
À ce point, bien évidemment, on se demandera ce que Camus entend exactement par justice. Tant de gens aujourd'hui s'en réclament ! En premier lieu, répondrait-il, la justice s'identifie à la solidarité avec les victimes. Affirmer la justice signifie donc se ranger aux côtés des victimes pour combattre les bourreaux. Ce thème est celui que développe Camus dans les Lettres à un ami a allemand, mais aussi la peste, qui leur est contemporaine, la peste, on le sait, a souvent été interprétée comme une allégorie de la guerre et de l'Occupation. C'est là la première grande idée. La deuxième, qui en est le corollaire, est qu'il faut résister à la tentation de vouloir distinguer entre les bourreaux. Camus s'est toujours refusé à faire de telles distinctions. Pour lui, les bourreaux sont tous à mettre sur le même plan. C'est autour de cette dernière affirmation que se nouera le débat avec Sartre. Le principal reproche que Sartre adresse en effet à Camus est de ne pas savoir distinguer entre les maîtres. L'arrière-plan n'est plus ici celui de la lutte contre le nazisme, mais des discussions sur le communisme et sur l'attitude à adopter à son égard. Sartre se montre ici disciple de Carl Schmitt. Il faut choisir l'ennemi prioritaire. En l'occurrence, selon Sartre, l'ennemi prioritaire était le capitalisme. En se refusant, comme il le faisait, à choisir entre les bourreaux, en les récusant tous en bloc, Camus se mettait en quelque sorte hors-champ. Il faisait de la morale, pas de la politique.




« Rendez à César ce qu est à César, mais tout est à César ». Ce trait d'humour grinçant résume la pensée de Georges Clemenceau, grand serviteur de l’État sans doute, mais qui s'en faisait une idée si haute qu'il n'a pas hésité à faire tirer sur des grévistes. À balles réelles