Aristote fut le premier génie universel. Il a écrit sur tout, c'est à dire tous les domaines du savoir de son époque : la physique, la biologie, la psychologie, la métaphysique, la logique, la politique, la morale... Élève de Platon, il s'est opposé à lui sur deux points essentiels : le rejet du monde des idées de Platon, c'est à dire la séparation du monde sensible et du monde intelligible, et le rejet du dualisme de l'âme et du corps. S'il s'est attaqué à la logique, les mathématiques ont eu moins d'importance que pour son ancien maître Platon et la physique d'Aristote a été qualitative, ce qu'on a appelé le paradigme aristotélicien qui a précédé le paradigme galiléo-newtonien et, pour finir, le paradigme einsteinien qui jouxte actuellement celui de la mécanique quantique. Son influence fut, comme Platon considérable, jusqu'au 17e siècle. Il a eu de nombreux commentateurs célèbres comme Avérroes ou le père de l'église St Thomas d'Aquin qui l'a incorporé dans la pensée du christianisme. De façon plus dogmatique, il a été le philosophe de toute la période scolastique à laquelle s'est opposé Descartes.
La logique
Aristote a écrit un traité appelé l’Organon (l’instrument) puisque le terme "logique" est apparu après. Le philosophe définit les règles du raisonnement. Ce discours adéquat sera appelé communément discours scientifique à la différence de la dialectique de Platon. Dans une démarche que l'on retrouvera pour la philosophie analytique, Aristote étudie le langage qui est l'outil de la connaissance et de la pensée. Si le traité s'appelle l'Organon (instrument), c'est que la logique n'est que l'outil des sciences, c'est à dire établir l'élaboration du raisonnement avec des principes comme, par exemple, la non-contradiction.
Aristote a créé de nouveaux concepts comme les Catégories qui ne sont que la façon de dire l’Être. Le philosophe dénombre dix modes d'attribution : la substance (l'essence d'une chose), la quantité, la qualité, la relation, le lieu, la position, la possession, l'action, la passion, le temps.
Ce questionnement sur l’Être se prolongera jusqu'à Heidegger « l’Être se prend en plusieurs acceptations, c'est toujours relativement un terme unique, à une seule nature déterminée ».
Aristote distingue la méthode déductive, enchaînement de propositions ou démonstration. Cette méthode va de l'universel au particulier à la différence de l'induction : « Quant à l'induction, elle procède à partir des cas individuels pour accéder aux énoncés universels, par exemple, s'il est vrai que le meilleur pilote est celui qui s'y connaît, et qu'il en va de même du meilleur cocher, alors, d'une façon générale, le meilleur en tous domaines est celui qui s'y connaît. »
Le syllogisme est un raisonnement déductif.
« Tous les hommes sont mortels » (premier prémisse/majeur)
« Or Socrate est un homme » (second prémisse/ mineur)
« Donc Socrate est mortel » (conclusion)
Ce raisonnement maintenant est une application de la théorie des ensembles.
A inclus dans B si X appartient à A, alors X appartient à B
Aristote a fondé les bases de la logique jusqu'au 18e siècle qui va se renouveler avec Leibniz, Boole, Frege, et surtout Gödel. Le philosophe grec a posé le principe de non contradiction, fondement des mathématiques classiques. « Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport ».
La connaissance
Aristote rejette la théorie des Idées de Platon. « Les idées ne sont plus d'aucun secours pour la science des autres êtres pour expliquer leur existence, car elles ne sont, du moins, pas immanentes aux choses participantes. »
Aristote définit la substance, (ousia en grec) qui est l'essence des choses. Si le philosophe rejette le dualisme platonicien entre l'idée et la chose, il considère la substance comme un composé de la matière et de la forme. L'être est donc composé de sensible qui correspond à la matière et l'intelligible lié à la forme.
La physique est l'étude du mouvement ou de « l’être capable de se mouvoir » « les choses de la nature sont soumises au mouvement ».
Puissance et acte :
L'être est entre la puissance et l'acte. La puissance est la potentialité de réalisation, l'acte est l'accomplissement. Aristote donne l'exemple de la statue : le bloc de marbre possède en puissance autant de statues que le sculpteur peut créer. L'acte sera la réalisation.
Tout homme est en puissance (ou en potentialité). Un être peut posséder un langage, mais l'enfant sauvage a montré qu'il ne s'agit que d'une potentialité. L'être parlant en acte est celui qui a appris une langue dans sa communauté.
Les êtres, selon Aristote, sont constitués par quatre causes : la cause matérielle puisqu'il faut une matière pour exister, la cause formelle qui définit la forme de l'objet, la cause finale qui est la finalité de l'objet comme une maison pour habiter, la cause motrice : le travail de l'artiste.
La philosophie morale
La morale chez Aristote est une morale de l'action. Il ne sert à rien de réfléchir sur ce qu'est le courage ou la vertu. « En effet ce n'est pas savoir ce qu'est le courage que nous désirons, mais être courageux, ni ce qu'est la justice mais être juste. »
Aristote sort donc du questionnement socratique le « qu’est-ce-que ? ».
La philosophie morale du philosophe se trouve dans l'Ethique à Nicomaque.
Le but de l'homme est le bonheur que l'on appelle l'eudémonisme. Si l'intellect est le summum de la faculté humaine, il existe aussi des facultés inférieures.
L'action doit être conforme à la raison. Les vertus chez Aristote sont celles du juste milieu comme la prudence « le meilleur entre l'excès et le défaut par rapport à nous ». Le courage se situe entre la lâcheté et la témérité. La générosité se trouve entre l'avarice et la prodigalité. La modération entre la débauche et l'apathie.
Une vertu importante est la justice qui a aussi une connotation politique puisqu'elle nous relie aux autres. L'amitié relie aussi l'homme à la communauté. La morale aristotélicienne est plus concrète que celle de Platon qui absolutisait le Vrai, le Bien, le Beau. « La nature humaine ne suffit pas pleinement à elle-même pour l'exercice de la contemplation. Le sage aura aussi besoin de la prospérité extérieure puisqu'il est homme. »
La philosophie politique
Aristote s'oppose, là encore, au communisme de Platon. Pour lui l'inégalité des biens est nécessaire et il défend la propriété : « car il y a dans l'homme deux mobiles prédominants de sollicitude et d'amour : le sentiment de la propriété et l'affection exclusive ». Il existe chez lui un certain sexisme lié sans doute à l'époque. Chez l'homme, le courage est une vertu de commandement et chez la femme une vertu de subordination. « À une femme le silence est un facteur de beauté. » La recherche illimitée de la richesse est, pour lui, un vice. On retrouve l'idée de la mesure du juste milieu de sa philosophie morale. Pour Aristote, l'homme a un corps. « On ne serait être parfaitement heureux si on est disgracié par la nature ».
Sa pensée que l'on pourrait qualifier de conservatrice admet une hiérarchie entre les hommes. Pour lui, certains hommes diffèrent à peine des animaux et sont tout juste capables d'obéir. L'esclavage peut être justifié par l'infériorité naturelle de certains hommes. Pourtant, il nuance son propos. « La nature tend assurément aussi à faire les corps d'esclaves différents de ceux des hommes libres... pourtant le contraire arrive fréquemment : des esclaves ont des corps d'hommes libres et des hommes libres des âmes d’esclaves ».
Aristote n'a donc pas les valeurs de l'égalité comme Platon pour les biens. Les individus étant inégaux, la véritable égalité consiste à donner davantage à celui qui mérite davantage.
Sa philosophie politique est en correspondance avec une humanité d'une nature immuable selon lui.
Pascal écrivait : « Il vaut mieux savoir une chose sur tout que tout sur une chose ». Aristote savait tout sur tout à son époque. Doté d'une culture encyclopédique, il a représenté un idéal d'homme jusqu'à la Renaissance. Ses réflexions qui semblent obsolètes sur la science ont laissé une empreinte sur la division des savoirs. Il a fallu attendre plus de 2000 ans pour, à nouveau, développer nos connaissances en logique. Sa philosophie morale du bonheur persiste à notre époque. Quant à sa philosophie politique, elle correspond toujours à un courant qui a perduré à travers les siècles : le courant conservateur.
Sur le plan philosophique, il faudra attendre Descartes pour remettre en question le système Aristotélicien.
Patrice Gros-Suaudeau
plus ou moins philo - Page 29
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ARISTOTE
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La métaphysique du chaos
La philosophie moderne européenne a débuté avec le concept de Logos et d'ordre logique de l'existence. En plus de deux mille ans, cette vision du monde a été complétement épuisée. Toutes les potentialités et les principes issus de cette pensée logocentrique ont désormais été explorés de manière exhaustive, exposés puis abandonnés.
La figure du Chaos et la problématique qu’il représente ont été négligées, mises de côté depuis la naissance de cette philosophie. L'unique philosophie que nous connaissons aujourd'hui est la philosophie du Logos. C’est un concept opposé à celui du Chaos, son alternative absolue.
Depuis le XIXème siècle, par la voix des philosophes les plus importants et les plus brillants comme Friedrich Nietzsche, Martin Heidegger, jusqu'aux penseurs post-modernes contemporains, l'homme Européen s'est mis à affirmer que le Logos approchait de sa fin. Certains ont même avancé que nous vivions la fin de la philosophie logocentrique, que nous approchions maintenant autre chose.
La philosophie Européenne, basée sur le logocentrisme, correspond aux principes d'exclusion, de différenciation, le dihairesis des grecs. Toutes ces attitudes sont strictement masculines, exprimant l'autorité, la verticalité, l'ordre hiérarchique de l'existence et de la connaissance.
Cette approche masculine de la réalité impose partout un ordre et un principe d'exclusivité. Cela a été parfaitement exprimé dans la logique d'Aristote où principes d'identité et d'exclusion et façon de penser normative, sont placés au centre. A est égal à A, et non égal au non-A. L'identité exclut la non-identité (l'altérité) et vice-versa. C'est le règne du mâle, celui qui parle, pense, agit, combat, divise, commande.
De nos jours, cette philosophie logocentrique tirant à sa fin, nous devrions réfléchir à une possibilité qui ne soit ni logocentrique, ni phallocentrique, ni hiérarchique et ni exclusive.
Si le Logos ne nous satisfait , ne nous fascine, et ne nous mobilise plus, nous sommes amenés à essayer autre chose, à s'adresser au Chaos.
Pour commencer, il existe deux concepts différents du Chaos. La physique moderne et la philosophie évoquent des systèmes complexes, des bifurcations ou équations et des processus différentiels, le concept de "chaos" désignant ces phénomènes. Ils entendent par-là, non pas l'absence d'organisation mais un type d'ordre qu'il est difficile de percevoir comme tel : il s'agit d'un ordre très complexe, qui n'en semble pas un, mais qui, en essence, en est un. Un tel "chaos", ou une telle "turbulence", est, dans la nature, prévisible par calcul, mais avec des moyens et procédures théoriques et mathématiques très sophistiqués comparés aux instruments utilisés par la science naturelle classique.
Le terme "chaos" est employé ici comme métaphore. Dans la science moderne, nous explorons la réalité d'une manière essentiellement logocentrique. Ce "chaos"-là n'est rien de plus qu'une structure dissipée du Logos, le dernier produit de sa décadence, de sa chute, de sa décomposition. La science moderne est donc basée sur le Logos, mais une sorte de post-Logos, d'ex-Logos, de Logos à un stade ultime de dissolution et de régression. Le processus de destruction final et de dissipation du Logos est donc pris ici pour un "chaos".
En réalité, cela n'a rien à voir avec le vrai Chaos, avec le Chaos au sens original grec du terme. C'est plutôt un genre de confusion extrême. René Guénon a appelé l'ère dans laquelle nous vivons jusqu'à maintenant, une ère de Confusion. La Confusion signifie la phase qui apparait juste après l'ordre et qui le précède également. Nous devons faire une distinction claire entre deux concepts différents. D'un côté, nous avons le concept moderne de chaos qui représente un post-ordre ou un mélange de fragments contradictoires d'éléments sans aucun ordre ou aucune unité, liés entre eux par des correspondances post-logiques hautement sophistiquées et des conflits. Gilles Deleuze a nommé ce phénomène un système non-compossible composé d'une multitude de monades (empruntant le concept de monades et de compossibilité introduit par Leibniz) qui deviendront avec Deleuze "les nomades". Deleuze décrit la postmodernité comme une somme de fragments non-compossible qui ne peuvent coexister. Ceci n'était pas possible dans la vision de la réalité de Leibniz basée sur le principe de compossibilité. Mais avec la postmodernité, nous constatons que des éléments s'excluant entre eux coexistent. Les bouillonnantes non-compossibles monades-nomades non-ordonnées peuvent paraitre chaotiques, et c'est dans ce sens que nous employons habituellement le mot chaos dans le langage courant. Mais à strictement parler, nous devrions faire une différence.
Nous devons donc distinguer deux types de chaos : le "chaos" postmoderniste équivalant à une confusion, un genre de post-ordre, et un Chaos grec, comme pré-ordre, quelque chose qui existe avant que ne naisse la réalité ordonnée. Seul le deuxième peut être considéré comme Chaos au sens propre du mot. Ce second sens (en fait, l'original) devrait être examiné avec attention d'un point de vue métaphysique.
La vision épique de l'avènement et de la chute du Logos au cours du développement de la philosophie et de l'histoire Occidentale a été exposée par Martin Heidegger ; celui-ci expliquait que dans le contexte de la culture Européenne, ou Occidentale, le Logos n'est pas seulement le principe philosophique principal mais aussi la base des attitudes religieuses formant le cœur du christianisme. Notons que le concept de kalam ou intellect est au centre de la philosophie et de la théologie islamiques. On retrouve aussi ce concept dans le Judaïsme (au moins chez Philon), dans la vision (du monde) juive et surtout dans le Judaïsme médiéval et la Kabbale. Ainsi, dans la haute modernité dans laquelle nous vivons, nous assistons à la chute du Logos, accompagnée naturellement par la chute de la culture gréco-romaine classique et de la religion monothéiste. On rencontre tous ces processus de décadence dans toute la culture Occidentale. Martin Heidegger en identifiait l'origine dans une erreur, difficilement perceptible, commise dans les premiers temps de la pensée grecque. Quelque chose n'allait pas dès la naissance de l'histoire occidentale et Martin Heidegger situe précisément ce point noir dans la mise en avant de la position exclusiviste du Logos. Ce point noir a été le fait d’Héraclite, Parménide mais surtout de Platon. L'erreur venait de ce qu'ils considéraient la philosophie comme l’instauration d'une vision du monde à deux niveaux où ce qui existe est perçu comme la manifestation du caché. Plus tard, ce « caché » fut reconnu comme le Logos lui-même, l'idée, le paradigme, l'exemple. C'est à ce moment-là que cette théorie fut élevée en vérité. Cette vérité consiste à dire qu'il y a correspondance entre le donné immédiat et cette essence présumée invisible ("La nature qui aime à se cacher" selon Héraclite). Les présocratiques sont les initiateurs de la philosophie. La formidable explosion de la technique moderne est son produit logique. Heidegger appelle cela le "Gestell" et considère que c'est la cause de la catastrophe, l’annihilation du genre humain qui approche inévitablement. Considérant que le seul concept de Logos était faux , il proposa donc de réviser radicalement notre attitude vis-à-vis de l'essence de cette philosophie, de ce processus de pensée et de trouver une autre voie qu'il a appelée "un autre commencement" .
Le Logos apparut d'abord avec la naissance de la philosophie occidentale. La philosophie des premiers grecs naquit donc comme quelque chose qui déjà excluait le Chaos. Précisément au même moment, le Logos se développa, révélant une rude volonté de puissance et une absolutisation d'une attitude masculine devant de la réalité. Le développement de la culture logocentrique anéantit ontologiquement le pôle opposé au Logos lui-même - i.e. le Chaos féminin. Le Chaos étant quelque chose qui précède le Logos et qui est abolie par lui, la prééminence du Chaos se manifesta et fût chassée en même temps. Le Logos masculin a évincé le Chaos féminin, l'exclusivité et l'exclusion ont abattu l'inclusivité et l'inclusion. Ainsi le monde classique est né en étirant ses limites pendant deux mille cinq cent ans, jusqu'à la Modernité et l'ère scientifique rationaliste. Ce monde tend à sa fin. Nous vivons cependant encore dans sa périphérie. En même temps, dans le monde post moderne dissipant, toutes les structures ordonnantes se dégradent, se dispersent, deviennent confuses. C'est le crépuscule du Logos, la fin de l'ordre, le dernier souffle de la domination exclusiviste masculine. Mais nous sommes tout de même encore à l'intérieur de cette structure logique, et non à l'extérieur.
Ayant établi cela, nous avons quelques solutions de base pour l’avenir. La première : le retour du règne du Logos, de la Révolution Conservatrice, la restauration de la domination totale du principe masculin dans tous les domaines de la vie – philosophie, religion, vie quotidienne. Cela peut être établi spirituellement et socialement, ou techniquement. Cette voie, où technique et ordre spirituel se rencontrent, a été explorée et étudiée par Ernst Jünger, un ami de Martin Heidegger. Le retour du classicisme faisant appel au progrès technique. C’est l’effort pour sauver le Logos déclinant, la restauration de la société traditionnelle. Le nouvel Ordre éternel.
La seconde voie consiste à accepter les tendances actuelles et à suivre la direction de la Confusion, à s’impliquer davantage dans la dissipation des structures, dans le poststructuralisme, et tenter d’éprouver le plaisir d’un glissement confortable dans le rien. C’est l’option choisie par la gauche ou les représentants de la postmodernité. C’est le nihilisme moderne à son apogée – identifié pour la première fois par F. Nietzsche et exploré en profondeur par M. Heidegger. Le concept du rien, potentiellement présent dans le principe du Logos lui-même, n’est pas ici la limite du processus de la chute de l’ordre logique mais plutôt un domaine rationnellement construit sur l’expansion illimitée de la décomposition horizontale, l’incalculable multitude des fleurs de la putréfaction.
Cependant, nous pourrions choisir une troisième voie : tenter de transcender les frontières du Logos et rester au-delà de la crise du monde post-moderne, le Post-Moderne, au-delà de la Modernité, où la dissipation du Logos atteint ses limites. La question de cette dernière limite est cruciale. Du point de vue du Logos en général, même le plus décomposé, il n'y rien au-delà du domaine de l’ordre. Traverser les frontières de l’être est donc ontologiquement impossible. Le rien n’est pas : voilà ce qu’affirme, à la suite de Parménide, toute l’ontologie logocentrique occidentale. Cette impossibilité révèle l’infinité de la périphérie du Logos et admet le déclin à l’intérieur du domaine de la continuité de l’ordre éternel. Rien ne se dresse au-delà des frontières de l’existence et le mouvement vers cette limite est analytiquement infini (l’aporie de Zénon d’Elée est ici pleinement valide). En fait, personne ne peut franchir la frontière vers le non-être non-existant, qui simplement n’est pas.
Si nous insistons néanmoins pour franchir cette frontière, nous devrions faire appel au Chaos au sens original grec, quelque chose qui précède l’être et l’ordre, quelque chose de pré ontologique.
Nous sommes face à un problème vraiment crucial. Beaucoup de gens aujourd’hui ne sont pas satisfaits de ce qui se passe autour d’eux ; de la crise absolue des valeurs, des religions, de la philosophie, de l’ordre politique et social, des conditions de la postmodernité, de la confusion et de la perversion, de cet âge d’extrême décadence.
Mais si nous considérons aujourd'hui le sens essentiel du devenir de notre civilisation, on ne peut considérer les phases précédentes de l’ordre logocentrique et de ces structures implicites sans admettre que c’est précisément le Logos, portant en lui-même les germes de la présente décadence, qui nous a mené en l’état actuel des choses. Avec une grande crédibilité, Heidegger a identifié les racines de la technique dans la solution pré-socratique du problème de l’être (par les moyens du Logos) . En fait le Logos ne peut nous sauver des conditions instaurées par lui-même. Le Logos n’est plus maintenant d’aucune utilité.
Seul le Chaos pré-ontologique peut nous indiquer la manière d'aller au-delà du piège de la post modernité ; ce Chaos mis de côté depuis la création de la structure logique de l’existence comme pierre angulaire. C'est maintenant à son tour d’entrer en jeu. Sans cela, nous serons condamnés à accepter cette Post-modernité post-logique dissipée qui, parce qu'elle annihile le temps, se prétend pour ainsi dire éternelle. La Modernité a tué l’éternité, la Post-Modernité est en train de tuer le temps. L’architecture du monde Post-Moderne est complétement fragmentée, perverse et confuse. C’est un genre de labyrinthe sans sortie, plié et entortillé comme le ruban de Möbius. Le Logos, qui garantissait la fermeté de l'ordre, sert désormais à dessiner les courbures du labyrinthe, alors qu’auparavant il préservait l’impossibilité, pour les intrus éventuels, de traverser la frontière ontologique.
L’unique façon de nous sauver, de sortir l’humanité et la culture de ce piège est de faire un pas au-delà de la culture logocentrique et de s’adresser au Chaos.
Nous ne pouvons pas restaurer le Logos et l’ordre en s’adressant à eux-mêmes, parce qu’ils sont porteurs de leur destruction éternelle. En d’autres termes, pour sauver le Logos exclusif, nous devrions en appeler à l’alternative inclusive, c'est à dire au Chaos.
Mais comment user du concept de Chaos et en faire la base de notre philosophie si celle-ci a toujours été pour nous, par définition, quelque chose de logique ?
Pour résoudre cette difficulté, je propose d'appréhender le Chaos non pas du point de vue du Logos mais du point de vue du Chaos lui-même. Cela peut être comparé à la vision féminine, à la compréhension féminine de la figure de l'autre ; non pas celle qui exclue mais celle qui, au contraire, inclut dans la dimension du même.
Le Logos se considère lui-même par rapport à ce qui lui est égal ou pas. Il ne peut accepter les différences à l’intérieur de lui-même, il exclut l’autre à l’extérieur de lui. Il y a alors volonté de puissance. La loi de la souveraineté. Au-delà du Logos, de l’affirmation du Logos, il n’y a rien, rien n’existe. Donc le Logos excluant tout ce qui est autre que lui-même, exclut aussi le Chaos. Le Chaos utilise des stratégies différentes : il inclut en lui à la fois le même et le différent. Le Chaos inclusif accepte donc aussi ce qui n’est pas inclusif comme lui, et plus encore : ce qui exclut le Chaos. Le Chaos ne perçoit pas le Logos comme autre que lui ou n’existant pas. Le Logos en tant que principe d’exclusion est inclus dans le Chaos, présent en lui, enveloppé par lui et a sa place acquise à l’intérieur de lui. C’est comme la mère qui porte le bébé en elle. Le bébé est une part d’elle-même et en même temps il ne l’est pas. L’homme voit la femme comme un être extérieur et cherche à la pénétrer. La femme considère l’homme comme quelque chose d’interne et cherche à le mettre au monde.
Le Chaos donne éternellement naissance à l’autre, et donc aussi au Logos.
Pour résumer, la philosophie chaotique est possible puisque le Chaos inclut le Logos en tant que possibilité interne. Il peut librement l’identifier, l’entretenir et reconnaitre son exclusivité incluse dans sa vie éternelle. Nous en arrivons donc à la figure très particulière du Logos chaotique, un Logos complètement et absolument frais, éternellement revivifié par les eaux du Chaos. Ce Logos chaotique est à la fois exclusif (c’est pourquoi il est Logos), et inclusif (en étant chaotique). A la différence du Logos, il s'adapte au même et à l'autre.
Le Chaos peut penser. Il pense. Nous devrions lui demander comment il pense. Nous avons demandé au Logos. C’est maintenant au tour du Chaos. Nous devrions apprendre à penser avec le Chaos, depuis l'intérieur du Chaos.
Je pourrai suggérer, comme exemple, la philosophie du penseur japonais Kitaro Nishida, qui a élaboré « la logique de Basho » ou " logique du Lieu", à la place de la logique d’Aristote.
Nous devrions explorer des cultures différentes de celles de l’Occident, pour essayer de trouver d'autres exemples de philosophie inclusive, de religions inclusives et ainsi de suite. Le Logos chaotique n’est pas qu’une construction abstraite. En cherchant bien, nous trouverons les formes authentiques d’une telle tradition intellectuelle. Dans les sociétés archaïques, la théologie orientale et les courants mystiques.
En appeler au Chaos est la seule manière de sauver le Logos. Le Logos a besoin d’un sauveur, il ne peut se sauver lui-même ; dans la situation critique de la Post-Modernité, il a besoin de quelque chose d’opposé à lui pour être restauré . Nous ne pouvons transcender la Post-Modernité. Elle ne peut être surmontée qu'en faisant appel à quelque chose qui est antérieur à la raison de sa décadence. Nous devrions donc recourir à d’autres philosophies que celles de l’Occident.
En conclusion, je voudrai dire qu’il n’est pas juste de considérer le Chaos comme appartenant au passé. Le Chaos est éternel, a éternellement coexisté avec le temps. Le Chaos est donc toujours absolument nouveau, frais et spontané. Il pourrait être vu comme la source de tout type d’invention et de fraîcheur parce que son éternité comprend toujours plus que ce qui a été, que ce qui est ou que ce qui sera. Le Logos lui-même ne peut exister sans le Chaos, comme un poisson ne peut vivre sans eau. Si l’on sort un poisson de l’eau, il meurt. Si le poisson insiste excessivement sur le fait qu’il est autre chose que l’eau autour de lui (même si c’est vrai), il s’échoue sur le rivage et y meurt. C’est une espèce de poisson fou. Puis si nous le remettons dans l’eau, il y sautera de nouveau. Alors laissons-le mourir s’il le veut. Il y a d’autres poissons dans les profondeurs. Suivons-les.
L’ère astronomique qui tire à sa fin est l'ère de la constellation du poisson. Celle du poisson agonisant sur le rivage. Nous avons vraiment besoin d’eau.
Seule une pensée complètement nouvelle, une nouvelle ontologie et une nouvelle gnoséologie peuvent sauver le Logos qui a quitté l’eau, qui est sur le rivage, dans le désert qui s’accroit (comme le prévoyait Nietzsche).
Seul le Chaos et la philosophie alternative basée sur l’inclusivité pourraient sauver l’homme moderne et le monde des conséquences de la dégradation et de la décadence du principe exclusiviste appelé Logos. Le Logos a expiré et nous pouvons tous être ensevelis sous ses ruines si nous ne faisons pas appel au Chaos et à ses principes métaphysiques. Utilisons ces principes comme la base de quelque chose de nouveau. Voilà peut-être « l’autre commencement » dont parlait Heidegger.Alexandre Douguine http://www.voxnr.com/cc/d_douguine/EFlkFEuypuWeHLnByw.shtml
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RELIGION ET PHILOSOPHIE
La religion en Occident donne le sentiment de prendre de moins en moins de place. Même les Américains qui se disent croyants pour la plupart sont sans doute les plus matérialistes. Le Christianisme, religion de sortie de la religion selon certains crée donc un vide spirituel dans lequel s'engouffrent d'autres religions comme l'Islam ou le bouddhisme.
Religion et Philosophie semblent deux mots contradictoires. Pourtant le christianisme a été cette synthèse étonnante. Benoit XVI dans sa conférence de Ratisbonne qui avait choqué certains avait insisté sur la raison qui existe dans le christianisme juxtaposée à la foi. Dans l'islam, il n'existerait que la foi, la vérité se trouvant entièrement dans le Coran, la philosophie devenant superfétatoire ou mécréante. La philosophie par son essence questionnante et même subversive s'oppose à la religion qui se veut la réponse permanente.
La philosophie tout au moins l'occidentale remet sans cesse en question la tradition et sa transmission qui est une des caractéristiques de la religion.
Pour Heidegger, la philosophie est a-religieuse et les religions des idéologies c'est-à-dire des représentations du monde. Son origine catholique d'Allemand du sud et sa formation théologique initiale qui le destinait à la prêtrise ont sans doute créé un trouble intérieur chez quelqu'un qui s'est détaché de sa religion.
Les pères de l'Église comme Saint Augustin ou Saint Thomas d'Aquin avaient pourtant introduit les philosophies de Platon et d'Aristote dans la doctrine chrétienne. La scolastique a même mis la philosophie au service de la religion. Il y a eu de tout temps des mécréants et des esprits forts qui ont raillé la religion. La moquerie qui n'est qu'un sentiment de supériorité peut passer à côté de ce sentiment profond qui a existé chez la plupart des hommes.
Le mot religion vient soit de religare, c'est-à-dire relier, un lien qui unit à la divinité, soit de religere qui signifie respecter. Le sociologue Durkheim donnera une définition de la religion : « Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent ».
Pourquoi la religion ?
Les fondements de la religion sont multiples, de l'angoisse de la mort, la peur due à l'ignorance selon Lucrèce, elle permet aussi la conservation sociale. Tous les tabous et interdits décrétés par la religion permettent aux hommes de cohabiter entre eux. Pour Kant la religion est : « la connaissance de tous nos devoirs en tant que commandements divins ».
La religion « métaphysique du peuple » selon Schopenhauer permet d'offrir des certitudes et des explications dans un monde changeant et parfois hostile. Ce qui est fixe rassure comme ce qui est en mouvement fait peur. Le rite (répétitif par essence) élément de la religion tranquillise les âmes. Les catholiques traditionnalistes par exemple ne veulent pas que l'on change la messe en latin de leur enfance.
Bergson distinguera la religion statique, celle qui est liée à la morale. Elle a un rôle de protection sociale et la religion dynamique de l'expérience religieuse. La religion statique fait contrepoids à l'intelligence qui a un rôle dissolvant.
« C'est une réaction défensive de la nature contre ce qu'il pourrait y avoir de déprimant pour l'individu et de dissolvant pour la société, dans l'exercice de l'intelligence » (Bergson).
La religion dynamique transporte l'âme et peut aller jusqu'au mysticisme. La religion pour un individu est structurante. L'éducation religieuse de l'enfance a ses prolongements même pour un individu qui s'en détache. En plus de la morale, elle crée une sensibilité. Les valeurs du Christianisme se sont sécularisées. Mais si la religion peut créer une certaine unité de ceux qui ont la même, elle divise aussi les hommes entre eux et peut même les opposer en fonction de leurs croyances. Les guerres religieuses ont existé à toutes les époques et continuent à exister. Samuel Huntington dans le choc des civilisations disait que les deux facteurs les plus importants qui déterminent un individu sont la religion et la race qui créent les solidarités et les oppositions. La certitude de posséder la vérité peut conduire à vouloir l'imposer, même par la violence, comme dans le Djihad. Les universalismes chrétien ou musulman s'opposent encore. Les religions donc divisent les hommes.
Les critiques de la religion
La philosophie en elle-même peut être une critique, une opposition à la religion. Elle valorise le raisonnement contre la révélation, la raison contre la foi. La science même si elle a aussi ses critiques a ébranlé nombre de certitudes religieuses passées. La science a toujours cherché des explications causales et non surnaturelles. Mais l'idolâtrie de la science peut devenir une nouvelle religion.
Feuerbach et l'aliénation
Ludwig Feuerbach a écrit l'essence du christianisme. Ce livre peut bien sûr se généraliser à d'autres religions. L'homme a créé un Dieu auquel il attribue toutes les qualités. Il ne fait que se projeter dans son Dieu. Ceci n'est pas sans conséquence sur l'homme puisqu'il ne devient rien face à son Dieu. Il ne faut pas oublier qu'Islam veut dire soumission et musulman esclave de Dieu.
Dans la position à genoux, l'homme se rabaisse, comme le musulman se prosterne cinq fois par jour devant Allah tout puissant. « Pour enrichir Dieu, l'homme doit s'appauvrir, pour que Dieu soit tout, l'homme doit n'être rien... L'homme - tel est le mystère de la religion- objective son essence, puis à nouveau fait de lui-même l'objet de cet être objectivé, métamorphosé en un sujet, une personne » (Feuerbach, l'essence du christianisme).
Marx
Dans la religion, l'homme trouve ce qu'il n'a pas sur terre. L'homme dans la religion met tous ses rêves, ses espérances. Le paradis n'est que le monde tel qu'il voudrait qu'il soit. La religion sert les intérêts de la classe dominante en empêchant de se révolter contre elle, en acceptant l'ordre établi en maintenant le peuple dans une léthargie intellectuelle.
« La détresse religieuse est, pour une part, l'expérience de la détresse réelle, et pour une autre la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple... ».
Nietzsche
Ce philosophe a particulièrement attaqué le christianisme mais aussi la religion en général. Celui qui ne peut plus rien faire prêche la vertu comme l'impuissant prône la chasteté. Le prêtre n'est qu'un malade qui cherche à jouir d'éprouver un sentiment de supériorité dans son ascétisme. Le corps, la vie sont rabaissés par la religion. Les notions de faute et de péché empoisonnent l'existence. On considère l'orgueil comme péché puisqu'on n'a plus la force de revendiquer sa fierté.
Avant Freud, Nietzsche a parlé de névrose religieuse.
Nietzsche annoncera la mort de Dieu, mais la religion ne se limite pas à la croyance. Le philosophe de Leipzig fut sans doute celui qui a écrit le plus durement sur la religion et le christianisme en particulier. Nietzsche distinguera quand même les religions affirmatives comme la religion des Grecs qui valorisent la vigueur, la jeunesse et les religions négatives comme le christianisme, religion du ressentiment qui dévalorisent tout ce qui est noble pour promouvoir ce qui est bas et vil, bref faire de tout ce qui est misérable vertu.
Freud
La religion n'est qu'une illusion qui a son origine dans la détresse infantile. Dieu n'est que la figure du père protecteur. La religion n'est qu'infantilisme.
« Je suis en contradiction avec vous lorsque, poursuivant vos déductions, vous dites que l'homme ne saurait absolument pas se passer de la consolation que lui apporte l'illusion religieuse. Le stade de l'infantilisme n'est-il pas destiné à être dépassé ? L'homme ne peut éternellement demeurer un enfant, il lui faut s'aventurer dans l'univers hostile » (Freud).
Conclusion
Notre société occidentale n'est pas devenue anti-religieuse mais a-religieuse. Les combats laïcards de la fin du XIXeme siècle et du début du XXeme siècle contre la religion semblent de nos jours bien dérisoires. Le communisme avait voulu éradiquer la religion pour instituer un athéisme officiel. Cela a-t'il rendu l'homme meilleur ? « L'athéisme est aristocratique » disait Robespierre au XVIIIeme mais l'athéisme actuel est devenu misérabiliste ou de faiblesse comme l'avait entrevu Nietzsche « Dieu est mort » résonne surtout en Occident mais notre société a-religieuse est attaquée de toutes parts par des religions encore plus fanatiques et conquérantes. On a voulu remplacer la religion chrétienne par celles des droits de l'homme ou de la tolérance, mais qui n'auront jamais la même teneur. La religion ne transmettait pas que la morale comme le disait Kant mais aussi des valeurs culturelles comme l'Art.
En économie, la loi de Gresham énonçait : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». En est-il de même des religions ?
Patrice GROS-SUAUDEAU -
RACE ET PHENOMENOLOGIE
Une phrase souvent énoncée par "certains" scientifiques est celle-ci : « les races n'existent pas ». On peut être surpris lorsqu'on a pratiqué la philosophie par cette sentence. On définit ainsi une chose par sa non existence ? L'essence de la race serait de ne pas être ? On ne dit donc strictement rien puisque la chose "en soi", le noumène kantien n'a jamais existé, la race comme le reste. « La chose en soi ne mérite qu'un rire homérique » (Nietzsche). II n'y a plus que les scientifiques (excepté peut-être quelques physiciens modernes en mécanique quantique perpétuellement confrontés à des problèmes de fond sur l'existence de la matière) pour peut-être encore y croire, puisque leur formation suppose le monde comme donné par hypothèse et qu'on essaie d'atteindre par la connaissance de façon la plus rapprochée ; le monde réel étant une limite que l'on chercherait à dévoiler par les différents moyens et méthodes de la démarche scientifique.
On a là la vision encore naïve de la science du XIXe siècle qui croyait être la vérité ou le réel alors que la science est une construction axiomatique de l'esprit qui se sur-ajoute au monde perçu qui est premier et dans le quel baignent tous les individus depuis leur naissance. La science même si elle le nie a comme fondements ultimes des postulats métaphysique.
Pour la phénoménologie, stade ultime de la pensée philosophique occidentale, nouvelle science créée par Husserl et prolongée avec un biais par Heidegger, une chose est la somme de ses apparitions ou phénomènes. Tout n'existe en fin de compte que par la relation qu'entretient l'homme entre les choses et ses organes des sens du corps, c'est-à-dire sa perception.
L'homme donc distingue des différences physiques entre les différents individus, et y voit des ressemblances pour certains. Un dénominateur commun pouvant être appelé race ou autre chose, tous les discours moraux égalitaristes ou autres ne pourront jamais s'opposer à cette donnée toute simple que l'homme a des sens et distingue les formes, les couleurs ...
Les ressemblances, différences et leur perception étant profondément enracinées dans l'inconscient collectif des peuples.
Une autre question qui se pose bien sûr, étant la conséquence morale ou politique à donner à cette constatation. Être attaché affectivement, esthétiquement, culturellement à certains groupes plus qu'à d'autres sera considéré par l'idéologie dominante actuelle comme répréhensible. Ceci n'a de sens que dans une certaine représentation culturelle du bien et du mal qui n'est pas partagée par tous. On a là une des causes du conflit majeur qui pointe à l'aube du XXIème siècle avec les différences de taux démographiques sur la planète et les nouvelles migrations massives de population qui vont en résulter.
Patrice GROS-SUAUDEAU -
Nietzsche ou Schopenhauer ?
Récemment furent mis en ligne deux documents traitant de Nietzsche et Schopenhauer. Ces deux philosophes, « iconoclastes », marquent l’un et l’autre une rupture dans l’histoire de la philosophie
Il est de bon ton en philosophie de considérer que l’homme est avant tout un être pensant. Ce jugement m’apparaît erroné. Puisque tant de Français disposent désormais d’un ordinateur muni d’un abonnement internet, il serait intéressant de répertorier la proportion de pages mémorisées (favoris, marque-pages) qui ont trait à la pensée conceptuelle parmi toutes les autres. Le résultat serait alors édifiant. Le plus souvent donc, les philosophes se fourvoient en adoptant un point de vue qu’ils posent comme clef de voûte. Avec Schopenhauer puis Nietzsche, un monde nouveau se fait jour. Les deux penseurs considèrent que l’homme, contrairement à la grande tradition philosophique, est davantage un être vivant qu’un être pensant. Par « vivant », il faut comprendre que les hommes sont mus par des pulsions vitales majeures dont le néo-cortex se fait l’instrument.
Il est une expérience que l’on a effectuée à de multiples reprises avec certains singes. Les enfermant dans une pièce presque vide, si ce n’est quelques caisses dans un des coins et une grappe de banane au plafond, on les laisse alors à tour de rôle agir comme bon leur semble. Et à chaque fois le résultat est le même : fixant la grappe avec envie, le singe finit par aller chercher les caisses, les empiler, puis obtenir leur gain. En ce sens, il s’agit bel et bien d’un raisonnement à part entière même si bien entendu, nous avons de solides raisons pour croire que les animaux n’ont pas accès à la pensée conceptuelle.
La majorité des hommes, ne pensent que très peu. Plus exactement, chez eux, la pensée est instrumentalisée afin de résoudre un problème donné et n’est donc pas une finalité. Si les hommes disposent de capacités leur permettant d’avoir accès à la pensée pure comme à l’éthique, elles ne sont utilisées que très peu. L’éthique, tout comme la pensée conceptuelle, sont des conquêtes, bien souvent conséquence d’un dur labeur fourni tout au long de la vie. Ce que nous apprennent aussi les éthologues qui ont beaucoup progressé depuis un demi-siècle, c’est que la distance entre l’homme et l’animal est bien moins importante que ce que l’on croyait naguère. Les psychologues savent depuis fort longtemps que la majorité des hommes agissent selon leurs intérêts où ce qu’ils croient en être. En ce sens aussi, ils ne sont pas fondamentalement différents des animaux.
Le courant auquel appartiennent et Schopenhauer et Nietzsche a pour nom « Lebensphilosophie » que l’on traduit en langue française par « philosophie de la vie ». Il s’insurge donc contre la réduction de l’homme à son seul cerveau, considérant que ce sont nos pulsions – Wille – qui nous définissent le mieux. Ce qui fait la distinction, pour ne pas écrire opposition, entre Schopenhauer et Nietzsche, c’est que le second vante le processus vital alors que le premier le réprouve. Il n’est qu’à lire Nietzsche, volontiers aphoriste – le crépuscule des idoles par exemple – pour savoir à quel point il célèbre la Vie et fustige les métaphysiciens. Réciproquement, Schopenhauer villipendera Hegel, considéré comme le plus métaphysicien de tous les penseurs, au motif – il en est d’autres – qu’il ignore la sphère du vivant. Il y a d’ailleurs dans le cadre de ce que l’on appelle en philosophie « idéalisme », toute une tradition visant à rejeter les sens, ne laissant la place qu’à la pensée.
Dès lors où on admet, et désormais nous n’avons plus guère le choix puisque les spécialistes du vivant sont des scientifiques, l’omniprésence du vivant chez l’homme, il faudra d’un point de vue politique, faire un choix entre Schopenhauer et Nietzsche. Faut-il libérer l’homme – Nietzsche - et en un certain sens le célébrer, ou au contraire comme le souhaite Schopenhauer, lui octroyer le statut de liberté conditionnelle, pour ne pas écrire qu’il faille le menotter ?
Ce qui rend la société dans laquelle nous vivons particulièrement consensuelle, c’est très probablement parce qu’elle privilégie les droits aux dépens des devoirs. Que les devoirs engendrent des droits (Chateaubriand), c’est un vieux thème en philosophie. On insiste assez en classe de terminale durant l’enseignement philosophique sur le fait que la liberté engendre souvent contraintes. Dans une société de type libéral, et c’est le cas pour la nôtre, « chacun fait ce qui lui plait ». En ce sens, le libéralisme flatte nos pulsions les plus animales là où la civilisation astreint l’homme à se maîtriser. Et il va dès lors de soi que si l’homme a un mode de fonctionnement semblable à celui des animaux, il est ravi de l’aubaine – tout au moins de prime abord – que constitue le libéralisme qui lui permet d’agir comme bon lui semble.
Les exemples ne manquent pas. Si c’est la télévision dont on se préoccupe, on sait que la majorité des Français – non sans mauvaise foi souvent - la qualifie de « nulle ». Elle fonctionne pourtant à l’audimat qui n’est autre que le suffrage universel. Si d’aventure les Français venaient à se passionner pour l’astrophysique, nous aurions droit à des émissions, aux heures de grande écoute, sur le sujet. Si en revanche, nous imaginons un instant que ce soient des lettrés et érudits, soucieux de faire monter le niveau général, qui établissaient la grille des programmes, force est de constater alors, que les Français très probablement, se désintéresseraient du petit écran. Il en va de même des marchandises non consommables qui sont proposées aux clients. S’il y a embarras du choix, c’est justement pour que chacun soit satisfait, cultivant son Moi. Il ne s’agit pas de prétendre que tous étaient habillés de la même façon voici un demi-siècle, mais il existait naguère une homogénéité qui a disparu aujourd’hui. A bien des égards aussi, le fait identitaire qui touche aussi bien blancs qu’arabes – de djellabas voici trente ans, il n’y en avait presque pas – n’est autre que celui d’un Moi collectif partiel, qui vient s’opposer au Tout national.
Reste donc le choix à effectuer entre la célébration du Moi et sa contestation. On peut d’ailleurs considérer que mai 68 fut le point de départ historique de ce que l’on appelle postmodernité. Mai 68 fut véritablement la revendication de droits aux dépens d’une cité longtemps bâtie sur le devoir. Je ne veux nullement prétendre que Nietzsche eut souhaité être récupéré, lui l’aristocrate, par la société libérale, mais je suis bien obligé de considérer qu’il a été en ce sens annexé malgré lui…
A suivre.Philippe Delbauvre http://www.voxnr.com/cc/dt_autres/EFlEkppykFQEzWpksw.shtml -
Pierre Pachet sur la Cité platonicienne (La République) - Prépa-Carnot.fr
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Platon
Même s'il a existé les présocratiques, Platon est le premier grand philosophe de la pensée occidentale. Cela s'estime déjà dans une œuvre consistante qui est parvenue jusqu'à nous (entre 25 et 35 dialogues) et les thèmes fondamentaux de la pensée abordés. Il a eu une influence sur tous les philosophes postérieurs qui se sont en fin de compte toujours situés par rapport à lui comme les empiristes pour qui la connaissance vient de nos sensations (nihil est in intellectu quid non prius fuit in sensu) ou Nietzsche qui a fait de l'anti-platonisme.
À travers Saint Augustin, il a participé à l'édification du christianisme. Le doute cartésien du monde perçu est un prolongement du platonisme. Quant à Husserl, il a fait le chemin inverse de revenir au monde premier : le monde perçu, puisque la physique galiléenne a voulu construire un monde intelligible à partir des mathématiques dans une démarche semblable à celle de Platon.
Les grands thèmes platoniciens que nous allons étudier sont la connaissance ou qu'est ce que connaître ?, la dialectique, la philosophie morale et la philosophie politique qui restent les thèmes majeurs de la philosophie occidentale.
L'œuvre de Platon est faite de dialogues en correspondance avec une époque de civilisation orale. Socrate ne savait ni lire ni écrire et il restera toujours la question sans vraiment de réponse définitive, de connaître l'influence de la pensée de son maître Socrate dans les écrits de Platon. La forme du dialogue a été peu reprise par les « philosophes » postérieurs si l'on excepte « Le neveu de Rameau » de Diderot qui a eu la reconnaissance de Hegel qui y a vu une démarche intellectuelle purement dialectique et parfois dans l'œuvre de Kierkegaard. Le philosophe danois a voulu revenir à la subjectivité en niant à l'inverse de Platon l'idée d'objectivité (« l’absoluité de ma subjectivité »).
La philosophie occidentale n'aura été qu'un dialogue avec Platon.
La théorie de la connaissance
Chez les présocratiques, la différence entre l'être et le paraître n'existait pas. Avec Platon, nous allons instaurer cette fracture qui va se prolonger dans toute la philosophie occidentale jusqu'à de nouveau la contester comme par exemple dans la phénoménologie.
Pour Platon existe le monde visible, c'est-à-dire le monde sensible et le monde intelligible.
Les objets du monde sensible ne sont que des copies.
On ne peut accéder au « vrai » monde ou monde intelligible que par la dialectique, terme que nous expliciterons (l'homme est un animal qui parle).
Il y a plusieurs états de connaissance. Cette idée de progression de la « vérité » ou « connaissance » sera reprise par exemple chez Hegel dans la phénoménologie de l'esprit pour aller vers le savoir absolu.
Pour Platon, le degré le plus bas de la connaissance est l'état de « simulation ». Les prisonniers de la caverne ne voient que les ombres des objets. Le degré suivant de la connaissance est l'état de « créance ». Les prisonniers de la caverne ne voient plus les ombres mais les objets.
Ensuite viennent les deux étapes suivantes de la connaissance, tout d'abord l'activité discursive. Ce niveau de connaissance existe chez les mathématiciens et les raisonneurs.
La dernière étape est celle de l’intellection, celle où on contemple l'être.
Platon créera son fameux monde des idées qui est immuable et est le vrai monde selon lui. Il y a une essence du bien, de la justice ou du courage. Les idées sont les seules vraies réalités. Platon, en cherchant la vérité postule son existence à la différence des sophistes qui ne sont que des rhéteurs prêts à défendre n'importe quelle cause. Il existe une connaissance objective des choses.
La dialectique
Socrate avait ridiculisé les sophistes. Platon veut aller plus loin avec la dialectique, c'est-à-dire compléter le dialogue socratique avec un raisonnement déductif.
Le dialogue socratique était aporétique, c'est-à-dire qu'il consistait essentiellement à des réfutations.
La dialectique veut établir des vérités.
Elle part du sensible pour atteindre les idées. Elle est la science des intelligibles.
La réminiscence
La connaissance n'est qu'un ressouvenir, une réminiscence du monde des idées. L'homme a déjà connu les réalités intelligibles, le monde des Idées, dans une vie antérieure. Ceci présuppose ou implique l'immortalité de l'âme. Chez Platon, il y a dualité entre le corps et l'âme. L'âme a existé avant d'être sur terre et existera après la mort. Elle est enfermée dans le corps « semblable à une maladie ».
On retrouvera l'idée de la réminiscence dans l'innéisme des Descartes.
«... Ils (ceux qui sont savants dans les choses divines) disent que l'âme de l'homme est immortelle et que tantôt elle aboutit à un terme (c'est précisément ce que l'on appelle mourir), et tantôt recommence à naître, mais que jamais elle n'est anéantie... Ainsi, en tant que l'âme est immortelle et qu'elle a plusieurs naissances, en tant qu'elle a vu toutes choses, aussi bien celles d'ici-bas que celles de chez Hadès (le dieu des Enfers), il n'est pas possible qu'il y ait quelque réalité qu'elle n'ait point apprise. Par conséquent, ce n'est pas du tout merveille que, concernant la vertu comme le reste, elle soit capable de se ressouvenir de ce dont même elle avait certes, auparavant, la connaissance. » (Ménon)
La philosophie politique
Le thème politique est omniprésent chez Platon. Il se trouve dans les deux livres : « La République » et « Les Lois » (œuvre tardive).
Il décrit dans « La République » la Cité idéale. Il critique tout d'abord quatre régimes différents : la timocratie fondée sur l'honneur, l'oligarchie où ceux qui gouvernent s'enrichissent, la démocratie, régime aux mains des citoyens, et la tyrannie dirigée par un seul. La démocratie selon lui engendre la tyrannie. Après la mort de Socrate condamné par la démocratie, Platon voit dans celle-ci un régime contre l'ordre raisonnable. Elle nie la compétence.
La Cité idéale est divisée en trois classes : ceux occupés aux tâches économiques, les producteurs, les gens d'armes chargés de la défense de la Cité (les guerriers) et au sommet les philosophes-gouvernants.
Platon est pour l'égalité des fortunes et a prôné la communauté des biens, des femmes et des enfants.
Le communisme est présenté comme un idéal. La base de l'organisation sociale sera une famille monogamique contrôlée par l'État. Cet État est en fin de compte totalitaire et aristocratique, c'est-à-dire le gouvernement des meilleurs.
Platon donnait aussi une grande importance à l'éducation.
La philosophie morale
Platon s'oppose au relativisme des sophistes qui ont émis l'idée que les normes morales varient d'une communauté à l'autre. Le philosophe veut donc objectiver la morale.
Le point central de sa philosophie est l'idée du Bien qu'il relie au Vrai et au Beau. Le Bien est donc aussi beauté. L'homme n'accède à la connaissance de l’Être qu'à la lumière du Bien.
« Ce qui communique la vérité aux objets connaissables et à l'esprit la faculté de connaître, tiens-toi pour assuré que c'est l'idée du bien... Les objets de la connaissance ne contiennent pas seulement la faculté de devenir connaissables, mais encore l'existence et l'essence du Bien qui n'est lui-même pas une chose existante mais qui dépasse celui-ci en élévation et en force. »
Le Bien dans la République est comparé au Soleil ; il organise et fait connaître les idées.
Après avoir séparé le corps et l'âme (dualisme), Platon décompose l'âme en trois parties : la raison qui est de l'ordre du divin, le courage (la partie noble) et les appétits (partie inférieure). Platon donne l'allégorie de l'attelage : la raison correspond au conducteur du char, le courage au cheval obéissant et les appétits au cheval rétif.
La sagesse est la vertu de la raison. Le courage doit obéir à la raison. La vertu des appétits est la modération.
Platon ajoute à ces trois vertus la justice. Ces quatre vertus sont appelées les vertus cardinales.
« L'homme est animal qui parle ». Avec Platon l'homme est devenu un animal qui pense. Son enseignement au cours des siècles n'a jamais cessé. La philosophie est toujours conditionnée par le platonisme même et surtout chez ceux comme Nietzsche qui auront la hardiesse de l'attaquer. Avec mépris il appellera le monde des idées arrière-monde. Les chrétiens verront en lui un précurseur anticipant la révélation. Popper verra un précurseur du totalitarisme.
La recherche de l'insaisissable vérité sera une constante de la philosophie occidentale.
La dévalorisation du sensible en a fait le premier grand métaphysicien. La trilogie platonicienne peut-être mythique Bien-Vrai-Beau perdurera dans notre civilisation philosophico-scientifique.
Patrice GROS-SUAUDEAU -
Une société de simulation
Koert van Mensvoort (@mensvoort) est un artiste, chercheur et philosophe hollandais. Il anime depuis plusieurs années l’excellent Next Nature (@nextnature), qui n’est pas seulement un site d’information qui interroge notre rapport au monde (dont a été tiré récemment un livre, le Next Nature Book), mais aussi un laboratoire de designers qui proposent d’étonnantes interventions pour interroger notre rapport à la technologie. C’est le cas du Nano Supermarket, une collection de prototypes censée utiliser les nanotechnologies pour nous faire réfléchir à leur impact ; et In-Vitro Meat, une passionnante réflexion sur notre rapport à la nourriture à l’heure où les technologies permettent de la produire artificiellement.
L’un des thèmes que le site explore activement depuis de nombreuses années est ce que Koert van Mensvoort appelle la société de simulation (voir également les brèves sur ce sujet) qui s’appuie sur une réflexion de l’auteur qui date de 2009, mais qui demeure toujours aussi stimulante.
Qu’ont en commun Tenet (vidéo), le simulateur de nourriture imaginé par les jeunes designers Renata Kuramsbina et Caroline Woortmann Lima, les magasins virtuels hors ligne que l’on trouve dans le métro coréen (des magasins physiques où l’on achète des produits à partir de leurs images, comme on le fait sur des catalogues ou sur l’internet), la ceinture de grossesse imaginée par Huggies pour que les pères puissent faire l’expérience de la grossesse, ou les fausses vitrines de commerce déployées en Irlande du Nord lors du G8 de juin 2013 pour cacher la misère bien réelle des populations, ou encore le sniffer (vidéo) du designer Lloyd Alberts, cet add-on aux Google Glass pour augmenter notre odorat, ou enfin cette étude qui montre que dans World of Warcraft, les joueurs s’identifient si fortement à leur avatar que cognitivement ils ressentent pour lui les mêmes émotions que celles qu’ils portent à leurs meilleurs amis…
Ils témoignent du rôle et de l’importance prise par la simulation informatique et combien elle est un support à notre stimulation sociale et cognitive…
Quand j’étais enfant, je pensais que les gens que je voyais à la télévision étaient vraiment vivant à l’intérieur du poste, se souvient Koert van Mensvoort… Le philosophe a grandi et a appris, comme chacun d’entre nous, comment la magie de la technologie fonctionnait. Depuis la photo, le cinéma et la télévision, les images ont envahi notre vie.
La reproduction d’images par la technologie a explosé nous documentant de notre naissance à la veille de notre mort. Et les images occupent une place toujours plus importante dans notre manière de communiquer et transmettre de l’information. De plus en plus souvent, elles deviennent le facteur décisif de notre rapport au monde, explique-t-il. Tous nos objets sont devenus porteurs d’images et ces images sont toutes devenues un moyen de communication social… tant et si bien que les entreprises de chaussures de sport ne vendent pas des chaussures, ils vendent de l’image.
En même temps, notre monde est devenu si complexe que nous cherchons en permanence l’image mentale pour nous aider à comprendre les choses. “La chose la plus extraordinaire de notre culture visuelle n’est pas le nombre d’images que nous produisons, mais notre besoin profondément ancré de visualiser tout ce qui pourrait être important. Plus une chose est visible, plus elle semble réelle, authentique. Sans images, il semble n’y avoir aucune réalité.”
Dans le mythe de la caverne, rappelle Koert van Mensvoort, Platon nous décrit comme regardant des ombres sur les murs, des représentations d’un monde qui est au-delà de notre perception sensorielle. Aujourd’hui, les murs de nos cavernes sont pleins de projecteurs, d’écrans et de spots tant et si bien que nous ne voyons même plus les ombres sur les murs. Les simulations nous empêchent de reconnaître la réalité, comme l’explique Guy Debord dans la société du spectacle ou Jean Baudrillard dans Simulacres et simulation. Nous vivons dans un monde où les simulations et les imitations sont devenues plus réelles que la réalité elle-même, nous vivons dans le monde de l’”hyperréalité”, du faux authentique.
En été, nous skions sur les routes et en hiver nous projetons de la neige sur les pistes. Les chirurgiens plastiques sculptent la chair pour la faire correspondre aux images retouchées des magazines… Nos outils façonnent la réalité et celle-ci est façonnée en retour. C’est d’ailleurs là tout l’enjeu de Next Nature, décrire comment notre empreinte culturelle transforme une nature définitivement perdue puisque nulle part elle n’échappe à la main de l’homme qui la façonne.
Le schème de médias (un terme qui fait référence à la théorie des schèmes de Jean Piaget, qui explique que tout humain possède des règles ou des scénarios catégoriques qu’il utilise pour interpréter le monde : les nouvelles informations sont traitées en fonction de la façon dont elles s’intègrent dans ces règles) se définit comme la connaissance que nous possédons sur ce qu’un média est capable de faire et ce qu’on attend de lui. Cette connaissance nous permet de réagir de façon appropriée à un média : n’ayons pas peur de l’entrée du train en garde de La Ciotat, ce n’est qu’un film !
Mais nos cerveaux ont des capacités limitées pour comprendre les médias, rappelle Koert van Mensvoort. “Bien que nous semblons avoir acquis une certaine sensibilisation aux médias au cours des années, une partie de notre impulsion originelle – en dépit de toutes nos connaissances – réagit toujours automatiquement et inconsciemment aux phénomènes que nous percevons”. Une image de nourriture à tendance à nous donner faim. Celle de l’arrivée du train à nous faire nous en écarter quand bien même nous savons que ce n’est qu’une image. Nos simulations sont autant de stimulations. Nos schèmes de médias ne sont pas innés, mais culturellement déterminés. C’est pour cela que chaque fois que la technologie nous propose quelque chose de nouveau, nous sommes dans un premier temps temporairement déconcertés… même si le plus souvent nous nous y adoptons plutôt bien.
Nous vivons dans un espace médiatisé par la technologie. Nous nous y sommes adaptés. “Aujourd’hui, les images et les simulations sont souvent plus influentes, satisfaisantes et significatives que les choses qu’elles sont présumées représenter”. Nous consommons des illusions. Les images sont devenues partie intégrante du cycle qui détermine les significations. Elles ont une incidence sur nos jugements, nos identités, notre économie. En d’autres termes, nous vivons la simulation !
“Alors que certains chiens ont une intelligence si limitée qu’ils pourchassent leurs propres queues ou ombres, nous les humains, aimons à penser que nous sommes plus intelligents parce que nous sommes habitués à vivre dans un monde de langues et d’abstractions symboliques complexes. Alors qu’un chien reste dupé par sa propre ombre, un être humain sait effectuer une vérification de la réalité. Nous pesons les phénomènes de notre environnement par rapport à nos actions pour former une image de ce que nous appelons la réalité. Nous le faisons non seulement individuellement, mais aussi socialement.”
Or les notions de réalité et d’autorité sont beaucoup plus étroitement liées que nous nous en rendons compte, estime Koert van Mensvoort. Les technologies des médias ont atteint un niveau d’autorité au sein de notre société qui augmente leur réalisme et les réalités qu’elles produisent augmentent leur autorité. Faisant référence au télescope de Galilée qui a fait basculer notre vision du monde, nos outils numériques sont devenus nos nouveaux télescopes, nos moyens pour observer notre univers. Nous saluons nos amis via nos webcams, nous trouvons notre chemin grâce aux GPS, nous inspectons le toit de notre maison avec Google Earth… “Notre vision du monde est façonnée par les interfaces de nos médias”.
L’ethnographe Sherry Turckle dans Life on the screen, ne disait pas autre chose, rappelle le philosophe et designer Stéphane Vial (@svial) dans son livre L’être et l’écran, comment le numérique change la perception. Nous sommes “de plus en plus à l’aise dans le fait de substituer des représentations de la réalité à la réalité”, c’est-à-dire avec le fait de considérer des réalités simulationnelles comme des réalités tout court. Les interfaces numériques, et notre consommation d’images qui vont avec, constituent une nouvelle matrice, une nouvelle forme où se coule notre perception.
“S’envoyer des messages, faire des achats en ligne, échanger sur Twitter, tout cela ne résonne plus pour nous comme des pratiques relevant d’un cyberspace, mais comme des pratiques relevant du même espace que l’espace du monde”, rappelle le philosophe. La culture de la simulation nous a appris à prendre ce que nous voyons sous l’angle de l’interface, c’est-à-dire percevoir de manière nouvelle, acquérir une manière nouvelle “de se-sentir-au-monde”. Nous ne sommes plus projetés dans la rêverie du virtuel, mais nous vivons avec des interfaces numériques… Bref, “nous reconnaissons de plus en plus le phénomène informatisé dans son objectivité technique et sa matérialité bien réelle.”
L’hypothèse du virtuel, c’est-à-dire cette opposition entre réel et virtuel que nous avons longtemps pratiqué, et que Stéphane Vial démonte dans son livre (ce qu’il faisait également d’une manière plus synthétique encore dans Place de la Toile), n’aura été qu’un premier pas pour comprendre la manifestation induite par le système technique numérique.
Reste à comprendre ce que cette société de simulation veut de nous. Ce qu’elle nous apprend. Si ce qu’elle nous apprend peut nous servir dans le monde physique (à l’image de cet enfant suédois qui utilisa son savoir-faire acquis dans World of Warcraft pour sauver sa soeur d’une attaque d’élan), ou si elle ne cherche qu’à le subvertir, qu’à le transformer, à l’image de ces faux réels que nous ne cessons d’inventer ? Qu’est-ce que cette société de simulation tente de nous faire accepter d’autre que “transformer le réel en objet fétiche” ? Que d’être nous-mêmes l’objet de cette simulation et donc d’une stimulation incessante ?
http://fortune.fdesouche.com/326429-une-societe-de-simulation
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L'HABITUDE
L'habitude a été le thème pour certains philosophes comme Aristote, Descartes, Leibniz, Malebranche jusqu'à Ravaisson dont le sujet a été sa thèse de philosophie. Cette réflexion n'est plus au programme de philosophie. Ce qui était pourtant le cas pendant la deuxième guerre mondiale et même après.
« Est dû à l'habitude ce qu'on fait parce qu'on l'a fait souvent » (Aristote, Rhétorique). Pour Paul Valéry c'est « la transformation de l'événement en propriété ». L'habitude a aussi un effet psychologique de tranquilliser les âmes, de rassurer, de tuer l'angoisse quand elle devient liturgie. Au niveau d'une société, l'habitude s'appelle coutume et elle fait force de loi comme l'avait vu Montaigne.
« C'est à la vérité une violente et traîtresse maitresse d'école que la coutume. Elle établit en nous, peu à peu, à la dérobée le pied de son autorité... Mais avec l'aide du temps elle nous découvre tantôt un furieux et tyrannique visage » (Montaigne, Essais).
La fonction de l'habitude
L'acquisition de l'habitude vient toujours d'un événement premier : l'habitude d'aller à l'école vient pour l'enfant de sa premier rentrée scolaire. Pour un adulte aller à son travail tous les jours est la continuité de la première journée de travail dans une société. L'habitude est « un art d'agir sans y penser et même mieux qu'en y pensant » (Alain).
Les sportifs répètent des milliers de fois le même exercice pour arriver à l'excellence. L'habitude permet une progression
« c'est parce qu'on ne se borne pas à reproduire qu'on apprend, qu'on progresse, qu'on s'adapte. Les gestes efficaces de la fin de l'apprentissage, avec leur économie d'effort et de mouvements inutiles, ne répètent pas les tâtonnements gauches et maladroits du début » (P. Guillaume).
Pour Leibniz, l'habitude commence dès le premier acte à la différence d'Aristote pour qui elle naissait dans la répétition.
Comme effet, l'habitude peut faire diminuer certaines de nos facultés comme la sensibilité, par exemple pour un médecin ou une infirmière à la vue du sang ou de la souffrance des autres. Ceci permettra d'ailleurs au médecin ou à l'infirmière de pouvoir mieux faire leur travail.
En revanche, elle peut faire augmenter d'autres facultés comme la sensibilité musicale pour un musicien. L'habitude adapte donc un individu à son milieu ou son activité comme elle peut rendre l'homme automate. « Une âme morte est une âme complètement habituée » (Péguy).
Curieusement, Kant dont la journée était réglée comme une horloge a écrit : « Plus l'homme a d'habitudes, moins il est libre et indépendant ».
Une des propriétés de l'habitude est d'économiser la volonté, l'énergie, l'effort comme par exemple se lever tous les matins pour aller au travail. Elle permet un prodigieux pouvoir d'adaptation.
L'habitude peut aussi être celle d'actes intellectuels comme la lecture, la programmation pour un informaticien, le calcul, la pensée. On peut aussi avoir des habitudes intellectuelles comme lire le journal tous les matins dont Hegel disait qu'elle était une prière du matin réaliste. L'habitude n'empêche donc pas fatalement la pensée. Elle permet même de se débarrasser de contraintes d'attention inutiles. L'habitude peut aussi devenir plaisir, ce dernier venant de la répétition comme de prendre certaines liqueurs à des moments de la journée.
L'essence de l'habitude
« Dans l'habitude, le corps se trouve pénétré par l'âme, il devient son instrument... se laissant pénétrer à la façon d'un fluide » (Hegel, Philosophie de l'esprit).
Lorsque l'habitude est là, le corps n'est plus un obstacle, comme pour une danseuse à force de répétitions
L'habitude selon Descartes est inertie à la différence d'Aristote pour qui elle est activité. Elle est un phénomène d'adaptation face à la nouveauté s'imposant.
L'habitude est une illustration de cette citation de Leibniz « Le présent est chargé du passé et gros de l'avenir ». La principale critique de l'habitude est qu'elle peut être porteuse d'aliénation.
« Là où il y a médiation, l'aliénation guette » (Mounier). Elle peut créer chez l'homme une certaine torpeur. L'habitude peut nous faire plus rien découvrir ce qu'a décrit Sully-Prudhomme dans un poème, le rôle de la poésie étant d'illuminer ce que nous ne voyons plus par habitude.
« L'habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison :
C'est une ancienne ménagère
Qui s'installe dans la maison.
Elle est discrète, humble, fidèle,
Familière avec tous les coins ;
On ne s'occupe jamais d'elle,
Car elle a d'invisibles soins :
Elle conduit les pieds de l'homme,
Sait le chemin qu'il eût choisi,
Connaît son but sans qu'il le nomme,
Et lui dit tout bas : "Par ici."
Travaillant pour nous en silence,
D'un geste sûr, toujours pareil,
Elle a l'œil de la vigilance,
Les lèvres douces du sommeil.
Mais imprudent qui s'abandonne
A son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone
Endort la jeune liberté ;
Et tous ceux que sa force obscure
A gagnés insensiblement
Sont des hommes par la figure,
Des choses par le mouvement. »
PATRICE GROS-SUAUDEAU -
L'ironie de Diogène à Michel Onfray
Archives, 1997
Robert STEUCKERS :
Introduction au thème de l'ironie :
L'ironie de Diogène à Michel Onfray
Dans la philosophie grecque et européenne, toute démarche ironique trouve son point de départ dans l'ironie socratique. Celle-ci vise à aller au fond des choses, au-delà des habitudes, des conventions, des hypocrisies ou des vérités officielles. Les conventions et les vérités officielles sont bourrées de contradictions. L'ironie consiste d'abord à laisser discourir le défenseur des vérités officielles, un sourire aux lèvres. Ensuite, lui poser des questions gênantes là où il se contredit; faire voler en éclats son système de dogmes et d'idées fixes. Amener cet interlocuteur officiel à avouer la vanité et la vacuité de son discours. Telle est l'induction socratique. Son objectif: aller à l'essentiel, montrer que le sérieux affiché par les officiels est pure illusion. Nietzsche, pourtant, autre pourfendeur de conventions et d'habitudes, a raillé quelques illusions socratiques. Ce sont les suivantes: croire qu'une vertu est cachée au fond de chaque homme, ce qui conduit à la naïveté intellectuelle (a priori: nul n'est méchant); imaginer que la maïeutique et l'induction peuvent tout résoudre (=> intellectualisme); opter pour un cosmopolitisme de principe (Antisthène, qui était mi-Grec, mi-Thrace, donc non citoyen de la ville, disait, moqueur, que les seuls Athéniens pures, non mélangés, étaient les escargots et les sauterelles). Il n'empêche que ce qui est vérité ici, ne l'est pas nécessairement là-bas.
Pour nous, le recours à l'ironie socratique n'a pas pour objet d'opposer une doctrine intellectuelle à une autre, qui serait dominante mais sclérosée, ou de faire advenir une vertu qui se généraliserait ou s'universaliserait MAIS, premièrement, de dénoncer, démonter et déconstruire un système politique et un système de références politiques qui sont sclérosés et répétitifs; deuxièmement, d'échapper collectivement à toutes les entreprises de classification et, partant, d'homologation et de sérialisation; troisièmement, d'obliger les hommes et les femmes qui composent notre société à retrouver ce qu'ils sont au fond d'eux-mêmes.
Nietzsche critique Socrate
Mais comme Nietzsche l'avait vu, la pensée de Socrate peut subir un processus de fixation, à cause même des éléments d'eudémonisme qu'elle recèle et à cause des risques d'intellectualisation. Après Socrate viennent justement les Cyniques, qui échappent à ces écueils. Le terme de “Cyniques” vient de kuôn (= chien). Le chien est simple, ne s'encombre d'aucune convenance, aboie contre l'hypocrisie, mord à pleines dents dans les baudruches de la superstition et du conformisme.
Première élément intéressant dans la démarche des Cyniques : leur apologie de la frugalité. Pour eux, le luxe est un “bagage inutile”, tout comme les richesses, les honneurs, le plaisir et la science (le savoir inutile). La satisfaction, pour les Cyniques, c'est l'immédiateté et non un monde “meilleur” qui adviendra plus tard. Le Cynique refuse dès lors de “mettre sa sagesse au service des sots qui font de la politique”, car ces sots sont 1) esclaves de leurs passions, de leurs appétits; 2) esclaves des fadaises (idéologiques, morales, sociales, etc.) qui farcissent leurs âmes. Les Cyniques visent une vie authentiquement naturelle, libre, individualiste, frugale, ascétique.
La figure de proue des Cyniques grecs à été Diogène, surnommé quelquefois “le Chien”. On retient de sa personnalité quelques anecdotes, comme sa vie dans un tonneau et sa réplique lors du passage d'Alexandre, qui lui demandait ce qu'il pouvait faire pour lui : « Ote-toi de mon soleil!». Le Maître de Diogène a été Antisthène (445-365). Antisthène rejetait la vie mondaine, c'est-à-dire les artifices conventionnels et figés qui empêchent l'homme d'exprimer ce qu'il est vraiment. Le danger pour l'intégrité intellectuelle de l'homme, du point de vue d'Antisthène, c'est de suivre aveuglément et servilement les artifices, c'est de perdre son autonomie, donc le contrôle de son action. Si l'on vit en accord avec soi-même, on contrôle mieux son action. Le modèle mythologique d'Antisthène est Héraklès, qui mène son action en se dépouillant de toutes les résistances artificielles intérieures comme extérieures. L'eucratia, c'est l'autarkhia. Donc, avec Antisthène et Diogène, on passe d'une volonté (socratique) de gouverner les hommes en les améliorant par le discours maïeutique, à l'autarcie des personnes (à être soi-même sans contrainte). L'objectif d'Antisthène et de Diogène, c'est d'exercer totalement un empire sur soi-même.
Contre les imbéciles politisés, l'autarcie du sage
Diogène va toutefois relativiser les enseignements d'Antisthène. Il va prôner :
- le dénuement total;
- l'agressivité débridée;
- les inconvenances systématiques.
Le Prof. Lucien Jerphagnon nous livre un regard sur les Cyniques qui nous conduit à un philosophe français contemporains, Michel Onfray.
Première remarque : le terme “cynique” est péjoratif aujourd'hui. On ne dit pas, explique Jerphagnon : « Il a dit cyniquement qu'il consacrait le quart de ses revenus à une institution de charité » ; en revanche, on dit : « Il a dit cyniquement qu'il détournait l'argent de son patron ». Dans son ouvrage d'introduction à la philosophie, Jerphagnon nous restitue le sens réel du mot :
- être spontané et sans ambigüité comme un chien (pour le meilleur et pour le pire).
- voir l'objet tel qu'il est et ne pas le comparer ou le ramener à une idée (étrangère au monde).
Soit : voir un cheval et non la cabbalité; voir un homme et non l'humanité. Quand Diogène se promène en plein jour à Athènes, une lanterne à la main et dit aux passants : « Je cherche un homme », il ne dit pas, pour “homme”, anèr (c'est-à-dire un bonhomme concret, précis), mais anthropos, c'est-à-dire l'idée d'homme dans le discours platonicien. Diogène pourfend ainsi anticipativement tous les platonismes, toutes les fausses idées sublimes sur lesquelles vaniteux, solennels imbéciles, escrocs et criminels fondent leur pouvoir. Ainsi en va-t-il de l'idéal “démocratique” proclamé par la démocratie russe actuelle, qui n'est qu'un paravent de la mafia, ou des idéaux de démocratie ou d'Etat de droit, couvertures des mafiacraties belge, française et italienne. Dans les démocraties modernes, les avatars contemporains de Diogène peuvent se promener dans les rues et dire : « Je cherche un démocrate ».
Jerphagnon : « La leçon de bonheur que délivrait Diogène (...) : avoir un esprit sain, une raison droite, et plutôt que de se laisser aller aux mômeries des religions, plutôt que d'être confit en dévotion, mieux vaut assurément imiter les dieux, qui n'ont besoin de rien. Le Sage est autarkès, il vit en autarcie » (p. 192).
Panorama des impertinences d'Onfray
Cette référence au Cyniques nous conduit donc à rencontrer un philosophe irrévérencieux d'aujourd'hui, Michel Onfray. Dans Cynismes. Portrait d'un philosophe en chien (1990), celui-ci nous dévoile les bases de sa philosophie, qui repose sur :
- un souci hédoniste (en dépit de la frugalité prônée par Antisthène, car, à ses yeux, la frugalité procure le plaisir parce qu'elle dégage des conventions, procure la liberté et l'autarcie).
- un accès aristocratique à la jouissance;
- un athéisme radical que nous pourrions traduire aujourd'hui par un rejet de tous les poncifs idéologiques;
- une impiété subversive;
- une pratique politique libertaire.
Dans La sculpture de soi. La morale esthétique (1993), Onfray parie pour:
- la vitalité débordante (on peut tracer un parallèle avec le vitalisme!);
- la restauration de la “virtù” de la Renaissance contre la vertu chrétienne;
- l'ouverture à l'individualité forte, à l'héroïsme;
- une morale jubilatoire.
Dans L'Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste (1991), Onfray s'insurge, avec humour et sans véhémence, bien sûr, contre:
- la méfiance à l'égard du corps;
- l'invention par l'Occident des corps purs et séraphiques, mis en forme par des machines à faire des anges (=> techniques de l'idéal ascétique). Le parallèle est aisé à tracer avec le puritanisme ou avec l'idolâtrie du sujet ou avec la volonté de créer un homme nouveau qui ne correspond plus à aucune variété de l'homme réel.
Il démontre ensuite que ce fatras ne pourra durer en dépit de ses 2000 ans d'existence. Onfray veut dépasser la “lignée morale” qui va de Platon à nos modernes contempteurs des corps. Onfray entend également réhabiliter les traditions philosophiques refoulées: a) les Cyrénaïques; b) les frères du Libre-Esprit; c) les gnostiques licencieux; d) les libertins érudits; etc.
Dans La raison gourmande (1995), Onfray montre l'incomplétude des idéaux platoniciens et post-platoniciens de l'homme. Cet homme des platonismes n'a ni goût ni olfaction (cf. également L'Art de jouir, op. cit.). L'homme pense, certes, mais il renifle et goûte aussi (et surtout!). Onfray entend, au-delà des platonismes, réconcilier l'ensemble des sens et la totalité de la chair.
Conclusion : nous percevons bel et bien un filon qui part de Diogène à Onfray. Un étude voire une immersion dans ce filon nous permet à terme de détruire toutes les “corrections” imposées par des pouvoirs rigides, conventionnels ou criminels. Donc, il faut se frotter aux thématiques de ce filon pour apprendre des techniques de pensée qui permettent de dissoudre les idoles conceptuelles d'aujourd'hui. Et pour organiser un “pôle de rétivité”.
Robert STEUCKERS. http://euro-synergies.hautetfort.com/