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culture et histoire - Page 1813

  • Léon Bloy et la terrible punition de l’Allemagne

    Ange du bizarre pour Poe, le Germain est devenu un objet de répulsion dans la pensée des Européens modernes. Il fut une horreur à abattre coûte que coûte et peu s’en est fallu que ce peuple ne soir tout bonnement liquidé en 1945.

    Je découvre avec horreur et retard l’horrible sort des prisonniers allemands à la fin de la deuxième guerre mondiale : quatre millions de condamnés à mourir de faim, de dysenterie et même de soif dans des camps de concentration démocratiques, y compris français d’ailleurs. C’est le Figaro qui à l’époque avait eu le courage par la plume du journaliste Paul Bromberger de dénoncer cette infamie ; car les Américains avaient même prêté des femmes et des enfants aux gardiens de camp français qui leur avaient commandé des esclaves de travail pour se dédommager des dégâts de la Guerre et de l’Occupation. On tenait là une belle revanche, digne de la tradition républicaine qui traita aussi biens ses coloniaux que ses cathos ! De Gaulle avait dû se taire, soi-disant pour se ménager les bonnes grâces de l’administration américaine et de l’immonde Truman qui donna en même temps la Chine aux communistes, avec les millions de morts qui allaient suivre. Je reviendrai sur cette drôle de paix et d’époque qui ne font que me confirmer le trait de Soljenitsyne : les êtres humains dans leur plus grande part ne savent pas s’ils sont vivants.

    Mais j’en reviens à l’Allemagne, pays devenu au vingtième siècle du fait de son militarisme prussien, de son paganisme préhistorique et son orgueil nationaliste le symbole de l’horreur moderne. Et je passe par Léon Bloy qui dans son "Journal" (tome : "au Seuil de l’Apocalypse") dénonce l’horreur du comportement allemand :

    « Tout le monde croit au succès de cette horrible guerre, à l’anéantissement de l’empire germanique. Les Allemands, d’ailleurs, se conduisent avec une barbarie atroce. Pillage, incendie, viol, massacre des femmes et des enfants, tuerie des blessés. Leur guerre a un aspect diabolique. On finira par ne plus faire de prisonniers. Jamais un peuple ne s’était montré aussi haineux et n’avait autant excité l’exécration universelle. »

    On est seulement en octobre 1914. Les Allemands ont du souci à se faire car le monde entier ou presque les déteste et célèbre la victoire de la Marne, dont je me demande rétrospectivement si elle a été une bonne affaire pour la France et pour l’humanité.

    Bloy établit un parallèle d’ailleurs inquiétant, prémonitoire et lourd de significations entre les Juifs et les Allemands :

    « Oui, l’Allemagne est au-dessus de tout et par les incomparables qualités de la race germanique et par une prédestination divine, assez semblable à celle du peuple hébraïque dans l’Ancien Testament. »

    Puis il cite un abbé qui considère dès 1914 les Allemands comme Roosevelt, Staline ou Morgenthau, reconnus pourtant pour leur sévérité en la matière (je ne parle pas de Churchill et des bombardements de Dresde et du reste)...

    « 12. - "Si on épargne l’empire allemand", écrit l’abbé Wetterlé, "si on lui accorde une paix honorable après sa défaite, tout sera, dans dix ans, à recommencer. Ces gens-là ne renonceront jamais à leur rêve de domination universelle, à moins qu’on ne paralyse définitivement leur action. Ce sont d’incurables mégalomanes, les maniaques de la force brutale, les virtuoses de la barbarie. Le monde ne retrouvera la paix que le jour où la Prusse n’existera plus ou sera redevenue la pauvre et impuissante principauté de Brandebourg." »

    On comprend que dans ce cas de figure on désire en finir une fois pour toutes, physiquement et globalement, avec un peuple aussi déroutant (c’est le peuple de Bach, Goethe et de Beethoven tout de même) et épouvantable :

    « Continuation des atrocités allemandes. On assassine et on torture les blessés et les prisonniers.

    Un paysan furieux disait, ce matin, qu’il faudrait égorger tous les prisonniers allemands.

    Je pense que, sans en venir à une telle extrémité, il conviendrait de massacrer tous les officiers qu’on pourrait prendre, les faisant responsables des horreurs commises par leurs hommes. »

    Dès le début de la guerre, les Allemands sont passés (je ne dis pas : à tort ou à raison) pour des Huns, des tueurs, des barbares. On n’a même pas attendu Bernays et la propagande de masse pour dénoncer les horreurs germaniques. Léon Bloy manie l’humour noir à propos des pillages qui annoncent les shoppings estivaux de Goering :

    « Le chef d’oeuvre de la célèbre organisation allemande paraît être celle du pillage. Quand les derniers Allemands non encore exterminés auront quitté la Belgique, on se demande ce qui restera de ce malheureux pays. Les Germains sont d’extraordinaires déménageurs. »

    Bloy s’en prend même au pape Benoît coupable selon lui de ne pas assez réagir en jetant l’interdit sur la catholique Autriche. Mais qu’avaient à faire du pape la maçonne France, la protestante Angleterre, la tzariste puis bolchévique Russie, enfin la maçonne Italie ? On sait que Rome sera très proche (deux ans plus tard) de l’héritier pacifiste au trône d’Autriche. Mais les alliés ne veulent pas la paix, ils ne veulent que la destruction de l’Allemagne, écrit Ludendorff dans son passionnant journal de guerre :

    « Vous voyez enfin et surtout Benoît XV se déclarant neutre pendant qu’on massacre ses enfants par centaines de mille et croyant à la politique, sans avoir même la pensée d’user des armes redoutables qu’il possède !

    Vu Léon Bonhomme. Il vit à Saint-Denis, dans un milieu fort hostile à la religion. Il m’a parlé de Benoît XV dont la conduite obscure et timide scandalise tant de chrétiens. Il a été témoin, dans son entourage, du triomphe des impies disant : "Le voilà, votre pape ! Il est neutre, c’est-à-dire avec le plus fort." Que répondre à ces misérables ? Je crois que le démon ne pourrait pas susciter un hérésiarque aussi funeste que ce pontife. »

    Si Pie XII ne dit pas grand-chose sur la shoah, il fut aussi silencieux sur le sort des prisonniers allemands. En cas de culot avéré, il aurait été balayé ; car combien de divisions a-t-il ?, demandait le tyran rouge, pendant que les avionneurs anglo-saxons bombardaient froidement le mont Cassin.

    Anticipant le démembrement de l’Allemagne et le supplice physique de sa population déjà emmenée sur la voie du déshonneur et du crime par Hitler, Bloy poursuit avec inspiration :

    « L’Allemagne réduite au désespoir, ce sera ce que j’ai nommé la guerre intégrale, c’est-à-dire d’extermination. On a peine à concevoir une telle horreur. »

    Et comme s’il anticipait le morcellement du pays et le déplacement de quatorze millions d’allemands en 1945 - dont cinq de Pologne -, déplacement qui se soldera par plus de deux millions de morts (chiffres officiels), Bloy décrit avec délectation la punition du monstre :

    « Pourtant, cette parfaite abomination serait-elle autre chose qu’un lever de rideau ? Il me semble que le vrai drame apocalyptique se précisera ainsi : Le monstre allemand définitivement abattu et tous les peuples se précipitant à la curée, chacun voulant avoir le plus gros morceau de la charogne. »

    Bloy (il mourra en 1917) est dominé sur la fin de sa vie par son fanatisme apocalyptique et sa croyance aux signes. C’est sa force littéraire (voir sa fameuse "Ame de Napoléon", aussi géniale stylistiquement que creuse philosophiquement), c’est bien sûr sa faiblesse ontologique (cette faiblesse pour l’Apocalypse, Bonald en a très bien parlé). Il voudrait une révélation que les temps lui refusent, ces Temps qui sont ceux d’une Fin de l’Histoire qui n’a plus rien de chrétien.

    « On aurait eu, au moins l’illusion d’un renouveau de la Vie surnaturelle et les conséquences auraient pu être infinies. Mais nous sommes loin des Grégoire et des Innocent.

    Toute grandeur est exilée au fond de l’Histoire et si Dieu veut agir manifestement, il faudra bien qu’il agisse de Lui-même victorieusement comme il y a deux mille ans, lorsqu’il ressuscita d’entre les morts.

    J’attends les Cosaques et le Saint-Esprit. »

    C’est beau, c’est même grandiose. C’est en 1915. On a eu à la place les bolcheviques et le Traité de Versailles. Et Bloy est mort avant. C’est ça les prédictions. C’est comme Fatima et la conversion de la Russie...

    « History, Stephen said, is a nightmare from which I am trying to awake. »

    C’est dans Joyce. C’est aussi de 1915 : l’histoire comme cauchemar dont on tente de s’éveiller.

    Nicolas Bonnal  http://www.france-courtoise.info

  • L'acuité du regard de Jean Madiran

    Extrait de l’homélie prononcée lors des obsèques de Jean Madiran, le lundi 5 août à Notre-Dame des Armées à Versailles, par Dom Louis-Marie de Geyer d’Orth, père abbé du Barroux (intégralité dans Présent) :

    "Saint Bernard disait dans une homélie que les yeux sont ce qu’il y a de plus excellent dans le corps, malgré leur petitesse. Il disait cela en pensant à la vision béatifique. Mais il aurait pu le dire aussi en voyant les yeux de Jean Madiran, parce que Jean Madiran avait des yeux assez exceptionnels. Non seulement à cause de leur charme, joyeux et pétillant – un regard d’enfant – mais aussi à cause de cette crainte révérencielle que l’on ressentait devant l’acuité de son regard. Jean Madiran était fait pour la lumière, mais c’était aussi un homme qui faisait la lumière, sans compromis.

    Très tôt, il s’est tourné vers la lumière. Car, avant de devenir un maître, comme l’ont salué nombre d’hommages dont celui de Philippe Maxence, d’Yves Chiron et plusieurs autres dizaines, Jean Madiran fut un disciple attentif. D’abord de Maurras qu’il a lu tous les jours, à partir de ses quinze ans, et cela pendant sept années, jusqu’à ce qu’il rencontre le maître de Martigues.

    Puis ce fut l’autre maître intellectuel qu’il eut la grâce de rencontrer en la personne d’Henri Charlier. Il faudrait dire : les Charlier, la famille Charlier, à travers laquelle la tradition vivante de Péguy et du père Emmanuel du Mesnil-Saint-Loup est venue jusqu’à lui.

    Madiran disait : « C’est André Charlier qui m’a appris à lire Chesterton et Claudel et Pascal. C’est lui qui m’a appris ce qu’est le grégorien, qui m’a montré la France, qui m’a enseigné le silence. C’est lui qui m’a fait comprendre ce que je savais déjà et c’est lui qui m’a disposé à ce que je ne devais comprendre que plus tard. L’essentiel est l’éducation de la liberté. »

    Et si Jean Madiran a su et pu se mettre à l’école de ces géants, c’est que lui-même avait du génie.

    Maurras le lui a dit dans la préface de son livre sur La Philosophie politique de saint Thomas d’Aquin. André Charlier affirmait que seul Péguy avait poussé aussi loin et avec pareille finesse l’art de lire. Et si Jean Madiran a pu se jucher sur les épaules de géants, c’est qu’avec son intelligence il avait reçu de son éducation la piété filiale qui donne à la connaissance de la vérité une acuité spéciale, ce qui lui a permis d’interpréter en toute fidélité ce qu’il avait reçu, et de pouvoir à son tour ajouter de la lumière à la lumière. [...]

    Dans le domaine de l’engagement chrétien en politique, il accompagna l’aventure de la Cité catholique, participant activement et intervenant au premier Congrès de Lausanne, dénonçant dans certains écrits, tels La laïcité dans l’Eglise, la déviance envers notre action catholique.

    Dès le lendemain du Concile, Jean Madiran combattit contre la gabegie qui s’installait à divers niveaux dans l’Eglise universelle, mais notamment dans la portion qui en réside en France.

    Qui ne se souvient de cette constance, jusqu’à sa mort, contre la démobilisation des catholiques en matière d’engagement politique, ou contre certains de leurs engagements erronés.

    En matière religieuse, Jean Madiran a appliqué ce qu’enseigne le Catéchisme de l’Eglise Catholique au numéro 907, qui dit : « Selon le devoir, la compétence et le prestige dont ils jouissent, les fidèles laïques ont le droit et parfois le devoir de donner aux pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l’Eglise et de le faire connaître aux autres fidèles, restant sauve l’intégrité de la foi et des mœurs et la révérence due aux pasteurs, et tenant compte de l’utilité commune et de la dignité des personnes. »

    [...] Chose incroyable, avec des moyens extrêmement limités, Jean Madiran ose lancer avec quelques amis, en 1982, le quotidien Présent, sans l’appui d’aucune publicité, et dont il dirigera la publication. Il y écrira jusqu’à ses derniers jours contre le déferlement de l’immoralité, du laïcisme agressif, de l’impiété, du libéralisme, du relativisme maçonnique ou du marxisme militant, destructeurs de la civilisation chrétienne dans tous ses aspects. [...]"

    http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • L’économie est-elle une science exacte ?

    Par Oskar Morgenstern (avril 2000)

    L’économie jouit d’une situation particulière parmi les sciences : ses résultats sont quotidiennement utilisés dans l’action politique. Cette situation ne favorise pas toujours l’examen critique des mesures et des théories. Plutôt que d’examiner s’il est possible de donner un contenu expérimental et mesurable aux concepts de la science économique, les économistes – en France tout spécialement - se sont longtemps enfermés dans des débats entre « littéraires » et « scientifiques ».

    Ces querelles reflètent des conflits entre personnalités de formation différente. Elles n’apportent aucun élément de solution à la question : “L’économie est-elle une science expérimentale ?” Oskar Morgenstern, fondateur avec Von Neumann de la théorie des jeux, tente ici de répondre avec impartialité. S’il critique les économètres, ce n’est pas faute de connaitre leurs thèses ; s’il juge les faits sociaux difficilement mesurables, ce n’est, pas faute de s’être penché sur le problème. L’économie est une science, mais l’incertitude y joue un rôle fondamental, qu’il est vain de dissimuler.

    Lorsqu’on entreprit pour la première fois de recenser la population de la France, Laplace se rendit compte aussitôt qu’on n’arriverait jamais à dénombrer sans aucune erreur la totalité des habitants. Il demanda par conséquent que l’on calcule l’erreur probable et qu’on la fasse figurer dans le recensement publié. L’éminent mathématicien, qui apporta une contribution si décisive à la théorie de la probabilité, trouvait donc naturel, et même indispensable, pareille exigence de précision.

    Mais rien ne fut fait en ce sens, et même de nos jours, il n’y a pratiquement aucun pays au monde où la publication de données sociales et économiques s’accompagne de considérations sur l’erreur probable. On se contente, d’une façon ou d’une autre, de présumer qu’il n’y a pas d’erreur, bien qu’il soit facile à n’importe qui de constater que les erreurs abondent partout et qu’elles différent énormément d’une statistique à l’autre ; pourtant, il serait éminemment désirable de connaître exactement, l’importance de ces erreurs.

    Dans les sciences de la nature, il en va tout autrement. La nature, en général, ne présente pas ses données sous forme numérique ; c’est de façon qualitative, essentiellement, qu’elle est perçue, et il incombe à la théorie physique de créer des méthodes, souvent extrêmement compliquées, qui convertissent les données qualitatives en données quantitatives. Dans la vie en société, toutefois, beaucoup de données se présentent sous forme numérique, les prix, la quantité d’argent, la production des denrées, le nombre des naissances dans un pays, le nombre des travailleurs en activité et des chômeurs, etc.

    Dans les sciences physiques, comme les mesures numériques sont difficiles à effectuer et qu’il coûte cher de les raffiner, on traite avec le plus grand respect les chiffres obtenus et on se préoccupe, de savoir exactement, à quel genre de nombre on a affaire. En revanche, dans les sciences sociales, les chiffres sont livrés «tout faits», et il est donc assez naturel que les économistes ne se soucient pas outre mesure de leur qualité.

    Certes, ils s’efforcent d’être exacts, mais leur exactitude ne va pas plus loin, d’ordinaire, que de transcrire les chiffres avec soin, d’utiliser les documents originaux plutôt que des sources de seconde main, de surveiller la façon dont ils combinent, ou agrègent, les données, etc. Beaucoup de difficultés, évidemment, surviennent déjà à ce stade, comme par exemple, tous les problèmes de classification, et risquent donc de faire prendre à l’économiste des décisions arbitraires.

    Faudra-t-il, par exemple, classer avec les produits synthétiques ou avec les fibres naturelles, un tissu mi-coton mi-nylon ? Ici on adoptera l’une de ces classifications, ailleurs l’autre. C’est l’occasion de toutes sortes de décisions arbitraires.

    Vivre dans l’incertitude

    Les sciences de la nature ont accompli un grand pas en avant lorsqu’elles se sont aperçues, grâce aux implications philosophiques de la mécanique quantique, qu’il est impossible d’éliminer complètement l’erreur. L’erreur est irréductible. Cela fut très bien démontré par Brillouin. Il n’a pas été facile à la science d’accepter cette idée, et cela pour bien des raisons.

    L’une d’elles est qu’on éprouve une impression d’inconfort à vivre en permanence avec l’erreur ; on préférerait un monde dont tous les aspects puissent être déterminés. Désormais, le grand problème est : comment vivre avec l’erreur ; l’effort essentiel reste celui qui vise à la réduire de plus en plus sans perdre de vue, comme on la dit plus haut, que chaque réduction coûte des sommes d’argent et d’énergie toujours croissantes.

    Voici qui peut vous donner une idée d’ensemble du problème. Lorsque Newton élabora et démontra sa théorie de la gravitation, il utilisait des données entachées d’environ 4 % d’erreurs. Aujourd’hui, ce chiffre a été réduit à un dix-millième de 1 %, et pourtant Newton avait déjà pu formuler les traits essentiels d’une théorie très puissante, capable d’applications expérimentales.

    Plus tard, lorsque Einstein postula que dans certaines conditions la lumière devait s’incurver au lieu de se propager en ligne droite, les observations de l’époque comportaient un taux d erreur d’à peu près 20 %. Cela n’a pas empêché la théorie de la relativité de prendre le dessus. C’est seulement depuis quelques mois, grâce à l’utilisation de radiotélescopes, que cette marge d’erreur a été réduite à des valeurs pratiquement négligeables ; les instruments qui ont permis ce résultat n’étaient pourtant pas encore inventés à l’époque où Einstein élaborait sa théorie (voir la Recherche, n’ 9, février 1971, p. 164).

    Ce qui précède contient une leçon importante, à savoir que des théories puissantes peuvent être établies à partir de données assez peu satisfaisantes, et vérifiées au moyen de ces mêmes données de façon suffisamment probante. On ne risque donc guère, si l’on sait que les informations et les statistiques économiques et sociales fourmillent d’erreurs, de jeter lé bon grain avec l’ivraie ni de nier la possibilité de toute théorie : on souligne simplement que les théories doivent s’adapter au caractère des données et des renseignements disponibles.

    Il serait certainement injustifié de prétendre atteindre un haut degré de précision dans les données économiques ; on rencontre cependant cette prétention un peu partout, et elle est en particulier souvent revendiquée par les gouvernements qui ont la responsabilité de décisions économiques cruciales. On consent à admettre que nous ne savons pas tout de la nature, cependant assez bien connue ; mais en même temps on accepte sans broncher que nous puissions prétendre expliquer avec une grande précision le monde économique et social, dont la complication est incroyable.

    Ainsi, on donne sans indiquer la moindre marge d’erreur le chiffre du PNB produit national brut, déclaration qui sous-entend une précision de 1/10 ou même 1/100 de 1 %. Un tel chiffre est inacceptable, parce que le sens commun devrait suffire à nous faire voir qu’il est impossible de rendre compte sans aucune erreur du volume total des transactions en tous genres qui constituent l’économie d’un pays.

    Cela s’applique tout aussi bien aux pays développés qu’aux pays sous-développés. mais ces derniers, en outre, ne possèdent presque pas d’archives, le chiffre de leur population est inconnu, et dans leur cas les données « par tête d’habitant » n’ont donc aucun sens. On se livre pourtant à des débauches de comparaisons entre nations, même au sein des institutions les plus prestigieuses des organismes internationaux.

    Une illustration prise au hasard : il est impossible pour un observateur étranger de déterminer le prix de… disons de l’électricité fournie à une société privée dans certains pays. Certaines transactions internationales, comme l’exportation de produits importants d’un pays vers un autre, selon qu’on les évalue au moyen des statistiques d’exportation de ce pays ou des statistiques d’importation de l’autre, varient souvent de presque 100 % en quantité ou en valeur.

    Ce phénomène a été observé jusque dans les transactions portant sur l’or, produit de grande valeur qui bénéficie d’un luxe de soins pour son transport et son enregistrement, mais qui sont parfois couvertes par le secret ; les tarifs d’assurance de son transport enfin sont très élevés, mais sont souvent tournés grâce à diverses manipulations, etc. Pourtant on n’hésite pas à fonder sur de tels chiffres des décisions affectant de nombreuses nations et des millions de personnes, lorsqu’ils font ressortir excédents ou déficits pour certains pays.

    Dans un domaine où entrent en jeu des sommes considérables et où l’enregistrement des transactions est fait avec le plus grand soin, par exemple dans la détermination de la masse monétaire, des différences énormes ont été observées. L’an dernier, la masse monétaire des États-Unis est apparue entièrement différente de ce qu’on avait annoncé jusque-là.

    En août 1970, son taux d’accroissement avait d’abord été évalué à 6,8 %, mais se trouva être en réalité de 10 %. En septembre, on remplaça 1,2 % par 5,7 %, etc. Ainsi des variations énormes se manifestent, sans paraître influencer ni les hommes politiques ni les travaux scientifiques d’économétrie.

    Un observateur indépendant qui débarquerait de la planète Mars ne saurait pas quelles statistiques utiliser pour ses calculs. Même le dénombrement de la population, entrepris à grands frais par les gouvernements des pays développés, à l’aide de techniques évoluées et avec les outils statistiques les plus perfectionnés, laisse subsister des erreurs très importantes.

    Dans le recensement américain de 1950, par exemple, 5 millions de personnes n’ont pas été comptées, ainsi que l’ont démontré plus tard des investigations très attentives ; et même le dernier, celui dé 1970, comporte une erreur similaire, qui représente environ 3 à 4 % de la population totale.

    Nous avons vu plus haut qu’il ne s’agit pas là d’une erreur inacceptable ; mais c’est quand même bien une erreur, et il est parfaitement inadmissible qu’on agisse actuellement tout à fait comme si elle n’existait pas.

    On aimerait donc voir des statistiques économiques où chaque chiffre serait accompagné de l’indication de son écart type ; cette pratique n’a pas cours, et il n’est pas bien difficile. de trouver pourquoi. Les raisons sont fréquemment de nature politique. Le gouvernement reçoit de l’argent d’une assemblée, congrès ou parlement, et préfère ne pas montrer aux législateurs, qui tiennent les cordons de la bourse, qu’il entre une part d’incertitude dans ses calculs et dans ses mesures.

    Il n’y aurait pourtant point de honte à cela, car il serait facile de démontrer que la perfection n’est pas de ce monde. Il y a quelques années, en Allemagne, un organe consultatif du gouvernement, sorte de conseil économique, fit une tentative pour livrer des chiffres assortis de leur marge d’erreur, dans la mesure où elle pouvait être évaluée. Le gouvernement intervint pour mettre fin à cet étalage indécent.

    Une attitude comme la sienne, si elle continuait à prévaloir comme c’est le cas à présent, rendrait impossible tout progrès aussi bien dans le domaine politique que dans celui de la science économique, pour autant qu’elle se fonde sur une notion rigoureuse de ce que sont des données quantitatives. Quand on dévalue le dollar, quelqu’un décide qu’une dévaluation de tant pour cent, ni plus ni moins, constitue la dose requise, mais cet individu ne possède aucun renseignement qui permette de savoir si ce taux est bien le bon.

    Même si l’on s’est livré à des calculs préalables, ceux-ci sont fondés sur des chiffres censés exempts, d’erreur, et il est clair que si l’existence de ces erreurs était prise en considération dans les calculs, les déclarations politiques ne seraient pas formulées avec la belle assurance qui les caractérise aujourd’hui.

    Les pièges du produit national brut

    Je me suis référé jusqu’ici à des faits accessibles à l’observation directe, mais le mal est plus profond : il tient à quelques-uns des concepts mêmes qui sont à la base de certaines observations. Prenons par exemple le produit national brut, ou PNB : c’est une notion populaire dans le monde entier, et pourtant chargée d’absurdités et de difficultés incroyables. Le PNB prétend mesurer l’évolution de la production nationale par l’intermédiaire des variations du volume total des transactions.

    L’œil et l’attention des, gouvernements, des hommes d’affaires et du public sont fixés sur ce chiffre, sur lui seul. S’il augmente, c’est merveilleux ! Ne fût-ce que d’un demi pour cent, c’est mieux que rien. Une différence comme celle entre 1,5 et V % pendant le bref intervalle d’un trimestre sera considérée comme « significative ». Mais qu’y a-t-il derrière ? Il est impossible, on l’a dit plus haut, de mesurer aussi rapidement une masse d’événements aussi vaste que l’est l’ensemble de toutes les transactions ayant eu lieu dans un pays. Cela reste vrai même si l’on dispose d’ordinateurs, qui accélèrent le traitement des informations, et si l’on utilise à fond tous les autres moyens de renseignement. Mais non, on veut que ce chiffre à lui seul nous fasse savoir si le pays est en progrès ou en régression sur le plan économique.

    Ce chiffre est d’ailleurs un chiffre scalaire, et non pas même un vecteur dont les composantes correspondraient aux divers secteurs de l’économie. Tout ce qui a pour résultat un accroissement des dépenses est enregistré comme une «croissance». Ce qui est curieux, c’est que les pannes du système sont inscrites à son crédit.

    Si vous êtes immobilisé dans un embouteillage, vous consommez davantage d’essence, vous payez plus cher le kilomètre en taxi ; si des avions font la queue au-dessus des aéroports sans pouvoir atterrir tandis que d’autres attendant pour décoller, ou même s’il arrive une catastrophe qui entraîne des réparations, tout cela nous est comptabilisé comme un accroissement du PNB !

    L’économie est trop complexe pour pouvoir être représentée par un chiffre unique. C’est comme si la croissance d’un homme depuis le biberon jusqu’à l’âge adulte était représentée par un seul chiffre qui couvrirait sa croissance physique, sa taille, son poids, ses études, son intelligence, etc. ; si minime est l’effort de réflexion requis pour apercevoir toutes ces difficultés qu’on est parfois gêné, en tant qu’économiste, vis-à-vis de physiciens ou autres, d’avoir à révéler que cet état de choses est caractéristique de la situation des sciences sociales.

    Il est d’ailleurs assez curieux que la théorie des probabilités, sans laquelle la science moderne ne serait pas ce qu’elle est, tire son origine dans des phénomènes sociaux : l’étude des jeux de hasard, et l’observation de certains phénomènes économiques et mouvements de population. Après quoi cette théorie si puissante, et dont l’importance ne cesse de croître, a surtout été utilisée dans les sciences physiques, depuis le début du XIX’ siècle jusqu’à nos jours.

    Dans les sciences sociales, une attitude déterministe continue de prévaloir, et c’est tout juste si l’on commence aujourd’hui à percevoir quelques indices d’un changement de perspective et de point de vue. Il n’est pas encore tout à fait admis en bonne compagnie de mettre l’accent sur l’existence d’erreurs dans les observations économiques et sociales, dans, les statistiques et dans les mesures prises, de même que naguère encore il n’était pas poli de dire que quelqu’un était mort d’un cancer : à présent, on n’hésite pas à mentionner dans les nécrologies cette cause de décès.

    Si un déterminisme aussi marqué caractérise dans l’ensemble les sciences économiques, ce n’est pas seulement par crainte de regarder en face l’incertitude qui affecte leurs données, mais aussi, je crois, en grande partie pour des raisons politiques. Tout parti politique, qu’il soit marxiste ou capitaliste, tient à démontrer que ses conclusions sont définitives, que ses prévisions sur l’évolution de l’économie ou ses dithyrambes sur la façon admirable dont fonctionne le libre marché, sont solidement fondés et ne laissent pas prise au doute, ne souffrent aucune incertitude. Il va falloir changer tout cela, et l’on commence en effet à voir venir un changement.

    A l’avenir, il sera certainement impossible aux sciences sociales de se développer de façon différente des sciences physiques, en ce qui concerne les exigences de rigueur scientifique et les méthodes d’analyse. Si l’observation de la nature est elle-même chargée d’incertitude, comment le monde social et économique, dans toute sa complexité, pourrait- être observé valablement d’un point de vue plus déterministe, lui qui est véritablement encastré dans l’univers naturel ?

    La validité des prévisions varie évidemment selon qu’on se rend compte ou non de l’importance des incertitudes. Il est intéressant de noter que jusque dans un domaine économique où les données atteignent un maximum de précision, à savoir les cotes de la bourse, les prévisions restent notoirement incertaines. En fait, dans la plupart des situations, elles sont même impossibles.

    Il se peut que ce soit dû à la structure particulière de la bourse, mais si ce grand et important marché est sujet à des variations aléatoires, comment d’autres marchés, où les renseignements sont bien plus difficiles à obtenir et chargés de bien plus d’erreurs, pourraient-ils être mieux compris ? Comment les théories pourraient-elles y posséder un pouvoir de prévisions plus grand ?

    Sortir l’économétrie de son ghetto mathématique

    Les économistes se trouvent vraiment devant un étrange dilemme. D’un côté, la quantité d’informations économiques s’accroît selon un taux incroyable, surtout grâce aux ordinateurs, qui permettent d’enregistrer de nombreuses activités qui échappaient autrefois à l’observation numérique. En même temps, l’économétrie, science qui vise à faire des mesures économiques véritables et à les lier ou les combiner en vue de les incorporer à une théorie, devient de plus en plus mathématique et a besoin de subir de profonds rajustements.

    On a vu il y a quelques années un curieux débat : les mesures sans théorie, c’est-à-dire « impartiales », font-elles vraiment progresser la science économique, ou les théories doivent-elles précéder toute tentative de mesure ? Cela rappelait assez le vieux conflit entre l’économie comme science théorique et comme science historique, qui a débouché comme on sait sur la découverte que les deux choses ne sont pas contradictoires dans les faits : il est impossible de faire de la théorie économique sans mesures, et des mesures sans théorie ne veulent rien dire.

    On peut dire que tous les progrès, dans toutes les sciences, ont été accomplis grâce à l’introduction de concepts nouveaux, et ceux- ci à leur tour ne pouvaient naître que lorsque le chercheur avait sous les yeux un grand nombre de données empiriques. C’est ce qui s’est passé pour les découvertes de Kepler, fondées sur les prodigieuses observations et mesures de Tycho-Brahé ; et aussi pour Mendel, qui commença par accumuler de longues années d’expériences de génétique.

    De même, l’économétrie aujourd’hui doit relever un immense défi. Il s’agit d’élaborer une image du monde réel qui tienne compte de toutes les Incertitudes impliquées par les procédés de description. Pour ce faire, les chercheurs qui ont pour tâche d’organiser les divers aspects de cette image devront utiliser le sens commun, en même temps que certains concepts empruntés à la théorie économique devront servir de guide.

    La difficulté est que les économètres sont dispersés dans de nombreux pays dont les structures économiques et sociales sont très différentes : on doit donc émettre des réserves sur la valeur des comparaisons de leurs mesures. De plus, les économies changent, tandis que les lois de la nature sont stables, du moins dans le champ d’action qui est celui de la physique, et même de la biologie.

    Face à ces difficultés, il n’est pas étonnant que les économètres trouvent plus commode d’élaborer des méthodes abstraites et très raffinées que de les mettre en pratique. L’économétrie a produit un volume important d’ouvrages théoriques, mais rares sont les applications expérimentales qui permettraient d’en extraire ce dont on a, en fait, besoin : une Image de la façon dont fonctionnent réellement les systèmes économiques de différents pays.

    Notons aussi que les méthodes statistiques, potentiellement très puissantes, nécessitent un appareil de données et de théories économiques dont la structure soit très rigoureuse et ne laisse passer que des erreurs minimes. Cela souligne le fait qu’une grande précision des données et des mesures n’est vraiment nécessaire ou môme utile que pour des théories très puissantes, mais il se trouve justement que la plupart des données disponibles sont de mauvaise qualité et ne sauraient servir à travailler avec les concepts plutôt raffinés que l’on tente d’instaurer et d’utiliser en théorie économique.

    Il y a donc une dualité entre la structure – fine ou non – de la théorie, et la qualité des données correspondantes. Comme en physique, l’écart est considérable entre le degré de confiance qu’on peut accorder à telle information et à telle autre, entre le degré de précision d’une mesure et d’une autre. Par conséquent, les affirmations fondées sur des théories économiques sont de valeur très inégale. Malheureusement, de nos jours, et surtout dans les milieux gouvernementaux, on ne fait pas de telles distinctions, et dans les manuels scolaires pour débutants ou même pour les étudiants plus avancés, on ne trouve pas le moindre mot indiquant qu’il subsiste dans les sciences économiques des problèmes non résolus.

    Cependant, ces sciences sont pleines d’énigmes encore à résoudre. Il arrive certes que des prévisions correctes soient faites, ce qui semblerait renforcer la puissance et l’exactitude de la théorie sous-jacente ; mais ce sont là des faits dont on aurait tort d’exagérer l’importance.

    Même des théories fausses sont capables de prévisions exactes : témoin la théorie ptoléméenne, d’après laquelle nous pouvons calculer la date juste de la prochaine éclipse de lune tout en sachant parfaitement que la théorie est fausse. Ainsi, une prévision correcte ne prouve ni l’exactitude des observations qui l’ont précédée, ni la justesse de l’interprétation qu’on en a faite.

    L’ordinateur… et la mauvaise manière de s’en servir

    La découverte de l’ordinateur a évidemment une importance énorme pour les chercheurs en sciences sociales. C’est sans doute la plus grande découverte technologique de notre époque, plus importante même que la fission de l’atome. Comme, parmi les sciences économiques, il en est peu qui se prêtent à une expérimentation directe, la simulation rendue possible par l’ordinateur supplée au manque de procédés expérimentaux.

    La transformation des sciences économiques par l’ordinateur; ne fait que commencer, mais on peut déjà discerner quelques grandes lignes importantes ; quelques dangers méritent une mise en garde.

    Le grand mathématicien Gauss disait. « Le manque de réflexion. mathématique ne se fait jamais voir de façon aussi éclatante que dans l’excès de précision apporté à des calculs numériques. » Que dirait Gauss aujourd’hui, ou des informations insuffisamment analysées, de qualité très inégale, sont entrées pêle-mêle dans les ordinateurs pour subir des millions de multiplications, dans l’espoir qu’au bout du compte quelque résultat significatif apparaîtra ?

    Tout cela repose souvent sur un petit nombre d’équations qui prétendent refléter la réalité économique ; et, à partir des calculs on fait des prévisions, qui servent de base à des décisions politiques.

    Le champ des mathématiques numériques s’est énormément développé depuis l’avènement de l’ordinateur. Cependant, la plupart des ouvrages portent avant tout sur des techniques de calcul ou des procédés plus simples et plus sûrs pour résoudre les équations. Le problème qui nous occupe ici intéresse par contre la nature des relations entre les théories fondamentales d’une part, et les résultats numériques obtenue par des calculs fondés sur les modèles qu’elles ont construits d’autre part.

    La théorie économique s’est très tôt posée des questions de ce genre : on se souvient du fameux passage où Pareto, dans son Manuel d’économie politique 1907 démontre que, suivant sa théorie générale de l’équilibre, pour un système contenant seulement 100 personnes et 700 produits, il n’y aurait pas moins de 76990 équations à résoudre. Chiffre énorme, et pourtant il est clair que, par rapport à la population d’un pays, 100 personnes ne constituent qu’une fraction minime.

    Au lieu de résoudre les équations concernant un si petit nombre d’individus, on préfère travailler sur des agrégats, établie des modèles qui ne comprennent qu’un petit nombre de variables dont chacune couvre un grand nombre d’individus. On espère ,ainsi diminuer la difficulté, et dans un certain sans, évidemment, on y parvient. Hélas ! tout se paie, et l’évaluation des agrégats, loin d’être un procédé inoffensif, engendre à son tour des problèmes.

    De la modélisation au calcul

    Examinons comment envisager un calcul, quel qu’il soit, sur une grande échelle. Je me réfère ici à un ouvrage important de Von Neumann et Goldstine. Quoique leurs travaux datent d’il y a vingt-cinq ans, rien n’est venu affecter la validité de leurs résultats ni, je crois, ne pourrait le faire. Comme beaucoup de problèmes économiques sont représentés par des matrices d’un ordre élevé, comprenant plusieurs centaines de lignes et de colonnes, nous pouvons citer le problème que pose l’inversion des matrices, elle comporte quatre stades, qui occasionnent inévitablement des erreurs de types divers dont certaines, nous le verrons, d’importance primordiale.

    En voici la liste :

    Le problème économique, brut, à la base, ne peut être exprimé qu’au prix d’une idéalisation, d’une simplification et d’omissions. En d’autres termes, il faut construire un modèle mathématique, qui, comme les modèles dans toutes les sciences, constitue une simplification de la réalité. Je n’insiste pas sur ce point, car le problème est commun à toutes les sciences, et tout économiste est conscient qu’il simplifie, parfois de façon radicale. C’est un dilemme auquel on ne saurait échapper, et d’ailleurs une simplification n’est pas forcément néfaste.

    Étant donné le succès de théories physiques telles que la théorie newtonienne de la gravitation, on voit qu’il est possible d’aller très loin même avec des simplifications grossières.

    Si l’on accepte le modèle comme une image fidèle et cohérente de la réalité, on constatera que la description du phénomène choisi nécessitera des paramètres dont la valeur sera fixée par l’observation, directement ou indirectement c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une autre théorie ou d’un calcul préalable. Ces paramètres vont donc comporter des erreurs qui, à leur tour, se retrouveront dans les résultats de tous les calculs. C’est là le point décisif. C’est à ce stade qu’interviennent les erreurs d’observation, et leur influence affecte les résultats plus gravement qu’aucune.

    La formulation mathématique stricte du modèle doit être remplacée par une formulation approximative. Cela veut dire que de nombreuses opérations transcendantes telles que celles qu’impliquent des fonctions comme le sinus ou le logarithme, ou des opérations telles que l’intégration et la différenciation, ainsi que les expressions implicites, etc., que l’on trouve inévitablement dans les divers modèles utilisés en théorie économique – tout cela devra être traité numériquement.

    Autrement dit, il faudra remplacer toutes ces opérations par des procédés élémentaires. De même, les processus qui convergent ou tendent vers une limite devront être interrompus à un certain endroit ou tronqués dès qu’on jugera atteindre un niveau d’approximation suffisant.

    Même si l’on ne se sent pas gêné par ces trois sources d’erreurs, qui influent sur la nature des calculs et leur validité, il en reste encore une très importante dont la présence est significative.

    C’est qu’aucun procédé ou moyen de calcul ne peut faire les opérations élémentaires – en tout cas pas toutes les opérations élémentaires – avec une rigueur absolue et sans fautes. Il ne s’agit pas ici des erreurs que peut commettre un ordinateur mal programmé ou qui souffre de déficiences mécaniques ou électriques. Non, c’est plus grave. Le processus de calcul lui-même comporte des traits inhérents qui lient l’exécution de toutes les opérations à l’introduction simultanée, inévitable et systématique de certains types d’erreurs.

    Considérons, pour illustrer les erreurs liées au fait d’arrondir un chiffre, un ordinateur ayant une limite de capacité lui permettant de retenir disons 8 chiffres : en multipliant deux nombres de 8 chiffres, on en obtient un de 16 chiffres qu’il faudra arrondir à 8. Répétez l’opération quelques millions de fois comme c’est nécessaire dans bien des inversions de matrices et demandez-vous si le résultat final est encore valide. C’est là un problème fondamental. Quelle que soit la capacité de l’ordinateur, il vient toujours très vite un moment où il faudra arrondir, sans quoi on finirait bientôt par avoir des nombres comprenant plus de chiffres qu’il n’y a de particules dans l’univers.

    En ajoutant cette difficulté au fait que les données comportent un assortiment d’erreurs diverses, on aura une idée de l’étendue du problème auquel se heurte la vulnérabilité relative de divers types de modèles à divers coefficients d’erreur. Des recherches ont démontré que certains des modèles les plus connus sont extrêmement vulnérables.

    Par exemple, dans un modèle a six équations, même si le coefficient représentant les salaires est le seul où se soit glissée une erreur, mettons de 10 %, le chiffre indiquant les profits sera affecté d’une erreur de 23,4 % en trop ou de 21 % en moins si l’erreur de base est négative. Quand toutes les variables sont sujettes à l’erreur, comme c’est toujours le cas, les résultats sont encore pires. Et ce n’est là qu’une seule illustration.

    Je termine ces réflexions par un simple exemple qui devrait nous inspirer à tous une salutaire prudence. Prenons le système de deux équations

    x-y = 1 et x-1,00001 y = 0

    Elles ont pour solution : x = 100.001, y = 100.000.

    Mais les deux équations suivantes presque identiques :

    x-y = 1 et x-0,999 99 y ont pour solution : x = -99 999, y = -100 000.

    Les coefficients diffèrent tout au plus de deux unités à la cinquième décimale, mais les solutions diffèrent de 200.000. Est-il nécessaire de ne rien ajouter ?

    La Recherche   http://fortune.fdesouche.com

  • Dieu ou l’éthique. Un débat entre Michel d’Urance et Guillaume de Tanoüarn

    Toute vie humaine rencontre le risque du nihilisme. Comment le surmonter ? Par une foi partagée par d’autres hommes ou par une éthique individuelle ? Michel d’Urance et l’abbé Guillaume de Tanoüarn en ont parlé. Et ont confronté leurs positions. L’un est rédacteur en chef de Nouvelle École, et ancien patron d’Éléments, l’autre est abbé traditionaliste, de quelque vingt ans son aîné, écrivain, longtemps directeur de la revue Certitudes, et animateur actuel du Centre Saint-Paul.

    Pour Michel d’Urance, la réponse au nihilisme est une éthique particulière pour chacun. Pour l’abbé, la réponse est une morale. Non pas une morale qui se réduise aux mœurs, mais une certaine idée du Bien qui puisse à la fois irriguer la vie de chacun et les rapports de tous entre tous dans une société donnée (car la morale n’est pas relativiste mais relative à une société particulière).

    Michel d’Urance refuse, tout comme Alain Badiou, ce qui serait une éthique pour tous, qui se rapprocherait alors d’une morale. À l’inverse, il plaide pour une éthique de la singularité, dans une veine nietzschéenne. De son côté, l’abbé assume totalement que le christianisme catholique soit, comme son nom l’indique, porteur d’universel, au-delà de l’Europe qui a accueilli cette religion, et au-delà du foyer originel oriental du christianisme.

    L’universalité du christianisme dépasse, selon l’abbé de Tanoüarn, les identités sans les nier. Elle les englobe sans les tuer (n’est-ce pas ce que fait l’idée d’Empire ?). Pour l’abbé, il n’y a d’éthique que provisoire, a fortiori si l’éthique est particulière à chacun, et c’est pourquoi il critique cette notion. « Donnez-moi un point fixe et je soulèverai le monde » aurait dit Archimède (cité par Pappus d’Alexandrie). L’abbé plaide pour ce point fixe – et on pourrait ajouter : pour ce levier collectif qu’est la morale.

    Pour Michel d’Urance au contraire il appartient à chacun de se créer et de construire ses propres repères. Il récuse toute morale universelle et soutient, se référant à Peter Sloterdijk, le projet de « sphères humaines fortement distinctes ».

    Le face-à-face a donc lieu entre deux positions irréconciliables, mais donne une conversation d’une rare richesse.

    Pierre Le Vigan http://www.europemaxima.com/

     

    • Guillaume de Tanoüarn et Michel d’Urance, Dieu ou l’éthique. Dialogue sur l’essentiel, L’Harmattan, 2013, 270 p., 28 €.

  • Le passé de la SNCF resurgit au Congrès américain

    Guerre du rail : quand un sénateur démocrate US instrumentalise le rôle de la SNCF dans la Shoah…
    Le groupe ferroviaire français est à nouveau mis en cause pour avoir déporté des dizaines de milliers de Juifs vers les camps d’extermination pendant la Seconde Guerre mondiale.
    Aux USA manifestement le retard accumulé du marché des lignes intérieures à grandes vitesses prouve que  l’ouverture à la concurrence des lignes aériennes ne plaît pas à tout le monde. D’abord un Train à grande vitesse fonctionne à l’électricité tandis qu’un avion consomme beaucoup de kérosène (donc du pétrole)… L’essentiel du trafic voyageur sur des lignes inter-city longues distances est absorbé par les compagnies aériennes intérieures en situation d’oligopole. Les enjeux économiques et financiers sont donc considérables à commencer par les investissements à réaliser à l’image du budget de plus de 43 milliards de dollars de la seule ligne Los Angeles-San Francisco.
    Dans ce contexte à la fois de surendettement des Etats américains, de crise économique et de guerre commerciale pour le maintien d’une position hégémonique, tous les freins pour interdire l’accès aux nouveaux entrants (essentiellement Européens, Japonais mais bientôt Coréens et Chinois) sont « bons ». Et c’est bien une offensive informationnelle qui est lancée contre l’image de la SNCF pour déstabiliser l’excellente réputation du TGV d’Alsthom.
    Dans ce genre de manœuvre tous les lobbies sont mobilisés pour user des trafics d’influence afin de relancer ici un sénateur démocrate dont la campagne a vraisemblablement été « soutenue » activement par les commanditaires de ces lobbies.
    De là à voir un lien avec le sabotage de l’éclisse de Brétigny- sur-Orge qui n’a fait dérailler qu’un « vulgaire train Corail », voire avec les autres accidents du rail en Espagne et en Suisse, ce serait excessif, bien sûr. Quoique pour désinformer l’opinion publique américaine si naïve sur les « dangers du rail à l’européenne » la tentation a dû être grande… sauf si les commanditaires s’étaient servis de ces compagnies aériennes pour blanchir les fruits de trafics illégaux. Mafia, non, ce serait excessif ! Je ne vais pas vous refaire l’article sur l’infiltration des mafias dans l’économie légale (de moins en moins) et les sphères du pouvoir américain.
    Bertrand Plas : qui renvoie le lecteur au site du journal L’Opinion dont on trouvera ci-après l’article.
    5/08/2013

    Les faits
    Pour la deuxième fois en deux ans, le sénateur démocrate Charles «Chuck» Schumer demande au Congrès d’autoriser des poursuites contre la SNCF pour son rôle pendant la Seconde guerre mondiale. Plusieurs procédures aux Etats-Unis n’ont pas abouti. En France non plus.
    Le temps presse pour les survivants de la Shoah réunis dans la Coalition for Holocaust Rail Justice aux Etats-Unis. L’une des plus jeunes, Rosette Goldstein, a 74 ans. Pendant qu’il est encore temps, le sénateur Chuck Schumer et un groupe de parlementaires ont donc relancé au Congrès leur combat contre la SNCF de manière à lui « faire rendre des comptes devant un tribunal pour avoir envoyé plus de 75 000 juifs à la mort durant la seconde guerre mondiale », explique l’élu démocrate de l’Etat de New York.
    Cela fait plus de dix ans que des accusateurs tentent, depuis les Etats-Unis, d’obtenir réparation de la compagnie ferroviaire française. En septembre 2000 puis en mars 2006, les plaignants Abrams et Freund sont déboutés par un tribunal en vertu d’une législation de 1976, la Foreign Sovereign Immunities Act (FSIA), qui assure l’immunité aux sociétés contrôlées par un Etat étranger. A l’automne 2010, le gouverneur de Californie, à l’époque Arnold Schwarzenegger, met son véto à une loi («Holocaust Bill») émanant du démocrate Bob Blumenfield. Elle visait à obliger les candidats à la construction du futur train à grande vitesse Los Angeles-San Francisco -un projet alors évalué à 43 milliards de dollars- à s’expliquer sur leur rôle éventuel dans la déportation de juifs en 1939-45. Le texte ne nomme pas la SNCF qui, pas dupe, décide de mettre ses archives à la disposition des Américains. En novembre de la même année Guillaume Pépy, le PDG du groupe en déplacement aux Etats-Unis pour présenter son projet pour la ligne Tampa-Orlando, fait part du « souhait de la SNCF d’exprimer sa profonde peine et son regret pour les conséquences de ses actes » réalisés sous la contrainte « de la réquisition ». Insuffisant, estime Chuck Schumer qui dépose en mars 2011 un premier Holocaust Rail Justice Act I, afin de reconnaître la compétence des tribunaux américains. Le texte n’est pas adopté par le Congrès, d’où sa nouvelle tentative aujourd’hui, que la SNCF se refuse à commenter ou à lier à une éventuelle guerre commerciale.
    Si l’immunité américaine du groupe repose sur son statut d’entreprise publique, en France la justice raisonne différemment, pour le même résultat. Saisi par l’ancien député européen écologiste Alain Lipietz, dont le père a été déporté en mai 1944 à Drancy, le tribunal administratif de Toulouse a condamné la SNCF en 2006, mais la sentence a été infirmée en appel pour « incompétence de la juridiction administrative ». Un jugement confirmé ensuite par le Conseil d’Etat, « la SNCF, personne privée, ne pouvant pas être regardée comme (…) ayant agi dans l’exercice de prérogatives de puissance publique ».
    Muriel Motte, L’Opinion.fr 04/08/2013

    http://www.polemia.com

  • Salazar, dictateur du Portugal (1932-1968)

    Lorsqu’António Salazar décède en 1970, le Portugal lui doit beaucoup : s’être échappé des méandres de la Seconde Guerre Mondiale n’est pas l’exploit majeur. Voici déjà une décennie que le petit pays de l’extrême-ouest de l’Europe se débat, avec une moyenne de huit millions d’habitants, pour conserver un empire colonial qui en compte treize millions.

    L’armée salazariste, après avoir essuyé la perte de l’Etat portugais de l’Inde par la cause de Nehru, parvient à tenir ses objectifs défensifs et à contenir les guérillas rebelles. Bien avant même, António Salazar a réussi le tour de force de se faire accepter par les nations occidentales au sein d’institutions internationales telles que l’ONU, l’OCDE ou le FMI. Le personnage y est pour beaucoup : sa simplicité plaît. Le 28 juillet 1970, le journal Le Monde écrit ainsi ces quelques lignes, preuve de la considération dont bénéficie le chef d’État lusitanien : « Le vieux monsieur de Lisbonne, au visage fin et aux cheveux blancs, courtois et coupant de manières, avec son élégance passée de mode, ses costumes stricts et ses bottines, a déconcerté beaucoup plus encore qu’il n’a indigné ou séduit. Ses admirateurs [...] ont cherché sans grand succès à humaniser un personnage glacial et guindé de dictateur de cabinet ». Tandis qu’en France Salazar se voit classé aux côtés de personnages comme Franco, Mussolini, Ceaucescu ou Tito, lui se sera constamment défendu, et offusqué, d’être un dictateur à l’image du Duce.

    I. Un jeune homme traditionaliste

     

    Né en 1890 dans le giron de Santa Comba Daõ, au sein d’un Portugal pauvre et rural, Salazar fonde dès 1932, à l’âge de 43 ans, un régime dont il est déclaré président du Conseil à vie, l’Estado Novo (« Nouvel État »), dont les piliers de base répondent au nom d’anticommunisme, christianisme et conservatisme. Un parti unique, l’Union nationale, est instauré. Revêtu d’un vernis maurrassien dont Salazar avait tiré l’inspiration d’une correspondance avec l’illustre doctrinaire royaliste, ce régime ne survit que par l’intervention d’une impitoyable police, traquant sans relâche ni distinction aucune marxistes, simples étudiants protestataires et francs-maçons.

    Après avoir passé sa jeunesse dans un séminaire de la commune de Coïmbra en vue de passer prêtre, António de Oliveira Salazar s’inscrit à deux cursus : l’économie et le droit. Salazar s’y montre extrêmement brillant, accumulant en dernière année d’étude deux 18/20 et trois 19/20. Véritable bête de concours, il choisit d’effectuer l’examen terminal pour devenir professeur : il est admis à enseigner avant même la cérémonie officielle d’élévation au poste, compte tenu de son exceptionnelle intelligence.

    Entre-temps, la République a été proclamée en 1910 aux dépends de la royauté. Salazar se montre brillant pédagogue, captivant ses élèves par un langage que certains qualifient « de la bonne époque ». Les étudiants se retrouvent souvent à ses cours pour l’entendre développer la leçon ainsi que ses propres thèses, qu’il fait partager à ses élèves. Le Dr. Salazar lui-même apprécie de publier quelques articles dans les revues : par ce fait il se fait connaître, et admirer pour la sagesse et la précision de ses vues.

    II. L’arrivée au pouvoir du Dr. Salazar

    1926 : un pronunciamiento éclate au Portugal, et un triumvirat militaire se forme bientôt. Désormais célèbre, reconnu pour ses capacités, Salazar est invité par les officiers, à user de celles-ci pour le bien de la Nation, malgré les critiques discernant en Salazar un brillant théoricien mais piètre exécuteur pratique. Pourtant celui-ci se met au travail et, bien vite, déniche les problèmes : il va voir les militaires et, conscient de l’enjeu financier, conscient de l’agitation de la rue, il liste une série de conditions parmi lesquelles se trouve le contrôle absolu des dépenses étatiques, et la possibilité de refuser des actes gouvernementaux si ceux-ci entraînent une baisse trop conséquente du budget national. On lui chicane et Salazar déclare : « Bien, je n’ai donc plus rien à faire ici. Quand est le prochain départ pour Coïmbra ? ». L’éminent professeur est contraint de partir. Néanmoins, depuis son refuge tranquille, l’homme d’Etat va suivre le problème des dépenses.

    Las ! les finances inexorablement se dégradent et, faute d’amélioration, on appelle une seconde fois Salazar : nous sommes en 1928. Second appel et deuxième demande : ses conditions ou rien. Celles-ci sont acceptées et Salazar attaque le problème financier par une amélioration des collectes fiscales et un contrôle rigoureux des dépenses. Et les capitaux étrangers distinguent en Salazar une personne sûre pour l’avenir lusitanien. L’amortissement de la dette nationale sera rapide : de 44% en 1926, elle s’élève à 19% en 1935, et 5% en 1940, année où Salazar délaisse le ministère des Finances sans, toutefois, ne plus surveiller son locataire.

    Le professeur Salazar va permettre au Portugal, dès 1928, de disposer d’un budget à ratio positif : 285 millions d’escudos sont sur la table et Salazar va consciencieusement s’en servir. Sous l’égide du ministre Duarte Pacheco, une importante politique de travaux publics et constructions sociales va être établie, permettant la relance de l’économie ainsi que la réindustrialisation du Portugal, réindustrialisation qui sera en grande partie le fait de groupes privés industriels et financiers.

    Le monde entier, et la Société des Nations d’abord, est surpris de ce redressement : notons que la SDN, ancêtre des Nations Unies, avait proposé au Portugal d’avant-1928 une aide économique sous condition de s’accaparer le contrôle financier du Portugal, ce qui équivalait à une mise sous tutelle. « Messieurs, je vous remercie mais nous allons tâcher de nous débrouiller par nous-mêmes », réplique Salazar. Le développement économique du Portugal sera bientôt tel qu’après avoir légèrement stagné au cours du second conflit mondial, il augmentera vertigineusement pour atteindre, dans les dernières années du régime, la moyenne des pays asiatiques, c’est-à-dire entre 6 et 8% par an. La Révolution des Oeillets de 1974 y mettra brusquement fin.

    III. Salazar et la guerre civile espagnole

    Quant au plan diplomatique, Salazar se montre habile et la guerre civile espagnole est la première grande action de sa politique extérieure : au Portugal ont trouvé refuge un certain nombre de généraux espagnols parmi lesquels José Sanjurjo. Préparant un putsch, ils apprennent en février 1936 la victoire électorale du Front Populaire espagnol, composé de socialistes, et de communistes alliés de l’Union Soviétique. Une victoire acquise à seulement quelques centaines de milliers de voix.

    Salazar est déçu par cette victoire : suivant de près le soulèvement des officiers espagnols, il se garde bien d’intervenir car le dictateur, pragmatique, est conscient qu’une Espagne de gauche perpétuerait son rêve d’une Union Ibérique, à savoir une fusion politique et économique entre Lusitanie et Galicie. Si cela venait à se produire le Portugal serait le perdant. De ce projet Salazar est craintif et naturellement, lorsque Sanjurjo est tué au décollage de son avion et que Francisco Franco prend le commandement de la junte, il veille à accorder une aide logistique et militaire à son collègue espagnol.

    Les troupes coloniales marocaines se soulèvent et les nationalistes prennent le contrôle des zones les moins peuplées d’Espagne, tandis qu’une cantatrice espagnole lance un appel officiel : « Tous contre la rébellion, tous contre le fascisme ! Un seul front, une seule union, et tous unis pour anéantir l’ennemi ! » De 1936 à 1939, Salazar octroie un secours précieux à celui qu’il considère comme un allié naturel et Adolf Hitler et Benito Mussolini se pressent eux aussi au portillon afin d’aider Franco. En 1939, les phalangistes de Franco arrivent à Madrid, et c’est seulement à cette date qu’António Salazar se décide à confesser au Parlement avoir aidé Franco, qui sera éternellement reconnaissant à Salazar. Dès les premiers mois du régime dictatorial espagnol, le Portugal et son chef sont célébrés dans le pays, ce qui contraste avec la froideur des relations entre les deux hommes dans les années 1960.

    IV. La Seconde Guerre mondiale : une politique opportuniste

    L’année où Franco remporte la guerre civile espagnole dont le bilan s’élève à un demi-million de morts, Hitler déclenche la guerre : l’invasion de la Pologne se solde par un succès, et plus encore les invasions de la Hollande, de la Belgique, du Luxembourg et de la France, qui se rend au bout de quelques semaines de combat.

    Salazar se doit d’adopter une stratégie commune avec Franco afin de préserver son pays des affres de la guerre. Il faut rester neutre : après réflexion, le Dr. Salazar sait qu’en effet l’Angleterre, maîtresse des mers, a la capacité d’isoler l’empire colonial portugais de la métropole. Il convient néanmoins de ménager le puissant Axe (Italie-Allemagne-Japon) et pour cela, les dictateurs ibériques envoient la fameuse division Azúl, quelques centaines de milliers d’espagnols et de portugais, mourir en Russie. Salazar n’en mène pas moins un jeu trouble : il commerce avec l’Allemagne national-socialiste pour obtenir de l’or en échange de métaux rares et notamment le zinc. Cette tactique opportuniste permet au Portugal d’être, au lendemain du conflit, le pays ayant le stock de métal précieux le plus élevé de tout le continent européen.

    Mais les échanges avec la monarchie constitutionnelle d’outre-Manche ne sont pas non plus exclus : imagine-t-on qu’en 1945 l’Angleterre se voit criblée de dettes contractées auprès de la Lusitanie ? Quant à Franco, lui aussi n’a pas manqué d’effectuer une sombre tentative d’escroquerie auprès du Portugal : sollicité par Hitler qui le presse d’entrer en guerre totale à ses côtés, le caudillo dresse quelques conditions : il est question, par exemple, de l’octroi définitif des colonies françaises nord-africaines à l’Espagne, ainsi qu’une aide économique d’importance. Hitler renonce à y consentir, mais certains documents démontrent, aujourd’hui, que si le Führer avait commencé à y répondre favorablement, Franco serait entré en guerre avec l’Axe, rompant en-conséquence le pacte de neutralité qu’il avait conclu avec Salazar.

    Le podestat portugais, sentant dès la défaite de Stalingrad que la guerre tourne en faveur des Alliés, accorde sans cesse plus de faveurs aux Etats-Unis, futurs maîtres de l’Occident : en 1943 il leur permet d’établir une base navale aux Açores, agrandissant donc le rayon d’action du géant américain. En mai 1945, la capitulation allemande est signée au milieu d’un bain de sang : Dresde est entièrement détruite, Berlin est un champ de ruines où les soldats soviétiques laissent libre cours à leurs pulsions de vengeance. Adolf Hitler se suicide le 30 avril de la même année et Salazar, en deuil, ordonne la mise en berne des drapeaux portugais durant une journée : pourtant le chancelier allemand ne masqua jamais son projet d’occuper la Lusitanie.

    En août la capitulation japonaise est, à son tour, ratifiée par les puissances belligérantes : la Seconde Guerre mondiale est finie. Partout dans le monde, les peuples saluent l’ère de paix qui s’annonce. Mais, de l’autre côté de Berlin occupée, un monstre a mis en position ses armées dans les pays délivrés du joug nazi : l’URSS s’annonce comme un des champions de la guerre. Salazar a perçu cela et, non content de renforcer l’anticommunisme de son pays, il perçoit le changement diplomatique opéré à la surface du globe : avec l’affaiblissement de l’Europe et la perte progressive des colonies (Inde, Malaisie, Algérie, Tunisie, Maroc ou encore Indochine), se confirme la fin du monde eurocentré.

    V. Salazar, de l’après-guerre à la mort

    Le système international devient bipolaire : d’une part l’Amérique du Nord capitaliste et, d’autre part, l’URSS stalinienne. Que faire dans cette position contraignante alors que les deux superpuissances s’acharnent à condamner à l’ONU les politiques coloniales européennes, et que lui, Salazar, se rend compte que la perte de l’empire met en danger l’indépendance du Portugal pas même détenteur de l’arme atomique ? António de Oliveira Salazar est contrarié mais conscient de l’enjeu, qu’il pense correspondre à la survie de la civilisation européenne. Il se range du côté des États-Unis, certes impérialistes mais culturellement proches, tout en envoyant un contingent maintenir la présence portugaise en Angola et au Mozambique.

    Néanmoins Salazar ne peut rien faire face à l’attaque du petit État portugais de l’Inde, menée par Nehru et rendue évidemment possible par l’indépendance de l’Inde opérée en 1947. Mais à part ce raté, la situation militaire dans les colonies africaines se trouve rétablie : la Guinée est préservée, et la guérilla menée par le FRELIMO rebelle dans le Mozambique est maintenue au nord du Zambèze. Le Portugal salazariste exerce donc son contrôle territorial sur tout l’empire jusqu’en 1974, date à partir de laquelle le nouveau gouvernement démocratique décide l’abandon du système colonial.

    1968 est une année-clef dans l’histoire portugaise : en septembre Salazar est atteint d’une grave attaque cérébrale. Le président de la République Américo Tomás se décide à remplacer Salazar, devenu incapable de guider la Nation, par Marcello Caetano, qui se trouve confronté à de grondants mécontentements. Personne n’ose cependant informer Salazar qu’il a été remplacé, de peur de sa réaction : il poursuit ses habitudes quotidiennes jusqu’en 1970 sans savoir, ainsi, qu’il n’occupe plus le poste de président du Conseil. En 1974 Salazar meurt une seconde fois, lorsque le Nouvel État se voit brisé par le soulèvement des garnisons militaires, épuisées par les guerres coloniales et un régime qui étouffe les libertés publiques. Franco, de son côté, décède en 1975 et une monarchie constitutionnelle est instaurée : Juan Carlos devient roi et l’Espagne, une démocratie.

    * * *

    Il est rare de dénicher dans un des multiples recoins de l’Histoire un personnage comme António de Oliveira Salazar : celui qui s’était voulu « froid exécuteur de l’intérêt national », convaincu d’être l’héritier d’une mission suprême et le gardien d’un anachronique empire des temps anciens, reste méconnu des nouvelles générations. L’homme que l’on aura défini comme un tyran sanguinaire reste néanmoins du domaine des despotes éclairés : ce professeur austère, méditatif, doublé d’un solitaire qui se voulait volontairement sans foyer afin de se consacrer pleinement à la chose publique, aura été un farouche opposant à la démocratie parlementaire.

    Élu député du Centre catholique en 1921, il ne demeura à son siège qu’un seul jour, dégoûté de la démagogie des Chambres parlementaires. Et, comme il arrive en pareil cas, Salazar tirera de cette brève expérience un état d’esprit qu’il réitèrera à de nombreuses reprises devant des députés incrédules : « Les Portugais ne doivent pas supposer que le sort de millions d’hommes, l’ordre et la paix de leur existence, le fruit de leur travail, les principes de la civilisation qu’ils ont adopté, peuvent être laissés à la vacuité des discours de comices, et à l’anarchie des mouvements libérateurs que l’on nous annoncent ». Tout en ajoutant en 1949 par un sourire particulier, sans doute adressé à Charles Maurras dont il avait tiré la notion du « Politique d’abord » : « C’est aux Français que je suis le plus redevable ! »

    Bibliographie :
    LÉONARD Yves, Salazarisme et Fascisme, Éditions Chandeigne, 1996.
    MEGEVAND Louis, Le vrai Salazar, Nouvelles Éditions Latines, 1958.
    RUDEL Christian, Le Portugal et Salazar, Éditions Ouvrières, 1968.

    http://histoire.fdesouche.com

  • Chronique littéraire : Christian Malbosse, Le soldat traqué

     

    Christian Malbosse, Le soldat traqué, Editions de la pensée moderne, 1971.

    le soldat traqué.JPGLa majeure partie des récits de guerre des anciens engagés de la division Charlemagne se concentre majoritairement sur leur expérience au feu et sur les combats qu’ils ont menés. Ce n’est pas le cas pour le présent ouvrage qui traite pour sa part du parcours d’un soldat français dans les mois qui suivirent la défaite de l’Axe en mai 1945.

    Christian s’est engagé très jeune dans la LVF devenue en 1944 la division de Waffen SS Charlemagne. En mai 1945, la guerre est terminée et il tente de rejoindre le Danemark, en vain. Après des mois de combat furieux face aux Russes commence pour lui une longue période d’errance dans l’Allemagne occupée par les alliés. Christian pensait au départ gagner clandestinement la France pour ensuite se réfugier en Espagne mais va vite déchanter devant la difficulté de la tâche et les nouvelles qui lui parviennent du pays sur la manière dont on traite les « collabos »... Lui, qui est seul dans un pays en ruines, lui qui fait partie d’une armée que ceux qui ont réécrit l’histoire ont qualifié de criminelle, lui qui est marqué, comme tous les Waffen SS, du tatouage de son groupe sanguin sous l’aisselle… tatouage si gênant et si recherché lors des contrôles qu’il en arrivera à se mutiler lui-même au rasoir et au feu pour en effacer la trace… 

    Ce soldat, traqué, partout, par un ennemi redoutable va, pendant des mois, survivre dans des conditions extrêmes. Alternant les périodes de captivité (auxquelles il arrive souvent à se soustraire avec brio), l’errance et les séjours dans la forêt, Christian vit comme un paria. Très débrouillard, il se construit un refuge dans la forêt, trouve un vieux fusil qu’avec persévérance il répare, chasse sangliers ou chevreuils et construit même un barrage qui lui permet de disposer d’une « piscine » pour se laver… Ses talents militaires le font même devenir démineur pour des paysans et il arrive à subsister un temps en vendant de la poudre extraite d’obus trouvés ça et là. Il faut dire que l’Allemagne manque de tout et que les campagnes sont des lieux où de nombreuses personnes de la ville, les « hamsters », viennent s’approvisionner…

    Cette vie à la dure est heureusement enjolivée par la bonté et l’hospitalité du peuple allemand envers notre jeune soldat. De nombreuses familles l’hébergent temporairement, deviennent ses amis, l’aident de toutes les manières possibles et lui permettent de retrouver, quelques nuits ici, quelques nuits là, une sociabilité d’autant plus touchante qu’elle se veut gratuite. Combien de fois est-il hébergé par de pauvres paysans, par des gens n’ayant pratiquement rien et qui l’accueillent comme un fils parmi eux ? C’est le même peuple allemand que la propagande nous présente comme haïssant les Français et habité par le criminel gène nazi ? Certes, le fait qu’il ait combattu aux côtés des Allemands lui apporte un capital de sympathie certain de la part d’une bonne partie de la population mais tout au long de ces longs mois, des rencontres et situations qu’il connaît, on peut sans aucun doute démontrer à quel point les Allemands étaient bien intentionnés envers les Français ; d’ailleurs, certains compatriotes du STO, ayant plutôt bien vécu la guerre en Allemagne, ne voulaient même plus revenir en France…

    Tentant finalement de rejoindre la France via la Belgique, Christian sera emprisonné dans ce dernier pays pour y être rentré clandestinement. Ces mois de détention constituent la seconde partie du livre –non moins passionnante que la première-. En prison, il rencontre aussi bien d’anciens Waffen SS que différentes crapules dont il brosse un portrait haut en couleurs. Pris en amitié par son avocat, il réussira à sortir puis, après quelques péripéties, à rejoindre clandestinement la France puis l’Espagne, son but depuis 1945… Il aura mis 3 ans pour cela, 3 ans qui le changèrent totalement :

    « Quand il partit pour la guerre, Christian était encore adolescent ; lorsqu’il revint, c’était un homme. Des mois de combat, des années d’errance et de solitude. Tout accepter pour que survivent la Chrétienté et son pays, faire par avance le sacrifice de sa vie. Endurer le froid, la faim, la soif, souffrir dans son âme et sa chair – tels furent sa croyance et son lot. » peut-on lire dans l’épilogue qui clôture en beauté ce superbe et fort touchant récit d’aventure mais aussi d’histoire qui demeure, pour moi, l’un des plus beaux témoignages sur cette époque.

    Rüdiger http://cerclenonconforme.hautetfort.com

    NB : A noter qu’il existe de cet ouvrage une très belle édition de 1998 chez Gergovie comprenant des planches dessinées par Guy Sajer.

  • « Il est dur d’être turc ». Analyse d’un ouvrage souverainiste eurasiste

    Membre de l’OTAN et candidate à l’UE, la Turquie compte un courant souverainiste pour qui la marche vers l’Europe est perçue comme une colonisation qui ne dit pas son nom. Tancrède Josseran présente un classique important pour connaître ce courant turc. Il s’agit de l’ouvrage de Suat Ilhan, Türk olmak zordur, (Il est dur d’être turc ), éd. Alfa, Istanbul.
    Depuis la fin des années 1980, un courant souverainiste (ulusalci) a émergé en Turquie. Toute l’originalité de ce mouvement réside dans son dépassement apparent du clivage droite-gauche. Il est le fruit d’une convergence de plusieurs traditions politiques différentes. Ainsi, une partie de la gauche kémaliste s’est rapprochée, par l’entremise des cercles militaires, de la droite radicale. Les tenants de cette synthèse conjuguent le rejet de l’impérialisme occidental avec celui de l’affirmation d’une identité nationale et étatique forte. Hostile au processus d’adhésion à l’Union européenne, favorable à la constitution d’un axe continental eurasiste avec Moscou, rejetant la mondialisation libérale, ce courant fait également appel aux grands canons du kémalisme traditionnel : refus des alliances militaires inégales, insistance sur l’idée d’une voie particulière au monde turc.
    Suat Ilhan est aujourd’hui l’un des représentants les plus connus de cette mouvance souverainiste. Dans ce livre en forme de manifeste, S. Ilhan brosse un panorama de l’histoire des Turcs et des grands défis auxquels ils sont confrontés.
    Suat Ilhan (1925-), ancien officier supérieur de l’armée turque, breveté de l’Académie militaire et de l’École d’artillerie (l’arme d’élite en Turquie) est un des maîtres de la pensée géopolitique turque contemporaine. Entre 1995 et 2006, il dirige au sein de l’Académie de Sécurité nationale (Milli Güvenlik Akademisi), la chaire de géostratégie. Comme une partie de l’armée sceptique quant au processus d’adhésion, S. Ilhan souligne non sans justesse que les orientations initiales de la politique turque ont été dévoyées, que l’appartenance à l’OTAN, la candidature à l’Union européenne sont autant de pertes de souveraineté et de reniement du kémalisme originel. Bien que rejetant l’islam politique, S. Ilhan établit au nom de la continuité nationale un lien entre les racines antéislamiques des Turcs, l’Empire Ottoman et la République. Toute l’histoire turque est comprise comme celle d’une « culture nationale » dont les traditions ont perduré à travers les âges pour trouver leur accomplissement ultime dans l’Etat kémaliste. Pour S. Ilhan, la Turquie doit devenir un acteur géopolitique à part entière en jouant de sa place centrale dans l’ensemble culturel turcique et non plus être l’objet des manipulations des puissances périphériques. L’idée d’un espace géographique d’envergure continentale amène S. Ilhan à souligner l’inévitable communauté de destin entre la République turque et ses épigones d’Asie Centrale.
    Le peuple de la steppe
    Au début de l’ère chrétienne, les ancêtres des Turcs, descendent progressivement des forêts sibériennes et atteignent les steppes d’Asie centrale. Ils chassent ou incorporent les populations indo-européennes préexistantes. Cette fusion est à l’origine des caractères spécifiques de la « race » turque. Avec le passage de la taïga à la steppe, les Turcs passent de la civilisation du chasseur-cueilleur à celle du cheval. Ils se meuvent sans difficulté dans les vastes étendues de l’Altaï et harcèlent sans discontinuer la Chine. Le centre de gravité de cet empire est délimité au nord par le lac Baïkal, au sud par le désert de Gobi. Au milieu coule une rivière, l’Orkhon, véritable îlot de verdure perdu dans l’immensité désolée. En ces lieux ont été retrouvées des inscriptions à la fin du XIXe siècle. Elles proclament à la face des siècles la grandeur du peuple turc et mettent en garde contre les dangers de l’acculturation qui guette la horde nomade. Textes fondateurs du nationalisme moderne turc, elles sont le fil conducteur du livre d’Ilhan. Ainsi, bien des vagues de cavaliers après avoir conquis la Chine se sont retrouvées subjuguées par leur conquête et au final absorbées. En ce sens, le titre du livre prend toute sa signification. « Il est dur d’être turc », est un avertissement [1]. Ce qui menace le peuple turc n’est pas tant l’asservissement, la défaite militaire mais l’oubli de ses racines, la perte de sa plus longue mémoire.
    Cavaliers réputés, les Turcs inventent la selle et l’étrier et font de redoutables archers. La distance et l’éloignement dans l’espace en Asie Centrale empêchent la création de forte entité étatique. Aussi la condition première à la survie d’un groupe organisé réside dans l’utilisation du cheval. Dans l’histoire turque la domestication du cheval est capitale [2]. Elle est la deuxième qualité la plus importante après la fonction guerrière. Suat Ilhan, résume : « Notre culture, depuis les premiers millénaires, découle de la géographie de l’Asie centrale et a pris la forme d’une culture du cavalier de la steppe » [3]. Cette caractéristique fait que tout en préservant une culture originale, les Turcs ont été capables d’emprunts à d’autres cultures. « À la fin des guerres nous avons empêché les autres cultures de fusionner dans la notre, mais nous avons pris dans les autres cultures ce que nous estimions le plus conforme à nos traditions » [4]. Dans une certaine mesure, S. Ilhan pense retrouver dans l’histoire pré-islamique des Turcs tout ce qu’est censée apporter deux mille ans plus tard la révolution kémaliste : la notion d’égalité entre les sexes, l’idée d’une société organique refusant l’antagonisme des classes, les qualités guerrières inhérentes à la « race » turque. S. Ilhan remarque « en raison des menaces qui ont pesé dans l’histoire turque, le soldat est un élément essentiel, ses qualités sont primordiales » [5].Il retrouve également certaines permanences géopolitiques. La particularité d’un État enclavé en Asie Centrale est de faire face à des attaques venant de tous les côtés. Dans les tables de l’Orkhon, on peut lire : « La nation turque est menacée des quatre coins cardinaux par ses ennemis ». De « telles caractéristiques se retrouvent également dans la Turquie moderne » selon S. Ilhan [6].
    Suat Ilhan est un membre actif de la Haute Fondation Atatürk pour la culture, et la langue et l’Histoire (Atatürk Kültür, Dil ve Tarih Yüksek Kurumu - AKDTYK) qui centralise la vie culturelle depuis 1982. Elle est à l’origine de la synthèse turco-islamique, véritable idéologie d’État mise en place par l’armée après l’intervention militaire de septembre 1980. D’après la fondation, l’État a pour devoir de sauvegarder l’identité nationale, les deux piliers en sont la culture des steppes et les valeurs de l’Islam. Dans un contexte de fortes tensions internationales et sociales, où terrorismes de droite et de gauche se répondent mutuellement, l’armée voit en l’Islam la force susceptible de stabiliser la société et d’unifier la nation autour d’un socle commun [7]. La synthèse turco-islamique opère une fusion entre le passé antéislamique des Turcs et la foi de Mahomet. L’Islam a transcendé la culture turque, qui, sans lui, aurait périclité ; mais la turcité a sauvé et propagé l’Islam à travers le monde. Sans les Turcs, l’Islam aurait succombé sous les coups des croisés au XIe siècle [8] . C’est ici que transparaît dans les écrits d’Ilhan, l’idée d’une destinée manifeste. De tout temps les Turcs auraient été prédestinés à l’Islam. Le passage au monothéisme aurait été rendu possible par une forme d’hénothéisme, la croyance en un Dieu supérieur à tous les autres : « L’histoire de notre croyance est celle d’une prédilection spéciale. Avant l’arrivée de la croyance en un Dieu unique découlant des religions universelles, le chamanisme et son système de croyance psychique donnaient la direction, les coutumes turques étaient destinées à aboutir à une croyance unique. Dans les croyances turques préexistait l’idée d’un Dieu unique ou d’une seule personne divine » [9]. En d’autres termes, il existait une approche nationale de la religion chez les Turcs qui a perduré dans l’Islam, malgré son essence résolument universaliste. S. Ilhan poursuit jusqu’à sa conclusion logique son raisonnement : « Lorsqu’a été décidé le passage à la religion universelle, à l’Islam, l’ultime révélation, l’adoption s’est faite en moins de cent ans… Les Turcs ont reçu la charge de représenter et d’étendre l’Islam, d’en assurer la défense. Pendant neuf siècles, ils ont rendu service à l’Islam » [10].
    La révolution kémaliste
    De même que la République française n’a jamais caché sa filiation avec la tradition étatiste et centralisatrice de la monarchie, la république turque assume avec l’Empire ottoman une certaine continuité. La révolution kémaliste s’inscrit pour S. Ilhan dans un effort de contemporanisation (cagdas) du savoir et des connaissances. Il la situe dans la trajectoire des révolutions française, anglaise et américaine qui embrassent l’Occident du XVIIe au XVIIIe siècle [11] . « Avec la culture occidentale, écrit S. Ilhan, l’objectif est de parvenir étape après étape par s’approprier les acquis de la modernité, à adopter les changements contemporains en les mêlant à la culture turque » [12] . La Turquie est un pays à cheval sur deux mondes. Il est dès lors normal que les Turcs, peuple de nomades s’emparent de ce qui peut leur sembler utile dans la culture occidentale. Toutefois, il s’agit d’une culture laïque. L’incorporation d’éléments de la civilisation occidentale ne contredit pas l’essence nationale du projet kémaliste. Comme le note S. Ilhan, les « deux cultures religieuses ne se rencontrent pas et la culture turque n’est pas dénaturée » [13] . La grande erreur commise en Europe est de considérer Mustapha Kemal comme un occidentaliste ou un européiste avant l’heure. Toute son œuvre politique témoigne du contraire. C’est en luttant contre l’impérialisme occidental à l’occasion de la guerre d’indépendance en 1920 qu’il pose les fondements de l’État républicain. À aucun moment de son existence Kemal n’a utilisé le terme d’occidentalisation, mais a toujours insisté sur la contemporanisation. « Sans guerre d’indépendance, note S. Ilhan, il n’aurait pas pu y avoir d’État indépendant et de modernisation de la société » [14] . Dans cette rhétorique anti-occidentale, S. Ilhan va même plus loin, et n’hésite pas à faire de la guerre d’indépendance, la première victoire du monde musulman au XXe siècle : « L’aboutissement victorieux de la guerre de libération nationale, a de surcroît bénéficié aux pays musulmans et à l’Islam… Elle est le point tournant de la lutte entre Occident et Orient, Islam et christianisme » [15].
    Un Islam gallican ?
    Dès lors, comment S. Ilhan parvient-il à intégrer l’acquis majeur de la révolution kémaliste, c’est-à-dire la laïcité ? L’auteur reconnaît que c’est une question ardue. Depuis des siècles, la culture turque s’est formée au contact de l’Islam. « Les bases de la pensée s’appuient sur l’Islam ; les croyances, l’Histoire, les coutumes, les mœurs, le droit, le folklore, la morale, la science… L’Islam est le principal élément qui colore la culture » [16]. Par conséquent, pour S. Ilhan, il était impensable que le nouvel État se coupe du jour au lendemain de l’héritage islamique. Si coupure il y a, celle-ci doit permettre de libérer le politique du religieux en plaçant la mosquée sous le contrôle étroit de la République. En réalité, on assiste à la mise en place d’une laïcité concordataire pour ne pas dire d’un “Islam gallican”… L’Islam n’est « pas l’idéologie officielle de la République, elle est le système de croyance de la majorité des citoyens turcs » [17]. Le Ministère des affaires religieuses, le Dinayet, est la pierre angulaire de ce système qui permet à la fois d’affirmer la séparation du spirituel et du temporel, tout en maintenant la présence d’un Islam scientiste et national au cœur de la société. Les confréries religieuses n’ont pas à intervenir dans la gestion du culte sous peine de provoquer l’anarchie. L’article 1 du Dinayet stipule ainsi que le ministère des affaires religieuses a pour objet le bon fonctionnement des services relatifs à la croyance islamique. « Elle gère la religion et le culte dans un sens éclairé » [18]. Le Dinayet prend en compte l’histoire turque et les exigences de la laïcité. À juste titre Suat Ilhan rappelle que cette pratique de séparation du temporel et du spirituel n’est pas neuve chez les Turcs, et qu’il existe dès les Ottomans un droit laïc indépendant de la Charia. En outre, lorsque les Turcs venant d’Asie centrale font leur entrée à Bagdad en 1058, leur chef Tughril Beg se voit décerner par le calife abbasside le titre de Sultan. Le Calife, commandeur des croyants, se dépouille de ses prérogatives politiques pour les confier au Sultan et se concentrer sur son magistère spirituel [19]. Atatürk en fait de même lorsqu’il coupe le lien de souveraineté attachant l’État au califat, avant de supprimer définitivement le titre de Calife en 1924.
    Un État pivot
    La conscience d’appartenance à une aire géographique de taille continentale amène S. Ilhan à poser la question du pantouranisme. La Turquie est à la confluence de trois continents (l’Asie, l’Europe, l’Afrique). Elle contrôle les routes Nord-Sud et Est-Ouest [20] . Le monde turc, a son apogée, va des confins de l’Indus au bord du Nil, de l’Adriatique à la muraille de Chine. Le Taj Mahal en Inde, le pont de Mostar sur la Neretva, la Mosquée Tolun au Caire sont autant de « traces » de cette grandeur passée [21] .
    À l’époque moderne, le contrôle du bassin occidental de la Mer Égée et du Golfe persique était la clef de la position de la Sublime Porte en tant que puissance globale et indépendante. L’Empire Ottoman, dans sa lutte conte monde occidental fonctionnait, à la « manière d’un rideau protecteur pour le monde musulman ». Il entravait la marche des « puissances impérialistes », vers l’Afrique, l’Asie. Avec la fin de l’Empire ottoman, c’est l’ensemble du monde musulman qui s’est retrouvé « encerclé » [22]. Aujourd’hui, selon S. Ilhan, on retrouve dans la République kémaliste, les mêmes constances qu’à l’époque ottomane : « La géographie de la Turquie explique aussi bien les périls qui la menacent que les grands atouts qu’elle détient » [23] . En raison de ces atouts et de son emplacement stratégique, la Turquie et le monde turc restent un espace convoité. Aussi, pour S. Ilhan, les difficultés auxquelles se heurte Ankara sont-elles de quatre ordres :
    . « Le choc des civilisations » : S. Ilhan rapproche la notion de choc de civilisation de celle de guerre de religions puisque la « religion est le noyau essentiel de toute culture ». En raison de son dynamisme, de la puissance de son armée, de son poids dans le monde musulman, la Turquie est « une cible » [24].
    . « Le mondialisme » : S. Ilhan pointe du doigt comme autre grand péril la mondialisation à marche forcée. Le mondialisme travaille à effacer les États-nations car il les considère comme « une forme dépassée ». Le projet mondialiste est en contradiction fondamentale avec l’œuvre de Mustapha Kemal. « Atatürk a fondé un État-nation ; la république de Turquie est un État souverain, indépendant, il a été construit de cette façon. Or, le mondialisme occidental prend pour cible Atatürk et l’État-nation. Le mondialisme s’inscrit dans un cadre néo-impérialiste avec la banque mondiale, le FMI et l’OMC » [25].
    . « L’Union européenne » : opposé à tout abandon de souveraineté, S. Ilhan est donc logiquement hostile au processus d’adhésion. Un tel processus ne peut qu’aboutir à transformer la Turquie « en un État vassal ». La marche vers l’Europe est perçue comme une colonisation qui ne dit pas son nom. Les mesures d’harmonisation sont assimilées au régime des capitulations. Comme à l’époque du déclin de l’Empire ottoman, la Turquie est obligée d’abaisser ses barrières douanières, d’accorder des droits toujours plus importants à ses minorités. Plus grave encore, l’entrée dans l’Europe de Bruxelles sonne le glas de l’identité turque. Pour S. Ilhan : « Nous avons été en lutte 500 ans avec l’Europe, et nous voulons intégrer une telle société. La révolution turque est originale… Nous devons avoir en mémoire l’exemple des Turcs Tabgaç qui se sont fondus en Chine » [26] .
    . « Le pétrole » : la Turquie n’a pas de ressources pétrolières mais de par sa situation géographique elle fait figure de collecteur énergétique [27]. Son emplacement entre zone de production et zones de consommation attise les tensions. Les États-Unis, dans leur souci de contrôle des ressources en hydrocarbures de la planète, veulent éviter que l’Iran ou la Russie puissent contrôler les routes d’approvisionnement énergétique en provenance d’Asie Centrale (10 % des ressources en gaz et en pétrole de la planète). Le tracé du pipeline permettant le désenclavement du pétrole de Bakou via la Turquie illustre cette volonté d’éviter l’espace russe. Le Bakou-Tiflis-Ceyhan (BTC) exporte à travers la Géorgie jusqu’à la Méditerranée la production en gaz et hydrocarbure d’Azerbaïdjan. En outre, le projet Nabucco envisage d’étendre ces pompes énergétiques à l’ensemble de la Mer Caspienne en y adjoignant le Turkménistan.
    Le dilemme du monde turc est qu’il est encastré entre la Chine puissance émergeante, la Russie puissance renaissante et sujet aux appétits américains. À partir de la fin de la Guerre froide (1990), les États-Unis sont la seule puissance hégémonique. Dès lors, leur politique vise « à empêcher l’émergence d’une autre puissance globale susceptible de les concurrencer. Chose qui ne peut se passer qu’en Eurasie. Le monde turc du fait de son positionnement entre Russie, Chine, Inde, devient un enjeu » [28]. Ce projet géopolitique de grande ampleur s’accompagne également d’un volet idéologique. Les révolutions de couleurs qui ont touché les républiques d’Asie Centrale en sont la partie immergée : « Ils apportent le morcellement en répandant la démocratie, ainsi l’Occident entre et peut prendre plus facilement contrôle de la politique, de la culture, de l’économie » [29] .
    Favorable à une réorientation eurasiste
    S. Ilhan estime qu’Ankara doit réorienter sa politique dans un sens eurasiste. Il défend une option continentale radicale. Trop longtemps, la Turquie a essuyé les contrecoups des manipulations périphériques des États-Unis. Ce ressac incessant l’a empêchée d’affirmer sa propre spécificité et l’a coupée de son environnement géopolitique naturel. S. Ilhan estime que la Turquie n’a pas à épouser les desseins des États-Unis dans leur politique de néo-containement à l’égard de la Russie et de la Chine. Au contraire, la Turquie, État pivot, doit élaborer une politique étrangère indépendante. S. Ilhan est favorable à un rapprochement pragmatique avec Moscou. Il permettrait de faire contrepoids à Washington et en même temps limiterait l’influence de Pékin dans la région [30]. S. Ilhan se réfère à l’Eurasisme. Ce courant intellectuel ancien appelle à l’union de la steppe et de la forêt, des Turcs et des Slaves. Au XXe siècle, l’historien soviétique Lev Goumilev a synthétisé ces données dans un ouvrage fondamental, Ethnogénèse et biosphère. Un nouvel ensemble politique à la croisée de deux civilisations continentales reconstituerait l’empire de Gengis Khan. Au carrefour des routes énergétiques, la Turquie serait en mesure de jouer un rôle décisif sur l’échiquier planétaire et ne serait plus l’otage du bon vouloir de la thalassocratie anglo-saxonne. Le courant eurasiste turc (Avrasyacilik) est scindé en deux branches. Le premier dans l’orbite d’Alexandre Douguine défend un partenariat fort avec Moscou (Dogu Perinçek). Le second estime que sans exclure un rapprochement avec la Russie ou la Chine, le centre de gravité de gravité de la futur eurasie reste le Turkestan (Ümit Özdag, Suat Ilhan).
    Les cercles militaires sont très réceptifs à ces thèses. L’ancien secrétaire général du Conseil national de sécurité, le général Tuncer Kilinç, a publiquement défendu l’idée d’une sortie de l’OTAN et de l’abandon du processus d’adhésion à l’Union européenne pour un rapprochement avec l’Iran et la Russie [31].
    Avec la fin de l’Union soviétique, la Turquie a tenté de réaffirmer son rôle de chef de file du monde turcique de l’Égée à la Chine. Cependant, concède S. Ilhan, ces aspirations ne se sont pas concrétisées. Beaucoup d’occasions ont été perdues dans la décennie 1990. Mais l’essentiel n’est pas là. Le Touran plus qu’un projet, est un rêve. Il est le point de repère d’un inconscient collectif en quête de grandeur. Les mots tracés sur les stèles de l’Orkhon continuent peut-être à murmurer au vent dans l’immensité de la steppe : « Princes turcs, nation turque, écoutez ceci ! Comment la nation turque fut rassemblée, comment l’empire fut dirigé, je l’ai inscrit ici. J’ai gravé dans la pierre éternelle toutes ces paroles. Lisez-les et apprenez. Nation turque d’aujourd’hui, princes turcs, retomberez-vous dans les erreurs… » [32].
    Copyright Mars 2012-Josseran/Diploweb.com

    Tancrède Josseran http://www.voxnr.com

    Notes :

    Tancrède Josseran est spécialiste de la Turquie, auteur de « La Nouvelle puissance turque… l’adieu à Moustapha Kemal », Paris, éd. Ellipses, 2010. Il dirige l’Observatoire du monde turc et des relations euro-turques pour la Lettre Sentinel Analyses et Solutions.
    Plus :
    Voir sur le courant néo-eurasiste russe une présentation par Philippe Condé de "L’empire au miroir. Stratégies de puissance aux Etats-Unis et en Russie", par D. Chaudet, F. Parmentier et B. Pélopidas (Genève-Paris : Librairie Droz, 2007)
    [1] Suat Ilhan, Türk olmak zordur, (Il est dur d’être turc), Alfa, Istanbul, 2009.
    [2] Ibid.p.610.
    [3] Ibid.p.13-14.
    [4] Idem
    [5] Ibid.p.610.
    [6] Idem.
    [7] Etienne Copeaux, Espace et temps de la nation turque, CNRS Editions, Paris 2000.
    [8] Op.cit. (1).p.556.
    [9] Ibid.p.16.
    [10] Idem.
    [11] Ibid.p.674-688.
    [12] Ibid.p.673.
    [13] Ibid.p.714.
    [14] Ibid.p.693.
    [15] Ibid.p.708.
    [16] Ibid.p.726.
    [17] Ibid.p.728.
    [18] Ibid.p.727.
    [19] Ibid.p.729.
    [20] Ibid.p.605.
    [21] Ibid.p.632.
    [22] Ibid.p.556.
    [23] Ibid.p.602.
    [24] Ibid.p.18-19.
    [25] Ibid.p.19-20.
    [26] Ibid.p.20.
    [27] Idem.
    [28] Ibid.p.638.
    [29] Ibid.p.640.
    [30] Ibid.p.641.
    [31] Hürriyet, 8 mars 2002, “AB disinda, rusya ve Iran’la yeni arayasi girilmeli”, ( À l’extérieur de l’UE, l’on doit entreprendre une nouvelle approche avec la Russie et l’Iran).
    [32] Op.cit. (7). p.168.