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culture et histoire - Page 1811

  • La télévision tue, la télévision abêtit : faut-il l'interdire ? par Andrea MASSARI

     

    Assurément non : la liberté d’expression, la liberté des ondes et d’Internet sont des biens précieux… de surcroît protégés par la technologie. Et pourtant on sait aujourd’hui de source sûre que la télévision tue et abêtit. La méta-étude du neuroscientifique Michel Desmurget, T.V. Lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision (1), ne laisse aucune place au doute. Il n’est plus possible à l’honnête homme d’ignorer ces faits. Ni de ne pas en tenir compte. Ce qui implique de limiter l’emprise publicitaire, notamment sur les enfants. Andrea Massari fait le point.

    Polémia

    T.V. Lobotomie : la méta-étude de Michel Desmurget

    Depuis plus d’un demi-siècle des études scientifiques sont conduites sur les effets de la télévision. Michel Desmurget a réalisé la synthèse d’un millier d’entre elles : T.V. Lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision.

    La conclusion est sans appel : les 3 h 30 passées en moyenne chaque jour devant l’écran de télévision – au total seize ans de vie éveillée – ont un coût terrifiant : fréquence plus grande de l’obésité, augmentation des risques de maladies cardio-vasculaires, déclin du niveau cognitif des seniors, corrélation entre exposition à la télévision et développement de la maladie d’Alzheimer, diminution de l’espérance de vie et affaiblissement de la vie sociale. Voilà pour la population générale. Et le professeur Desmurget de conclure : après la cigarette ou le fast food, nul doute que la télévision sera la prochaine grande question de santé publique.

    Pour les jeunes, il faut ajouter : apathie plus fréquente et taux d’échec scolaire proportionnels à l’exposition à la télévision, propension accrue à la violence et aux comportements sexuels à risques.

    La télévision et l’enfant

    Le blogue de la liberté scolaire (2) a ainsi résumé l’impressionnante liste des effets nocifs de la télévision tels que Michel Desmurget les a établis :

    — La télévision « empêche le déploiement optimal des fonctions cérébrales », compromettant ainsi « l’ensemble du devenir intellectuel, culturel, scolaire et professionnel de l’enfant ».

    — La télévision fait apparaître des troubles du langage chez l’enfant, associés à des troubles de l’élocution, notamment parce qu’elle limite les interactions entre les personnes réelles et laisse moins de temps aux activités ludiques spontanées.

    — La télévision occasionne des retards de langage et fait baisser le niveau de compétence langagière; elle limite l’acquisition de vocabulaire et l’accès aux compétences syntaxiques de base.

    — La télévision a un « impact négatif sur l’attention, les facultés d’apprentissage et la réussite scolaire à long terme », avec un risque accru de quitter l’école sans diplôme et de ne jamais s’asseoir sur les bancs de l’université.

    — La télévision occasionne des difficultés en lecture et fait baisser le temps de lecture, qui se trouve réduit à la portion congrue; ainsi, un flux cathodique permanent (la télévision en bruit de fond) diminue de presque 30 % le temps de lecture des 5 – 6 ans, qui passe de 49 à 35 minutes quotidiennes en moyenne.

    — La télévision fait baisser le niveau scolaire général, en français comme en mathématiques et, par manque d’interaction, n’aide en rien à apprendre les langues étrangères.

    — La télévision fait baisser le niveau universitaire. L’étudiant soumis depuis la petite enfance à une forte exposition à la télévision souffre de très graves lacunes en orthographe, en conjugaison, en syntaxe, en vocabulaire, il manque de logique, de capacités analytiques et d’esprit de synthèse – tout cela lui interdit tout accès à des savoirs complexes.

    — La télévision, « troisième parent cathodique », réduit « drastiquement le volume et la qualité des interactions parents – enfants », mutilant ainsi la sociabilité intrafamiliale.

    — La télévision castre l’imaginaire enfantin; les enfants rejouent les scripts des films et des séries et n’inventent plus de jeux.

    — La télévision augmente la consommation de tabac et d’alcool et la fait commencer plus tôt.

    — La télévision pousse au sexe de plus en plus jeune et génère des taux élevés d’avortements chez les adolescentes (cf. une étude qui porte spécifiquement sur l’addiction à la série mythique « Desperate Housewives » et démontre qu’elle multiplie par trois le risque de grossesses non désirées chez les adolescentes).

    — La télévision constitue une addiction psychologique chez les enfants et les adultes, notamment en accaparant l’attention par le changement perpétuel.

    — La télévision augmente l’obésité. Regarder la télévision plus de deux heures par jour multiplie le risque de surpoids d’un enfant de trois ans de 2,6 %; pour un adolescent, ce risque augmente de 55 %.

    L’étude de Michel Desmurget doit être prise au sérieux surtout si l’on considère que 50 % des Français allument la télévision en arrivant chez eux, par réflexe, et qu’ils la regardent en moyenne 3 h 30 par jour.

    Protéger les jeunes enfants d’une expositionvdangereuse à la télévision

    C’est évidemment aux parents d’agir pour protéger leurs enfants des effets néfastes de la télévision alors qu’elle apparaît souvent comme le baby-sitter le plus commode (toujours disponible) et le moins coûteux (du moins à court terme !).

    Michel Desmurget donne cinq pistes aux parents responsables : au mieux « zéro télé » pour toute la famille; sinon, pas de poste dans la chambre des enfants; pas de télévision avant six ans; moins de trois heures par semaine devant un écran (télévision ou vidéo) pour les écoliers et les collégiens, et jamais le soir; et pour les adultes, avoir toujours à l’esprit les risques d’isolement, de maladies, de déclin cognitif…

    Casser l’addiction publicitaire

    Encore faut-il que les parents soient correctement informés : or, la réalité est tout autre ! Les parents sont en effet sollicités par des publicités en faveur de programmes pour bébés ou très jeunes enfants dont on leur raconte que cela contribue à leur éveil… Ce qui est un mensonge absolu.

    Il nous faut aussi décrypter la logique publicitaire : réaliser des programmes pour enfants, truffés d’images et de messages, pour transformer les mineurs en prescripteurs d’achats de leurs parents; et les formater à la consommation avant dix ans. Cette logique-là est proprement inacceptable Elle pourrait être brisée : en interdisant la mise à l’étalage des produits dont la promotion repose sur la publicité – ouverte ou clandestine – à destination des enfants. Mais cela supposerait une indépendance de la classe politique vis-à-vis des lobbies… (3)

    De même, l’usage de la télévision par les nourrices agréées devrait être strictement interdit, au même titre que l’est le recours à des calmants chimiques.

    Ne pas imposer aux adultes une exposition non voulue à la télévision

    « Fumer tue ». La télévision aussi.

    Contre le tabac des mesures de prophylaxie collective ont été prises : chacun reste libre de fumer mais l’interdiction de fumer dans les lieux publics protège les non–fumeurs de la nocivité du tabac.

    Il devrait en être de même pour la télévision. Chacun, bien sûr, doit pouvoir rester libre de regarder ou non, chez lui, la télévision. Mais chacun devrait aussi pouvoir rester libre de ne pas se voir imposer la télévision en dehors de chez lui. Tel n’est pas le cas. Au contraire, il est insupportable que les écrans de télévision soient imposés à tous dans l’espace public : commerces, transports, cafés et restaurants. Et qu’on ne vienne pas dire que chacun peut choisir de regarder dans une autre direction car le cerveau humain est un cerveau programmé pour regarder ce qui bouge. Quand une télévision est allumée, tout le monde la regarde, volens nolens.

    L’exposition publicitaire télévisuelle obligatoire dans les lieux publics n’est donc rien d’autre qu’une technique d’ahurissement qui doit être dénoncée comme telle. Et elle doit être interdite pour préserver la liberté d’esprit de tous.

    Les voleurs de cerveaux

    Nous n’avons fait qu’évoquer ici de simples mesures d’hygiène.

    — Hygiène individuelle, chez soi.

    — Hygiène collective : à l’extérieur.

    Leur mise en œuvre sera évidemment difficile : car le monde d’aujourd’hui appartient à ceux qui – selon l’expression de Patrick Le Lay – « achètent du temps de cerveau disponible » à T.F.1. C’est bien contre « Big Brother » qu’il faut se révolter.

    Andrea Massari

    Notes

    1 : Michel Desmurget, T.V. Lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Éditions, 2011, 318 p., 19,90 €.

    2 : cf. Le blogue de la liberté scolaire, <http://www.liberte-scolaire.com/>.

    3 : Cf. sur Polémia l’article de H. Calmettes « L’Addictature : La tyrannie de la dépendance », mis en ligne le 19 mai 2010.

    • D’abord mis en ligne par Polémia, le 12 octobre 2011.

  • Un samouraï d’Occident

    On ne peut aborder Le samouraï d’Occident comme on aborde d’autres livres. Quand y on lit cette phrase : « Seule la mort subie n’a pas de sens. Voulue, elle a le sens qu’on lui donne, même quand elle est sans utilité pratique », ou bien encore : « C’est ici et maintenant que se joue notre destin. Et cette seconde ultime a autant d’importance que le reste d’une vie. C’est pourquoi il faut être soi-même jusqu’au dernier instant, surtout au dernier instant. C’est en décidant soi-même, en voulant vraiment son destin, que l’on est vainqueur du néant ». En lisant cela, il est difficile de ne pas sentir ses mains trembler.
    La noblesse d’âme
    Dominique Venner a achevé d’écrire ce livre « au solstice d’hiver » 2012. Il savait à ce moment-là, et depuis longtemps, qu’il se donnerait la mort. Il s’est tué à Paris le 21 mai 2013, on sait où et de quelle façon. Son dernier livre, paru quelques semaines plus tard, est donc bien un testament. Cette mort volontaire, dont François Bousquet a pu écrire que, « longuement méditée, minutieusement préparée et sereinement accomplie », elle « porte en elle la noblesse d’âme qui a accompagné toutes les étapes de sa vie », c’est elle, évidemment, qui éclaire et donne tout son sens à son livre.
    Un livre à la ligne aurorale
    Le samouraï d’Occident est un livre simple, au meilleur sens de ce terme, un livre qui relève d’une « ligne claire », une ligne qu’on pourrait aussi dire matutinale ou aurorale, parce qu’elle fait apparaître des vérités. La vérité est en fin de compte toujours très simple. Les complications ne commencent que lorsqu’il faut argumenter. Dominique Venner n’était pas un intellectuel, ni même à proprement parler un théoricien. (A la fois pour de bonnes et de mauvaises raisons, il n’avait d’ailleurs pas de sympathie excessive pour les intellectuels !) Son essai n’en va pas moins au fond des choses – à la chose même, c’est-à-dire à l’essentiel. On comprend pourquoi quand on lit sous la plume de cet admirateur inconditionnel des poèmes homériques – de « ces poèmes sacrés qui nous disent ce que nous étions dans notre aurore, à nuls autres pareils » – qu’ « Homère montre mais n’explique pas, ne conceptualise pas ». Telle est bien la voie empruntée par Venner. Pour exposer et faire comprendre sa conception du monde, il montre lui aussi. Il amène au regard, et par là à l’esprit, ce qui relève de la vérité de l’histoire, de la vérité de l’homme et de la vérité du monde.
    Le rapport à la nature et les modèles éthiques
    L’ouvrage, on vient de le dire, se veut l’exposé d’une conception du monde. Une conception structurée. Venner dit que « le premier principe du stoïcisme est la cohérence » (le second étant l’ « indifférence aux choses indifférentes »). Sa vision du monde est elle aussi parfaitement cohérente. Elle privilégie deux axes : le rapport à la nature et les modèles éthiques qui permettent à l’homme de donner le meilleur de lui-même. L’essentiel du livre, qui reprend la matière de plusieurs textes publiés ces dernières années en les assemblant d’une manière qui en fait précisément bien apparaître la cohérence, est consacré à ces deux thèmes.
    Et d’abord à la beauté de la Nature, cette Nature dont Héraclite disait qu’elle « aime à se cacher », qui fut si longtemps désacralisée et qui constitue pourtant toujours un recours. « En rupture absolue avec l’antique sagesse, écrit Venner, la raison des Modernes, chrétiens ou athées, a cherché à en finir avec l’enchantement de la Nature comme avec la perception des limites nécessaires et avec le sentiment tragique de la vie cultivé depuis Homère ». Il explique comment y revenir d’une manière qui n’est pas sans évoquer le « recours aux forêts » dont parlait Ernst Jünger dans son Traité du rebelle.
    La tenue ? « Cela signifie être à soi-même sa propre norme par fidélité à une norme supérieure. S’en tenir à soi devant le néant. Veiller à ne jamais guérir de sa jeunesse. Préférer se mettre le monde à dos que se mettre à plat ventre ». Venner passe en revue quelques-uns des « maîtres de la tenue » qui lui sont familiers : les héros homériques, auxquels il consacre quelques-unes de ses plus belles pages, les Vieux Romains, dont la vie s’organisait autour de la gravitas, de la virtus et de la dignitas, les stoïciens, qui « ont fait du suicide l’acte philosophique par excellence, un privilège refusé aux dieux », les samouraïs enfin.
    La couverture du livre reproduit la célèbre gravure de Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable (1513). « Le solitaire Chevalier de Dürer, ironique sourire aux lèvres, continue de chevaucher, indifférent et calme. Au Diable, il n’accorde pas un regard ». Dominique Venner se sentait de toute évidence frère de ce grand insoumis qui a traversé le temps et qui nous parle encore. Cependant, lui qui pensait que les grandes civilisations constituent des « planètes différentes » n’hésite pas à se présenter aussi comme un « samouraï d’Occident », comme un adepte des préceptes du Bushido. L’un des chapitres de son livre propose d’ailleurs un « détour par le Japon, exemple de complète altérité en regard de l’Europe ».
    « Exister, c’est combattre ce qui me nie »
    « Exister, c’est combattre ce qui me nie », dit encore Dominique Venner. De l’invasion programmée de nos villes à la négation volontaire de la mémoire européenne, au fil des pages, il ne cesse en effet de s’insurger contre ce qui le nie. Il met en cause la « métaphysique de l’illimité », c’est-à-dire cette démesure (hybris) par laquelle l’homme a entrepris d’arraisonner le monde en confondant le « plus » et le « mieux ». « Si les Européens ont pu accepter si longtemps l’impensable, c’est qu’ils ont été détruits de l’intérieur par une très ancienne culture de la faute et de la soumission », écrit-il aussi, en proposant d’opposer à cette culture une éthique de l’honneur : « Je souhaite qu’à l’avenir, au clocher de mon village comme à ceux de nos cathédrales, on continue d’entendre la sonnerie apaisante des cloches. Mais je souhaite plus encore que changent les invocations entendues sous leurs voûtes. Je souhaite que l’on cesse d’implorer le pardon et la pitié pour en appeler à la vigueur, à la dignité et à l’énergie. »
    « La tradition, c’est ce qui ne passe pas et qui revient toujours »Dominique Venner se réclamait de la tradition, terme auquel il donnait un sens qui n’est pas le plus courant. « La tradition est la source des énergies fondatrices. Elle est l’origine. Et l’origine précède le commencement […] La tradition n’est pas le passé, mais au contraire ce qui ne passe pas et qui revient toujours sous des formes différentes ». C’est en incarnant la tradition qu’Antigone se dresse face à Créon, au nom d’une légitimité immémoriale opposée à la légalité du désordre établi. « L’insoumis est en rapport intime avec la légitimité. Il se définit contre ce qu’il perçoit comme illégitime. »
    Telle est aussi la raison pour laquelle Venner rejette toutes les fatalités historiques. Ceux qui l’ont connu savent à quel point il était étranger aux propos négatifs, aux critiques personnelles et aux ragots. Il était tout aussi étranger aux prophètes de malheur qui annoncent l’inéluctable déclin. S’il s’adresse à une Europe « entrée en dormition », c’est avec la certitude qu’elle se réveillera. Martin Heidegger a écrit que l’homme est inépuisable, en ce sens qu’il garde toujours en réserve plus qu’il ne montre : « Il y a toujours provision d’être ». Venner dit simplement : « L’histoire est le domaine de l’inattendu ». Aussi, par son geste romain, a-t-il voulu délivrer un message de protestation (« Je confesse mon dégoût pour l’imposture satisfaite des puissants et impuissants seigneurs de notre décadence »), mais aussi de fondation, c’est-à-dire tout à la fois de volonté et d’espérance – d’ « espérance argumentée et raisonnée », comme l’a écrit Bruno de Cessole.
    « La nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon »Ce « bréviaire » n’est ni un petit catéchisme ni un livre de recettes (même si l’auteur suggère quelques conseils « pour exister et transmettre »). C’est plutôt une boussole. Et aussi une main tendue pour nous amener vers les cimes, là où l’air est plus vif, où les formes deviennent plus nettes, où les panoramas se dévoilent et les enjeux apparaissent. C’est une invitation à devenir ce que l’on est. Et c’est encore de l’œuvre d’Homère – dont les Anciens disaient qu’il était « le commencement, le milieu et la fin » – que Dominique Venner tire cette triade qui résonne comme une consigne : « La nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon ».
    Venu à l’histoire par l’observation critique du présent, devenu « historien méditatif » après avoir été combattant, cet homme « qui offrait un curieux mélange d’acier trempé et de velours, de froideur et d’incandescence, de raideur et d’élégance » (François Bousquet, encore) est devenu par sa mort un personnage de l’histoire de France – un « homme illustre » au sens de Plutarque. L’historien fait désormais partie de l’histoire. Lisez son testament.
    Alain de Benoist, 3/08/2013 http://www.voxnr.com/cc/dt_autres/EFZyFpZVZkxpxuoqkt.shtml

    note : Dominique Venner, Un samouraï d’Occident. Le bréviaire des insoumis, Pierre-Guillaume de Roux Editions, Juin 2013, 317 p.

    source : Polemia :: lien

  • Les tanneries de peau humaine sous la Révolution

    De Jean Sévillia dans Le Figaro Histoire :

    "[...] En 1986, les Presses universitaires France publiaient une thèse de doctorat d’Etat soutenue, à la Sorbonne, par un chercheur de 30 ans, Reynald Secher : le Génocide franco-français. Irréfutable par les faits exposés – la genèse et le déroulement des guerres de Vendée – l’ouvrage allait déclencher une violente polémique en raison de son titre, retenu à l’instigation de Pierre Chaunu, qui avait fait partie du jury de thèse de Secher. Le mot « génocide » étant principalement associé à la Shoah, l’utiliser au sujet de la Vendée revenait à établir une comparaison entre les armées de la Convention opérant dans l’Ouest en 1793-1794 et les bourreaux nazis du peuple juif, rapprochement jugé intolérable aux yeux de ceux pour qui la Révolution française reste un événement sacré. Ils faisaient valoir, non sans raison, que les Vendéens révoltés et les révolutionnaires appartenaient à un même peuple, ce qui rend problématique, en l’occurrence, l’utilisation du mot « génocide ». A quoi Secher rétorque, également avec raison, notamment dans son dernier livre, Vendée, du génocide au mémoricide. Mécanique d’un crime légal contre l’humanité (Cerf, 2011), que Hitler a tué les juifs allemands, de même que les Khmers rouges ont massacré le tiers de leurs compatriotes cambodgiens, et que le terme de « génocide » ne suscite alors aucune réserve. Interminable débat... Génocide ou populicide (l’expression est de Babeuf), il y a une certitude : 170 000 Vendéens ont été tués pendant la Révolution.

    Spécialiste de la Révolution française, professeur émérite à Paris I – Sorbonne, Jean-Clément Martin a souvent abordé, dans des livres ou des articles, les guerres de Vendée, y attaquant à chaque fois Reynald Secher, cherchant à décrédibiliser sa méthode de travail comme ses conclusions, l’accusant de partialité antirévolutionnaire. A quoi Secher réplique en incriminant les présupposés idéologiques qui conduiraient Jean-Clément Martin, qui est membre de la Société des études robespierristes, à relativiser le drame vendéen.

    De fait, la lecture du dernier ouvrage de Jean-Clément Martin, Un détail inutile ? Le dossier des peaux tannées, Vendée, 1794, laisse un sentiment de malaise. En décembre 1793, près d’Angers, aux Ponts-de-Cé, plusieurs milliers de prisonniers vendéens furent tués par leurs gardiens ; sur ordre d’un officier de santé, 32 de ces corps furent écorchés, leurs peaux étant confiées à un tanneur d’Angers. Le fait est avéré, et Jean-Clément Martin ne le conteste pas. Cependant, la tradition contre-révolutionnaire ou simplement critique à l’égard de la Révolution s’étant emparée de cet épisode pour en faire un emblème des horreurs commises en Vendée, au point, chez certains, d’interpréter comme une entreprise d’Etat ce qui n’était peut-être qu’une initiative particulière, Jean-Clément Martin en tire prétexte, a contrario, pour traiter cette affaire comme un accident non significatif, la replaçant dans la perspective plus large de l’histoire de l’écorchement, de l’Antiquité à nos jours. Or les seules questions qui vaillent est de savoir si, en France, vers 1780, le fait de tanner une peau humaine était considéré comme normal, et la réponse est non, et de se demander par quel mécanisme idéologique ou psychologique un acte aussi barbare a pu s’accomplir.

    [...] Rappelons la chronologie. En 1789, la Révolution est reçue avec espoir en Vendée. En 1790, les habitants du département achètent des biens de l’Eglise, vendus comme biens nationaux. Mais en 1791, l’obligation faite aux prêtres de se soumettre à la Constitution civile du clergé (condamnée par le pape) suscite un mécontentement qui culmine, en 1792, quand les réfractaires sont pourchassés. En 1793, la conscription met le feu aux poudres. Les insurgés commencent par aligner les victoires, échouant devant Nantes, mais prenant Saumur et Angers. « Détruisez la Vendée », lance Barère à la Convention. Pendant l’été 1793, le Comité de salut public fait converger plusieurs armées sur la région. Franchissant la Loire, les familles vendéennes fuient vers Le Mans et jusqu’en Normandie, exode appelé la Virée de Galerne, avant de refluer sous les coups de leurs adversaires. Le 23 décembre 1793, les débris de l’Armée catholique et royale sont anéantis à Savenay. « Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher, j’ai tout exterminé », annonce le général Westermann à la Convention.

    Mais ce n’est que le premier acte de la tragédie. Pendant qu’à Nantes, Carrier multiplie les atrocités, noyant 10 000 innocents dans la Loire, les colonnes infernales de Turreau sillonnent la Vendée, au prétexte de prévenir un nouveau soulèvement. De décembre 1793 à juin 1794, elles massacrent la population, incendient fermes et villages, détruisent récoltes et troupeaux. Or, au plus fort de la répression, en 1794, il n’y a plus de danger pour la République. Ni intérieur, dans la mesure où l’armée vendéenne a déjà été écrasée, ni extérieur, puisque les armées françaises ont accumulé les victoires entre octobre et décembre 1793. Impossible d’expliquer donc la violence des « Bleus » par le poids des circonstances : c’est bien pour des raisons idéologiques que le peuple vendéen a subi l’assaut des armées de la Convention. Des représentants en mission l’écrivirent au général Haxo : « Il faut que la Vendée soit anéantie parce qu’elle a osé douter des bienfaits de la liberté ».

    Fondé en 1994, le Centre vendéen de recherches historiques, parrainé, à sa naissance, par Pierre Chaunu et François Furet, est un institut de recherche sur les guerres de Vendée lié aux meilleures universités. Alain Gérard, son directeur scientifique, chercheur à l’université de Paris IV- Sorbonne,  avait publié, en 1999, un remarquable livre, "Par principe d’humanité… ", la Terreur et la Vendée (Fayard), dans lequel il analysait la guerre de Vendée en tant que point focal de la Terreur. « C’est par principe d’humanité que je purge la terre de la Liberté de ces monstres », affirmait Carrier à propos des Vendéens. Massacrer la population civile, c’était répudier le monde ancien pour régénérer l’humanité. [...]"

    http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • Enquête sur la droite en France : Paul-Marie Couteaux : L'Homme n'est pas une matière plastique »

    Né en 1956, écrivain et essayiste, Paul-Marie Couteaux, ancien conseiller de Philippe Seguin de 1993 à 1996, fut député européen souverainiste de 1999 à 2009, sous les couleurs du Rassemblement pour la France, puis du Mouvement pour la France. En 2011, il fonde le parti Souveraineté, indépendance et libertés (SIEL).
    Monde et Vie : Pensez-vous qu'il existe une différence de nature entre la droite et la gauche ?
    Paul-Marie Couteaux : Il faut savoir sur quel plan je dois vous répondre : car il n'y a pas une mais deux oppositions dans le débat politique, et je crois qu'il faut les distinguer clairement pour mettre à sa juste place le clivage droite/gauche.
    Une opposition première porte sur le cadre politique lui-même. C'est ce que l'on pourrait appeler « le préalable politique » : en gros, il faut savoir comment faire pour qu'il y ait de la politique, c'est-à-dire un gouvernement, une souveraineté, une légitimité, des règles. Cela semble aller de soi, mais il n'a pas toujours existé un État français, et il a connu de terribles « trous », des années d'anarchie noire... En somme, il n'y a pas toujours « de la politique », au sens où la politique signifie le gouvernement et, par lui, la participation des hommes aux affaires du monde. La plupart des hommes sur la terre n'ont aucun accès à la politique - ne serait-ce que la majorité des États n'ont pas assez de souveraineté pour mener une politique.
    Donc, première question, la construction d'un cadre légitime et souverain, qui dépasse de haut le clivage droite/gauche.
    Un autre clivage existe depuis au moins trois siècles (et non deux), entre les Classiques et les Modernes, d'où dérive l'actuel clivage droite/gauche : il est bien plus contingent, ressort davantage d'une mise en scène, celle d'un couple toujours métamorphosé et toujours renaissant, moins capital et pourtant plus passionné et mobilisateur. Ses frontières et ses enjeux bougent constamment : aujourd'hui, il n'est plus aussi social que par le passé ; son ingrédient essentiel n'est plus économique, n'en déplaise à la batterie d'économistes plus ou moins professionnels qui envahissent le discours politique et l'ennuient. L'enthousiasme et la colère sont ailleurs, dans les questions de civilisation que le trio infernal dominant notre époque, le système technicien, la mondialisation et le relativisme moral multiplient jusqu'à l'hallucination. À des urgences déjà anciennes comme la faillite de l’Éducation nationale ou la croissance vertigineuse de l’immigration s'ajoutent les délires du multiculturalisme et ces autres délires qui sortent de la théorie du « genre » et poussent sous nos yeux comme champignons après la pluie.
    Au fond, pour les nations comme pour les individus, c'est désormais la question de l'être qui est en jeu : sur ce registre l'opposition est maximale entre la droite comprise comme héritière des Classiques et l'actuelle gauche, où je situe le libéralisme, qui est largement, depuis le XVIIIe, du côté des Modernes.
    Il y a une opposition irréconciliable entre l'homme « construit » de la gauche (et quelquefois construit de toutes pièces, selon les élucubrations existentialistes d'où sortent la théorie du genre, le mariage génétiquement modifié et ce qui s'ensuit) et l'Homme héritier, conforme à une essence humaine dont nul ne peut s'échapper - je dis essence pour reprendre la conception platonicienne, essentialiste, finalement chrétienne qui est la mienne.
    Entre existentialisme et essentialisme, pas de comptabilité possible : il en découle de fondamentales oppositions dans les sujets de civilisation. Exemple : c'est parce que l'homme n'est pas une matière plastique que l'illusion moderne sur l'intégration atteint si vite ses limites.
    Le cosmopolitisme, l'internationalisme, vous paraissent-ils constitutifs de la gauche ?
    Il faut revenir sur ces mots, tant les mots politiques sont trompeurs - c'est à vous dégoûter d'en faire ! Il faut ne pas savoir ce que l'on dit pour faire de l'internationalisme une justification du dépassement des nations (par exemple dans le cadre européen), au point de faire de l'internationalisme une sorte d'équivalent du mondialisme, voire un mélangisme général. Au contraire, en simple logique, l'inter-nationalisme suppose des nations, et des nations qui osent être ce qu'elles sont.
    Un véritable inter-nationalisme suppose le respect de la nature de chaque nation et de leur merveilleuse diaprure : un Japon qui soit vraiment japonais (et non américain) ; un Brésil qui soit brésilien (idem) ; une Europe européenne, une Italie italienne et... une France française !
    Il en va des nations comme des individus, d'ailleurs, qui ne peuvent échanger, communiquer, coopérer qu'à une condition première, être ce qu'ils sont - le verbe être est pour moi la clef de tout. Rien n'est plus beau que cette phrase de Claudel qui devrait tant aider les nations, et pour commencer les individus, à vivre ensemble, ou vivre tout court : « Ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, c'est lui-même. » La première responsabilité qui incombe à chaque être au regard du monde, c'est être. Pour cela savoir qui il est, accepter qui il est (c'est, dans l'ordre individuel, le beau travail de la psychanalyse, dans l'ordre politique le sentiment de la dignité nationale), enfin et pour couronner le tout, être maître de lui-même : ce que j'ai appelé, dans l'ordre politique, souverainisme, mais qui est aussi une morale personnelle...
    Peut-il exister au sein des droites un « dénominateur » commun, voire un principe fédérateur comparable à l'utopie égalitariste au sein de la gauche ?
    Oui, il est simple et découle de ce qui précède : ce principe fédérateur est la reconnaissance et la défense de la nature des choses, que tout autour de nous s'ingénie, par matérialisme mercantilisme, progressisme ou existentialisme à corrompre dans des proportions inouïes. Un exemple, la question cardinale de la liberté : pour un esprit de droite, la Liberté est la faculté d'être ce que l'on est, conformément à sa nature propre, sans vouloir « se changer » ou « sortir de soi-même », c'est-à-dire de son être propre (exister), vaste tartufferie de l'époque. Si la liberté ne veut plus rien dire aujourd'hui, au point d'être en grand danger, c'est qu'elle est devenue le droit ou la faculté de faire ce que l'on veut (et souvent ce que le marché veuille que l’on veuille...) ou de faire ce qui vous passe par la tête, chose évidemment impossible sur une planète de huit milliards d'humains qui aboutit au totalitarisme moderne partout florissant - en France notamment. Annah Arendt disait que le slogan « tout est possible », qui fleurit en 68 et dont François Mitterrand a fait le slogan de sa campagne de 1974, était nihiliste et totalitaire : c’est exactement ce que l'on voit sous nos yeux.    
    Propos recueillis par Eric Letty monde&vie août 2013

  • "Impostures intellectuelles"

    Vivement septembre. Je n’apprécie guère les périodes de l’année, vacance ou fête, durant lesquelles se trouvent mise entre parenthèse les passions et autres centres d’intérêt. Dès lors où l’on est vraiment passionné, c'est-à-dire qu’au sens philosophique on subit, il n’y a pas de pause acceptable ni d’ailleurs possible. Je m’amuse donc de voir autrui, soi-disant passionné, mettre entre parenthèse sa passion au simple motif d’un soleil radieux. Septembre, ce sera donc la sortie d’un état second, et le retour aux tristes réalités du monde contemporain qui se traduiront probablement par une rentrée sociale dont je pense que le gouvernement n’en sortira pas indemne.
    Bien peu à exprimer, tout au moins en politique intérieure (En Egypte, en revanche, ça chauffe !), en cette fin de semaine si ce n’est peut être le décès de Jacques Vergès dont on pourra penser ce que l’on voudra mais dont on remarquera la constance dans les idées – c’est un anti-système – et les capacités hors normes dans le cadre de l’exercice de sa profession qui ont fait de lui l’un des tous premiers.
    C’est un entretien avec Jean Baubérot, publié par le site 20minutes (1) qui a surtout retenu mon attention. Il ne s’agit pas de remettre en cause la valeur intellectuelle de l’homme qui est certaine puisque dans son domaine d’investigation initial, il est probablement le meilleur, mais de s’interroger sur la prise de position qui est la sienne.
    On sait que le Haut Conseil à l'Intégration (Hci), sachant qu’il a prôné dans le cadre d’un rapport l'interdiction du foulard islamique dans l'enseignement supérieur, a été mis en cause. Et Jean Baubérot de se joindre à la liste de ses détracteurs.
    Je tiens ici à faire remarquer au lectorat qu’une personnalité, quand bien même disposant de grandes aptitudes dans son domaine d’investissement intellectuel, ne devrait plus avoir la moindre aura dès lors où elle s’exprime sur un autre sujet. C’est une des caractéristiques justement de la postmodernité que d’interroger une personnalité hors du champ de ses compétences. Et par exemple, d’interroger sportifs et artistes sur des sujets qui n’ont pas trait au sport, comme par exemple la politique ou la diplomatie, dans lesquelles à l’évidence, ils n’ont aucune compétence. Même dans le champ intellectuel, le fait a été mis en exergue par un ouvrage publié voici une quinzaine d’années (2), fustigeant les « impostures intellectuelles ».
    Là où on peut le brillant universitaire, c’est sur le fait que la laïcité en France est sélective, et il ne trompe pas lorsqu’il affirme :
    « Il existe en France une laïcité à deux vitesses. On paie avec nos impôts les prêtres, pasteurs et rabbins d’Alsace-Lorraine, on respecte les jours chômés des fêtes catholiques… La laïcité devient un cache-sexe pour dissimuler l’islamophobie. Le HCI n’a d’ailleurs rien dit à propos de l’Alsace-Lorraine , il ne tape que sur l’islam. »
    L’analyse s’avère ici partiale parce que partielle. Pourquoi ne pas évoquer la construction des mosquées avec de l’argent républicain, c'est-à-dire justement laïc ? Qu’a-t-on à faire des recommandations du Hci que la plupart des Français méconnaissent alors que les hommes politiques qui sont eux – malheureusement – écoutés, célèbrent l’islam nonobstant la laïcité ? C’est quand même l’actuel président de la république qui, à peine élu, a jugé bon de souhaiter un bon ramadan au musulmans français. Laïcité ? Socialisme ? Il faut avoir lu l’entretien accordé par Alexandre Douguine (3) pour être conforté dans l’idée qu’en effet « Les forces radicales dans l’islam servent les intérêts des Américains ». Et qu’en matière de géostratégie, la France depuis belle lurette, n’est qu’un valet des yankees. Pourquoi ne pas aussi évoquer la Turquie, pays à la fois musulman, mais autrement plus laïc que le nôtre ?
    De façon similaire, lorsque Jean Baubérot déclare qu’ « Une extension de l’interdiction du voile islamique à l’université serait très dangereuse. Parce que de nombreux étudiants et étudiantes ne mettraient plus les pieds à la faculté. Ce qui favoriserait l’ignorance. », il oublie que dans le cadre islamiste, le savoir est placé bien en deça de la religion et se trouve mis à son service. Quid du prosélytisme ? Quid de la mise au ban de certaines disciplines ou de certaines théories scientifiques au motif que l’islam les rejette ?
    L’argumentation de type humaniste et/ou progressiste ne tient pas. Cela me rappelle l’histoire des prêtres-ouvriers investis dans l’industrie afin de christianiser le prolétariat : ce dernier n’est pas devenu chrétien mais en revanche ces prêtres, bien souvent, ont été convertis au marxisme. Je crains qu’il n’en soit de même pour la laïcisation de l’islam. Elle ne fonctionnera pas mais cependant et malheureusement, nous obtiendrons le résultat contraire : l’islamisation progressive de l’université, tolérante dans un premier temps, puis oppressive par la suite.

    Childéric Fonteney http://www.voxnr.com/cc/politique/EFZylElkFZkatoHSpO.shtml

    Notes :

    1) http://www.20minutes.fr/societe/1207497-20130806-jean-bauberot-la-laicite-devient-cache-sexe-dissimuler-lislamophobie
    (2) Impostures intellectuelles, Alan Sokal, Jean Bricmont, Odile Jacob
    (3) « Les forces radicales dans l’islam servent les intérêts des Américains » : http://www.voxnr.com/cc/etranger/EFZyVFklkkIbIscPJK.shtml

  • Hommage à Jean Guenot

    Il est notre vétéran du célinisme. Né en 1928 (quelques années avant Alméras, Gibault, Hanrez et Godard), Jean Guenot est l’un des derniers célinistes à avoir rencontré le grand fauve. Il n’avait alors qu’une trentaine d’années et, comme le releva Jean-Pierre Dauphin, il fut l’un de ceux qui, au cours de ces entretiens, renouvelèrent le ton de Céline. Lequel n’avait été approché jusqu’alors que par des journalistes aux questions convenues.

    Une quinzaine d’années plus tard, il édita lui-même son Louis-Ferdinand Céline damné par l’écriture  qui lui vaudra d’être invité par Chancel, Mourousi et Polac.  L’année du centenaire de la naissance de l’écrivain, il récidiva avec Céline, écrivain arrivé, ouvrage allègre et iconoclaste. Professeur en Sorbonne,  Jean Guenot a oublié d’être ennuyeux. Ses cours sur la création de textes en témoignent ¹.

    Au cours de sa longue traversée, Guenot s’est révélé journaliste, essayiste, romancier, auteur de fictions radiophoniques, animateur et unique rédacteur d’une revue d’information technique pour écrivains pratiquants qui en est à sa 27ème année de parution. Infatigable promeneur dans les contre-allées de la littérature, tel que l’a récemment défini un hebdomadaire à fort tirage ².

    Linguiste reconnu ³, c’est son attention au langage et à l’oralité qui fit de son premier livre sur Céline une approche originale à une époque où l’écrivain ne suscitait guère d’étude approfondie. Lorsqu’à l’aube des années soixante, Jean Guenot s’y intéresse, Céline est loin d’être considéré comme un classique. Trente ans plus tard, les choses ont bien changé. L’année du centenaire, Guenot établit ce constat : « Louis-Ferdinand Céline est un écrivain aussi incontesté parmi ceux qui ne lisent pas que parmi ceux qui lisent ; parmi les snobs que parmi les collectionneurs ; parmi les chercheurs de plus-values les plus ardents que parmi les demandeurs les plus aigus de leçons en écriture». Nul doute que lui, Guenot, se situe parmi ceux-ci. C’est qu’il est lui-même écrivain. Et c’est en écrivain qu’il campe cette figure révérée.

    Un souvenir personnel. Si je ne l’ai rencontré qu’à deux ou trois reprises, comment ne pas évoquer cet après-midi du printemps 1999. Il était l’un des participants de la « Journée Céline » 4. Comme pour mes autres invités, je commençai par lui poser une question. Ce fut la seule car il se livra à une époustouflante improvisation pertinente et spirituelle à la fois. Des applaudissements nourris et prolongés saluèrent son intervention. C’est dire s’il compte parmi les bons souvenirs des réunions céliniennes que j’organisai alors à l’Institut de Gestion, quai de Grenelle.

    On l’a longtemps confondu avec Jean Guéhenno. Sans doute la raison pour laquelle il abandonna l’accent aigu de son patronyme. Aujourd’hui  l’académicien  – qui d’ailleurs ne se prénommait pas Jean mais Marcel ! –  n’est plus guère lu.  Jean  Guenot, lui, l’est toujours par les céliniens. Et s’ils sont amateurs d’écrits intimes, ils n’ignorent pas davantage l’écrivain de talent qu’il est 5.

    Marc LAUDELOUT http://euro-synergies.hautetfort.com/

     Notes :

    1. Ce cours en vingt leçons, diffusé sur Radio Sorbonne, est disponible sous la forme de dix cassettes-audio diffusées par l’auteur. Prix : 80 €. Voir le site http://monsite.wanadoo.fr/editions.guenot.

    2. Le Canard enchaîné, 5 juin 2013.

    3. Clefs pour les langues vivantes, Éditions Seghers, coll. « Clefs », 1964.

    4. Difficile de ne pas avoir la nostalgie de cette époque : outre Jean Guenot, mes invités étaient, ce 3 avril 1999, Éliane Bonabel, André Parinaud, Pierre Monnier, Paul Chambrillon, Anne Henry et Henri Thyssens, excusez du peu !

    5. Le troisième tome de son autobiographie vient de paraître : Mornes saisons évoque ses souvenirs de l’occupation et fait suite à Sans intention et Ruine de Rome. Il y aura cinq tomes au total. Prix : 40 € chaque volume.