Il y eut l’impudique campagne antipatriotique qui, aux dernières années du Second Empire, s’étendit comme une lèpre sur le visage de la France pour aboutir aux désastres militaires de 1870, au Quatre Septembre - toujours honoré par une des rues les plus laides de Paris (*) - et à la guerre à tout prix de Gambetta, Ferry - l’homme pour qui « les armées de l’empereur » venaient d’être battues - et consorts.
L’histoire se répète ou bégaye : mêmes tentatives d’affaiblissement de l’armée et de démoralisation du pays en 1869-1870 et aux beaux jours de l’Affaire Dreyfus ; même volonté d’une guerre inutile en 1870-1871 et en 1939-1940, avec des résultats semblables : affolement des populations, occupation prolongée d’une importante partie du territoire national.
Ce n’est pas un des moindres intérêts de la lecture de Maurice Barrès que de nous amener à réfléchir sur ces répétitions de l’histoire. Déjà les trois volumes du Roman de l’Energie nationale avaient mis sous nos yeux le problème posé par les réactions d’un pays réel qui se sent écrasé par un pays légal en qui il ne se reconnaît plus.
Le plus grand regret de Charles Maurras fut peut-être de n’avoir pas réussi à amener Barrès au nationalisme intégral, c’est-à-dire à la monarchie, comme seule véritable sauvegarde du bien commun en France. Ce que la conversion de Barrès eut représenté pour lui, on peut s’en rendre compte à la lecture de la longue et passionnée correspondance qu’ils échangèrent au cours de ces années décisives et qu’a naguère si opportunément restituée Guy Dupré (1) : un enjeu capital. Ce fut la première des épreuves que rencontra son intelligence.
Barrès ! Tout le nationalisme de sentiment comme de raison semblait alors contenu dans ce nom. Barrès et Maurras, Barrès et l’A.F., avec l’un comme avec l’autre, l’accord est immédiat et profond, et pourtant, déjà, quelle ambiguïté … Ou plutôt quel déconcertant désaccord. Ainsi le 15 juin 1901, au banquet anniversaire de l’Action française, parlant après Henri Vaugeois dont les conclusions avaient été monarchistes, Barrès ne déclare-t-il pas ex abrupto : « Il est certainement fâcheux pour des nationalistes, qui voudraient être d’accord dans le présent, dans le passé et dans l’avenir, de constater que cette triple solidarité leur manque ».
Et lorsqu’il parle de doctrine, il est bien clair qu’il pense : sentiment. Il est d’ailleurs curieux de constater que, si Maurras, malgré le handicap de sa surdité, s’est jeté, corps et âme, dans l’océan de la politique, Barrès n’est, en fait, jamais vraiment sorti de lui-même. Les thèmes qu’il invoque, lors de la grande campagne nationaliste des années 1900, sont encore ceux de ses trente ans : la Terre et les Morts, l’Appel au Soldat. Il n’a pas évolué. Malgré les périls redoutables qui obscurcissent l’avenir et mettent en question l’identité même de la France, il ne changera pas (2).
Pour lui, comme pour beaucoup d’entre nous un siècle plus tard, le nationalisme, plus qu’une doctrine, est un mouvement, c’est à dire un rassemblement d’esprits, unis par un souci, ayant choisi de former un rempart à une formidable agression, mais incapables de s’unir sur un programme politique, et, en définitive, oeuvrant chacun dans sa sphère propre.
Voici un fait que rapporte Guy Dupré en marge d’une lettre de Barrès à Maurras d’octobre 1898, dans laquelle le premier fait allusion à la démission du général Chanoine, ministre de la Guerre, à la tribune de la Chambre des Députés. Après cette démission, « la population frémissante, prête aux émeutes libératrices, couvrait la place de la Concorde - le récit est emprunté à un discours du comte de Lur-Saluces. Partout des troupes, mais ces troupes elles-mêmes n’étaient pas solides, elles se sentaient en communication intime avec les patriotes qui les entouraient. Un général passa devant un régiment qui barrait le pont de la Concorde. Et le colonel lui dit en montrant la Chambre des députés :
- Mon général, faut-il entrer ? Allez-vous enfin nous dire de marcher ?
- Marcher, lui dit le général, et pour qui ?
Le colonel resta sans réponse… »
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Les Scènes et Doctrines du Nationalisme furent publiées en 1902 par l’éditeur Félix Juven. Une édition définitive en fut donnée en 1925 par la librairie Plon.
« Le triomphe du camp qui soutient Dreyfus-symbole installerait décidément au pouvoir les hommes qui poursuivent la transformation de la France selon leur esprit propre. Et moi je veux conserver la France. » Barrès est nationaliste et patriote, comme l’était sans doute alors l’immense majorité des Français et le nationalisme, c’est, dit-il, « de résoudre chaque question par rapport à la France ». Bien, mais qui résoudra la question, alors qu’il est clair que « nous n’avons pas de la France une définition et une idée communes » et d’ailleurs, ajoute-t-il, la France, depuis un siècle, est « dissociée et décérébrée ».
Une doctrine est nécessaire pour aider chacun à clarifier sa pensée par rapport à un point commun et rassembler les divers courants qui, entraînant la France dans des directions divergentes, l’ont conduite à un état proprement anarchique. La pensée de Barrès est, en fait, le confluent de plusieurs courants qui s’additionnent sans parvenir à former une synthèse : antiparlementarisme, socialisme, décentralisation, voire césarisme. Il représente bien ainsi la tendance générale des Français de l’époque et c’est pourquoi la lecture de ce livre sincère et passionné est encore aussi intéressante aujourd’hui.
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La morale, l’affaire Dreyfus et le kantisme – Comme le soulignera avec vigueur Léon Daudet dans son célèbre discours à la Chambre des Députés en 1924, la morale issue de la philosophie kantienne avait pris en France, dès les débuts de la Troisième République, le caractère d’une morale d’État et, remarque Barrès, elle était enseignée comme telle même dans l’enseignement privé. Le professeur de philosophie des Déracinés, Bouteiller, devenu homme politique se rangera naturellement du côté de ceux qui préfèrent « la destruction de la société au maintien d’une injustice ».
La méthode de Barrès - « On s’efforcera vainement d’établir la vérité par la raison seule », car « à la racine de tout il y a un état de sensibilité ». Mais la question de l’autorité, que j’appellerai plus volontiers, comme Blanc de Saint-Bonnet, la question de la légitimité, demeure. Et Barrès, après en avoir appelé à la conscience nationale - ou, plus exactement à l’idée que chacun peut se faire de l’intérêt national à partir de ses variantes familiales, religieuses ou politiques -, demande clairement que celle-ci s’incarne dans une autorité, mais sur les conditions de la création de cette autorité, il reste à la fois ambigu et, quelques pages plus loin, sceptique.
Deux états de sa pensée que les citations ci-après suffiront à faire comprendre.
« Si nous étions d’accord pour apprécier nos forces, notre énergie accrue prendrait naturellement une direction, et sans secousse, un organe de volonté nationale se créerait. »
« Nous avions préparé l’opinion à ratifier des actes qu’il ne nous appartenait point d’accomplir. On laissa oublier Déroulède à Saint-Sébastien. L’affaire Dreyfus passa comme avaient passé le tumulte boulangiste et la crise panamiste. Et la France descendit d’un cran. »
Il n’y a chez lui aucune naïveté et il connaît parfaitement l’enjeu de la partie qui se joue à la charnière de ces deux siècles. Il souligne « le germe de destruction que notre nation porte en soi » : décroissement de la natalité, difficulté d’assimilation d’un nombre trop important d’étrangers, « qui ne sont peut-être pas assimilables ». Il traite d’ « optimistes insensés » ceux qui, même dans les groupes nationalistes, tendent « à supposer les conditions du monde réel tout autres qu’elles ne sont ».
Mais le défaut de sa pensée saute aux yeux quand, par exemple, évoquant Boulanger, il cite lui-même quelques lignes de L’Appel au Soldat, où il écrivait : « Avec les pleins pouvoirs que lui donne Paris, le Général devrait être le cerveau de la nation et diriger ce que sollicite l’instinct national. Il défaille, faute d’une doctrine qui le soutienne et qui l’autorise à commander ces mouvements de délivrance que les humbles tentent d’exécuter. » Pourquoi lui ? et surtout parler ici de doctrine, n’est-ce pas un alibi pour ne pas parler d’abord de légitimité ?
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Un long chapitre du livre est consacré au procès de Rennes (2e Conseil de Guerre d’Alfred Dreyfus, 1899). Il est dédié à Charles Maurras vers qui le ramènent les figures des ennemis de la France et dont il loue « cette sagesse française dont nous admirons l’ordre dans toute votre dialectique ».
On lira et on relira les méditations de sa visite à Combourg où revit le plus beau Barrès et dont je ne peux citer ici que quelques lignes.
« Nous avons dans le sang la fièvre du premier volume des Mémoires d’outre-tombe. Quel admirable contentement de considérer la triste et sévère façade de ce manoir, de s’engager sous ses voûtes, d’en éveiller à notre tour les échos, et de prêter notre visage au vent de ses donjons ! »
« J’ai toujours projeté de visiter les lieux où sont les racines des grands arbres à parfums qui, balancés sur le monde, suscitèrent mon imagination. Je ne mourrai point sans m’être assis, pèlerin enchanté, dans Coïmbre, et sous le cyprès de la belle Inès assassinée, - en Crimée, sur le temple où Diane transporta Iphigénie, - à Kerbela parmi les sables qui burent le sang des Alides. Mais dans ce mois guerrier qui me replie sur nos réserves, je ne veux rien qui me détourne de la discipline nationale… À Combourg, je cherche le plaisir d’approcher et de contrôler des magies ; je me promène dans une épreuve en pierre d’un chef-d’œuvre verbal. Les incantations du poète me deviennent présentes, réelles, concrètes ; je les vois, je les touche dans cette architecture. Fils des romantiques, je rentre dans ma maison de famille et je sonne à l’huis d’un château, survivance du passé où je reconnais en même temps le principe de mon activité littéraire. »
*
Revenons à Rennes, cette ville mise pendant un mois en état de siège et dans cette salle de classe du lycée de la ville où se déroulent les séances du Conseil de Guerre. En des pages magnifiques, Barrès décrit les juges, le commissaire du gouvernement, les avocats - Demange, Labori -, les témoins enfin et surtout cette atmosphère empoisonnée qui cerne les acteurs de ce drame lugubre. J’oubliais Picquart dont, écrit-il, « la figure orgueilleuse et amère perfectionne d’un dernier trait luciférien la tristesse et la puissance du spectacle rennais ».
Il admire l’abnégation, la simplicité et le courage moral des officiers qui, à un titre ou à un autre, ont eu à connaître de l’Affaire : les généraux Mercier, Zurlinden, Chanoine - tous trois furent successivement ministres de la Guerre entre 1894 et 1898 - d’autres encore, qui furent ensuite, pour la plupart systématiquement brimés, voire écartés, mais qu’on dut aller chercher en 1914 pour éviter l’effondrement d’une armée débilitée par de mauvais chefs.
C’est donc, selon sa propre expression, un paysage de ruines que contemple l’écrivain : la magistrature civile mise en contradiction avec elle-même ; notre confiance en nous-même amoindrie - « nous subîmes cette diminution morale quand le général Mercier dut révéler les terreurs qu’en 1894 le gouvernement ressentit d’une probabilité de guerre » - ; la paix compromise ; enfin notre service de Renseignements anéanti – sur l’estrade de Rennes, le lieutenant-colonel Gendron a déclaré : « Il ne reste plus rien de l’édifice construit par le colonel Sandherr. Rien ! ni agent, ni argent, ni moyens, ni méthode. Et Sandherr, ce grand patriote, avait construit là un instrument de défense incomparable. »
(*) ironie du sort, la rue du Quatre-Septembre (primitivement du Dix-Décembre, souvenir de décembre 1848), avait été ouverte, en 1864, dans le cadre des travaux d’Haussmann destinés à éviter ou réprimer les insurrections d’un Paris encore trop populaire ; de nombreux hôtels du XVIIIe siècle et leurs jardins disparurent à cette occasion.
(1) Maurice Barrès-Charles Maurras : La République ou le Roi, correspondance inédite 1888-1923 réunie et classée par Hélène et Nicole Maurras, commentée par Henri Massis, introduction et notes de Guy Dupré – Plon, 1970.
(2) N’est-ce pas précisément pour cela que des écrivains aussi divers que Montherlant, Malraux, ou encore Mauriac et Aragon se réclamèrent de lui ?
culture et histoire - Page 1808
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En lisant Barrès (Scènes et doctrines du nationalisme)
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La présence de l'église au coeur du village devient problématique
L'historien Philippe Boutry, président de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, déclare :
"On assiste à ce qu'une sociologue française des religions, Danièle Hervieu-Léger, a proposé d'appeler l'exculturation du catholicisme français. Depuis les années soixante, tout ce qui faisait la puissance et la substance du catholicisme rural s'est en grande partie effondré : la messe dominicale, la pratique sacramentelle, les fêtes et les cérémonies religieuses, le mariage à l'église, dans une moindre mesure les baptêmes et les enterrements, la confession bien sûr, le catéchisme des enfants, autant de repères de l'existence qui ne font plus sens parce qu'ils sont abandonnés par une partie croissante de la population française. Les religieux sont chaque année plus âgés, moins nombreux ; ils desservent parfois des dizaines de paroisses autrefois dotées d'un curé à demeure. Dès lors, la présence même de l'église au coeur du village devient problématique ; les édifices, désertés par les fidèles, sont le plus souvent fermés, par crainte des vols ou par indifférence ; certains ne sont plus entretenus ou sont laissés à l'abandon ; les conseils municipaux enfin, qui sont en charge des lieux de culte construits avant la loi de séparation de 1905, rechignent à financer des travaux de maintenance ou de réparation. Au terme de ce processus de désengagement spirituel, au sens large, de toute une société, il y a la destruction ou, pire peut-être (cela se pratique aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne), la vente".
Comment expliquez-vous que l'Etat ne s'oppose que rarement à la destruction de ces églises ?
"Presque tous les églises à caractère historique, architectural ou artistique reconnu, sont classées et protégées. Il n'en va pas de même des églises du XIXe et du XXe siècle. Or, à considérer attentivement les listes toujours plus longues d'édifices aujourd'hui détruits ou vendus, ce sont ces églises qui paient le plus lourd tribut à l'effondrement contemporain de la pratique religieuse. Le style des églises - néo-gothique, néo-roman, néo-byzantin ou moderne des années trente ou cinquante - ne parle plus aux sensibilités contemporaines. Une indifférence d'ordre artistique et architectural vient s'ajouter à une indifférence d'ordre spirituel pour condamner un patrimoine paroissial de plus en plus menacé. Il n'est pas sûr cependant que l'État puisse de sa seule initiative, dans ce contexte, classer les monuments afin de les préserver".
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Comment sortir de la matrice en été
Ce serait presque un sujet de livre de développement personnel... mais oublions un peu les piles de best-sellers des étagères Hachette dans les librairies aéroportuaires.
On proposait de bâtir des villes à la campagne, mais il est bon de construire les villages agricoles à la montagne, avec beaucoup d’eau, de soleil et d’animaux. Je suis toujours à Trevelez, splendide village des Alpujarras dans le sud de l’Espagne, coupé non pas du monde (c’est devenu impossible et d’ailleurs c’est inutile) mais des tentations du monde : pas de presse, pas d’Internet, 30 euros par semaine pour vivre en famille, pas trop de mouvement, pas trop de discussions, beaucoup de prières, de lectures, de marches et d’écritures. Ce type de vie, de contemplation estivale dira-t-on, mériterait de durer toute l’année. Il est en outre économe et donc permet - permettrait - d’oublier les sordides questions matérielles...
L’été, avant de devenir la grosse usine de loisirs, était la saison de la moisson ; on travaillait aux champs, y compris les enfants. Et s’il est devenu la saison de la grosse occupation vulgaire, sexy, sportive ou culturelle, l’été pourrait devenir un temps le temps de la moisson spirituelle, puisqu’il nous permet d’être face au vide parfois, donc à la vérité, en marge de la matrice techno et dévoreuse des temps modernes.
Les grands écrivains américains, ceux du stock colonial comme disait Stoddard, avaient réfléchi sur ces questions quand ils voyaient l’agitation de leur pays jeune, prospère et commerçant au début du XIXe siècle. Et les deux grands esprits d’alors, Edgar Poe et Thoreau se proposaient déjà de vivre hors de la matrice. La vérité c’est de s’oublier, dira Bernanos plus tard. Eux proposent d’oublier le business, l’actualité, l’absence de nature (la ville, quoi), et de se plonger dans autre chose, qui peut être un piège pour certains.
Voici ce que dit Thoreau à propos de l’actualité à oublier :
« Pour le philosophe, toute nouvelle, comme on l’appelle, est commérage, et ceux qui l’éditent aussi bien que ceux qui la lisent ne sont autres que commères attablées à leur thé. Toutefois sont-ils en nombre, qui se montrent avides de ces commérages... S’il est permis à qui rarement regarde les journaux de porter un jugement, rien de nouveau jamais n’arrive à l’étranger, pas même une Révolution française. »
Copié un quatorze juillet ! La révolution française n’a jamais eu lieu, sinon dans la tête de ceux qui sont au courant. Et le 11 Septembre...
J’ai vu tant de gens, moi y compris, obsédés par l’actualité, déprimés par l’actualité, tourmentés par l’actualité, c’est-à-dire conditionnés par un message flottant, alors qu’il ne se passe jamais rien d’important en fait, que je me dis qu’il faut couper avec. Je n’ai pas de télé depuis longtemps, je ne lis plus de journal, mais je pense qu’il faut rompre aussi avec l’Internet, cette machine à produire du nouveau et de l’obsession de soi, sauf pour copier les bons classiques sur <ebooksgratuits.com> ou surtout <archive.org>, somptueux site universitaire américain. Pour le reste il faut apprendre à oublier le flot de purin de la mélodie mondiale et se réveiller de sa torpeur spirituelle conditionnée par son addiction aux médias et à surtout à soi. La page Facebook (face de bouc) a fait de soi sa propre star, son propre prêtre. Thoreau encore :
« Certains manifestent un tel appétit pour les nouvelles qu’ils sont en mesure de rester éternellement assis sans bouger, à la laisser mijoter et susurrer à travers eux comme les vents Etésiens, ou comme s’ils inhalaient de l’éther, lequel ne produit que torpeur et insensibilité à la souffrance... »
Pour être heureux donc, comme au temps des moines ou des romains, le champ, le silence, le village, les braves gens, le Temple (ou bien l’Eglise !), les animaux : redécouvrez le bruit du sabot, le son du hennissement, et l’amitié avec les poules.
Edgar Poe cette fois dans son somptueux "Domaine d’Arnheim" qui présente le plan de l’oisiveté noble vécue par le modèle Ellison qui détecte quatre conditions essentielles au bonheur :
« Celle qu’il considérait comme la principale était (chose étrange à dire !) la simple condition, purement physique, du libre exercice en plein air. "La santé, - disait-il, - qu’on peut obtenir par d’autres moyens est à peine digne de ce nom." Il citait les voluptés du chasseur de renards, et désignait les cultivateurs de la terre comme les seules gens qui, en tant qu’espèce, pussent être sérieusement considérés comme plus heureux que les autres. La seconde condition était l’amour de la femme. La troisième, la plus difficile à réaliser, était le mépris de toute ambition. La quatrième était l’objet d’une poursuite incessante ; et il affirmait que, les autres choses étant égales, l’étendue du bonheur auquel on peut atteindre était en proportion de la spiritualité de ce quatrième objet. »
La santé, la culture de la terre (la chasse au renard fait un peu carnassier et dépassé !), l’amour, la poursuite spirituelle. On y est : pour un esprit compliqué, Poe ne pouvait pas faire plus simple ! Le mépris de l’ambition me paraît très important : car l’ambition est - avec l’inexpérience naïve - ce qui gâche notre jeunesse sous toutes les latitudes. Le jeune esprit se prend pour Rastignac et veut défier Paris. Il ferait mieux surtout de lire l’Evangile, de trouver l’endroit idoine et la compagne idéale. Nous ne sommes célèbres que dans les journaux ou sur le web c’est-à-dire nulle part. Mais cette lutte contre l’ambition a des aspects pauliniens : c’est renoncer aux puissances du monde (Ephésiens,6) puis oublier la folie du monde en retournant à la sagesse de Dieu (Corinthiens,1,3).
Thoreau ajoute un élément important dans son fameux "Walden" : il faut oublier l’opinion qu’on a de soi plus encore que celle que les autres ont de nous. Il faut garder la conscience de soi bien sûr, mais oublier la vulgaire opinion fabriquée par l’amour-propre, le social et le collectivisme médiatique. C’est la voix de la libération intérieure. On le répète en anglais, car Thoreau lit ses classiques - y compris grecs - dans le texte :
« Public opinion is a weak tyrant compared with our own private opinion. What a man thinks of himself, that it is which determines, or rather indicates his fate. »
C’est une des phrases les plus justes jamais écrites : on n’est pas dépendant des facteurs extérieurs, de la société, de l’actualité, du manque de ceci ou cela ; on n’est dépendant que de soi et du refus de sa volonté de s’oublier un peu. Et Thoreau n’avait pas lu La Rochefoucauld !
Je découvre qu’en France comme en Espagne beaucoup de gens vivent hors de la matrice ; de grand silencieux que l’on n’entendra pas. C’est pourquoi j’invite mes lecteurs à ne pas faire de commentaires. Il est bon aussi de pratiquer le comment se taire sur le réseau. Le buzz mondain, ça suffit.
Nicolas Bonnal http://www.france-courtoise.info/?p=1478#suite
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Henri Guillemin : L’autre avant guerre
Remonter aux sources de la Grande Guerre, pour Henri Guillemin, c’est faire l’inventaire de la naissance de la IIIe République. De Sedan à août 1914, l’historien se confronte aux faux-semblants d’une France coloniale et bourgeoise.
(Les dossiers de l’Histoire, Télévision Suisse Romande, 1972)
Vidéo trouvée sur Vers la Révolution
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Les racines chrétiennes de l’Europe : Saint Benoît et le droit
Dans La Règle de Saint Benoît : aux sources du droit…, Gérard Guyon, professeur émérite de l’Université de Bordeaux, montre que Saint Benoît, père de l’Europe, a eu une influence non négligeable sur le doit et les institutions occidentales.
« Alors que la civilisation juridique romaine laissait la personne pratiquement isolée et sans droit devant le pouvoir, l’idée selon laquelle celui-ci devait, au contraire, être au service de la personne, est inscrite en toutes lettres dans le texte [de la Règle bénédictine, NDMJ]. Cette conception s’est largement répandue en Europe, grâce à la multiplication des monastères bénédictins et cisterciens, dans lesquels l’abbé est à la fois un législateur soucieux de respecter la lettre de la loi divine et d’exercer sa justice d’une manière non vindicative. Appliquant sa sanction – comme nous le verrons – en tenant compte des circonstances et de la personnalité du délinquant. Cette attitude nouvelle est remarquable. Elle inclut aussi une anthropologie liée à la transcendance, consciente des exigences de la responsabilité morale. On est loin des conceptions obscurantistes médiévales si souvent décrites et heureusement dénoncées par Jean-Marie Carbasse. Au contraire, il s’agit de caractéristiques juridiques et processuelles considérées comme les plus modernes aujourd’hui et que tous les Etats ne sont pas encore parvenus à mettre en œuvre. »
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L'héritage de Dominique Venner
L’historien et essayiste, ancien combattant de l’Algérie française et fondateur de la Nouvelle Revue d’Histoire (NRH) s’est donné la mort le lendemain de Pentecôte devant l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris, laissant un testament politique dans lequel il appelait à des actions spectaculaires et symboliques pour « ébranler les somnolences », expliquant que « nous entrons dans un temps où les paroles doivent être authentifiées par des actes »… De nombreux hommages lui ont été rendus.
Entretien d’Aliénor Marquet avec Philippe Randa qui lui a consacré un chapitre de son livre Ils ont fait la guerre. Les écrivains guerriers, préfacé par Jean Mabire (éditions Déterna, « Documents pour l’Histoire », 3e édition).
Quel souvenir vous a laissé votre première rencontre rencontre avec Dominique Venner ?
Il s’agissait de l’interviewer pour la revue Hommes de Guerre, dirigée par Jean Mabire. Le souvenir d’avoir affaire à quelqu’un qui savait très exactement, très minutieusement, comment devait se dérouler notre entretien. Il avait préparé questions et réponses ; les premières rejoignaient celles que j’avais préparées et donc « l’interview » pour article a été rapidement exécuté… Nous avons pu passer la suite de notre déjeuner dans une discution qui n’a fait que confirmer que Dominique Venner était quelqu’un dont la vision du monde, l’action et la pensée était parfaitement réfléchies, organisées…
Qu’il ait mis fin volontairement à ses jours ne m’étonne donc pas ; c’est dans la droite ligne de son personnage.
Certains qualifient Dominique Venner de « réformateur du nationalisme français » et même de « créateur de l’extrême-droite moderne » ; partagez-vous cet avis ?
Pour ma part, j’ai toujours été plus sensible au Dominique Venner historien que théoricien. Peut-être parce que je ne l’ai pas connu à l’époque où il était engagé politiquement… Je suis même assez surpris que beaucoup l’appréhende comme un théoricien, mais c’est un fait… Si par ailleurs, j’ai eu toujours de très bons contacts avec Dominique Venner, je n’en ai jamais été proche, comme je l’ai été de Jean Mabire, par exemple… Si cela avait été le cas, mon opinion serait sans doute différente.
Vous partagez avec lui une vision européiste pour l’avenir de notre pays… Ne pensez-vous pas que l’Union européenne actuelle a déconsidérée une telle vision ?
La ligne « souverainiste », défendue par un éventail assez large de la classe politique, ne me semble pas être d’un dynamisme remarquable, se contentant généralement de pointer les défaillances évidentes de l’Union européenne actuelle… Étant pour ma part un partisan de l’Europe des régions, je ne peux que reconnaître la justesse de la plupart des critiques émises par les souverainistes, sans adhérer le moins du monde à leur obsession d’un retour au pré carré des Nations… Pour faire une comparaison avec votre prochaine question, c’est comme les critiques que certains émettent sur les religions monotéïstes en prônant un retour à des religions polythéïstes mortes, mais qu’ils envisagent pourtant avec le plus grand sérieux de ressusciter.
Êtes-vous choqué par l’endroit choisi par Dominique Venner pour mettre fin à ses jours ?
Dominique Venner a laissé une lettre expliquant qu’il admirait ce lieu de culte, « génie de ses aïeux » et ne voulait en rien choquer les chrétiens, mais « choquer » dans le sens de « réveiller » sa « patrie française et européenne » ; il a demandé à ses proches de comprendre le sens de son geste… Prenons acte de ses intentions. Quant à être fondateur de quoi que ce soit, je ne le crois pas… Nous sommes à une époque où un suicide, quelles qu’en soient les motivations, est perçu comme le simple acte d’un déséquilibré… Comme l’a dit Alain Soral à Nicolas Gauthier dans un entretien paru sur le site Boulevard Voltaire : « L’immense majorité des soumis, n’y verront que “le bon débarras d’un vieux con d’extrême droite” et sont déjà passés à autre chose… » On ne peut, hélas, être plus cyniquement réaliste.
Dominique Venner n’ouvrait pas les colonnes de la NRH à certains auteurs jugés sulfureux… Pensez-vous que l’intérêt de la revue de Venner – qui savait jusqu’où aller trop loin –, n’était pas justement, en ne franchissant pas la ligne rouge, de pouvoir durer et toucher un public « hors milieu » par le biais de sa distribution en kiosque ?
J’ignore absolument tout de la non-collaboration de certains auteurs à sa revue et des motifs pour cela… Qui sont les « On » et de quels droits reprochent-ils les choix de collaboration d’un directeur de publication ? Il est quand même, me semble-t-il « maître et charbonnier chez lui »… Pour ma part, quand j’émets des reproches, c’est sur un texte qui a été publié et non sur ceux qui ne l’ont pas été… Et pour ma part toujours, je juge ce qui a été écrit et non pas par qui cela a été écrit… Les collaborations à la NRH ont été suffisamment éminentes, riches et multiples pour qu’on s’en réjouisse sans chercher chicagne sur celles qui n’y ont pas figurées.
Votre politique éditoriale est différente…
J’applique évidemment dans ma politique éditoriale ce que je viens d’expliquer… Libre à ceux que je n’ai pas publié pour des raisons que leur ai indiqué et qui ne regardent qu’eux et moi, d’en penser ce qu’ils veulent… Quant à ceux qui jugent les auteurs ou les œuvres que j’ai ou vais publier dans le futur comme des « provocations », c’est participer à la diabolisation de certains auteurs, de certaines pensées, c’est admettre implicitement qu’on ne peut pas lire certains livres ou certains auteurs pour comprendre le passé ou répondre aux défis du présent, mais simplement pour « faire du buz », selon une expression contemporaine… Si certains me considèrent comme un provocateur, qui puis-je ? Je n’ai pas de temps à perdre avec eux.
Dominique Venner avait ses choix de collaboration, j’ai les miens éditoriaux… Je doute que lui m’ait considéré comme un provocateur, pas plus que je ne l’ai considéré comme d’une trop grande prudence… « On » peut bien penser ça de lui ou de moi… Je doute qu’un tel jugement l’ait beaucoup chagriné de son vivant. Quant à moi, ai-je besoin d’être plus explicite ? Sinon, je peux citer Michel Audiard qui avait des saillies assez justes pour qualifier tous les « On » de France et de Navarre. Et d’ailleurs !
La dichotomie nationaux/nationalistes qu’il avait introduite s’appliquerait donc aussi à la presse et à l’édition ? Et lui, le révolutionnaire, aurait tenu le rôle du national pendant que vous tenez celui du nationaliste ?
Je suis fatigué de l’éternel débat entre « nationaux » et « nationalistes », entre « révolutionnaires » et « réactionnaires », entre « républicains » et « fascistes »… C’est un vocabulaire obsolète qui empêche tout véritable débat et ne correspond plus en rien à notre siècle. Que l’on prenne position sur des débats actuels avec un vocabulaire adapté me semble plus fécond… Quant à savoir si Dominique Venner ou moi-même ou d’autres encore tiennent des « rôles » et quelles sont les différences entre nous, c’est vouloir absolument étiqueter les uns et les autres… L’ennui, avec les étiquettes, c’est qu’elles correspondent rarement à la réalité et n’ont d’autres finalités que réduire l’expression ou la crédibilité de ceux qui en sont victimes… Intéressons-nous à ce qu’écrivent les uns ou les autres, cherchons à en tirer le bon grain utile de l’ivraie stérile… Pour jouer un rôle, il faut être dans une pièce où un maître-d’œuvre distribue justement les rôles… Je ne pense pas que Dominique Venner ait obéi à qui que ce soit pour « jouer » une partition écrite par d’autres… Ce n’est pas mon cas non plus.
Quel regard le professionnel de la presse et de l’édition que vous êtes porte-t-il sur l’œuvre de Dominique Venner ?
Dominique Venner a vécu une époque où les idées qu’il défendait n’étaient pas en « odeur de sainteté politique »… Il n’a donc pas connu la notoriété des plateaux de télévisions et n’a guère été invité dans les grandes universités pour débattre comme tant d’autres auteurs de bien moindre talent… Ce n’est pas le seul dans ce cas ; ses amis et complices Jean Mabire ou Jean Bourdier hier, Alain de Benoist aujourd’hui encore, sont cloués au même pilori d’exclusion… Reste son œuvre. Des centaines de milliers, sans doute même des millions d’exemplaires de ses livres, de ses articles, une revue d’histoire qui va perdurer au-delà de sa disparition… Pour ses détracteurs, il a peut-être « débarrassé le plancher », mais il a, à l’évidence, laissé aux générations futures de fructueuses munitions qui pourraient être d’importance pour « refonder notre future renaissance en rupture avec la métaphysique de l’illimité, source néfaste de toutes les dérives modernes », selon ses derniers désirs exprimés dans sa lettre-testament.Notes :
Ils ont fait la guerre. Les Écrivains guerriers, Philippe Randa, collection « Documents pour l’Histoire », éditions Déterna, 304 pages, 31 euros -
Vivre hors de la matrice : José et le génie de la montagne andalouse
L’Espagnol est sobre, loyal, patient et désintéressé ;
il est fier, il est brave, il est religieux. Que lui veut-on
de plus, ou de moins ? Il a les défauts de ses vertus,
mais il n’a pas de vices.Bonald
Pour vivre hors de la matrice, il ne faut pas filer au fin fond de l’Amazonie ou de la Sibérie. Cette folie ne dure que quelque temps, le temps de faire un reportage. On sautille partout et puis il faut rentrer en avion ou en bécane.
Il faut rester en un lieu où l’on ait la force de rester. C’est une question d’habiter avec soi-même, non de filer avec soi-même. La matrice est la fuite, et le refus de l’être. Il faut donc être en un lieu où l’on ne mesure pas le temps d’une fuite. L’église est une nef, un vaisseau, et pas un fleuve. On laisse le fleuve à Héraclite et au capitalisme en continu, on réalise le christianisme champêtre, ce clavecin bien tempéré du monde. C’est cela "habiter", et c’est le champ du monde. Comme a dit un écolo pour une fois bien inspiré, la terre donne et produit pendant mille ans ou plus, la construction deux mois par an ou bien zéro. A méditer à l’heure où notre terre est recouverte (disait Mumford) de détritus urbains, à méditer quand notre euro vaudra zéro.
***Vivre hors de la matrice ne doit pas durer le temps d’un caprice, d’une rupture, d’une vacance. Je ne mesure jamais, me dit mon logeur José, ancien maire de Trevelez. José a construit des centaines de mètres carrés avec les pierres de sa rivière, mais il n’a pas mesuré ! Il travaille douze à quinze heures par jour, mais il n’a pas mesuré. Il porte la même chemise propre et repassée pour travailler depuis dix ans, mais il n’a pas mesuré. Il a peut-être trop construit mais comme dit Bonald, c’est le défaut de ses vertus et ce n’est pas un vice.
Le vice est venu dévorer la côte d’usure en Espagne, car comme a dit Piéplu, les cons sont sur les bords. José me donne l’exemple de sa sagesse dans son village construit non seulement à la campagne mais aussi - mais aussi, pour faire rager le trop spirituel Allais - à la montagne. Il a gardé sa famille autour de lui, grands enfants y compris. Pourquoi envoyer ses enfants comme tant de Français à Singapour ou à Seattle ? Qu’y a-t-il là-bas, à part quelques dollars de plus, vite dépensés dans les avions et dans l’immobilier ? La société où tout est basé sur le fric est de moins en moins rentable, elle est de plus en plus radine. Que j’en ai connais des gens, partout, qui vivent mal avec dix ou vingt mille dollars mensuels...
José a vu arriver les touristes dans ces parages hauturiers de nos Alpujarras, mais il affirme que le tourisme de Trevelez est un tourisme lent. Eloge de la lenteur... On vit d’autre chose ici, et c’est cette autre chose qu’il convient de découvrir et de préserver. Maire humble, sans indemnités ni casseroles aux fesses, candidat à la non-réélection (ce qui me paraît une excellente option en politique : on ne se fait réélire que si l’on veut durer par intérêt, alors qu’on se fait élire pour un programme (soi-disant ; le programme de José c’était les sentiers, José était un pontife !).
Un de mes cousins aussi, nommé Augustin, était maire en Lozère de son village. Le reste de sa vie, il taillait des pierres, construisait des maisons qu’il me signalait sur la route, à des kilomètres de chez lui. Lui aussi n’a été maire qu’une fois. Il faut être mère plusieurs fois et maire une seule, notre société fait tout à l’envers.
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Les grands américains ont tout dit en deux phrases : Thoreau, qu’il ne faut pas être l’esclave de sa conscience (on accuse la société de notre malheur, mais nous en sommes les seuls auteurs) ; Poe qu’il faut renoncer à toute ambition abstraite. De ce fait nous restons alors tranquilles pour nous adonner à la grandeur concrète : la maison, le jardin potager, la forêt, l’animal, la famille, l’équilibre vital. La civilisation industrielle presque a tout détruit et tout homogénéisé pour presque rien en 200 ans, et elle a disparu ; la civilisation postindustrielle et virtuelle, nous le voyons, n’est rien, quand on n’est pas dans la technophilie et l’addiction médiatique. Elle n’est que "presse digitation", "com. inique action". Elle passera après avoir occupé l’esprit de quelques agités de la politique et des affaires à qui il faut empêcher de détruire ce qui reste à détruire, libertés y compris. Mais ne polémiquons pas, Léon Bloy l’ayant fait mieux que nous :
« Et l’époque est sans doute peu éloignée où les hommes fuiront toutes les vanités du monde et tous ses plaisirs et se cacheront dans les solitudes pour se consacrer entièrement, exclusivement, aux AFFAIRES. »
Et bien c’est fait.
Le coeur de Trevelez - avec les jambons, de haute tenue, et qui incarnent ici, vrais instruments de combat, l’esprit serein de la Reconquista - ce sont ses jardins. Ils compénètrent le village, ils vivent avec lui. La construction n’a pas osé trop empiéter, c’aurait été trop d’impiété. Au contraire en Espagne depuis la Crise (une expérience intéressante, qui finalement renforce la famille, la non-violence, la balance commerciale, les solidarités, qui déconnecte les gens des ruineux médias, et qui les rapproche de ce qui donne immédiatement, la terre justement comme on dit aujourd’hui encore ici à la télé...) on reconnaît une petite renaissance terrienne et tellurique. On redécouvre l’intérieur, on n’est plus à la plage.
***
Donc José file à cinq heures du soir à sa huerta, où il cultive son jardin. Il a planté beaucoup de framboises, des cerisiers, des pommiers, de poiriers, il aime les patates, les tomates, du persil pour chaque jour, des courges et courgettes, des haricots pour plats typiques (dit ma femme, élevée dans le devoir de Dvor dans la défunte Union soviétique), concombres et carottes (attaquées par des taupes aussi aveugles que nos politiciens), des aubergines (le mot en castellan, berenjena, m’a toujours enchanté !). Il ne fatigue guère, comme tous les gens qui travaillent durement. Ils se plaignent brièvement, se remettent à l’ouvrage, et la douleur trépasse. L’inverse du citadin que je suis, et qui emphatise sa douleur, quand il ne la crée pas mentalement. Tout est dans la conscience, Thoreau toujours. Le dynamisme de la population du village, dans une région enkystée par l’obésité, fait plaisir à voir. Il faut voir ces ancianos comme on dit dresser les meules à la nuit tombante ou se presser le matin dans un sentier de montagne pour quelque petite affaire. Trevelez est d’ailleurs une cité silencieuse : le flot de purin de la mélodie mondiale ne l’atteint pas, ou alors peu. On apprend à vivre avec un petit silence mondain, entrecoupé des chansons du torrent, du hennissement équestre, de l’aboiement lointain, (les chiens d’ici sont bien doux, bien élevés et le maître n’a pas été dressé à ramasser leur merde). Le frémissement de la montagne à l’apparition de la lune pleine (assez phénoménale ici) ou du soleil suffit à exalter le silence. La montagne d’ailleurs, l’été comme l’hiver, devient terrain de sport, avec le touriste moyen en bâton de marche nordique et maillot de bain, la tête couverte comme Lawrence d’Arabie mais les cuisses grillées à l’air, sous une intensité solaire tout aussi olympique. Mais ces gens-là repartent vite et la montagne reste la source de l’eau pure et du discret mystère. On voit parfois un promeneur libre se livrer à l’étude de l’herboristerie.
***Ce n’est pas parce qu’on est dans un village que l’on est hors de la matrice. Voyez le village de France, ses banques, ses débits de boisson (relire Céline et Mirbeau à ce propos), ses salons d’esthétique (Marguerite, suis-je belle, mon miroir, etc.), ses agences immobilières (ô désastre mondain !) ; et puis aussi ses pharmacies car dans notre monde de malades imaginaires... Il faut donc bien considérer en entrant dans un village pour s’y retirer ou s’y étirer à quelle distance il se tient de la matrice. Au cas contraire, rester en ville. La banque a été ici le vrai détonateur, le vrai problème, la vraie matrice, avec l’euro le vrai péché (la dette, en latin d’église : dimitte debita nostra...) ; profitant comme tous les tentateurs moins du vice que de l’absence d’une certaine vertu que l’on nommait jadis méfiance. On la transforma en préjugé et tout le monde se ruina pour faire plaisir à la Bête.
Ce n’est pas non plus parce qu’on est hors de la matrice que l’on ne sait rien faire. Je dirai même l’inverse : en sortant de la matrice, on redécouvre le monde matériel, on quitte l’idéalisme et puis le virtuel, on redécouvre la matière et l’incarnation. Tout le monde ici sait bêcher, sarcler, planter, réparer, bricoler, repriser, édifier, dépanner, se soigner. L’homme autarcique, contraire au libre-échange globalisé, règne en maître sur son petit territoire qui devient grand comme le monde. C’est Chesterton qui en parle quelque part de ce bourgeois mondialisé qui vit dans un monde petit (à Seattle, à Singapour), quand notre paysan polyfacétique et polytechnicien, banquier, chimiste aussi, cuisinier, physicien, survit en vrai seigneur dans le microcosme absolu.
Comme le marin hauturier ou le pêcheur d’antan, José a appris à tout faire. Je me rappelle avec émotion mon cousin Augustin, dieu bricoleur (le samilnadach chez nos ancêtres) lorsqu’il discutait avenir avec sa soeur en un patois parfait. C’était aussi un homme de la Renaissance, la vraie, pas de celle des pauvres comme Jobs qui tripotent leur Androïd ou le Smartphone sans savoir ni ce que c’est ni où c’est fabriqué.
Il faut apprendre dans quel monde on survit, le savez-vous, amis ?
***On raconte que Tolkien fut émerveillé à Venise par l’absence de l’automobile. Ailleurs, il écrit qu’à l’occasion de l’ouverture d’une énième station-service on se trouve au Mordor. Il est important au vrai d’échapper à l’information, à la presse oppressante (on ne voit même pas de journaux ici, cela n’intéresse plus personne comme dans ce film de Philippe de Broca où Marielle découpe toutes les mauvaises nouvelles, ne laissant au pékin qu’un lambeau de journal) qui remue le scandale, mais il est aussi important de retrouver le cheval. Ce serait bon un monde où l’on renoncerait au moteur. Le village interdit ici physiquement l’utilisation de la bagnole, donc on monte, on descend, on monte à cheval, on vit dans l’essence de la science silencieuse. Evidemment, on doit bien sûr avoir parfois recours à cette mécanique pour quelques courses lointaines. Sortir du village ou y venir en temps de crise avec un baril coûteux devient obtus.
José, qui est politiquement d’une gauche bon teint travailleuse - sans donc me prendre la tête une seconde, ni se la prendre -, me raconte sa jeunesse : il avait seize ans, il avait quitté l’école avec donc toute sa tête, il transportait les vaches dans la province de Cordoue, plus belle ville de ce monde, par groupes de 400. Il y allait à pied, avec un petit groupe, dormant à la belle étoile ; on partait en novembre au moment des frimas de la montagne (on est quand même à 1600 m ici). Pas une plainte, pas un bobo, des petits veaux naissaient, ils retrouvaient leur mère dans le petit troupeau, et on suivait la route jusqu’à Cordoue. Parfois on se perdait dans un pueblo, on doutait d’une route ou pire de la rue. Eh bien me dit José, on laissait partir avant les plus expérimentées des vaches et elles retrouvaient bravement le chemin, avec toute leur tête. Ce n’est pas si sot une vache ; on la trouvait d’ailleurs dans notre crèche.
***J’arrête là, je n’écris plus de livre, l’époque ne s’y prêtant plus (on a autre chose à faire, des affaires et des guerres notamment). José apprend deux choses : la chair est faible, certes : on ne veut pas se baisser pour travailler la terre, on ne veut pas se lever, on ne veut pas marcher ; mais l’esprit aussi est faible. On préfère l’HLM et le poulet aux hormones comme dit Jean Ferrat, à toute autre vie moins urbaine.
Et qu’on ne me casse pas les pieds ou souille mon texte avec le retour à la terre.
Je parle d’un retour à la raison.
Nicolas Pérégrin http://www.france-courtoise.info/?p=1483#suite
Contact José : Meson Del Jamon, barrio Medio, Treveléz. Espagne -
Quand les Gaulois perdaient la tête
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Octave Mirbeau et la décadence à la française
La fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième sont marqués par un grand désespoir culturel et spirituel, qui accompagne un grand boom économique et industriel. La modernité n’a pas encore accouché de son athéisme jouissif et de son nihilisme soft remixé au développement personnel, et il lui semble encore qu’elle a perdu tous ses repères ancestraux, spirituels, agricoles, aristocratiques, monarchiques. Bien des esprits s’en plaignent aussi bien en France qu’en Russie : Tchékhov, Tolstoï en Russie, Belloc ou Chesterton en Angleterre, Bloy, Mirbeau ou même Maupassant en France.
Octave Mirbeau est un écrivain Français de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Anarchiste et provocateur, il ne cesse de dénoncer dans des pamphlets ou des romans osés ("le Journal d’une femme de chambre"...) son époque et l’humanité qui l’accompagne, qu’il juge lamentable. Grand journaliste et voyageur, grand styliste aussi, il publie un tas d’ouvrages qui lui valent une reconnaissance internationale, dont celle du comte Tolstoï tout aussi convaincu de la décadence des temps (voir son essai sur le déclin de l’art). Mirbeau apprécie d’un autre côté les inventions médicales et techniques de son temps, la révolution industrielle et commerciale le fascine et il publie en 1907 une chronique de son fastueux voyage en automobile, titrée "La 628-E8" (quel titre expérimental pour son époque, et même la nôtre !). Mirbeau déteste le colonialisme de la gauche républicaine, le surarmement et le nationalisme agressif de son temps et il espère ainsi un peu rapprocher les peuples de l’Europe ; mais voici ce qu’il écrit de la population d’Anvers en Belgique :
« J’ai remarqué, à quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les humanités, ont vite fait d’unifier, en un seul type, le caractère des visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations, tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres. »
Cette homogénéisation reflète bien sûr la fabrique industrielle d’un modèle nouveau d’être humain. A l’époque seule la Russie résiste avec ses communautés alors innombrables de moujiks comme le remarquera le grand voyageur et écrivain anglais Stephen Graham.
Mirbeau voit aussi notre paysan français se faire happer par la matrice de la vie moderne. Dans son roman à clés très ironique, "Lettres de ma chaumière", Mirbeau dévaste la bonne opinion que nous pourrions avoir du paysan français traditionnel :
« Le paysan, comme tout le monde, veut être de son siècle, et il suit, comme tout le monde, le vertige de folie où tout dégringole. On peut dire même qu’il n’y a plus de paysans. »
En 1907 ! Il n’y a déjà plus de paysans ! Tout comme Gautier qui déclare qu’il n’y a plus que des touristes dans les églises et que l’Espagne elle-même n’est plus catholique - en 1840 !
Devenu paresseux, joueur, alcoolo, le paysan ne veut plus travailler, ou alors il lui faut du Champagne, se plaint un employeur ! Il est d’ailleurs très bien protégé par les barrières douanières du mélinisme. Mirbeau en apporte l’explication avec une belle ironie d’expression qui frise le pastiche de pastorale :
« Le suffrage universel en t’apportant les révoltes et les passions, et les pourritures de la vie des grandes villes, t’a découronné de ta couronne de gerbes magnifiques où l’humanité tout entière venait puiser le sang de ses veines, et te voilà tombé, pauvre géant, aux crapules de l’or homicide et de l’amour maudit ! »
Comme on voit l’humour ne perd pas ses droits. La parodie remplace le paradis perdu.
Sans être un nostalgique des temps anciens, sacrés et médiévaux, Mirbeau voit avec toute sa lucidité anarchiste et sa jactance pamphlétaire les responsabilités de la démocratie moderne ; car à partir de 1870 la France ne cesse plus de sombrer, y compris démographiquement d’ailleurs :
« L’anémie a tué nos forces physiques ; la démocratie a tué nos forces sociales. Et la société moderne, rongée par ces deux plaies attachées à son flanc, ne sait plus où elle va, vers quelles nuits, au fond de quels abîmes on l’entraîne.
La démocratie, cette grande pourrisseuse, est la maladie terrible dont nous mourons. C’est elle qui nous a fait perdre nos respects, nos obéissances, et y a substitué ses haines aveugles, ses appétits salissants, ses révoltes grossières. Grâce à elle, nous n’avons plus conscience de la hiérarchie et du devoir, cette loi primitive et souveraine des sociétés organisées. »
Attention bien sûr au deuxième degré chez Mirbeau !
La grande catastrophe de l’époque est - entre autres ! - l’alcoolisme qui se développe partout, en Russie aussi bien qu’en France d’ailleurs, et alimente une décadence à la fois morale et physique à laquelle seront sensibles bien des responsables politiques - voir la Prohibition en Amérique. Et Mirbeau de décrire comment l’alcoolisme comme une peste dévaste et ronge toutes les campagnes :
« Alors, ils se réfugient au cabaret, au cabaret que la politique énervante d’aujourd’hui a multiplié dans des proportions qui effraient.
En un village de trois cents habitants, où il y avait autrefois cinq cabarets, il y en a quinze maintenant, et tous font leurs affaires.
Plus de règlement, plus de police. Ils ferment le soir à leur convenance, ou ne ferment pas si bon leur plaît, certains de n’être jamais inquiétés ; car c’est là que les volontés s’abrutissent, que les consciences se dégradent, que les énergies se domptent et s’avilissent, véritables maisons de tolérance électorale, bouges de corruption administrative, marqués au gros numéro du gouvernement... »
C’est que la vie politique démocratique s’établit alors sur la dette publique, la propagande de terrain et l’alcoolisme de masse. Rien n’est alors assez bon pour s’emparer de l’électeur, comme s’en rend alors compte le sociologue Ostrogorski qui fait une description dantesque de la vie politique américaine et de ses partis contrôlés par les bosses et les parrains les plus cruels.
On laisse Mirbeau conclure avec sa verve coutumière :
« Sommes-nous donc dans une époque d’irrémédiable décadence ? Plus nous approchons de la fin de ce siècle, plus notre décomposition s’aggrave et s’accélère, et plus nos coeurs, nos cerveaux, nos virilités vont se vidant de ce qui est l’âme, les nerfs et le sang même d’un peuple. »
Mais nous savons au moins depuis les romains que la décadence bien menée peut durer cinq siècles ! On se consolera avec ce que Mirbeau nous dit des officiers allemands de la prestigieuse prussienne armée :
« Ils ne travaillent pas et ne s’occupent que de leurs plaisirs : le jeu, les femmes, et même les hommes... »
Sans commentaire !
Nicolas Bonnal http://www.france-courtoise.info/?p=1480#suite
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Charles le Bien servi et les siens
Charles VII a-t-il été victime, aux yeux de la postérité, de la gloire de Jeanne d’Arc, et de la présence, autour de lui, de personnalités plus flamboyantes que la sienne ? Le fait est que ce roi, malgré l’un des bilans les plus éclatants de notre histoire, paraît souvent y faire triste figure.
Un personnage méconnu
Lorsqu’il vient au monde, le 22 février 1403, le onzième enfant du roi Charles VI et d’Isabeau de Bavière, baptisé Charles, comme deux de ses aînés disparus en bas âge, et titré comte de Ponthieu, ne paraît vraisemblablement pas promis à un grand destin. L’état de santé mentale de son père étant alors fort ébranlé, et la reine se refusant d’ordinaire à partager la couche dun dément qui la rosse, de bonnes âmes murmurent que le prince nest pas du souverain, mais du frère de celui-ci, le beau duc Louis d’Orléans. Vaines rumeurs, mais qui pèseront de tout leur poids sur le destin de lenfant, et qui expliquent, en partie, le caractère de celui qui, en dépit des obstacles, deviendra un jour Charles le Victorieux et le Bien Servi.
Des surnoms dont son dernier biographe, Georges Minois, souligne l’ambivalence, pour ne pas dire la malveillance. Charles VII naurait-il donc été, finalement, qu’un assez pauvre personnage, sauvé par des seconds rôles de grand dévouement et de grand talent ? Plus dun historien la dit, et parfois même démontré. Pour beaucoup, « le gentil dauphin » doit tout à Jeanne, qui laurait arraché à son apathie en le confortant, « de par Dieu » dans la certitude de sa filiation légitime. Pour d’autres, derrière la bonne Lorraine se profilerait la remarquable Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou, antithèse opportune de la Bavaroise, dont le sens politique et l’intelligence auraient « inventé » l’épopée johannique, et donné à son jeune gendre la motivation qui lui manquait. Il faudrait encore mettre en évidence la qualité des capitaines, de certains princes de la famille royale, du financier Jacques Cœur, des commis de l’État, qui, à eux tous, auraient réussi, à refaire de la France annexée, vaincue, démembrée, des lendemains d’Azincourt et du traité de Troyes, le pays puissant, réunifié, riche, destiné à simposer comme la nouvelle grande puissance de l’époque.
Georges Minois, pour sa part, refuse cette version qui réduirait Charles VII à rien, ou peu s’en faut, et cherche à prouver que le roi ne fut pas le jouet de son entourage et des circonstances, mais que, lucidement, patiemment, intelligemment, il a peu à peu construit lui-même l’œuvre de résurrection française. Dans ce contexte, les initiatives de son entourage, jusque’aux mieux intentionnées, s’avéraient gênantes, pour ne pas dire nuisibles, face au plan de génie médité par le roi. Et Jeanne elle-même, avec ses témérités inspirées d’En Haut, ne pouvait être qu’une trouble-fête agaçante, à ranger ni plus ni moins dans la catégorie des nombreux illuminés des deux sexes qui pullulaient alors dans un pays aux abois… C’est un défaut fréquent des biographes qui veulent trop défendre un personnage par ailleurs réellement méconnu et sous-estimé de dénigrer ceux jugés lui faire de l’ombre. Georges Minois n’y échappe pas et ce travers gâte un peu ce gros livre documenté, foisonnant, tapisserie de haute lice qui, loin de se borner à la personne de Charles VII, brosse autour de lui l’immense fresque de l’époque, des événements et des protagonistes. Synthèse nécessaire, certes, car l’on ne peut parler du roi sans parler de son œuvre et de la France. Mais, dans l’ampleur du tableau, Charles VII, l’homme, dont Minois souligne combien nous sommes renseignés sur lui, disparaît un peu. Et c’est un comble puisque le but est de démontrer quelle place il tient dans l’ensemble. Au vrai, le bilan du règne parle pour lui, et l’on serait tenté de dire qu’il n’y a pas de honte, dans ces conditions, à être « le Bien Servi », car seuls ceux qui le méritent trouvent des serviteurs à la hauteur de leurs rêves. Ne pas l’admettre serait accréditer la légende injuste qui fit aussi du roi Charles l’Ingrat.
Première favorite
Certains historiens, sentimentaux ou romanesques, ont cru trouver une explication à la transformation du souverain en homme enfin sûr de lui et en triomphateur : l’amour. Marié par raison d’État à sa cousine Marie d’Anjou, femme exquise mais dont les chroniqueurs du temps disaient aimablement « qu’elle était laide à faire peur aux Anglais », Charles VII se serait soudain épanoui dans les bras d’Agnès Sorel, fille d’honneur de la duchesse d’Anjou, rencontrée à Toulouse en 1443.
En fait, la métamorphose du roi est assez largement antérieure à l’apparition de la demoiselle dans sa vie. Il eût été surprenant, sans cela, que ce timide renfrogné trouvât l’audace d’imposer à la face du monde, non point la première maîtresse royale, mais la première favorite en titre ; autrement dit que le roi très-chrétien se revendiquât publiquement adultère, ce qui ne s’était jamais vu, du moins en France.
Sur la beauté d’Agnès, fantasmée, exaltée, entre autres par la fameuse Vierge à l’Enfant de Jehan Fouquet, pour laquelle l’impudique aurait servi de modèle, les contemporains demeurèrent divisés. Les uns la portaient aux nues, un évêque, scandalisé, ne la trouvait « qu’une assez jolie garce ». La question semblait insoluble jusqu’à ce qu’en 2004, le retour de sa dépouille mortelle en la collégiale de Loches, d’où les chanoines lavaient délogée en 1777 avec l’accord de Louis XVI, entraînant une énième exhumation, permît à la science de trancher la question.
Cet événement macabre a servi de prétexte à la biographie que Françoise Kermina publie et qui prend en compte les dernières découvertes. Étrange illustration du thème pieux des vanités que cette vie dune jeune femme tant admirée, tant aimée, morte à vingt-cinq ans environ, retracée ici à la lumière des analyses de quelques fragments osseux. Enfin, s’il semble maintenant certain qu’Agnès fut victime dun empoisonnement au mercure, il demeure impossible de dire si ce fut le résultat dune erreur médicale, ou un crime politique. L’histoire, il est vrai, n’est pas une science exacte.
Roi plein de charmes
René d’Anjou, involontaire complice des trahisons conjugales de son royal beau-frère, n’était pas lui-même un parangon de vertu, mais il mit à tromper ses épouses, Isabelle de Lorraine puis Jeanne de Laval, plus de discrétion, et une espèce de bonne humeur, de sorte que, loin de lui nuire, ses passades ajoutèrent à sa légende.
Certains historiens ont estimé que c’était faire trop dhonneur à ce prince léger, maladroit, incapable de grands actes politiques, guerrier malchanceux et dilapidateur de son hoir. Jacques Levron, dans une biographie parue en 1954 et sans cesse rééditée depuis, a, pour sa part, justifié « le bon roi René » et son heureuse réputation tant auprès des Angevins que des Provençaux. Sous sa plume alerte et souriante, ce cadet de la Maison de Valois-Anjou, jamais idéalisé ni excusé, apparaît cependant plein de charmes.
Certes parfait produit d’une société chevaleresque expirante qui vivait un peu trop dans ses rêves, René, sil perdit son royaume de Naples par maladresse, eut au moins la sagesse, qui manquerait à d’autres, de ne pas s’enliser dans une guerre italienne. Si, politiquement, il n’avait pas vu la société évoluer, intellectuellement, il annonce déjà les princes mécènes de la Renaissance. Poète, de moindre talent que son cousin Charles d’Orléans, peintre, musicien, grand amateur de joutes et de spectacles, il fut aussi et surtout un horticulteur et un agronome, soucieux de ses jardins, de ses vergers, de ses vignes, qui fit beaucoup pour l’acclimatation d’espèces méditerranéennes dans la vallée de la Loire et en Lorraine. Proche de la spiritualité franciscaine, il aimait les oiseaux, les animaux, et les pauvres quil savait secourir et protéger. C’est cela d’abord que ses sujets ont retenu de lui, et sans doute ont-ils eu raison.
Tueur en série
Gilles de Rais était, lui aussi, le produit dun monde qui finissait dans des tumultes tels que ses contemporains en perdaient parfois l’esprit. Comme les princes angevins, dont il fut tour à tour féal et adversaire, il aimait le luxe, le faste, et cultivait un besoin de paraître propre aux grands seigneurs de son temps. L’ennui étant que le sire de Rais, tout maréchal de France quil fût devenu par la grâce de son protecteur Georges de La Trémoille, n’avait pas su gérer une carrière militaire et politique si bien commencée.
À trente ans, son rôle était achevé, le condamnant, faute de trouver à semployer à sa mesure, à se muer en seigneur brigand qui cherchait, en jetant son argent par les fenêtres, à retrouver dans la société la place qu’il n’avait pu garder. Cette prodigalité fut le premier signe qui inquiéta sa parenté, avant les rumeurs insistantes qui faisaient état de disparitions de petits garçons autour des demeures du terrible baron.
Comment, pourquoi, un tueur en série, assassin dau moins cent quarante enfants en trois ans, homosexuel honteux, pédophile, sataniste, a-t-il pu laisser dans la mémoire collective, non pas un souvenir innommable et horrible, mais une image troublante et pathétique ? Il s’est même, depuis un siècle, trouvé des auteurs pour soutenir son innocence, prétendre qu’il avait été victime de la haine du duc de Bretagne et de l’évêque de Nantes, et réclamer sa réhabilitation solennelle. Jacques Heers, dans une biographie parue en 1992 et rééditée en édition de poche, démontre que Gilles de Rais fut coupable, ce que, d’ailleurs, il ne nia jamais, mais aussi que l’homme, entre lumière et ténèbres insondables, est plus surprenant encore qu’on l’imagine.
Très loin des suppositions gratuites, l’ouvrage, appuyé uniquement sur les documents d’époque, montre un personnage de plus modeste importance qu’on la dit, bon capitaine, mais point des premiers, compagnon de Jeanne, sans conteste, mais sans doute pas lié à elle par la passion souterraine que certains se sont plu à imaginer. Heers montre combien Gilles est de son temps, en illustrant la part noire. Cependant, et c’est certainement pourquoi, en dépit de ses crimes épouvantables, le sire de Rais n’est pas victime de la malédiction de la postérité, il demeura, jusque dans ses pires turpitudes, ses pires dérives, sa pire folie, un chrétien épouvanté de ce qu’il faisait, qui trouva la force de demander pardon, et de ne pas désespérer de la miséricorde. Telles sont la véritable grandeur et la noblesse d’un personnage qui serait, sinon, dénué d’épaisseur et dintérêt.
Cette dimension mystique, cette quête de la rédemption n’est pas ce qui a retenu les innombrables littérateurs qui, depuis le XVIIIe siècle, ont glosé sur l’histoire sanglante du « Barbe Bleue breton ». Au contraire, c’est l’aspect démoniaque, la transgression, surtout sexuelle, qui ont inspiré leurs fantasmes. De Sade aux maîtres anglo-saxons du roman gothique, des romantiques celtisants aux sous-littérateurs amateurs d’érotisme et d’horreurs, le thème du seigneur maudit se livrant, en de sombres forteresses isolées, à des jeux interdits et cruels, a beaucoup inspiré. Avec Gilles de Rais et la littérature, Michel Meurger recense tous les ouvrages de ce genre parus sur le sujet, les compare à l’histoire officielle, et tente de comprendre cette métamorphoses et ses causes. Un travail universitaire d’une exhaustivité remarquable.
Anne Bernet L’Action Française 2000 du 4 au 17 mai 2006
* Georges Minois : Charles VII, Perrin, 850 p., 26 euros.
* Françoise Kermina : Agnès Sorel, Perrin, 200 p.,17 euros.
* Jacques Levron : Le bon roi René, Perrin, 295 p., 21 euros.
* Jacques Heers : Gilles de Rais, Perrin Tempus, 250 p., 8 euros.
* Michel Meurger : Gilles de Rais et la littérature, Terre de Brume ; 74 rue de Paris, 35000 Rennes. 235 p. 18,25 euros.