela dénote un enfermement autistique...
    C'est surtout un monde qui ne peut pas fonctionner longtemps. Comme un moteur dont on séparerait les pièces, sous prétexte de ne pas les user ! Dès lors que l'on ne comprend plus la complémentarité des pièces d'un tout, une société, comme un moteur, ne peut plus fonctionner. Ainsi de l'individualisme... et de la logique libérale poussée à bout. Ça donne au final un consommateur enfermé dans sa bulle jusqu'à l'asphyxie, l'éclatement...
    Après moi le déluge...
    Cela ne fait aucun doute, du moins pour le monde occidental. Mais n'oublions pas les Chinois ! Ils ne sont pas au stade narcissique où nous en sommes. Le monde est en train de basculer géographiquement. Céline le disait déjà en 1950... Pour la première fois depuis 2 500 ans, les Occidentaux ne détiennent plus la clef de l'avenir du monde. Les contradictions libérales sont devenues mortifères et nous n'avons plus, ni la capacité critique et morale, ni l'énergie pour les surmonter. Nous sommes en train de crever de notre faiblesse, comme un fumeur qui accepte de se laisser mourir du cancer, parce qu'il sait n'avoir plus la force en lui de lutter contre son addiction. Au mieux, nous revendiquons l'esthétique de notre déchéance.
    Et les femmes, l'une de vos spécialités ? Vont-elles survivre aux hommes ?
    Il est évident que les femmes sont au cœur de l'instrumentalisation libérale. Je le théorise en tant que penseur, mais les libéraux le constatent en tant que marchands : les femmes sont le meilleur agent du libéralisme, moins polarisées sur la solidarité de classe, plus psychologisantes... Elles se sentent plus à l'aise dans ce monde de la marchandise intégrale, du désir, des pulsions... Le système l'a très bien compris, qui leur a octroyé la parité... Vers la féminisation est l'une des clefs de compréhension de notre monde. Le monde libéral se survit, malgré ses contradictions suicidaires, en liquidant l'homme au sens classique et grec du terme, l'homme conscient, en s'appuyant sur l'adolescent, la jeune fille, qui est sans doute la figure la plus aboutie de la décrépitude libérale. C'est le règne de la jeune fille bourgeoise de gauche qui trône aujourd'hui à tous les postes dans les médias, de la mannequin à l'intervieweuse politique. Quelle ironie ! C'est à elle, qui, par tout son être, est la plus inapte à comprendre le monde, qu'on confie le soin de l'analyse et du commentaire journalistique ! Ce calcul pervers, fomenté par des hommes, est aussi ce sommet de la misogynie sur lequel toutes les féministes se pâment !
    Il faudrait peut-être ajouter un chapitre de plus à votre livre, que vous pourriez appeler Vers l'infantilisation ?
    Oui mais le bébé n'est qu'un consommateur. Et il lui faut, pour consommer, l'incitation d'un animateur. Animateur qui doit maîtriser les rudiments de la séduction. Notre monde serait plutôt celui du maternage. Celui d'une jeune maman séduisante qui s'adresserait à des bébés. Avec au-dessus, caché, le père... Le mâle dominant de l'Oligarchie. Ces vieux hommes riches, durs et stratèges, constituant la surclasse dont parle Attali, et qui s'incarne totalement dans le sionisme actuel. Un petit groupe s'estimant au-dessus des autres et qui revendique, pour lui-même, tout ce qu'il interdit aux autres : la virilité, la violence, la domination, au nom de la pureté raciale !
    Au fond, si l'on devait incarner le libéral libertaire, ce serait une sorte d'union entre Cohn-Bendit et Attali...
    Celui qui psalmodie le catéchisme pour bercer les gentils, et celui qui pond le discours de contrôle et de domination. Car l'idéologie nomade n'échappe pas non plus à sa lecture de classes. Pour les classes dominées, la sous-classe, le nomadisme consiste à être à la totale disposition du Capital, dans le temps et dans l'espace (le travailleur d'hier n'était corvéable que dans le temps). Pour la classe dominante, l'hyper-classe, c'est la liberté du détenteur du Capital financier mondialisé d'être chez lui partout et d'ordonner à tous, puisqu'il a les moyens de tout acheter. Le nomade du haut, c'est BHL, le rentier parasite qui a des pied-à-terre partout : à Paris, à New York, à Marrakech, à Tel-Aviv... Le nomade du bas, c'est le CDD, noir ou blanc, à qui Attali explique qu'il a désormais le choix entre la délocalisation de son entreprise et le chômage, ou d'aller travailler en Roumanie aux conditions salariales d'un Roumain, le tout bien sûr dans le seul but de préserver le niveau de rente de BHL...
    Comment coexistent selon vous ces deux tendances, en apparence contradictoires, du monde contemporain : le communautarisme et le narcissisme ?
    Elles ne sont pas contradictoires. Le « nous » communautaire n'étant plus l'acceptation de l'autre propre au « nous » universaliste, mais l'addition fermée de « je » identiques : un narcissisme collectif. Dès lors que le narcissisme est le moteur social, le collectif ne peut être qu'un « je » étendu, c'est-à-dire des communautés narcissiques, fermées et rivales de Juifs, de musulmans, de gays... etc ! Ce narcissisme collectif emprunte beaucoup au mécanisme d'abêtissement de la mode, où chacun s'habille comme l'autre, et comme l'exige de lui le Marché, pour affirmer sa différence ! Et j'ajouterai en conclusion que ce n'est pas un hasard si la bêtise de la mode séduit en premier lieu les femmes et les jeunes !
    Propos recueillis par François Bousquet LECHOC DU MOIS juin 2009

  • Descendants d'esclaves ou descendants de maîtres d'esclaves ?

    A grand renfort de publicité médiatique, une Française d’origine guadeloupéenne Rosita Destival vient d’assigner l’Etat pour « crime contre l’humanité » en tant que « descendante d’esclave ». JYLG

    Le site Negro news nous apprend que sa « généalogie est incontestable » et que le CRAN - Conseil représentatif des associations noires - la soutient.

    Voilà une plainte bien dans l’air du temps. Les oligarchies médiatique et judiciaire raffolent de ces histoires en noir et blanc, où les Blancs sont noircis et les Noirs blanchis : les premiers parce qu’ils seraient coupables, forcément coupables, du « racisme » et de l’esclavage ; les seconds parce qu’ils en seraient victimes.

    Au nom de ce principe il devient possible de faire payer les uns pour les autres. Ainsi, si l’Etat français était condamné, je devrais payer, en tant que contribuable, des « réparations » à Madame Destival et à ses  Brothers, ses frères et sœurs de race.

    Je ne suis pas d’accord ! Car j’ai regardé ma généalogie. J’y ai trouvé des Bretons (de l’Argoat, l’intérieur des terres), des Bourguignons, des Italiens des Apennins : nulle part, nulle trace de maître ou de commerçant d’esclaves. Et d’ailleurs mes ancêtres ont dû attendre les années 1960 et les Trente Glorieuses pour connaître un début d’aisance. L’immense majorité des Français sont dans ce cas : ils n’ont pas à payer des réparations imaginaires pour des crimes hypothétiques que leurs ancêtres n’ont pas commis.

    D’autant que ceux qui réclament des « réparations » ne sont pas blancs, bleus. Le CRAN prétend parler au nom des Antillais qui sont pour la plupart d’entre eux des métis, tout comme à l’évidence le sont les présidents successifs du CRAN, Patrick Lozès et Louis-Georges Tin. En tant que mulâtres, ils sont issus à l’origine de l’union d’un parent blanc et d’un parent noir, le plus souvent d’un maître blanc (ou de son fils) lutinant une jeune esclave noire plus ou moins consentante. On ne peut aujourd’hui que condamner de telles strausskahneries. Mais les faits sont là ! Ceux qui réclament bruyamment des dédommagements moraux et financiers sont peut-être des descendants d’esclaves mais ils sont aussi des descendants de… maîtres d’esclaves, et parfois d’ailleurs des descendants de commerçants d’esclaves : car s’il y eut du commerce triangulaire, c’est bien parce qu’on trouvait sur les côtes d’Afrique des Africains qui vendaient d’autres… Africains.

    Il n’y a donc aucune raison de faire aujourd’hui payer des Français de souche dont les ancêtres sont parfaitement innocents de toutes ces choses et qui n’en ont en rien profité, à l’exception peut-être de quelques riches familles de Bordeaux, Nantes ou Le Havre.

    Allons plus loin : toutes les civilisations ont pratiqué l’esclavage. Seuls les Européens l’ont aboli. Soyons fiers de notre passé. Balayons les délires de la repentance et les simagrées mémorielles !

    Jean-Yves Le Gallou http://www.polemia.com
    Ancien député européen, essayiste
    Boulevard Voltaire.fr
    11/01/2013

  • Que signifie pour vous le mot Patrie ?

    Le bulletin du Collège Stanislas publiait en 1976 la copie d’un de ses élèves de 3ème, classé lauréat national dans un concours écrit sur le thème de la « Patrie » : le sujet exact était : « Que signifie pour vous le mot Patrie ? » Voici sa copie.

    Etranger, mon ami, tu me demandes ce que signifie le mot « Patrie ». Si tu as une mère et si tu l’honores, c’est avec ton cœur de fils que tu comprendras mes propres sentiments. Ma patrie, c’est la terre de France où mes ancêtres ont vécu. Ma patrie, c’est cet héritage intellectuel qu’ils m’ont laissé pour le transmettre à mon tour.
    Viens voir, étranger, la beauté des paysages de France, la splendeur des monuments édifiés par mes aïeux. Va te reposer dans le vert marais poitevin, admire les roches rouges d’Agay qui se baignent dans le bleu de la mer de Provence. Chemine simplement de Paris vers Lyon. Sur la route, près d’Avallon, l’élégance raffinée de la basilique de Vézelay fera surgir pour toi l’épopée de nos croisades. Tu arriveras plus loin au château de la Rochepot qui donne à la région un air médiéval. N’oublie pas de visiter en Bourgogne le ravissant hospice de Beaune. Ne néglige pas le barrage de Gémissiat. Continue, regarde, réjouis-toi de tant de beauté.
    Mais si la France , ma patrie, n’était que belle et aimable, mon amour pour elle ne serait pas si grand. Elle est mieux encore : intelligente et cultivée. La clarté de sa pensée, la finesse de son esprit, l’excellence de son goût te sont déjà connus. Des idées venues de France ont influencé l’humanité toute entière. Sais-tu par exemple, que la bibliothèque personnelle de Frédéric II de Prusse, conservée à Berlin, ne contient que des livres écrits en français ? Ainsi, bien au-delà de nos frontières, des hommes de France sont célèbres : philosophes, écrivains, poètes, artistes, savants. Pascal, Molière, Vigny, Delacroix, Berlioz, Pasteur : tous ont contribué à la gloire de la France.
    Et vous, héros humbles et méritants, qui avez fait la France brave et fidèle, vous guerriers morts pour la patrie, comme je vous suis reconnaissant de m’avoir conservé ce précieux bien de mes ancêtres ! De Bayard à Guynemer, des premiers chevaliers aux soldats des dernières guerres, que de dévouements, que de sacrifices !
    Et toi mon ami, qui es aussi comme moi une créature de Dieu, ne vois-tu pas qu’ici en France, tu es en terre chrétienne ? Les oratoires pittoresques, les calvaires aux croisées des chemins, les flèches de nos cathédrales sont les témoins de pierre d’une foi vivante. Ma patrie, bonne et pieuse, a vue naître de grands saints. Le sens missionnaire de Saint Bernard, la vertu de Saint-Louis, la charité de Saint Vincent de Paul, le zèle du Curé d’Ars sont le vrai trésor laissé par nos ancêtres. De la grande Sainte Jeanne d’Arc à la petite Thérèse, de l’épopée de l’une à la vie si simple de l’autre, je retrouve le courage et la bonté des femmes de France. Aux plus humbles d’entre elles, s’est montrée la Vierge Marie. A travers Catherine Labouré, Bernadette de Lourdes, quel honneur pour la France !
     
     
    Tu comprends maintenant pourquoi, ami étranger, j’aime et je vénère ma patrie comme ma mère ; pourquoi, si riche de tout ce qu’elle me donne, je désire transmettre cet héritage. Ne crois pas que cet amour que j’ai au cœur soir aveugle. Mais devant toi, je ne dirai pas les défauts de ma mère Patrie. Car tu sais bien qu’un fils ne gagne rien à critiquer sa mère…C’est en grandissant lui-même qu’il la fait grandir. Si je veux ma patrie meilleure et plus saine, que je devienne moi-même meilleur et plus sain.
    La France, ma patrie a tant de qualités que je ne saurais, ami étranger, te priver de sa douceur ; si tu sais découvrir ses charmes et ses vertus, tu l’aimeras, toi aussi. Je partagerai avec toi ses bontés et, loin de m’appauvrir de ce don, je m’enrichirai de cette tendresse nouvelle que tu lui porteras. Mais ne l’abîme pas, ami étranger, la France , ma douce patrie, ma chère mère ; ne la blâme pas, ne la pervertis pas, ne la démolis pas car je suis là, moi son fils, prêt à la défendre…
     
    Source : Les Jeunes avec Gollnisch
  • Presse qui roule n’amasse pas mousse

    L’heure du Mercato de la presse écrite sonne plus tôt que prévu sur l’agenda de la Médiacratie. Ce ne sont pas seulement les usines qui ferment toutes les semaines en France, ou bien les grandes enseignes (tel Virgin tout récemment) mais la « presse à annonceurs » subit aussi une crise patente. Pas de chance, c’est cette même presse qui nous informe de l’actualité économique de ses maîtres.

    En effet, Jean-François Kahn quitte le capital de Marianne, tout comme Philippe Cohen qui en quitte la rédaction, Alexandre Adler devient « trop cher » pour la rédaction du Figaro... Ces éditocrates dominants depuis les années 70 seraient ils en train de chercher une reconversion ? Bernard-Henri Lévy ne peut-il plus subvenir aux besoins de ses protégés ? Ou de nouveaux viennent-ils les remplacer à des coûts défiant toute concurrence ? Tous les échelons de la profession se voient-ils touchés par la crise ?

    En matière de gestion financière, une des réalités est que les journaux sont incapables de payer les plans sociaux mais aussi de gérer les imprimeries. Aujourd’hui, il faut cinquante ouvriers pour sortir un journal en France alors qu’en Belgique seulement dix sont nécessaires. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung à Francfort se fabrique 50 % moins cher que Le Figaro ou Le Monde. Mais au-delà des restructurations techniques et structurelles, le même problème d’argent revient encore et toujours. La presse sortira-t-elle un jour de cette tutelle de plus en plus étouffante ? Papier-buvard dirait Gainsbourg...

    Les Hommes du Président

    Pour comprendre les racines du financement des journaux, et de leur management il faut remonter à l’après-guerre : les gaullistes prenaient position dans les rédactions et les communistes dans les ateliers et les imprimeries. Ils donnent à la presse un statut hasardeux avec en prime l’héritage d’un syndicat du livre collabo qu’il fallait blanchir. À la Libération, les problèmes financiers de la presse doivent être évités : Albert Camus écrit dans Combat le 31 août 1944 : « L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autre but que de grandir la puissance de quelques uns et d’autre effet que d’avilir la morale de tous. »

    La loi sur la presse de 1881 avait été abolie par Vichy, elle est rétablie par le CNR (Conseil national de la résistance) en 1944. Mais c’est une loi d’essence libérale : elle offre la liberté à la presse mais la soumet à la loi de l’offre et de la demande. Dès 1947, deux titres, Combat et France-soir, vont tomber dans les mains de patrons tout à fait traditionnels, un millionnaire et la librairie Hachette.

    Le début des années 50 voit la montée d’un inconnu futur grand patron : Robert Hersant, qui va faire des débuts fracassants dans la presse après le purgatoire de « l’indignité nationale ». La prise de contrôle de Paris Normandie marque à la fois l’essor du groupe et la fin des illusions pour la presse née de la résistance. Havas, Hachette, Hersant : la France entre dans le règne des trois H, dont elle n’est pas sortie grâce à la bienveillance de Mitterrand, car en 1944 il est éditorialiste et directeur politique de L’Homme Libre qui deviendra Libres, journal des prisonniers de guerre et des déportés.

    Grâce à ses amis d’avant-guerre François Salle et André Bettencourt, tous deux chez L’Oréal, François Mitterrand est nommé en 1945 à la tête du magazine féminin Votre Beauté qui appartient depuis 1933 à L’Oréal. Il sera le pionnier du retour au mélange des genres entre affaires, politique et presse, tissant des réseaux qui vont servir ses ambitions. L’âge d’or correspond aux années 80-90, où la presse vit des revenus de la publicité, qui représentent un chiffre d’affaires faisant près de 70 % pour des journaux comme Elle ou Le Figaro.

    La domination des annonceurs et le règne du journalisme de Mammon ?

    D’après un sondage La Croix de janvier 2012, 59 % des personnes interrogées jugent que les journalistes ne sont pas indépendants des pressions de l’argent. Pour corroborer cette opinion partagée dans la population, Philippe Mudry explique durant une assemblée générale de la rédaction de La Tribune que « l’intérêt de l’actionnaire ne doit pas être remis en cause par un journal qu’il contrôle ; l’actionnaire dit il a le droit d’intervenir sur le traitement de l’information, même au détriment du lecteur ».

    BHL et Pierre Bergé sont passés du conseil de surveillance de Libé à celui du Monde du jour au lendemain sans que cela gêne qui que ce soit, un genre de mercato du conseil de surveillance. BHL est également président du conseil d’Arte, éditorialiste au Point de l’écurie Pinault où il tient un blog régulier et éditeur chez Grasset, écurie Lagardère. Aurélie Filippetti du journal La Tribune, Mme Médias de la campagne de François Hollande, annonce vouloir rétablir l’indépendance des médias en cas de victoire de son candidat. L’élection a montré laquelle de la journaliste ou de l’indépendance de la presse a profité de cette position. La Tribune qui voit le docile Yvan Levaï qui qualifie Bernard Arnault de « prince éclairé ».

    La presse papier ne cesse d’être en chute autant qualitativement que sur ses ventes depuis les années 90. Certes la presse gratuite et numérique a fait baissé de 24 % la presse traditionnelle mais a surtout accentué ses faiblesses : parmi elles, il faut bien sur compter le formatage, le conformisme, le travail bâclé, le manque d’enquêtes. Bien sûr, il y a un certain poids des éditorialistes experts cancanant en boucle des idées rabâchées, la médiocrité et le manque de courage de nombreux rédacteurs en chef ainsi que la servilité et l’incompétence de certains journalistes.

    Sur les questions économiques dans la presse française, le journalisme d’investigation est quasi impossible. Les journalistes, soumis à un taylorisme de l’information de plus en plus pressant, disposent de moins en moins de temps pour se déplacer, rencontrer des sources ou les croiser, se documenter tout en évitant les chargés de communication, les inquiétudes des services de publicité, les préventions ou les méfiances des chefs de service ou des rédacteurs en chef. Le chiffre d’affaires publicitaire baisse ? Fermez le bureau de Rome ! Baissez la pagination ! Refusez les reportages ! Vive les CDD ! Réduisez les piges !

    L’État vient pourtant payer pour le Capital et vient gentiment au secours des budgets des journaux sans demander aux propriétaires de mettre la main à leur portefeuille : en 2010, Libération (où Édouard de Rothschild a placé lui-même Serge July comme manager, pardon « chef de la rédaction »), a touché 14 millions d’euros d’aides directes, sans compter les aides indirectes (postales, portage, numérique, TVA à taux réduit…). Le Monde a touché 17 millions, comme Aujourd’hui en France, Le Figaro (13 millions), France-soir (6,5 millions), Les Échos (2,7 millions). Comme les banques dont ils sont les danseuses, les journaux peinent à retrouver une crédibilité auprès des lecteurs, qui les délaissent en favorisant d’autres voix...

    Une danseuse qui fait la gueule

    « Il y a des danseuses qui coûtent cher à entretenir, et qui en plus, font la gueule. Mais ces danseuses de journaux peuvent apporter quelques compensations », disait l’ancien patron de l’AFP Jean Miot. En effet, Arnault, Dassault et tous les autres contrôlent leurs journaux via holdings et sous holdings. Certaines de ces holdings vont abriter des « actifs », c’est à dire ce que le journal possède, d’autres des « passifs », notamment des dettes envers des banques ou des fournisseurs.

    Ces différentes holdings, toujours évidemment sous le contrôle d’une holding « de tête », contrôleront aux étages inférieurs les sociétés éditrices, transparentes, elles, puisque les journaux français sont dans l’obligation de rendre public leurs comptes annuels. Ces Holdings « par étages » – deux, trois, quatre étages voire plus – s’empilent et s’imbriquent pour organiser au mieux les affaires des vastes groupes des hyper-riches.

    En perdition la presse rapporte pourtant en... défiscalisation : pas très glorieux, mais c’est pourtant l’exacte réalité pour les ombrageux tycoons Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel, Pierre Bergé, Vincent Bolloré, les héritiers peu scrupuleux ou incompétents Arnaud Lagardère ou Serge Dassault, les banquiers survoltés comme Michel Lucas (Crédit Mutuel), Matthieu Pigasse (Lazard) ou Édouard de Rothschild (ex-Rothschild & Cie). Des énarque retors – Alain Minc, Denis Olivennes, Alexandre Bompard, Laurent Solly ou Nicolas Bazire – sont au service de combines opaques de leurs patrons pour le contrôle serré de la presse.

    Des arrière-secrets couverts par le monde des affaires se révèlent troubles : SAIP est par exemple une société qui fait écran entre la holding « Refondation » et SARL Libération et qui est d’une obscurité totale bien qu’elle contrôle près de 94,99 % du capital de Libération sans qu’on sache qui possède combien ; les parts de Rothschild et celles de la famille Caracciolo sont de 26 % et de 22 % : à qui appartient le reste ? La réponse ne figurera pas en page « Désintox » de Libération...

    Le journaliste Pierre-Henri de Menthon, révèle sur challenges.fr que les dirigeants de la branche française de la banque Lazard, parmi lesquels Matthieu Pigasse, (aiguillé depuis sa sortie de HEC par Alain Minc) ont trouvé le moyen, avec l’accord de la Direction générale des impôts, « que leurs revenus en provenance de Lazard New York soient traités en bénéfices industriels et commerciaux, avec un crédit d’impôt prévu dans une convention franco-américaine ». Ce qui aboutit « à une très large exonération » selon l’un des négociateurs de l’accord fiscal. Tout cela se passe sous les yeux des rédactions muettes. Malgré de copieuses rubriques Médias et d’innombrables blogs, la presse n’est plus très curieuse d’elle-même...

    Collusions supranationales, pensée unique, parades fiscalistes, turn-over constant des plumes, financements troubles, perte de crédibilité : la presse écrite n’a plus le panache du XIXe siècle, où tout journaliste pensait changer le monde en signant un article ; ce sont ses patrons qui le changent, le monde, aujourd’hui, mais en signant quant à eux des chèques.

     

    Réfléchir aux accointances politico-financières du journalisme, avec Kontre Kulture :

    Mais aussi, sur le rôle trouble de la presse dans certaines affaires historiques :

    Simone Choule  http://www.egaliteetreconciliation.fr

  • Et si la droite faisait sa révolution culturelle !

    « Les récentes élections régionales, quelque roboratives qu'elles aient pu, être perçues, ne doivent pas faire illusion. "Ça repart", oui. Mais vers où, et comment ? Nulle part en réalité, tant que la droite nationale française restera intellectuellement ce qu'elle est : une coquille vide. » Ce jugement, porté par Bruno Wieseneck, vous paraît sévère ? Lisez. Le texte qui suit est extrait d'un plus long article titré « La droite est morte, vive la droite ! », publié dans le dernier numéro du « Choc du mois ». Ou quand la lucidité sur soi-même est la condition du renouveau.
    D'abord, le socle, et donc une question préalable : de quels atouts dispose cette famille d'esprit ? Influence ? Zéro. Finances ? Zéro. Crédibilité ? Unité d'action? Soyons sérieux. Ses publications sont en phase terminale, à part quelques titres dont la qualité ou l'originalité motive encore un lectorat par ailleurs sur-sollicité. Ses sites Internet - sauf cas rarissimes - sont peu professionnels ou, s'ils le sont, ne sont ni glamour, ni à jour. Les visiteurs se défoulent, faute de mieux, sur des forums mal modérés. Beaucoup de ses grilles de lecture sont datées (moins que celles du Parti socialiste et de la mouvance antifasciste, chez qui l'inculture du renégat culturelle dispute au grotesque du bourgeois libertaire, mais tout de même).
    Seule richesse : ses militants, leur rage de vivre debout, leur générosité. Mais ces derniers sont éparpillés et se soucient davantage de taper sur le copain d'à côté que de réinventer un monde, ou plus modestement de critiquer efficacement la politique gouvernementale et l'inanité intellectuelle du sarkozysme. Les talents non coordonnés de la Droite nationale, de la Réaction, de la Tradition - et autres entités à elles apparentées - exécutent une danse brownienne permanente autour de leurs ego majuscules. Dans ces conditions, la génération qui serait censée reprendre le flambeau intellectuel de cette famille d'esprit - exsangue et suffisamment apathique pour avoir laissé Nicolas Sarkozy récupérer ses thématiques en 2007 sans lui sauter à la gorge - devra être plus que motivée : héroïque.
    Ne doutons pas de la conviction et de la résolution de la relève qui se prépare, mais interrogeons-nous cependant sur la pérennité de ce qui prétend se rebâtir sur des fondations pourries. Au lieu de se détendre et de boire frais, certains en arrivent même à perdre leur sens de l'humour, usant leurs maigres forces dans de picrocholines querelles où l'on contemple, effaré, de jeunes droitistes talentueux s'interrogeant gravement lors de conciles tenus à trois dans une cabine téléphonique. C'est amusant. Deux minutes. À force de faire le styliste, on finit en stylite. Les militants et les tâcherons ne faisant pas profession de purisme excessif admirent de loin les arabesques conceptuelles de ces Tertullien en loden avant de prendre la tangente en haussant les épaules.
    On ne peut pas incriminer « le complot » pour être médiocres
    Autre point douloureux : l'envie. Dans notre société individualiste, la chaire est faible parce que la chair est faible ; on manque d'orateurs et d'intellectuels parce que cela ne rapporte plus assez : l'Avenir de l'Intelligence avait déjà résumé ce débat. C'est décevant mais c'est ainsi : l'héroïsme sans compensation a des limites. Et quelles que soient les protestations plus ou moins convaincantes des matamores qui plastronnent bannière au vent, que peut aujourd'hui proposer la droite nationale à ses fidèles, sinon un dévouement systématique, sans résultats et sans horizon ? Ce n'est pas très grave dans l'absolu, mais il faut être conscients que cela durera longtemps, à vue de nez. Les traversées du désert peuvent durcir, et former des apôtres. Mais lorsque ces derniers ont quelque chose à croire et espérer. Dans le cas contraire, les traversées du désert ne fabriquent que des scissions, des abandons, des aigris, des dépressifs ou des ratés.
    Pas de quoi attirer les vocations d'intellectuels organiques. Certains choisiront de considérer cela comme une saine tradition - le désespoir en politique est une sottise absolue - et serreront les dents en attendant que ça passe : le militant national est dur au mal et saura faire tout son devoir en attendant un autre deuxième tour surprise aux élections présidentielles. On peut aussi commander une bière, s'asseoir ensemble et chercher des solutions moins cons : la vie est courte et Sarkozy convaincant, il l'a prouvé.
    La seule alternative raisonnable, en dehors de prêcher par l'exemple (familial en particulier) et sans rompre avec le combat quotidien, semble bien de faire comme les Prussiens après 1806 : se former.
    D'abord, peut-être, différencier thématiques, valeurs et idées : c'est sur cette confusion que Sarkozy a réussi son hold-up à droite (et chez les bourgeois de gauche). Pour la famille d'esprit « national », cela revient à une formation de fond, une remise à neuf des moyens d'influence, de l'arsenal idéologique, des thématiques, des réseaux, des médias de droite nationale (on ne peut plus incriminer le « complot » pour être petits et médiocres, Internet est libre). Certains vieux titres et réseaux disparaîtront ? Fors la reconnaissance que nous devons aux anciens, ce n'est pas une tragédie. Il a bien fallu un jour - c'était au XIXe - que « le Gaulois », « le Soleil » et « l'Univers » mettent la clef sous la porte. Paix aux cendres presque refroidies de leurs épigones.
    D'autres canaux d'information, retrempés et plus inventifs, demeureront. De nouveaux porte-voix naîtront, qui renouvelleront sûrement l'intérêt du public pour le diagnostic droitiste, confirmé par tous les événements. Le temps travaille pour nous. Mais pour bien négocier les prochains tournants, les dix ans qui viennent devront être mis à profit pour former une génération à la dialectique, à l'histoire des idées politiques, à l'argumentation médiatique, à une vision dépoussiérée de la dichotomie droite-gauche, à la théorie économique, aux langues étrangères, à la communication, etc.
    En conservant nos fondamentaux, mais sans crispations puériles (il vaut mieux connaître l'économiste américain Gary Becker - et savoir le critiquer - que d'apprendre à réciter les Poèmes de Fresnes à l'envers).
    Rajeunir les cadres, dépoussiérer les meubles
    Et surtout - surtout - sans stratégie de boutique ni morgue intellectualiste pour puceaux de parvis (laissons ça aux jeunes de gauche, rebelles bavards et subventionnés). Une fondation Terra Nova de droite nationale ? Ce serait un début. Limiter à 60 ans « l'âge des capitaines » dans les mouvements « nationaux » ? Ce serait intéressant : voir la pyramide des âges du Vlaams Belang. Et pour le financement, ma foi, il a existé des cimentiers généreux, on trouvera bien des solutions pour payer ce travail intellectuel de rénovation. Internet ? Notons, en cette année 2010, la façon assez swing qu'a eu Barack Obama de prouver que le recours à la générosité populaire peut payer lorsqu'on est capable d'inspirer un espoir crédible. Voilà pour les fonds. Pour le fond au singulier, les solutions existent en France. Mieux, elles ont déjà été expérimentées - et ce sera la conclusion de cet apologue.
    L'intuition de ce que l'on a appelé la « Nouvelle Droite » était la bonne, dès les années 1970 : le salut ne peut venir que d'une métapolitique originale sur la forme et solide sur le fond, sans reprise a priori de tout ce qui a été accompli avant. Reconnaître les combats menés par nos prédécesseurs : oui. Demeurer prisonnier de leurs jugements : non. Pour cela, inventer des formes nouvelles, opérer des rapprochements paradoxaux, faire bouger les lignes, au prix de quelques infarctus chez les chaisières, pourquoi pas. À l'époque, un article d'Alain de Benoist dans la revue « Item » commençait ainsi : « La vieille droite est morte. Elle l'a bien mérité. » C'était clair, c'était drôle, c'était brillant, insolent et inventif. C'était la Nouvelle Droite. Elle ne faisait ceci dit que formaliser une exaspération depuis longtemps ressentie par les espoirs les plus brillants de la droite nationale.
    Depuis, force est de constater que la ND, pour revenir à elle, a tourné en rond. Elle n'est pas morte - heureusement, qu'est-ce qu'on lirait ? -, mais elle a échoué. Qui bene amat, bene castigat : comme intellectuellement on lui doit beaucoup, on lui doit aussi la vérité. On dira donc que : cet échec, comme la Vieille Droite qu'elle vilipendait avec raison, elle l'a bien mérité. Parce que lorsqu'on souhaite sincèrement bâtir une métapolitique du réel, on ne passe pas des années à chercher à remplacer Jésus-Christ par Zeus dans un pays qui a derrière lui le cloître de Moissac, la cathédrale de Chartres et - accessoirement - 1 500 ans de christianisme. Ne pas reprendre systématiquement ce qu'ont fait nos prédécesseurs ? Oui. Mais cela ne doit pas dispenser de garder le sens des proportions (c'est très grec, le sens des proportions). Dans les années 1970, les hommes d'Église, par leur contamination marxiste, ont pu dégoûter les esprits droits. Mais il aurait fallu discerner la part de conjoncture et de permanence dans cette crise, concernant une Institution vieille d'une sagesse de 2 000 ans.
    Analyser et combattre le marxisme de sacristie en gardant à l'idée la splendeur dépouillée de l'abbaye du Thoronet, c'était si dur que ça pour une droite intellectuelle qui rappelle sans cesse l'importance de la longue durée historique?
    De certains intellectuels indiscutables, dont certains prirent comme symbole l'horloge qui présidait à leurs débats, on aurait pu attendre qu'ils intégrassent de manière plus réaliste cette dimension temporelle essentielle.
    C'est l'identité d'abord qui doit être durable
    L'important, en somme, n'est pas de savoir si, concernant le derby métaphysique polithéisme/monothéisme, certes essentiel, la ND avait raison sur le fond, mais de se rendre compte qu'à le bétonner, elle perdait du temps en se coupant peu sagement de pans entiers de la droite nationale - et singulièrement des catholiques qui ont prouvé qu'ils avaient de la ressource et de la vitalité (voir la dynamique et la jeunesse des communautés traditionalistes). Insistons lourdement : le chatoiement différentialo-nominaliste des valeurs polythéistes, c'est passionnant. Mais l'inertie culturelle aussi. Dans métapolitique il y a politique, ce qui aurait dû entraîner - forcément, nous sommes dans l'infra-monde et non dans la Cité platonicienne - certaines restrictions mentales opportunes. À part ça, la ND avait tout juste (et je souligne : tout, forme et fond). Mais à cause de ça (et de quelques autres défauts mineurs), elle a raté une occasion historique de recomposer culturellement et métapolitiquement autour d'elle une nouvelle génération de droite, par-delà les chapelles mémorielles et religieuses. Une faute, compte tenu du brio intellectuel de ses membres fondateurs. Si l'on compare cette tentative qui appartient aujourd'hui à l'histoire des années 1970 et 1980 avec ce qui s'est passé aux États-Unis à la même période [...], on dira que la ND a peut-être manqué de réalisme. Désunis, nous ne pesons rien.
    Après cette analyse, empressons-nous de préciser que la lecture d'« Eléments » est de salubrité publique et qu'elle devrait être recommandée aux intellectuels catholiques, qui se contentent généralement de dénigrer ce journal sans y mettre le nez : ils enrichiront leur vocabulaire limité au thomisme d'arrière-salle, se confronteront à des textes stimulants, et mettront un peu de vin dans l'eau de leur mysticisme énervant (au premier sens du terme). Pour le reste, pardon d'être raisonnablement pessimiste, mais il faut cesser de rêver : les dix ans qui viendront seront tristes, et à peine suffisants pour lire tous les livres.
    Nonobstant les taquineries qui précèdent, nous laisserons la conclusion à Alain de Benoist, dont la clarté inimitée viendra fort à propos cadrer le principe de reconquête intellectuelle que tous, désespérément et ardemment, nous appelons de nos vœux, quelles que soient nos chapelles : « La tradition n'est pas le passé : voilà ce qu'il ne faut pas cesser de dire et de redire. La tradition n'a ni plus ni moins à voir avec le passé qu'avec le présent et l'avenir. Elle est au-delà du temps. Elle ne se rapporte pas à ce qui est ancien, à ce qui est "derrière nous", mais à ce qui est permanent, à ce qui est "au dedans de nous". Elle n'est pas le contraire de la novation, mais le cadre dans lequel doivent s'effectuer les novations pour être significatives et durables » (Les Idées à l'endroit, éditions Libres Hallier, 1979).
    Un renouvellement significatif et durable ? Ce serait bien. Tous ensemble réunis autour d'un principe commun ? Ce serait mieux. Nous sommes Français en Europe, issus des mémoires celte, germanique et latine, de civilisation gréco-romaine et de culture chrétienne (que nous croyions au Christ ou non). Quoi qu'en disent ceux qui confondent communautés et ghettos, le pivot de nos réflexions, dans ce monde acharné à stériliser les racines, sera sans doute l'Identité. À condition de la conjuguer sereinement, sans exclusives datées, enfermements débiles ou postures puristes.

    Bruno Wieseneck Minute du 11 août 2010

  • Entretien avec Maurice Allais dans Le Choc du mois (archive)

    Le Choc du mois : Vous êtes tout à la fois un libéral, au sens politique et humaniste du mot, et un adversaire résolu de ce que vous appelez la « chienlit mondialiste du laissez-fairiste ». Qu'est-ce qui oppose le libéralisme authentique, dont vous vous réclamez, à la libéralisation des marchés qu'on subit aujourd'hui, et qui se revendique elle aussi du libéralisme ?
    Maurice Allais : Durant ces soixante dernières années, toutes les recherches que j'ai pu faire, toutes les réflexions que m'ont suggérées les événements, toute l'expérience que j'ai pu acquérir, ont renforcé en moi cette conviction qu'une société fondée sur la décentralisation des décisions, sur l'économie de marchés et sur la propriété privée, est, non pas la forme de société la meilleure dont on pourrait rêver sur un plan purement abstrait dans un monde idéal, mais celle qui, sur le plan concret des réalités, se révèle, aussi bien du point de vue de l'analyse économique que de l'expérience historique, comme la seule forme de société susceptible de répondre au mieux aux questions fondamentales de notre temps.
    Pour autant, si la conviction de l'immense supériorité d'une société économiquement libérale et humaniste n'a cessé de se renforcer en moi au cours de ces années, une autre conviction, tout aussi forte, n'a cessé également de se renforcer, c'est qu'aujourd'hui cette société est dangereusement menacée par la confusion du libéralisme et du laissez-fairisme. C'est là un des plus grands périls de notre temps. Une société libérale et humaniste ne saurait s'identifier à une société laxiste, laissez-fairiste, pervertie, manipulée ou aveugle. Tout comme le libéralisme ne saurait se réduire au laissez-faire économique.
    Le libéralisme est avant tout une doctrine politique, le libéralisme économique n'étant qu'un moyen permettant à cette doctrine politique de s'appliquer efficacement dans le domaine de l'économie. Or, l'économie mondialiste qu'on nous présente actuellement comme une panacée ne connaît qu'un seul critère : « l'argent ». Dépourvue de toute considération éthique, elle ne peut que se détruire elle-même.

    Il ne peut pas y avoir selon vous de libéralisme véritable sans cadre institutionnel et politique. Dans ces conditions, la régulation du marché par lui-même n'apparaît-elle pas comme un mythe ?
    Pour être bénéfique, la libéralisation des échanges exige un cadre économique et politique commun et stable avec des institutions appropriées. Ce cadre ne doit pas pouvoir être remis en cause ou dénoncé ultérieurement ou être instable.
    L'exemple de l'Union européenne, au sein de laquelle tant de mesures ont déjà dû être prises pour éviter des distorsions indues de concurrence, montre qu'un minimum d'intégration politique est nécessaire dès lors qu'une intégration économique très poussée est considérée comme souhaitable.
    Le libre-échange s'est constitué aujourd'hui en dogme incontournable. Il est relayé par les grandes organisations internationales, les grands médias et la plupart des hommes politiques.
    Quelles en sont les grandes lignes ? Comment expliquer pareil raz de marée ?
    Depuis trois décennies, la doctrine du libre-échange mondialiste s'est peu à peu imposée. Elle implique la disparition de tout obstacle aux libres mouvements des marchandises, des services et des capitaux dans le monde entier. Suivant cette doctrine, la disparition de ces obstacles est une condition à la fois nécessaire et suffisante d'« une allocation optimale des ressources à l'échelle mondiale », selon les mots de ses concepteurs. Tous les pays et dans chaque pays tous les groupes doivent voir leur situation améliorée.
    Pour les pays en voie de développement, cela consiste en l'ouverture totale vis-à-vis de l'extérieur, condition nécessaire de leur progrès. Pour les pays développés, en la suppression de toutes les barrières tarifaires ou autres, condition de leur croissance.
    Par exemple, pour les partisans de cette doctrine, le chômage dans les pays développés résulte essentiellement de salaires réels trop élevés, de l'insuffisante flexibilité du marché du travail, du progrès technologique accéléré qui se constate dans les secteurs de l'information et des transports, et d'une politique monétaire jugée indûment restrictive. Mais en aucun cas du libre-échange.

    Comment se fait-il qu'une telle doctrine, qui s'est avérée désastreuse, du moins en France, continue de nous être imposée ?
    Jamais la France ne s'est trouvée en temps de paix dans une situation économique aussi dramatique que celle d'aujourd'hui.
    De 1918 à 1939 et de 1946 à 1974, le chiffre du chômage a toujours été inférieur au million. Le sous-emploi effectif est aujourd'hui de l'ordre de six millions si l'on tient compte du traitement social du chômage.
    Mais on préfère ignorer, sinon occulter, sous l'influence de puissants groupes d'intérêts, les raisons réelles de la destruction de notre industrie, de la réduction de la croissance de plus de moitié depuis 1974 et du développement d'un chômage de masse.

    Serait-ce parce que cette idéologie n'est profitable qu'aux groupes les plus puissants ?
    Cette doctrine a été littéralement imposée aux gouvernements américains successifs, puis au monde entier, par les multinationales américaines, et à leur suite par toutes les multinationales qui ont des centaines de filiales et disposent d'énormes moyens financiers. Elles échappent à tout contrôle et exercent partout et par personnes interposées un pouvoir politique exorbitant. La mondialisation, on ne saurait trop le souligner, ne profite réellement qu'aux multinationales. Elles en tirent d'énormes profits.

    Nous assistons, depuis les crises asiatique et russe de 1997-1998, l'éclatement de la bulle Internet, et aujourd'hui de la bulle immobilière, à l'accélération des crises financière et monétaire. La fréquence de ces crises n'indique-telle pas que le système est fondamentalement vicié et instable ? Quelles en sont les principales faiblesses ?
    L'économie mondiale tout entière repose aujourd'hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile. Jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s'était constatée. Jamais sans doute il n'est devenu plus difficile d'y faire face. Jamais sans doute une telle instabilité n'était apparue avec une telle menace d'effondrement général.
    Toutes les difficultés rencontrées résultent d'une méconnaissance d'un fait fondamental, c'est qu'aucun système décentralisé d'économie de marchés ne peut fonctionner correctement si la création incontrôlée ex nihilo (1) de nouveaux moyens de paiement permet d'échapper, au moins pour un temps, aux ajustements nécessaires. Il en est ainsi toutes les fois que l'on peut s'acquitter de ses dépenses ou de ses dettes avec de simples promesses de payer, sans aucune contrepartie réelle, directe ou indirecte, effective.
    Au centre de toutes les difficultés rencontrées, on trouve toujours, sous une forme ou sous une autre, le rôle néfaste joué par le système actuel du crédit et la spéculation massive qu'il permet. Tant qu'on ne réformera pas fondamentalement le cadre institutionnel dans lequel il joue, on rencontrera toujours, avec des modalités différentes suivant les circonstances, les mêmes difficultés majeures.

    Alan Greenspan, l'ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine, a défini les bulles financières comme des phénomènes d'« exubérance irrationnelle ». N'avez-vous pas l'impression que c'est la totalité du système boursier qui est en proie à une exubérance irrationnelle ?
    Qu'il s'agisse de la spéculation sur les monnaies ou de la spéculation sur les actions, le monde est devenu un vaste casino où les tables de jeu sont réparties sur toutes les longitudes et toutes les latitudes. Le jeu et les enchères, auxquelles participent des millions de joueurs, ne s'arrêtent jamais. Partout, cette spéculation, frénétique et fébrile, est permise, alimentée et amplifiée par le crédit, puisqu'on peut acheter sans payer et vendre sans détenir. On constate le plus souvent une dissociation entre les données de l'économie réelle et les cours nominaux déterminés par la spéculation.

    La crise de 1929 vous semble-t-elle le modèle de toutes les crises en cours et à venir ? Si oui, y a-t-il des similitudes entre les crises boursières qui affectent depuis une dizaine d'années la planète et la Grande Dépression des années 1930 ?
    On ne saurait trop insister sur les profondes similitudes, tout à fait essentielles, qui existent entre les crises actuelles et les crises qui les ont précédées, dont la plus significative est sans doute celle de 1929. Ce qui est réellement important en effet, ce n'est pas tant l'analyse des modalités relativement complexes, des « technicalities », des crises actuelles, qu'une compréhension profonde des facteurs qui les génèrent.
    La crise de 1929-1934 n'était elle-même qu'une répétition particulièrement marquée des crises qui s'étaient succédé au XIXe siècle, et dont sans doute la crise de 1873-1879 avait été une des plus significatives. En fait, toutes les grandes crises des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ont résulté du développement excessif des promesses de payer et de leur monétisation.
    Le plus riche s'enrichit aux dépens des plus pauvres

    Les crises d'aujourd'hui ne sont-elles pas potentiellement plus dangereuses que celle de 1929 dans un contexte de mondialisation des échanges, de surendettement et de spéculation accru ?
    En 1929, le monde était partagé entre deux zones distinctes : d'une part, l'Occident, essentiellement les États-Unis et l'Europe ; et d'autre part, le monde communiste, la Russie soviétique et la Chine. Entre-temps, la mondialisation croissante des économies a changé la donne.
    Depuis les années 1970, une seconde différence, essentielle également, apparaît relativement au monde de 1929. La mondialisation précipitée et excessive a entraîné par elle-même des difficultés majeures. Une instabilité sociale potentielle s'est manifestée partout. Alors qu'en 1929, le chômage n'est apparu en Europe qu'à la suite de la crise financière et monétaire, il se constate dès aujourd'hui au sein de l'Union européenne et ne pourrait qu'être très aggravé si une crise financière et monétaire mondiale devait se développer.

    En quoi pourrait consister une réforme du système financier et monétaire international ?
    Il faudrait entreprendre, premièrement, une réforme du crédit, qui rendrait impossibles à la fois la création de monnaie ex nihilo et l'emprunt à court terme pour financer des prêts à plus long terme. Cette double condition impliquerait une modification profonde des structures bancaires et financières qui devraient reposer sur la dissociation totale des activités bancaires : entre les banques de dépôt, de prêt et d'affaire, indépendantes les unes des autres.
    Deuxièmement, il faudrait pouvoir garantir la stabilisation de la valeur réelle de l'unité de compte. Le fonctionnement d'une économie de marchés repose sur un très grand nombre d'engagements sur l'avenir. L'efficacité de l'économie, comme la justice, implique que ces engagements soient respectés, que les calculs économiques ne soient pas faussés, et que ni les créanciers ni les débiteurs ne soient spoliés. Il convient donc que tous les contractants soient réciproquement protégés contre les variations du pouvoir d'achat de l'unité de compte.

    Vous insistez également sur la réforme des marchés boursiers ?
    C'est le troisième point. Le système actuel est anti-économique et n'est avantageux que pour de très petites minorités. Une seule cotation par jour sur chaque place pour chaque valeur serait de loin préférable. Elle réduirait considérablement les coûts, et elle serait favorable à tous les investisseurs petits et grands. Plus un marché est étendu et plus les cours qui s'y établissent sont significatifs et équitables.
    Quatrièmement enfin, une réforme du système monétaire international, un nouveau Bretton Woods (2), est absolument nécessaire. Une monnaie internationale doit être créée. L'utilisation actuelle du dollar comme monnaie internationale a pour effet de financer les déficits américains par la Communauté internationale. Ce système aboutit à enrichir le pays le plus riche aux dépens de tous les pays plus pauvres. C'est là une situation scandaleuse et immorale à laquelle il doit être mis fin au plus tôt.
    Ces quatre réformes sont indépendantes les unes des autres, et elles peuvent être appliquées séparément. Chacune d'elles serait bénéfique pour l'ensemble de l'économie. Mais, si elles étaient appliquées conjointement, leurs effets bénéfiques s'en trouveraient considérablement renforcés les uns par les autres.

    Comment analysez-vous, vous qui êtes un grand Européen, la politique menée par l'organisation de Bruxelles, dont le rôle s'apparente de plus en plus à celui d'un cheval de Troie de la mondialisation ?
    Depuis 1974, on a constaté dans tous les domaines une dérive technocratique, dirigiste, centralisatrice, unitaire et jacobine de la construction européenne. Non seulement cette dérive a entraîné partout des effets pervers, mais par ses excès même elle ne cesse de susciter de très fortes oppositions.
    Les exemples de cette dérive sont innombrables.
    Ainsi aucun droit de sécession n'est prévu pour permettre aux peuples de sortir d'une organisation qui ne tiendrait pas compte de leurs droits fondamentaux. C'est ainsi le droit essentiel des peuples à disposer d'eux-mêmes qui fondamentalement leur est refusé.

    L'ouverture des frontières européennes à la concurrence des pays émergents (aux coûts salariaux infiniment plus bas que les nôtres) n'est-elle pas pour nous suicidaire ? Ne menace-t-elle pas directement emplois et industries en Europe ?
    Si, à partir de 1974, la politique libre échangiste de Bruxelles n'avait pas été appliquée, le produit intérieur brut réel par habitant en France serait aujourd'hui d'au moins 30 % plus élevé qu'il ne l'est actuellement, et il serait certainement au moins égal au PIB réel par habitant des États-Unis. Qui ne voit que les difficultés majeures auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui résultent pour l'essentiel de la diminution considérable du PIB réel qu'a entraînée pour nous la politique bruxelloise ?

    Pour quelles raisons le protectionnisme a-t-il si mauvaise presse ? Serait-ce parce qu'il semble la réponse la plus appropriée pour faire face à l'absence de régulation à l'échelle d'un monde dominé par les grands groupes ?
    L'hostilité dominante d'aujourd'hui contre toute forme de protectionnisme se fonde depuis soixante-dix ans sur une interprétation erronée des causes fondamentales de la Grande Dépression. Or, le protectionnisme en chaîne des années 1930 n'a été qu'une conséquence, et non une cause, de la Grande Dépression. Il n'a constitué partout que des tentatives des économies nationales pour se protéger de conséquences déstabilisatrices d'origine monétaire.
    Le véritable fondement du protectionnisme, c'est la protection nécessaire contre les désordres et les difficultés de toute sorte engendrées par l'absence de toute régulation réelle à l'échelle mondiale. Il est tout à fait inexact de soutenir qu'une régulation appropriée puisse être réalisée par le fonctionnement des marchés tel qu'il se constate actuellement.

    Quelles formes pourrait prendre ce protectionnisme ?
    Sur le plan économique, il impliquerait notamment : une protection minimale des activités économiques, le principe étant que dans chaque secteur un pourcentage donné, par exemple 80%, de la consommation européenne soit assuré par une production européenne ; une protection minimale contre les désordres monétaires et financiers extérieurs à la Communauté européenne, ce qui implique notamment une profonde réforme des institutions monétaires et financières ; une protection minimale contre une immigration extérieure excessive et ses conséquences désastreuses ; le maintien d'une population active minimale dans l'agriculture et la pêche, car aucune nation ne peut survivre si elle ne reste pas profondément enracinée dans son sol, et si son autosuffisance alimentaire n'est pas assurée.

    Vous qui avez appelé à voter non au référendum du 29 mai 2005 sur le Traité constitutionnel européen, quelle forme constitutionnelle pourrait-on donner à l'Europe ?
    L'organisation politique de l'ensemble des pays européens devrait à mon sens reposer sur une Confédération d'Etats souverains, confédération libérale, humaniste et démocratique préservant les intérêts fondamentaux de chaque nation. L'objectif essentiel étant de vivre ensemble dans des conditions respectant, dans ce qu'elles ont d'essentiel, les nations qui se sont lentement édifiées au cours des siècles.
    Propos recueillis par François Bousquet Le Choc du Mois septembre 2007
    1. « Le détenteur d'un dépôt auprès d'une banque le considère comme une encaisse disponible ; alors que dans le même temps la banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt, qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire. À chaque opération de crédit il y a ainsi duplication monétaire. Au total, le mécanisme du crédit aboutit à une création de monnaie ex nihilo par de simples jeux d'écritures. Reposant essentiellement sur la couverture fractionnaire des dépôts, il est fondamentalement instable.» Nouveaux Combats pour l'Europe, 1995-2002, Maurice Allais, Clément Juglar, 2002, p. 240.
    2. Signés en 1944 à Bretton Woods (New Hampshire, États-Unis), les accords de Bretton Woods ont dessiné les grandes lignes du système financier international de l'après-guerre. Les pays signataires ont abandonné l'étalon-or au profit du dollar, convertibilité (du dollar en or) qui sera à son tour abandonnée en 1971. Le système financier vit depuis lors sous le régime des changes flottants. Maurice Allais préconise de le remplacer par un système de taux de change fixes (au besoin révisables).
    Le Choc du mois septembre 2007
    À lire de Maurice Allais
    • Pour la réforme de la fiscalité, 1990
    • Traité d'économie pure, 1994 (1re édition : 1943)
    • Combats pour l'Europe 1992-1994, 1995
    • Économie et intérêt, 1998 (1re édition : 1947)
    • La Crise mondiale d'aujourd'hui, 1999
    • La Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, 1999
    • La Passion de la recherche. Autoportraits d'un autodidacte, 2001
    • Nouveaux combats pour l'Europe 1995-2002, 2002
    • L'Europe en crise. Que faire ?, 2005
    Tous ces ouvrages sont parus aux éditions Clément Juglar, 62, avenue de Suffren, 75015 Paris.

  • L'ARGENT

    Introduction
    « Le véritable ennemi, j'allais dire le seul, parce que tout passe par chez lui, le véritable ennemi si l'on est sur le terrain de la rupture initiale, des structures économiques c'est celui qui tient les clefs... c'est celui qu'il faut déloger... c'est le monopole! terme extensif... pour désigner toutes les puissances de l'argent, l'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui écrase, l'argent qui tue, l'argent qui ruine, et l'argent qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes ! » Cette envolée lyrique et romantique de François Mitterrand prête à sourire de nos jours puisqu'on a vu s'installer la société-fric sous son règne et que la gauche actuelle était prête à élire Strauss-Kahn à la fonction suprême. L'argent est un sujet passionnel où régnent le mensonge et l'hypocrisie. « Je hais les riches » (François Hollande). Beaucoup de ceux qui prônent un détachement de l'argent s'oublient parfois pour aller s'agenouiller devant « l'homme aux écus ». Aux enfants de bonnes familles on apprenait à ne pas mettre de prix sur les choses et ne jamais poser la question qui tue : « combien ça coûte ? ». L'argent pulvérise, ridiculise l'idée d'égalité entre les hommes puisqu'il établit les hiérarchies. Wiliam Sakespeare, auteur qui a mis la philosophie en théâtre écrivait : « lorsque l'argent précède, toutes les portes s'ouvrent ». Le silence de l'imbécile qui n'a rien à dire devient intelligent. L'homme laid paraît beau aux plus belles femmes. Bill Gates, l'homme le plus riche du monde lorsqu'il voyage est reçu comme un chef d'État. Pour l'argent, on va jusqu'à renier son pays, sa nationalité puisque plus rien n'est sacré, n'a d'importance face à l'ultime valeur. Pour trente deniers Judas trahit Jésus. Le patriotisme devient une valeur de « pauvres ». « Les pauvres, les sans-propriété n'ont que leur patrie » (Jean Jaurès).
    Lorsque Depardieu pour des raisons fiscales envisage d'être Belge, puis Européen, puis citoyen du monde pour finir Russe, il ridiculise en fin de compte toutes ces identités.

    Aristote
    Aristote a écrit sur tout et bien sur sur l'économie et l'argent. Il nomme chrematistique la gestion de l'argent, la façon de l'accumuler. Il dénonce la spéculation « cette façon de gagner de l'argent est de toutes, la plus contraire à la nature » (Le Politique).
    La Chrematistique selon lui peut-être bonne ou mauvaise. Elle est justifiée si elle consiste à acquérir des biens. Elle est non justifiable si elle consiste à accumuler de la richesse comme seule finalité.
    Cette vision aristotélicienne sera reprise par Saint Thomas d'Aquin dans sa « Somme théologique ». « Or Aristote distingue deux sortes d'échange. L'une est comme naturelle et nécessaire et consiste à échanger... non plus pour subvenir aux nécessités de la vie, mais pour le gain. Voilà pourquoi le négoce, envisagé en lui-même, a quelque chose de honteux, car il ne se rapporte pas, de soi à une fin honnête et nécessaire ».

    Marx
    Pour Hegel le bourgeois s'identifie à ce qu'il possède. Reprenant des passages de Shakespeare et Goethe sur l'argent Marx dans les Manuscrits de 1844 aura des commentaires très puissants : Il reliera dans une économie monétarisée l'individu et sa puissance financière. « Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, autrement dit ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles en tant que possesseur d'argent. Ce que je suis et ce que je puis ce n'est nullement mon individualité qui en décide ». Par l'argent il y a donc une transformation de l'être. Marx la décrit en reprenant Shakespeare. « Je suis laid, mais je puis m'acheter la femme la plus belle. Je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante est annulée par l'argent... ». « Je suis méchant, malhonnête, dépourvu de scrupules, sans esprit, mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de même, moi, son possesseur. L'argent est bien suprême, donc son possesseur est bon... » « Je n'ai pas d'esprit, mais l'argent étant l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur manquerait-il d'esprit ? ».

    L'argent dans la littérature
    Les auteurs qui ont introduit l'argent au cœur des mobiles humains sont peu nombreux. Celui qui l'a mis comme huile, moteur de la société fut Balzac. La société est fondée sur la puissance financière des individus. L'auteur de la Comédie humaine donne même le détail de la richesse de chacun. Il y avait bien sur le personnage de l'avare comme Harpagon chez Molière. Il a un rapport sensuel, charnel avec sa fortune lorsqu'il met les deux mains dans son coffre. L'argent donne la sécurité et tous les possibles. Y toucher amoindrit sa potentialité. L'avare ne veut donc pas y toucher. Chez Balzac le père Grandet, bourgeois de Saumur joue ce rôle.
    Dans les contes de Maupassant, l'argent aussi a parfois un rôle central comme dans la « Rempailleuse » ou « Garçon un Bock ». Un enfant découvre la laideur du monde à travers l'argent et ne s'en remettra jamais. Dans Bel-ami l'argent est omniprésent. Le « héros » se marie avec une femme riche, ce qu'on appelle réussir par les femmes. La réussite sociale est totalement liée à la possession de l'argent et tous les moyens sont bons pour y arriver. Inversement dans le livre « Le Grand Meaulnes » d'Alain fournier, l'argent est inexistant.

    L'argent et la religion
    Il n'y a que les catholiques pour être torturés par l'argent puisqu'il crée chez eux l'hypocrisie, la mauvaise conscience ou au mieux la « pudeur de l'argent ». Cette mentalité catholique vis à vis de l'argent s'est prolongée politiquement jusqu'à la gauche française. La déclaration de François Mitterrand au congrès d'Epinay était dans le fond très catholique. L'argent est intrinsèquement sale. Il représente la fin du monde de l'innocence.
    Les protestants et les juifs ne connaissent pas ce déchirement. Dans le protestantisme la richesse personnelle signifie que Dieu récompense sur terre. Elle est donc le signe que l'on est prédestiné pour le paradis. Quant aux juifs, l'Église ayant interdit l'usure, ils se sont réfugiés dans les métiers d'argent.
    Pour les musulmans même s'il faut être bon et généreux, lorsqu'on a de l'argent, on le montre sans pudeur. En France on constate que les protestants ont en général une réussite économique supérieure aux catholiques liée à leur « idéologie » comme le soutenait Max Weber dans sa thèse sur l'Ethique du protestantisme.

    La fonction économique de l'argent
    Toute l'analyse précédente ne doit pas faire oublier que l'argent est un simple intermédiaire pour faciliter les échanges. Il est plus efficace que le troc. On a assisté au cours de l'Histoire à une dématérialisation de l'argent.
    D'une vache ou un animal on est passé à l'or et à l'argent puis les billets et maintenant la monnaie électronique. Pour Keynes l'or n'était qu'une relique barbare. Sur le plan international Nixon décréta l'inconvertibilité du dollar en or (15 Août 1971).

    Avant on avait M-A-M'
    On a avec le capitalisme A - M - A' ( avec A' > A)
    M : marchandises M' : autre marchandise A', A : argent

    Keynes critiquera l'amour de l'argent qui est antiéconomique et n'aura de cesse de vouloir « tuer » le rentier qui ne consomme pas assez et crée le chômage. « L'amour de l'argent comme objet de possession... distinct de l'amour de l'argent comme moyen de goûter aux plaisirs et aux réalités de la vie... sera reconnu pour ce qu'il est, une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales ».

    Conclusion
    L'argent crée admiration et ressentiment. Il suscite les passions les plus troubles et tous les vertiges. Chacun en fonction de son histoire, sa culture, sa religion, sa personnalité a un rapport avec l'argent qui lui est propre. Face à la toute puissance de l'argent y-a-t-il des contrepoids comme la beauté physique, un corps athlétique, la santé, l'intelligence pure, la culture, la sensibilité artistique ou la sensibilité tout court, la poésie, le cœur, le courage, la spiritualité, le romantisme... Une femme très belle fait infiniment plus tourner les têtes qu'un laidron richissime même si « l'homme aux écus » cherche à acheter la beauté. La pauvreté a t-elle aussi ses richesses ou les pauvres sont-ils condamnés à être affreux, sales et méchants ? Le fascisme prônait le mépris de l'argent ce qui était indécent et mal-séant pour la bourgeoisie libérale. Malgré son omnipuissance l'argent ne peut aussi rien contre l'échéance ultime même si l'on peut devenir l'homme le plus riche du cimetière. Pour finir la devise de l'écrivain étant : « nulla dies sine linea » nous la transposerons ici en « nulla dies sine pecunia ».
    PATRICE GROS-SUAUDEAU