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plus ou moins philo - Page 32

  • La philosophie orientale

    Le terme pour certains philosophes occidentaux est une usurpation. Pour Hegel elle n'a représenté que les balbutiements de la philosophie qui ne s'est pleinement épanouie qu'en Occident. Chez Husserl la philosophie n'était qu'européenne, certes non au sens géographique du terme. Quant à Heidegger, pour lui la philosophie orientale n'existe pas. Cela n'a pas empêché certains philosophes comme Schelling (pour l'hindouisme) ou Schopenhauer (pour le bouddhisme) de s'en inspirer.
    Cette critique de la philosophie orientale vient essentiellement de son syncrétisme de mythologie, de religiosité et de sagesses... La philosophie occidentale a voulu se couper des mythes et de la religion. Quant aux réflexions sur la sagesse mis à part les Stoïciens et les Épicuriens, ces thèmes seront quasiment absents ou considérés comme « légers » dans la plupart des œuvres philosophiques occidentales postérieures.
    L'Orient pour Herder correspondait à la petite enfance, idée que reprendra Hegel.
    De par sa diversité et son immensité la philosophie orientale est un gouffre dans lequel les occidentaux peuvent se dissoudre. Elle suscite tous les fantasmes de ceux qui sont en mal d'identité et qui vont s'y noyer comme les jeunes d'Occident dans les années soixante faisant le pèlerinage de Katmandou en confondant la spiritualité indienne et la fumette.
    Plus sérieusement il existe des spécialistes de cette pensée comme François Jullien, Roger Pol Droit, Michel Hulin, Augustin Berque...
    Le bouddhisme
    Cette religion n’est pas la plus ancienne en Asie mais elle est née en Inde pour se répandre dans toute l'Asie avec des variantes. Le bouddhisme a même fait une percée en Occident au XXème siècle. Le bouddhisme est la quatrième religion du monde. Dans cette religion-philosophie le concept de Dieu (ou dieu) n'existe pas. Il n'y a pas non plus de révélation. Le nirvana est un état de sérénité. Il faut anéantir le désir source de souffrance. Le Moi est nié ; il n'est qu'une agrégation de phénomènes conditionnés. La notion de personne n'existe pas. Le bouddhisme enseigne l'impermanence. Tout change, il n'y a rien de permanent. On retrouve chez les Grecs la pensée d'Heraclite. Citons les quatre Nobles Vérités du Bouddhisme :
    1- Toute vie est douleur
    2- Cette douleur est le produit d'un désir insatisfait
    3- Il est possible de mettre fin à la douleur et atteindre le nirvana
    4- Il faut suivre la « noble Vérité de l'Octuple Sentier » qui comprend huit chemins. Celui de la pensée juste, du parler juste, de l'action juste, de la compréhension juste, des moyens d'existence justes, de la concentration juste, de l'effort juste, de l'attention juste.
    Le bouddhisme est donc aussi une morale.
    L'hindouisme
    L'indouisme, plus vieille religion du monde, se vit par ses règles. Nous n'allons pas décrire tous les rituels avec notre vision occidentale. L'hindouisme comporte 330 millions de dieux. Les trois divinités principales sont Brahma, le créateur, Shiva le destructeur et Vishnou le conservateur. Une caractéristique de cette religion est la croyance en la réincarnation (la métempsychose).
    La «philosophie-religion» hindoue est imprégnée par la tradition et la hiérarchie ; Cette dernière sociologiquement s'exprime par l'existence de castes : les brahmanes, les prêtres, les ksatriyas, les guerriers, les vaisya, les artisans ou commerçants, castes considérées comme pures. Après nous avons les shuda (impurs), les serviteurs. Les intouchables sont hors castes tant ils sont impurs.
    La « philosophie » hindoue se trouve dans les Upanishad textes en prose ou en vers (Vllème siècle avant J.C) Les Upanishad dépassent le rite pour une connaissance. Pour un Occidental ces textes ressemblent à de la poésie et/ou une suite d'aphorismes :

    « Qui fait confiance au Non-savoir
    entre dans la ténèbre aveugle
    et dans la ténèbre épaisse
    celui-là qui fait confiance au savoir »

    Confucius
    Mao haïssait Confucius sans doute trop conservateur et parfait représentant de l'ordre ancien. Le confucianisme prône le recours à la tradition pour établir l'harmonie.
    Il faut donc le respect du fils à son père, du sujet envers le maître, bref respecter l'ordre établi.
    Dans le confucianisme existe une morale traditionnelle « l'honnête homme est exigeant envers soi, l'homme vulgaire est exigeant envers autrui ».
    Le corps social dans le confucianisme est hiérarchisé. Il faut avoir une obéissance absolue aux devoirs familiaux quitte à violer la loi générale. Dans le Confucianisme, la réussite sociale exprime la récompense d'une conduite vertueuse. Comme dans le protestantisme le confucianisme ne s'oppose pas au capitalisme.
    Mao avait donc de bonnes raisons de le haïr. « L’homme est la mesure de l'homme » selon Confucius. On retrouve Protagoras : « L'homme est la mesure de toute chose »
    L'idéal chez le philosophe chinois du juste milieu rejoint celui d'Aristote. Les anciens Grecs sont bien sur postérieurs à Confucius.
    Qu'est ce qu'un occidental peut retirer dans la philosophie orientale une fois dépassé l'attrait de l'exotisme ? La lire comme de la poésie emprunte de religiosité. La philosophie orientale est peu spéculative et peu conceptuelle comparée à la philosophie occidentale. Le respect de la parole du maître est omniprésent. C'est l'acceptation de l'ordre existant jusqu'au fatalisme qu'il soit celui de la nature ou de la société. Les sagesses de la Grèce antique comme celles de Stoïciens ou Épicuriens semblables à celles de l'Orient ne sont pas un summum de la philosophie occidentale. Elles peuvent toujours être étudiées par des érudits pour qui c'est le métier de valoriser leur sujet d'étude.
    La pensée orientale, donc très liée aux religions, a été un rempart puissant mais pas totalement hermétique aux religions venues d'ailleurs comme le christianisme et surtout l'Islam qui s'est implanté en Inde et même en Chine (Les Ouïgours). L'Occident s'est surtout exporté avec son commerce, sa science, sa technique et même ses philosophes a-religieux (Nietzsche a eu du succès en Chine). Les Occidentaux en mal de spiritualité ne font que chercher des réponses dans un Orient fantasmé et construit par eux.
    PATRICE GROS-SUAUDEAU

  • L’enracinement (S. Weil), éléments pour une anthropologie de la souveraineté, par-delà droite et gauche

    weil

    Une philosophie des limites

    D’une formule détournée de la célèbre maxime de Marx et Engels, Michéa a résumé la spécificité de la modernité libérale : « Déracinés de tous les pays, unissez-vous sur l’égide du marché mondial ! » Elle résume l’aboutissement logique de la pensée progressiste et mécaniste tant des Encyclopédistes que des Lumières. Partisans de la destruction de l’Ancien Régime, ils concevaient une anthropologie nouvelle – celle des droits de l’homme – destinée à émanciper l’humain d’obligations communautaires jugées rétrogrades et liberticides. Dans les fausses oppositions entretenues aujourd’hui par le terrorisme intellectuel et l’ingénierie sociale, l’idée de Progrès se trouve attribuée à la gauche, éternel camp du Bien depuis 1945. Droite et gauche sont prétendument opposés et absolutisés comme des concepts dont la seule évocation résumerait le contenu. Il ne s’agit pourtant que d’une construction, des mots choisis qui entendent s’imposer comme la seule réalité légitime. Toute critique ne pourrait se faire qu’avec cette opposition droite / gauche pour système de référence. A l’examen, l’obsolescence de ce clivage impose de rechercher une grille analytique alternative. Comme le rappelait Lasch, la foi progressiste peut se retrouver à droite, avec la recherche de la destruction des barrières morales (rebaptisées du terme diabolisant de « discriminations »), de l’expansion économique illimitée et le développement de l’individualisme. Droite et gauche officielles sont ainsi bien plus proches que ne le sont la droite économique de la droite politique (ce que Soral nomme la droite des valeurs). (1) Lors d’un colloque du GRECE, Alain de Benoist écrivait qu’il était insensé de se dire ni de droite, ni de gauche, car nous serions à la fois et de droite, et de gauche. Une nouvelle axiologie, qu’a proposée par exemple Arnaud Imatz, se veut par-delà droite et gauche ; d’une part, les révolutionnaires et conservateurs partisans de l’enracinement, d’autre part les révolutionnaires et conservateurs promoteurs du déracinement.

    Chez Simone Weil, l’enracinement, nourriture pour l’âme humaine, s’entend comme « la participation active, réelle et naturelle à l’existence de sa collectivité », sans laquelle l’homme se couperait d’un besoin vital. D’aucuns parleront toutefois de la libération de l’enracinement comme de l’affranchissement d’un carcan, évolution naturelle vers l’émancipation. Néanmoins, la démocratisation du renseignement militaire nuance ce postulat : une guerre psychologique et économique est menée sous des prétentions libératrices. (2) Revenons dans l’Amérique des années 1920. Stuart Ewen, historien de la publicité, a démontré comment publicitaires et industriels se sont associés pour concevoir une « théorie générale des instincts », avec l’aide des psychologues et chercheurs en sciences sociales. Par action sur notre champ cognitif, exacerbation des pulsions et marginalisation sociale des réfractaires, la société de consommation naissante s’est attachée à détruire les solidarités traditionnelles, les cultures enracinées et leur sens de la mesure et de l’éthique afin de se pérenniser (modèle exporté en Europe avec le plan Marshall). L’homme fut progressivement déraciné, coupé du sens des limites et des conventions, privilégiant le bien contre le lien. La critique anticapitaliste ploya sous les assauts de la propagande quotidienne, relayée et légitimée par les « experts » (on pourra relire avec profit Propaganda de Bernays).

    En fin de compte, une étude même succincte de la question de l’enracinement, au moyen d’auteurs officiellement de bords antagonistes, suffit pour comprendre que se positionner en termes de droite ou de gauche est une fumisterie. Le clivage déterminant reste celui qui oppose les enracinés, ces défenseurs d’une anthropologie de la souveraineté, contre les déracinés, ces idiots utiles de la servitude invisible d’Attali et consorts.

    Chez Weil, l’enracinement se circonscrit comme un milieu vital, le pays (petite patrie ou nation). Les détracteurs argueront qu’il s’agit là d’une simple construction idéologique. Pourtant, l’anthropologue spécialiste de l’interculturel Edward T. Hall entérine cette analyse : l’éthologie a découvert l’inscription de la territorialité dans le code génétique des animaux. Abeille, chien, etc., tout animal appréhende l’espace d’une manière prédéfinie, même si l’homme interagit davantage avec son biotope. La notion d’espace vital se révèle un matériau psychique indispensable tant chez l’animal que chez l’homme, variable selon l’environnement. Pour Hediger, la territorialité assure à la fois des fonctions de régulation démographique, de socialisation par le jeu et l’apprentissage, et une sécurité, un refuge en cas de problème. En résumé, « elle coordonne […] les activités du groupe et assure sa cohésion. »

    La théorie du système général proposée par Ludwig von Bertalanffy appuie ces analyses. Tout système possède des lois, qu’il se doit de respecter pour continuer de fonctionner. Le concept de système est large. Il comprend tant une modélisation mathématique, un jeu d’équation, une machine, qu’un protozoaire, un homme, une société ou un système cosmique. La conception déracinante de l’homme par les Lumières et leurs émules appréhende l’homme comme le rouage interchangeable et sans attache d’une machine régie par un Grand Horloger. Cette conception mécaniste s’apparente à un système dit fermé. Exemple typique, la main invisible du Marché qui harmoniserait, dixit les libéraux, l’offre et la demande et assurerait le doux commerce et la satisfaction de chacun, par autorégulation. Au vu de la dérive post-moderne, ce prétendu équilibre se rapproche au contraire des dérives inhérentes à tout système fermé, conformément à la seconde loi de la thermodynamique : avec le temps, tout système tend inexorablement à un désordre grandissant – nommé entropie –, qui devient maximal s’il ne se régule pas convenablement.

    Comme toute matière vivante, l’homme est un système dit ouvert. Dynamique, il interagit au moyen de son idiosyncrasie et de son habitus. L’organisme présente des caractéristiques semblables à celles des systèmes en équilibre. Un système se dit « fermé » si aucune matière n’y entre ni n’en sort. Il est « ouvert » dans le cas contraire. Loin d’être une monade, l’homme naît en individu socialisé au sein d’un groupe qu’il ne choisit pas. Il se construit doublement au cours de sa vie : au travers d’une socialité primaire, faite de relations en face à face avec ses compatriotes ; par une socialité secondaire, constituée par ses expériences successives au cours de son existence. Apte au dialogue, il échange avec ses semblables au moyen de référents linguistiques communs. Pour rester intelligibles, ces derniers doivent comporter certains éléments de fixité et ne s’altérer qu’avec le poids du temps. Par le partage de référents similaires, les hommes d’une même communauté s’appréhendent, vivent ensemble au moyen d’une hiérarchie symbolique. Il s'agit d'informations qui font sens au même titre pour l'un ou l'autre des membres de la communauté et auxquels ils se soumettent conjointement – que ce symbolisme soit l'autorité incarnée par un chef, les us et coutumes, les interdits. L'enracinement de l'homme, ou conscience territoriale, apparaît donc comme « un système de comportement fondamental propre à tous les organismes vivants, y compris l'homme. »

    Il n’est pas pour autant la panacée. Dans un cadre tant intra qu’inter-communautaire, des mécanismes de dissensus social existent, que Bateson nomma schismogenèse. Un déséquilibre entre la schismogenèse symétrique (la rivalité mimétique) et la schismogenèse complémentaire (la relation entre dyades antinomiques) peut créer un désordre du système, exacerber les tensions et mener le système à sa perte. En termes systémiques, l’entropie (le désordre) et la néguentropie (l’ordre) oscillent autour d’un ensemble de normes vitales (la métavaleur). Pour éviter l’écroulement du système, cette métavaleur doit rester comprise entre un minimum et un maximum de toxicité, à l’instar du corps humain. Il n’existe donc pas, en prenant l’acception progressiste, de sens de l’histoire. Il y a toujours une tension dans le rapport aux exigences systémiques, seules normes de références réellement productrices de sens et de viabilité.

    De fait, une analyse par le type de psychologie politique à l’œuvre au sein d’un système semble plus adéquat, comme l’a proposée Marilia Amorim. L’époque traditionnelle voit le primat du Mythos, ce récit commun intégrateur avec les bases symboliques que nous avons vues précédemment. L’époque moderne libérale, avec le primat du Logos (discours scientifique, démonstratif) a détruit l’Ancien Régime. Malgré tout, le tissu social perdure grâce à la conservation des formes de socialité populaires traditionnelles, un sentiment d’enracinement fort et une continuité avec des éléments du passé. Par la suite, la mystique républicaine (pensons ici aux Croix-de-Feu, pas à la maçonnerie) s’est substituée à l’ancien Mythos en assurant une certaine continuité. Aujourd’hui, la Mètis prime : chacun ruse contre autrui pour survivre dans un monde individualisé. La transgression est généralisée pour maximiser son profit. Systémiquement, nous assistons à une sortie hors des limites que requiert l’homéostasie (l’équilibre). Déraciné, l’homme ne peut pas se retourner sur lui-même puisque les référents communs sont sans cesse balayés au profit du mouvement, du progrès et du futur. Manœuvre dilatoire, les critiques conservatrices sont qualifiées d'anachronisme, de ce qui « n'est plus adapté à l'époque. » Par son refus de se cantonner aux limites imposées par le système humain, le progressisme sort de celles-ci. Il déracine et se déracine. Il est une thanatocratie, un système de mort de l'homme. Le vocable de totalitarisme semble inadéquat, au regard du 20ème siècle. Au sein d'une démocratie, le déracinement représente plutôt un danger par « érosion de l'intérieur de ses fondements spirituels, culturels et psychologiques. »

    ( 1 ) « L'identification, par tous les moyens et à des fins bien nettes de propagande, de la droite politique à la droite économique, est elle aussi une contre-vérité patente. Entre les deux, en effet, il n'y a pas identité, il y a même souvent opposition totale. » Imatz (Arnaud), Par-delà droite et gauche. Histoire de la grande peur récurrente des bien-pensants, p.58.

    ( 2 ) La littérature sur le sujet est trop large et sortirait du cadre de notre étude. Nous pourrons toutefois citer quelques ouvrages : La subversion (Roger Mucchielli), La guerre cognitive et Les chemins de la puissance (dirigés Par Christian Harbulot et Didier Lucas, de l’École de Guerre Economique), La guerre du sens. Pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques (général Loup Francart), l'ensemble des essais de Vladimir Volkoff qui se rapportent à la désinformation, ainsi qu'en langue originale Low intensity operation. Subversion, insurgency and peacekeeping (général Frank Kitson). Pour ce dernier, le journaliste Michel Collon apporte quelques éléments explicatifs de la doctrine Kitson et qui donnent quelques pistes quant à son enjeu et ses implications actuelles.


    L’enracinement, simplement, pourrait donc s’appréhender comme une philosophie des limites, dans tous les domaines. La liberté n’est pas un insatiable gain quantitatif. Elle est une possibilité de choix à amplitude variable et prédéfinie par le biotope collectif du sujet. A l’envers du postulat droit-de-l’hommiste, écrit Weil, les droits ne découlent que de l’exercice préalable des obligations. On peut dès lors rejoindre Maurras  pour qui 1793 était contenu en germe dans 1789. L’abstraction du principe révolutionnaire de liberté rompt avec le concret du quotidien et porte les menaces du déracinement, pouvant mener à la terreur par la réification d’autrui. Une fois érigés en dogme, les droits de l’homme sont devenus une aliénation ethnocentrique et utopique. Pour faire sens, explique Maurras dans L’ordre et le désordre, la liberté doit être un commencement et non une fin en soi : « Le tort essentiel du principe de liberté, c'est prétendre suffire à tout et tout dominer. Il se donne pour l'alpha et pour l'oméga. Or, il n'est que l'alpha. Il est simple commencement. » Chez lui comme chez Weil, il est besoin de hiérarchiser les symboles, de distinguer le principal du secondaire, soumettre l’inférieur au supérieur, ce que la liberté n’enseignerait pas. Perçue comme une fin en soi, elle individualise et divise, alors que le partage de vérités empiriques transmises par la vie politique unit au contraire, en consacrant des conceptions communes, des idées positives, par les valeurs contre-révolutionnaires d’autorité, de hiérarchie et d’aristocratie, conditions naturelles de l’ordre. Un ordre que Weil définit comme « un tissu de relations sociales tel que nul ne soit contraint de violer des obligations rigoureuses pour exécuter d'autres obligations. » Une liberté trop large, à l’instar de la modernité libérale où l’homme choisit ses fins au lieu de les découvrir, nuirait à l'utilité commune et ne serait donc pas ressentie comme une jouissance de la liberté ni comme un bien. Déracinant, le règne du quantitatif et de l’affranchissement des limites mènerait par conséquent à l’esclavage, à une faim insatiable.

    L’égalité peut se voir appliquée la même critique du quantitatif. Elle « consiste dans la reconnaissance publique, générale, effective, exprimée réellement par les institutions et les mœurs, que la même quantité de respect et d'égards est due à tout être humain, parce que le respect est dû à l'être humain comme tel et n'a pas de degrés. » L'inégalité de l'ancienne France s'est révélée plus ou moins stable. Pernoud nuance ce constat, en rappelant que l’Église, « source de mobilité sociale, a grandement encouragé l'affranchissement des serfs. » Maurras précise que la Monarchie permettait de s'élever plus certainement et qu'avec la Révolution les castes n'ont pas été abolies. Quoi qu'il en soit, tranchent Guénon et Evola, l'Ancien Régime s'articulait autour de quatre ordres complémentaires : autorité spirituelle, aristocratie guerrière, caste bourgeoise, masse laborieuse. La révolution française aurait pour sa part créé une inégalité mobile, donnant des aspirations d'élévation sociale. Le quantitatif a supplanté l'altérité, une nouvelle réalité a été construite : les hommes ne se considèrent plus comme différents mais comme inégaux. Chez Maurras, c'est justement cette inégalité qui permet le progrès, en préservant du relativisme des valeurs. La recherche de l'égalité absolue, au contraire, mènerait au nivellement vers le bas. Le Vrai deviendrait alors le produit de la majorité, et non plus d'une norme transcendante. Quelle que soit la légitimité d'une obligation, si la collectivité la juge dispensable, une barrière serait franchie. Au contraire, dans une communauté enracinée, le bien commun doit s'imposer aux individus au-delà de leurs préférences individuelles. En dernier lieu, Weil et Maurras préconisent, chacun avec des caractéristiques différentes, une articulation entre égalité et inégalité. La philosophe en fait une question d'équilibre, afin que le respect ne soit pas altéré. Pour cela, ajoute-t-elle, la différence se doit d'être de nature pour être acceptée. Une différence de degré risquerait d'introduire des comparaisons et donc des jalousies entre les hommes.

    Les limites imposées par l'enracinement résultent entre autres de la circonscription géographique dans une nation donnée ou à défaut une « petite patrie ». Le particularisme de chaque culture n'en est que plus aisément conservé. Le libéralisme, analyse Lasch, critique ce qu'il considère comme de l'arriération et du provincialisme. Il exalte l'altérité mais masque en réalité sa négation au bénéfice d’une volonté d'imposition du Même, ce que montre aujourd'hui la tendance à qualifier de dictature tout régime ne correspondant pas aux canons de la démocratie libérale occidentale – à l'exception notable des partenaires économiques. Cette tendance résulterait de l'incapacité à concevoir une altérité de nature, non de degré. Encore que, remarque Imatz, différents types de démocratie existent mais sont également diabolisés comme n'étant pas des démocraties. L'ethnocentrisme post-moderne pratique de fait l'inversion accusatoire. Notre démocratie libérale (centrée sur la liberté) correspondrait à l'individu sans appartenance, l'homme monade, déraciné. La démocratie populaire (avec pour cœur théorique l'égalité) représenterait le primat des classes laborieuses érigées comme seule classe réellement existante. La démocratie organique, enfin (articulée autour du concept de fraternité), serait davantage décentralisatrice et assimilable à un corps – davantage systémique donc : tout organe a une fonction et doit participer pour cela à la vie commune et aux décisions politiques, à divers niveaux. L'enracinement seul garantirait une démocratie effective : « La démocratie au sens strict est le pouvoir du peuple, c'est-à-dire le pouvoir d'une collectivité organique mise en forme par l'histoire au sein d'une ou plusieurs unités politiques données. Elle est une communauté de destin dans l'universel. De sorte que toute doctrine politique dont la mise en œuvre favorise la désagrégation ou l'indifférenciation des peuples, ou encore l'effritement de la conscience populaire au sens d'une conscience d'appartenance à cette entité organique qu'est le peuple, peut être considérée comme non démocratique. » (1) Nous pouvons ajouter à cela qu'à l'époque féodale, des assemblées communales permettaient de décider des affaires locales. Tout le monde y avait le droit de vote, y compris les femmes. La monarchie pouvait donc se montrer démocratique, là où la démocratie se passe aujourd’hui tant de l’avis que du vote des peuples.

    Une critique « enracinée » « tente de mêler l'universel et le particulier, l'abstrait et le concret. » Le sens des limites préserve un tant soit peu du solipsisme et de la volonté d'imposer sa conception du monde à autrui. Là où le progressisme est un évolutionnisme, l'enracinement, plus proche de la tradition, ne déconsidère pas d'emblée autrui en fonction d'une culture différente. Les valeurs prégnantes entre Nous et les Autres possèdent des dénominateurs communs. Chez Imatz, « c'est l'amour de son peuple et de sa famille qui inclinent davantage à comprendre, à respecter et à aimer d'autres peuples et d'autres familles. » Il n'est pas ici question de dilution d'identités diverses au sein d'un mélange, avertit Weil : chaque communauté spécifique se doit de conserver la richesse de sa propre culture. Chaque collectivité est unique, a son originalité. Les influences extérieures, poursuit la philosophe, ne doivent pas être des apports mais des stimulants qui rendent la vie de l'homme plus intense (où l'on pensera à l'anthropologie et aux diverses manifestations de don / contre-don, comme dans la Kula chez les Trobriands observés par Malinowski, ou l’agonisme des Kwakiutl dans le Nord de l’Amérique). Il s'agit, au sens de George Orwell, d'un patriotisme ordinaire. A la différence de ce qu'il nomme abusivement nationalisme – faute d'autres termes, de son propre aveu –, le patriotisme est défensif. Il implique l'idée de penser l'autochtonie de sa culture comme supérieure, mais sans prétendre l'imposer aux autres. Les différences entre nations, par exemple, reposeraient sur « d'authentiques différences de mentalité ».

    Chez le populiste Burke, le patriotisme est défendu comme un préjugé. Preuve de sobriété morale, signe de sagesse, le préjugé est pour lui conforme à « la décence ordinaire (common decency), et les « sentiments naturels », l'aiguillon spontané du cœur. » Lasch prend l'exemple du préjugé de « chevalerie » qui empêche de s'affranchir des conventions sociales dans les rapports envers l'autre sexe. Il ne correspond pas à un acte isolé mais prend sens en tant qu'élément de la manière de voir le monde et d'appréhender la cité transmis par un symbolisme spécifique. Le préjugé crée notamment des automatismes, une adaptabilité, un esprit d'initiative salvateur dans les situations critiques et qui fait défaut à la raison, « spéculation librement fluctuante, désincarnée et gratuite, totalement indifférente aux suites du cours donné d'une action ». Il permet de ne pas franchir la distance déracinante entre Nous et les Autres. En ce sens, pour Burke, un « voile de décence » est nécessaire. Il s'oppose à ce que Rawls nommera deux siècles plus tard un « voile d'ignorance », où chacun ignore la position sociale de l'autre, ce qu'il possède, ce qu'il est, et où les individus sont « mutuellement indifférents ». Or chez Evola, « l'individu, dans l'acception courante, est quelque chose d'intermédiaire entre la personne – c'est-à-dire l'homme fidèle à des valeurs supérieures, doté d'une qualité propre et d'une dignité précise –, qui est au-dessus de lui, et la simple masse informe, qui est au-dessous de lui [...] La révolution individualiste ne saurait correspondre qu'à une phase intermédiaire, transitoire, du processus de désagrégation des sociétés traditionnelles. » Au contraire, l'enracinement implique de connaître ce qu'est l'autre, d'accepter la différence et d'être liés les uns aux autres, de ne pas s'atomiser dans l'indifférence de son prochain (le prochain n’étant pas ici, cela va de soi, l’allogène décérébré pleurnichard et amerloquisé – ni la tarlouze, ni le trans’, ni l’emo, ni un dégénéré de la Fistinière).

    Approfondissons sur l'aspect « concret » d'une critique enracinée. Approcher l'autre comme différent de nature, en lui conférant un respect égal quel que soit son rang, participe du maintien des conventions sociales. Là où la recherche de la richesse, de l'obtention d'un poste à haute responsabilité peut impliquer de s'affranchir de certaines limites par une intelligence mètis malveillante, la simplicité de l'enracinement invite plus facilement à rester droit envers ses concitoyens. De plus, l'enracinement politique préserve de « parachutages » et autres considérations seulement géographiques ; un élu local enraciné rend directement compte à des citoyens concrets. Le déracinement, où le réseau remplace le lien, ne garantit plus que l'élu gardera un rapport minimal avec la réalité quotidienne et les préoccupations de ses administrés. Enracinés, même sans liens directs les uns avec les autres, les gens ordinaires sentent avoir une part de responsabilité envers les enfants des autres – ce que l'on retrouve encore de nos jours dans certains villages français comme dans des communautés à l'étranger. Lasch écrivait à ce sujet que « quand l'épicier du coin ou le serrurier gronde un enfant qui a traversé sans regarder, l'enfant apprend quelque chose qui ne peut pas être appris simplement dans le cadre d'une éducation formelle. Ce que l'enfant apprend, c'est que des adultes qui n'ont pour tout lien entre eux qu'un voisinage accidentel maintiennent certaines normes et assument la responsabilité du quartier. » Jacobs emploie la formule de « confiance publique banale », finalement assez proche des qualités de décence ordinaire (common decency) qu'Orwell remarquait chez les gens ordinaires. Dans un autre essai, Lasch souhaitait que l'éducation dépasse le simple stade de la famille nucléaire pour s'étendre dans un large cercle qui fasse sens et permette de retrouver la valeur perdue du tissu social.

    Au sein d'une communauté enracinée, où chacun est respecté pour ses spécificités propres, les relations se font en dehors du cadre utilitariste préconisé par le déracinement. Pensons sur ce dernier point à John Rawls. Bien qu'il tentât une – médiocre – approche systémique avec sa Théorie de la Justice, il reste qu'il ne proposait que des droits abstraits, où les hommes seraient mutuellement indifférents les uns par rapport aux autres. Sans mystique commune, sans transcendance, il suffirait que certains voient dans leur intérêt le fait de tromper les autres, ou que les ingénieurs sociaux travaillent à exacerber les pulsions à visée consumériste et de manipulation politique des affects (voir Stuart Ewen, Consciences sous influence) pour que l'édifice s'écroule. Ceci, si tant est qu'il ait pu fonctionner à un moment, ses implications étant contraires à la psychologie humaine et à ses besoins biologiques d'animal social. Précisons qu'une communauté enracinée n'est pas forcément géographiquement restreinte ni agraire ou limitée à une classe sociale unique – les ouvriers par exemple. Transclasses, avec dans un premier temps un passé commun (la guerre) puis une mystique – nationale – partagée, les Croix de Feu, par la suite Parti Social Français, menés par le colonel de La Rocque, en sont une illustration. Encore aujourd'hui, selon les historiens, le PSF reste le plus grand parti de masse de l'histoire de France, organisé autour d'une expérience perçue comme faisant sens et avec une solidarité due à l'enracinement et à l'acceptation des différences de nature entre les différentes classes laborieuses. Le tout, avec une conception organique de la démocratie ; républicaine, donc plus en phase avec la structure mentale collective de l'époque que le monarchisme contre-révolutionnaire de l'Action Française de Charles Maurras.

    ( 1 ) « La démocratie référendaire serait la porte ouverte à la démagogie, à la folie, aux passions et à l'irrationnel. L'argument est de poids, mais il convient d'ajouter qu'on ne voit pas pourquoi le risque ne serait pas encouru par la démocratie représentative. La délégation, l'exercice du mandat, n'empêchent en rien la manipulation des parlementaires par des lobbies, bras économiques de pouvoirs forts invisibles. Le risque est le même, et à ce propos les exemples ne manquent pas. », Imatz, op cit., p.38.


    Ethnocentrisme, chronocentrisme et quantification

    Les principaux indicateurs de richesse d'une société se montrent incapables de comparer l'enracinement et le déracinement. Dans les deux cas que nous analyserons, ils sont liés à l'idéal moderne de Croissance et de Progrès. Ils sont en cela dépourvus de potentiel émique, capacité à envisager une société du point de vue des autochtones, tels qu'ils ont construit et organisé leur réalité commune. Le PIB, Produit Intérieur Brut, se révèle exemplaire. Dans son discours du 18 mars 1968, Bob Kennedy déclarait que cet outil mesurait tout « sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue ». Le PIB est quantitatif, et donc exclusivement centré sur l'économie. Par ailleurs, il connaît de nombreux biais qui le discréditent même pour ses partisans. Mesurant l'activité économique, il se montrera plus conséquent dans un pays où des coûts sont engagés contre la maladie, la délinquance et les destructions (notamment celles dites « créatrices ») que dans une nation paisible et où les citoyens sont en bonne santé. Le PIB d'un pays détruisant son environnement pour y substituer des infrastructures bétonnées et faisant fonctionner à plein régime les produits de consommation du tertiaire sera par conséquent bien plus élevé que celui d'un pays agricole peu monétarisé. La dimension qualitative n'est nullement prise en compte.

    L'IDH (indice de développement humain) développé par les économistes Amartya Sen (maqué avec une Rotschild) et Mahbub ul Haq s'est voulu un outil de rupture avec cette approche strictement économique du PIB. L'objet d'étude du nouvel indicateur résulterait d'une combinaison trifactorielle : l'espérance de vie, le niveau d'éducation et le niveau de vie. Le niveau d'éducation reste un critère ethnocentrique. Relatif au savoir et à la prise de décision, il ne caractérise nullement la qualité de l'éducation dispensée. Michéa comme Viatteau relèvent à cet égard que l'école post-moderne démontre qu'on peut tout savoir sans rien comprendre. L'esprit critique de nos sociétés régresse vers l'infantile et la pensée magique, sujet à la suggestion et perméable à la propagande. Dans une société enracinée, l'éducation se dispense parfois autrement, comme l'a montré Lasch dans son analyse sur l'éthique des limites des fractions les plus modestes de la classe moyenne. En rupture avec l'idée de développement – liée au Progrès et à l'évolutionnisme du sens de l'histoire, qui prescrit l'abolition des frontières et le déracinement généralisé –, certaines communautés conservent leurs caractéristiques du passé. Leur culture reste organisée autour de l'église, de la famille et du quartier. La continuité de la communauté prime sur l'individu, la solidarité sur la promotion personnelle, on cherche à conserver les modes de vie existants, la hiérarchie envers les aînés, l'honneur plus que l'ambition matérielle. Dans certains cas, les parents cherchent à privilégier l'autonomie de leur enfant. Ils peuvent le dispenser de scolarisation pour l'orienter plus tôt vers le travail, par exemple pour acquérir plus rapidement sa propre maison et pouvoir – ou non – y fonder un foyer.

    Le niveau de vie est critiquable au même titre. Il prend en compte la parité de pouvoir d'achat, ainsi que la mobilité ou l'accès à la culture. Dans une communauté enracinée, une auto-production limite les flux financiers et monétaires, la question de la parité de pouvoir d'achat y apparaît donc quelque peu anachronique. Il en va de même pour la mobilité. En quoi être « mobile » est-il synonyme de nourriture pour l'âme humaine, pour faire nôtre la terminologie de Weil ? Faut-il la prendre comme acception de « capacité au déracinement » ? On pourrait alors déclarer que la mobilité a rapport avec l'émancipation. Mais ici encore, l'émancipation serait davantage synonyme de libéralisation, d'affranchissement de limites et de refus des contraintes. En revenant sur la corrélation entre progrès et pauvreté établie par Henry George, Christopher Lasch écrivait que « plus le capitalisme en venait à être précisément identifié à la satisfaction immédiate et l'obsolescence planifiée, plus implacablement il détruisait les fondements moraux de la vie de famille. [...] La passion de la marche en avant avait commencé à impliquer le droit de repartir à zéro chaque fois que devenaient excessivement pesants les engagements. » Enraciné, l'homme peut faire preuve de mobilité, dans la mesure où celle-ci fait sens, enchâssée dans un système auquel elle est liée. Pour pallier l'excès néguentropique, la mort systémique que constituerait l'absence d'une certaine souplesse, une capacité de mouvement doit être rendue possible. Dans L'enracinement, Weil disposait au sujet des paysans qu'un enracinement trop fort finit par produire un déracinement par l'ennui. Il fallait, pensait-elle, donner aux paysans le moyen de voyager dans les campagnes de France et à l'étranger. La mobilité, contrairement à l'IDH, a ici un but mais n'en est pas un.

    Il en va autrement pour les déracinés. Lasch donne l'exemple des élites – qui par leur position dans les structures de pouvoir déterminent les tendances dominantes de l'orientation sociale. Ces derniers, proches du Jacques Attali qui se satisfait de n'avoir pour seule patrie qu'un ordinateur portable, voient le monde comme des touristes. Dénués de patriotisme, qui suppose un certain enracinement, ils se font apologètes du multiculturalisme, mais en tant qu'objet de consommation exotique propice à flatter les sens et un faux universalisme sans engagement durable aucun. Cet imaginaire encensé par ses bénéficiaires, poursuit Michéa à la suite de Lasch, constitue l'envers d'une société décente. Comme Weil, Michéa ne conçoit pas d'interdire les voyages, mais souhaite rompre avec la politique frénétique du mouvement. Pour cela, il conviendrait de « [réhabiliter] les idées de lenteur, de simplicité volontaire, de fidélité à des lieux, des êtres ou des cultures et, avant tout, l'idée fondamentale selon laquelle il existe (contrairement au dogme libéral) un véritable art de vivre dont la convivialité, l'éducation du goût dans tous les domaines et le droit à la « paresse » (qui ne saurait être confondue avec la simple fainéantise) constituent des composantes fondamentales. » De plus, conclut-il, le nomadisme attalien ne saurait être universalisé sans contradiction en raison de limites matérielles et écologiques. Ce cosmopolitisme reste donc un « privilège d'enfant gâté ».

    Cette dimension économique ressort dans le roman social de Maurice Barrès Les Déracinés. L'auteur y fustige le centralisme jacobin qui faisait de Paris le cœur de toutes les attentions à l'instar de ce qu'on appelait encore récemment le rêve américain. Des lycéens lorrains sont incités à partir pour la capitale par leur enseignant, Bouteiller. Tant que l'histoire se déroule en Lorraine, l'auteur ne mentionne pas les différences de classe. Une fois sur Paris toutefois, le lien d'un enracinement partagé entre les anciens lycéens se détériore progressivement. François Sturel, protagoniste principal, est hébergé chez une riche famille. Il a le loisir d'y côtoyer Astiné Aravian, une femme d'Orient, qui nourrit ses rêves de découverte d'un ailleurs, de l'exotisme. Deux autres de ses camarades, Racadot et Mouchefrin, sont pour leur part sans le sou. Ils logent ensemble dans une chambre de bonne dans des conditions misérables. Décidés à monter un journal pour survivre financièrement, ils sont progressivement abandonnés par leurs anciens amis, qui sont parvenus à trouver racine dans leur nouvelle vie parisienne. Racadot demandera vainement une aide financière à son père. Ce dernier refusera en arguant qu'au pays lorrain tout était en place pour qu'il dispose d'une bonne situation professionnelle, assurée par les réseaux de solidarité enracinés de la petite patrie. L'histoire se terminera tragiquement pour Racadot, puisqu'après avoir commis un meurtre contre une riche femme pour dérober son argent et disposer de quoi survivre, il sera mené à l'échafaud. Dès le premier des deux tomes de son essai, Barrès écrivait que les jeunes Français étaient élevés « comme s'ils devaient un jour se passer de la patrie. On craint qu'elle leur soit indispensable. Tout jeunes, on brise leurs attaches locales. » Mais ce n'est pas tant le déracinement qu'il voue aux gémonies, ni un certain goût pour l'exotisme. On le sait, Barrès admirait la culture hispano-arabe de la ville de Tolède et de la toile du Gréco, cœur de son récit Greco ou le secret de Tolède, et il fut l'objet de railleries pour avoir une maîtresse berbère. Ce qui est critiqué dans Les Déracinés est le fait de ne pas pouvoir se raciner à nouveau. (1) En écrivant que « ces trop jeunes destructeurs de soi-même aspirent à se délivrer de leur vraie nature, à se déraciner » (2), Barrès cherche à expliquer que le milieu privilégié pour se réaliser et disposer d'assises solides, de solidarité, est la petite patrie, celle où l'on a ses racines empiriques. Le déracinement brise les solidarités traditionnelles, éloigne par la division économique, et crée sur le long terme des regroupements seulement affinitaires – ou de classe.

    Nous retrouvons peu ou prou les mêmes éléments de critique chez Pasolini, en particulier dans son analyse du libéralisme-libertaire de mai 68. Pour l'auteur italien, rapporte Imatz, « la contestation de 68 avait pratiquement aidé le nouveau pouvoir à détruire les valeurs dont le néo-capitalisme entendait bien se débarrasser : la tradition, le sens du sacré, l'attachement aux racines, à l'identité culturelle et historique, le lien organique avec une communauté d'hommes et de valeurs. » En prenant le contre-pied de Barrès, Pasolini écrit Le rêve d'une chose. Le déracinement n'y est que peu conté, lorsque trois amis communistes décident de passer le rideau de fer, dont ils reviendront désillusionnés et avec la nostalgie du pays, ici entendu dans le sens de la petite patrie charnelle. Bauman rappelle qu'encore peu après la Deuxième Guerre Mondiale, le « pays » rural était circonscrit au voisinage immédiat, soit un rayon d'environ vingt kilomètres. Dans son roman, Pasolini défend une vision solidaire de la vie communale. Les familles sont pauvres, mais les liens tissés et entretenus quotidiennement assurent une vie en communauté où personne n'est délaissé. Les générations y sont soudées, une famille habite sous un même toit et ne laisse pas ses plus vieux membres dépérir. L'industrie, la technique et la précarité de la condition ouvrière y sont indirectement critiqués : l'accident de travail mortel du livre – une explosion – se produit dans une usine. Loin du libéralisme, conscient de la lutte des classes – l'épisode des ouvriers qui se rendent chez le patron – sans verser dans la caricature matérialiste et infantile freudo-marxiste, Pasolini défend une vision organique des rapports sociaux. Les gens ordinaires y sont pauvres, mais la vie y est riche en sens, malgré la scolarisation limitée et une mobilité faible.

    Le critère IDH de l'accès à la culture entretient le même flou que le niveau de vie. Parle-t-on de culture d'un point de vue quantitatif ? De biens de consommation assimilés à de la culture ? Sur ce point, l'enracinement présente des choix adverses de la modernité libérale et progressiste. Nous avons vu précédemment avec Lasch que des membres d'une même communauté géographique – ou d'une même culture – ont un sentiment de responsabilité envers les enfants des autres. Sur le plan de l'altérité, l'enracinement contraint (sans acte positif) l'homme à se confronter à la différence de nature de ses compatriotes. Dans un système dit « développé » – comprendre occidental ou occidentalisé – les liens se tissent en fonction des intérêts partagés : profession, affinités politiques, centres d'intérêt. Dans une communauté enracinée, les hommes sont habitués dès leur enfance à côtoyer des êtres de toutes tendances, professions et intérêts car les limites posées par une vie enracinée rendent difficile une autonomisation de la sphère sociale commune. En outre, l'accès à la culture ne passe pas forcément par le medium scriptural. La transmission peut être orale, et davantage pratique que la théorie dispensée par les cultures modernes. A la différence des livres ou du télé-enseignement, le face-à-face se verrait davantage favorisé. Notons ici que dans le projet qu'elle souhaitait voir se réaliser, Simone Weil préconisait une civilisation fondée sur la spiritualité du travail. La pensée devait y être liée à l'application pratique, dans le travail, afin de pénétrer « dans la substance même de l'être ».

    En résumé, les outils de la modernité s'avèrent inaptes à saisir la quintessence de la vie enracinée. Économistes, politiciens et intellectuels déracinés sont incapables de construire une nouvelle réalité en passant à un métasystème, une échelle d’observation supérieure. De là, ils pourraient concevoir que les formes de vie traditionnelles sont une différence de nature, un type logique différent dans l'appréhension de la vie et de la socialité. Il ne s'agit pas d'une différence de degré qui devrait et pourrait être résorbée par la suppression des socles conservateurs dans les valeurs des gens ordinaires. L'helléniste Marcel Detienne, dans un essai récent, fustigeait l'identité nationale ; il le faisait toutefois en précisant en fin d'ouvrage qu'il se prononçait en tant que cosmopolite, donc étranger aux implications de la vie communautaire. (3) Abusivement, il établissait un lien direct entre Hitler et celui qui aurait été un proto-nazi, Maurice Barrès. L'argument employé par Detienne provient de la formule du socialiste national, « la terre et les morts ». Pourtant, explique Imatz, le nationalisme républicain de Barrès ne cherche pas à restaurer le passé, mais à établir une continuité avec lui. La terre et les morts n'est pas une doctrine raciale au sens biologique, mais au sens historique. Ploncard d'Assac le rappelle : chez Barrès il n'y a pas de race française, mais un peuple français, une nation française, c'est-à-dire une collectivité de formation politique. Partisan de la restauration des corporations, Barrès professe un enracinement par-delà droite et gauche : il est les deux à la fois dans la mesure où l'on admet une gauche sensible au social et une droite s'occupant principalement de l'intérêt national, englobant elle aussi le souci du social. Une vision que l'on retrouve chez le « barrésien Charles de Gaulle », dont la proposition de participation provient directement de Barrès.

    ( 1 ) « Ces jeunes gens, ces déracinés, le problème est maintenant de savoir s'ils prendront racine.

    C'est un livre où l'on doit voir un esprit qui a la tradition, non un esprit réactionnaire. Je montre comment ces jeunes gens sont déracinés ; je ferai voir comment Saint-Phlin sait demeurer raciné ; je ferai voir en outre les efforts des autres pour reprendre racine et Rœmerspacher y parviendra pleinement. On a déjà vu que Racadot et Mouchefrin échouent. », Barrès (Maurice), Mes cahiers, tome premier, p.218

    ( 2 ) A l'instar de Paul Bourget (à qui Les Déracinés est dédié) et de son Disciple, Barrès pointe la responsabilité des maîtres dans les actes des élèves : « On peut se croire à dix-sept ans révolté contre ses maîtres ; on n'échappe pas à la vision qu'ils nous proposent des hommes et des circonstances. » (tome premier, p.12) Il reprend ce propos explicitement à la fin de son second tome, au travers de la bouche de Bouteiller, qui devenu député s'adresse à l'un de ses anciens élèves devenu son porte-parole en ces termes : « Tout à l'heure, mon cher ami, quand vous me traitiez si généreusement, j'admirais votre talent, que j'ai prédit, vous vous en souvenez, dès 1880 ; mais ce que j'admirais surtout, c'est que vous vous soyez à ce point affranchi de toute intonation et, plus généralement, de toute particularité lorraine. » (tome second, p.259)

    ( 3 ) « Il est temps de demander courtoisement à mon vis-à-vis « non-autochtone » d'où il vient, s'il est comme moi, un nomade sans racines (...) », Detienne (Marcel), L'identité nationale, une énigme, p.144.


    Réenraciner sans pathologie

    Notre société liquide contemporaine ne détruit pas pour autant la nécessité de l'homme de posséder une assise sociale. Lasch exposait que « la disparition de presque toutes les formes d'association populaire spontanée ne détruit pas le désir d'association. Le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines. » Diverses structures se sont proposées de recréer du lien, que ce soit au moyen des BAD (bases autonomes durables) SEL (système d'échange local), AMAP (association pour le maintien d'une agriculture paysanne) ou de l'exode urbain pour repeupler les petites localités. L'enracinement reste un sujet de préoccupation, en particulier là où les villes historiques ont été transformées en « pôles urbains » réclamés par la compétition économique mondialisée. Dans un tel contexte, la question identitaire a progressivement émergé sur la scène politique, jusqu'à occuper une part importante de l'espace public. Selon Bauman, elle est le produit d'une crise d'appartenance. Nous nous demanderions qui nous sommes à une époque où la réponse ne coule plus de source. Alain de Benoist propose la même analyse en expliquant le raisonnement subjectif contemporain relatif à ce domaine : « pour me réaliser, je dois me trouver, et pour me trouver je dois savoir en quoi réside mon identité. » Se réenraciner de manière cohérente suppose donc de faire preuve de critique envers les dogmes de la société de masse, et de savoir distinguer l'enjeu réel qui se cache derrière la réponse à apporter. En effet, l'ingénierie sociale des gouvernants ne s'oppose pas à ces préoccupations, à condition toutefois qu'elles ne menacent pas l'économie de marché ni n'aboutissent à une remise en cause des inégalités de classe – puisque le fait social total contemporain est le capitalisme, et que le rapport est entre autres fonction de l'argent possédé par chacun. Les différences sont encouragées – le droit à la différence est remplacé par le devoir d'appartenance –, mais à condition qu'elles soient relativisées sur un plan horizontal. La seule question qui importe n'est plus que l'inégalité d'accès au marché et à la consommation. En dernier ressort, il importe que la réalité construite par les citoyens corresponde aux souhaits des élites. De préférence, la critique sera donc intégrée au système, ritualisée, et par là inoffensive. Les détracteurs du déracinement s'opposeront en croyant proposer un système alternatif. Toutefois, la limitation de leur perception par l'aliénation les empêchera de voir qu'ils appartiennent en réalité au même métasystème. Ils ne constitueront alors qu'une entropie nécessaire à la régulation du mécontentement, sans toutefois représenter un danger réel.

    Michéa définit l'identitaire comme la « vie collective enracinée dans une culture particulière. » Aujourd'hui cependant, la pluralité des sens attribués à ce concept en rend les contours et les implications flous. Bauman constate que le règne du quantitatif s'applique également à l'identité. Le sous-jacent n'est pour autant pas analogue aux multiples racines dont l'homme aurait besoin et que propose Weil. L'homme doit se construire tout au long de sa vie et se perfectionner par l'apport d'éléments donnés par le milieu naturel dans lequel il vit et se confronte. De plus, les racines dans un cadre limité doivent aider à appréhender les degrés supérieurs sans entrer en contradiction ni conflit avec eux, ajoute Imatz : « L'enracinement dans une identité régionale, ethno-historico-culturelle, doit permettre de renforcer le sentiment d'appartenance aux autres unités de destin dans l'universel que sont la nation et la communauté européenne. » Le cumul post-moderne des identités n'est en rien comparable. Il se fait dans des « groupes » ou « communautés virtuelles ». Les identités y sont éphémères, cumulables, substituables, interchangeables, allant parfois jusqu'à franchir la barrière du genre sexuel. Toujours plus loin, elles aboutissent dans notre société judiciarisée à la multiplication des revendications de micro-communautés autoproclamées. Il s'agit de ce que Maffesoli appelle – pour en dresser le panégyrique – le temps des tribus. Il s'agit là du sens sociologique, en rien comparable avec les implications réellement tribales des communautés traditionnelles. La détermination particulière, « tout agencement symbolique concret supposé enfermer un sujet (qu'il soit individuel ou collectif) dans les limites d'un héritage historique ou naturel donné », est niée. Dans ces « communautés-patères », l'engagement demandé pour adhérer et partir est faible. Le voisinage accidentel dont nous avons précédemment parlé est remplacé par le « réseau de connexions ». Atomiste jusqu'au bout de sa logique, ce modèle est essentiellement textuel, car le visuel, le face-à-face, comprennent une dimension intimidante à laquelle il est impossible de se soustraire par le zapping ou la conversation différée des SMS et tchats. La tradition est remplacée par la mode et le tribalisme qui l'accompagne, « lancée par un capitalisme consumériste qui est rapidement en train de substituer aux communautés de quartier des centres commerciaux, ruinant par là ce particularisme même qu'il nous vend avec empressement comme une marchandise. »

    La question politique de l'enracinement comprend des écueils à éviter. La diabolisation du différentialisme – de nature – aurait entraîné des résurgences pathologiques du nationalisme. Il proviendrait du refus du droit à un peuple d'être lui-même. Les mouvements dits identitaires cherchent alors à renouer avec leurs racines. Néanmoins, la différence entre un passé réel ou mythifié est ténue. En étudiant les variations concomitantes, nous pouvons remarquer que de telles réflexions se sont amplifiées à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Conformément à la géo-ingénierie des néo-conservateurs, l'idée de « choc des civilisations », reprise de manière détournée et falsifiée des travaux de Samuel Huntington, s'est répandue. (1) Elle a contribué à racialiser toujours davantage le débat, par une méthode proche de la stratégie dite du choc, où l'on provoque une panique dans la population afin de produire une réaction voulue. La tactique est connue : un bouc émissaire est désigné comme responsable des malheurs et danger principal pour la survie du groupe. Les hommes sont manipulés, orientés vers des éléments isolés pour entretenir la croyance que l'ennemi a été démasqué. Là où l'irrationnel domine, lorsque les pulsions de peur sont exacerbées, les hommes tombent dans le piège de l'unilatéralité. La recherche de racines ne se créera donc pas à partir de, mais en réaction à. On se constitue en négatif face à un ennemi désigné, ce qui « n'exprime pas l'identité », mais « en révèle la perte ». Il ne s'agit là que d'un ersatz, construit idéologiquement pour répondre à une situation donnée. Peu importe que dans les faits les régimes intégristes d'Arabie Saoudite et du Qatar entretiennent des relations économiquement prospères avec les États-Unis, l'Angleterre, Israël et la France, l'Islam sera désigné comme le nid de terroristes contre lesquels il faut se protéger – en ignorant par ailleurs le fait que les conférences à l’École militaire, où se réunissent des personnes haut placées, soient accessibles en présentant une simple pièce d'identité. Certes, la racaille allogène pullule telle un cancer et nous avons dépassé démographiquement le seuil systémique de toxicité raciale, mais gardons à l’esprit que les « valeurs » dont se réclament ces sous-merdes aliénées sont essentiellement celles de ce qu’Abauzit appelle la sous-culture mercantile anglo-saxonne. Quant au communautarisme des allogènes, il est une tentative d’enracinement pathologique. Il est vrai, toutefois, que nous devons noter, si nous voulons vraiment appréhender l’altérité, l’incompatibilité civilisationnelle de cultures incapables de vivre en harmonie avec les valeurs françaises, fussent-elles traditionnelles – cette critique pouvant s’appliquer à la fortune anonyme et vagabonde du nomade éternel.

    L'enracinement se réduit alors à un simulacre – de Benoist nous rappelant par ailleurs que l'Histoire démontre que la Mêmeté n'empêche nullement les conflits internes. En termes d'ingénierie sociale, il ne s'agit que de la mise en pratique de la doctrine Kitson et de l'anthropologie appliquée de Gregory Bateson. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, ce dernier expliqua que pour maintenir un peuple colonisé, « inférieur », sous domination, il ne fallait pas chercher à détruire tous les éléments de ses traditions ni les diluer dans la culture de l'idéologie dominante, celle des intérêts des élites au pouvoir. Il s'avérait bien plus judicieux de les faire survivre en tant que folklore, afin que le dominé ait l'impression que le colon respectait ses racines. A notre époque, la question des mouvements identitaires porte essentiellement sur la problématique ethno-raciale, mais très peu sur la remise en cause des inégalités économiques, dans un monde régi par l'argent. Si les hommes ont besoin d'un imaginaire, d'un mythos, De Benoist rappelle que dans son versant pervers l'exaltation de la solidarité nationale avait été destinée à freiner la lutte des classes. Le Bloc identitaire n'aura par exemple pas de problème à inviter Hervé Juvin en conférence pour l'écouter défendre l'identité, alors que ce dernier fait par ailleurs la promotion de la privatisation de toutes les sphères du vivant. Le choix du retour à ses racines profondes est un réflexe sécurisant, puisque la territorialité assure ce rôle. A l'heure de l'abstraction et de la désagrégation nationale dans un ensemble technocratique désincarné, le concret prime : « Mieux vaut alors être un vrai Breton, Normand, Flamand, Occitan, Corse ou Basque qu'un Français hasardeux. La défense de la région, du « pays », de la petite « patrie charnelle », c'est l'attachement à un sol, à un parler, à des coutumes, à des hommes. »

    Mais comme nous l'avons introduit, se réenraciner implique le choix d'une orientation politique. Renouer implique d'avoir conservé des liens, et de prendre la mesure de la continuité historique, « sens d'appartenir à une succession de générations qui, nées dans le passé, s'étendent vers le futur. » Peu ou prou, le réenracinement oblige à retrouver le sens des traditions perdues. Ceci se distingue de l'esthétisme passéiste. Weil mettait en garde lorsque certains conservateurs en appelaient à un passé fictif. Une fois le passé détruit, ajoutait-elle, celui-ci ne revient jamais. Maurras en avait lui-même conscience. Sa méthode d'analyse prend pour base la Tradition, « ce qui a duré, ce qui a réussi séculairement. » Mais cette tradition doit être critique, elle doit tirer les leçons du passé, et non se complaire dans une position adolescente d'un imaginaire confortable et fallacieux. Imatz en appelle également à la Tradition dans son analyse du non-conformisme, qui aurait deux subdivisions : 1) la pensée traditionnelle, organique, qui voit la différence et l'inégalité sous l'angle de la complémentarité. La hiérarchie y est « une relation d'englobement du contraire et d'inclusion du différent. » ; 2) la réflexion politique conservatrice-révolutionnaire, qui cherche à jeter un pont entre la Tradition et la Révolution. Les opposés sont conciliés dans une approche hégélienne : « associer, combiner, surmonter les contraires relatifs. » Dans les deux cas, « il ne s'agit pas de restaurer ce qui est d'hier, mais de donner forme nouvelle à ce qui est de toujours. La tradition n'est pas le passé ou le contraire de la novation, mais le cadre dans lequel doivent s'effectuer les novations pour être significatives et durables. » En conclusion, réenraciner ne peut se dispenser du sens du passé, qui revient à inscrire l'individu dans la continuité historique, les filiations et les fidélités, sans pour autant tomber dans la pathologie de la construction idéologique qui ne sera qu'une forme de la schismogenèse symétrique inter-communautaire. Les revendications identitaires ne peuvent bien entendu pas être homogénéisées, en particulier à cause des différences individuelles dans les conceptions. Mais le pouvoir politique s'appuie dessus pour diaboliser toute critique et revendication d'enracinement qui le mettrait réellement en danger en sortant du Marché. Les valeurs n'étant alors pas marchandisables, elles seront caricaturées par les élites qui les présenteront sous un angle réactionnaire et névrotique plutôt que de tenir compte de leurs aspirations. Ce qui peut expliquer, dans une certaine mesure, la double pensée orwellienne de la société liquide : « Les migrants ont bien sûr le droit de faire souche dans le pays d'accueil tout en conservant leurs racines, leurs cultures originelles, qui ne manqueront pas d' « enrichir » de leurs « différences » ledit pays ; en revanche, les autochtones encore enracinés sont invités à oublier leur histoire et leur culture, à « s'ouvrir » et à se dépouiller de leur identité. »

    ( 1 ) Voir le récent Rapport sur le mondialisme de Pierre Hillard (disponible par Mecanopolis), Choc et simulacre du Collectif européen pour une information libre, ainsi que les thèses du think tank Project for a new american century (PNAC).


    Dans une perspective de réenracinement sans résurgence pathologique d'une identité essentialisée ou idéologiquement construite, la mémoire est à distinguer de la nostalgie. Lasch confirme le piège post-moderne de cette dernière, « jumelle idéologique » du progrès. Tous deux auraient une vision synchronique du passé, « statique et intangible ». En rompant avec la continuité historique, la nostalgie se refuserait à revenir sur les erreurs commises. Loin d'une Tradition critique à laquelle elle pourrait prétendre s'apparenter, elle entretient la croyance en un âge d'or – à distinguer toutefois du sens qu'il prend chez les penseurs de la Tradition et qui qualifie une détention du pouvoir par les autorités spirituelles. A l'image de l'anarchisme conservateur d'Orwell, expliquait Michéa, toute critique anti-capitaliste se doit de posséder des dimensions conservatrices, afin de protéger les fondements de la vie en commun. Mais la nostalgie « sape la capacité à faire un usage intelligent du passé », notamment en dépréciant le présent. Elle affaiblit le passé, car elle ne souhaite pas le préserver comme y invite Simone Weil, ni le défendre, mais le restaurer sans tenir compte des mutations dans les structures psychologiques du sujet collectif. De Benoist s'appuie sur Ricoeur et rappelle pourtant que l'identité comprend une part de mêmeté mais également d'ipséité, de dynamisme ; elle est « ce qui nous permet de toujours changer sans jamais cesser d'être nous-mêmes ».

    Lasch privilégie le concept de mémoire sur celui de nostalgie. La mémoire relie passé et présent et assure par-là la continuité historique. Malgré sa volonté de table rase, la Révolution française, comme toute révolution, s'est appuyée sur des valeurs héritées de l'époque traditionnelle d'Ancien Régime. La mémoire utilise le passé pour enrichir le présent en envisageant passé, présent et futur comme continus. Mais Alain de Benoist émet des réserves sur son usage, lorsque le militantisme et la propagande la récupèrent pour la détourner du domaine historique au champ politique, ce qui rend l'appel à la mémoire ambiguë. Par ailleurs, la mémoire se constitue d'autant de parts d'oubli. Elle est « autant transmission qu'occultation », un « tri dans l'héritage » qui procède par préférences et non par prétention à l'objectivité. Assez proche de Lasch dans sa préoccupation, De Benoist invite donc davantage à un recours aux sources plutôt qu'à un retour aux sources, afin de surmonter l'obstacle épistémologique que constitue la confusion avec la nostalgie et l'usage malveillant de la mémoire.

    Sur le plan politique, alors, comment éviter les réactions pathologiques ? En premier lieu, comme y invitait Orwell, s'approprier, ou plutôt se réapproprier sa langue pour sortir du piège du discours préfabriqué par les ingénieurs sociaux. (1) Si le pire qualificatif dans la biens-pensance gauchiste reste l'accusation de fascisme, Michéa, conformément à l'hypothèse Sapir-Whorf selon laquelle le langage conditionne la pensée, précise qu'« un tel régime de pensée doit définir à la fois un cadre linguistique contraignant (« croissance » et non « accumulation du capital », « intervention humanitaire » et non « guerre néo-coloniale », « tentation populiste » et non « exigence démocratique », etc.), une manière manipulatrice de poser tous les problèmes (de façon à rendre d'emblée impossible toute solution contraire aux intérêts des riches et des puissants) et des schèmes de pensée mécaniques dont il est « politiquement incorrect » de s'écarter un tant soit peu. » A partir de la réhabilitation d'une correspondance entre le signifiant et le signifié, la réflexion sur le populisme développée par Christopher Lasch peut être proposée. Comme dans le cas de la dyade mémoire / nostalgie, il s'interroge sur un enracinement avec pour base le populisme (le vrai) ou le communautarisme. Ce dernier n'est pas à confondre avec la culture communautaire, qu'Imatz qualifie (par un jugement positif) de populisme, à l'opposé d'une culture libérale qui serait oligarchique. Le communautarisme trouverait ses fondements dans les mêmes vertus que l'enracinement : traditions populaires, coutumes, préjugés, sentiments habituels. (2) La critique communautarienne récuse l'abstraction juridique du libéralisme pour inscrire l'homme dans une « communauté constitutive » qui, le précédant, fonderait ses valeurs et normes. L'homme ne saurait se passer d'un montage normatif arbitraire, comme dans la common decency orwellienne où l'on a une conscience ancrée de choses « qui ne se font pas ». Mais si populisme et communautarisme rejettent tous deux le Marché et l’État-providence au profit d'une troisième voie par-delà droite et gauche et sont réservés voire critiques envers le progressisme des Lumières, le second serait davantage enclin aux compromissions avec l’État-providence et à l'éthique de la compassion. Plus proche d'une vision de la société à la Nancy Fraser, les questions de sexe et de race domineraient progressivement les « divisions réelles », de classes. En outre, cette approche interdirait les jugements de valeur sous prétexte de ne pas froisser les membres de telle ou telle communauté et contribuerait à tribaliser progressivement la société, conformément aux vœux du Marché.

    Le populisme recueille davantage l'approbation de Lasch. Mais qu'est-il ? Il se situerait par-delà droite et gauche, dans des « sociétés en crise de transition », lorsque apparaît une rupture entre l'élite et la base sociale, rupture notamment due à l'extrême « verticalité du pouvoir », une schismogenèse complémentaire exacerbée sans contrepoids ni légitimité. Le populisme est un vœu de démocratie intégrale. Dorna (qui en bon frère trois points, donc de mauvaise foi, assimile Le Pen au nazisme, mais se montre bien plus tendre envers Bernard Tapie – une passion de géomètre partagée, sans doute) le résume par la formule de Victor Hugo « Le réel gouverné par le vrai. Voilà le but. » et expose que ce phénomène « est, avant toute autre chose, un sentiment, une attitude morale, un rejet de l'aliénation du monde capitaliste et de la fragmentation de l'humanisme. » Ici, comprendre un humanisme maçonnique, des Lumières, bien entendu, donc profondément anti-humaniste. Pour Lasch, loin d'être un refus de la démocratie – dans ses diverses acceptions, de nature et non de degré – il est au contraire une demande profonde de démocratie lorsque les élites s'autonomisent de la nation et des préoccupations des gens ordinaires. En général, un homme fort et providentiel est recherché pour mener la révolte contre l'aliénation. Deux alternatives existent quand apparaît le populisme au sein d'une société : soit l'explosion révolutionnaire, soit l'implosion conformiste. Sémantiquement, il fait appel à des notions à forte charge affective : le peuple, la nation, la démocratie. La vérité s'y énonce en termes mythologiques, car les croyances fonderaient la cohésion sociale. Les conditions d'apparition du populisme sont liées à la crise et aux sociétés bloquées – nous dirons plutôt en perte de sens, déracinées –, où l'âme collective dépérit. La puissance qui galvanise laisse place à l'apathie qui accable et fait douter. Le populisme naît par la « désillusion démocratique », car pour Dorna la démocratie est une méthode mais pas une doctrine.

    L'enracinement tel que pensé par Simone Weil peut entrer dans le cadre populiste – repensons à la devise poujadiste « servir et non se servir », proche des vertus exaltées par la philosophe. Comme dans l'un de ses articles, elle propose dans son essai la suppression générale des partis politiques, qui divisent plutôt que d'unir et contiennent en germe le totalitarisme. La réflexion d'Evola suit un cheminement différent mais pour un résultat également conforme à la Tradition. Il soutint l'Italie fasciste et son parti unique, mais sa logique intellectuelle sous-tend qu'il ne s'agissait là que d'une phase de transition entre la démocratie partisane et la Tradition, où le parti unique s'effacerait devant l'absence de parti.

    En son sens politique, l'antipopulisme est donc une démophobie. Pour Lasch, le populisme est attaché à une éthique du respect. Il rejette tant la déférence que la pitié. Simple et direct, il ne craint ni les jugements moraux ni l'éthique de la responsabilité. Il récuse la culture de l'excuse et l'angélisme envers la pauvreté. Mais le respect dont il fait preuve s'oppose à la conception de Richard Sennett que critique Lasch, pour qui les pauvres devraient être respectés en tant que tels, maintien du statu quo de la misère, tandis que Lasch est partisan de la lutte des classes pour abolir les conditions de vie infamantes au lieu d'avoir de la compassion. Dans leur rapport au Progrès, les populistes privilégient la compétence (lopin de terre, petite boutique, vocation utile) sur le consumérisme et l'idéal moderne de la quantification. Le métier, travail concret producteur de valeurs utiles, y prime sur l'emploi, travail abstrait qui produit des valeurs d'échange et se révèle instable en raison de l'interchangeabilité des employés. L'emploi (la tertiarisation le démontre aujourd'hui) crée de l'instabilité et maintient l'homme sous domination, prolétarisé, puisqu'il est soumis aux fluctuations managériales qui freinent son autonomie. Le travail concret requiert un effort, « clé ultime de tout perfectionnement individuel et de toute estime de soi ». A l'égal de l'enracinement décrit par Weil, le populisme réclame une vie sociale consciente de ses limites. Malgré des obstacles quant à la mise en œuvre effective de ses moyens – Lasch écrivait en 1991 – la conception de l'humain présentée par cette orientation politique représente une piste de réflexion privilégiée sur l'enracinement, l'estime de soi et l'altérité, pour une rupture envisageable avec la société liquide : « L'idéal d'une propriété à la portée de chacun incarnait un éventail plus humble d'attentes que l'idéal de consommation universelle, un accès universel à une prolifération de produits. Elle incarnait en même temps une définition de la vie bonne plus énergique et plus exigeante. La conception progressiste de l'histoire impliquait une société de consommateurs suprêmement cultivés ; la conception populiste, un monde entier de héros. »

    ***

    Pour résumer, le déracinement, aidé de son principe actif, la mobilité, a transformé le lieu du politique en flux du politique. La sortie du symbolique au profit du système marchand a changé l'homme de sujet en objet, « [condamné] à l'errance dans le perpétuel présent, c'est-à-dire à une fuite en avant qui n'a plus ni but ni fin. » Le réfractaire est diabolisé, marginalisé, accusé d'être un réactionnaire voire un fasciste. L'homme est dépouillé de sa souveraineté ; faute d'altérité réelle, il ne peut construire de frontière, tant physique que mentale, et s'appuyer sur une base solide qui lui permettra de se réaliser comme sujet ; sans liberté de pensée, où ce n'est pas la liberté mais la pensée en tant que processus intellectuel qui se réduit à la portion congrue, conditionnée par la novlangue du tittytainment promu par Bzrezinski (3), l'individu est aliéné sans en avoir conscience ; sommé de se conformer, il obéit à la pression du groupe, à l'instar d'une expérience de Asch, sous peine d'ostracisme, et se voit niée sa faculté d'autonomie cognitive dans le champ politique. La post-modernité, progressiste, liquide, libérale-libertaire, détruit les conditions nécessaires à la souveraineté tant de l'individu que de la communauté nationale, à savoir la maîtrise de son destin. La pédagogie de ceux que l'on appelle les « experts » s'y joint, qualifiant toute réaction, tout regard vers l'arrière de pathologie. (4) Lorsque les gens ordinaires souhaiteront adapter le système à l'homme, il leur sera répondu que c'est l'homme qui doit s'adapter au système. Une vision qui permet au consultant Michel Hébert de s'inscrire en faux contre « la sémantique « immobilisante » du monde de l'ordre, du monde « bien rangé ». » Nous devons, écrit-il, nous adapter à la réalité, sans cesse changeante. Refuser le prévisible, le fixe, et apprendre « à parler « fluently » le nouveau langage du marketing et de la communication », en disant « oui à l'ère de l'imprévisible : celui du 21ème siècle. » (5) Face aux exhortations au déracinement, pour quelle politique de l'enracinement faut-il opter ? Les réponses peuvent être multiples, comme le démontrent les sensibilités diverses des auteurs que nous avons sollicités pour notre étude. Nous raciner à nouveau en tant qu'individus et sujet collectif passe par la réappropriation de notre souveraineté dans divers domaines. Linguistiquement, parler une langue concrète, comme y invitait Orwell, en refusant les principes abstraits ; refuser l'impasse communicationnelle, la langue aseptisée d'une post-modernité polémophobe, qui refuse le conflit. Se rapprocher en cela de la conception philosophique chinoise de l'homme, pour qui rien n'est intangible mais le produit d'un contexte. Concomitamment, y adjoindre une critique maussienne (ou batesonienne) : l'homme est potentiellement capable tant d'agôn que de partage, ce qui au moyen d'un symbolisme qui véhicule et organise le sens réalise un certain équilibre schismogénique. Ontologiquement, Weil propose une civilisation fondée sur la spiritualité du travail. Elle implique de sortir du salariat et du monde de l'argent, mobile par nature, ces deux éléments transformant les gens ordinaires en « immigrés sur leur propre sol ». Cela suppose de sortir du système marchand actuel, financiarisé et à l'économie virtuelle, où la tertiarisation empêche la réalisation de l'homme au sein d'une activité professionnelle transcendante. Ne pas craindre une vie dite ordinaire, faite notamment de limites et de contraintes, en délaissant le règne du quantitatif. Refuser à ce titre, les conclusions de Watzlawick : puisque nous construisons chacun notre réalité, nous ne devons pas être contraint car nous serions alors sous le joug d'une réalité autre, mais pas plus légitime. La vie en commun suppose de partager une certaine réalité commune grâce à des référents symboliques que nous n'avons pas choisis. S'il n'est pas pour autant question d'abolir la logique marchande, précise Michéa, il est suggéré de la supprimer en tant que fait social total, centre névralgique autour duquel sont soumises les populations. Quant au passé, nous l'avons vu précédemment, la Tradition critique de Maurras tout comme l'anarchisme tory d'Orwell et le sens de la continuité historique requièrent de prendre le passé pour base, non pour mythe. La question que tout individu pourrait se poser serait non pas, comme le proposait Orwell : « Cela me rend-il plus ou moins humain ? », en raison des catégories de perception préimplantées par le pouvoir dans le champ cognitif des sujets. La méthode à suivre, d'après nous, gagnerait en pertinence si elle reprenait cette réflexion de Julius Evola : « C'est justement aux fins de l'action qu'il est fondamental de connaître la genèse des négations et des erreurs qu'il convient de combattre. Sans quoi, même en toute bonne foi, on peut tomber dans des erreurs dangereuses. Ce que nous voulons dire par là, c'est que, en luttant contre la forme destructrice prise par une idée pervertie et déformée, il peut arriver aussi facilement qu'on lutte aussi contre cette idée en elle-même, ne sachant pas la reconnaître par manque de principes adéquats, ce qui a pour résultat d'accroître la confusion et le désordre. Remonter le processus de dégradation et d'inversion est au contraire le seul moyen de séparer le positif du négatif, d'attaquer le mal à la racine et d'atteindre les véritables points de repère nécessaires pour l’œuvre de reconstruction. » Le tout, en gardant à l'esprit l'hypothèse que le clivage déterminant de la post-modernité ne se situerait pas entre une droite et une gauche, quelles qu'elles soient, mais entre déracinés et enracinés, par-delà droite et gauche.

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    ( 1 ) « Penser clairement est un premier pas, indispensable, vers la régénération politique. », in Orwell (George), Essais, articles, lettres, volume IV, 38, « La politique et la langue anglaise », p.159.

    ( 2 ) Nous pouvons y adjoindre cette citation de Barrès, au sujet de Bouteiller : « Déraciner ces enfants, les détacher du sol et du groupe social où tout les relie, pour les placer hors de leurs préjugés dans la raison abstraite, comment cela le gênerait-il, lui qui n'a pas de sol, ni de société, ni, pense-t-il, de préjugés ? », in Les Déracinés, tome I, op cit., p.21

    ( 3 ) « Tittytainment, selon Brzezinski est une combinaison des mots entertainment et tits, le terme d'argot américain pour désigner les seins. Brzezinski pense moins au sexe, en l'occurrence, qu'au lait qui coule de la poitrine d'une mère qui allaite. Un cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante permettrait selon lui de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. [...] On voit émerger la société des deux dixièmes, celle où l'on devra avoir recours au tittytainment pour que les exclus restent tranquilles. », Martin (Hans-Peter) & Schumann (Harald), Le piège de la mondialisation, cité in Gouverner par le chaos, p.44.

    ( 4 ) Sur le rôle des « experts » dans la diabolisation des enracinements, on pourra se reporter à Ewen (Stuart), Consciences sous influence, op cit., Viatteau (Alexandra), La société infantile, op cit., ainsi qu'à Lasch (Christopher), La culture du narcissisme, op cit. Michéa en traite également dans la quasi-totalité de ses essais. 

    ( 5 ) Hébert (Michel), « Do you speak fluently the new marketing and advertising language ? », http://www.influencia.net/fr/actualites1/you-speak-fluently-the-new-marketing-and-advertising-language,47,2072.html, 2 novembre 2011.__________

    La synthèse présentée paraphrasant et citant beaucoup, je me suis dispensé des notes de bas de page pour ne pas fatiguer inutilement le lecteur avec des renvois sur des numéros de page. Pour information, je joins seulement une petite bibliographie indicative pour qui souhaiterait aller directement aux sources :

    • Amorim (Marilia), Raconter, démontrer, ... survivre.
    • Anonyme, Gouverner par le chaos.
    • Barrès (Maurice), Les déracinés, deux tomes ; Mes cahiers, tome I.
    • Bateson (Gregory), La Nature et la Pensée.
    • Bauman (Zygmunt), Identité.
    • Caillé (Alain), Anthropologie du don. Le tiers paradigme, 276 p.
    • Collectif, Le 11 septembre n'a pas eu lieu...
    • De Benoist (Alain), Nous et les autres. Problématique de l'identité.
    • Detienne (Marcel), L'identité nationale, une énigme.
    • Dorna (Alexandre), Le populisme.
    • Evola (Julius), Phénoménologie de la subversion : L'antitradition dans ses écrits politiques, 1933 à 1970.
    • Ewen (Stuart), Consciences sous influence. Publicité et genèse de la société de consommation.
    • Hall (Edward T.), Le langage silencieux ; La dimension cachée.
    • Imatz (Arnaud), Par-delà droite et gauche. Histoire de la grande peur récurrente des bien-pensants.
    • Kitson (Frank), Low intensity operations. Subversion, insurgency and peacekeeping.
    • Lasch (Christopher), La culture du narcissisme : La vie américaine à un âge de déclin des espérances ; Culture de masse ou culture populaire ? ; Le Seul et Vrai Paradis. Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques ; La révolte des élites et la trahison de la démocratie.
    • Maurras (Charles), L'ordre et le désordre.
    • Michéa (Jean-Claude), L'Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale ; Le complexe d'Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès.
    • Orwell (George), Essais, articles, lettres, tomes II et III.
    • Pasolini (Pier Paolo), Le rêve d'une chose., Gallimard, 1965.
    • Pernoud (Régine), Pour en finir avec le Moyen-Âge.
    • Ploncard d'Assac (Jacques), Doctrines du nationalisme.
    • Rawls (John), Théorie de la justice.
    • Viatteau (Alexandra), La société infantile.
    • Von Bertalanffy (Ludwig), Théorie générale des systèmes.
    • Watzlawick (Paul, dir), L'invention de la réalité. Contributions au constructivisme. Comment croyons-nous ce que nous croyons savoir ?
    • Weil (Simone), L'enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain ; Note sur la suppression générale des partis politiques.

    Articles

    Price (David H.), « Gregory Bateson et l'OSS : la Seconde Guerre mondiale et le jugement que portait Bateson sur l'anthropologie appliquée », Horizons et Débats n°35, 13 septembre 2010, disponible sur Mecanopolis.

  • Ces intellectuels qui pensent à contre-courant

    Le Figaro Magazine - 25/05/2013

    Ils sont de gauche ou de droite. Rien ne les réunit, si ce n'est qu'ils ont en commun d'affronter les préjugés dominants, et parfois ceux de leur propre famille d'idées.

    SYLVIANE AGACINSKI

    Contre l'homoparentalité
    Agrégée de philosophie, elle est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages. Les derniers tournent autour d'une réflexion sur les rapports entre les sexes, question pour laquelle les médias la sollicitent fréquemment. Mais Sylviane Agacinski est aussi de gauche. Comme son mari, épousé en 1994 : Lionel Jospin. Dans Politique des sexes, en 1998, elle a pris position pour la parité : normal, pour la femme d'un Premier ministre socialiste. Mais depuis 2012, on l'a entendue répéter sur tous les tons son hostilité à la gestation pour autrui (GPA) et à l'adoption par les couples homosexuels, incriminant les « intérêts catégoriels » et la « pression militante » qui ont pesé sur l'élaboration de la loi Taubira. Rue de Solferino, il y en a qui ont toussé.

    ALAIN FINKIELKRAUT

    Le philosophe qui pèse ses mots
    Invité à la télévision, le 8 avril dernier, alors que l'on venait d'apprendre la mort de Margaret Thatcher, Alain Finkielkraut n'hésitait pas à affirmer que les réformes de la Dame de fer « avaient sans doute sauvé l'Angleterre d'un déclin inexorable », tout en regrettant son « extrême brutalité ». Et tout en s'avouant choqué par l'affaire Cahuzac, le philosophe insistait : il ne se joindrait pas à un emballement grégaire contre l'ancien ministre. Qu'il s'agisse de l'école, de l'effondrement de la culture générale ou des échecs de l'intégration, « Finkie » est comme ça : il pense à contre-courant, il pense bien, et il pense loin. Mais même s'il lui arrive, pour notre plus grand bonheur, de se mettre en colère, il veillera toujours à employer le mot juste, et à ne jamais perdre le fil de la raison.

    ÉLISABETH BADINTER

    Bas les voiles
    Agrégée de philo elle aussi, admiratrice des Lumières et chantre du féminisme, l'épouse de Robert Badinter est tout le contraire d'un esprit réactionnaire. Aujourd'hui, par exemple, elle plaide pour la GPA, jugeant le statut de mère porteuse aussi naturel qu'un autre. Mais la philosophe est aussi la marraine de la crèche Baby-Loup. Alors, au mois de mars dernier, quand la Cour de cassation a annulé le licenciement de l'employée de cette crèche qui avait refusé d'ôter son voile islamique, Elisabeth Badinter a vu rouge : « Les Français, a-t-elle déclaré, ont le sentiment qu'on leur demande de tolérer l'intolérable et de changer radicalement les us et coutumes du pays. » Des mots qui font du bien quand ils viennent de la gauche.

    ÉLISABETH LÉVY

    Et en plus elle cause
    A la radio ou à la télévision, elle fait partie de la petite escouade de journalistes qui ne pensent pas comme les autres. C'est assez pour lui valoir de solides inimitiés, ce qui ne l'effraie pas une seconde, au contraire. N'ayant jamais oublié qu'elle vient de la presse écrite, et aimant sa liberté, façon diplomatique de dire qu'elle n'aime pas recevoir les ordres d'un patron, Elisabeth Lévy a fondé, en 2007, un site internet (causeur.fr) où elle rassemble une belle brochette de chroniqueurs qui résistent au terrorisme intellectuel. Depuis le mois dernier, tout en maintenant son site, Causeur est devenu en plus un mensuel vendu en kiosque. Dans son dernier édito, Elisabeth Lévy déplore que la postmodernité ait réinventé le délit d'opinion.

     OLLIVIER POURRIOL

    Dans les coulisses de Canal+
    En 2011, Ollivier Pourriol, agrégé de philosophie quadragénaire, est recruté par Canal+ comme chroniqueur littéraire au « Grand Journal », l'émission phare (diffusée en clair) de la chaîne cryptée. Un bon salaire pour apporter « de la hauteur, un éclairage différent, un truc intelligent, un point de vue sans compromis » : comme job, il y a pire. Au bout d'un an, où on l'a peu vu à l'écran, le vacataire tombe de sa chaise : il n'est pas reconduit pour la saison suivante. Dans On/off (Nil), Pourriol brosse un portrait sans pitié de Michel Denisot (« un super-prédateur ») et raconte les coulisses de l'émission, la « promo people » en guise de critique cinéma ou les livres qu'on n'a pas lus mais dont il faut parler parce que l'auteur est un copain. On peut lire ce témoignage comme un règlement de comptes peu élégant, ou comme une dénonciation salubre de la pire face de la télévision.

    MICHÈLE TRIBALAT

    Les chiffres qu'on nous cache
    Cela fait plus de trente ans que Michèle Tribalat s'est spécialisée dans l'étude des flux migratoires. Longtemps la question n'a eu aucun caractère polémique, jusqu'à ce que le Front national entre dans l'arène. Un jour, la démographe a été accusée de « racisme » par un collègue de l'Institut national d'études démographiques (Ined) parce qu'elle utilisait, dans ses travaux, les catégories d'« appartenance ethnique » et d'« origine ethnique ». Elle s'est défendue devant la justice et a poursuivi son chemin. Michèle Tribalat n'appartient à aucun parti. Elle se contente de traduire en courbes et en tableaux la réalité de qui naît, vit et meurt en France. Mais comme les chiffres qu'elle dévoile sont effarants, cette experte dérange. Ces jours-ci, elle travaille à son prochain livre, Assimilation, la fin d'un modèle, qui va bientôt paraître aux Editions du Toucan.

    ROBERT MÉNARD ET DOMINIQUE JAMET

    Les empêcheurs de penser en rond
    Journaliste, cofondateur de Reporters sans frontières, Robert Ménard a commencé sa carrière à gauche. Et puis il a changé... Ces dernières années, à force de défier le politiquement correct, il s'est fait successivement débarquer de RTL, de Sud Radio et d' i-Télé. Un chroniqueur sans moyen d'expression étant comme un cavalier sans cheval, il a fondé Boulevard Voltaire (www.bvoltaire.fr), un site de débats, en octobre 2012, avec Dominique Jamet, essayiste et ancien journaliste au Figaro et au Quotidien de Paris. Ce tandem garantit la pluralité de leur site.

    MALIKA SOREL-SUTTER

    L'intégration, grande cause nationale
    « Même s'il s'élève dans l'échelle sociale, un enfant de l'immigration ne sera à terme adopté par la communauté nationale que si, et seulement si, il est perçu par les Français comme partageant leur conception de principes fondamentaux tels que la liberté individuelle, l'égalité homme-femme, la fraternité, la laïcité, la liberté d'opinion. » Ces lignes, parues dans Marianne le 9 mars dernier, sont signées de Malika Sorel-Sutter. Née en France de parents algériens, diplômée de l'école polytechnique d'Alger, cette femme courageuse, membre du Haut Conseil à l'intégration, tient sur l'éducation, la famille et l'immigration un langage qu'on aimerait entendre plus souvent dans le monde politique.

    LAURENT OBERTONE

    Alerte à l'ensauvagement
    Sortie au mois de janvier, La France Orange mécanique, de Laurent Obertone, était en rupture de stock le jour même de sa mise en librairie. Cet essai a mené son auteur dans la liste des best-sellers et devant les caméras de Ruquier. Le message du livre est symbolisé par trois données : 13 000 vols, 2 000 agressions et 200 viols sont commis chaque jour en France. Les citoyens le savent et l'éprouvent quotidiennement, tandis que les élites détournent les yeux : nous assistons à « l'ensauvagement » de notre société. Cet indispensable constat dressé, il reste à trouver la solution pour s'en sortir.

    Jean Sévillia  http://www.jeansevillia.com

  • L’homme nouveau ou la société contre le peuple, par Robert Redeker.

    L’adoption du mariage homosexuel, l’introduction à l’école de la théorie des genres, qui devient une sorte de pensée officielle et obligatoire, le projet d’accorder le droit de vote aux étrangers, la palme d’or accordée par le jury du Festival de Cannes à un film qui, divine surprise, réunit la chance d’avoir été réalisé par un Maghrébin et de raconter une histoire d’amour homosexuelle, ne sont pas des événements disjoints. Solidaires, ils entretiennent entre eux un lien de constellation. Une même conception de l’homme autant qu’une même conception de l’avenir de la société les relie.
    Un impératif commun, plus ou moins explicite, dirige ces événements : il faut remplacer l’homme, tel que nous le connaissons depuis la nuit des temps, par autre chose. Comme pour le mariage, le mot sera conservé, mais pas ce qu’il désigne. Ainsi le mariage a changé de sens en devenant le mariage pour tous. Ainsi homme et femme sont des mots qui ne veulent plus dire du tout la même chose postérieurement au triomphe de la théorie des genres qu’antérieurement.
    Quant à l’extension du droit de vote aux étrangers, il substitue une entité nouvelle au citoyen et à la nation, même s’il ne modifie pas les mots. Cet homme nouveau, que le gauchisme culturel veut substituer à l’homme tel qu’il existe, c’est l’homme sans héritage. Il n’est pas un héritier. Il est même, pour emprunter un vocable à Renaud Camus, un inhéritier. Non seulement l’accès à l’héritage des siècles - qu’il s’appelle la langue, la culture, la nation - lui est barré, mais il est psychiquement programmé pour refuser cet héritage autant qu’il est éduqué, ou inéduqué, pour pouvoir s’en passer. N’héritant pas du passé, ni n’en recevant le legs en héritage, il ne se sent débiteur d’aucune dette envers lui. Il ne doit rien à la patrie, rien à la nation et à son histoire. Il ne doit rien à de Gaulle, rien à Jeanne d’Arc. On le veut radicalement neuf. Il se croit tel.
    Jusqu’ici exista un individualisme spatial et sociologique : l’individu séparé des autres hommes. Voici qu’apparaît un individualisme temporel et historique : l’individu entièrement plongé dans le présent, sans racines dans le passé, séparé de l’histoire. Le type d’homme engendré par cette constellation de réformes sociétales sera un homme qui se vivra, se sentira et se pensera, comme existant par génération spontanée.
    Venue d’Aristote, défendue au XIXe siècle par Liebig et combattue par Pasteur, la théorie de la génération spontanée soutenait que des êtres vivants, par exemple des souris, pouvaient naître sans parents, sans pères ni mères, du seul fait de l’animation de la matière par la forme (l’idée). La comparaison avec nos réformes sociétales vaut. L’idée, la forme, c’est bien entendu le genre. C’est aussi la volonté de deux époux d’un même sexe, pardon d’un même genre, d’élever un enfant qui n’aurait ni père ni mère, seulement des parents numérotés un et deux. Le grand combat contre la nature conduit par les propagandistes de la théorie du genre, socle philosophique du mariage pour tous, ramène dans l’actualité une variété de la théorie de la génération spontanée.
    Une condition est exigée pour la réussite de ce projet anthropologique et politique : que les hommes ne soient plus des hommes et que les femmes ne soient plus des femmes par nature. À la rupture avec l’histoire doit s’articuler la rupture avec la nature. L’invention de la théorie du genre sera la cheville ouvrière de cette rupture. Ainsi, le mariage pour tous est-il à la fois le mariage déshistoricisé (jamais, en Occident, le mariage homosexuel ne fut institutionnalisé) et dénaturalisé (la différence naturelle des sexes, base historique, symbolique et biologique du mariage, est niée).
    Le vote des étrangers (des personnes qui refusent d’adopter la nationalité française) illustre cette double négation. Il occulte le sens du mot patrie : la terre des pères. La patrie est, étymologiquement, un héritage. Il n’y a pas de patrie si les fils et les filles n’héritent pas des pères l’histoire et la terre. La patrie, cette terre des pères, est une mère qui engendra ceux qu’on appelait jadis des sujets et aujourd’hui des citoyens. Pour rendre possible ce vote, il faut masquer la dimension héréditaire qu’implique la notion de patrie. La patrie est le produit de l’histoire, et l’héritage celui de l’engendrement, c’est-à-dire de la nature. Héritage, père et mère, la patrie est à la fois histoire et nature. Exactement ce que la théorie du genre combat. Dessaisir les fils et filles de cet héritage est l’objet du droit de vote aux étrangers.
    Le déni de la nature et de l’histoire apparaît encore plus nettement dans l’acharnement à vouloir effacer le mot race de la langue officielle. Deux siècles durant, la gauche affirmait représenter le peuple, la patrie et la nation. Aujourd’hui, sa nouvelle déesse est la société, fabriquée dans les laboratoires des sciences humaines. C’est au nom de la société qu’elle substitue l’inhéritier, l’individualiste nouveau, l’individualiste né par génération spontanée sans patrie et sans nation, sans racines historiques et politiques, au citoyen national. Le sociétal n’est pas seulement l’idéologie qui dresse la société contre le peuple, il est aussi l’idéologie qui détruit le peuple au nom de la société.
    Robert Redeker. www.redeker.fr

  • L'homo-hérésie

    De Jeanne Smits dans Présent :

    "Le pape François, lors d’une conversation à bâtons rompus avec l’équipe dirigeante de la CLAR (Confédération latino-américaine des religieux et religieuses) le 6 juin, a fait quelques déclarations explosives qui ont été consignées de mémoire par les participants et rapportées sur le site progressiste reflexionyliberacion.cl. Au cours de la rencontre, très décontractée – le pape était au milieu de ses visiteurs pour leur parler « comme un simple frère », ont-ils dit – il a évoqué l’existence d’un « lobby gay » au sein de la curie.

    « Dans la curie, il y a des gens saints, en vérité, des gens saints. Mais il y a aussi un courant de corruption, il y a cela aussi, c’est vrai… On parle du “lobby gay”, et c’est vrai, il est ici… Il faut voir ce que nous pouvons faire… »

    [...] On évoquait l’existence de réseaux gays à propos du rapport remis en février à Benoît XVI après l’enquête menée par trois cardinaux à la retraite, à sa demande : Julian Herranz, Jozef Tomko et Salvatore De Giorgi. Le premier d’entre eux l’aurait évoqué avec le pape en octobre dernier, parlant d’un « réseau transversal uni par l’orientation sexuelle ». [...]

    A l’heure où la France découvre le niveau qu’atteint la persécution politique, légale, policière et judiciaire à l’égard de ceux qui ne partagent pas l’« homo-hérésie », on comprend un peu mieux l’insistance de certains cardinaux romains à dire que la défense de la vie et de la morale naturelle pourraient bientôt conduire ses protagonistes vers une forme de martyre, voire au martyre. [...]

    Cette forte préoccupation affirmée par certains princes de l’Eglise, et les actes posés par Benoît XVI durant son pontificat dans le cadre du scandale des prêtres pédophiles, donne à tout le moins une idée de la puissance des lobbies de la culture de mort.

    Quel rapport ? direz-vous. Un début de réponse est donné par un prêtre polonais qui a enquêté longtemps sur ce qu’il appelle le « lobby gay » dans l’Eglise, et il établit d’emblée le lien entre la présence de clercs homosexuels et l’affaire des prêtres pédophiles, en notant que 80 % des affaires concernent des relations avec des garçons pubères ou adolescents : l’éphébophilie, qui est une variante de l’homosexualité masculine. Et il note que cet aspect du scandale a été largement passé sous silence. C’est lui, le P. Dariusz Oko, qui témoignait dans une interview à la presse italienne traduite et citée par benoit-et-moi.fr, de l’existence de cette « homo-hérésie » soutenue par un important groupe de théologiens « qui rejettent l’enseignement de l’Eglise sur l’homosexualité », n’acceptant pas « que la tendance homosexuelle soit un trouble de la personnalité ». Et d’ajouter que certains théologiens, à l’abri de leur chaire dans des universités catholiques, enseignent sans encombre l’idéologie du genre.

    L’animatrice du site benoit-et-moi faisait alors le rapprochement entre cette interview publiée dans la presse italienne le 21 décembre dernier et les vœux de Noël de Benoît XVI qui, peu de jours plus tard, dénonçait « l’attaque, à laquelle nous nous trouvons exposés, contre la forme authentique de la famille composée du père, de la mère et des enfants ». Il visait explicitement l’idéologie du genre, le « “gender” (…) présenté comme une nouvelle philosophie de la sexualité. Le sexe, selon cette philosophie, n’est plus un fait originel de la nature que l’homme doit accepter et remplir personnellement de sens, mais un rôle social que l’on décide de façon autonome », disait Benoît XVI. « A cette occasion, les observateurs les plus attentifs ont souligné que les paroles vibrantes de Benoît XVI étaient adressées aussi à l’intérieur de l’Eglise, à l’intérieur même de la curie », notait benoit-et-moi.

    Une longue étude du P. Oko sur l’étendue et la puissance du lobby gay au sein même de l’Eglise a été publiée en polonais l’an dernier et traduite intégralement sur le site anglophone lifesitenews.com en février [...].

    Homo-hérésie ? Le mot me semble bien choisi : il s’agit d’une déviance par rapport à un enseignement fondamental de l’Eglise sur la nature humaine et sur la manière dont l’homme fut créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est bien un faux dogme qui s’est installé, assorti d’un blasphème punissable par le « bras séculier » : naguère, c’est l’activité homosexuelle qui était considérée comme déviante et éventuellement passible de sanctions, aujourd’hui « l’homophobie » est l’objet d’un opprobre si possible plus grand encore et elle est devenue à la fois socialement inacceptable et pénalement réprimée dans de nombreux pays.

    Le P. Oko répertorie de nombreux prélats qui ont été écartés pour cause de pédophilie ou d’éphébophilie homosexuelle, ainsi que d’autres qui ont « couvert » ces activités de la part du clergé dont ils avaient la responsabilité. Mais plus encore, il pointe les difficultés et les empêchements à l’action qui ont assuré une forte impunité aux coupables d’abus de jeunes dans certains pays et dans certaines congrégations, explicables seulement, selon lui, par l’existence, non seulement d’un lobby mais d’une « homoclique » ou d’une « homomafia ». [...] La décision de Benoît XVI de refuser l’accès à la prêtrise et même aux séminaires aux hommes ayant des tendances homosexuelles montre qu’il a pris la mesure du problème, et la résistance à ses décisions – le P. Oko cite des jésuites américains – montre la force du réseau homosexuel. [...]"

    Michel Janva   http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • Le Pape François invite les parlementaires français à abroger les lois mauvaises

    Le Pape François avait invité une cinquantaine de parlementaires français au Vatican ce samedi. Voici la teneur de ses propos :

    Monsieur le Président, chers Parlementaires,

    Faisant suite à votre demande, je suis heureux de vous recevoir ce matin, membres du Sénat et de l’Assemblée nationale de la République française. Au-delà des différentes sensibilités politiques que vous représentez, votre présence manifeste la qualité des relations entre votre pays et le Saint-Siège.
    Cette rencontre est pour moi l’occasion de souligner les relations de confiance qui existent généralement en France entre les responsables de la vie publique et ceux de l’Église catholique, que ce soit au niveau national ou au niveau régional ou local. Le principe de laïcité qui gouverne les relations entre l’État français et les différentes confessions religieuses ne doit pas signifier en soi une hostilité à la réalité religieuse, ou une exclusion des religions du champ social et des débats qui l’animent. On peut se féliciter que la société française redécouvre des propositions faites par l’Église, entre autres, qui offrent une certaine vision de la personne et de sa dignité en vue du bien commun. L’Église désire ainsi apporter sa contribution spécifique sur des questions profondes qui engagent une vision plus complète de la personne et de son destin, de la société et de son destin. Cette contribution ne se situe pas uniquement dans le domaine anthropologique ou sociétal, mais aussi dans les domaines politique, économique et culturel.
    En tant qu’élus d’une Nation vers laquelle les yeux du monde se tournent souvent, il est de votre devoir, je crois, de contribuer de manière efficace et continue à l’amélioration de la vie de vos concitoyens que vous connaissez particulièrement à travers les innombrables contacts locaux que vous cultivez et qui vous rendent sensibles à leurs vraies nécessités. Votre tâche est certes technique et juridique, consistant à proposer des lois, à les amender ou même à les abroger. Il vous est aussi nécessaire de leur insuffler un supplément, un esprit, une âme dirais-je, qui ne reflète pas uniquement les modes et les idées du moment, mais qui leur apporte l’indispensable qualité qui élève et anoblit la personne humaine.
    Je vous formule donc mes encouragements les plus chaleureux pour continuer dans votre noble mission, cherchant toujours le bien de la personne en promouvant la fraternité dans votre beau pays.
    Dieu vous bénisse"

    Philippe Carhon  http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • Nietzsche judéophile et germanophobe

    - Quel bienfait semble être un juif,
    lorsque l’on vit parmi des Allemands !

    Nietzsche est fameux pour sa phrase sur ce qui ne nous tue et nous rend plus fort, phrase qui s’applique merveilleusement aux Juifs, ce peuple aussi, disait un ancien président, qui a tant de fois su mourir pour renaître. Penseur polyfacétique et contradictoire, il fut aussi récupéré par tous les partis et toutes les écoles philosophiques au vingtième siècle. Son surhomme sert de catalyseur à la plateforme trans-humaine en ce moment (qu’on le veuille ou non...).

    Proche de Wagner et du pangermanisme dans sa jeunesse, Nietzsche change vite de camp sous l’impulsion de son amourette avec Lou Von Salomé (future égérie de Freud, Rilke et quelques autres) et de l’intellectuel Paul Rée dont Cosima Wagner dénoncera une influence malveillante sur l’ancien ami de son mari.

    La portée subversive de la pensée de Nietzsche, très populaire un temps chez les socialistes et les sionistes, a été soulignée par les fameux Protocoles (avec Darwin, il est le penseur recommandé des "sages") et par la pensée de mai 68, liquidatrice de ce qui nous reste de famille et de nation.

    Mais je préfère citer : on trouvera tout cela facilement sur le web dans "la Généalogie", "Par-delà le bien et le mal", "Humain trop humain" (ouvrage discret et pourtant le préféré de Gilles Deleuze et de la Gauche nietzschéenne).

    ***

    Nietzsche hait et méprise les antisémites de son temps (un peu comme Léon Bloy, et presque pour les mêmes raisons). L’antisémite c’est le raté, l’homme jaloux, l’esprit plein de ressentiment...

    « Eugène Dühring qui, dans l’Allemagne contemporaine, fait l’usage le plus immodéré et le plus déplaisant du tam-tam moral : Dühring, le plus grand hâbleur moral de notre époque, même parmi ses pareils, les antisémites. Ce sont tous hommes du ressentiment, ces disgraciés physiologiques, ces vermoulus, il y a là une puissance frémissante de vengeance souterraine, insatiable, inépuisable dans ses explosions contre les heureux, ingénieux dans les travestissements de la vengeance, dans les prétextes à exercer la vengeance. »

    On voit que pour Nietzsche l’antisémite est un chrétien qui s’ignore, le chrétien un antisémite qui s’ignore. C’est la pensée du soupçon en état de marche.

    Dans un célèbre aphorisme de Jenseits, Nietzsche professe ainsi son admiration pour le « peuple élu » ou « sûr de soi et dominateur » :

    « Ce que l’Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci, qui appartient au meilleur et au pire : le grand style dans la morale, l’horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux, et par conséquent ce qu’il y a de plus séduisant, de plus captieux et de plus exquis dans ces jeux de lumière et ces invitations à la vie, au reflet desquels le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral, rougeoie aujourd’hui, peut-être de son ultime éclat. Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes reconnaissants aux Juifs. »

    J’ai toujours trouvé ce passage un peu confus d’ailleurs (j’ai pourtant presque quarante ans de nietzschéisme derrière moi...). Puis Nietzsche pronostique même - comme Vacher de Lapouge - une domination future des Juifs en Europe avec pour ce faire une nécessaire expulsion des antisémites (et dire qu’il passe pour avoir inspiré Hitler !) :

    « C’est un fait que les Juifs, s’ils voulaient - ou si on les y forçait, comme semblent le vouloir les antisémites -, pourraient dès maintenant exercer leur prépondérance et même littéralement leur domination sur l’Europe ; c’est un fait également qu’ils n’y travaillent pas et ne font pas de projets dans ce sens. Pour le moment, ce qu’ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c’est d’être absorbés dans l’Europe et par l’Europe, ils aspirent à s’établir enfin quelque part où ils soient tolérés et respectés, et à mettre enfin un terme à leur vie nomade de "Juifs errants". On devrait bien tenir compte de cette aspiration et de cette pression (où s’exprime peut-être déjà une atténuation des instincts juifs) et les favoriser ; et pour cela il serait peut-être utile et juste d’expulser du pays les braillards antisémites. »

    Cela aurait été le décret Nuit et braillard...

    ***

    Antichrétien fanatique à la fin de sa vie, Nietzsche recourt à sa formation de philologue pour dénier au christianisme tout fondement scientifique et donc moral :

    « Mais, en fin de compte, que peut-on attendre des effets d’une religion qui, pendant les siècles de sa fondation, a exécuté cette extraordinaire farce philologique autour de l’Ancien Testament ? Je veux dire la tentative d’enlever l’Ancien Testament aux Juifs avec l’affirmation qu’il ne contenait que des doctrines chrétiennes et qu’il ne devait appartenir qu’aux chrétiens, le véritable peuple d’Israël, tandis que les Juifs n’avaient fait que se l’arroger. »

    Sa haine des chrétiens est égale à sa haine des Allemands à qui il finit par tout reprocher (les Croisades ou la réforme comme mise à mort de la Renaissance, par exemple dans "l’Antéchrist"). Mais voici une longue parenthèse du "Gai savoir" :

    « (L’Europe, soit dit en passant, doit avoir de la reconnaissance à l’égard des Juifs, pour ce qui en est de la logique et des habitudes de propreté intellectuelle ; et avant tout les Allemands, une race fâcheusement déraisonnable, à qui, aujourd’hui encore il faut toujours commencer par "laver la tête". Partout où les Juifs ont eu de l’influence, ils ont enseigné à distinguer avec plus de sensibilité, à conclure avec plus de sagacité, à écrire avec plus de clarté et de netteté : cela a toujours été leur tâche d’amener un peuple "à la raison"). »

    ***

    Très hostile aux nations, indifférent à la notion de race, mais favorable au métissage, à la civilisation maure du sud de l’Europe, Nietzsche écrit encore que :

    « Dès qu’il n’est plus question de conserver des nations, mais de produire et d’élever une race mêlée d’Européens aussi forte que possible, le Juif est un ingrédient aussi utile et aussi désirable que n’importe quel autre vestige national. »

    Pour Nietzsche le futur en Europe opposera Juifs et Russes :

    « Le penseur que préoccupe l’avenir de l’Europe doit, dans toutes ses spéculations sur cet avenir, compter avec les Juifs et les Russes comme avec les facteurs les plus certains et les plus probables du jeu et du conflit des forces. »

    Enfin notre grand penseur de la droite occidentale (pensons au GRECE !) insiste sur le génie juif qui a occidentalisé l’Europe aux heures les plus sombres de son histoire (ie le Moyen Age) tandis que ce pauvre christianisme ne songeait qu’à la retarder et l’orientaliser.

    « En outre : aux temps les plus sombres du Moyen Age, quand le rideau des nuages asiatiques pesait lourdement sur l’Europe, ce furent des libres penseurs, des savants, des médecins juifs qui maintinrent le drapeau des lumières et de l’indépendance d’esprit sous la contrainte personnelle la plus dure, et qui défendirent l’Europe contre l’Asie ; c’est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu’une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation, qui nous rattache maintenant aux lumières de l’Antiquité gréco-romaine, soit restée ininterrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau : ce qui revient, en un certain sens, à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque. »

    Nietzsche défend une notion désormais classique : le gai savoir c’est le savoir juif, mauresque, provençal, toulousain, cathare, courtois.... Chassé par le pape et par l’odieuse Inquisition. Ajoutons en passant (c’est un autre sujet) que le rôle de Nietzsche dans la formation de la pensée juive moderne, sioniste et conquérante, a été très bien étudié par David Ohana ("Zarathoustra à Jérusalem", Controverses, mai 2008). Nous laisserons un sioniste conclure, son traducteur en hébreu, qui écrivait en 1944 :

    « La jeunesse juive doit s’élever aux sommets de Zarathoustra, là où règne un air pur et vif, non seulement pour le plaisir esthétique, mais aussi pour apprendre ce que signifiait être un homme libre. » (Israël Eldad).

    Nicolas Bonnal http://www.france-courtoise.info

  • Pas de séparation de la franc-maçonnerie et de l'Etat

    Lu dans L'Express :

     

    "les maires de La Rochelle, de Rochefort, de Châtelaillon-Plage et de Montendre sont francs-maçons. Et, derrière eux, nombre d'élus. De quoi éclairer la vie politique locale d'un nouveau jour.  [...]

    Le maire (PS) de La Rochelle se plaît à l'employer quand, en privé, il est questionné sur son appartenance maçonnique. Il n'aura désormais plus besoin de louvoyer - contacté à maintes reprises, Maxime Bono n'a pas jugé utile de répondre à nos demandes. L'Express est en mesure de révéler que le premier magistrat est membre de l'atelier rochelais République et laïcité du Grand Orient de France (GODF), réputé pour accueillir des frères de gauche. "Une loge 100% socialiste, jure un ancien vénérable de la Grande Loge nationale française (GLNF). On n'y entre pas sans avoir sa carte flanquée du poing et de la rose." L'affirmation est excessive: lors des tenues, l'atelier s'ouvre à d'autres obédiences et n'exclut pas les frères marqués à droite.

    Jean-Louis Léonard pourrait en témoigner... s'il acceptait de se dévoiler. L'ancien député (UMP) de la Charente-Maritime, actuel maire de Châtelaillon-Plage, était en effet présent le jour de l'initiation de Maxime Bono. Maçon assidu depuis vingt ans, il est membre de L'Accord parfait (GLF) de Rochefort. Le couple Bono-Léonard? Adversaires politiques à la ville, frères de sang dans le secret des loges... [...] 

    Au pied des barres HLM de la cité du Petit-Marseille, à Rochefort, l'atelier la Démocratie, du GODF, inaugure ce 16 juin 2011 son nouveau "saint des saints". Devant un parterre de frères trois-points médusés, deux hommes se donnent spontanément l'accolade (le baiser maçonnique) : Jean-Louis Léonard, déjà cité, et le maire... socialiste de Rochefort, Bernard Grasset. Tous les deux ont été députés de la Charente-Maritime dans la même circonscription (Léonard a succédé à Grasset). Adversaires implacables devant les électeurs, les voilà comme les deux doigts de la main en coulisse... [...]"

    Michel Janva  http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • Objection de conscience : le diocèse de Fréjus-Toulon s'engage

    Lu sur le site du diocèse de Frèjus-Toulon :

    "L’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon met en place un courriel  (bioethique@diocese-frejus-toulon.com) pour les professionnels de santé qui vivent dans leur pratique des limitations ou des atteintes à la liberté de conscience."

    Extrait des explications de Pierre-Olivier Arduin de la commission bioéthique de l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon :

    Poa"Les professionnels de santé chrétiens se trouvent quotidiennement face au devoir de refuser d’accomplir ou de coopérer à des actes, qui pour être légaux, n’en sont pas moins « en contradiction totale et insurmontable avec le droit inviolable à la vie » parce qu’ils conduisent à l’avortement de l’enfant à naître quel qu’en soit le moyen (IVG chirurgicale ou médicamenteuse, stérilet ou pilule du lendemain,…), portent atteinte à la dignité de la procréation humaine (contraception sous toutes ses formes, stérilisation définitive, insémination artificielle avec ou sans donneur étranger,…) ou encore blessent tout à la fois la vie humaine et l’identité de l’acte conjugal (fécondation in vitro qui dissocie la sexualité de la procréation et conduit à la destruction de nombreux embryons,…) En interprétant droitement la loi naturelle et les normes éthiques objectives conformes à la dignité humaine qui en découlent, l’Eglise ne cesse de rappeler que l’ensemble de ces pratiques sont non seulement des actions intrinsèquement mauvaises (intresece malum) qui ne peuvent jamais être justifiées moralement mais que les lois elles-mêmes qui les dépénalise, comme l’avait rappelé solennellement le bienheureux Jean-Paul II dans Evangelium vitae, « ne créent aucune obligation pour la conscience, et entraînent au contraire une obligation grave et précise de s’y opposer par l’objection de conscience ». Dans la même Encyclique, le grand Pape a fait de l’objection de conscience « un droit humain élémentaire ». Les soignants peuvent-ils le faire valoir sereinement, toujours et partout, pendant leurs études ou dans l’exercice de leur profession, sans craindre intimidations, pressions, voire brimades et discriminations ? (...)

    L’inquiétude est d’autant plus vive chez les soignants que le spectre d’une dépénalisation de l’euthanasie, fût-elle d’exception, se profile à l’horizon. Jusqu’à présent, les atteintes à la vie humaine débutante, malgré leur gravité morale et leur retentissement délétère sur le sens de l’agir médical, ont été circonscrites aux spécialités en lien avec le suivi de la grossesse.

    Autrement dit, certains professionnels ont pu s’estimer relativement épargnés par la « culture de mort », qui ne les a pas touchés dans l’exercice de leur métier, du moins directement. Si une loi instaurant le « droit de mourir dans la dignité » était adoptée selon le vœu du chef de l’Etat, ce sont toutes les professions, toutes les spécialités et jusqu’à la médecine générale qui seraient frappées. On réclamera l’euthanasie aussi bien dans un service de gastro-entérologie que de pneumologie, de même que l’acte létal effectué par le généraliste deviendra courant à domicile à l’instar de la Belgique ou des Pays-Bas (plus de la moitié des euthanasies sont pratiquées par le médecin de famille au domicile de la personne). Comme « le mariage pour tous » est sur le point de dénaturer le mariage et dynamiter de l’intérieur la famille, l’euthanasie atteindrait en plein cœur la médecine et signerait la destruction de son essence même. Dans ce cadre, la pression sur la liberté de conscience des soignants, notamment en secteur hospitalier, sera maximale et proprement invivable (...)

    Mgr_rey_01Sera-t-il encore possible dans quelques mois à un chrétien d’exercer les fonctions de maire, d’officier d’état civil ou d’assistante sociale (procédures d’agrément pour l’adoption au sein des conseils généraux) si la loi ouvrant le mariage et l’adoption entre personnes de même sexe devait être votée ? Devant la multiplication des entorses faites à la liberté de conscience dans le champ de la santé, l’impasse dans laquelle se trouvent certains professionnels ou la crainte de nouvelles atteintes à venir, Mgr Dominique Rey a souhaité que l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon concrétise la sollicitude que doit avoir l’Eglise envers les chrétiens confrontés à ces difficiles questions. Un courriel est désormais à la disposition des personnes désireuses de partager leurs expériences et difficultés. Chaque témoignage relaté fera l’objet d’une lecture attentive et sera porté à la connaissance de Mgr Rey et de l’équipe de l’Observatoire. A partir de là et de la réflexion déjà engagée, de la concertation avec d’autres déjà engagés sur ces sujets, nous tenterons d’élaborer des actions concrètes pour protéger la liberté de conscience de tous." 

    Philippe Carhon  http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • Aristote ou Rousseau ? Les fondements philosphiques du débat sur le « mariage » pour tous (II)

    Ce remarquable article sur les questions philosophiques qui sous-tendent l’affaire du « mariage » des couples de même sexe vient d’être publié par le site australien MercatorNet. Son auteur, Robert R. Reilly, est ancien membre de l’Administration de Reagan, spécialiste des affaires internationales et de l’islam. Voici ma traduction de la deuxième partie de ce texte, dont j'ai publié la première partie le 29 avril, sous le titre : « Rousseau a pavé le chemin du “mariage” homosexuel ». C'est par ici.

    Il s’agit de comprendre, en effet, ce qui sépare fondamentalement les partisans et les adversaires du « mariage pour tous », et de préciser les notions de nature et de « contre-nature » de manière à mieux aborder les débats, les conflits et les attaques qui vont se multiplier dans les mois qui viennent.

    Après la première partie sur la philosophie classique et réaliste, cette deuxième livraison montre comment Rousseau et les « Lumières » ont subverti le sens du mot nature. – J.S.

    L’inversion d’Aristote par Rousseau

    Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) a mis la notion de nature selon Aristote sens dessus dessous. Aristote disait que la nature est définie non seulement par ce qu’est l’homme, mais par ce qu’il doit être. Rousseau, au contraire, soutient que la nature n’est pas une fin (une telos) mais un commencement : la fin de l’homme est son début. Il n’a pas une nature immuable. « Nous ne savons pas ce que notre nature nous permet d’être », écrivait Rousseau dans son Emile. Ce point de vue a été décliné pour le XXe siècle par John Dewey qui affirmait : « La nature humaine est de ne pas avoir de nature. » Il n’y a pas de devenir « obligé » pour l’homme, pas d’impératif moral. Il n’y a pas de dessein, ni pour l’homme, ni dans la nature ; par conséquent, l’existence est dépourvue de tout principe rationnel. Cela signifie qu’il n’y a pas d’entéléchie, rien qui ressemble au fait « d’avoir sa propre fin en soi » comme le disait Aristote. Et même, la raison elle-même n’est pas naturelle à l’homme, selon Rousseau – alors que pour Aristote elle est l’essence même de l’homme. Pour Rousseau, les racines de la raison plongent dans ce qui est irrationnel. La raison est la servante des passions, et non de la vérité.

    A l’inverse d’Aristote, Rousseau affirmait que l’homme, par nature, n’est pas un animal social et politique doué de raison. A la différence d’Aristote, Rousseau ne part pas de la famille, mais d’un individu isolé à l’état de nature, où le pur « sentiment de sa propre existence » était tel qu’« on se suffisait à soi-même, comme Dieu ». La nature devient un substitut profane au jardin d’Eden. Mais ce dieu satisfait de lui était asocial, amoral et pré-rationnel. Ses accouplements avec des femmes se faisaient au hasard et ne formaient aucun attachement durable. La famille ne lui était pas naturelle. Comme l’écrivait Rousseau dans son Discours sur l’origine des inégalités, « La faim, d’autres appétits lui faisant éprouver tour à tour diverses manières d’exister, il y en eut une qui l’invita à perpétuer son espèce ; et ce penchant aveugle, dépourvu de tout sentiment du cœur, ne produisait qu’un acte purement animal. Le besoin satisfait, les deux sexes ne se reconnaissaient plus, et l’enfant même n’était plus rien à la mère sitôt qu’il pouvait se passer d’elle. » (Rousseau, de fait, abandonna ses cinq enfants.) Le Marquis de Sade exprima un sentiment en tous points rousseauiste dans Juliette, en écrivant que « toutes les créatures naissent isolées et sans aucun besoin les unes des autres ».

    Ce n’est qu’au moment où, par un « accident » inexplicable, un homme dut s’associer avec un autre, que son autonomie semblable à celle d’un dieu prit fin. « L’homme est bon par nature », disait Rousseau, mais d’une façon ou d’une autre nous sommes tombés de cet état de nature. Ce que l’homme est devenu est le résultat non de la nature mais de cet « accident », qui d’une certaine manière a également déclenché son usage de la raison. Rousseau insiste sur le caractère accidentel de l’association de l’homme au sein de la société pour mettre l’accent sur son caractère non naturel et artificiel. Elle n’était pas nécessaire. Mieux : elle n’aurait jamais dû se produire. Aristote enseignait que l’on n’arrive pas seul à la perfection ; l’homme a besoin de la société et de l’ordre politique pour développer pleinement son potentiel. La polis lui est nécessaire. Rousseau assurait au contraire que l’homme commence dans un état de perfection, que la constitution de la société lui arrache.

    Voici la manière dont Rousseau posait cette thèse dans son Discours sur l’origine de l’inégalité : « Cet état [de nature] était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l’homme, et il n’en a dû sortir que par quelque funeste hasard qui, pour l’utilité commune, eût dû ne jamais arriver. L’exemple des sauvages qu’on a presque tous trouvés à ce point semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l’individu, et en effet vers la décrépitude de l’espèce. »

    Dans le Discours sur les sciences et les arts, Rousseau se faisait fort de montrer les influences délétères de la civilisation et du « progrès » sur l’homme, dont les « âmes ont été corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection ». Dans son Rousseau, juge de Jean-Jacques, il se décrit lui-même comme ayant affirmé le « grand principe que la nature a fait l?homme heureux et bon, mais que la société le déprave et le rend misérable. (…) Le vice et l?erreur, étrangers à sa constitution, s?y introduisent du dehors et l?altèrent insensiblement ». Rousseau écrit qu’« il nous fait voir l?espèce humaine meilleure, plus sage et plus heureuse dans sa constitution primitive, aveugle, misérable et méchante à mesure qu?elle s?en éloigne ».

    La société résultant de ce « fatal événement » du hasard a corrompu l’homme. C’est ce que Rousseau substitue au péché originel. Par son association avec autrui, l’homme a perdu le sentiment auto-suffisant « de sa propre existence ». Il a commencé à vivre par rapport à l’estime d’autrui (amour-propre) plutôt que dans l’estime de lui-même (amour de soi). De cette manière, l’homme a été « aliéné » de lui-même et est devenu esclave des autres. Voilà ce que voulait dire Rousseau en écrivant : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » Nous trouvons ainsi chez Rousseau l’origine de l’idée marxiste de l’exploitation, menée plus avant en des temps plus récents par l’assertion existentielle de Jean-Paul Sartre : « L’enfer, c’est les autres. » Si l’enfer, c’est les autres, alors le ciel doit être soi.

    Néanmoins, Rousseau savait que l’état pré-rationnel, asocial d’un paradisiaque isolement à l’état de nature était perdu pour toujours, à la manière du jardin de l’Eden. Mais il pensait qu’un Etat tout-puissant pouvait améliorer la situation de l’homme aliéné. Pour approcher au plus près de la rédemption profane, l’homme doit abolir ces formes d’association dépendante qui l’ont rendu esclave d’autres hommes et toujours maintenu en dehors de lui-même. Il doit couper, autant que faire se peut, ses relations avec les autres membres de la société afin de pouvoir se rendre à lui-même le sentiment de son existence. Comment faire ?

    L’Etat exige une dépendance totale

    Rousseau a décrit l’accomplissement de cette condition : « Chaque personne serait alors totalement indépendante par rapport à tous les autres hommes, et dépendrait totalement de l’Etat. » L’Etat pourrait restaurer un simulacre de ce bien-être originel en éliminant toutes les relations sociales subsidiaires de l’homme. En détruisant les attaches familiales, sociales et politiques, l’Etat pourrait rendre chaque individu dépendant de l’Etat et indépendant par rapport à autrui. L’Etat est le véhicule permettant de rapprocher les gens afin qu’ils puissent être séparés : une sorte d’individualisme radical sponsorisé par l’Etat.

    Le programme de Rousseau consistait à politiser totalement la société et sa première cible fut le fondement de la société – le premier moyen par lequel les hommes sont éloignés de cet égocentrisme où Rousseau aimerait les voir retourner : la famille. Pour détruire la famille, Rousseau proposait de lui enlever sa fonction première d’éduquer ses enfants, et que cette fonction soit dévolue à l’Etat. « L’autorité publique, en prenant la place du père et en se chargeant de cette importante fonction, devrait acquérir ses droits en le déchargeant de ses devoirs. » Le père est censé se consoler avec la pensée qu’il lui reste encore quelque autorité par rapport à ses enfants en tant que « citoyen » de l’Etat. Sa relation avec ses enfants s’est métamorphosée en relation purement politique.

    Les attaques de Rousseau contre la famille et son recours exclusif à l’Etat comme véhicule exclusif de la rédemption de l’homme constituent le prototype pour tous les révolutionnaires ultérieurs. Le programme est toujours le même : la société, responsable de tous les maux, doit être détruite. En vue de promouvoir la « fraternité » universelle, la seule source où le mot « frère » puisse trouver son sens – la famille – doit être éliminée. Une fois la société atomisée, dès lors que la famille aura cessé de s’interposer entre l’individu et l’Etat, l’Etat sera libre de transformer par la force l’individu isolé pour en faire n’importe quel type d’« homme nouveau » que les visionnaires révolutionnaires auront imaginé.

    La famille artificielle

    Nous voici donc arrivés à un moment de la plus haute signification pour notre réflexion. Si la famille est artificielle par ses origines, ainsi que l’affirmait Rousseau, alors elle peut être changée et réaménagée de n’importe quelle façon qui puisse être voulue par l’Etat, ou par autrui. Il s’agit simplement d’un glissement conventionnel, quelque chose qui change dans un artefact culturel. Nous pouvons modifier les relations humaines de n’importe quelle façon. Celui qui a suffisamment de pouvoir peut faire ces modifications à sa propre guise. Il n’y a pas de critère dans la nature auquel il faille adhérer ou à l’aune duquel on puisse le juger. S’il n’y a pas de nature, alors il ne peut d’aucune façon y avoir un problème par rapport aux actes homosexuels ou au mariage des couples de même sexe – ni avec bien d’autres choses non plus. Faire remarquer qu’il n’a jamais rien existé dans l’histoire de comparable à un mariage homosexuel est superflu, de ce point de vue, puisque la « nature » de l’homme est malléable. Elle est le produit de l’histoire. L’histoire avance et l’homme change avec elle. Ou plutôt : l’homme peut se changer lui-même selon ses désirs, aussi longtemps qu’il a les moyens de le faire. Puisque les choses n’ont pas leur fin en elles-mêmes, quiconque est assez puissant pour le faire peut la leur attribuer.

    Telle est la philosophie du sophiste Calliclès dans Gorgias, lorsqu’il dit à Socrate : « La vérité, que tu prétends chercher, Socrate, la voici : le luxe, l’incontinence et la liberté, quand ils sont soutenus par la force, constituent la vertu et le bonheur ; le reste, toutes ces belles idées, ces conventions contraires à la nature, ne sont que niaiseries et néant » (492c). Avec le concours de la force, la vertu devient exactement ce que vous voulez. Il ne s’agit pas de conformer son comportement aux fins rationnelles de la nature, mais de conformer les choses à ses désirs. La raison devient alors l’instrument qui permet de le faire. Pour Rousseau, l’homme est une créature de désirs et d’appétits, auxquels sa raison est subordonnée. L’hôte de Rousseau en Angleterre, David Hume, a écrit dans son Traité sur la nature humaine : « La raison est, et ne devrait être davantage que l’esclave des passions et ne doit jamais prétendre à aucun office que de les servir et de leur obéir. » La raison n’est plus, dès lors, le moyen par lequel l’homme atteint sa fin dans la connaissance et la contemplation du bien. Elle est un outil pour assouvir les passions. L’inversion d’Aristote est ainsi complète.

    Lois naturelles ou droits naturels ?

    Calliclès, en version contemporaine, ne s’exprimerait pas avec autant de franchise qu’il le fait devant Socrate. Il envelopperait son inversion de la loi naturelle du langage du « droit naturel », de manière à ce que cela puisse paraître la même chose, tout en étant l’exact contraire – ainsi que le fit Rousseau. Si vous êtes un homosexuel actif, vous revendiquez un « droit » aux actes sodomites et au mariage homosexuel. Alors que « droit naturel » sonne comme « loi naturelle » ce n’est, comme l’a expliqué le P. James Schall, pas du tout la même chose.

    « La théorie moderne du droit naturel », écrit-il, « est une théorie de la volonté, une volonté qui n’a pas d’autre présupposé qu’elle-même. Dans sa version politisée, elle aura été l’alternative la plus durable et la plus dangereuse à une loi naturelle basée sur la réalité ontologique de ce qu’est l’homme.

    « Dès lors que le droit naturel devient le fondement accepté de la vie politique, l’Etat est libre d’y placer n’importe quel contenu, comme il le désire, y compris la réécriture ou l’élimination de la loi naturelle. La tradition constitutionnelle de jadis pensait que l’Etat était, en lui-même, à la fois le résultat naturel de la nature de l’homme et, et tant que tel, un frein pour l’Etat. Mais si l’homme n’a pas de “nature”, il est libéré de cette contrainte. Le droit naturel moderne signifie que rien ne limite l’homme ou l’Etat, si ce n’est ce que l’homme veut. Il peut vouloir toute chose qu’il est capable de faire arriver, qu’elle soit tenue ou non pour contraire à la loi naturelle. »

    Ce qui se joue actuellement dans la bataille du mariage des couples de même sexe n’est rien de moins que cela.

    Sans parler directement de Calliclès ou de Rousseau, celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger a dit dans Le sel de la terre quelque chose qui caractérise cette école de pensée : « L’idée que la “nature” a quelque chose à dire n’est plus admissible ; l’homme doit disposer de la liberté de se remodeler à volonté. Il doit être libéré de toutes les données antérieures de son essence. Il fait de lui-même ce qu’il veut, et c’est seulement de cette manière qu’il est véritablement “libre” et libéré. Derrière cette approche se trouve une rébellion de la part de l’homme contre les limites qui sont les siennes en tant qu’être biologique. A la fin, c’est une révolte contre notre état de créatures – une édition moderne, nouvelle, des tentatives immémoriales d’être Dieu, d’être comme Dieu. »

    Voilà la perspective anthropologique et métaphysique au sein de laquelle le mouvement en faveur du mariage des couples de même sexe argumente son cas. Accepter le mariage des couples de même sexe revient à accepter l’ensemble de la perspective d’où elle émane, y compris l’assertion selon laquelle « la nature humaine est de ne pas avoir de nature ». Mais la nature humaine n’est rien d’autre que ce qui fait que l’on est un être humain. Rejeter cela, c’est nier l’humanité, nier ce qui est.

    Robert Reilly

    Source : http://www.mercatornet.com/articles/view/the_road_to_same_sex_marriage_was_paved_by_rousseau

    © leblogdejeannesmits pour la traduction.