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plus ou moins philo - Page 31

  • 2014: NKM ne sera pas élue maire de Paris

    Alors que 12,5 millions d’élèves font aujourd’hui leur rentrée des classes,  un sondage CSA pour RTL confirme que  les Français sont de plus en plus amères devant la dégradation de la qualité de l’enseignement en France, un indicateur parmi d’autres du déclin de notre pays.  58% des sondés  ne la jugent pas satisfaisante, en tête desquels  les plus âgés, les catégories populaires, les ouvriers, et les sympathisants de droite sont les plus nombreux. Là aussi, là encore, l’immigration de peuplement, la babélisation des établissements, la baisse de niveau  et les tensions qu’elle génère,  est pointée du doigt par les Français. Yves-Marie Cann, de l’institut CSA, l’a relevé implicitement au micro de RTL, réagissant à un autre résultat de cette enquête selon lequel là aussi 6 personnes sur 10  estiment que les professeurs n’ont pas les outils pour accomplir leurs missions, ne sont pas  assez bien formés.  M. Cann explique  que «  Du point de vue des Français, les professeurs aujourd’hui ne sont pas bien formés pour affronter des événements du type conflits entre les élèves ou même conflits entre les élèves et les enseignants sur des sujets comme la religion »…Qu’en termes choisis ces choses là sont dites…

     Pas bien formée pour affronter la gauche et représenter le peuple de droite : telle est aussi le problème de   Nathalie Kosciusko-Morizet à Paris pour les municipales,  qui tente de  porter la contradiction à  sa principale adversaire, la socialiste Anne Hidalgo.

     Pourtant, une lecture superficielle du dernier sondage Ifop pour le JDD publié en fin de semaine pourrait faire croire que NKM a réduit considérablement l’écart avec Mme Hidalgo, laquelle obtiendrait 36,5% des voix contre 35% pour la candidate de l’UMP au premier tour.  Dans la perspective d’un second tour qui opposerait les deux femmes, la socialiste l’emporterait par 52,5% des voix contre 47,5%.

     Petite parenthèse, rappelons la singularité des municipales dans la capitale  où comme à Lyon et Marseille, les électeurs votent par arrondissement. Ce sont les conseillers de Paris, désignés par les  scrutins par arrondissement, qui élisent le maire. Ainsi  un candidat minoritaire en voix, comme le fut Bertrand Delanoë en 2001,  peut très bien se retrouver élu maire  de Paris, s’il s’impose dans des arrondissements décisifs qui permettent « d’empocher » les suffrages de beaucoup de conseillers de Paris ;  ce fut le cas il y a douze ans  avec la victoire de la gauche dans le 12ème arrondissement.

     Mais l’enseignement le plus intéressant de cette enquête Ifop, est bien la montée très sensible des intentions de vote en faveur du Front National et de son candidat Me Wallerand de Saint-Just, Trésorier du FN et membre de son Bureau Exécutif.

     Il progresse de  trois points par rapport au  sondage de ce même institut en date de juin dernier. Et s’impose ainsi comme la troisième force politique dans la capitale devant l’européiste du  MoDem,  Marielle de Sarnez (6,5%), le délicat Ian Brossat du Front de Gauche de (6%), l’écolo-gauchiste Christophe Najdovski (6%) et le représentant de l’UDI  de Jean-Louis Borloo, Christian Saint-Etienne (3%).

     Or comme le note aussi  Le Parisien, «  Dans certains arrondissements de l’ouest parisien, comme le 16e ou le 15e, le FN enregistre des intentions de vote supérieures à 10%. Si de tels chiffres se traduisaient dans les urnes, voire s’amplifiaient, des triangulaires pourraient avoir lieu dans quelques arrondissements. Un tel scénario pourrait avoir une influence sur la tonalité de la campagne municipale. Alors que Nathalie Kosciusko-Morizet préfère plutôt élargir son discours au centre, convaincre les électeurs frontistes pourrait s’avérer décisif dans la quête de la mairie de Paris. »

     Paniqué par cette percée du vote national dans la capitale, dans laquelle le précédent trésorier du FN, Jean-Pierre Reveau,  fut  Conseiller de Paris de 1995 à 2001, le camp NKM ressort les vieilles ficelles. A l’instar du Porte-parole de Nathalie Kosciusko-Morizet pour les municipales de 2014, le Conseiller de Paris et Conseiller régional Pierre-Yves Bournazel. Il affirme dans le JDD que la bobo NKM et ses communicants  vont tenter de contrer le FN en « (faisant) d’ailleurs bientôt des propositions très fortes sur la sécurité » (sic) et en affirmant que « seule NKM peut battre Hidalgo à Paris »,  qu’ «il est évident que la montée du FN fait le jeu de la gauche ». Le bla-bla habituel.

     Toujours dans le JDD, Wallerand de Saint-Just note plus justement que cette percée du  FN dans la capitale se fait au nom des mêmes raisons que dans le  reste du pays (insécurité, immigration, fiscalisme confiscatoire…).

    Sachant précise-t-il,  qu’«à Paris, il y a deux grandes catégories d’électeurs pour le FN. L’électorat populaire et les classes moyennes, et toute une frange bourgeoise qui a des craintes et qui ne se reconnaît plus dans l’UMP et encore moins dans sa candidate, Nathalie Kosciusko-Morizet  (…). NKM a peut-être beaucoup de qualités mais je ne pense pas qu’elle soit la candidate idoine à l’heure actuelle contre Anne Hidalgo. Marine Le Pen a parlé de sœur jumelles, c’est vrai !».

     « NKM a commis l’erreur de traiter les responsables du FN comme des moins que rien et de refuser de leur parler. Elle a même écrit un bouquin pour le dire. C’est un peu insulter l’avenir » constate Wallerand qui fait référence au petit livre, (dans tous les  sens du terme), commis par NKM avant la présidentielle, « Le Front antinational ».

      Comme dans une réunion du PS ou du Front de Gauche, NKM ânonnait dans celui-ci que  « le FN est une menace  pour nous, pour nos enfants », qu’il  a «toujours défendu des thèses xénophobes et populistes, à commencer par « la préférence nationale », que «  Marine Le Pen est , un mensonge ». « Le FN peut bien se cacher, se masquer, prendre les traits avenants d’un sourire, d’une blondeur, d’un prénom », « le vote FN tient du suicide politique », « le Front National refuse la République ».

     Dans cet opuscule, Mme Kosciusko-Morizet expliquait aussi qu’elle voulait «protéger le modèle familial et social traditionnel»,  la famille « ciment de notre société », son  refus « de céder de manière béate à toutes les nouveautés »….Pourtant,  on s’en souviendra, elle   a refusé de voter contre le mariage et l’adoption pour les couples  homosexuel, « avancée sociétale » rejetée  par  les électeurs traditionnels de l’UMP à Paris  qui ont défilé en masse aux côtés des sympathisants du FN contre la loi Taubira.

     Nathalie Kosciusko-Morizet  note Bruno Gollnisch se situe dans  la pire tradition chiraquienne du « cordon sanitaire » contre l’opposition nationale. Elle a appelé plusieurs fois à l’établissement d’un front ripoublicain, c’est-à-dire au vote PS pour faire barrage au FN.

     Il est évident que les électeurs de la droite de conviction ne pourront pas voter  au premier tour  des municipales pour cette adversaire acharnée des défenseurs de notre identité et souveraineté nationales, des valeurs traditionnelles de notre civilisation. Et les électeurs nationaux  n’auront aucune raison légitime de le faire en cas de présence éventuelle  de cette dernière face à sa « sœur-jumelle » du PS au second tour. NKM  ne sera pas  élue maire de Paris.

    http://www.gollnisch.com/2013/09/03/2014nkm-sera-pas-elue-maire-paris/

  • Et si on relisait Platon ?

    Soyons francs. La plupart d’’entre nous, à l’’évocation de Platon, pensent aux volumes poussiéreux pieusement rangés sur une armoire inaccessible, ou à des cours de lycée vite appris, vite oubliés. En tout cas, à rien qui puisse éclairer les débats et les enjeux contemporains. La traduction récente par O. Sedeyn des cours de philosophie politique de Leo Strauss sur Platon devrait les inciter à réviser leurs positions. Si Strauss est souvent associé dans l’’actualité immédiate aux origines du mouvement néoconservateur– qui aurait inspiré l’invasion américaine de l’Irak – peu de personnes peuvent se targuer d’avoir lu ses travaux philosophiques.
    Défense du régime mixte
    Platonicien, antimoderne, hostile aux prétendues “sciences” sociales, Strauss donne en 1959 un cours à l’’Université de Chicago sur Le Banquet, que retranscrira ensuite l’’un de ses meilleurs élèves, Hilail Gildin. A priori, le sujet du Banquet semble assez éloigné de la politique. Tout le monde sait que le dialogue en question est une sorte de compétition entre différents protagonistes, qui cherchent à faire le plus bel éloge du désir, d’’éros.
    Strauss rappelle toutefois qu’’il est le dialogue par excellence de l’’affrontement entre la philosophie et la poésie, Socrate et ses adversaires. Parce que la spécificité de la tradition philosophique inaugurée par Socrate fut d’avoir compris l’’essence du Politique, contrairement à ses adversaires sophistes, poètes et présocratiques, elle est une école de sagesse : « L’’implication de la philosophie platonico-aristotélicienne est […] qu’’il ne peut pas y avoir de société rationnelle, c’est-à-dire de société composée d’êtres humains purement rationnels », d’où la défense classique du régime mixte, qui donne non seulement la parole aux plus rationnels, donc aux plus sages, mais aussi à la “ « non-sagesse » au demos, qui s’exprime par la voie du consentement.
    Cela étant dit, Strauss fait du Banquet un concours de sagesse entre philosophie politique et poésie. La poésie se distingue de la philosophie parce qu’’elle fabrique des mythes, elle invente sans souci du vrai, ce qui rend les interlocuteurs de Socrate sans doute lyriques, mais incapables de comprendre la nature d’’Eros.
    L’’exégèse straussienne, érudite et pénétrante, nous incite à nous replonger dans Platon avec le sentiment qu’’il existe encore quelque chose de profond et d’’aventureux, peut-être même de dangereux, à considérer les dialogues socratiques.
    Des lois et des marionnettes
    Pour ceux encore sceptiques, la nouvelle traduction des Lois de Platon par L. Brisson et J-F Pradeau peut servir de test. Elle achève une entreprise de retraduction des dialogues initiée depuis un peu plus de vingt ans par Flammarion, et a le mérite de mettre à la portée des bourses les plus modestes un texte essentiel de la philosophie politique, puisque les autres traductions n’’étaient disponibles qu’’en Pléiade et en Belles Lettres, c’’est-à-dire dans des gammes de prix nettement plus élevées.
    En général, la vulgate oppose la République aux Lois, faisant de la première une œœuvre de jeunesse utopiste que la seconde corrige en un sens plus pragmatique. C’’est là céder à un préjugé historiciste qui tend à dévaloriser le contenu philosophique de la République comme des Lois. Ces dernières décrivent en 12 livres la constitution fictive d’’une cité excellente capable de former des citoyens vertueux et heureux. Cette cité des Magnètes qui doit s’installer en Crète est l’’objet d’’un dialogue entre un Athénien, un Lacédémonien et un Crétois que l’’âge et l’expérience ont rendu plus sages, ou du moins dépassionnés. Le dialogue est un prétexte pour comprendre l’’éducation à la vertu des hommes depuis la petite enfance jusqu’’à l’’âge adulte par la loi, la loi platonicienne ici incluant aussi les mœurs et plus généralement tout ce qui touche l’’homme en tant qu’’il vit en société : « […] il existe la raison qui calcule ce qui en ces sentiments [l’’attente, la crainte, la confiance] vaut le mieux et ce qui est le pire pour chacun de nous ; et quand ce calcul est devenu le décret commun de la Cité, il porte le nom de “loi” » (I,644d).
    Pour bien comprendre le rôle de la loi dans la Cité, l’’étranger athénien évoque un mythe resté célèbre, qui compare les êtres humains à des marionnettes manipulées par les dieux, dont on ne sait si elles ont été constituées dans un but sérieux ou pour leur simple amusement. La conduite des individus se conforme aux lois comme les marionnettes aux fils qui les relient aux mains des dieux, le plus souple de ces fils étant la Raison, dont la contrainte doit être acceptée pour parvenir à l’’excellence dans son acception la plus complète. Toutefois, l’’existence de fils moins souples, plus raides et de facture moins noble (le fil de la Raison est d’’or, les autres de métaux non précieux) nous enseigne aussi sur la nature double des lois, qui s’’adressent aux citoyens capables d’’accéder à la vertu par la persuasion rationnelle, mais aussi à tous les autres, la multitude inspirée par la crainte qui ne comprend que la force.
    À l’’ère du localisme, des utopies communicationnelles, des démocraties participatives et autres métastases issues du mouvement démocratique égalitaire, les Lois viennent nous donner une leçon assez simple : les législateurs qui tentent d’élaborer une constitution construite sur le dogme de l’’égalité entre les hommes se trompent lourdement, parce qu’’ils ne sont pas capables de distinguer l’’ordre naturel de la convention. La philosophie platonicienne, et plus généralement la pensée classique, dont l’’Action française s’’est voulue la continuatrice, est devenue le refuge véritable de la pensée critique car en dissidence radicale avec le projet moderne dans sa totalité.
    Pierre Carvin L’’Action Française 2000 du 20 juillet au 3 août 2006
    * Leo Strauss, Sur le Banquet. La philosophie politique de Platon, éditions de l’’Éclat, 334 pages, 32 euros.
    * Platon, Les Lois (deux volumes, livres I à VI et VII à XII), Éd. Garnier Flammarion.

  • Perspectives sur notre société : réflexions d’Ivan Illich et Hannah Arendt

     

    Ivan Illich est une personnalité sans doute assez peu connue, mais dont la pensée est importante pour comprendre les crises d’aujourd’hui. Prêtre de l’Église catholique, il est aussi un penseur du XXème siècle. À travers ses écrits, il propose une critique radicale de notre société à partir des années 1960. Il développa ainsi la notion de “contre-productivité”, élément important de ces réflexions, qui aujourd’hui encore semblent être d’actualité.

     

     

    Pour commencer simplement, nous pouvons reprendre un exemple que proposait Ivan Illich. Il s’agit de la vitesse d’une bicyclette et d’une voiture. Une voiture se déplace naturellement plus vite qu’une bicyclette si nous ne prenons en compte que le temps de trajet. Cependant, sur le modèle du coût total en économie, Illich propose un « temps total ».

     

    La voiture est un moyen de transport, mais comme chacun le perçoit, et de plus en plus d’ailleurs, c’est aussi un gouffre financier. Or, pour gagner de l’argent, nous passons du temps à travailler. Ce temps passé à gagner l’argent nécessaire au bon fonctionnement de la voiture peut être alors inclus dans un temps total. Et le temps total est alors très largement supérieur au temps de trajet seul.

     

    La bicyclette au contraire ne demande que peu de frais -que ce soit l’entretien du vélo ou la nourriture du cycliste- ce qui fait que le temps total n’est que peu supérieur au temps de trajet. L’un dans l’autre, une voiture et une bicyclette mettent approximativement le même temps total pour faire un trajet, d’après les calculs d’Illich. Il pourrait être intéressant de refaire le calcul à notre époque.

     

    En effet, les prix de l’énergie s’envolent ces dernières années ; et s’ajoute maintenant le coût des conséquences sur l’environnement de la voiture – qui est bien supporté in fine par le contribuable et le consommateur-. La conclusion n’en serait alors que plus saillante.
    Une voiture n’avance pas plus vite qu’un vélo.

     

    À partir de cet exemple, nous arrivons à une des idées principales d’Illich qui est la contre-productivité. Arrivés à un seuil critique, les systèmes finissent par être contre-productif. Les moyens de communication détruisent l’information, les moyens de transport font perdre du temps, le système de santé aliène et tue. Et pour reprendre une phrase d’Illich : “Les écoles sont des usines à chômeurs”.

    Pour argumenter sur le fond et non plus prendre des exemples, revenons à la distinction fondamentale entre autonomie et hétéronomie, et la différence entre moyens et fins. L’un apprend au contact de la nature en exerçant ses sens, l’autre apprend auprès d’un professeur chargé de l’enseigner. L’un a une approche autonome, l’autre une approche hétéronome.

    L’intérêt n’est pas d’opposer autonomie et hétéronomie. L’hétéronomie est caractéristique de nos sociétés. Elle est rendue nécessaire par le fait que nous sommes matériellement incapables, en tant qu’individus, de parvenir à certaines fins. Ainsi, la thésaurisation du savoir et sa transmission organisée procède du fait que nous ne pouvons reproduire toutes les expériences menées jusqu’à nos jours pour obtenir la somme des connaissances actuelles.

     

    La caractéristique intrinsèque de l’hétéronomie est son appui sur un moyen issu de l’œuvre humaine pour parvenir à une fin.

     

    La critique d’Illich ne rejette pas l’hétéronomie, mais souligne que les systèmes, en atteignant une taille critique, se perdent entre les moyens et les fins, et deviennent contre-productif.

     

    Développons alors un deuxième exemple, celui de l’argent. Il est censé être un moyen de paiement. Le troc ayant ses limites, il devient nécessaire de passer par un moyen construit par l’être humain pour faciliter les échanges. Cependant, lorsque l’argent devient une fin en soi, surgissent les difficultés. Un président français avait eu ce mot célèbre « Travailler plus pour gagner plus ». En soi, c’est un condensé résumant parfaitement notre société. Nos activités humaines se réduisent maintenant au travail contre-produtif ; et tout cela avec un but, l’argent, qui n’était à l’origine qu’un moyen.

     

    Sans doute n’est-il pas nécessaire d’approfondir plus, chacun je pense peut mettre une image concrète derrière cet exemple. Que ce soit le trading haute fréquence, les dettes souveraines, les bulles immobilières, ou autre, notre époque est si profondément marquée par le financiarisme qu’il n’est pas besoin de chercher bien loin les manifestations concrètes de la dérive du système.

     

    Pour approfondir cette réflexion, à la suite d’Illich, je voudrais aussi attacher la pensée d’Hannah Arendt.

     

    Brièvement, pour Illich, cette évolution est caractérisée aussi par l’abandon du domaine politique -politique au sens large et originel de vie de la cité-. Les choix sociaux, le but vers lequel nous voulons tendre, en un mot la fin, se décidait par le passé dans le domaine politique. Et les choix techniques, les moyens, relevant du domaine des experts, étaient subordonnées à cette vision de la société. Cependant, nous avons progressivement abandonné le domaine politique, au profit du domaine technique. Nous avons alors basculé dans une technocratie qui n’a plus de la démocratie que l’apparence.

     

    Nous approchons alors ici un des thèmes centraux de la pensée d’Hannah Arendt. Pour elle, la vie active de l’Homme, se divise entre le travail, labour; l’œuvre, work; et l’action politique et sociale, politic and social.

     

    Le véritable point où se rejoignent Arendt et Illich concerne la confusion entre ces activités dans cette société.

     

    Le domaine politique représente pour Arendt le sommet de la vie active. C’est par l’action et le langage que les êtres humains se mettent en relation les uns les autres, édifient une société. Elle met en évidence que le domaine d’activité politique et sociale a été abandonné au profit du domaine du travail. Nous retrouvons le même mot présidentiel « Travailler plus pour gagner plus ». Dans cette société pervertie, perversion au sens premier de détournement, le travail est devenu le principal domaine d’activité ; alors qu’il a perdu en quelque sorte son sens et sa matérialité.

     

    Il est important de souligner à nouveau que le travail est devenu contre-productif. Il n’a plus pour but la production de bien, mais l’argent. Ou plus exactement l’argent-dette, le renflouement des dettes privées et publiques de plus en plus colossales, dans une cavalerie financière à l’échelle planétaire.

     

    Concrètement, cette crise de notre société se retrouve dans les mouvements populaires et spontanés de ces dernières années. Notamment pour Los Indignados, où, en dehors de la révolte contre une situation économique catastrophique, se manifeste également le besoin de faire revivre la cité. Et de sortir du modèle politique partisan droite/gauche qui a encore perdu un peu plus de sens – si tant est qu’il en ait déjà eu – pour redonner à la politique son sens premier de mettre les gens en relation.

     

    Pour citer à nouveau Illich, la politique de droite est celle du dirigisme démocratique; la politique de gauche celle de l’autoritarisme socialiste. Et j’ajouterais que la politique en général est devenue juste une affaire de gestion, un idéal technocratique. Les dirigeants colmatent dans l’urgence et tant bien que mal les brèches qui s’ouvrent les unes après les autres sans comprendre les véritables enjeux.

     

    les-crises.fr

    Olivier D. http://fortune.fdesouche.com/319069-perspectives-sur-notre-societe-reflexions-divan-illich-et-hannah-arendt-2#more-319069

  • L’énigme de la servitude volontaire

    Posée pour la première fois par Étienne de La Boétie, 
la question de la servitude volontaire demeure un mystère que 
maintes théories politiques ont tenté en vain d’élucider. Aujourd’hui, 
le texte initial continue de susciter l’intérêt des philosophes politiques.

    « Je désirerais seulement qu’on me fît comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire (1). »

    Lorsqu’il écrivit ses lignes, Étienne de La Boétie n’aurait eu que 16 ans. Une précocité qui ne manque pas de forcer l’admiration tant l’œuvre dont il est question, Discours de la servitude volontaire, a su traverser les siècles, préservant en elle l’actualité toujours intacte d’une interrogation, d’une énigme politique qu’aucune époque n’a su résoudre jusqu’alors : comment est-il possible qu’un ensemble d’individus aussi vaste qu’une nation puisse se soumettre à la volonté d’un seul et perdurer sous sa domination ?

    Formulée et reformulée à de multiples reprises auprès de divers penseurs, la réponse à cette question semble presque fondamentalement échapper à celui qui la pose, à tel point qu’elle apparaît souvent comme l’énigme par excellence de la politique, celle qui se trouve au cœur même de sa définition. Pourquoi les sociétés humaines se construisent-elles sous le joug d’un État qui les gouverne ? Longtemps perçu comme un pamphlet politique en faveur de la république contre la monarchie, le Discours de la servitude volontaire ouvre, cependant, une voie de réflexion qui dépasse la simple lecture militante pour trouver un écho universel qui n’épargnerait aucun régime politique.

    La question de la servitude volontaire, en effet, semble indépendante de toute appartenance historique. Elle ne pose pas seulement la question de la domination mais celle de sa persévérance et de son apparente acceptation par le peuple. Elle cherche à débusquer ces mystérieuses forces spirituelles et matérielles qui poussent l’homme à accepter la soumission et à aller, parfois, jusqu’à la souhaiter.

     

    Une œuvre universelle

    Né à Sarlat le 1er novembre 1530 dans une famille de magistrats, La Boétie appartient à la classe des bourgeois éclairés. De lui, la postérité ne retient généralement que son amitié, devenue emblématique, avec un autre penseur humaniste de son temps, Michel de Montaigne. Mais il revient justement au Discours de la servitude volontaire d’avoir réuni les deux amis. Condamné dans les premiers temps à une diffusion clandestine à cause de sa portée subversive, l’ouvrage souffre d’une circulation restreinte auprès d’une élite d’hommes éduqués dont Montaigne fait partie.

    Troublé par la lecture de ce texte, Montaigne veut très vite en connaître l’auteur et rencontre La Boétie en 1557 à Bordeaux, entamant une amitié fusionnelle qui ne s’achèvera qu’avec la mort de La Boétie en 1563. C’est alors que Montaigne se charge de publier les œuvres de son ami défunt, à l’exception du Discours qu’il a l’intention d’inclure comme partie principale de sa prochaine œuvre. Mais en 1557, des partisans calvinistes, reprenant à leur compte l’appel à la révolte porté par le texte de La Boétie, contrarient son projet et publient une édition pirate du Discours, sans indiquer le nom de l’auteur. En 1576, une nouvelle édition du Discours est éditée sous le nom de La Boétie avec comme titre Le Contr’un. Forcé d’y renoncer, Montaigne abandonne son projet. C’est donc comme un pamphlet d’idéologie calviniste que le texte se fait connaître, entraînant l’œuvre dans des considérations étroitement partisanes que La Boétie lui-même n’aurait assurément pas voulu. En effet, l’ouvrage de ce dernier, bien que repris à travers le prisme de multiples lectures militantes, se veut fondamentalement ouvert.

    Ni pamphlet antimonarchique, ni éloge de la démocratie, le Discours de la servitude volontaire est un traité politique, à l’image du Prince de Nicolas Machiavel à qui l’on attribue volontiers la naissance de la science politique.

    Mais les deux auteurs adoptent des points de vue opposés. Alors que Machiavel se situe franchement du côté du prince et assume le point de vue de celui qui gouverne, La Boétie se place du côté du peuple asservi, celui qui a à se libérer de la tyrannie et de l’oppression. Mais cette oppression semble, pour lui, ne se justifier sur rien d’objectif, rien d’extérieur. En effet, la crainte ou la lâcheté ne peuvent être les seuls mobiles de l’acceptation d’être dominé puisqu’il suffit de cesser de servir celui qui asservit pour le voir démuni de toute arme de répression, de tout pouvoir de punition.

    Tout porte à croire que La Boétie a eu l’idée de rédiger le Discours suite à la grande révolte de la gabelle survenue en 1548 en Guyenne. Alors que les paysans s’insurgeaient contre l’exigence fiscale du roi, la répression du mouvement a été sans pitié. Cette information nous prémunit contre l’idée que le terme « servitude » sous la plume de La Boétie soit synonyme de passivité. Le peuple sait se révolter. Il lui arrive d’ailleurs d’en faire la démonstration courageuse à de nombreuses périodes de son histoire.

    La servitude est toujours là

    Ce que montre La Boétie, c’est que la servitude demeure, même pendant les soulèvements. La servitude est toujours là, dans le mouvement même de la liberté. C’est pourquoi il n’appelle pas à la révolution qui ne saurait, selon lui, avoir d’autre dénouement que celui d’un nouvel ordre asservissant. Tuer le tyran ne suffit pas à tuer la tyrannie.

    « Il n’est pas besoin de combattre le tyran. Il n’est pas besoin de se défendre contre lui ; il se défait de soi-même. Le pays doit seulement ne pas consentir à la servitude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ; il n’est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire contre soi… Si l’on ne donne rien aux tyrans et si on ne leur obéit plus, alors, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien ; comme une racine qui ne trouve plus d’humidité ni de nourriture, devient un morceau de bois sec et mort. »

    Déroutante solution que nous propose La Boétie. La liberté ne s’acquiert pas par des actes, elle se gagne simplement en la désirant de telle sorte qu’être libre et vouloir être libre ne sont qu’une seule et même chose : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres. » Il suffirait alors de cesser d’obéir, sans même avoir besoin de s’insurger, pour que le pouvoir sur lequel repose le tyran s’évanouisse.

    La servitude très concrète du peuple qui doit payer ses impôts, s’enrôler dans l’armée pour défendre le pouvoir de son chef, sacrifier parfois la pratique de sa propre religion pour adopter celle du régime dominant, ne tiendrait, pour La Boétie, que sur la servitude des esprits qui consentent à reconnaître le pouvoir comme légitime.

    L’état naturel de la liberté

    Néanmoins, La Boétie ne dit rien sur les possibles réprimandes que subirait le peuple s’il se mettait vraiment à ignorer les lois du tyran. Il oublie que le recours à la force de la part du pouvoir n’est pas seulement réservé aux grandes révoltes mais aussi aux petites désobéissances concrètes. La Boétie semble passer un peu trop vite sur la capacité matérielle d’un tyran de réprimander son peuple lorsqu’il n’obéit plus. Cette capacité aurait tout lieu, pourtant, de dissuader, par la peur, tout acte de résistance et d’expliquer ainsi le choix de la servitude. En vérité, pour lui, il existe un dédoublement intérieur qui lie le désir de servir à celui de se révolter. Un peuple se montre un jour capable de révolte, l’autre jour d’une soumission religieuse. Mais alors, comment expliquer le mouvement qui consiste à désirer contre notre propre intérêt ?

    Pour répondre à cela, La Boétie imagine la genèse de l’asservissement des peuples. À l’origine, les hommes vivaient libres jusqu’à ce qu’un événement extérieur, une attaque ou une ruse viennent les asservir. D’autres hommes viennent alors au monde et n’ont jamais connu l’état de liberté dans lequel vivaient leurs aînés et en ignorent même jusqu’à son bénéfice. C’est alors la coutume qui est la première chaîne de la servitude. Les hommes ont oublié qu’ils ont été libres un jour et que cela fait partie de leur droit le plus naturel. Mais pour La Boétie, la nature a moins d’emprise que la coutume :

    « Le naturel pour bon qu’il soit se perd s’il n’est pas entretenu. Nous devenons toujours ce que notre nourriture nous fait, quelle qu’elle soit, malgré la nature. (…) De même que les arbres fruitiers portent des fruits étrangers, dont des entes leur ont été greffées, de même les hommes portent la non-liberté. Les hommes ne savent rien, hormis qu’ils sont sujets : il en a toujours été ainsi, disent-ils. »

    La Boétie dévoile ici le caractère historique, c’est-à-dire non nécessaire, de la domination.

    Le passage de la liberté à la servitude relève alors d’un accident de l’histoire humaine qui a provoqué la division de la société. Cet événement contingent se trouve à l’origine de l’histoire, au sens marxiste, c’est-à-dire fondée sur l’opposition entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés. Elle correspond à la naissance du pouvoir politique.

    La « chaîne des gains »

    Par ailleurs, La Boétie avance une autre explication de la servitude volontaire, plus fondamentale selon lui, Il s’agit de la « chaîne des gains ». Un petit groupe de personnes proches du tyran tâche de le conseiller afin de profiter des profits qu’ils partagent avec lui. Ceux-là dirigent un autre groupe de personnes plus grand, qu’ils corrompent afin d’obtenir leur loyauté et cela ainsi de suite jusqu’à ce qu’« il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable que de ceux auxquels la liberté serait utile ». Chaque individu a alors l’impression d’avoir négocié sa servitude selon des conditions qui le confortent au mieux. Il croit avoir vendu sa servitude assez cher en échange d’un gain en pouvoir, en titres honorifiques, en gains matériels.

    Cette logique accompagne l’émergence d’une nouvelle catégorie intermédiaire, appelée « les tyranneaux », qui vient complexifier le rapport social qui n’est plus à penser sous le mode simple du face-à-face entre le peuple et le tyran. Deux aspects de la servitude volontaire sont ainsi révélés. D’une part, la servitude volontaire comme résignation d’un peuple qui a oublié le caractère naturel de sa liberté, vivant sa servitude comme une seconde nature. D’autre part, la servitude de ceux qui soutiennent activement le tyran, pensant précisément échapper ainsi à une plus grande servitude, en acquérant quelque pouvoir sur d’autres hommes.

    La philosophie et les sciences humaines vont par la suite tenter d’apporter une réponse à cette énigme. Telles sont les théories de l’aliénation (dans l’optique marxiste), de la légitimation du pouvoir (Max Weber), de la soumission à l’autorité (Hannah Arendt, Stanley Milgram), de « l’amour du chef » (Freud) ou encore de la violence symbolique (Pierre Bourdieu) (encadré ci-dessous). Toutes ces théories postulent l’existence d’une forte emprise mentale du pouvoir en place sur les citoyens. Mais ce constat massif d’une subordination des consciences au pouvoir est-il vraiment avéré ? Les études sur les régimes autoritaires (Béatrice Hibou) ou la faible adhésion citoyenne dans les sociétés démocratiques laissent supposer que la plupart des citoyens ne sont pas massivement asservis « volontairement » au pouvoir en place.

    Dans les pays autoritaires comme dans les pays démocratiques, il existe tout un spectre de postures entre l’adhésion, la résignation, l’hostilité, le désintérêt, la résistance passive ou active que ne rend pas assez en compte la théorie unilatérale de la servitude volontaire.

    Les théories de la soumission

    ◊ Karl Marx (1818-1883)
    L’idéologie comme domination

    Pour l’instigateur du matérialisme historique, la cause de la domination est à comprendre à partir du problème de l’idéologie. L’idéologie, représentée par l’idéalisme allemand et plus particulièrement par Georg Hegel, fait de la conscience le lieu de manifestation du réel. Or pour Karl Marx, « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience ». La conscience n’est que le produit des rapports sociaux déterminés eux-mêmes par les rapports de force de production. L’idéologie consiste à inverser ce rapport et à faire croire que c’est la pensée qui détermine la vie matérielle. La bourgeoisie assoit sa domination en distillant une idéologie, c’est-à-dire une conception de la réalité erronée puisque pensée indépendamment des rapports de production.

    ◊ Sigmund Freud (1856-1939)
    La légitimité de la domination

    Dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921), Sigmund Freud développe sa théorie de « l’amour du chef ». Selon lui, les foules se soumettent aux chefs parce qu’elles éprouvent pour eux une véritable fascination, dont les racines psychologiques se trouvent dans le rapport que l’enfant a eu avec ses parents. La source psychologique de la soumission serait ainsi l’amour. Celui d’un enfant à ses parents, d’un fidèle à son dieu ou d’un peuple à son chef.

    ◊ Max Weber (1864-1920)
    La légitimité de la domination

    Pour Max Weber, la servitude volontaire n’est autre que la légitimation du rapport de domination par le dominé. Le dominé reconnaît le maître comme maître et par conséquent lui obéit. Selon Weber, cette légitimation fonctionne selon trois types de domination : traditionnelle, charismatique et légale-rationnelle.

    ◊ Stanley Milgram (1933-1984)
    L’état agentique

    Connu pour son expérience de psychologie qui vise à évaluer le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime, Stanley Milgram s’est attaché à analyser le processus de soumission lorsque celle-ci implique des actes donnant lieu à des cas de conscience, telle que la cruauté envers un autre individu. Pour Milgram, l’être humain n’est cependant pas un monstre en puissance trahi par cette expérience. L’essentiel repose sur la crédibilité accordée à l’autorité, au fait que celle-ci endosse la responsabilité ultime de ses propres actes. Cette résignation à n’être qu’un instrument au service d’un supérieur hiérarchique s’appelle l’« état agentique ».

    ◊ Hannah Arendt (1906-1975)
    La banalité du mal

    Couvrant le procès d’Adolf Eichmann pour le New York Times, la philosophe Hannah Arendt estime qu’il est donné à tout le monde de participer à des actes monstrueux en toute bonne conscience, pourvu que l’on se montre soumis à une hiérarchie responsable, au sein d’un appareil d’État totalitaire, nous empêchant de penser et d’émettre le moindre esprit critique. Ainsi, nul besoin d’être un monstre pour se montrer capable, dans un contexte où le mal est banalisé et prend le visage de la légitimité.

    ◊ Pierre Bourdieu (1930-2002)
    La violence symbolique

    Pour le sociologue Pierre Bourdieu, le dominé, s’il est complice de sa servitude, n’engage pas sa volonté. L’adhésion du dominé réside dans l’intériorisation des structures sociales. Cette intériorisation appelée « habitus » est constituée de schémas conceptuels déterminés par la société. Les structures cognitives apparaissent au dominé comme légitimes puisque naturelles. Mais les structures objectives sont, en vérité, celles des dominants, présentées comme universelles. En intériorisant ces structures, l’homme reproduit la domination.

    http://fortune.fdesouche.com/318361-lenigme-de-la-servitude-volontaire

    Notes :

    1. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1576), transcription par Charles Teste, 1836, rééd. Flammarion, coll. « GF », 2011. Toutes les autres citations sont issues du même ouvrage.

    SCIENCES HUMAINES

  • La découverte de Cioran en Allemagne

    Cioran, inclassable philosophe, Roumain exilé à Paris, sceptique et mystique à l'écriture limpide, n'a pas encore trouvé beaucoup de biographes. Outre-Rhin, il commence à intriguer ; il devient l'objet d'études minutieuses, de spéculations audacieuses. Parmi celles-ci, l'œuvre de Cornelius Hell, natif de salzbourg, formé dans l'université de sa ville natale. Hell a enseigné à Vilnius en Lithuanie soviétique et est l'auteur d'un livre consacré à la mystique, au scepticisme et au dualisme de Cioran.
    Difficile à cerner, la pensée de Cioran se situe in toto dans ces trois univers dualiste, mystique et sceptique. À la question que lui posaient des journalistes allemands du Süddeutsche Zeitung :  « Êtes-vous un sceptique ou un mystique ? », Cioran répondit: « Les deux, mon ami, les deux ». Comment décortiquer cet entrelacs philosophique et métaphysique ? Hell croit pouvoir apporter une réponse. La pensée dualiste de Cioran lui donne les catégories nécessaires à décrire le monde en tant que situation, à saisir la condition humaine. Le scepticisme indique la voie pour trouver la thérapeutique. La mystique, pense Hell, sert à déterminer les objectifs positifs (pour autant que l'on trouve des objectifs positifs à déterminer dans l'œuvre de Cioran).
    Cette tripartion de l'œuvre de Cioran peut nous apparaïtre assez floue. Le Maître parvient à échapper à toutes les classifications rigides. Reste une tâche à accomplir, à laquelle Hell s'essaie : repérer les influences philosophiques que Cioran a reçues. Pour lui, l'homme a tout de l'animal et rien du divin mais le théologien analyse mieux notre condition que le zoologue. L'homme a échappé à l'équilibre naturel, par le biais de l'esprit, ce trouble-fête. L'homme est donc tiraillé entre deux ordres irréconciliables. Pour Hell, cette vision de la condition humaine se retrouve chez Kleist, dans son Marionettentheater et, plus récemment, chez cet héritier de la tradition romantique que fut Ludwig Klages. Pour ce dernier aussi, la conscience, l'esprit, trouble l'harmonie vitale. Klages comme Cioran partagent la nostalgie d'une immersion totale de l'être humain dans un principe vital suprapersonnel. Klages comme Cioran critiquent tous les deux la fébrilité, la vanité et la prétention activiste de l'homme, notamment dans la sphère politique.
    On pourrait, poursuit Hell, rapprocher Schopenhauer de Cioran car les deux philosophes rejettent la volonté et la thématique du péché originel. Hell mentionne également les influences de Simmel, de Spengler, d'Elias Canetti et d'Adorno. Les sources françaises de la pensée de Cioran doivent être recherchées, elles, chez Montaigne et Pascal. Face à Sartre et Camus, ses contemporains, la position de Cioran se résume en une phrase : « Pour moi, Sartre n'a rien signifié. Son œuvre m'est étrangère et sa parution ne m'intéresse pas… Il serait pour un existentialisme objectif. Dans ce cas, je qualifierai le mien de “subjectif”. J'ai, moi, une dimension religieuse. Lui n'en a certainement aucune ». Quant à Camus, sa conclusion dans La Peste se situe aux antipodes de la pensée de Cioran, puisqu'il affirme qu'il y a davantage à admirer chez l'homme qu'à mépriser.
    Pour Hell, c'est le néo-conservatisme allemand d'un Gerd-Klaus Kaltenbrunner et d'un Armin Mohler qui a contribué à mettre l'œuvre de Cioran en valeur Outre-Rhin. Ce néo-conservatisme et cette “Nouvelle Droite”, issue de sa consœur parisienne, ont attiré les regards sur ce marginal des années 50 et 60.
    En résumé, une analyse philosophique profonde et une mise en perspective prometteuse.

    ►Article publié sous le psuedonyme de Luc Nannens , Vouloir n°25/26, 1986.

  • Vivre hors de la matrice : José et le génie de la montagne andalouse

     

    L’Espagnol est sobre, loyal, patient et désintéressé ;
    il est fier, il est brave, il est religieux. Que lui veut-on
    de plus, ou de moins ? Il a les défauts de ses vertus,
    mais il n’a pas de vices.

    Bonald

    José et sa laitue avec un grand sourire

    Pour vivre hors de la matrice, il ne faut pas filer au fin fond de l’Amazonie ou de la Sibérie. Cette folie ne dure que quelque temps, le temps de faire un reportage. On sautille partout et puis il faut rentrer en avion ou en bécane.

    Il faut rester en un lieu où l’on ait la force de rester. C’est une question d’habiter avec soi-même, non de filer avec soi-même. La matrice est la fuite, et le refus de l’être. Il faut donc être en un lieu où l’on ne mesure pas le temps d’une fuite. L’église est une nef, un vaisseau, et pas un fleuve. On laisse le fleuve à Héraclite et au capitalisme en continu, on réalise le christianisme champêtre, ce clavecin bien tempéré du monde. C’est cela "habiter", et c’est le champ du monde. Comme a dit un écolo pour une fois bien inspiré, la terre donne et produit pendant mille ans ou plus, la construction deux mois par an ou bien zéro. A méditer à l’heure où notre terre est recouverte (disait Mumford) de détritus urbains, à méditer quand notre euro vaudra zéro.

    ***

    Vivre hors de la matrice ne doit pas durer le temps d’un caprice, d’une rupture, d’une vacance. Je ne mesure jamais, me dit mon logeur José, ancien maire de Trevelez. José a construit des centaines de mètres carrés avec les pierres de sa rivière, mais il n’a pas mesuré ! Il travaille douze à quinze heures par jour, mais il n’a pas mesuré. Il porte la même chemise propre et repassée pour travailler depuis dix ans, mais il n’a pas mesuré. Il a peut-être trop construit mais comme dit Bonald, c’est le défaut de ses vertus et ce n’est pas un vice.

    Le vice est venu dévorer la côte d’usure en Espagne, car comme a dit Piéplu, les cons sont sur les bords. José me donne l’exemple de sa sagesse dans son village construit non seulement à la campagne mais aussi - mais aussi, pour faire rager le trop spirituel Allais - à la montagne. Il a gardé sa famille autour de lui, grands enfants y compris. Pourquoi envoyer ses enfants comme tant de Français à Singapour ou à Seattle ? Qu’y a-t-il là-bas, à part quelques dollars de plus, vite dépensés dans les avions et dans l’immobilier ? La société où tout est basé sur le fric est de moins en moins rentable, elle est de plus en plus radine. Que j’en ai connais des gens, partout, qui vivent mal avec dix ou vingt mille dollars mensuels...

    José a vu arriver les touristes dans ces parages hauturiers de nos Alpujarras, mais il affirme que le tourisme de Trevelez est un tourisme lent. Eloge de la lenteur... On vit d’autre chose ici, et c’est cette autre chose qu’il convient de découvrir et de préserver. Maire humble, sans indemnités ni casseroles aux fesses, candidat à la non-réélection (ce qui me paraît une excellente option en politique : on ne se fait réélire que si l’on veut durer par intérêt, alors qu’on se fait élire pour un programme (soi-disant ; le programme de José c’était les sentiers, José était un pontife !).

    Un de mes cousins aussi, nommé Augustin, était maire en Lozère de son village. Le reste de sa vie, il taillait des pierres, construisait des maisons qu’il me signalait sur la route, à des kilomètres de chez lui. Lui aussi n’a été maire qu’une fois. Il faut être mère plusieurs fois et maire une seule, notre société fait tout à l’envers.

    ***
    Un cheval sibyllin sachant cheminer seul

    Les grands américains ont tout dit en deux phrases : Thoreau, qu’il ne faut pas être l’esclave de sa conscience (on accuse la société de notre malheur, mais nous en sommes les seuls auteurs) ; Poe qu’il faut renoncer à toute ambition abstraite. De ce fait nous restons alors tranquilles pour nous adonner à la grandeur concrète : la maison, le jardin potager, la forêt, l’animal, la famille, l’équilibre vital. La civilisation industrielle presque a tout détruit et tout homogénéisé pour presque rien en 200 ans, et elle a disparu ; la civilisation postindustrielle et virtuelle, nous le voyons, n’est rien, quand on n’est pas dans la technophilie et l’addiction médiatique. Elle n’est que "presse digitation", "com. inique action". Elle passera après avoir occupé l’esprit de quelques agités de la politique et des affaires à qui il faut empêcher de détruire ce qui reste à détruire, libertés y compris. Mais ne polémiquons pas, Léon Bloy l’ayant fait mieux que nous :

    « Et l’époque est sans doute peu éloignée où les hommes fuiront toutes les vanités du monde et tous ses plaisirs et se cacheront dans les solitudes pour se consacrer entièrement, exclusivement, aux AFFAIRES. »

    Et bien c’est fait.

    Le coeur de Trevelez - avec les jambons, de haute tenue, et qui incarnent ici, vrais instruments de combat, l’esprit serein de la Reconquista - ce sont ses jardins. Ils compénètrent le village, ils vivent avec lui. La construction n’a pas osé trop empiéter, c’aurait été trop d’impiété. Au contraire en Espagne depuis la Crise (une expérience intéressante, qui finalement renforce la famille, la non-violence, la balance commerciale, les solidarités, qui déconnecte les gens des ruineux médias, et qui les rapproche de ce qui donne immédiatement, la terre justement comme on dit aujourd’hui encore ici à la télé...) on reconnaît une petite renaissance terrienne et tellurique. On redécouvre l’intérieur, on n’est plus à la plage.

    ***
    Un homme non marteau avec une faucille!

    Donc José file à cinq heures du soir à sa huerta, où il cultive son jardin. Il a planté beaucoup de framboises, des cerisiers, des pommiers, de poiriers, il aime les patates, les tomates, du persil pour chaque jour, des courges et courgettes, des haricots pour plats typiques (dit ma femme, élevée dans le devoir de Dvor dans la défunte Union soviétique), concombres et carottes (attaquées par des taupes aussi aveugles que nos politiciens), des aubergines (le mot en castellan, berenjena, m’a toujours enchanté !). Il ne fatigue guère, comme tous les gens qui travaillent durement. Ils se plaignent brièvement, se remettent à l’ouvrage, et la douleur trépasse. L’inverse du citadin que je suis, et qui emphatise sa douleur, quand il ne la crée pas mentalement. Tout est dans la conscience, Thoreau toujours. Le dynamisme de la population du village, dans une région enkystée par l’obésité, fait plaisir à voir. Il faut voir ces ancianos comme on dit dresser les meules à la nuit tombante ou se presser le matin dans un sentier de montagne pour quelque petite affaire. Trevelez est d’ailleurs une cité silencieuse : le flot de purin de la mélodie mondiale ne l’atteint pas, ou alors peu. On apprend à vivre avec un petit silence mondain, entrecoupé des chansons du torrent, du hennissement équestre, de l’aboiement lointain, (les chiens d’ici sont bien doux, bien élevés et le maître n’a pas été dressé à ramasser leur merde). Le frémissement de la montagne à l’apparition de la lune pleine (assez phénoménale ici) ou du soleil suffit à exalter le silence. La montagne d’ailleurs, l’été comme l’hiver, devient terrain de sport, avec le touriste moyen en bâton de marche nordique et maillot de bain, la tête couverte comme Lawrence d’Arabie mais les cuisses grillées à l’air, sous une intensité solaire tout aussi olympique. Mais ces gens-là repartent vite et la montagne reste la source de l’eau pure et du discret mystère. On voit parfois un promeneur libre se livrer à l’étude de l’herboristerie.

    ***

    Ce n’est pas parce qu’on est dans un village que l’on est hors de la matrice. Voyez le village de France, ses banques, ses débits de boisson (relire Céline et Mirbeau à ce propos), ses salons d’esthétique (Marguerite, suis-je belle, mon miroir, etc.), ses agences immobilières (ô désastre mondain !) ; et puis aussi ses pharmacies car dans notre monde de malades imaginaires... Il faut donc bien considérer en entrant dans un village pour s’y retirer ou s’y étirer à quelle distance il se tient de la matrice. Au cas contraire, rester en ville. La banque a été ici le vrai détonateur, le vrai problème, la vraie matrice, avec l’euro le vrai péché (la dette, en latin d’église : dimitte debita nostra...) ; profitant comme tous les tentateurs moins du vice que de l’absence d’une certaine vertu que l’on nommait jadis méfiance. On la transforma en préjugé et tout le monde se ruina pour faire plaisir à la Bête.

    Un village tout blanc au fond de la montagne

    Ce n’est pas non plus parce qu’on est hors de la matrice que l’on ne sait rien faire. Je dirai même l’inverse : en sortant de la matrice, on redécouvre le monde matériel, on quitte l’idéalisme et puis le virtuel, on redécouvre la matière et l’incarnation. Tout le monde ici sait bêcher, sarcler, planter, réparer, bricoler, repriser, édifier, dépanner, se soigner. L’homme autarcique, contraire au libre-échange globalisé, règne en maître sur son petit territoire qui devient grand comme le monde. C’est Chesterton qui en parle quelque part de ce bourgeois mondialisé qui vit dans un monde petit (à Seattle, à Singapour), quand notre paysan polyfacétique et polytechnicien, banquier, chimiste aussi, cuisinier, physicien, survit en vrai seigneur dans le microcosme absolu.

    Comme le marin hauturier ou le pêcheur d’antan, José a appris à tout faire. Je me rappelle avec émotion mon cousin Augustin, dieu bricoleur (le samilnadach chez nos ancêtres) lorsqu’il discutait avenir avec sa soeur en un patois parfait. C’était aussi un homme de la Renaissance, la vraie, pas de celle des pauvres comme Jobs qui tripotent leur Androïd ou le Smartphone sans savoir ni ce que c’est ni où c’est fabriqué.

    Il faut apprendre dans quel monde on survit, le savez-vous, amis ?

    ***

    On raconte que Tolkien fut émerveillé à Venise par l’absence de l’automobile. Ailleurs, il écrit qu’à l’occasion de l’ouverture d’une énième station-service on se trouve au Mordor. Il est important au vrai d’échapper à l’information, à la presse oppressante (on ne voit même pas de journaux ici, cela n’intéresse plus personne comme dans ce film de Philippe de Broca où Marielle découpe toutes les mauvaises nouvelles, ne laissant au pékin qu’un lambeau de journal) qui remue le scandale, mais il est aussi important de retrouver le cheval. Ce serait bon un monde où l’on renoncerait au moteur. Le village interdit ici physiquement l’utilisation de la bagnole, donc on monte, on descend, on monte à cheval, on vit dans l’essence de la science silencieuse. Evidemment, on doit bien sûr avoir parfois recours à cette mécanique pour quelques courses lointaines. Sortir du village ou y venir en temps de crise avec un baril coûteux devient obtus.

    Les travailleurs de meule à la tombée du jour

    José, qui est politiquement d’une gauche bon teint travailleuse - sans donc me prendre la tête une seconde, ni se la prendre -, me raconte sa jeunesse : il avait seize ans, il avait quitté l’école avec donc toute sa tête, il transportait les vaches dans la province de Cordoue, plus belle ville de ce monde, par groupes de 400. Il y allait à pied, avec un petit groupe, dormant à la belle étoile ; on partait en novembre au moment des frimas de la montagne (on est quand même à 1600 m ici). Pas une plainte, pas un bobo, des petits veaux naissaient, ils retrouvaient leur mère dans le petit troupeau, et on suivait la route jusqu’à Cordoue. Parfois on se perdait dans un pueblo, on doutait d’une route ou pire de la rue. Eh bien me dit José, on laissait partir avant les plus expérimentées des vaches et elles retrouvaient bravement le chemin, avec toute leur tête. Ce n’est pas si sot une vache ; on la trouvait d’ailleurs dans notre crèche.

    ***

    J’arrête là, je n’écris plus de livre, l’époque ne s’y prêtant plus (on a autre chose à faire, des affaires et des guerres notamment). José apprend deux choses : la chair est faible, certes : on ne veut pas se baisser pour travailler la terre, on ne veut pas se lever, on ne veut pas marcher ; mais l’esprit aussi est faible. On préfère l’HLM et le poulet aux hormones comme dit Jean Ferrat, à toute autre vie moins urbaine.

    Et qu’on ne me casse pas les pieds ou souille mon texte avec le retour à la terre.

    Je parle d’un retour à la raison.

    Nicolas Pérégrin http://www.france-courtoise.info/?p=1483#suite


    Contact José : Meson Del Jamon, barrio Medio, Treveléz. Espagne
  • La démonstration

    Les hommes ont toujours voulu convaincre les autres avec leurs idées. Pour cela, il y a plusieurs moyens.
    1/ L'aphorisme : On énonce une assertion. Sa compréhension vient de la maturité de ou des interlocuteurs pour qui cette phrase peut être un dévoilement ou une intuition qui vous cisaille. Il faut pour cela un vécu qui court-circuite tout développement.
    2/ Une histoire, une parabole comme le fit Jésus ou une fable comme en écrivit La Fontaine. Dans « le Loup et l'Agneau », on veut « prouver » que la raison du plus fort est toujours la meilleure.
    Ceci peut même prendre la forme d'une œuvre littéraire où par exemple Balzac dans « la Comédie Humaine » veut montrer les hommes mus par l'ambition.
    3/ L'expérience : cette forme de conviction a ses limites si l'on en croit Goethe qui la définit ainsi : « l'expérience est une lanterne qui n'éclaire que celui qui la porte ».
    4/ La foi ou l'argument d'autorité : On a foi en celui qui émet une opinion sans remettre en question ce jugement ou cette assertion.
    5/ La doxa : On s'en remet à l'opinion commune. Comme le soulignait Heidegger, il existe la dictature du « on ». On répète ce que tout le monde dit. Ceci peut prendre la forme de la tradition. Comme pour la foi ou l'autorité, on ne remet pas en question les idées reçues.
    6/ La répétition : Un argument ou une assertion répétés à l'infini finissent par apparaître comme des vérités. C'est le principe de la rumeur mais des idées générales par un rapport de forces sociétal finissent par s'imposer de cette façon. Le combat politique utilise cette forme de conviction, la répétition s'appelant slogan.
    La mise en condition intellectuelle ou idéologique d'une société fonctionne avec tous les moyens énumérés ci-dessus. Il existe pourtant un moyen plus rare que nous allons étudier réservé aux « clercs » qui est celui de la démonstration qui s'oppose essentiellement à la doxa et se veut de l'ordre de l'épistémè, tout au-moins dans la rigueur du développement de l'argumentation.
    Descartes
    Dans la démonstration, il y a l'objectif d'établir la certitude. Comment parvenir à des vérités certaines ?
    Pour Descartes, on peut partir des évidences premières pour arriver de façon ordonnée par de longues chaînes de raison aux vérités.
    Descartes ne s'appuie pas sur la logique. Il y a dans le « Discours de la méthode » quatre principes pour bien raisonner. Le philosophe fait appel à l'évidence qu'on peut appeler aussi intuition intellectuelle.
    Les quatre principes sont :
    1/ « la première étant de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connaisse évidemment être telle... » Ce principe s'oppose à la tradition et à l'argument d'autorité.
    2/ « Le second de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour mieux les résoudre ».
    3/ « conduire par ordre nos pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés,... ».
    4/ « faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre »
    Leibnitz à la différence de Descartes, fera confiance à la logique. Il se méfie de l'évidence. L'histoire des mathématiques se fera plus selon la vision de Leibnitz que selon celle de Descartes. L'intuition n'existe pas dans l'idée de démonstration.
    Pascal
    Le mathématicien-philosophe a vu les limites de la démonstration qui repose sur des propositions premières qui sont indémontrables.
    « Certainement cette méthode serait belle, mais elle est absolument impossible car il est évident que les premiers termes qu'on voudrait définir en supposeraient des précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions qu'on voudrait prouver en supposeraient d'autres que les précédents, et ainsi il est clair qu'on n'arriverait jamais aux premières... ».
    Pour Hume, nos raisonnements n'ont aucune certitude logique et ne viennent que de l'habitude qui vient de l'expérience.
    Se pose la question alors, comment établir des vérités ?
    On a là la problématique de la science. Pour Russell, la connaissance scientifique est basée sur l'induction.
    Le principe d'induction est basé ainsi.
    1/ Si on a découvert qu'une certaine chose A est associée avec une autre chose B, et si on ne l'a jamais trouvée en l'absence de B, plus grand est le nombre de cas où A et B ont été associés, plus grande est la probabilité qu'ils soient à nouveau associés dans une situation où l'on sait que l'un des deux est présent.
    2/ Sous les mêmes conditions, un nombre suffisant de cas d'associations fera que la probabilité d'une nouvelle association tende vers la certitude, et s'en approchera au-delà de tout limite assignable.
    Un philosophe des sciences comme Karl Popper critiquera l'idée d'induction par son critère de falsifiabilité.
    (voir le texte : la Philosophie des Sciences sur internet)
    Logique et mathématique   
    La logique a été un modèle pour la pensée, les mathématiques pour la science. Pourtant, Wittgenstein disait que les vérités mathématiques ne sont que des tautologies. Elles ne disent rien et n'apprennent rien sur le monde. Les mathématiques sont devenues le langage de la science et un modèle selon Descartes et Kant pour la connaissance.
    « Par là, on voit clairement pourquoi l'arithmétique et la géométrie sont beaucoup plus certaines que les autres sciences : c'est que seules, elles traitent d'un objet assez pur et simple pour n'admettre absolument rien que l'expérience ait rendu incertain et qu'elles consistent tout entières en une suite de conséquences déduites par raisonnements... » (Règles pour la direction de l'esprit, Descartes)
    Ce modèle pour la connaissance ne semble pourtant guère judicieux si l'on prend des domaines comme la sociologie, la psychologie ou l'Histoire et même d'autres domaines.
    Les vérités mathématiques ne disent rien puisqu'elles ne sont qu'hypothético-déductives. Elles ne dépendent que des hypothèses. Les mathématiques ont évolué vers un pur formalisme. Les hypothèses ne font plus appel à l'intuition comme cela se trouve par exemple dans les géométries non euclidiennes. La logique qui est pour certains le fondement de ce formalisme a pourtant été mise à mal par Gôdel qui a démontré qu'il était impossible de démontrer la non-contradiction d'un système mathématique.
    Donc même dans son domaine qui servait de modèle, les mathématiques, l'idée de démonstration a ses limites.
    Conclusion
    L'idée de démonstration est la continuité d'un vieux mythe de l'homme où l'on pourrait tout démontrer et établir. La logique elle-même a montré ses limites. La connaissance humaine même si elle le nie, contient une grande part de métaphysique. On connaît par induction, par intuition, par dévoilement, par expérience... même lorsqu'on utilise la démonstration, il y a toujours des présupposés comme par exemple en économie où l'on suppose souvent la rationalité des agents économiques. Le « savoir » restera toujours quelque chose de partiel et d'approximatif. Le savoir absolu tel que le voulait Hegel n'existe pas.
    Patrice GROS-SUAUDEAU

  • La Pensée de Heidegger

    Après Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel et Husserl, Heidegger est le septième géant de la philosophie. Il fut un créateur de la philosophie. Ses néologismes font partie maintenant de la culture philosophique. Il fut avant tout un philosophe de l'être. Sa distinction essentielle fut celle de la différence entre « être » et « étant » (l'ontologique et l'ontique). Le contexte philosophique et historique qui a vu naître Heidegger était celui du néo-kantisme et de la phénoménologie de Husserl. Le néo-kantisme considérait la physique et les mathématiques comme modèle pour la connaissance. Husserl dans sa déconstruction de la Science fondée sur les mathématiques verra dans l'intuition des essences l'acte cognitif en revenant aux choses mêmes et au monde de la vie. Heidegger reprendra la phénoménologie de Husserl. Il est comme le dira Jean Greisch entré en phénoménologie. Les deux autres philosophes qui influencèrent l'auteur de « Être et Temps » (Sein und Zeit) furent aussi Dilthey et Kierkegaard. Dilthey fut l'initiateur du concept d'historicité. Quant à Kierkegaard il a « explicitement saisi et approfondi de manière pénétrante le problème de l'existence comme problème existentiel ». Le contexte de l'époque de Heidegger fut aussi celui du nihilisme, de l'irrationalisme et de la publication du livre de Spengler : « Le déclin de l'Occident ». Il ne faut pas bien sûr oublier le traumatisme et l'humiliation pour l'Allemagne de la défaite de la première guerre mondiale et la montée du nazisme qui a suivi.
    Être et Temps (Sein und Zeit)
    Ce livre fut le grand livre du philosophe et l'a fait connaître. Heidegger analyse ce qu'est l'être de l'homme. « L'essence de l'homme est l'existence ». Le philosophe dans l'analytique existentiale décrit les « existentiaux ». L'être de l'homme s'appelle Dasein (être-là).
    Les « existentiaux » sont les modes d'existence du dasein. Cette analyse selon Heidegger permettra de connaître l'être puisque seul l'homme peut penser à ce que signifie l'être. « Le penser et l'être sont le même » (Parménide)
    Être - au - monde (in - der - welt - sein)
    Le monde fait partie de l'être du Dasein. Le Dasein n'est donc pas isolé comme dans l'ego cartésien. L'être à... est l'expression existentiale formelle que désigne l'être du Dasein en tant que celui-ci possède pour constitution essentielle l'être-au-monde ». L'être du Dasein est préoccupé. « C'est parce que l'être-au-monde appartient essentiellement au Dasein que son être vis à vis du monde est essentiellement préoccupation ». Cette vision s'oppose à la vision scientifique du monde et sa soi-disante neutralité. Les choses du monde sont instrumentalisées pour le Dasein. Elles ont une signification pour nous. On a là une critique de l'objectivité. Les choses se manifestent à travers le langage et les signes. « Le signe est ontiquement un instrument qui en tant qu'outil déterminé, fonctionne en même temps comme quelque chose qui manifeste la structure ontologique de l'instrumentalité (Zuhandenheit) de la totalité des renvois et de la mondanéité ».
    L’être-jeté
    Le dasein se trouve toujours dans une « situation affective ». L'être-dans-le-monde n'est pas corne pour Descartes ou le kantisme un sujet pur. Le monde apparaît avec une certaine disposition : joie, peur, ennui...Il n'y a donc pas de sujet transcendantal. « Ce caractère d'être de l'être-là, caché dans sa provenance et sa destination mais d'autant plus radicalement ouvert en tant que tel, ce « qu'il est » nous l'appelons être-jeté (Geworfenheit) de cet étant dans son là... L'expression être-jeté doit exprimer la facticité de l'être-assigné ». À la différence de Kant et son sujet pur le Dasein est historiquement situé.
    L'être - avec - autrui (Mit - sein)
    Le Dasein est avec d'autres dasein (Mit-Dasein). Les autres font partie de l'être-là. « Le monde auquel je suis est toujours un monde que je partage avec d'autres, parce que l'être-au-monde est un être-au-monde-avec... Le monde du Dasein est un monde commun. Le Dasein est un être avec autrui. L'être-en-soi intramondain d'autrui est être-avec », « être seul est un mode déficient de l'être-avec ».
    Cet être-avec peut se perdre dans la dictature du « on ». Le Dasein n'a plus d'identité propre. Il devient personne. « « On » est un mode d'être de la dépendance et de l'inauthenticité ». Avant de devenir authentique le Dasein est inauthentique immergé dans « on ». « De prime abord, je ne suis pas moi au sens de l'ipséité authentique mais je suis les autres sur le mode du « on ». De prime abord le dasein est On, et le plus souvent il demeure tel... ».
    Sentiment de la situation (Befindlichkeit)
    La « befindlichkeit » est un existential. La peur en est un par exemple comme la joie. Le Dasein est toujours dans un état affectif.
    Un autre existential est le « Verstehen », le comprendre. Le Dasein peut se comprendre. « Le comprendre en tant qu'existential, ce n'est pas « quelque chose », c'est l'être même comme exister ». Le « sens » est aussi un existential. Il fait le discours. « Le discours est existentialement co-originaire avec et le sentiment de situation et le comprendre ».
    La déchéance du Dasein
    Le Dasein chute dans le bavardage et la curiosité. Il tombe aussi dans l'inauthenticité, l'équivoque et l'ambiguïté : »On » ne fait que répéter ce que tout le monde dit. « Le dasein qui s'en tient au bavardage est en tant qu'être-au-monde coupé de ses rapports ontologiques fondamentaux originels et authentiques avec le monde... ». La «curiosité» n'est pas le comprendre. La déchéance n'a pas une connotation morale puisque c'est un existential.
    Heidegger fait des analyses très fines sur le souci et l'angoisse, thèmes kierkegaardiens. « Le souci est l'être du Dasein ».
    « La perfection de l'homme, c'est à dire sa capacité de devenir ce qu'il peut être en raison de sa liberté pour ses possibilités inaliénables (de son projet) est l'œuvre du souci ». Le souci constitue donc l'être du Dasein. Quant à l'angoisse elle révèle au Dasein sa solitude. « L'angoisse isole et révèle le Dasein comme solus ipse ».
    La Vérité
    La conception classique de la vérité est l'adéquation de la proposition et de la chose. Mais cela suppose que l'on connaisse déjà « qu'est » la chose. Cette définition n'est donc pas satisfaisante. Heidegger définit la vérité comme étant un dévoilement. Ce qui implique que le philosophe donne un sens à l'idée de vérité liée à l'être et qu'il ne le définit pas comme une construction. Pour Nietzsche il n'y avait pas de vérité mais une volonté de vérité. Heidegger en reliant être et vérité présuppose un être originaire. S'ouvrir à la chose pour le philosophe est un acte libre. La liberté dispose de l'homme et non pas l'inverse. « L'homme ne possède pas la liberté comme une propriété, c'est plutôt l'inverse qui est vrai : la liberté, l'être-là ek-sistant et dévoilant possède l'homme, et cela si originairement qu'elle seule permet à une humanité d'entrer en rapport avec un étant comme tel dans sa totalité, rapport qui fonde et dessine toute histoire ».
    L'être - pour - la - mort
    La mort est insurmontable. Elle est « la possibilité de la pure et simple impossibilité de l'être-là ». La mort construit le dasein. Dans notre quotidienneté c'est-à-dire dans la médiocrité et l'inauthenticité, elle nous rend authentique. L'anticipation de la mort fait sortir le dasein du On et fait exister authentiquement l'être-là.
    L'être - en - faute
    Il y a là une vision de la philosophie morale. La conscience et la culpabilité sont des existentiaux qui fondent l'authenticité et la liberté. L'éthique et la morale présupposent la culpabilité. La culpabilité semble première vis à vis de la morale. Pour Heidegger l'homme est tout d'abord existentialement un être-en-faute et renverse donc la vision de la culpabilité première. « Tout ceci revient à dire : l'être-en-faute ne résulte pas d'une faute commise, c'est au contraire celle-ci qui ne devient possible que sur la base d'un être-en-faute originaire ». Une faute commise fait prendre conscience au dasein de son être-en-faute.
    L'art
    Heidegger a écrit sur l'art dans la conférence sur l'Origine de l'œuvre d'art. Après avoir critiqué la vision esthétique de l'art, il voit dans l'œuvre d'art la mise en œuvre de la vérité. Un peuple accède à l'histoire par l'art « en tant qu'instauration, l'art est essentiellement historial. Ceci ne signifie pas seulement qu'il a une histoire au sens purement extérieur où, puisqu'il se manifeste au cours des âges à côté de maints autres phénomènes. Il se voit lui aussi sujet à des transformations pour finalement disparaître, offrant ainsi à la science historique des aspects changeants. L'art est histoire en ce sens essentiel qu'il fonde l'histoire ». L'œuvre d'art fait advenir la vérité. L'art fait éclore l'être. La vision heideggérienne sur l'art est proche de celle de Hegel : « Art, religion et philosophie ont ceci de commun que l'esprit fini s'exerce sur un objet absolu, qui est la vérité absolue » (Esthétique, Hegel). À la différence de Platon, Heidegger mettra la poésie au même niveau que la philosophie. Le poète est touché par la grâce de l'être. La poésie fonde l'être par la parole. La poésie est même « le langage primitif d'un peuple historial ». Heidegger sera « embarrassé » par l'art moderne qui n'est plus l'expression d'un peuple. La poésie est le langage par excellence « le langage est la maison de l'être ».
    Le temps
    Pour Heidegger la vision du temps n'a pas varié depuis Aristote. Quant au temps physique depuis Galilée, il n'a guère changé et sert à mesurer. Pour le philosophe, il y a « coappartenance intime de l'être et du temps ». L'être n'est pas dans le temps mais conçu à partir du temps. « Ma question du temps a été déterminée à partir de la question de l'être ». Heidegger veut aller plus lion que Husserl qui voit dans le temps quelque chose d'intérieur au sujet. Il faut pour Heidegger penser le « sujet » comme temps. La grande nouveauté du philosophe sera non de poser la question : qu'est ce le temps ? mais qui est le temps ? Nous sommes le temps. Le Dasein est le temps. L'être humain n'est pas dans le temps, il est temps. Le temps des physiciens ou objectif est appelé vulgaire. Comme chez Husserl, il y a une unité ekstatique : par le présentifier qui retient et est tendu-vers.
    L'Histoire
    Pour Heidegger, le fondement de l'histoire c'est la vision existentiale du dasein (être-là) qui possède un sort et un destin. Le Dasein appartient à une communauté (Gemeinschaft). Pourquoi les hommes s'intéressent au passé ? Heidegger utilise le concept d'historialité. Le Dasein est un être-dans-un-monde qui lui donne son historialité. Pour fonder l'historialité, Heidegger utilise trois termes : « héritage », « sort », et « destin ». Il y a « héritage » puisque l'homme est un être-jeté et la compréhension du passé permet la compréhension de nous-mêmes. Le « sort » est la conscience de nos possibilités limitées. Par exemple, le « aléa jacta est » (le sort en est jeté) de Jules César traversant le Rubicon. C'est la résolution des hommes au milieu de leurs possibilités qui les rend capables d'avoir un sort. L'engagement politique d'un individu le relie plus fortement à sa communauté. Le « destin » est lié aux peuples et aux nations. Le destin est le sort d'une nation. L'homme est un être avec d'autres et un être-au-monde-ensemble. Le Dasein se choisit aussi son héros (Held). Il n'existe pas de sujet isolé ou de fait isolé. Il faut un arrière-plan de signification qu'on appelle « monde ». Un fait est historique lorsqu'il a une signification pour l'existence humaine. L'histoire n'existe qu'en ayant une portée existentiale. On ne peut passer sous silence l'engagement politique de Heidegger qui prend un sens dans sa vision de l'histoire. Il y a un pathos de l'historialité qui existe chez tous les philosophes de la tradition conservatrice. Heidegger s'opposait à tous les universaux (humanité, internationale, catholicité...).
    Nietzsche
    Heidegger fut obsédé par l'œuvre de Nietzsche. Cette obsession est liée au nihilisme. Pour les auteurs traditionnels, le nihilisme venait de la perte des idéaux de la raison, la foi, la moralité. Pour Nietzsche ces valeurs étaient intrinsèquement nihilistes dès leur départ. Heidegger vu en Nietzsche le dernier grand métaphysicien qui a renversé le platonisme. La « réalité sensible », la « vie » et I' «illusion esthétique » remplacent le monde des idées ou l'arrière-monde chrétien. Nietzsche ne distingue donc pas l'être de l'étant. Le dernier nom de l'histoire de la métaphysique n'est pas Kant ou Hegel mais Nietzsche. Il faut souligner que la confrontation intellectuelle du philosophe avec Nietzsche s'est faite essentiellement en pleine période nazie. L'interprétation heideggérienne de l'auteur de « Ainsi parlait Zarathoustra » a influencé Bataille, Foucault, Derrida...
    L'œuvre de Heidegger appartient totalement à la philosophie occidentale. Toute personne ayant la fibre philosophique ne peut ignorer les points de vue heideggériens sur les principaux thèmes de la philosophie. Avoir voulu le censurer en raison de son engagement politique nazi (passager ou non) est un non-sens prôné par quelques obscurs de la pensée vis à vis de celui qui était avant tout un grand technicien de la philosophie. Il a eu une influence considérable sur des auteurs comme Sartre, Lacan, Derrida, Levinas, Foucault...
    Ses néologismes appartiennent de nos jours au vocabulaire philosophique. Il aura été plus loin que Husserl dans la déconstruction de la Science, ce dernier ayant encore été prisonnier du projet cartésien et du néo-kantisme.
    PATRICE GROS-SUAUDEAU

  • Echec cuisant du lobby LGBT à l'OSCE pour restreindre les libertés

    Lu sur C-Fam :

    "Fin juin, les lobbies homosexuels ont subi une défaite humiliante devant une des plus importantes organisations internationales pour la sécurité.

    C’est un vote de 24 voix défavorables et 3 voix favorables que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a en effet accueilli une déclaration controversée sur l’homosexualité. Même les Etats européens, en général très favorables aux lobbies homosexuels, ont fait défection.

    Cette déclaration non contraignante, plus connue sous le nom « principes de Yogyakarta », proclame l’existence de nouveaux droits spéciaux au profit des personnes qui se considèrent lesbiennes, homosexuels, bisexuels ou transgenres (LGBT). Les 29 principes ont été rédigés en 2006 par militants, universitaires et anciens fonctionnaires internationaux.

    Leurs sympathisants affirment que ces principes résultent d’interprétations dignes de foi du droit international existant. Ils ont demandé aux organisations internationales d’y adhérer. Ils ont eu plus ou moins de succès, en particulier avec les fonctionnaires non élus. Obtenir le soutien de l’OSCE aurait été une victoire de taille pour les associations d’homosexuels et leurs alliés internationaux, puisque les réunions de l’OSCE sont généralement peuplées d’élus.

    La Belgique était convaincue que la résolution passerait. Le Conseil de l’Europe, qui rassemble à peu de choses près les mêmes Etats membres que l’OSCE, avait avalisé certains de ces principes dans une résolution de 2010. Mais l’initiative a tourné au cauchemar lorsque des Etats, qui d’ordinaire donneraient leur soutien total à la cause homosexuelle, ont refusé de le faire. En tête des opposants, et à la grande surprise de beaucoup, les Etats-Unis.

    Seulement trois sur douze des élus à l’origine de la résolution ont décidé de confirmer leur soutien après le débat. Dès le début des débats, l’atmosphère s’est soudainement tendue.

    C’est le député américain Chris Smith, parlant au nom de la délégation des Etats-Unis, qui s’est exprimé en premier. Il a déclaré que les principes de Yogyakarta vont à l’encontre des engagements de l’OSCE en faveur d’une protection de la liberté religieuse et de la liberté d’expression. Il a ensuite énuméré les conflits potentiels entre les principes débattus et les doctrines majeures des grandes religions, ou le droit international en vigueur. Smith a également souligné que les Etats membres n’avaient jamais soumis ces principes à une quelconque négociation.

    Alors que l’administration Obama a publiquement fait des droits LGBT une des priorités des Etats-Unis, et que les déclarations publiques du président et de ses fonctionnaires continuent à confirmer cette impression, ce dernier épisode semble signaler un changement de direction.

    Les Etats-Unis ne sont pas les seuls à avoir dénigré les principes de Yogyakarta.

    La Pologne a demandé à ce que la résolution soit retirée de l’agenda de la séance sans débat. Le représentant a déclaré que les principes étaient incompatibles avec la constitution polonaise, et qu’aucune organisation internationale n’avait jamais défini les termes « orientation sexuelle » et « identité de genre ».

    Certains Etats membres, qui ont pourtant reconnu l’existence de nouveaux droits au profit des personnes LGBT, se sont eux aussi opposés à la résolution. C’était le cas de l’Italie, qui prévoie un statut juridique spécial pour les couples homosexuels par le biais de unions civiles. Pour le représentant italien, la promotion de ces principes partisans pourrait « amoindrir » l’autorité de l’OSCE. Il a observé qu’il serait déplacé de la part de l’OSCE d’aller jusqu’à débattre des mérites des principes de Yorgyakarta, sachant que l’organisation reconnaît le droit de tout individu à ne pas être discriminé, quelque soit son orientation sexuelle ou son identité de genre.

    Faisant écho aux juristes selon lesquels les principes de Yogyakarta ne sont pas un reflet exact du droit international en vigueur, il a enfin déclaré que ces principes allaient bien au delà du cadre normatif des droits de l’homme tels que reconnus par les Etats de l’OSCE.

    La Russie et l’Arménie ont aussi exprimé leurs objections. Au final, aucun Etat membre de l’OSCE n’a publiquement soutenu la résolution, pas même la Belgique.

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  • Sur la défaite de Platon

     

    Depuis une ancienne tradition médiévale, des courants philosophiques présentent le divin Platon comme un rêveur, un pur, et un homme dépourvu de bon sens – un théologien. Un nietzschéisme mal digéré peut renouveler ce refrain ignorant, et donc tenace : Platon est la forme subtile, hellène, du christianisme ; il valorise des arrières mondes imaginaires, le monde des idées, et dévalorise le monde de la vie, le monde concret. Il fabriquerait des êtres sensibles et mélancoliques. Il serait contraire à tout savoir du monde.
     
    Mais ces thèses ne sont que les filles de l'ignorance de Platon.
     
    Platon, puritain sans subtilité ? Un des derniers grands platoniciens de ce temps fut Oscar Wilde. Son maître fut le platonicien Walter Pater, vérifiez. Sa conception de la métaphysique – la vérité des masques - ou ses propos sur la profondeur des surfaces sont clairement platoniciens. Platon, contraire à la science et à la raison ? Toutes les victoires étranges des physiques mathématiques depuis Galilée sont les victoires de mathématiciens travaillant dans un monde platonicien, un monde fait d'harmonies de nombres – que ce soient Newton ou Einstein.
     
    Platon lui-même, comme son maître Socrate, ne furent pas des êtres détachés du réel politique. Socrate fut un Hoplite courageux et redoutable, un homme laid comme un bouc et séducteur de jeunes hommes. Platon a participé aux guerres de son temps et revendiqué l'amour des athlètes. L'amour platonicien ne fut jamais l'amour platonique des modernes. Il est un amour violent, sexuel, orgiaque, entre hommes, ou un amour absolu unissant les deux sexes devant l'éternité – un amour de chair solaire.
     
    Ni Socrate, ni Platon ne furent des hommes de ressentiment. Platon est un aristocrate hostile, radicalement hostile, à la forme démocratique du gouvernement d'Athènes. Il n'a rien du précurseur d'un christianisme doloriste. Il n'appartient pas à la généalogie du puritanisme hypersocialisé moderne et de sa forme laïcisée dans les Gender Studies.
     
    Platon est un homme sage pour les hommes d'action – un homme issu des anciennes races de loups et de chasseurs.
     
    Dans le monde vécu, le matériau sensible en général est l'objet d'interprétation. Nous sommes un lieu de projections géométriques multiples. Le matériau sensible est indéfiniment interprété, et interprété par les signes du langage. De manière générale l'être humain, et plus encore l'être humain parlant, n'est pas sur la peau du monde, il en est éloigné, et fait des déductions sur des apparences, sur des impressions. Un maître de sagesse, et une démarche dialectique sur ces impressions et sur les paroles prononcées peut permettre de remonter lentement vers l'être – de devenir ce que l'on est, un miroir de l'être placé au soleil.
     
    Pour Platon, l'homme est fait pour la vérité, mais il l'a perdue. Il est fait pour le soleil des dieux, mais vit dans les ténèbres : il est un nostalgique de l'âge d'or.
     
    Dans les ténèbres de la caverne, la lumière apparaît comme ombre, et la ténèbre est un reflet du soleil invaincu. C'est l'ombre des mondes qui les fait voir à l’œil, organe le plus proche du soleil. Cette vision traditionnelle des ruses des contraires n'est pas dualiste, mais comme toute les traditions légitime, intégration des contraires dans l'Un.
     
    Lors de la projection des ombres, un cercle peut être l'image d'un cercle, d'un cône, d'un cylindre. Une ligne peut être la projection d'une surface. Un point peut être l'image d'un immense axe vertical, l'axe du monde. L’ignorant qui l'oublie passe sur le point sans même ressentir la puissance des mondes assise en ce lieu. Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre : s'il ne connaît les règles infinies de transformation, de ruse des formes.
     
    L'erreur ne vient pas des formes, mais des illusions de la vision de l'homme, de ses erreurs sur la nature des choses. Et la puissance qui protège de l'erreur – qui protège de l'arrêt de l'interprétation sur l'apparent immédiat, comme dit Héraclite, cet apparent qui fait voir le soleil de la largeur d'un pied d'homme – est l'imagination. Par l'imagination, la production des formes dans les ténèbres de l'âme, je peux deviner les formes réelles qui font apparaître des formes sur les murs de la cavernes – je peux comprendre que ce cercle est un cylindre ou un cône, que ce point infime est le point d'insertion des dieux dans le monde. Je peux calculer la taille réelle de la terre ou de la lune à partir des apparences – je peux régner sur le monde au lieu de sombrer, impuissant, dans l'illusion. Les idées, comme les nombres pythagoriciens, ne sont pas des apparences, mais des structures stables du monde fluent, insaisissable des apparences. De même que le soleil apparaît par son ombre, de même l'éternité apparaît par le Temps ; les cycles du Ciel, le mouvement des étoiles, sont des rotations, c'est à dire des figures qui font éternellement retour.
     
    Ainsi le spectacle du Ciel étoilé est comme le spectacle de la caverne, l'objet d'une sagesse et d'une dialectique.
     
    Ce qui apparaît est toujours partiel, déformé, et donc à interpréter, signe. Ce qui apparaît n'est pas le tout – le vrai est le tout. Le regard platonicien sur le monde est un regard de contemplation mais aussi de ruse : le monde joue des apparences, et se manifeste comme illusions et tromperies. Un loup regarde ainsi la forêt – telle masse sombre peut être un arbre, une proie, un ennemi – tout pour le chasseur est signe.
     
    L'imagination platonicienne n'est pas une fuite dans un arrière monde, dans l’acceptation passive de la tromperie idéaliste. L'imagination platonicienne est une puissance, une force de l'âme, et une puissance de vérité. Dans le banquet, c'est le comique Aristophane qui raconte la parabole de l'homme originaire sphérique, hermaphrodite. Ce nom crée une distance, une autorisation à la fantaisie qui permet de revenir vers la vérité puissante de l'amour : l'art est ainsi une voie de la vérité. L'art parle sous contrôle de la vie.
     
    L'histoire réelle des sciences ne peut ignorer la force de l'imagination scientifique, et c'est cette imagination qui est l’imagination platonicienne.
     
    Enfin, il reste la politique de Platon - la lutte de Platon contre le Sophisme. Le Sophisme est lié à la forme démocratique du gouvernement. Celui qui parle à un autre homme – celui qui lui donne des signes pour interpréter le monde à nouveau – peut lui dire la vérité, ou lui dire ce qu'il pense devoir lui dire pour le faire agir à sa guise. Bref : la parole jetée dans l'arène politique peut être instrument d'asservissement et d'illusion. Sun Tsu dit : tout l'art de la guerre est fondé sur la duperie.
     
    Si ce que je dis peut être l'origine de mon règne et que je choisis le règne devant les hommes face à – et plutôt que - la vérité, alors ma parole perd sa puissance de vérité – tout le langage de la Cité est dégradé, et les hommes s'éloignent des dieux et des poètes. Le Sophisme est bien le précurseur du Spectacle, second monde construit pour former les hommes soumis à l'ordre qui produit le Spectacle – soumission qui prendra dans ce monde illusoire la forme illusoire de la liberté. Forme illusoire de la liberté, parce qu'elle ne s'exerce – même si elle s'exerce réellement parfois, et cette part de réalité est un moment de la puissance de l'illusion globale – dans un monde qui, pris en totalité, est fondamentalement illusoire et construit pour manipuler.
     
    Comme dit Debord, le Spectacle est un rapport de classe médiatisé par des images – c'est à dire, un dispositif global de domination dans le cadre du développement du Capitalisme. Ce dispositif global est aussi le produit du système capitaliste, c'est à dire d'un système social dépassant la domination pour aller vers l'exploitation massive des hommes. En soi, un dispositif global de domination n'est ni bon ni mauvais : il n'est pas une civilisation qui n'en aie développé – c'est l'objet de l'histoire. L'organisation des hommes, la langue, la civilisation en sont indissociables. Les conditions qui permettent d'articuler dans une langue et de diffuser des propositions condamnant toute hiérarchie organisant un groupe comprennent l'existence préalable d'une société hiérarchisée. Cette remarque est suffisante pour laisser de côté ce genre de discours, comme étant des produits de la déréalisation sophistique.
     
    La particularité du Spectacle est d'être un dispositif de domination qui est parti historiquement du principe de la négation publique de la domination en général, c'est à dire d'un principe contradictoire avec la réalité d'un dispositif de domination quel qu'il soit, et donc en particulier avec le dispositif de domination mis en place « au nom des idéaux universels de liberté et d'égalité ». Ces Noms ont permis la mise en place d'un asservissement généralisé, et d'un projet impérialiste sans précédent. C'est dans cette énorme contradiction symbolique que réside la puissance qui met en œuvre les illusions du Spectacle – la plaie béante du règne doit être sans cesse recouverte de mystères et d'images.
     
    Plus un secret est dangereux pour l'ordre, plus les mécanismes de déni doivent être puissants, et en puissance de violence. Cette remarque est valable de la psychologie individuelle aux groupes les plus étendus, en passant par les familles. La violence de répression dont sont capables les ordres libéraux est visible individuellement dans les hurlements et la haine individuelles qui apparaissent chez les militants de la tolérance quand un point du développement libéral rencontre un obstacle.
     
    La légitimité juridique de la domination bourgeoise est basée sur « la liberté » et « la démocratie », et ainsi le capitalisme moderne est sans cesse dans l'étau de la double contrainte entre la soif indéfinie d'exploitation des hommes qui est l'essence même du capitalisme, et les besoins de la légitimation politique « démocratique ». Le système déploie alors une violence à la fois réelle, économique, en sortant du salariat des millions d'hommes pour les abandonner comme inutiles, et symbolique, en intensifiant jusqu'à la rupture la violence symbolique qui permet de construire une réalité seconde progressiste, quand la réalité première est la mise au pas générale des hommes à l'ordre du capital.
     
    L'exemple chinois montre un capitalisme se développant dans le cadre d'une légitimation communiste. Je ne veux rien dire de plus en passant que la forme « démocratique » de légitimation du Capitalisme n'est pas essentielle à la forme capitaliste de l'exploitation – les principes démocratiques ne sont rien de plus qu'un instrument du développement économique – ils sont une écume de cette histoire. Les vérités du Spectacle ne sont rien de plus que les moments du faux général, des moments de l'histoire de l’exploitation. Les leurres nous invitent sans cesse à lâcher la proie pour l'ombre, et le moins que l'on puisse dire c'est que les leurres fonctionnent massivement, permettant aux masses urbaines déracinées de se redonner une identité dans le cadre du Récit progressiste, où ces individus retrouvent une existence en oubliant sa mise en scène. La mise en scène est comme la structure qui gonfle le vide, et qui donc doit être rendue invisible. Ainsi une actrice qui joue des rôles positifs au cinéma peut continuer à les jouer en dehors de ses films, et devenir chargée de mission de l'ONU dans le monde que le Spectacle présente comme réel, et qui apparaît comme une dépendance du monde que le Spectacle présente comme irréel. Ainsi le Système peut produire le réel, puisque le réel n'est plus rien d'autre que ce qui n'est pas issu des mondes virtuels.
     
    Les salariés arrachés à toute réalité vivante par le morcellement du travail et l'imprégnation spectaculaire se croient parés de grandes vertus, ce qui est bon pour leur ego, à tel point que peu d'hommes les refuseraient dans leurs miroirs trompeurs. Et dans le Récit, par leur générosité et leur ténacité face à des méchants, ils accordent des droits supplémentaires à des catégories opprimées, solidairement avec les maîtres. Ces mêmes maîtres qui organisent pourtant l'exploitation globale, et donc l'exploitation de ces mêmes individus, dans une réalité qu'ils préfèrent ne pas voir – et qui est invisible sur les écrans de contrôle du Système.
     
    Le capitalisme réel est producteur d'exploitation et donc d'exploités. Sans cesse, les hommes de l'idéologie rencontrent des exceptions à leur principe de non-domination globale ; et à chaque fois, le choix se situe entre l'abandon du principe d'irréalité et le renouvellement de constructions symboliques construisant le déni de la situation de domination réelle. Et le choix est toujours l'aggravation du déni, une lente dérive loin du monde immédiat, une intensification de la scission spectaculaire. Les hommes du Spectacle de cessent d'utiliser la force pour interdire l'usage de la force – ils ne cessent de créer de nouvelles interdictions pour assurer la liberté.
     
    Dans le Spectacle, tout ce qui immédiatement disponible est une médiation trompeuse – toute l'information qui me parvient comme une évidence par les médias, cette construction fluente d'un monde fluent, d'un Récit fondamental fait de progrès constants, avec ses problèmes bien identifiés, incontestables – est une tromperie globale, une chimère faite de fragments désarticulés de vérités. Et c'est d'abord en admettant la chimère globale, et en partant des problèmes bien identifiés à l'avance, que je peux revendiquer une liberté ; c'est en me soumettant à ces cadres à partir desquels - et seulement à partir desquels - il est permis de s'exprimer.

    La liberté d'expression que l'on nous vend est un jeu dont les règles nous échappent, sans cependant échapper à tous les hommes. C'est pourquoi cette liberté est une fiction dans le cadre général d'un dispositif de domination qui vise l'invisibilité.
     
    Loin de la liberté du Citoyen, le Spectacle est la construction du monde qui fait de la liberté une illusion vécue – une caverne. La dialectique n'est pas négation, mais intégration du monde : le spectacle fait partie de notre monde, et nous avons à vivre avec. Négatif n'est pas mépris : l'ombre manifeste la lumière à qui sait voir. Au fond, Nietzsche fut un grand platonicien – et il l'a compris au fil de sa vie.
     
    Platon est là pour dire à chaque fois, en clignant des yeux : tu laisses la proie pour l'ombre.
     
    C'est uniquement en ce sens que l'on peut dire que le monde moderne est une défaite de Platon. Mais nous, nous pouvons plus que jamais être platoniciens. C'est ainsi que nous pouvons avoir la puissance d'imagination des sorties des labyrinthes faux et menteurs du Spectacle. C'est ainsi que l'errance des souterrains peut devenir une marche sur un rayon de lune.
     
    Les vérités de la métaphysique sont la vérité des masques.