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plus ou moins philo - Page 27

  • Un aéroport à la fois coûteux et inutile : le caprice de M. Ayrault...

    La manifestation de samedi à Nantes pour protester contre la construction d’un aéroport international sur le site de Notre-Dame-des-Landes suffira-t-elle pour empêcher le début des travaux, annoncés comme imminents par les partisans de ce projet déjà fort ancien, pensé du temps où Concorde faisait rêver la France ?

    Rien n’est sûr, et il faut craindre, sans doute, une tentative prochaine du gouvernement pour imposer ce qui ressemble de plus en plus à un caprice de notables nantais : M. Ayrault, dans cette affaire comme dans celle du redécoupage régional évoqué en janvier par M. Hollande, raisonne petitement, non en homme d’Etat et de hauteur, mais en féodal départemental.

    Cela est d’autant plus regrettable que la nécessité économique de cet aéroport est de plus en plus contestée, à l’heure où le TGV relie Nantes à Paris en un peu plus de 2 heures, mais avec la perspective d’une réduction de ce temps de déplacement de plus d’une demi-heure dans les prochaines années grâce à de nouveaux aménagements ferroviaires. Contestée et contestable aussi, car ce projet s’appuie sur une conception de l’économie désormais de plus en plus remise en cause par les limites mêmes de la mondialisation et de la métropolisation qui, pour s’étendre encore, suscitent néanmoins également des réserves vives d’un nombre croissant de citoyens. Le modèle économique dans lequel s’inscrit le projet aéroportuaire de Notre-Dame-des-Landes n’est plus adapté aux temps qui viennent, ceux de la nécessaire sobriété et de la transition énergétique, et il faut aussi penser la fluidité et les communications en termes d’aménagement du territoire à la fois local et national (sans oublier, si possible, l’international), et non seulement sous la forme d’égoïsmes départementaux centrés sur eux-mêmes et persuadés que leur « développement » (véritable utopie contemporaine des milieux urbains…) va résoudre tous les problèmes locaux. [...]

    Jean-Philippe Chauvin - La suite sur Nouvelle Chouannerie

    Lire également sur Boulevard Voltaire, un entretien sur le sujet avec Nicolas Dupont-Aignan : "L’aéroport Notre-Dame-des-Landes est un non-sens économique"

    http://www.actionfrancaise.net/craf/?Un-aeroport-a-la-fois-couteux-et

  • La réflexion philosophique, pour quoi faire ? partie 2

    Il n'est pas d'histoire qui ne sélectionne les événements qu'elle restitue à notre mémoire, parce que, s'il en était autrement, il faudrait autant de temps pour raconter l'histoire qu'il en avait fallu pour qu'elle se déroulât ; de plus, le métier de l'historien établit les faits non à la manière des résultats du loto, mais en ce que les événements qui font la trame de l'histoire sont supposés être reliés entre eux par des relations de causalité : l'histoire, ce n'est pas seulement connaître les faits, c'est tenter de les comprendre, c'est ainsi exhiber les faits chargés de la plus forte causalité, faire de l'histoire consiste à choisir et à éliminer. On se trouve là devant un cercle logique : il faut avoir compris ce qui s'est passé pour savoir quels sont les faits méritant d'être retenus, dans le moment où c'est dans l'histoire que se trouvent les faits dont la connaissance permet, elle seule, d'accéder à leur compréhension. Il est ainsi impossible d'accéder à une connaissance historique sans présupposer, à l'histoire, un sens (une direction, une finalité) expressive d'un sens entendu comme intelligibilité. Si l'on ajoute que l'historien est lui-même intérieur à cet élément (la vie des hommes) qu'il est supposé étudier mais que sa position l'empêche de se l'objectiver, si l'on s'aperçoit de surcroît que la conscience historique inhérente au métier d'historien n'est pas sans constituer elle-même un événement historique, on se rend compte aisément qu'il n'est pas de labeur d'historien sans que ce dernier ne présuppose, de manière implicite, une philosophie de l'histoire. Et c'est pour cette raison qu'il est impossible de fonder l'engagement politique sur la pure tradition, comme si la tradition (d'un peuple, d'une culture) pouvait servir de norme et de fondement suffisants aux produits de la raison : outre le fait que la tradition relève de l'histoire, la sacralisation de la tradition relève quant à elle de la foi ; or dans les deux cas (conscience historique et religion) la raison philosophique est convoquée, comme on l'a vu.
    La littérature produit de l'émotion ; si sublime soit-elle, l'émotion en tant que telle est la délectation de la vie subjective. Faire de l'esthétique le fondement de l'engagement politique, c'est suspendre la moralité et les visions du monde à une délectation, à cette jouissance de la subjectivité charmée par ses propres résonances. Si la recherche de cette espèce de bien qu'est l'émotion esthétique se déconnecte de l'échelle objective des biens, elle en vient à absolutiser la subjectivité, ce qui, comme modalité romantique du subjectivisme, appartient de fait et en droit à l'héritage de la pensée de gauche. Le véritable homme de goût est à droite, mais le goût ne suffit pas à définir la droite, et la droite réduite à son bon goût est déjà de gauche sans le savoir.
    IV. La philosophie de l’antiphilosophisme
    L'antiphilosophisme par lequel se définit la droite est lui-même une philosophie, et une très mauvaise philosophie, parce que c'est le postulat de toute pensée de gauche : rien ne saurait transcender en dernier ressort les pulsations immanentes de la subjectivité individuelle. Et c'est parce qu'il est une mauvaise philosophie que l'activisme de droite est stérile.
    On dira qu'il y a là un procès d'intention aussi ridicule qu'il est injuste, que la droite sous toutes ses formes a toujours condamné le subjectivisme. Voyons-y de plus près pourtant.
    L'esprit de l'homme de gauche est fébrile et inquiet, tourmenté, en activité permanente, parce qu'il est insurgé contre lui-même : il refuse l'existence de la vérité objective qui lui enjoindrait de plier le genou, de relativiser son moi, de le subordonner, mais il est insupportable à lui-même chaque fois qu'il se réduit à sa subjectivité pure dont le destin est d'être happée par l'animalité dès qu'elle se prétend souveraine, mais par là de s'éclipser : Ce qui fait la différence entre la droite et la gauche, c'est au fond le choix entre Dieu et l'homme : Exsurge domine, ut non praevaleat homo (Ps 9). Non qu'il ne faille pas aimer l'homme, mais précisément, l'homme n'est homme qu'en s'ordonnant à Dieu puisqu'il est fait à Son image. En se refusant à Dieu au point de se mettre à la place de Dieu, l'homme se refuse à lui-même et se déshumanise, et n'est plus aimable ; corruptio optimi pessima. En aspirant à aimer l'homme, à lui vouloir du bien au point de l'accepter jusque dans ses déficiences et ses révoltes, on en vient à dénaturer l'homme, à le rendre haïssable et à lui faire du mal ; aimer l'homme c'est lui vouloir du bien, et vouloir pour lui le plus grand bien, lequel est de se conformer à l'image de Dieu qui est inscrite en lui tel un idéal à réaliser. Si le pessimisme désabusé est de droite (l'homme est bien la pire crapule que la terre ait jamais portée), il n'est tel qu'à proportion de son aptitude à se doubler d'un optimisme héroïque (corruptio optimi pessima) conjurant les tentations toujours renaissantes du quiétisme du désespoir. Le pessimisme absolu de Schopenhauer l'Athée, misogyne, antidémocrate, antisémite et réactionnaire, laisse voir les limites de ses mérites lorsque, dans Le Fondement de la morale, il se met à dire ses amours pour le culte rousseauiste (qui l'eût cru ?) de la pitié. L'aversion - de bonne venue - du réactionnaire pour les « pensées toujours en recherche », pour ces esprits compliqués s'ingéniant à chercher pour ne pas trouver, à ne quêter la vérité que pour s'en détourner parce qu'ils aspirent irrationnelle-ment à faire la vérité, à la produire afin de n'être pas mesurés par elle, est elle-même vouée à basculer, en reniant tout esprit de recherche intellectuelle au nom de ses convictions qu'il croit inébranlables, dans un travers qui apparente le réactionnaire à cette pensée de gauche qu'il abhorre et à laquelle il rend les armes en croyant lui claquer la porte au nez. Expliquons-nous.
    L'homme de gauche, qui est toujours, objectivement, sur la pente de l'athéisme en tant qu'il est de gauche, a pour envers cet homme de droite qui, objectivement, est toujours sur le chemin de l'affirmation de Dieu, d'un Dieu transcendant et personnel, car seule une subjectivité souveraine peut arrêter, prévenir l'intumescence mortifère d'une autre subjectivité. On ne saurait pour autant s'en tenir là en fait de différence entre la droite et la gauche, parce qu'il existe une perversion de la pensée de droite qui la fait s'atrophier sans cesser de lui donner l'illusion d'être de droite. En effet, la pensée de droite est, normalement, celle des certitudes, du repos dans les certitudes, de l'objectivisme en toute chose. Mais précisément, ce repos n'est pas, ne doit pas avoir raison de fin dernière pour la pensée, il est gravide d'une activité vitale plus riche que celle de la pensée qui cherche sans avoir encore trouvé. On n'en a jamais fini avec la vérité, non du tout parce qu'elle serait inaccessible, non parce qu'elle serait à construire, ou en devenir, mais parce qu'on la trouve et qu'elle est inépuisable. Loin d'exténuer le désir de connaître, elle l'avive à mesure qu'elle le comble, et c'est en cela qu'elle revitalise l'esprit de recherche dans et par l'acte de l'aboucher à la certitude. De sorte que la tentation de l'homme de droite est d'aimer la vérité non pour elle-même, qui maintient tendue la quête de la vérité, mais pour le repos qu'elle procure (telle est la conviction - donnée subjective - dans sa différence d'avec la certitude) et qui se vit désormais tel un collapsus de la pensée ; la vérité veut être aimée pour elle-même, trop souvent elle est aimée tel l'instrument du plaisir d'avoir raison, tel encore le moyen de renoncer à chercher. La pensée méditante ne possède jamais à proprement parler la vérité, elle ne se repose en elle que parce qu'elle est possédée par elle, ainsi non pour s'endormir mais pour se relancer ; la pensée ne possède la vérité qu'au sens où la vérité consent à se donner à l'esprit qu'elle se subordonne pour s'y célébrer. Le subjectivisme, matrice de la pensée de gauche, est par définition incapable de se faire dogmatique ; même le marxisme, incontestablement dogmatique dans sa forme, s'achève sur la promesse d'un avenir mythique supposé dépasser toute forme de dogmatisme, de fixisme et de prévisibilité. La pensée de gauche est donc inquiète, hantée par le doute, au rebours de la pensée de droite qui, par une forme inavouée mais non moins attestée de subjectivisme consenti, se repose sur ses lauriers. Les hommes de droite contemporains se comportent un peu comme ces gens vieillissants qui conservent toujours une dilection nostalgique pour le souvenir de la première femme qu'ils ont aimée, non parce qu'elle était la plus aimable, mais parce qu'ils ont découvert en elle la volupté d'être amoureux : ils se sont aimés en elle plus qu'ils ne l'ont aimée, ils aiment leur amour dans ce souvenir plus qu'ils ne l'aiment elle-même, mais ils s'accrochent à elle pour nourrir leur poussif amour d'aimer. Il en est trop souvent de même pour les affinités doctrinales : on a découvert le plaisir de penser dans tel auteur, on était jeune et frais, on s'accroche à cette pensée non d'abord parce qu'elle est plus vraie que les autres, mais parce qu'elle est celle en laquelle s'est éveillé notre plaisir d'avoir raison. D'où la pluralité, qui fait sa faiblesse, des doctrines de la pensée de droite. Chacun revendique son champion, jette l'anathème sur les autres (les complotistes contre les anticomplotistes, les sédévacantistes contre les antisédévacantistes, les monarchistes contre les fascistes, les nationalistes cocardiers contre les européistes, les partisans du libéralisme économique contre les dirigistes, etc.), excluant que chaque courant puisse être porteur d'une vérité partielle en attente de son intégration dans un tout qui seul lui donnerait sens et consistance, et qui attend toujours d'être mis en évidence. Plutôt que de se demander si la cause de ses échecs ne serait pas dans l'incomplétude des éléments doctrinaux auxquels il souscrit, il préfère l'imputer, se réfugiant dans un pessimisme anthropologique confortable qui le dispense d'agir et de progresser spéculativement, à une supposée méchanceté indépassable de l'homme en tant qu'homme, comme si Dieu n'avait pas vaincu le monde et le règne du péché. Et ainsi la droite est sempiternellement divisée sur le plan doctrinal ; ses divisions dans l'ordre de l'action n'en sont que la conséquence. La vérité, tout comme le bien commun politique au niveau de l'intellect pratique, est le meilleur bien de l'intellect spéculatif ; mais précisément, ce sont des biens pour celui qui les appète non en tant qu'ils lui sont rapportés, mais en tant qu'il se rapporte à eux. Et de même que la subordination au moi du bien commun le fait dégénérer en intérêt général vidé de toute substance (il en est réduit à la condition de possibilité des biens privés que leur déconnection d'avec le vrai bien commun rend inflationnistes et par là conflictuels), de même la subordination au moi de la vérité la fait dégénérer en cette conviction subjectiviste qui ne peut subsister qu'en tronquant la vérité.
    V. Métaphysique et histoire.
    Si ce qui précède est doué d'un minimum de pertinence, il est permis d'en appliquer les résultats au traitement de querelles internes à la pensée de droite, aussi artificielles et stériles qu'elles sont ravageuses.
    Procédons pour ce faire à un rappel préalable. Dans l'Antiquité et pendant la période médiévale, on appelait "physique" l'étude des réalités sensibles, assujetties au devenir, à la génération et à la corruption, à la contingence. Cette physique traitait des principes de la réalité mobile, elle n'était pas expérimentale comme l'est la physique actuelle, laquelle, à toute distance du souci d'expliquer le réel, se contente d'élaborer des modèles théoriques susceptibles de prévoir la succession des phénomènes et de dominer la Nature, de telle sorte que ces modèles ne tiennent pas leur validité de leur pouvoir de vérité (les "entités" dont la physique moderne peuple le réel sont à jamais invérifiables), mais de leur efficacité pratique. L'ancienne physique aspirait à saisir des principes expliquant la réalité mobile. Mais ce qui est mobile est imparfait : ou bien il s'achemine vers sa perfection, ou bien il tend vers sa corruption, ainsi quitte son état de perfection. Et l'imparfait suppose le parfait : toute privation est relative à ce qu'elle conteste, et elle fait l'aveu, par son existence même, de celle du parfait dont elle dérive nécessairement. Puis donc que le muable est l'imparfait, le parfait est immuable, éternel, incorruptible, et immatériel. Telles étaient les principes moteurs des astres pour les Anciens, parce que les astres étaient censés échapper à la contingence du monde dit "sublunaire". Tel était aussi, et d'abord, Dieu (Premier Moteur non mû et Pensée de Pensée), ou le divin (tel le monde des Idées pour Platon). Aussi les Anciens se représentaient-ils l'univers comme un monde hiérarchisé, dont l'inférieur était pour le supérieur. Si la physique traitait du monde imparfait, c'est à la métaphysique qu'il appartenait d'étudier le monde parfait, et cette dernière jouissait d'un tel prestige qu'elle en venait à s'identifier, à bon droit, à la philosophie même. L'existence même d'un point de vue métaphysique était suspendue à l'existence des réalités métaphysiques, l'ordre du connaître étant mesuré par celui de l'être. Cela dit, parce que les Anciens n'avaient pas été contaminés par ce scepticisme moderne dissociant les catégories et lois de la pensée de celles de la réalité, il n'était pas inopportun d'en venir à appliquer, aux réalités du monde sublunaire, le mode de penser ou point de vue propre à l'étude du monde supralunaire : ce qui est premier dans un genre est cause de tout ce qui appartient à ce genre ; le feu, disaient-ils selon une connaissance expérimentale dépassée mais métaphysique-ment intemporelle et de ce fait toujours valable, est ce qui réalise l'essence de la chaleur, et ainsi il est cause de la chaleur qui subsiste dans toutes les choses chaudes ; aussi l'imparfait fait-il mémoire du parfait qu'il imite et auquel il renvoie, mais par là il appelle de lui-même d'être étudié selon le point de vue de sa cause : il existait un savoir métaphysique de la réalité physique. Ce qui est en devenir n'est pas pleinement être puisque tantôt il s'achemine vers le néant, tantôt il tend, à partir du néant (relatif ou absolu) vers l'être ; ce qui est hors du devenir est être au sens plein, et ainsi la métaphysique est-elle science de l'être en tant qu'être ; dire qu'il existe un savoir métaphysique de la réalité physique, c'est dire que seule la métaphysique est en mesure d'étudier l'être contingent en tant qu'il est être ; elle est seule à pouvoir dire, en rigueur, ce qu'il est.
    Si ce point de vue métaphysique a quelques raisons de revendiquer un droit à ne pas être oublié, il a aussi droit à n'être pas confondu avec le point de vue historique, qui s'en tient à la succession des événements, à la manière, mutatis mutandis, dont la physique contemporaine s'en tient aux phénomènes en laissant de côté, parce qu'elle est méthodologiquement impuissante à l'atteindre, tout ce qui a trait à l'essence ou nature des choses. Une réalité contingente (et l'histoire n'est faite que de réalités contingentes) est rarement adéquate à son concept, elle peut même le trahir longtemps sans cesser de posséder sa nature contre laquelle elle s'insurge, et cela ne laisse pas le point de vue métaphysique d'être le plus réaliste des points de vue, c'est-à-dire le plus vrai, puisqu'il est le seul à saisir l'essence du réel. Réduire une réalité à son histoire, à la série des événements qui ponctuent son devenir, c'est adopter un postulat existentialiste, ou marxiste (l'être se réduit à la série des apparitions qui le manifestent), que nul n'est obligé d'embrasser, et que l'on a même de bonnes raisons de refuser (mais tel n'est pas l'objet du présent article).
    Aujourd'hui, la droite française, en ses dissensions internes, est comme piégée par des sophismes qui ne charment ou n'inquiètent que les nigauds, les ignorants et les gens de mauvaise foi, et qui reposent presque tous sur ce refus de, ou sur cette incapacité à distinguer entre point de vue historique et point de vue métaphysique. Il nous suffit pour l'illustrer d'évoquer les figures d'Alain de Benoist, d'Alain Soral et de Franck Abed, pour s'en tenir à quelques-uns des ténors les plus récents animant les débats internes à la droite.
    Ces trois protagonistes s'entre-déchirent, et croisent le fer avec la droite nationaliste plus traditionnelle qu'ils ont prétention à réformer, mais ils communient pourtant tous trois dans une erreur commune : passer du droit au fait et en venir à sacraliser le fait ; ou encore : passer du plan métaphysique au plan historique substitué au premier, et ensuite conférer une valeur métaphysique, ainsi paradigmatique, à l'histoire. "On" dit, dans cette perspective, que l'idée de nation serait de gauche parce qu'elle a été thématisée en 89, que la colonisation serait de gauche parce qu'elle a été lancée par les libéraux maçons et au nom de l'universalisme républicain. En fait, ces notions étaient métaphysiquement de droite et par accident de gauche, et c'est la gauche qui les a confisquées au nom des valeurs de la République, et qui prétend qu'on ne peut les revendiquer sans être républicain (on fait de même à propos de la centralisation de Louis XIV, en annonçant que 1789 aurait été dans les flancs de la monarchie) ; la droite pusillanime, ou celle qui confond elle aussi les deux plans (telle la Nouvelle Droite), rejette ces notions parce qu'elles ont été revendiquées par la gauche au nom de l'histoire ; mais, parce que ce sont des thèmes qui métaphysiquement sont de droite, cette droite historiciste ne sait pas qu'elle roule pour la gauche en se désolidarisant de ces notions. Autre exemple : les nations et trônes européens n'ont cessé, historiquement parlant, de se faire la guerre, avec pour enjeu l'hégémonie sur l'Europe et la chrétienté. On en déduit, quand on se veut de gauche, que l'Europe n'aurait jamais existé, et que la seule communauté valable serait celle de la nation jacobine (Soral), et que cette dernière aurait plus d'affinités avec ses anciens colonisés (Nègres, Berbères, Annamites) qu'avec les Allemands, les Italiens ou les Espagnols ; ce faisant, on accélère l'invasion de la France, on mine son identité réelle, on plébiscite des principes objectivement antinationaux (la République française s'est voulue mondialiste dès son origine, et elle l'est dans son essence). Ou bien, quand on ne se reconnaît pas dans l'universalisme abstrait, libéral, matérialiste et individualiste de la gauche, on en déduit que l'idée de nation serait de gauche et que seule l'idée d'Europe serait à retenir ; tel est le point de vue de la Nouvelle Droite : sous les auspices de Pierre Leroux et de Proudhon, on se laisse séduire par l'idée d'un fédéralisme régionaliste européen (qui objectivement fait le jeu du mondialisme). Ou bien, partant du même postulat, mais se voulant opposé à la gauche, on plaide en faveur du retour à la monarchie légitimiste (antinationale), au nom de la fidélité à une dynastie ; ce faisant, on se contente, en se donnant l'air d'un sage transcendant les partis, de plaider en faveur d'une réinstauration des contradictions de l'Ancien Régime, par là de réenclencher des processus de dépérissement politique historiquement consommés dans le péché de 89 ; dans la livraison de janvier-février 2012 de la NRH, il est pourtant opportunément rappelé que Christine de Pizan, laquelle fut le plus grand penseur politique de son temps, donnant Charles V en exemple, parle, dans le « Livre des fais », de couronnement et non de sacre, exclut le légendaire de la monarchie, se dispense d'évoquer la « Sainte Ampoule », les écrouelles et saint Rémi, se réjouit du caractère national de la monarchie française, en appelle aux principes politiques de l'Antiquité classique et non aux principes théocratiques de l'augustinisme politique, qui sont ceux-là mêmes - au rebours du thomisme - de l'école légitimiste. Dans tous ces cas de figure, on ne veut pas comprendre que, métaphysiquement, la nation et l'Europe sont complémentaires, tout comme la nation et la monarchie, même si par accident elles sont conflictuelles et se sont historiquement révélées telles. Les peuples européens qui se sont entre-tués au point d'en venir à se suicider pendant la Grande Guerre n'en étaient pas moins - et n'en demeurent pas moins, quelque décadents et affaiblis qu'ils soient devenus -, métaphysiquement, solidaires les uns des autres dans une identité objective d'origine et de destin. On dit aussi que la différence de la droite et de la gauche serait de gauche parce qu'elle est historiquement née dans un contexte républicain ou pré-républicain (la Constituante), c'est-à-dire de gauche, et ainsi, pour n'être pas de gauche, il faudrait n'être pas de droite... Ou alors on en déduit que, pour n'être pas de droite libérale et/ou parlementaire, il faudrait être de gauche. Loin de nous l'idée que la droite libérale serait de droite, non seulement parce qu'elle est historiquement le rejeton des crapules thermidoriennes, mais surtout parce que, philosophiquement, elle contrevient à la définition métaphysique — ainsi vraie (la métaphysique étant le cœur et l'essence de la philosophie) - de la pensée de droite : est de droite, comme nous l'avons dit, toute doctrine qui admet l'existence d'un ordre des choses dont l'homme n'est pas l'auteur, et auquel la subjectivité a vocation à se conformer ; est de gauche tout point de vue qui fait de la subjectivité - et de l'histoire qui en rassemble les décisions - le principe des valeurs auxquelles l'humanité devrait souscrire. Sous ce rapport, Alain Soral et Alain de Benoist sont assurément de gauche : l'un est marxiste, l'autre est nietzschéen, et tous deux communient dans une aversion de principe à l'égard de la métaphysique. Il est probable que Franck Abed n'est pas de gauche ; ce qui est en revanche certain, c'est que ce dernier n'est pas métaphysicien. Et aucun des trois n'est fasciste, dans l'exacte mesure où ils ne sont pas métaphysiciens. De fait, l'Idée fasciste, prise au sens large (et pour cette raison incluant sa variante national-socialiste), et quelque inadéquate-ment à son propre concept qu'elle ait historiquement pu, elle-même, s'incarner, est la seule à avoir réconcilié la nation et la monarchie (en sa formule inchoative de dictature mono-archiste), mais aussi la nation et l'empire (selon cette forme autarcique d'Europe autocentrée que la victoire hitlérienne eût rendue possible, et dont l'Europe de Bruxelles est à la fois la négation pré-mondialiste et la réminiscence adultérée).
    Au passage, ceux que la vision métaphysique du monde n'offense pas condamneront l'Idée fasciste au nom des contenus à prétention philosophique des travaux de Rauschning (« Hitler m'a dit ») et de Bormann (« Le Testament d'Adolf Hitler »). C'est oublier les mises au point historiques rapportées par Joseph Mérel dans son « Fascisme et monarchie » (§§ 20. 5. 3 à 20. 5. 15) : « Peut-être est-il bon, pour se libérer d'une désinformation contemporaine systématique visant pour certains (dont les monarchistes antifascistes, même catholiques traditionalistes) à faire d'Hitler un anticatholique frénétique afin de mieux dégager l’Église catholique de ce qu'il faut bien appeler un engagement hitlérien au moins implicite, pour d'autres à laisser entendre que l’Église d'avant Vatican II, en raison d'un engagement aussi épouvantable à leurs yeux, n'était pas vraiment chrétienne, de connaître les informations suivantes : Le trop fameux "Hitler m'a dit " de Hermann Rauschning (dans lequel Hitler est présenté comme une espèce de révolutionnariste héraclitéen, de nihiliste schizophrène et mégalomane) a été reconnu comme un faux (cf. l'hebdomadaire Die Zeit de juillet 1985 ; Karl-Heinz Janssen, directeur historique de ce journal, affirme que Rauschning a « induit en erreur une génération entière d'observateurs contemporains, en même temps qu'un nombre considérable d'historiens »). On ne voit pas ce qu'Hitler aurait pu lui confier, puisqu'il ne le croisa que dix fois, et jamais seul. Exclu de la NSDAP en 1935, il s'était mis à dénoncer l'hitlérisme dans son « Hitler m'a dit, confidences du Führer sur son plan de conquête du monde ». Mais le jeune universitaire helvétique Wolfgang Hänel a identifié les sources effectives du livre de Rauschning : des passages entiers de Mein Kampf, des discours du Führer et des dignitaires de la NSDAP (le tout passablement modifié), et même des auteurs étrangers (telle version, telle édition, de tel ou tel pays, ne se correspondent pas) ; Hänel a montré que dès l'origine au moins trois rédacteurs (dont le plus important est le Juif hongrois Imre Révécz, alias Emery Reves) avaient assisté Rauschning : cette collaboration avait été rendue nécessaire par le bref délai accordé à la réalisation de l'ouvrage. Paul Ravoux, traducteur de « Die Révolution des Nihilismus » (son premier ouvrage), aurait composé le tiers de « Hitler m'a dit ». Il n'en reste pas moins certain que des passages entiers du livre serviront de pièce à conviction au procès de Nuremberg. « Hitler m'a dit » est une baudruche gonflée en 1939 par Willi Münzenberg, chef de l'agence du Komintern à Paris, éditée par Imre Révécz et signée par Hermann Rauschning.
    Lisons encore Skorzeny (« La Guerre Inconnue », pages 257 et 258) évoquant le « thé de minuit » de Hitler : « C'était là que beaucoup faisaient carrière, grâce à la flagornerie et à l'intrigue, pour peu qu'ils entrassent dans les vues du Reichsleiter Martin Bormann, toujours présent. Les "Libres propos" publiés après la guerre, prétendent reproduire les conversations tenues au cours de certains de ces "thés de minuit". À l'insu de Hitler, deux collaborateurs de Bormann, les Drs Pickert et Heinrich Heim, avaient été chargés de se remémorer les paroles du Führer. Le Dr Heim a spécifié qu'il les dictait de mémoire, n'ayant parfois que quelques mots clés qu'il griffonnait sur une feuille posée sur ses genoux. Bormann modifiait la version qui lui était soumise - toujours à l'insu du Führer- et d'autre part les éditeurs ont tripatouillé le texte des "Libres propos", qui n'étaient naturellement pas destinés à la publication. Ces documents doivent être considérés avec la plus grande circonspection par les historiens. Le Reichsleiter, farouchement anticlérical, y transforme Hitler en athée, et qui plus est, en militant anticatholique, alors que jamais le Führer, élevé dans le catholicisme, n'a abjuré cette religion. Bien au contraire. Il pensait et disait que les deux principaux piliers de la civilisation occidentale étaient l’Église romaine et l'empire britannique. »
    Si la substitution du point de vue du pur historien à celui du métaphysicien revient à faire avaliser n'importe quoi en fait de but politique à atteindre, en retour la substitution du point de vue du métaphysicien à l'exactitude des résultats de l'historien se résout elle aussi dans le même arbitraire. Le "métaphysicien" ne dépasse la contingence des faits physiques qu'en commençant par se faire physicien ; on ne va au-delà que de ce qu'on assume. En termes hégéliens, l'« histoire philosophique » n'est telle que comme sublimation ("Aufhebung") de l'« histoire originale » et de l'« histoire réfléchissante » (celle des historiens au sens étroit du terme) ; substituer l'histoire à la métaphysique revient à conférer une valeur métaphysique à l'histoire réfléchissante (entreprise marxiste), à sombrer dans le psittacisme du réductionnisme idéologique ; substituer la métaphysique de l'histoire à l'histoire revient à régresser dans les mythes de l'histoire originale (entreprise opérée par les hallucinés du « merveilleux chrétien ») ; on dénature alors aussi bien le sérieux de l'historien que le sublime du métaphysicien ; ce qui est une autre façon, complice de la précédente dont elle est l'inversion, de se perdre dans l'idéologie (introduire dans la réalité le sens que la subjectivité passionnelle entend y trouver).
    La distinction entre droite et gauche est fondamentalement de droite parce que, quoique née dans un contexte qui était déjà de gauche, elle se contentait de signifier inadéquatement une césure intemporelle et métaphysique : avec ou contre Dieu, pour ou contre un ordre naturel des choses.
    L'idée nationale est fondamentalement de droite parce qu'elle exprime elle aussi une nécessité métaphysique : pour que le bien commun, cause finale du politique, soit entendu tel ce vrai bien commun qui, bien du tout pris comme tout, est aussi immanent au bien particulier dont il constitue la racine et le meilleur bien, il est nécessaire que la vraie cause efficiente de la vie sociale ne se réduise pas au chef de la cité, mais bien plutôt consiste dans la nature politique de l'homme immanente à tout homme ; par là il est requis que chaque membre de la communauté politique, par-delà son allégeance à une dynastie contingente, se sente vitalement intéressé par la prospérité et le salut de la communauté politique, par ce bien commun qui est principe d'unité et dont chaque élément du peuple doit se sentir à sa mesure responsable, ce qui suppose que « l'unité du bien commun, s'anticipant dans la responsabilité de chacun, exige en cette anticipation même que le peuple soit déjà uni » : il faut, en deux mots comme en cent, qu'il ait conscience d'avoir vocation à incarner une manière paradigmatique et communautaire d'être homme, ce qui n'est autre que l'identité nationale. Fût-il historiquement fondateur de cité, le chef ou roi n'est pas, ontologiquement ou encore métaphysiquement, la cause première de la cité ; il est la conscience de soi ou la personnification - qui la rend efficace et volontaire - d'une nature politique intérieure à tous et antérieure au chef.
    L'idée coloniale, quoique historiquement lancée contre le vœu des royalistes, et dans un contexte affairiste et maçonnique, est en soi elle aussi, métaphysiquement, une idée de droite, parce que l'universalité des valeurs vraies (que certes n'étaient pas les valeurs de la République) appelle d'elle-même de se communiquer au-delà du lieu qui les a vues naître ou être dévoilées (« bonum diffusivum sui »), afin que ces valeurs, qui transcendent toute particularité nationale en tant même qu'elles sont universelles, soient réassumées et intrinsèquement appropriées aux génies naturels nationaux des peuples colonisés.
    Il est en dernier ressort de bon ton de condamner la métaphysique au nom du "réalisme". Prenons pour l'illustrer un exemple trivial. Nos professionnels en réalisme enseignent d'un air docte qu'il conviendrait, à propos de l'immigration, de ne pas exiger l'impossible : on ne saurait, pensent-ils, expulser les quinze millions d'immigres qui occupent notre pays, parce que cela est matériellement impossible ; se complaire dans les solutions radicales relèverait de l'utopie, ainsi de la tentation métaphysique, et dispenserait de se salir les mains dans l'action. À ce genre de rappel à l'ordre supposé réaliste, répondons par une analogie :
    Tout homme, selon le dogme catholique, est expressément appelé à la sainteté ; est-ce à dire que tous les catholiques seront des saints ? Bien sûr que non (« beaucoup d'appelés, peu d'élus »). Faut-il en déduire que, par réalisme, il conviendrait d'adapter l'austérité de la morale catholique à la médiocrité des tièdes ? Cela est encore moins vrai. Ce qui est certain en revanche, c'est que le salut du petit nombre sera obtenu par le rappel sans cesse martelé de l'exigence de sainteté, et c'est là le vrai réalisme. La réalité temporelle n'est jamais pleinement adéquate à son propre concept, à son essence ou nature, et cela n'empêche pas que la réalité mondaine tienne de cette nature même son existence, ainsi sa réalité : en s'écartant de son idéal métaphysique, la réalité se déréalise. Dût-on à jamais douter de l'aptitude des Français à régler adéquatement le problème de l'immigration extra-européenne, il faut, par réalisme bien compris, ne cesser de rappeler que l'alternative réelle n'est pas entre une solution "réaliste" et une solution "utopique", mais qu'elle s'exprime dans les termes suivants : ou bien l'immigration extra-européenne sera envoyée au-delà des mers, ou bien la France mourra. En d'autres termes, le pseudo-réalisme hostile à la métaphysique est trop souvent la caution, sous des dehors virils, d'une certaine complaisance pour la lâcheté et le conformisme. On peut faire bien des reproches à l'extrême droite traditionnelle ; on peut l'accuser de n'avoir pas de doctrine (mais seulement des programmes) et de s'en tenir à un élan confus réactif et doctrinalement contradictoire à l'égard de la subversion de gauche ; on peut l'accuser d'être incapable de réconcilier la nation, la monarchie et l'empire : les maurrassiens réconcilient la nation et la monarchie mais excluent l'empire ; les légitimistes réconcilient la monarchie et l'empire mais excluent la nation ; les colonialistes réconcilient la nation et l'empire mais excluent la monarchie. Mais il nous paraît profondément malhonnête de prétendre à dépasser les carences de l'extrême droite classique en se désolidarisant, au prétexte d'en surmonter les contradictions, de ce qui, en elle, la rend dangereuse pour le système mondialiste : le refus radical de l'esprit démocratique, l'anti-subjectivisme, le dogmatisme philosophique et religieux (catholique), l'antisémitisme et le racisme. Or il est significatif de constater que la Nouvelle Droite, les légitimistes actuels et les nationalistes républicains ne se veulent ni antidémocrates ni racistes ni antisémites ni catholiques ; et que les légitimistes contemporains sont religieusement des modernistes. Qu'il puisse y avoir des manières grotesques d'être antisémite, raciste, dogmatique, cela n'implique pas que ces positions seraient en soi irrecevables et ridicules.
    On l'aura compris : il faut être philosophe pour savoir distinguer entre point de vue métaphysique et point de vue historique. Il faut donc être philosophe pour s'éviter d'être un nigaud, ou un ignorant, ou un salaud. Il faut être philosophe pour empêcher la droite de se faire piéger, de se faire "plomber" par des contradictions aussi conceptuellement infondées qu'elles sont pratiquement, en leur teneur rhétorique, plus efficacement diviseuses.
    Conclusion
    La dichotomie entre la droite et la gauche est née en 1789 qui, certes, n'est pas né ex nihilo, mais qui fut la grande Rupture faisant s'actualiser dans l'histoire réelle des tendances qui, avant elle, n'étaient que des tentations ; si nos aïeux avaient su procéder à cette synthèse, à ce dépassement intégrateur dont il fut question plus haut (§ IV), jamais la Révolution ne se fût produite, à tout le moins n'aurait-elle pas eu le même contenu : les critiques gauchisantes de l'Ancien Régime se fussent exercées dans son propre élément et, loin de le renverser, elles eussent été le moteur à raison duquel l'Ancien Régime eût trouvé l'occasion de résoudre ses contradictions intestines ; mais les détenteurs droitiers du pouvoir politique de l'époque, négligeant la philosophie, n'eurent rien à opposer aux Lumières, aux "Philosophes". La droite, institutionnellement née (tout comme la gauche) en 89, crève de n'avoir jamais su élaborer une doctrine totalitaire, ainsi systématique, capable de dépasser les doctrines nées des circonstances dans lesquelles elle fut forcée - elle qui est depuis toujours indécise sur son propre contenu, incapable de se définir et de se penser elle-même - de penser pour réagir aux agressions de la pensée de gauche ; la droite n'a jamais été que réactive, foncièrement dépendante de ce qui la contestait, par là suspendue - toujours avec un temps de retard - à ce par rapport à quoi elle se définit. Et c'est la vraie raison de ses échecs. C'est pourquoi on peut se demander si le recours à la philosophie, à ses distinctions austères, à ses invitations à l'effort d'abstraction, à son vocabulaire et à ses tournures spécifiques, n'est pas, aujourd’hui, ce qu’il y a de plus urgent.
    Encore faut-il, pour que ce recours soit possible, que les consommateurs de pensée droitière consentent à faire l'effort de méditer sur ce qui les ennuie, et de se confronter avec ce qui indispose leurs habitudes, leurs tics et leurs nostalgies.
    Faire de l'histoire, relire ses classiques, consulter les informations journalistiques, c'est très bien. Mais lire et relire l'histoire pour se réfugier dans le passé (« combien il eût été plaisant que Charrette n'eût pas été trahi en 1795 par le comte d'Artois à l'Ile dYeu », « comme il eût été souhaitable qu'Hitler eût attaqué en 1940 ces foutus Anglais à Dunkerque au lieu de les laisser filer », etc.) ; consulter ses gourous (ses curés pour les uns, les professionnels de l'anti-dés-information pour les autres : Philippe Ploncart d'Assac, Etienne Couvert, Soral, etc.) pour se gargariser d'informations croustillantes afin de se donner le sentiment de connaître le dessous des cartes ; apprendre par cœur à l'endroit et à l'envers la Somme théologique, Vu de droite d'Alain de Benoist, Mein Kampf, et Mes Idées politiques de Maurras, dans le but exclusif de faire revivre l'émotion de la première lecture, c'est stérile. C'est stérile aussi longtemps que ce n'est pas sous-tendu par un désir philosophique de vérité totale, capable de réduire les objections des uns et des autres (qu'elles soient celles d'une chapelle de droite contre une autre chapelle de droite, ou celles de la gauche contre la droite) à autant de moments dialectiques de l'affirmation de soi de la vérité, c'est-à-dire de la vérité se faisant affirmer par l’autosuppression de ce qui la conteste. Se contenter de chercher des convictions, même vraies, c'est aimer la vérité non pour elle-même mais pour le plaisir qu'elle procure ; et revendiquer le droit de se faire entendre au nom de ses seules convictions, c'est au fond revendiquer le droit à la liberté des opinions ; c'est être pratiquement démocrate. Et c'est bien ce qui se passe « chez nous ».
    Abel Bonnard, homme de droite s'il en est, et de la meilleure espèce, enseignait avec autant de profondeur que de talent : « appartient à l'élite tout homme, de quelque milieu qu'il soit, qui est capable d'admirer ce qui est au-dessus de lui » ; l'homme de droite est celui qui met son honneur à servir ce qui le dépasse, et sous ce rapport il est d'emblée un membre de l'élite. On ne dira jamais assez qu'il est héroïque d'être de droite, surtout aujourd'hui. Mais tout autant, comme on l'a vu, la droite de la droite, c'est-à-dire la droite (comme le disait Maurice Druon, il existe en France « deux partis de gauche dont l'un, par convention, s'appelle la droite »), celle qui se veut antidémocrate, a tous les attributs d'une pétaudière démocratique. Comment s'étonner alors qu'elle se réduise tantôt à un club de déclassés aigris incapables de s'emparer du pouvoir, tantôt à un ensemble hétéroclite de personnalités remarquables s'épuisant à se faire la guerre ? L'homme de droite est celui qui affirme le primat de la vérité sur la liberté ; pour que la vérité soit coercitive, il faut qu'elle soit une, autrement chacun aurait sa vérité, celle qui convient à sa liberté. Et il est bien vrai que la vérité est une, pour cette simple raison qu'il n'y a qu'une réalité. Mais alors d'où vient qu'il y ait presque autant de vérités qu'il y a d'hommes de droite ? C'est tout simplement, peut-être, parce que l'homme de droite, préférant la conviction à la certitude, se contente d'une vérité partielle (ainsi faussée par son incomplétude) qui le dispense d'aller plus loin. Pour l'homme de droite, le peuple n'est pas un oracle, et c'est le moins que l'on puisse dire. C'est seulement si le peuple n'est pas livré à lui-même qu'il peut lui arriver, parfois, de donner le meilleur de lui-même. Mais enfin, si le peuple était gangrené jusqu'à la moelle, aucun espoir politique ne serait possible ; si l'homme n'est jamais aussi bon que sa vanité et son orgueil voudraient le lui faire croire, il n'est jamais aussi mauvais que ce que son pessimisme lui susurre, parce que la radicalisation du pessimisme est encore un produit de son subjectivisme, c'est-à-dire de son orgueil : blessée, la nature humaine n'est pas radicalement corrompue, et en réduisant sa nature à son péché, la conscience en s'objectivant son péché radical entend secrètement se soustraire à sa nature et s'introniser maîtresse de sa nature, s'illimiter, se déifier. Si le peuple ne sait pas se gouverner lui-même, il sait, au moins sporadiquement, reconnaître a posteriori, dans ceux qui le gouvernent, la compétence et la légitimité. Le désaveu du peuple à l'égard de la vraie droite n'est pas à tous égards infondé.
    C'est peut-être en commençant par s'interroger sur les vraies raisons de ce désaveu que la droite de conviction, se faisant droite de certitude, pourrait se donner les moyens d'accéder au pouvoir.
    Stépinac Écrits de Paris février 2012

  • La réflexion philosophique, pour quoi faire ? partie 1

    Introduction.
    Il est de bon ton, dans les milieux réactionnaires et nationalistes qui se veulent libres et non conformistes, de dénoncer à l'envi le matérialisme sordide constituant comme le point commun des pensées libérale et socialiste. La pensée libérale, sous couvert d'humanisme et de plaidoyer pour la liberté, favorise les déviances les plus ignobles ; et le socialisme, sous couvert de revendications morales pour la justice, est le creuset d'un égalitarisme qui, lui, n'est que le cache-sexe du même consumérisme : on veut l'égalité quand on est pauvre ; comme le professait Céline dans Les Beaux Draps, le communisme est le meilleur moyen « d'accéder bourgeois illico ». Dès lors, ces mêmes milieux de droite non-conformiste sont logiquement enclins à prôner l'excellence de l'esprit de sacrifice, d'héroïsme, de dépassement de soi, mais aussi le culte des délectations spirituelles trouvant, dans la spéculation désintéressée par excellence - la philosophie - leur forme la plus achevée.
    Nous voudrions ici nous interroger sur le bien-fondé de cette analyse, dont on verra qu'elle est plus l'expression d'un vœu pieux que la description d'une réalité. Examinant cet état de fait dans ses causes profondes, par-delà l'idée convenue selon laquelle un réactionnaire est toujours peu ou prou contaminé par son temps, nous voudrions aussi suggérer que ce constat désenchanté pourrait bien se révéler telle la cause première des échecs de la droite. À la droite de la droite (c'est-à-dire à droite, la droite libérale se réduisant en vérité à une modalité de l'esprit de gauche), on aime la télévision, on lit assez peu, on médite très peu, on ronronne et on se plaint. On apprécie les romans et les revues, on cultive l'étude de l'histoire (surtout événementielle), on se gargarise de slogans, on critique beaucoup plus ceux qui se différencient de soi par un détail ou une nuance que ceux qui sont à l'opposé de soi. À gauche, on pense mal mais on pense ; on déploie des trésors d'énergie pour soustraire la pensée aux évidences embarrassantes, mais on ne peut parler d'éclipsé de la recherche ou de collapsus de la pensée. En revanche, on est bardé de convictions à droite, tellement pénétré par leur bien-fondé qu'on peut encore se demander si la pensée cherche encore quelque chose. La pensée peut-elle vivre si elle ne cherche pas ? Si elle cherche sans trouver, elle s'épuise et se court-circuite, puisqu'on ne cherche jamais que pour trouver. Cela dit, comme le faisait observer, à sa manière, Pascal après saint Bernard (« Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé »), il faut, selon la leçon de Platon, connaître ce qu'on cherche pour le chercher : toute connaissance est reconnaissance, en sorte que le souci de chercher est lui-même enraciné dans l'objet duquel la pensée se met en quête. Si la recherche est suscitée par l'objet de la recherche, comment pourrait-elle s'exténuer dans l'acte où l'objet se dévoile ? La pensée méditante peut-elle se reposer dans la conviction (ce plaisir de se soustraire à l'effort de chercher) - ainsi exténuer la recherche - sans s'éclipser ? Si c'est de la vérité à connaître que la recherche tire sa vitalité, on voit mal que la possession de la vérité puisse se résoudre dans un collapsus de la recherche. C'est pourtant ce qui se produit à droite, où l'on confond trop souvent conviction et certitude (on parle au reste de « droite de conviction »).
    I. La philosophie, maladie des sous-hommes, des gens mal nés et mal élevés.
    Se demander ce que c'est que la philosophie, c'est déjà faire de la philosophie. La question de l'essence des mathématiques n'est pas une question mathématique. On en peut dire autant de l'essence du droit qui n'est pas une question juridique. On en peut dire autant, au fond, de toutes les disciplines, sauf précisément de la philosophie, laquelle est définitionnelle d'elle-même et se targue de l'être. En tant que connaissance de toutes choses par les causes les plus élevées, à la seule lumière de la simple raison, la philosophie s'enquiert d'emblée de ce dont dépend toute chose. Mais « toute chose », c'est aussi bien la connaissance de l'être que l'être connu, de sorte que la cause première ne rend raison de l'être et du connaître qu'en exposant les conditions de leur congruence. Accepter l'idée qu'il existe un savoir philosophique, c'est se rendre à l'idée qu'un tel savoir est nécessairement savoir de lui-même autant que de son objet, mais par là c'est convenir que cette espèce de savoir qu'est la philosophie n'est véritablement savoir qu'en philosophant sur la philosophie : la philosophie commence et finit par l'acte de se définir. Ce qui, au passage, signifie que la philosophie ne se déploie en droit, idéalement, que dans la forme d'un système.
    De ce premier résultat, l'homme de droite est spontanément enclin à tirer la conclusion suivante : « S'il faut philosopher pour se demander ce qu'est la philosophie, c'est que la philosophie ne concerne que les philosophes, ceux qui sont déjà convaincus par l'opportunité de philosopher ; on ne va pas demander à quelqu'un de se convertir à l'islam pour savoir s'il est opportun de le faire, car il faudrait avoir déjà choisi pour se mettre en situation de choisir, ce qui est contradictoire ; s'il faut philosopher pour s'interroger sur l'opportunité de philosopher, il faut être converti à la philosophie pour s'habiliter à statuer sur le bien-fondé de la démarche philosophique. Autant dire qu'il faut avoir choisi avant de choisir. On est là dans ce que les logiciens appellent une pétition de principe, et dans ce que les gens de bons sens nomment soit un acte de mauvaise foi, soit le délire d'un esprit tordu. Sous ce rapport, il suffit de déclarer que la philosophie ne nous concerne pas pour nous livrer à des occupations moins pénibles et plus fécondes sur le plan pratique. À quoi bon philosopher ? Les philosophes, ces oiseaux déplumés au radotage amphigourique, ces esprits morbides aussi prétentieusement donneurs de leçons que plus éloignés du réel et confits dans leurs syllogismes farouches, qui plus est nourris sans vergogne par les gens qui travaillent et produisent, ne sont jamais parvenus à se mettre d'accord depuis trois mille ans. Ils ont en plus l'outrecuidance de nous déclarer qu'ils sont seuls à pouvoir parler de manière autorisée de la valeur de la philosophie. S'ils sont incapables de nous la rendre accessible, qu'ils remballent leur marchandise avariée, qu'ils nous laissent tranquilles et aillent vendre leurs boniments ailleurs.
    Monseigneur Ducaud-Bourget, d'heureuse mémoire, se plaisait à dire, jadis, que la philosophie est l'art de dire de manière obscure des choses simples et évidentes. La philosophie est l'occupation des esprits stériles et tordus, des âmes compliquées. Lucien Rebatet, rivarolien de grande classe, achevait l'Avant-propos de son magnifique et immortel pamphlet « Les Décombres » par un cri du cœur exaspéré : « Mais que vienne donc enfin le temps de l'action !» ; ce n'est pas pour rien. On lit aujourd'hui, après une journée de dur labeur, quand on a le temps de le faire, à la fois pour se divertir, se reposer et s'informer. S'il faut s'arracher les cheveux et consulter cinq dictionnaires pour prendre connaissance du contenu d'un texte, on ne risque pas de s'instruire : on s'endort, ou bien on s'énerve parce que l'on a le sentiment bien compréhensible de perdre son temps et de gaspiller son argent au profit de jean-foutre. Au reste, écrire de manière obscure quand on s'adresse à des gens honnêtes est une faute de goût, une grossièreté, un manque de charité ; cela exaspère le lecteur pourtant bien disposé à l'égard d'un auteur qu'il honore en consentant à se pencher sur son travail ; le premier devoir d'un auteur est de plaire, d'intéresser son lecteur, de l'accrocher, de répondre à ses besoins, et non de lui imposer ce qu'il doit consommer.
    Nous n'avons besoin de personne pour savoir ce que nous avons envie de penser, nous sommes assez grands pour cela. Donnez-nous, Messieurs les écrivailleurs, de la nourriture pour alimenter nos cœurs et nos pensées qui ne vous ont pas attendus pour fonctionner et pour se déterminer. Nous voulons des témoignages, des exposés historiques, des renseignements sur les complots judéo-maçonniques en particulier (voilà qui est utile, le dévoilement de ce qui est caché, la dénonciation des attaques secrètes), des munitions contre la désinformation, ou bien de la distraction, du rêve, du sentiment, quelque chose qui nous touche, qui nous émeut, qui nous fait agir, qui réveille notre espérance et notre esprit combatif ; nous sommes lassés par les analyses conceptuelles alambiquées, les distinctions à n'en plus finir, les jargons de cuistres, les nuances et raisonnements interminables, les mots qui ne produisent que des mouvements d'humeur en retour gravides d'autres mots. Il y a des choses plus urgentes à faire que de penser dans l'universel de manière désintéressée : nos peuples sont en train de crever, nous subissons une invasion épouvantable et sans précédent, on spolie les classes moyennes, on prépare un complot mondialiste, il faut agir et non réfléchir. On crève de trop de doctrine, les "Intellectuels" ont fait l'aveu de ce qu'ils sont dans leur substance cérébrale avariée, en se réfugiant derrière le drapeau des dreyfusards ; il faut faire taire les spéculations au profit d'un programme d'action simple et rassembleur ; les byzantinismes sont castrateurs et nous ont faire perdre assez de temps et d'argent comme cela. Il y a l'instinct de survie, la race, la nation, les leçons de l'histoire, la force (le poids des armes), la religion, les mythes fondateurs : mon sang, mes amis, ma fidélité à mes mythes, et foin de toute entreprise rationnelle de justification ; les preuves fatiguent la vérité, elles sont les mouches du coche de l'évidence et du bon sens, ou bien la béquille des volontés faibles en peine d'être fondées par des raisons. Et puis, qu'est-ce que la vérité objective, dès qu'on prétend s'élever au-dessus du domaine des faits tangibles et des données de la science, pour aborder les régions incertaines des valeurs ? Elle se réduit dans son fond à une interprétation érigée en valeur universelle, à une décision subjective qui a réussi en faisant taire les autres, pour cette bonne et simple raison qu'elle était la plus forte et la plus séduisante. Ce que nous aimons et pensons n'est que l'expression de ce que nous sommes, et nous n'avons pas à nous justifier sur ce que nous sommes ; nous le sommes, c'est notre essence, c'est ainsi, et nous ne voulons pas mourir ; il a déjà commencé à mourir celui qui s'interroge sur le bien-fondé de son existence, précisément parce qu'il a commencé à la remettre en question, se plaçant du côté de ses assassins. Il n'y a que les gens malades qui se sentent exister, ils vivent à côté d'eux-mêmes, déjà subvertis par le ressentiment.
    La philosophie, au mieux, produit de l'idéal, elle ne sert qu'à cela. Quand elle ne se réduit pas à des pavés indigestes qui retardent l'action au lieu de la susciter, elle confère une forme communicable et une justification rhétorique à des engagements primitifs fondés en dernier ressort sur le vouloir-vivre ou l'inclination esthétique. Elle n'est utile, si elle l'est, qu'à ce titre. Elle ne saurait donner sens au vouloir-vivre, à la volonté, elle les présuppose, elle en vit, elle est à leur service ; elle est, avec la raison en général, un instrument du vouloir qui n'a pas besoin de raisons pour avoir raison : il lui suffit d'être ce qu'il est, du vouloir, de la volonté de puissance, et avoir raison consiste à être le plus fort. Un point c'est tout. Fonder la volonté, donner sens à la force, c'est la manière dont les faibles ont toujours essayé d'endormir la force pour se l'approprier après l'avoir retournée contre les forts, les volontaires. La raison ne peut être justifiée que par la raison, ce qui est une pétition de principe, une faute contre la logique, un défaut de raison, aussi la raison est-elle par elle-même injustifiable, elle n'a jamais raison parce qu'elle ne rend raison de rien du tout, elle requiert d'être fondée par la volonté, laquelle se suffit à elle-même pour se fonder : il lui suffit de s'affirmer. La philosophie ne nous invite à faire des efforts laborieux au nom d'une "sagesse" bavarde que pour nous détourner de l'effort de changer le monde à notre profit.
    Et quand, parmi nous qui ne sommes pas tous nietzschéens, quelqu'un a la foi, c'est la foi qui lui tient lieu de pensée, et c'est très bien ainsi : absorbée par la religion, la philosophie n'a rien à nous dire que nous ne sachions déjà par la foi ; et puis que voulez-vous, il y a quelque chose de vrai dans la rage antirationaliste de Luther ; il a peut-être exagéré la gravité des effets du péché originel, mais enfin, sans être devenue la putain du diable, la raison à prétentions métaphysiques est toujours suspecte chez nous, elle pue la maladie du dialogue, le libre examen, l'esprit démocratique, les contorsions dialectiques de l'esprit judaïque. La foi du charbonnier, quelques préjugés bien choisis qui tiennent chaud, tout cela nous suffit amplement à nourrir notre combat ».
    II. L’antiphilosophiisme de la pensée droitière.
    Il y a la droite et la gauche. Est de droite celui qui considère qu'il existe un ordre des choses auquel la subjectivité doit se conformer ; est de gauche celui qui pense que le moi est l'absolu. Est de droite celui qui subordonne la volonté à l'intelligence, la liberté à la vérité ; est de gauche celui qui déclare que la liberté fait la vérité. Il y a aussi ceux qui prétendent être ailleurs, et qui en vérité sont au centre, ou bien à la droite de la droite. Et considérer les choses de ce dernier point de vue réduit ceux du centre à ce qu'ils sont en vérité : des hommes de gauche. Il y a aussi ceux qui se disent de gauche parce qu'ils sont excédés par les bassesses de la droite qui n'est qu'au centre, mais il s'agit là d'une illusion d'optique vite dissipée chez les hommes de bonne foi. Même Nietzsche, pour qui la force fonde le droit, est encore à sa manière un homme de droite qui, nonobstant sa prétention subjectiviste à se faire créateur de valeurs, reconnaît encore que la Vie est ce qui donne valeur aux valeurs, et doit à ce titre est reconnu telle la valeur suprême, mesure sans mesure des pouvoirs de tout chose, y compris de la subjectivité supposée principe des valeurs. L'homme de gauche est au fond le salaud sartrien (et sous ce rapport Sartre ne faisait que parler de lui-même, dans une inversion accusatoire définitionnelle de la mauvaise foi, en fustigéant l'homme de droite qu'il définissait tel l'archétype du salaud), qui absolutise sa subjectivité en lui faisant produire les valeurs qui l'arrangent mais qui, une fois érigées en normes, doivent donner l'illusion, avec la complicité de la subjectivité, d'être principe normatif des subjectivités elles-mêmes : telle est l'explication du regain de la philosophie des droits de l'homme, qu'explicitent aujourd'hui les philosophies de « la transcendance dans l'immanence » (autant d'avatars de l'esprit maçonnique).
    À l'intérieur de la droite (celle qui se sait telle, ainsi la droite de la droite), il y a une extraordinaire variété de points de vue. Il y a les légitimistes, les orléanistes, les nationalistes, les gaullistes, les fascistes, les catholiques, les païens, les pétainistes, les déistes, les athées, les gnostiques, les libéraux, les dirigistes ou planistes, les industrialistes et les anti-industrialistes, les racistes et les antiracistes, les corporatistes, les franquistes, les européistes et les anti-européistes, les républicains et les monarchistes, les théocrates et les anti-théocrates, les germanophiles et les germanophobes, les américanophiles et les américanophobes, les révisionnistes et les exterminationnistes, les nostalgiques de l'Algérie française et du colonialisme et les anticolonialistes, etc. Ce qui les réunit est au fond très vague et très déterminé.
    Très déterminé :  Ils ont tous en commun de refuser le principe typiquement gauchisant du thème révolutionnaire « du passé faisons table rase » ; tous ont conscience d'être les héritiers de quelque chose qui était meilleur que ce qui est aujourd'hui, et qui mérite de revivre ; tous communient dans un petit nombre de principes pratiques qui ont suffi à rendre possible ce grand rassemblement aujourd'hui passablement mis à mal que fut le Front national, lequel se dispensa de philosophie et d'intellectuels, preuve - selon beaucoup d'entre eux - que la philosophie n'est pas à l'ordre du jour et relève dans son essence de la mentalité doctrinaire, dogmatique, idéologique (tous ces termes disent pour beaucoup la même chose) de l'homme de gauche ; tous sont contre le mondialisme, contre l'égalitarisme, contre l'immigrationnisme, contre la judéo-maçonnerie, contre le communisme, contre l'individualisme matérialiste, contre la subordination du politique à l'économique quand ce dernier prend la forme d'une dictature des banques, contre la fiscalité abusive, contre le laxisme en matière de criminalité.
    Très vague :  Ils sont tous « contre quelque chose », et « ce pour quoi ils sont » se limite à un héritage hautement revendiqué dans les formes les plus déprécatoires, qui n'est jamais tout à fait le même de l'un à l'autre, voire qui est exclusif de celui de l'autre. Et il serait bien difficile de les faire tenir ensemble si l'on s'avisait de les forcer à se définir positivement par-delà leurs différences. C'est peut-être cette référence à un héritage, aussi vive existentiellement et passionnellement qu'elle est conceptuellement vague et polymorphe, voire franchement équivoque, qui explique cette incapacité presque invincible, à droite, à faire accepter l'idée qu'une doctrine politique synthétique pourrait se révéler utile afin d'être victorieux des forces de gauche, de la subversion et de la décadence. On considère qu'être de droite est être réaliste, que la gauche est utopiste, et qu'elle est utopiste parce qu'elle est constructiviste, et que tout ce qui prétendrait dire au réel ce qu'il a à être relève en son fond du constructivisme : le réel n'a pas à être justifié, il est principe de justification ; l'idéalisme est de gauche parce que l'idée n'est qu'une copie du réel, une reconstruction de la réalité, une insurrection de la pensée contre l'être ; c'est pourquoi d'une certaine façon l'esprit de système, la mentalité intellectualiste, la fascination du concept, en deux mots l'esprit philosophique sont pour eux de gauche ; la droite est réaliste au sens où elle est empiriste, voire pragmatiste. C'est aussi ce qui explique que l'on préfère toujours au fond en appeler à l'histoire (aux héritages) plutôt qu'aux concepts désincarnés ; on veut bien qu'il soit fait appel à un héritage doctrinal, mais en tant qu'il s'agit, encore, d'un héritage et non en tant qu'il s'agit d'une doctrine, et c'est pourquoi on se réfère à des doctrines (elles ne manquent vraiment pas, de Joseph de Maistre à saint Thomas d'Aquin, de Julius Evola à Pareto, de Salazar à Guenon, etc.) qu'on sait au fond irréductibles les unes aux autres, à jamais plurielles, à la mesure de la pluralité des subjectivités qui s'y complaisent. A droite, on aime les doctrines comme on aime les styles littéraires, la philosophie n'y est pas prise avec plus de sérieux qu'une œuvre romanesque ou un poème, et c'est pourquoi la littérature y sera toujours préférée à la philosophie ; la philosophie n'y sera tolérée que si elle est littéraire.
    III. Timide plaidoyer en faveur d’un soupçon de philosophie dans les colonnes de la droite de conviction.
    Il est bien certain que la philosophie est définitionnelle d'elle-même, en ce sens qu'elle est seule capable de s'évaluer avec pertinence. Mais il est permis de tirer de cette donnée un résultat tout opposé à celui qui fut évoqué dans la première partie de cet article. Choisir de ne pas philosopher, c'est subrepticement avoir philosophé pour juger qu'il ne fallait pas le faire, et décidé d'oublier qu'on l'avait fait pour rejeter la philosophie. C'est un acte de mauvaise foi. Dire que l'acte de définir la philosophie est un acte philosophique, c'est faire l'aveu que la philosophie est incontournable, qu'elle s'impose à l'homme avec autant de nécessité que celle de manger ou de boire. Quand on se promène dans la rue et qu'on tombe sur l'affiche d'un programme théâtral, on s'enquiert de son contenu pour se donner les moyens de décider d'assister ou non à la représentation : choisir suppose qu'on juge, et juger suppose que l'on connaisse. Quand on entend parler de philosophie, on se préoccupe de ce qu'elle est pour s'habiliter à décider de philosopher ou de fuir la philosophie, mais précisément, on philosophe déjà par le seul fait de se demander ce qu'elle est ; on est déjà entré dans le théâtre, on a déjà pris son billet, alors que l'on croyait n'en avoir pas encore franchi le seuil. La philosophie n'est pas une option intellectuelle parmi d'autres, elle s'impose sans demander son avis à personne. Tout le monde, par le simple fait qu'il est un homme et non une brute, s'est un jour interrogé sur ce qu'il fait sur terre, sur ce qu'il doit faire de lui-même, etc.
    Il n'est pas vain ici de rappeler que ni la science ni la foi ni la littérature (ou toute sensibilité esthétique) ne sauraient se substituer à la philosophie, et que la connaissance de l'histoire ne saurait tenir lieu de philosophie.
    La science (et l'on entend par là aujourd'hui la science expérimentale) dit au mieux ce qui est, elle ne dit rien de ce qui doit être. La science dégage au mieux les lois qui régissent les phénomènes, elle ne nous informe aucunement sur les causes dont ces phénomènes sont autant de manifestations. La science ne considère du réel, méthodologiquement, que ce qui est mesurable, réitérable, objet d'une appréhension sensible (elle étudie ce qui est matériel) ; elle ignore ce qui dépasse le plan des phénomènes observables (tels l'âme, l'esprit, l'essence des choses, les finalités à l'œuvre dans le réel, les valeurs, Dieu), à la manière dont un portefaix ne retient, du tableau qu'il transporte, que son poids et sa taille, en mettant entre parenthèses sa qualité esthétique ; et de même que le portefaix grossier en viendra à nier l'existence de la valeur esthétique de la toile sous le prétexte qu'elle ne pèse rien sur son épaule, de même le scientifique scientiste en viendra, insolemment et niaisement, à nier l'existence de l'esprit sous le prétexte qu'il échappe aux investigations de son microscope ou de son scalpel. La science moderne élabore des modèles à la manière dont un primitif ingénieux n'ayant jamais vu de montre, tombant sur elle au milieu de la savane, ignorant tout de son fonctionnement et de sa finalité, élabore, à partir des mécanismes naturels qu'il connaît déjà empiriquement, une théorie destinée à rendre raison du comportement des aiguilles de cette montre dont il ignore qu'elle est capable de s'ouvrir. La théorie physique est une invention, fruit de l'imagination technicienne, tout comme les concepts de la physique, qui ne sont nullement tirés de la réalité. Le primitif trace sur le sable des roues et des poulies, il les agence astucieusement de telle sorte qu'elles puissent expliquer un comportement analogue à celui des aiguilles, puis, passant à l'expérimentation, il "vérifie" le bien-fondé de sa construction théorique : selon ses hypothèses, la grande aiguille doit être à tel endroit quand le soleil est au zénith. Supposé que la réitération de ses expériences lui donne le sentiment de corroborer la pertinence de son invention, il en déduira que l'intérieur de la montre est un mécanisme identique à son hypothèse. Cela dit, il n'a pas d'autre moyen de vérifier, à proprement parler, la vérité de son hypothèse, que d'ouvrir le boîtier, car plusieurs théories peuvent expliquer les mêmes phénomènes. Mais le scientifique a pour objet d'étude non pas une montre susceptible de s'ouvrir, mais la réalité même qui ne "s'ouvre" pas : dilacérer les entrailles des choses par des procédés physiques, c'est encore en rester au niveau des phénomènes, ce n'est nullement accéder à la nature ou essence dont ils sont l'extériorisation sensible ; ce serait comme fendre le crâne d'une femme qui pleure afin d'y surprendre la tristesse : on ne saisirait que de la cervelle écrasée. De sorte qu'une théorie physique est au mieux une hypothèse fonctionnelle, à jamais invérifiable, et seulement "falsifiable". « La science apparaît comme la récompense d'un renoncement, le renoncement à comprendre l'être... Nous prenons le mot comprendre au sens de comprendre par le dedans (intus légère/ L'analyse de la matière aboutit à dissiper et comme à exorciser cette idée d'un dedans jusqu'aux particules de la dernière finesse... La science ne nous donne que des renseignements de l'ordre suivant : tel train passe à telle heure à telle gare. Il s'agit de savoir si nous voulons prendre ce train » (Jules Monnerot, Sociologie du communisme}.
    La religion, c'est l'affirmation d'un donné révélé par Dieu, c'est l'ordre de la foi, qui relève de la croyance ; croire consiste à adhérer, parce que l'on fait confiance à celui qui le révèle, à un contenu dont on ne rend pas raison et que l'on ne voit pas. Mais, pour que la foi soit possible, encore faut-il disposer de raisons de croire, et la première d'entre elles consiste dans la certitude, obtenue par la simple raison, de l'existence et de la véracité de celui qui se révèle : comment faire confiance à celui dont l'existence est douteuse ? On dira que c'est dans un même acte de foi que sont donnés et l'existence et le message de Celui qui se révèle, en tant que ce dernier nous dit qu'il existe et que nous croyons ce qu'il dit ; mais le problème n'est que reculé : pour croire en l'existence de Celui qui nous dit qu'il existe, encore faut-il savoir, par la raison, l'existence de celui qui le dit. Pour croire, il faut savoir que l'on croit, savoir ce que l'on croit, et savoir pourquoi l'on croit. La foi présuppose le savoir sans que celui-ci prétende se substituer à celle-là, et, parce qu'un tel savoir dépasse par définition le plan des phénomènes, ce dernier ne peut être que philosophique. En droit sinon en fait (tout homme n'étant pas philosophe de métier), la foi enveloppe la certitude, accessible par la simple raison, de l'existence de Celui qui se révèle, de sorte qu'il est de foi de croire que la raison peut, sans la foi, prouver l'existence de Dieu ; et c'est bien ce qu'enseigne le catholicisme, qui par là professe la nécessité de la philosophie.

    À suivre

  • La philosophie médiévale

    À l'école de la République, l'enseignement de la philosophie passe directement d'Aristote à Descartes comme s'il n'y avait rien entre les deux. Les hommes ne se sont pourtant pas arrêtés de penser, mais la pensée occidentale a pris une orientation religieuse, et même chrétienne.
    Religion et philosophie, ou plutôt foi et savoir, se sont imbriqués. Pour certains philosophes comme l'anglais Russel, la philosophie devant se séparer de la religion et de la foi, cela constitue une incompatibilité.
    De plus, pendant le moyen-âge, l'Occident n'était pas dominant, la Chine et le monde musulman étant plus développés. Le moyen-âge n'est donc pas perçu comme une grande période pour les Occidentaux. La philosophie médiévale étant la rencontre du christianisme et de la philosophie, se trouve aussi être une construction du premier. La foi pourtant s'oppose à la philosophie. On obtient le salut par une ignorance et non par la sagesse ou la connaissance. Globalement, la philosophie médiévale sera la confrontation des Saintes Ecritures avec les textes des Pères de l'Eglise qui incorporeront la philosophie grecque (Platon, Aristote, Stoïciens,...)
    Benoit XVI à l'université de Ratisbonne avait souligné l'alliance entre la foi et la raison dans le christianisme à la différence de l'islam où la foi est première et exclusive. Le christianisme est aussi lié à son Histoire après la révélation contrairement à l'islam où l'interprétation consiste à sans cesse revenir au Coran.
    La Patristique
    La doctrine chrétienne fut élaborée par les Pères de l’Église à l'aide de la philosophie de l'Antiquité.
    Le plus important fut Saint Augustin qui fut essentiellement influencé par le néoplatonisme. Les Pères de l’Église ont possédé autant d'autorité que la Bible. Pour Clément d'Alexandrie (IIème siècle) l'usage de la philosophie est salutaire. Cette position s'oppose par exemple à celle de Tertullien pour qui « Jérusalem et Athènes n'ont rien à faire ensemble ». Mais la conception qui s'imposa fut « Fides quaerens intellectum » (la foi cherchant la compréhension). Mais la philosophie peut être aussi une réflexion sur la révélation.

    Saint Augustin (Vème siècle)
    Son œuvre majeure fut « Les Confessions ». Il raconte sa vie avant sa conversion. Il y développe des réflexions sur le temps qui deviendront célèbres et serviront dans les analyses de Descartes et Husserl sur le même thème. Pour connaître, l'homme doit croire, et réciproquement. « Crede ut intelligas, intellege ut credas » (Crois pour connaître, connais pour croire). Saint Augustin avait anticipé Descartes. Si je doute ou me trompe, j'existe : « Si enim fallor, sum » (Si en effet je me trompe, je suis). Dieu est en nous. Saint Augustin parle de notre intériorité. « Noli foras ire, in te ipsum redi, in interiore homine habitat véritas » (Rentre en toi-même, ne t'en vas pas au dehors, c'est au cœur de l'homme qu'habite la vérité).
    Saint Augustin fut aussi le théologien du péché originel et de la grâce. L'homme ne peut être sauvé que par la grâce. « C'est par la grâce, en effet que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n'y êtes pour rien, c'est le don de Dieu. » (Saint Paul)
    On a aussi chez Saint Augustin une philosophie de l'Histoire. Il y a lutte entre le royaume de Dieu et le royaume terrestre : « Deux amours ont donc bâti deux cités, l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité de la terre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. L'une se glorifie en soi et l'autre dans le Seigneur. » (La Cité de Dieu).
    La première scolastique
    Plusieurs théologiens, en général appartenant à la prêtrise, ont émergé. Nous allons étudier les plus importants.
    Pour Jean Scot Erigène (IXeme siècle), la raison doit expliquer la révélation. Il ne doit pas y avoir de contradiction entre foi et raison. On doit faire confiance à l'autorité des Pères de l’Église.
    Saint Anselme de Canterbury est connu pour sa fameuse preuve ontologique. Dieu existe de par son essence. L'existence appartient à son essence. Cette preuve ontologique de l'existence de Dieu sera critiquée par Kant.
    Ce théologien, père de la Scolastique, distinguera trois niveaux de vérité : les vérités éternelles en Dieu, la vérité concordance avec la vérité divine et la vérité de l'énoncé en concordance avec les choses.
    Au-delà de la théologie a eu lieu à cette époque la querelle des Universaux qui est un prolongement des idées de Platon.
    Les Universaux sont des concepts universels opposés aux choses singulières. Les nominalistes refusaient l'existence réelle aux universaux. Pour les réalistes, les universaux ont une existence réelle comme les idées de Platon. Pour Jean Roscelin (XIeme siècle), les universaux ne sont que des mots.
    La philosophie arabe
    Sur cette question, il existe une controverse avec des arrière-pensées idéologiques. Pour certains historiens, l'Europe devait ses savoirs à l'islam qui avait récupéré l'héritage grec. De plus, on mélange tous les termes « arabes », « musulmans », « musulmans non arabes ». L'historien Sylvain Gouguenheim a écrit un livre « Aristote au Mont Saint Michel, les racines grecques de l'Europe Chrétienne » où il contredit cette thèse. Pour lui, les liens avec Byzance subsistaient. La culture chrétienne n'avait pas coupé avec les grecs. Les Évangiles furent rédigés en grec. Les Pères de l’Église connaissaient Platon. Dans l'islam, la raison a toujours été seconde par rapport à la révélation. Ce livre en tout cas s'oppose à la phrase de Jacques Chirac qui avait voulu briller en répétant ce que lui avait dit un « intellectuel » : « Les racines de l'Europe sont musulmanes ». Sylvain Gouguenheim rappelle l'existence de Jacques de Venise (XIIeme siècle) qui traduisit au Mont Saint Michel les œuvres d'Aristote en latin.
    Citons les philosophes de l'islam comme Al Fârâbî qui fit une synthèse entre Aristote et le néoplatonisme. Avicenne fut aussi un néoplatonicien, proche de Plotin. Averroès a été le commentateur d'Aristote. Il a voulu réunir la philosophie et la religion islamique.
    La haute scolastique
    L'apogée de la scolastique se fera avec Saint Thomas d'Aquin, mais de nombreux philosophes ou théologiens comme Roger Bacon, Saint Bonaventure, Raymond Lulle (XIIIeme siècle) ont donné leur point de vue.
    Roger Bacon veut convertir la terre entière au catholicisme. Il a voulu remédier aux quatre causes fondamentales de l'ignorance : l'autorité, la coutume, le préjugé et la présomption. Le savoir est fondé sur l'expérience.
    Saint Bonaventure se tournera vers Saint Augustin et le néoplatonisme. Quant à Raymond Lulle, il fut un propagandiste de la catholicité. Son « Ars magna » auquel se réfère Descartes est apologétique. C'est un art de découvrir la vérité. C'est la première machine à penser de l'Histoire.
    Saint Thomas d'Aquin
    Il a été plusieurs années l'élève d'Albert le Grand. Il a relié l'aristotélisme à la pensée chrétienne héritée de Saint Augustin. Foi et raison ne peuvent se contredire, émanant de Dieu.
    La philosophie part des choses pour atteindre Dieu, alors que la théologie part de Dieu.
    Saint Thomas reprend la distinction entre acte et puissance. Il donne cinq preuves (quinque viae) de l'existence de Dieu :
        1.    Du mouvement dans les choses, il faut remonter à une cause première du mouvement : Dieu.
        2.    Tout effet a une cause. Mais comme rien ne peut être la cause de soi-même, il doit y avoir une cause première incausée : Dieu.
        3.    Nous trouvons des choses qui pourraient être ou ne pas être. Elles ne sont pas nécessaires. Il y a un être nécessaire d'où elles tirent leur existence.
        4.    Il y a en toutes choses un plus et un moins. Cela ne peut se dire que s'il y a un étalon de mesure qui possède la détermination de la perfection : Dieu.
        5.    Les corps naturels tendent vers une fin. Cela n'est possible que pour un être intelligent à l'origine de la finalité dans les choses : Dieu
    Saint Thomas a voulu faire une somme qui rend compatibles les Écritures Saintes, les écrits d'Aristote et ceux des Pères de l'Eglise.
    Maître Eckhart (XIIIème-XIVème siècles)
    C'est le représentant de l'association de la mystique avec la théologie. D'inspiration néoplatonicienne, il écrivit des traités théologiques en latin, des sermons en allemand. On trouve Dieu dans le Rien. On a une véritable spiritualité du vide et du rien : « Les nonnes mystiques, les recluses, les solitaires, tous ceux qui avaient soif d'anéantissement devant le divin ne pouvaient manquer de trouver leur joie dans un tel détachement. Ils rejoignaient Dieu dans le dépouillement extrême qui était à leurs yeux et selon la logique la plus stricte la vérité suprême de l'absolu ». (Alain Michel)
    Le pauvre renonce à lui-même en s'abandonnant à Dieu.
    La scolastique tardive
    Guillaume d'Ockham (XIIIème-XIVème siècles) fut un initiateur de la pensée moderne.
    On trouve deux principes dans sa pensée :
    Le principe d'omnipotence. Dieu aurait pu créer les choses autrement. Le monde créé apparaît pour l'homme comme un enchainement de faits. Mais aucun être n'implique l'existence nécessaire d'un autre.
    Le principe d'économie (le rasoir d'Ockham) n'est pas un principe religieux : « On ne doit jamais multiplier les êtres sans nécessité » (pluritas numquam est ponenda sine necessitate).
    Tous les principes qui ne sont pas nécessaires à l'explication d'une chose sont superflus et doivent être rejetés.
    Dans la querelle des universaux, Ockham est nominaliste.
    La pensée médiévale et sa perpétuelle réflexion sur la confrontation entre foi et savoir a abouti pendant la scolastique tardive à la mise en place de la pensée moderne. Pour Guillaume d'Ockham la science de Dieu et la science de la nature n'ont aucun rapport. Pour lui, sur le plan politique, le pouvoir temporel n'a rien en commun avec le pouvoir spirituel. Commence à se dessiner une pensée scientifique avec le principe du rasoir d'Ockham. Newton en fut le prolongement.
    « Non sunt multiplicanda entia praeter necessitatem ».
    La philosophie médiévale a aussi transmis la philosophie grecque jusqu'à nous, qui portait en elle l'explication du monde en dehors des mythes et de la religion.
    Patrice GROS-SUAUDEAU

  • La philosophie anglo-saxonne

    On distingue habituellement la philosophie continentale (essentiellement allemande ou française) et la philosophie anglo-saxonne. Cette dernière aborde quelques thèmes récurrents : la connaissance, thème certes traditionnel mais vue sous l'angle de l'empirisme et non celui du rationalisme ou de l'idéalisme. La philosophie morale et politique est essentiellement celle de l'utilitarisme (le bonheur du plus grand nombre).
    Ces thèmes furent ceux des philosophes anglais du XVIIIème siècle mais la philosophie politique anglo-saxonne s'est prolongée avec des contemporains comme Charles Peirce, John Rawls, Nozick,...
    La philosophie analytique qui est une étude du langage et de la logique, même si elle fut à ses débuts initiée dans le cadre de la culture allemande (Frege, Wittgenstein, ...), devint anglo-saxonne. Les autres thèmes de cette dernière furent le pragmatisme, la philosophie des sciences et la philosophie de l'esprit.
    Si la « continentale » est plus métaphysique ou ontologique, avec une tendance totalitaire pour certains, ces deux courants ont établi des passerelles et l'opposition devient moins tranchée. Le langage est aussi un thème d'étude dans la philosophie continentale. Si au sens le plus large la philosophie consiste à penser, clarifier ses idées selon Wittgenstein, la philosophie anglo-saxonne est une bonne propédeutique.
    L'empirisme anglais
    L'empirisme consiste à fonder la connaissance sur l'expérience. Les trois philosophes anglais qui illustrent ce courant sont Locke, Berkeley et Hume. Hobbes est encore imprégné du cartésianisme, c'est-à-dire de rationalisme.
    John Locke
    Sa philosophie politique en fait un représentant des Lumières puisque ce courant fut européen, même si la France en fut le centre. Mais il fut aussi un philosophe de la connaissance. Les idées proviennent de l'expérience. Il n'y a donc pas d'innéisme comme chez Descartes. On a donc une « white paper» (tabula rasa). L'expérience a deux voies distinctes : la sensation et la réflexion. « D'où l'âme tire-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? A cela je réponds en un mot, de l'Expérience : c'est le fondement de toutes nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur première origine. »
    La connaissance première se trouverait donc en dehors de toute métaphysique.
    Berkeley
    L'évêque irlandais, féru de philosophie, a fondé sa doctrine qui est à la fois un idéalisme, un immatérialisme et basée sur la certitude sensible, ce qui l'oppose frontalement à Platon. Le philosophe défend aussi le nominalisme.
    La thèse fondamentale est quand même celle de relier l'être à la perception : « esse est percipi aut percipere » (Être, c'est être perçu). Le monde est la pensée de Dieu selon l'évêque.
    « Tout ce que nous voyons, sentons, entendons ... demeure aussi assuré que jamais et aussi réel que jamais. Il y a une rerum natura. »
    « Il y a folie des hommes à mépriser les sens. Sans eux, l'esprit ne pourrait ne connaître, ni penser. »
    Berkeley démystifie l'utilisation des mathématiques prônée par Galilée. Elles ne sont qu'outil commode et n'expliquant pas le monde. En tout cas, nos sens nous permettent de retrouver le Livre de Dieu.
    Hume
    Le philosophe écossais est aussi un empiriste. La connaissance vient donc de l'expérience par les perceptions qui se divisent en deux catégories : les « impressions » et les « idées ».
    « Les impressions sont toutes nos plus vives perceptions quand nous entendons, voyons, touchons, aimons, haïssons, désirons ou voulons ». Les idées sont des « copies » d'impression.
    Hume contestera le fameux principe de causalité qui sous-tend la Science. Il n'y verra qu'une habitude de pensée.
    « L'expérience est un principe qui m'instruit sur les diverses conjonctions des objets dans le passé. L'habitude est un autre principe qui me détermine à attendre le même dans l'avenir ; les deux s'unissent pour agir sur l'imagination et ils me font former certaines idées d'une manière plus intense et plus vive que d'autres ».
    La philosophie politique
    La philosophie politique anglo-saxonne se différencie de la continentale, surtout allemande, par la méfiance envers la métaphysique et la spéculation théorique. Mais il ne faut pas trop simplifier car il y a toujours des soubassements métaphysiques à toute pensée. De plus, si la philosophie politique anglo-saxonne est surtout empirique et utilitariste, il existe des penseurs comme Hobbes chez qui subsiste un certain rationalisme. Certains comme Hume et Burke valorisent la tradition et l'Histoire, ce qui rappelle bien sûr la philosophie de l'Histoire allemande.
    Mais la philosophie politique de ce courant la plus influente est la philosophie contemporaine avec des auteurs comme John Rawls et Ronald Dworkin qui composeront en partie de ce qu'on appellera le politiquement correct et fonderont un néolibéralisme social.
    Thomas Hobbes
    Comme nous l'avons dit, Hobbes est proche du rationalisme sur le plan de la théorie de la connaissance.
    « La philosophie est la connaissance acquise par un raisonnement correct (per rectam ratiocinationem) des effets ou phénomènes d'après les causes ou les générations que l'on conçoit et, inversement de leurs générations possibles d'après les effets connus ».
    Sur le plan politique, Hobbes a une conception pessimiste de la nature humaine « Homo, homini lupus » (l'homme est un loup pour l'homme). L'état de nature est un état de guerre.
    On est loin de Rousseau. En revanche, on retrouve chez le philosophe l'idée de contrat fondé sur la volonté de préservation. L'homme quittant la nature devient le citoyen d'un état. Le droit de nature est confié à un souverain. L'État est donc une construction. Hobbes s'oppose donc à Aristote. L'homme n'est pas un animal social par nature.
    John Locke
    Le philosophe anglais peut être considéré comme appartenant aux Lumières. À la différence de Hobbes, les hommes dans leur état naturel sont libres, égaux et indépendants. Les passions peuvent créer un état de conflit. Les hommes doivent donc quitter l'état de nature pour vivre en société.
    Toutes les idées de Locke influenceront les régimes politiques anglais, américains, et français, entre autres la séparation du pouvoir législatif et l'exécutif.
    « C'est pourquoi la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature »
    Les propriétés chez Locke sont la préservation des vies, libertés et biens.
    Hume
    Le philosophe écossais, pur empiriste, sera sur le plan politique opposé à Locke. Il récuse la notion de contrat primitif. Sa critique du principe de causalité est devenue célèbre. Il fut aussi très critique vis-à-vis de la religion. L'origine de la religion réside selon lui dans la crainte et l'espoir.
    L'homme voit dans la nature des puissances supérieures et les divinise. C'est le fondement du polythéisme. On retrouve dans toutes ses critiques Feuerbach, certes postérieur. Le passage au monothéisme s'explique par la valorisation d'une divinité particulière. Le monothéisme s'accompagne d'intolérance.
    Hume se démarque des Lumières puisqu'il refuse l'universalisme synonyme d'abstraction et d'irréalisme. Chaque peuple a sa physionomie. Cette vision le rattache à la philosophie allemande. Chaque nation a un caractère propre.
    Burke
    La philosophie anglaise a sa diversité puisque Edmond Burke peut se rattacher aux Anti-Lumières. Il critique l'idée du contrat social de Rousseau. Il défend de façon très allemande l'idée de communauté : « (le contrat) forme une association non seulement entre les vivants, mais entre les vivants et les morts et tous ceux qui vont naître ».
    Le contrat social moderne n'est qu'une construction mécanique privée d'âme.
    Burke s'attaquera au rationalisme de la révolution française en défendant la tradition, la hiérarchie, l'Histoire, l'idée du peuple... Il critiquera bien sûr les droits de l'homme qui ne sont que la construction d'un homme abstrait, sans historicité, sans lien charnel. Les droits de l'homme ne sont que la consécration de l'individu-atome. Burke verra dans la révolution française la pire catastrophe de son époque puisqu'elle détruit l'Ancien Régime établi par l'Histoire. De plus, la révolution s'attaquant à la hiérarchie et à la religion, cela ne pouvait que révulser ce grand conservateur.
    L'utilitarisme
    L'idée d'utilité est un concept économique que l'on retrouvera dans la théorie néoclassique de façon même très mathématisée. Mais cela a été avant tout un critère de la vie morale et sociale. Bentham définira la doctrine de l'utilitarisme comme celle qui permet « le plus grand bonheur au plus grand nombre ».
    Le principe d'utilité consiste à calculer ce qui procure le plus grand plaisir.
    « La nature a placé l'homme sous le gouvernement de deux souverains maîtres, le plaisir et la douleur. Le principe d'utilité reconnaît cette sujétion et la suppose comme fondement du système qui a pour objet d'ériger, avec le secours de la raison et de la loi, l'édifice de la félicité ».
    Bentham critiquera donc sévèrement les doctrines ascétiques, qu'elles viennent des philosophies stoïciennes ou des religions.
    La philosophie politique américaine contemporaine
    Il y a eu un foisonnement de la philosophie politique anglo-saxonne mais certains penseurs ont eu une influence très importante comme John Rawls qui a introduit la notion de justice dans le libéralisme qui se souciait surtout de la liberté.
    Le philosophe américain est pour un libéralisme redistributif, ce qui l'oppose par exemple à Nozick, défenseur d'un libéralisme « dur ».
    Rawls se préoccupe des plus désavantagés. Il peut être considéré comme le fondateur d'un libéralisme de gauche qui veut concilier justice et liberté. Il est un des maîtres-penseurs de ce qu'on appellera parfois avec mépris le politiquement correct. Une de ses idées est le « voile d'ignorance ». Le législateur doit établir des règles les moins défavorables aux plus désavantagés en faisant fi lui-même de sa position sociale. Le philosophe défendra l'égalité des chances. L'égalité des chances est nécessaire à une société juste. De plus, les inégalités sont justifiées si elles permettent d'améliorer la situation des plus désavantagés. On peut dire de Rawls qu'il a voulu construire un libéralisme humaniste. Philosophiquement il se distingue de l'utilitarisme « brut » et de la main invisible d'Adam Smith. La mondialisation et son cynisme effroyable ne s'inspirent guère de ses idées.
    Conclusion
    Nous n'avons pas pu passer en revue tous les thèmes abordés par la philosophie anglo-saxonne comme le pragmatisme dont William James disait : « Un nouveau nom pour d'anciennes manières de penser », la philosophie de l'esprit ou l'intelligence artificielle. La philosophie anglo-saxonne aborde des thèmes plus précis à la différence de l'allemande plus grandiose avec son idée de système. Elle est donc plus modeste, ayant une méfiance pour la métaphysique et la théorisation, mais sa philosophie politique influe sur la conception de la démocratie actuelle. En France existent des spécialistes de cette philosophie qui dépasse largement le monde anglophone.
    Patrice GROS-SUAUDEAU

  • Alain de Benoist : le grand anticipateur

    Alain de Benoist « a vu l’ampleur du rôle de l’hérédité dans les différences humaines avant de compléter son propos par une pensée toute en finesse sur l’inné et l’acquis. »
    ♦ Depuis plus de cinquante ans Alain de Benoist accumule une œuvre originale défrichant bien des sentiers de la pensée. A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, un « Liber amicorum 2 Alain de Benoist » a réuni plus de cinquante contributions françaises ou étrangères apportant chacune un éclairage particulier sur cet explorateur du continent des idées. Nous publions ci-dessous la contribution de Jean-Yves Le Gallou sous son titre original : « Alain de Benoist, le grand anticipateur ». Polémia.
    A un ami de plus de quarante ans, on doit la vérité. Et je dois à la vérité de dire qu’il m’est souvent arrivé d’être irrité par Alain de Benoist.
    D’abord, parce que l’extrême acuité de son intelligence fait qu’il donne souvent l’impression d’avoir raison… même s’il advient qu’il ait tort, d’autant que dans une disputatio amicale il n’est pas toujours d’une parfaite bonne foi.
    Des jugements parfois injustes
    Pour ma part, je l’ai parfois trouvé injuste sur les jugements qu’il a parfois portés sur des personnalités politiques que j’ai fréquentées (à l’ « extrême droite » de l’échiquier, selon la novlangue dominante). Il est vrai que la vie politique a des règles différentes de la vie intellectuelle : elle en diffère par les objectifs comme par les publics auxquels elle s’adresse. Pas facile de juger l’une à l’aune de l’autre.
    Encore une prise de distance : sur des questions comme l’immigration ou l’islam, j’ai souvent trouvé Alain de Benoist excessivement prudent ou frileux. Or, ce sont des questions centrales en ce sens que ces phénomènes conduisent à un changement de population et de civilisation. C’est vrai que nous touchons ici au cœur des dogmes du politiquement correct mais l’expérience a, hélas, prouvé que les concessions aux forces diabolisantes ne suffisent pas à empêcher la démonisation.
    Mais j’arrête ici d’exposer mes réserves, sinon le lecteur va croire qu’il est tombé sur un liber inamicorum !
    Or j’ai une immense reconnaissance à Alain de Benoist – Fabrice – pour sa profondeur et son audace intellectuelles et sa capacité à discerner les faits majeurs et le sens des événements.
    L’ampleur du rôle de l’hérédité
    Dans les années 1960/1970/1980, il a vu l’ampleur du rôle de l’hérédité dans les différences humaines avant de compléter son propos par une pensée toute en finesse sur l’inné et l’acquis : une réflexion qui reste d’une importance majeure même si elle a contribué alors à faire tomber Alain de Benoist – pour les petits esprits conformistes qui dirigent le monde médiatique – du côté obscur de la force dont on ne revient jamais tout à fait…
    La critique avant l’heure de l’américanisation du monde
    Au milieu des années 1970, il a profondément choqué, cette fois, ses amis en déclarant « qu’il préférait porter la casquette de l’Armée rouge plutôt que manger des hamburgers à Brooklyn ». Quel tollé, alors que « les chars soviétiques étaient à une étape du Tour de France » ! Quel scandale – quelle imprudence – pour un journaliste de Valeurs actuelles ! Assurément pas le meilleur moyen de faire fortune, d’être décoré de la Légion d’honneur et d’entrer à l’Institut. Mais quelle lucidité quand on mesure quarante ans plus tard les ravages de l’américanisation du monde !
    L’empire, l’empire américain, l’empire marchand fut ensuite et reste encore au centre de ses critiques. Cette condamnation du système à tuer les peuples (selon le titre d’un livre de Guillaume Faye paru aux éditions Copernic) reste d’une absolue pertinence.
    Le localisme, une réponse au mondialisme
    En contrepoint, Alain de Benoist a développé une réflexion sur le localisme, c’est-à-dire l’une des réponses au mondialisme : ce qui n’était qu’un mince filet de réflexion dans les années 1990 est devenu aujourd’hui un courant en plein essor. Incontestablement la meilleure riposte gradualiste au libre-échangisme mondial. Choquantes pour tout esprit attaché au caractère prométhéen du monde européen, les réflexions sur la décroissance sont aussi fécondes. Car, derrière ce concept, ce qui est mis en avant c’est aussi le refus de voir le calcul économique et marchand envahir l’ensemble du monde. Et je garde pour ma part un vif souvenir du numéro d’Eléments consacré au « retour d’Orphée ».
    La superclasse mondiale cosmopolite, voilà bien l’ennemi !
    Alain de Benoist est un passeur d’idées – un [re]passeur d’idées, d’un certain point de vue. Issu de milieux antimarxistes, ayant combattu et ayant été combattu par les marxistes à l’époque de leur toute-puissance sur la République des lettres, il n’hésite pas à reprendre à son compte certaines intuitions de Marx dans sa critique du capitalisme et le rôle de la lutte des classes. Comment ne pas s’intéresser à ses travaux sur la forme capital quand la société marchande envahit l’ensemble de l’espace social ? quand le milliardaire Warren Buffet déclare « la guerre des classes existe et c’est la mienne, la classe des riches, qui la gagne » ? quand le patron du Monde et ancien fondateur de SOS Racisme, Pierre Bergé, déclare : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » ? La superclasse mondiale cosmopolite, voilà bien l’ennemi !
    Un explorateur du continent des idées
    Alors je suis infiniment reconnaissant à Alain de Benoist de son rôle d’explorateur du continent des idées, d’ouvreur de voies intellectuelles nouvelles. Je lui dois de m’avoir aidé à discerner avant d’autres les forces économiques, politiques, intellectuelles et sociales en marche. Je lui dois une certaine griserie : celle d’être en avance sur son temps – ce qui, il est vrai, n’est pas sans inconvénient…
    Bien sûr, je n’ai abordé ici qu’une petite partie de l’œuvre immense de réflexion d’Alain de Benoist.
    Et j’ai choisi un angle particulier : focaliser sur ce qui a pu apparaître à un moment donné comme le plus choquant. Car la liberté de réflexion, la recherche de la vérité – ou de vérités provisoires et historiquement situées – suppose d’accepter de déplaire, d’offusquer, de heurter, de scandaliser, ses ennemis, bien sûr, mais aussi ses amis.
    Telle est l’intransigeante exigence de la pensée libre.
    Jean-Yves Le Gallou,16/01/2014
    Les intertitres sont de Polémia
    Liber amicorum Alain de Benoist – 2, Editions Les amis d’Alain de Benoist, 2014, à commander sur :
    http://www.alaindebenoist.com/     (Librairie en ligne)
    http://www.polemia.com/alain-de-benoist-le-grand-anticipateur/

  • Raymond Aron, penseur machiavélien (2/2)

    Après le rappel du fameux dialogue entre Jean Hyppolite et Julien Freund, que l’on a découvert dans la première partie et qui se conclut par cette phrase de Raymond Aron : « Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. », l’auteur de cet article, Arnaud Imatz, dresse « le catalogue des points qui relient Aron à la tradition machiavélienne. » et ce sera la deuxième partie.
    Polémia
    Deuxième partie
    Aron et les principales idées de la tradition machiavélienne
    Sept repères peuvent être indiqués :
    1. L’idée de l’existence d’une nature humaine.  L’étude de la politique ne peut pas faire l’économie d’une vision de l’homme. « L’homme est dans l’histoire. L’homme est historique. L’homme est histoire », nous dit Aron. La nature humaine demeure inaltérable dans le temps. Les pulsions humaines expliquent en partie le caractère instable des institutions politiques et le caractère conflictuel de la politique. Il peut y avoir des phases exceptionnelles d’équilibre relativement satisfaisant de l’ordre politique, mais la stabilité définitive, la fin de l’Histoire, relève du rêve, de l’utopie, de la mystification ou de la manipulation idéologique.
    2. L’affirmation de l’autonomie du politique voire de la relative suprématie de la politique sur les autres sphères de l’activité humaine (économie, culture, morale, religion). Aron ne prétend pas substituer un déterminisme par un autre, mais reconnaître que la politique est plus importante que les autres activités parce qu’elle affecte directement le sens de l’existence. Elle est la caractéristique fondamentale d’une collectivité, la condition essentielle de la coopération entre les hommes. Aron proclame, en outre, la primauté de  la politique extérieure sur la politique intérieure. Il ne s’agit pas chez lui de préférer le bien commun à la puissance ou la gloire, mais de comprendre que la puissance est la condition du bien commun.
    3. Le caractère inévitable de la classe politique, de l’oligarchie et de la division gouvernants-gouvernés.  Aron, comme toute une pléiade d’auteurs aux sensibilités très différentes, tels Carlyle, Ostrogorsky, Spengler, Schmitt, Weber, Madariaga, Vegas Latapie, Evola, Duguit, De Man ou Laski, sait les limites et le caractère nettement oligarchique de la démocratie parlementaire. Pareto, Mosca, Michels ont souligné l’existence d’une véritable loi d’airain de l’oligarchie. De manière tout aussi explicite, le philosophe politique Gonzalo Fernández de la Mora parle de « démocratie résiduelle », se résumant, selon lui, à l’opportunité que les oligarchies partitocratiques offrent aux gouvernés de se prononcer sur une option, généralement limitée, après avoir procédé à une opération d’ « information » de l’opinion publique (5).
    5. La reconnaissance de la nature intrinsèquement conflictuelle de la politique. La vie sera toujours le théâtre de conflits et de différences. Les passions, la multiplicité des fins, le choix des moyens disponibles, etc., sont le fondement d’une perpétuelle dialectique universelle. Imaginer un monde politique sans adversaires, sans tensions, sans conflits, c’est comme se représenter une morale sans la présence du mal ou une esthétique sans laideur. La politique au sens traditionnel est la grande « neutralisatrice » des conflits. Voilà pourquoi la résistance systématique à toute forme de pouvoir peut constituer une excellente méthode pour accélérer la corruption du pouvoir et entraîner sa substitution par d’autres formes de pouvoir beaucoup plus problématiques et despotiques. Enfin, ce n’est pas parce qu’un peuple perd la force ou la volonté de survivre ou de s’affirmer dans la sphère politique que la politique va disparaître du monde. Qui peut croire qu’à défaut de la persistance des anciennes nations de nouveaux groupes de peuples ne se formeront pas et ne tendront pas à s’exclure réciproquement ? Le mondialisme, débilité intellectuelle, est le propre des ignorants du passé de l’humanité.  L’histoire n’est pas tendre… malheur au fort qui devient faible !
    6. Le rejet de toute interprétation mono-causale de la politique comme partiale et arbitraire. Les explications mono-causales « en dernière instance » par l’économie, par la politique, par la culture, par la morale, etc., n’ont aucun sens. Aron refuse sans la moindre ambiguïté de subordonner la politique à l’économie. Selon lui, la politique n’est jamais réductible à l’économie, bien que la lutte pour la possession du pouvoir soit liée de multiples manières au mode de production et à la répartition des richesses. La surestimation de l’économie est l’erreur radicale, la mystification majeure d’Auguste Comte, de Karl Marx et de tant de philosophes et économistes modernes. Aron nie que les régimes d’économie dirigée soient la cause des tyrannies politiques. La planification et la tyrannie ont souvent une origine commune, mais la semi-planification ou la planification indicative ne conduisent pas nécessairement à la planification totale et à la tyrannie comme le prétendent Hayek et les ultralibéraux de l’Ecole autrichienne. L’expérience de l’histoire (Espagne de Franco, Chili de Pinochet, République populaire de Chine actuelle, etc.) montre qu’il n’existe pas de lien causal nécessaire entre un type d’économie et un régime politique déterminé.
    7. Le scepticisme en matière de formes de gouvernement. Aron s’affirme libéral politique, mais il reconnaît la pluralité des régimes politiques, chacun conçu comme une solution contingente et singulière, comme une réponse transitoire à l’éternel problème du politique. Tous les régimes sont par ailleurs également soumis à l’usure du temps et à la corruption. Aron est enfin plutôt indifférent, sinon hostile, au clivage gauche-droite. Dans la Préface à L’Opium des intellectuels, il écrit : « On n’apportera quelque clarté dans la confusion des querelles françaises qu’en rejetant ces concepts équivoques [de droite et de gauche] ». On sait d’ailleurs qu’Aron appréciait La Révolte des masses, de José Ortega y  Gasset, et faisait grand cas de son célèbre aphorisme : « Être de gauche ou être de droite c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale ».
    Arrivé à ce point de la démonstration, il n’est peut être pas inutile d’esquisser une seconde comparaison, un second rapprochement, plus inattendu, mais tout aussi valable, celui du libéral politique Aron et du national-libéral, conservateur résolu, que fut Jules Monnerot. Monnerot, le grand censuré, honni et exclus de l’Université française, l’auteur génial de Sociologie du communisme (1949) et de Sociologie de la Révolution (1969), le résistant, l’activiste de la deuxième guerre mondiale, le premier franc-tireur intellectuel important contre la politique eschatologique, contre les religions totalitaires du salut collectif, Monnerot, l’esprit libre et indépendant, qui fut du petit nombre de ceux qui représentèrent dignement la philosophie et la sociologie politique de langue française dans les années 1945-1960, Monnerot, la bête noire « fasciste » des marxistes, crypto-marxistes et gauchistes, parce qu’il dénonça trop tôt l’essence religieuse du communisme et fut ensuite un précurseur de la dissidence contre « la pensée unique » et le multiculturalisme de la fin du XXe siècle. Comparer Aron et Monnerot, alors que le premier, professeur à la Sorbonne et au Collège de France, s’est toujours gardé de citer le second, conscient qu’il était de n’avoir pas la force de briser le terrible cordon sanitaire dressé autour de son collègue (?), comparer deux figures aussi inégales en réputation académique et médiatique ( ?), voilà de quoi offusquer les mandarins et autres gardiens du temple. Et pourtant, Monnerot, victime de la censure mais bon prince et surtout bien plus tolérant que ses censeurs, ne déclarait-il pas encore quelques années avant de mourir : « La pensée occidentale n’admet pas ce qui doit entraîner la suppression intellectuelle, voire physique, du réfractaire à la vérité… la pensée occidentale admet une sorte de pluralisme et de perspectivisme – c’est d’ailleurs la lignée intellectuelle à laquelle on peut me rattacher (6) » ?
    Les atteintes à la liberté d’expression, la censure, sont à l’évidence de tous les lieux et de toutes les époques. Au sein de l’Université française, la fréquentation affichée de certains auteurs a toujours attiré les foudres, le reproche moraliste et finalement l’ostracisme actif du coupable. Mais les universitaires qui avaient vingt ans en 1968 et qui n’étaient pas aveuglés par l’idéologie savent combien les intellectuels non conformistes, ouvertement opposés à la doxa freudo-marxiste, devaient alors savoir faire preuve de détermination et de courage (7).
    On comprend d’autant mieux la bienveillance et le respect que professent les esprits indépendants de ma génération pour les maîtres d’hygiène intellectuelle que sont les réalistes politiques (machiavéliens, antimachiavéliques) Raymond Aron, Julien Freund et Jules Monnerot. Aron, pour ne citer ici que lui, nous donna deux dernières leçons de rigueur et de probité à la veille de sa disparition. A l’occasion de la publication de L’Idéologie française, de Bernard-Henri Lévy, il n’hésita pas à écrire que l’auteur « viole toutes les règles de l’interprétation honnête et de la méthode historique » (Express, février 1981). Deux ans plus tard, le 17 octobre 1983, il témoigna en faveur de son ami Bertrand de Jouvenel contre l’historien israélien Zeev Sternhell qui prétendait que l’auteur de Du Pouvoir avait manifesté des sympathies pro-nazies en tant que théoricien majeur du fascisme français. A la barre, il dénonça de sa voix ferme « l’amalgame au nom de la vérité historique ». Puis, sortant du Palais de justice de Paris, il prononça ces derniers mots : « Je crois que je suis arrivé à dire l’essentiel », avant de s’éteindre terrassé par une crise cardiaque. Ces déclarations ne sauraient s’oublier !
    Pour Jerónimo Molina Cano, spécialiste du machiavélisme aronien, le réalisme politique du fondateur de la revue Commentaire constitue la voie de connaissance la plus adéquate pour explorer la « verita effetuale della cosa ». Ajoutons, pour notre part, que Raymond Aron, ex-président de l’Académie des sciences morales et politiques de France, n’était pas seulement un brillant intellectuel, mais d’abord et avant tout un homme, tout un Homme, « todo un caballero », comme disent les Espagnols.
    Arnaud Imatz’ 13/01/2014
    Notes :
    5)  Gonzalo Fernández de la Mora, La partitocracia (La particratie), Madrid, Instituto de Estudios Politicos, 1977.
    6)  Entretien de Jules Monnerot avec Jean-José Marchand pour Les archives du XXe siècle de la Télévision française, 1988.
    7)  Par curiosité, j’ai exhumé les vieilles éditions des manuels d’Histoire des idées politiques de Touchard et de Prélot, que j’utilisais à la veille de ma soutenance de thèse de doctorat d’Etat, en 1975. Il n’y est fait mention ni de Monnerot, ni de Freund !
    http://www.polemia.com/raymond-aron-penseur-machiavelien-22/

  • Raymond Aron, penseur machiavélien (1/2)

    A l’occasion du trentième anniversaire de la disparition de Raymond Aron (1905-1983) les éloges pompeux, grandiloquents, voire dithyrambiques, n’ont pas manqué. « Modèle d’intégrité intellectuelle », « héros d’intelligence »,  « immense talent », « figure majeure de la pensée française du XXe siècle», tels sont les qualificatifs flatteurs qu’on a pu lire sous les plumes des nombreux « spécialistes » et disciples patentés du célèbre philosophe, sociologue et journaliste. Cette emphase, digne des intellectuels des régimes totalitaires (et donc fort peu aronienne), prête à sourire lorsqu’on sait que l’auteur de « L’Opium des intellectuels » se voyait affublé, il n’y a pas si longtemps, des épithètes les plus insultantes. On se souvient de ces légions d’intellectuels dogmatiques (parfois les mêmes), qui imposaient avec fruition l’adage : « Il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Mais oublions la désagréable compagnie de ces courtisans et opportunistes et félicitons-nous de ces éloges somme toute sans barguigner. Raymond Aron mérite d’être honoré à double titre : d’une part, parce qu’il nous a offert une interprétation magistrale de son époque et cela en pleine période de terrorisme intellectuel et d’intoxication freudo-marxiste et, d’autre part, parce qu’il nous a légué une méthode de recherche et d’analyse de la réalité historique particulièrement utile pour comprendre notre époque.
    On déplorera cependant qu’une grande partie de la bibliographie aronienne soit aujourd’hui tombée dans une vision consensuelle, adaptative, neutraliste et finalement déformatrice de sa pensée. L’objectif de la manœuvre est évidemment clair : présenter un Raymond Aron parfaitement lisse, « politiquement correct », une image acceptable par tous, ou presque, du héraut de la communauté spirituelle internationale de la pensée libérale et sociale-démocrate. (AI)
    Première partie
    Réalisme machiavélien versus machiavélisme
    Anticommuniste « sans remords », atlantiste « résolu », Aron est à l’évidence un continuateur de la tradition libérale, minoritaire en France, qui va de Montesquieu à Elie Halévy en passant par Tocqueville. Il se disait même social-démocrate, ou plus exactement keynésien en matière économique. Il acceptait l’économie mixte et une certaine dose d’interventionnisme de l’Etat. Mais son libéralisme politique ne doit pas pour autant se confondre, comme le prétendent certains, avec le réductionnisme économique de l’Ecole autrichienne (von Mises, Hayek), ni avec l’anarcho-capitalisme des libertariens (Rothbard, Hoppe), ni avec le social-libéralisme de Bouglé, ni avec le néo-social démocratisme d’Habermas. Aron se sépare de tous ces auteurs et de leurs écoles de pensée en raison de leur incapacité à comprendre l’autonomie et la légitimité du politique dans l’histoire.
    Le réalisme politique de Raymond Aron, aspect le moins célébré et le moins étudié de ses écrits (trente-cinq livres, plus de deux cents articles scientifiques et d’innombrables articles de journaux), est capital pour ceux qui veulent vraiment comprendre et apprécier l’originalité et la portée de son œuvre. La dimension tragique et pessimiste, clairement assumée, n’est pas chez lui accidentelle ou contingente ; elle est fondamentale voire essentielle. Aron s’est intéressé à Machiavel et au machiavélisme, très tôt, dès le printemps 1937 (1). Avec Montesquieu, Clausewitz, Tocqueville, Pareto, Marx et Weber, Machiavel fut l’un de ses principaux interlocuteurs. Les affinités pour la pensée du Florentin furent chez lui d’abord répulsives en raison de sa formation socialiste, mais bien vite elles se transformèrent en affinités électives. La conversion au machiavélisme politique, face à l’idéalisme ingénu de ses adversaires, date très exactement de la « drôle de guerre ». C’est alors qu’Aron comprend que pour survivre les régimes démocratiques doivent être capables des mêmes vertus politiques que les régimes totalitaires (notamment en matière de politiques sociales et démographiques et de lutte contre le chômage). La nécessité d’un minimum de foi et de volonté commune relève pour lui de l’évidence. Il préconise dès lors de remédier aux défaillances de la démocratie libérale en lui insufflant une dose de décisionnisme. Les valeurs d’une saine religion civile doivent animer impérativement les démocraties libérales. Elles seules sont capables, selon lui, de galvaniser l’esprit public dans une situation de survie nationale.
    L’Espagnol Jerónimo Molina Cano (2), un des plus grands connaisseurs du réalisme politique, souligne que le libéral Aron figure en bonne place dans toutes les généalogies des penseurs machiavéliens. Il écrit justement à ce propos : « On peut extraire des pages des livres que sont Polémiques, L’Homme contre les tyrans, Les guerres en chaîne, Démocratie et totalitarisme ou encore Machiavel et les tyrannies modernes, des affirmations convaincantes sur la primauté du politique, l’impossibilité du choix inconditionnel des moyens de l’action politique, la condition oligarchique de tout régime, l’accidentalité des formes de gouvernement, la corruption inéluctable de tout pouvoir politique, etc. »
    Mais qu’entend-on exactement par réalisme politique ou tradition de pensée machiavélienne (non-machiavélique) de la politique ? Il ne s’agit pas d’une école homogène, ni d’une famille intellectuelle unitaire. C’est seulement un habitus mental, une disposition intellectuelle et un point de vue d’étude ou de recherche qui vise à éclairer les règles que suit la politique. Il suffit de jeter un rapide coup œil sur l’imposante liste des auteurs étudiés par les divers participants au Congrès international, Il realismo politico: temi, figura e prospettive di ricerca (octobre 2013), organisé par Alessandro Campi et la revue de La Società Italiana di Scienza Politica, pour se convaincre de la diversité et de l’importance de cette tradition de pensée (3).
    Le réalisme politique ne se réduit pas à la défense du statu quo ou à la défense de l’ordre établi comme le prétendent ses adversaires. Il n’est pas la doctrine qui justifie la situation des hommes au pouvoir. Il est une méthode d’analyse et de critique de tout pouvoir constitué. Le machiavélisme vulgaire et caricatural n’est au fond que le cynisme des amoureux de la justice abstraite. Le véritable réalisme politique part de l’évidence des faits, mais ne se rend pas devant eux. Il ne se désintéresse pas des fins dernières et se distingue en cela du pseudo-réalisme de type cynique. Le réaliste politique peut être un idéaliste ou tout au moins un homme avec des principes, une morale, une profonde conscience des devoirs et des responsabilités de l’action politique. L’œuvre de Baltazar Gracian, pour ne citer qu’elle, montre que la prudence, la sagesse, l’équilibre, le sens de la responsabilité et la fermeté de caractère sont les clefs du réalisme.
    Raymond Aron s’est toujours démarqué de l’image du machiavéliste cynique, qui réduit la politique à la seule volonté de puissance, au règne et au culte de la force à l’état pur. Il refuse ce machiavélisme vulgaire et caricatural : la conception darwinienne de l’homme, la simple technique de conquête du pouvoir, l’instrument de manipulation du peuple, la manière totalement amorale ou immorale de comprendre la lutte politique.
    Julien Freund, autre penseur machiavélien majeur de langue française de l’après deuxième guerre mondiale, auteur du magistral L’Essence du politique (1965), souligne lui aussi, tout à la fois, l’importance de la finalité propre à la politique, le bien commun (la politique au service de l’homme, la politique dont la mission n’est pas de changer l’homme ou de le rendre meilleur, mais  d’organiser les conditions de la coexistence humaine, de mettre en forme la  collectivité, d’assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure) et la nécessité vitale des finalités non politiques (le bonheur, la justice).
    A dire vrai, le juif-agnostique et libéral classique, Raymond Aron, rédacteur de La France libre à Londres et le catholique, conservateur-libéral, ancien résistant, Julien  Freund, se retrouvent sur un bon nombre de points. Il en est ainsi de l’attachement aux libertés individuelles et au partage du pouvoir, de l’affirmation de la nécessité de l’autorité de l’Etat, de la confiance dans la politique pour maintenir l’ordre social, du refus du dépérissement utopique du politique et du rejet du « Tout est politique » ou du « Tout est idéologie », chemin inévitable du totalitarisme. Pour les deux politologues, l’ordre politique, avec ses nécessités et ses valeurs, ne constitue pas la totalité de l’existence humaine. Scientifiquement, il est impossible de prononcer un jugement catégorique sur la convenance de l’un ou l’autre des régimes en place. Il n’y a pas de régime optimal ou parfait. A leurs yeux la société libérale est une société de conflits, et ces conflits doivent être canalisés, réglementés, institutionnalisés. Ils doivent être résolus autant que possible sans violence. Le conservateur-libéral, Freund, ne se sépare vraiment du libéral politique, Aron, que dans sa critique plus musclée de l’altération du libéralisme : son évolution vers la défiance à l’égard de la politique comme de l’Etat, sa transformation du principe de tolérance en principe de permissivité, son scepticisme à l’égard de l’idée du progrès (alors qu’Aron, sensible aux désillusions du progrès, veut néanmoins encore y croire), sa méfiance des excès de l’individualisme, son incapacité à penser suffisamment l’existence des relations extérieures communautaires et la diversité et l’identité des collectivités humaines. Le manque de vertu civique, d’indépendance et de responsabilité personnelle et la trahison ou la dépolitisation des élites constituent, selon Freund, le problème majeur des démocraties parlementaires modernes.
    Il convient de rappeler ici le fameux dialogue entre le philosophe hégélien, socialiste et pacifiste Jean Hyppolite et Julien Freund. C’était le jour de la soutenance de thèse de Freund (le 26 juin 1965) (4), et le futur professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg articulait sa réflexion autour de trois principes qu’il jugeait constitutifs de la politique : souveraineté/obéissance, public/privé et ami/ennemi. Raymond Aron, directeur de thèse, présidait le jury composé de cinq membres.
    Hyppolite, heurté au plus profond de sa sensibilité et de ses convictions, dit à Freund : « Sur la question de la catégorie de l’ami-ennemi [catégorie que l’on sait tirée des travaux de Carl Schmitt, qui insiste sur le fait que l’essence de la politique n’est pas l’inimitié mais la distinction entre ami et ennemi et qui exclue l’élimination absolue de l’ennemi (nda)] si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin. »
    Freund réplique : « Ecoutez, Monsieur Hyppolite, vous avez dit […] que vous aviez commis une erreur à propos de Kelsen. Je crois que vous êtes en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. »
    Hyppolite, agacé, répond alors de façon pathétique : « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider. »
    Et Raymond Aron de conclure: « Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. »
    Ces mots résument assez bien le thème de cet article. Mais pour être mieux compris, encore faut-il tenter de dresser le catalogue des points qui relient Aron à la tradition machiavélienne.
    Arnaud Imatz, 13/01/2014
    Notes :
    1)   Par une curieuse coïncidence, l’année 2013 a été marquée à la fois par la célébration du 500e anniversaire du Prince de Nicolas Machiavel (avec une exposition Il Principe di Machiavello e il suo tempo 1513-2013 (Rome, avril-juin 2013) et par le 30e anniversaire  de la mort de l’un de ses lecteurs et commentateurs majeurs, Raymond Aron (célébré le 17 octobre 2013).
    2)   Jerónimo Molina Cano, Raymond Aron, realista político. Del maquiavelismo a la crítica de las religiones seculares, Madrid, Ediciones Sequitur, 2013. Professeur de sociologie et de politique sociale à l’Université de Murcie, directeur de la revue Empresas Políticas, Molina Cano est un disciple du politologue Dalmacio Negro Pavón, professeur à l’Université Complutense et à l’Université CEU San Pablo de Madrid.
    3)   Les précurseurs de cette école de pensée sont Han Fei Zi, Thucydide, Aristote, Kautilya (Chânakya), Ibn Khaldoun, Nicolas Machiavel, Gabriel Naudé, Hobbes, Tocqueville. Parmi ses figures contemporaines ou modernes les plus représentatives on peut citer : Raymond Aron, Gaston Bouthoul, Jacob Burckhardt, James Burnham, Filippo Burzio, Federico Chabod, Benedetto Croce, Gonzalo Fernández de la Mora, Julien Freund, Paul Gottfried, Bertrand de Jouvenel, Günter Maschke, H. J. Mackinder, John Mearsheimer, Robert Michels, Gianfranco Miglio, Jules Monnerot, Gaetano Mosca, Dalmacio Negro Pavón, Reinhold Niebuhr, Michael Oakeshott, Vilfredo Pareto, Paul Piccone, Giuseppe Rensi, Giovanni Sartori, Carl Schmitt, Nicholas J. Spykman, Leo Strauss, Piet Tommissen, Gioacchino Volpe, Eric Voegelin, Max Weber et Simone Weil.
    4)   Ce dialogue est cité dans les livres de Jerónimo Molina, Julien Freund, lo político y la política, Madrid, Sequitur, 2000, Sébastien de la Touanne, Julien Freund, penseur « machiavélien » de la politique, Paris, L’Harmattan, 2005 et P.-A. Taguieff, Julien Freund. Au cœur du politique, Paris, La Table Ronde, 2008.
    http://www.polemia.com/raymond-aron-penseur-machiavelien-12/

  • Heidegger, la tradition, la révolution, la résistance et l’“anarquisme”

    Expédier Heidegger en trois pages pour expliquer qu’il est un tenant de la tradition, ou d’une tradition, tient de la gageure. Je vais néanmoins m’y atteler, pour faire plaisir à Eugène Krampon et parce que, finalement, c’est une nécessité pédagogique dans un combat métapolitique comme le nôtre. Tout néophyte qui a abordé Heidegger sait qu’il parle de “Dasein”, terme allemand signifiant la vie ou l’existence mais que les philosophes exégètes de son oeuvre préfèrent traduire par “être-là”. Les exercices de haute voltige philosophique n’ont pas manqué pour cerner avec toute l’acuité voulue ce concept d’“être-là”. Ce “là”, pour Heidegger, tout au début de ses réflexions, c’est son enracinement dans le pays souabe, dans la petite ville de Messkirch où il a vu le jour. Au-delà de cet enracinement personnel, tout homme, pour être un homme complet et authentique, pour ne pas être une sorte de fétu de paille emporté par les vents des modes, doit avoir un ancrage solide, de préférence rural ou semi-rural, à coup sûr familial, dans une patrie, une “Heimat”, bien circonscrite. Plus tard, Heidegger, élargira son enracinement souabe à toute la région, du Lac de Constance à la Forêt Noire, aux sources du fleuve central de notre Europe, le Danube. En effet, c’est dans cette région-là, très précisément, que sont nés les grands penseurs et poètes allemands, dont Hölderlin et Hegel. C’est dans leur patrie charnelle baignée par le Danube naissant que le retour subreptice et encore voilé à l’essence grecque de l’Europe s’est ré-effectué, à partir du 18ème siècle. La germanité pour Heidegger, c’est donc cet espace de forêts et de collines douces, parfois plus échancrées au fur et à mesure que l’on s’approche de la frontière suisse, mais c’est aussi le lieu de l’émergence d’une langue philosophique inégalée depuis la Grèce antique, plongeant dans un humus tellurique particulier et dans une langue dialectale/vernaculaire très profonde: cette Souabe devrait donc être la source d’inspiration de tous les philosophes, tout comme une certaine Provence —ce qu’il admettra bien volontiers quand il ira y rendre visite au poète René Char.
    La tradition pour Heidegger n’est donc pas une sorte de panacée, ou d’empyrée, qui se trouverait, pour l’homme, hors du lieu qui l’a vu naître ni hors du temps qui l’a obligé à se mobiliser pour agir dans et sur le monde. Heidegger n’est pas le chantre d’une tradition figée, inamovible, extraite du flux temporel. L’homme est toujours “là” (ou “ici”) et “maintenant”, face à des forces pernicieuses qui l’assoupissent, lui font oublier le “là” qui l’a vu naître et les impératifs de l’heure, comme c’est le cas de nos contemporains, victimes de propagandes dissolvantes via les techniques médiatiques, fabricatrices d’opinions sans fondements. Par voie de conséquence, la “proximité” (“Nähe”) est une vertu, une force positive qu’il s’agit de conserver contre les envahissements venus de partout et de nulle part, du “lointain” (“Ferne”) qui troublent et désaxent l’équilibre qui m’est nécessaire pour faire face aux aléas du monde. Le meilleur exemple pour montrer ce que Heidegger entend par “Nähe” et par “Ferne”, nous le trouvons dans son discours de 1961, prononcé en dialecte souabe à l’intention de ses concitoyens de Messkirch, de ses amis d’enfance avec qui il jouait une sorte de formidable “guerre des boutons”, où il était le chef d’un clan de gamins armés d’épées de bois. Ces braves citoyens de Messkirch lui avaient demandé ce qu’il pensait du nouveau “machin” qui envahissait les foyers, surtout dans les villes, en plein “miracle économique” allemand: ils voulaient qu’il leur parle de la télévision. Heidegger y était hostile et a prouvé dans un langage simple que la télévision allait apporter continuellement des sollicitations mentales venues du “lointain”, des sollicitations hétéroclites et exotiques, qui empêcheraient dorénavant l’homme de se resourcer en permanence dans son “là” originel et aux gens de Messkirch de ressentir les fabuleuses forces cachées de leur propre pays souabe.
    Heidegger, malgré son plaidoyer permanent —par le biais d’une langue philosophique très complexe— pour cet enracinement dans le “là” originel de tout homme, n’est pas pour autant un philosophe de la banalité quotidienne, ne plaide pas pour une “installation” tranquille dans un quotidien sans relief. Tout homme authentique sort précisément de la banalité pour “ex-sister”, pour sortir (aller “ex”) de tout statisme incapacitant (aller “ex”, soit “hors”, du “stare”, verbe latin désignant la position immobile). Mais cette authencité de l’audacieux qui sort des lourdes banalités dans lesquelles se complaisent ses contemporains n’est “authentique” que s’il se souvient toujours et partout de son “là” originel. L’homme authentique qui sort hardiment hors des figements d’un “végétatisme” n’est pas un nomade mental, il garde quelque part au fond de lui-même un “centre”, une “centralité” localisable; il n’est donc pas davantage un vagabond sans racines, sans mémoire. Il peut voyager, revenir ou ne pas revenir, mais il gardera toujours en lui le souvenir de son “là” originel.
    L’homme de Heidegger n’est pas un “sujet”, un “moi” isolé, sans liens avec les autres (de sa communauté proche). L’homme est “là”, avec d’autres, qui sont également “là”, qui font partie intégrante de son “là” comme lui du leur. Les philosophes pointus parlent avec Heidegger de “Mit-da-sein”. L’homme est inextricablement avec autrui. Même si Heidegger a finalement peu pensé le politique en des termes conventionnels ou directement instrumentalisables, sa philosophie, et son explication du “Mit-da-sein”, impliquent de définir l’homme comme un “zoon politikon”, un “animal politique” qui sort des enlisements de la banalité pour affronter ceux qui veulent faire de la Cité (grecque ou allemande) une “machine qui se contente de fonctionner” où les hommes-rouages —réduits à la fonction médiocre de n’être plus que des “répéteurs” de gestes et de slogans— vivraient à l’intérieur d’une gigantesque “clôture”, sous le signe d’une “technique” qui instaure la pure “faisabilité” (“Machenschaft”) de toutes choses et, par voie de conséquence, impose leur “dévitalisation”. Contre les forces d’enlisement, contre les stratagèmes mis en oeuvre par les maniaques de la clôture, l’homme a le droit (vital) de résister. Il a aussi le droit de dissoudre, mentalement d’abord, les certitudes de ceux qui entendent généraliser la banalité et condamner les hommes à l’inauthenticité permanente. C’est là un principe quasi dadaïste d’anarchie, de refus des hiérarchies mises en place par les “clôturants”, c’est un refus des institutions installées par les fauteurs d’inauthenticité généralisée. Heidegger n’est donc pas un philosophe placide à l’instar des braves gens de Messkirch: il ne les méprise cependant pas, il connaît leurs vertus vitales mais il les sait menacés par des forces qui risquent de les dépasser. Il faut certes être placide comme ceux de Messkirch, vaquer à des tâches nobles et nécessaires, au rythme des champs et du bétail, mais, derrière cette placidité revendiquée comme modèle, il faut être éveillé, lucide, avoir le regard qui traque pour repérer le travail insidieux d’objectivisation des hommes et des Cités, auquel travaillent les forces “clôturantes”. Cet éveil et cette lucidité constituent un acte de résistance, une position an-archique (qui ne reconnaît aucun “pouvoir” parmi tous les pouvoirs “objectivants/clôturants” qu’on nous impose), position que l’on comparera très volontiers à celle de l’anarque d’Ernst Jünger ou de l’“homme différencié” de Julius Evola (dadaïste en sa jeunesse!).
    L’homme a le droit aussi de “penser la révolution”. Heidegger est, de fait, un philosophe révolutionnaire, non seulement dans le contexte agité de la République de Weimar et du national-socialisme en phase d’ascension mais de manière plus générale, plus pérenne, contre n’importe quelle stratégie de “clôturement” puisque toute stratégie de ce type vise à barrer la route à l’homme qui, à partir de son “là” originel, tente de sortir, avec les “autruis” qui lui sont voisins, avec ses proches, des “statismes” emprisonnants qu’une certaine “métaphysique occidentale” a générés au cours de l’histoire réelle et cruelle des peuples européens. Cette “métaphysique” a occulté l’Etre (lequel est de toutes les façons insaisissable), dont on ne peut plus aisément reconnaître les manifestations, si bien que l’homme risque d’y perdre son “essence” (“Wesen”), soit, pourrait-on dire, de perdre sa capacité à ex-sister, à sortir des banalités dans lesquelles on se complait et on se putréfie quand on oublie l’Etre.
    Deux solutions s’offrent alors à l’homme authentique: 1) amorcer un “nouveau commencement” (“neuer Anfang”) ou 2) accepter de faire pleinement connaissance de l’étranger (der “Fremde”), de ce qui lui est fondamentalement étranger, pour pouvoir mieux, en bout de course, s’ouvrir à son propre (das “Eigene”), quand il sera aperçu que ce fondamentalement étranger n’est pas assimilable à son propre. Dans le premier cas, il faut rompre “révolutionnairement” avec le processus métaphysique d’“enclôturement”, rejeter politiquement les régimes et les idéologies qui sont les produits finis et applicables de cette métaphysique de l’“enclôturement”. C’est ce que Heidegger a fait en prononçant son fameux “discours de rectorat” qui scellait son engagement national-socialiste en 1933-34. Le ré-alignement du nouveau régime sur des institutions imitées du wilhelminisme d’avant 1914 ou sur certaines normes de la République de Weimar, suite, notamment, à la “Nuit des longs couteaux” de juin 1934, plonge Heidegger dans le scepticisme: le régime semble n’être qu’un avatar supplémentaire de la “métaphysique enclôturante”, qui abandonne son “révolutionnisme” permanent, qui renonce à être l’agent moteur du “nouveau commencement”. C’est alors que Heidegger amorce sa nouvelle réflexion: il ne faut pas proposer, clef sur porte, un “nouveau commencement” car, ruse de l’histoire, celui-ci retombera dans les travers de la “métaphysique enclôturante”, à la façon d’une mauvaise habitude fatale, récurrente au cours de l’histoire occidentale. Au contraire: il faut attendre, faire oeuvre de patience (“Geduld”), car toute la trajectoire pluriséculaire de la métaphysique oeuvrant de manière “enclôturante” ne serait qu’un très long détour pour retrouver l’Etre, soit pour retrouver la possibilité d’être toujours authentique, de ne plus avoir face à soi des forces génératrices de barrières et de clôtures qui empêchent de retrouver le bon vieux soleil des Grecs. L’homme doit pourtant suivre ce trajet décevant pour se rendre compte que la trajectoire de la métaphysique “enclôturante” ne mène qu’à l’impasse et que répéter les formules diverses (et politiques) de cette métaphysique ne sert à rien. Ce sera alors le “tournant” (die “Wende”) de l’histoire, où il faudra se décider (“entscheiden”) à opter pour autre chose, pour un retour aux Grecs et à soi. Les éveillés doivent donc guetter le surgissement des “points de retournement” (des “Wendungspunkte”), où le pernicieux travail d’“enclôturement” patine, bafouille, se démasque (dans la mesure où il dévoile sa nature mutilante de l’hominité ontologique). C’est en de tels moments, souvent marqués par la nécessité ou la détresse (“die Not”), que l’homme peut décider (faire oeuvre d’“ex-sister”) et ainsi se sauver, échapper à tout “enclôturement” fatal et définitif. Cette décision salvatrice (“die Rettung”) est simultanément un retour vers l’intériorité de soi (“Einkehr”). L’homme rejette alors les régimes qui l’emprisonnent, par une décision audacieuse et, par là, existentielle, tout en retournant à lui-même, au “là” qui le détermine de toutes les façons dès le départ, mais qu’on a voulu lui faire oublier. Pour Heidegger, ce “là”, qu’il appelle après 1945, l’“Okzident”, n’est pas l’Occident synonyme d’américanosphère (qu’il rejette au même titre que le bolchevisme), mais, finalement, sa Souabe matrice de poésie et de philosophie profondes et authentiques, l’“Extrême-Ouest” du bassin danubien, l’amont —aux flancs de la Forêt Noire— d’un long fleuve qui, traversant toute l’Europe, coule vers les terres grecques des Argonautes, vers la Mer Noire, vers l’espace perse.
    La deuxième option, consécutive à un certain “enclôturement” du national-socialisme puis à la défaite de celui-ci (en tant que “nouveau commencement” avorté), implique une certaine dépolitisation, une diminution du tonus de l’engagement, si fort dans les années 30, toutes idéologies confondues. L’échec de la “métaphysique clôturante” ne sera dès lors pas dû à une action volontariste et existentielle, posée par des hommes auhentiques, ou des héros, mais par l’effet figeant, étouffant et destructeur que provoquent les agitations fébriles des tenants mêmes de ces pratiques d’enclôturement qui, dès maintenant, arriveront très vite au bout de leur rouleau, buteront contre le mur au fond de l’impasse qu’ils ont eux-mêmes bâtie. Cette fin de règne est notre époque: le néo-libéralisme et les résidus burlesques de sociale-démocratie nous ont d’abord amené cette ère de festivisme (post-mitterrandien), qui utilise la fête (qui pourrait pourtant être bel et bien révolutionnaire) pour camoufler ses échecs politiques et son impéritie, son incapacité à penser hors des sentiers battus de cette métaphysique de l’enclôturement, fustigée par Heidegger en termes philosophiques aussi ardus que pointus. Le sarközisme et l’hollandouillisme en France, comme le dehaenisme ou le diroupettisme en Belgique, et surtout comme la novlangue et les lois scélérates du “politiquement correct”, sont les expressions grotesques de cette fin de la métaphysique de l’enclôturement, qui ne veut pas encore céder le terrain, cesser d’enclôturer, qui s’accroche de manière de moins en moins convaincante: persister dans les recettes préconisées par ces faquins ne peut conduire qu’à des situations de détresse dangereuses et fatales si on n’opte pas, par un décisionnisme existentiel, pour un “autre commencement”. Mais, contrairement à nos rêves les plus fous, où nous aurions été de nouveaux Corps Francs, cet “autre commencement” ne sera pas provoqué par des révolutionnaires enthousiastes, qui, en voulant hâter le processus, mettraient leur authenticité existentielle en exergue et en jeu (comme dans les années 30 —de toute façon, ce serait immédiatement interdit et donnerait du bois de ralonge à l’adversaire “enclôturant”, qui pourrait hurler “au loup!” et faire appel à sa magistraille aux ordres). Le “nouveau commencement” adviendra, subrepticement, par les effets non escomptés de l’imbécillité foncière et de l’impéritie manifeste des tenants des idéologies appauvries, avatars boiteux de la “métaphysique occidentale”.
    Il nous reste à boire l’apéro et à commander un bon repas. Après la poire et le fromage, après un bon petit calva tonifiant, il faudra bien que nos congénères, sortis de l’inauthenticité où les “enclôtureurs” les avaient parqués, viennent nous chercher pour emprunter la voie du “nouveau commencement”, qui sera “là” sans nos efforts tragiques, de sang et de sueur, mais grâce à la connerie de l’ennemi, un “nouveau commencement” que nous avons toujours appelé de nos voeux et que nous avons pensé, à fond, avec obstination, avant tous les autres. Nous avons réfléchi. Nous allons agir.
    Robert STEUCKERS.
    (Voilà, j’ai commis le pensum de 15.000 signes commandé par Eugène, ce formidable commensal aux propos rabelaisiens et tonifiants; on va maintenant m’accuser d’avoir fait du simplisme mais tant pis, j’assume, et j’attends de boire avec lui une bonne bouteille de “Gewurtzraminer”, agrémentée d’une douzaine d’ huîtres... Forest-Flotzenberg, novembre 2013).
    Bibliographie:
    -          Jean-Pierre BLANCHARD, Martin Heidegger philosophe incorrect, L’Aencre, Paris, 1997.
    -          Edith BLANQUET, Apprendre à philosopher avec Heidegger, Ellipses, Paris, 2012.
    -          Mark BLITZ, Heidegger’s Being and Time and the Possibility of Political Philosophy, Cornell University Press, London, 1981.
    -          Renaud DENUIT, Heidegger et l’exacerbation du centre – Aux fondements de l’authenticité nazie?, L’Harmattan, Paris, 2004.
    -          Michael GELVEN, Etre et temps de Heidegger – Un commentaire littéral, Pierre Mardaga, Bruxelles, 1970.
    -          Florian GROSSER, Revolution Denken – Heidegger und das Politische – 1919-1969, C. H. Beck, Munich, 2011.
    -          Emil KETTERING, Nähe – Das Denken Martin Heideggers, Günther Neske, Pfullingen, 1987.
    -          Bernd MARTIN, Martin Heidegger und das “Dritte Reich” – Ein Kompendium, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1989.
    -          Michael ROTH, The Poetics of Resistance – Heidegger’s Line, Northwestern University Press, Evanston/Illinois, 1996.
    -          Rainer SCHÜRMANN, Le principe d’anarchie – Heidegger et la question de l’agir, Seuil, Paris, 1982.
    -          Hans SLUGA, Heidegger’s Crisis – Philosophy and Politics in Nazi Germany, Harvard University Press, 1993.
    http://robertsteuckers.blogspot.fr/2014/01/heidegger-la-tradition-la-revolution-la.html

  • Petite méditation philosophique

    Elle nous est proposée par l'Abbé de Tanouarn. Elle traite de l'athéisme et de la morale. Répondant à une critique de Christine Tasin, l'abbé pose une distinction particulièrement intéressante entre les athées "mystiques" et les "rationalistes athées".

    Concernant les premiers, extraits.

    "Pour Feuerbach, c'est l'homme qui est Dieu : "Toute conscience de soi est une conscience de soi de Dieu". On retrouve là quelque chose de l'élan sublime de Spinoza, l'athée qui parle de Dieu presque à chaque ligne de son Ethique, parce que pour lui l'exercice de la raison est un exercice absolu et donc divin. Spinoza est dans une forme de rationalisme, c'est vrai, mais alors un rationalisme sublime où la Raison n'est pas la petite comptable qui vient vous avertir que le jeu est fini et que, circulez il n'y a rien à voir, rien à savoir, rien à croire, mais où cette Raison est plutôt comme une image plausible du tout dans la moindre déduction, une image tellement belle qu'elle parvient à faire oublier l'existence concrète et toujours imprévisible. Ces athées là, auquel le Tout donne une sorte de vertige, peuvent être particulièrement accessibles à l'amour. Pourquoi ? Parce qu'ils ne calculent plus rien."

    Et les seconds.

    "Mais c'est dans Albert Camus, officiellement athée que je sache (ou alors on n'écrit pas l'Etranger), que j'ai trouvé la condamnation la plus forte du rationalisme : "Ceux qui prétendent tout savoir et tout régler finissent par tout tuer. Un jour vient où ils n'ont pas d'autre règle que le meurtre, d'autre science que la fausse scolastique qui de tout temps servit à justifier le meurtre" (Deuxième réponse à Emmanuel d'Astier). Ceux qui réduisent le jaillissement baroque du réel à leurs cases mentales, soumettant le réel au rationnel, ont forcément la posture du meurtrier en puissance. Du réel, ils n'aiment ni les démentis, ni les impuissances, ils n'aiment rien. Ils n'aiment pas, ils calculent."

    On peut constater que ce second développement est particulièrement opératoire pour le temps présent. La mise en oeuvre des idéologies, négatrices du réel, passe par la tentative de soumission de celui-ci à la raison déifiée, et aboutit invariablement aux "grands cimetières sous la lune": ceux des révolutions, hier chez nous, ailleurs toujours, et ceux des innocentes  victimes, par millions, de l'avortement.

    Paula Corbulon

    http://www.lesalonbeige.blogs.com/