La dernière biographie de Maurras fut celle, fort estimable et utile, d’Yves Chiron. L’ouvrage magistral de Pierre Boutang, Maurras, la destinée et l’œuvre, enfermait nombre d’éléments biographiques (la destinée), mais relevait somme toute d’avantage d’un dialogue, pour l’essentiel philosophique, et d’une grande profondeur, avec Boutang, lequel n’était pas moins le sujet du livre, donc, que d'un livre sur le seul Maurras. Il existait nombre de travaux très précieux mais ils pouvaient dater (comme ceux de Henri Massis, de Léon S. Roudiez, de Jacques Paugam, de Jean Madiran, de Victor Nguyen, etc.) ou n'être plus disponibles ; le plus récent celui de Bruno Goyet se fondait sur une thèse qui se voulait ingénieuse alors qu’elle n’était que sotte et gratuite.
Manquait donc l’ouvrage fondamental, qui fût de référence. Il nous semble qu’avec celui de Stéphane Giocanti, nous le tenons enfin. Deux raisons l’expliquent : d’une part les qualités naturelles de l’auteur : intelligence, perspicacité, sensibilité de cœur, honnêteté le tout servi par un style sobre et sans préciosité ; de l’autre, celles que cette bonne nature lui ont permis d’acquérir : une grande culture, l’exactitude de l’information, l’art d’introduire les textes les plus significatifs (et qui, le plus souvent inédits ou inconnus, rendent le livre particulièrement précieux). Ajoutons, pour ce qui est des passages portant sur l’Histoire, l’existence d’une rare maîtrise et intelligence - encore ! - des époques qu’il sait fort bien mettre en perspective, comme il faut absolument quand on veut apprécier l’œuvre politique de Maurras. Il n’en demeura pas moins vrai, ainsi qu'il est inévitable sur un tel sujet, que certaines assertions de l’auteur se seront pas reçues de tous (cf. infra) et sont discutables en effet : mais ses jugements sont toujours bien argumentés, prudents, modérés et finalement iréniques ; surtout, par un scrupule très caractéristique de sa démarche, ils s’accompagnent de tous les attendus qui peuvent fonder des sentiments différents ou même contraires aux siens.
Une belle âme
Si je devais résumer d’un mot l’impression globale que suscite cet ouvrage, c’est celle d’une admiration profonde pour son héros, Charles Maurras : pour sa droiture, son désintéressement et son intelligence politique, pour son génie d’écrivain et de journaliste, pour ses qualités humaines au premier rang desquelles se trouve son sens de l’amitié, pour sa belle âme enfin - si peu tiède, au sens de l’Évangile. Je ne crois pas quil sera possible à un lecteur trempé au préjugé commun, lequel avilit sa mémoire depuis tant d’années, d’y demeurer, le livre achevé (et notamment après avoir lu le si beau sous-chapitre sur Maurras intime, pp. 334 et suiv.). Et tel sera sans doute la fonction providentielle de ce livre qui, découvrant un homme vrai, se trouvera aussi disponible pour entendre ses bonnes raisons quant à la pertinence du rétablissement de la monarchie pour la France. Quant aux disciples et amis - petite troupe fidèle - ils y trouveront de nouvelles raisons de reconnaissance, accompagnées, il est vrai, de quelques interrogations auxquelles ils auront à cœur de répondre après analyse.
L’Introduction met bien en exergue les problèmes particuliers qui se posent au biographe de Maurras, confronté à un « festival de contresens chez des commentateurs qui ne prennent pas le temps de le lire » (p. 15). Un des problèmes majeurs est celui de la « complexité » (autre nom de la richesse) d’un homme surdoué dans tant de domaines : « Existe-t-il plusieurs Maurras ? » (p. 13) : le poète, le journaliste, l'homme politique, etc. Au final, Giocanti montre bien l’évidente unité de son héros. Il souligne encore la volonté héroïque de Maurras de faire triompher la beauté de l'« ordre » salutaire et tutélaire sur le « chaos » qui, incessamment menace ou brûle le capital miraculeux de la Civilisation (cf. le sous-titre). Son « drame », s'interroge-t-il, n’aura-t-il pas été dès lors d’avoir été parfois un agent du désordre : « Le chantre de l’ordre a participé à des désordres théoriques (allusion de l’auteur à l’antisémitisme) et pratiques (le soutien au statut des Juifs et l’absence de « lucidité » - qu’explique largement un cruel défaut d’information - sur la réalité géopolitique et même la situation réelle de Vichy à partir de 1942) : à côté des réussites, on lit des catastrophes. Non loin des cadences qui plaisent, on découvre des polémiques bornées. Il est arrivé à cet amant de la lumière de chuter dans des obscurités et de nourrir le chaos auquel il voulait échapper » (ibid). Que le lecteur se rassure : se trouve ici exprimée la limite d’un soupçon cruel mais aussi nécessaire (pour soi-même comme pour la propagande) ; « Il est arrivé…. » écrit Giocanti : c’est donc que l’essentiel est sauf, ô combien, et salvateur !
Le philosophe
Il ne nous est pas loisible de rendre compte de l’ouvrage en détail. Notons-en quelques aspects à notre avis essentiels. La première partie, « Les secrets du soleil », évoque l’enfance et l’adolescence de Maurras à commencer par la trace laissée par la défaite de 1870, la perte dramatique du sens de louïe que suit, en conséquence directe, celui de la foi - sensus fidei - ; il se conclut très intelligemment par une réflexion sur la qualité de philosophe de Maurras : on peut en effet s’interroger si, le roi régnant, la philosophie n’aurait pas été sa vocation profonde, tant son influence sur lui fut grande.
La seconde partie, « Une année d’arcs de triomphe », relate et analyse les débuts littéraires de Maurras, vite reconnu et admiré pour son génie éclatant. Elle est l’occasion pour Giocanti d’introduire ce sujet qu’il connaît si bien, auquel il a d’ailleurs déjà consacré thèse et livre : « Maurras félibre ». Cet aspect est dautant plus important que, dans une très large mesure, le royalisme de Maurras en procède à travers lidée fédéraliste ; or ce royalisme n’est pas (contrairement à la légende) un étatisme à tout crin. Comme l’écrira Louis-Xavier de Ricard, socialiste félibre « inspiré de Proudhon et d’Edgar Quinet » dans La Dépêche de Toulouse du 4 juillet 1892 : « Maurras abhorre la conception d’un État universel, absolu, inquisitorial, maître de tous et de tout » (p. 109).
La troisième partie, « Le temps des définitions » débute ainsi : « Les années 1894-95 correspondent à un tournant majeur dans la destinée de Maurras. Poursuivant son activité de félibre, il constate peu à peu l’insuffisance du fédéralisme au sein du Félibrige, et traite de plus en plus ce thème sur le plan national » (p. 127). S’opère ici le passage vers la grande politique maurrassienne, laquelle s’imposera d’autant plus nécessaire que le pays se trouvera confronté à la « fracture » calamiteuse occasionnée par l’Affaire Dreyfus.
La quatrième partie aborde notamment l’Enquête sur la monarchie et Anthinéa dont le retentissement fut, dans les deux cas, immense. L’un des grands mérites du livre de Giocanti est de mesurer l'écho remarquable de l’œuvre et, bientôt, de l’action politique de Maurras (c'est-à-dire de l’Action française). Ce dernier était véritablement une des plus grandes figures de son époque : reconnu tant pour sa pensée que pour son œuvre proprement littéraire. Connaissant tout ce qui se faisait ou se publiait, en relation avec ceux qui pouvaient compter, on pourrait dire, à la moderne, que Maurras était en dialogue (et saine confrontation) avec son temps et, par là même, un extraordinaire témoin de ce dernier.
Quelques problèmes lancinants
Les quatre dernières parties recouvrent la partie de la vie de Maurras la mieux connue. Aussi ne les considérerons-nous pas. Selon lopinion de Giocanti, ce n’est pas la plus féconde sur le plan de la pensée (théorie), ni la plus heureuse politiquement parfois (mais que de services rendus à la France à commencer par ses mises en garde contre le danger hitlérien !). Nous les laisserons donc de côté pour conclure sur deux problèmes qui, de façon lancinante, font difficulté et où les analyses de Giocanti seront les plus discutées.
La première concerne la condamnation ecclésiastique de 1926. Giocanti dit l’essentiel, et montre bien la crise morale insupportable que l’« Église de l’ordre » qui provoqua en l’occurrence un beau et bien triste désordre fit cruellement subir à nombre de catholiques français : ceux « qui liront L’Action française seront en effet privés d’eucharistie, d’absolution et d’extrême-onction » (p. 327). Giocanti juge « catastrophique » et une « formidable erreur tactique » (ibid) le Non possumus, des catholiques de l’Action française, quoique Maurras ne l’ait pas signé lui-même. On pourrait penser tout au contraire qu’il était tout à l’honneur de ces derniers, et nécessaire !
La seconde porte sur l’antisémitisme sur lequel Giocanti revient souvent, bien obligé. C’est lui qui fut assurément une « catastrophe » ; car si Rome est revenue sur sa condamnation, il y a guère de chance que l’antisémitisme « d’État » de Maurras, même non raciste, soit jamais accepté. Giocanti ne croit guère aux raisons de la théorie, qui se justifie notamment dans la lecture attentive (mais non critique et trop exclusive) de Bernard Lazare. Il décèle dans une « xénophobie » son vrai principe. Pour y avoir travaillé, je pense que cette hypothèse est en effet sérieuse : trop de textes l’attestent. Maurras n’aimait pas les Juifs avant de sen méfier pour leur influence réputée mauvaise. C’est ainsi. Hélas, ce ne fut pas sans conséquence - pour eux comme pour nous…
Il est fort regrettable que ce grand livre qui, encore une fois, fait tant aimer Maurras et ressortir son immense importance pour que la France ait un avenir, s’achève sur une phrase hostile à l’Action française : « À l’orée du XXIe siècle, ce n’est pas par l’Action française que Maurras manifeste sa présence, rangée qu’elle est parmi les objets de l’Histoire : c’est son œuvre, littéraire et politique, qui constitue son legs positif, offert à la liberté des lecteurs » (p. 506). Mais qui diffuse la pensée de Maurras et la fait connaître ? Qui forme des jeunes - en toute liberté, y compris celle de la quitter - à son intelligence, si ce n’est l’Action française d’aujourdhui, avec son journal et ses cercles d’études ? Giocanti même ne lui devrait-il pas quelque chose ? Il est douteux que son seul livre, aussi remarquable et utile soit-il pour renouveler la connaissance de Maurras suffise à le rendre présent. Il est improbable en tout cas que ce dernier eût goûté qu’on attaquât inutilement ses amis fidèles et loyaux.
Francis Venant L’Action Française 2000 du 5 au 18 octobre 2006
* Stéphane Giocanti : Maurras. Le chaos et lordre, Éd Flammarion, 2006, 27 euros.
culture et histoire - Page 1779
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Du nouveau sur Maurras
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Insurrection - Terroriste
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"Il n’y a jamais eu de printemps arabe"
Le dernier ouvrage de Bernard Lugan, Printemps arabe, histoire d’une tragique illusion, vient de paraître. Un petit peu de publicité pour quelqu'un qui subit depuis des années l'omerta des médias, malgré, ou à cause, de la qualité de ses réflexions fondées sur la réalité et la vérité et non l'idéologie et le mensonge.
“Il n’y a jamais eu de printemps arabe. Cette notion de printemps arabe est totalement artificielle : le terme fait allusion à des événements qui se sont déroulés au XIXème siècle en Europe et qui étaient liés aux questions de nationalités. Or, ni au Machrek ni au Maghreb, ce qui s’est passé entre 2010 et 2013 n’a eu un lien avec le nationalisme, puisqu’il s’agissait de questions qui étaient d’ordre social. Le printemps arabe est une notion qui ne veut rien dire, parce que les journalistes et les hommes politiques ont confondu monde arabe et monde musulman (...)"
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Guy Steinbach - Les Camelots, Maurras et l'Action française
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Groupe d'Action Royaliste
Soutenu par Maître Antoine Murat malheureusement disparu. Créé en octobre 2008 et considéré aux yeux du doyen des Camelots du Roi, Guy Steinbach, (qui est également le président d'honneur) comme étant parfaitement dans la lignée des Camelots du Roi, le GAR s'est donné comme objectif de moderniser le combat royaliste en ce début du XXIème siècle. Fonctionnant plus comme un réseau de militants autonomes et déterminés, le GAR élabore sa base de recrutement sur des critères biens précis : Pas d'esprit consommateur, tous les militants du GAR sont là pour donner de leur personne et si possible aussi doivent être membre du réseau Lescure. Les militants doivent agir :
Avec l'intérêt général et non avec leurs caprices de sentiments.
Avec l'intérêt général et non avec leurs goûts ou leurs dégoût, leurs penchants ou leurs répugnances.
Avec l'intérêt général et non avec leur paresse d'esprit ou leurs calculs privés ou leurs intérêts personnels
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Dette publique : l’éternel faux problème
Que s’est-il passé en France entre 1671 et 1738 ? Trois fois rien : la France a tenu tête à presque toute l’Europe durant les guerres louisquatorziennes, elle s’est accrue de l’Alsace, de la Franche-Comté, du Roussillon et du Nord, les arts et les sciences ont rayonné, Versailles a été construit, l’administration modernisée et la noblesse rabaissée.
Or, pendant cette période, les budgets du gouvernement n’ont jamais été en équilibre. La France en est ressortie très endettée. Seule la saine gestion du cardinal Fleury a permis de rééquilibrer les comptes.

De ce regard sur l’Histoire, une conclusion s’impose : la grandeur, la prospérité et le bien-être d’un pays ne sont pas conditionnés à son endettement public. Nous, Français, devons le savoir mieux qu’aucun autre peuple. La monarchie a sans cesse été endettée. L’histoire de France s’est faite à crédit. Nette différence toutefois avec notre époque : nos rois imposaient leurs lois aux créanciers tandis que l’UMPS leur est soumis. Songeons à notre cher Philippe le Bel qui expulsait ses créanciers du royaume quand il ne les assassinait pas si, par malheur, ils avaient le toupet de réclamer leur dû. Assurément, nous sommes loin de notre UMPS qui évoque une rigueur budgétaire pour tous les services de l’État, sauf celui du service du remboursement de la dette. [...]
Adrien Abauzit - La suite sur Boulevard Voltaire
http://www.actionfrancaise.net/craf/?Dette-publique-l-eternel-faux
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25 septembre : conférence sur la crise des institutions à Paris
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La Grande Guerre : Planqués et censeurs
Février 1916. Au front, nos soldats se préparent à recevoir l’assaut allemand sur Verdun. Depuis la fin janvier, le Grand Quartier général s’attend à une attaque d’envergure. Les "déserteurs alsaciens et lorrains" sont formels. Les observateurs aussi, qui voient passer, au fond de l’horizon de la Woëvre, des trains en files ininterrompues. On ignore encore le lieu où la chose se passera mais l’opinion domine que ce sera le chef-lieu de la Meuse. Où l’on s’avise soudain qu’endormis par une année tranquille nos chefs ont laissé à peine entretenues les défenses existantes sans en créer de nouvelles.
Le 9 février, les permissions sont suspendues. Le 10, raconte Yves Buffeteau dans Les Batailles de Verdun, un renseignement provenant d’une source très sérieuse arrive au GQG. D’une rare précision, il indique même que le Kronprinz s’est installé depuis quelques jours dans la maison de la veuve Henri Daverdier à Spincourt. Ce rapport commence par cette phrase sans ambiguïté : "Les Allemands vont tenter une grande offensive dans la région de Verdun".
Onze jours plus tard, en effet, Le 21 février à 7h30, les mille canons de l’artillerie allemande commencent leur pilonnage des lignes françaises. La tuerie durera dix mois et fera près de cinq cent mille morts.
Et à l’arrière ?
Eh bien, à l’arrière, pendant que les poilus s’enterrent dans la boue glacée, on discutaille, on magouille et on grenouille.
Le parlement, les ministères, le gouvernement donnent le spectacle abject de la canaillerie, de la discorde et de la combine.
Les profiteurs de guerre s’enrichissent, les traîtres s’en donnent à coeur joie et les planqués se gobergent.
On voit un Malvy devenir ministre de l’Intérieur alors qu’il s’était opposé à la loi de Trois ans, lors du congrès socialiste d’Agen, et profiter de ce poste pour encourager la presse défaitiste en lui versant l’argent des fonds secrets. On voit un Marcel Sembat, vieille crapule maçonnique et socialiste, devenir ministre deux ans après avoir lancé à ses futurs collègues : "Retirez-vous, vous puez la défaite".
On voit "le cortège des personnes qui ont obtenu les fournitures de guerre, spectacle lamentable et attristant qui montre, à côté de filles galantes, des repris de justice", ainsi que le dénoncera à la Chambre l’ancien secrétaire d’Etat aux Colonies de Clemenceau, Milles-Lacroix, un brave négociant en tissus entiché de rigueur et d’honnêteté au point d’avoir visité à ses frais l’immense empire dont il avait la charge.
On remarque à la Chambre des jeunes hommes vigoureux et pétants de santé qui paradent, ayant échappé au front parce qu’ils sont députés et qu’ils se sont dispensés tout seuls d’aller aux tranchées en votant une loi d’exemption présentée par Dalbiez, un parlementaire qui, lui-même, redoutait d’être mandé au Feu.
On assiste, un soir de débat, à l’invraisemblable hourvari de ce que l’on n’appelle pas encore le "lobby" des marchands de vin et qui, par ses vociférations, parvient à chasser de la tribune le ministre de la Guerre Gallieni qui prononçait un discours contre l’abrutissement des soldats par l’alcool.
Le scandale est si omniprésent que la presse commence à s’émouvoir.
Alors, le plus simplement du monde, dans la nuit du 19 au 20 février est pris un décret interdisant de "laisser passer dans les journaux toute attaque contre le parlement, ou ayant pour objet de tourner en ridicule les députés ou de porter atteinte à la dignité du régime parlementaire".
"La censure, écrit Jean Bernard, chroniqueur du Temps, est devenue plus tracassière que jamais, impérieuse et hautaine, irritante, presque illogique."
Un exemple extrême de cet illogisme : au début de la première bataille de Verdun, les journaux annoncent la mort de Prosper Josse, député de l’Eure, qui, lui, ne s’est pas planqué et qui sert aux tranchées comme capitaine. La nouvelle est fausse. Sur la demande de sa femme, Madame Josse, l’Agence Presse Associée publie un rectificatif démentant le premier communiqué et rassurant les parents, proches et amis du député.
La censure supprime l’information.
L’informateur parlementaire de l’Agence Presse Associée fait alors remarquer aux censeurs que, la nouvelle donnée la veille par les journaux étant fausse, il est normal et justifié de le faire savoir et de démentir.
Il reçoit par téléphone cette stupéfiante réponse : "Nous vous envoyons des ordres et nous n’avons pas d’observations à recevoir de vous."
Serge de Beketch http://www.france-courtoise.info
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Insurrection - Michel Lajoye - Honneur et Fidélité
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Georges Bernanos : "Contre les robots !"
Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme, mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle se maintienne, ce ne peut être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté ! Imbéciles, ne voyez-vous pas que la civilisation des machines exige en effet de vous une discipline chaque jour plus stricte ? Elle l’exige au nom du Progrès, c’est-à-dire au nom une conception nouvelle de la vie, imposée aux esprits par son énorme machinerie de propagande et de publicité. Imbéciles ! Comprenez donc que la civilisation des machines est elle-même une machine, dont tous les mouvements doivent être de plus en plus parfaitement synchronisés ! Une récolte exceptionnelle de café au Brésil influe aussitôt sur le cours d’une autre marchandise en Chine, ou en Australie; le temps n’est certainement pas loin où la plus légère augmentation de salaires au Japon déchaînera des grèves à Detroit ou à Chicago, et finalement mettra une fois encore le feu au monde. Imbéciles ! Avez-vous jamais imaginé que dans une société où les dépendances naturelles ont pris le caractère rigoureux, implacable, des rapports mathématiques, vous pourrez aller et venir, acheter ou vendre, travailler ou ne pas travailler, avec la même tranquille bonhomie que vos ancêtres ? Politique d’abord ! disait Maurras. La Civilisation des Machines a aussi sa devise : « Technique d’abord ! Technique partout ! » Imbéciles ! Vous vous dites que la technique ne contrôlera, au pis aller, que votre activité matérielle, et comme vous attendez pour demain la « Semaine de Cinq Heures » et la Foire aux attractions ouverte jour et nuit, cette hypothèse n’a pas de quoi troubler beaucoup votre quiétude. Prenez garde, imbécile ! Parmi toutes les Techniques, il y a une technique de la discipline et elle ne saurait se satisfaire de l’ancienne obéissance – obtenue vaille que vaille par des procédés empiriques, et dont on aurait dû dire quelle était moins la discipline qu’une indiscipline modérée.
La Technique prétendra tôt ou tard former des collaborateurs acquis corps et âme à son Principe, c’est-à-dire qui accepteront sans discussion inutile sa conception de l’ordre, la vie, ses Raisons de Vivre, Dans un monde tout entier voué à l’Efficience, au Rendement, n’importe-t-il pas que chaque citoyen, dès sa naissance, soit consacré aux mêmes dieux ? La Technique ne peut être discutée, les solutions qu’elle impose étant par définition les plus pratiques. Une solution pratique n’est pas esthétique ou morale. Imbéciles ! La Technique ne se reconnaît-elle pas déjà le droit, par exemple, d’orienter les jeunes enfants vers telle ou, telle profession ? N’attendez pas qu’elle se contente toujours de les orienter, elle les désignera. Ainsi, à l’idée morale, et même surnaturelle, de la vocation s’oppose peu à peu celle d’une simple disposition physique et Mentale, facilement contrôlable par les Techniciens. Croyez-vous, imbéciles, qu’un tel système, et si rigoureux, puisse subsister par le simple consentement ? Pour l’accepter comme il veut qu’on l’accepte, il faut y croire, il faut y conformer entièrement non seulement ses actes, mais sa conscience. Le système n’admet pas de mécontents. Le rendement d’un mécontent — les statistiques le prouvent — est inférieur de 30 % au rendement normal, et de 5o ou 6o % au rendement d’un citoyen qui ne se contente pas de trouver sa situation supportable – en attendant le Paradis — mais qui la tient pour la meilleure possible. Dès lors, le premier venu comprend très bien quelle sorte de collaborateur le technicien est tenu logiquement de former. Il n’y a rien de plus mélancolique que d’entendre les imbéciles donner encore au mot de Démocratie son ancien sens. Imbéciles ! Comment diable pouvez-vous espérer que la Technique tolère un régime où le technicien serait désigné par le moyen du vote, c’est-à-dire non pas selon son expérience technique garantie par des diplômes, mais selon le degré de sympathie qu’il est capable d’inspirer à l’électeur ? La Société moderne est désormais un ensemble de problèmes techniques à résoudre. Quelle place le politicien roublard, comme d’ailleurs l’électeur idéaliste, peuvent-ils avoir là-dedans ? Imbéciles ! Pensez-vous que la marche de tous ces rouages – économiques, étroitement dépendants les uns des autres et tournant à la vitesse de l’éclair va dépendre demain du bon plaisir des braves gens rassemblés dans les comices pour acclamer tel ou tel programme électoral ? Imaginez-vous que la Technique d’orientation professionnelle, après avoir désigné pour quelque emploi subalterne un citoyen jugé particulièrement mal doué, supportera que le vote de ce malheureux décide, en dernier ressort, de l’adoption ou du rejet d’une mesure proposée par la Technique elle-même ? Imbéciles ! Chaque progrès de la Technique vous éloigne un peu plus de la démocratie rêvée jadis par les ouvriers idéalistes du Faubourg Saint-Antoine. Il ne faut vraiment pas comprendre grand chose aux faits politiques de ces dernières années cour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. Les Etats totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s’est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d’entrer en guerre contre le hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l’idée démocratique le principal, ou plus exactement l’unique élément de leur propagande. Pour qui sait voir, il n’en est pas moins évident que le Réalisme des démocraties ne se définit nullement lui-même par des déclarations retentissantes et vaines comme, par exemple, celle de la Charte de l’Atlantique, déjà tombée dans l’oubli.
Depuis la guerre de 1914, c’est-a-dire depuis leurs premières expériences, avec Lloyd George et Clemenceau, des facilités de la dictature, les Grandes Démocraties ont visiblement perdu toute confiance dans l’efficacité des anciennes méthodes démocratiques de travail et de gouvernement. On peut être sûr que c’est parmi leurs anciens adversaires, dont elles apprécient l’esprit de discipline, qu’elles recruteront bientôt leurs principaux collaborateurs ; elles n’ont que faire des idéalistes, car l’Etat Technique n’aura demain qu’un seul ennemi : « l’homme qui ne fait pas comme tout le monde » ou encore : « l’homme qui a du temps à perdre » — ou plus simplement si vous voulez : « l’homme qui croit à autre chose qu’à la Technique ».
Georges Bernanos
Extrait de "La France contre les Robots" (1947).

http://la-dissidence.org/2013/07/01/georges-bernanos-contre-les-robots/