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culture et histoire - Page 1818

  • La fin du cycle initié par la philosophie des Lumières

    L’association Renaissance catholique vient de publier les actes de son université de l’été 2011, intitulés L’Ordre immoral, avec des textes qui rejoignent la sombre actualité de ces derniers mois (dénaturation du mariage, recherche destructrice de l’embryon humain, avortement…). Dans l’un des textes, intitulé « Devoir de mémoire et diffamation de l’histoire nationale », l’historien Philippe Conrad appelle à ne pas désespérer, deux années avant la formidable mobilisation de millions de Français déterminés à défendre les principes de la loi naturelle :

    I« Nous vivons dans un monde marqué par d’énormes turbulences. Nous arrivons au bout d’un cycle d’un demi-millénaire qui a vu l’Europe réaliser la découverte du monde et s’imposer comme puissance dominante. A la suite la monstrueuse guerre civile dans laquelle elle a été plongée de 1914 à 1945, l’Europe a perdu cette hégémonie planétaire. Tout bouge aujourd’hui très vite, mais les nations ne réagissent pas toutes de la même manière.

    La Chine, qui était entrée en hibernation dans les années 1840, en est sortie en 1978. […] De la même manière, on voit se manifester en Russie, après le monstrueux XXe siècle, une volonté très claire de renouer avec les traditions de la Sainte Russie. Nous vivons effectivement Le Renversement du monde, selon le titre de l’essai d’Hervé Juvin en 2010, une phase qui se caractérise par l’échec du cycle universaliste, individualiste et hédoniste initié par la philosophie des Lumières.

    Cet échec a été marqué par les grands massacres du XXe siècle. La perspective de la fin du cycle de prédominance occidentale peut permettre à l’Europe, dans un monde en crise, de renouer avec ses fondamentaux et de se réapproprier son identité […].

    L’avenir n’est écrit nulle part. L’imprévu et la surprise sont la loi en Histoire. Nous savons que l’Histoire est faite par des minorités convaincues, conscientes et volontaires, qui sont le levain dans la pâte et permettent à la situation de changer. »

    http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • Y a-t-il eu une "révolution conservatrice" ?

    A propos des nouvelles thèses de Stefan Breuer
    En mai et en juin 1993, le programme scolaire du Norddeutscher Rundfunk (NDR) a produit une émission en trois volets sur la ³révolution conservatrice² (RC). Le premier volet s'est penché sur les fondements de la Weltanschauung de la RC, les deux autres avec ses deux plus célèbres représentants: Carl Schmitt et Ernst Jünger. La façon de traiter le sujet était objective et pluraliste (on aurait toutefois pu se passer des tirades de Nicolaus Sombart sur Carl Schmitt), mais le plus remarquable, c'était qu'une telle thématique ait été choisie pour une émission radiophonique.
    Comment l'expliquer ? Les rédacteurs de la NDR ont-ils redécouvert subitement un courant inconnu de l'histoire des idées ? Ce n'est apparemment pas le cas: leurs intérêts n'étaient pas ³archéologiques². Leur émission témoigne bien plutôt d'un changement de climat en RFA. Depuis quelques années, on perçoit nettement un regain d'intérêt pour la droite politique. Jusqu'à présent la plupart des analyses consacrées aux droites ne s'intéressaient qu'aux liens personnels entre leurs protagonistes et ne visaient qu'à découvrir et à mettre en exergue les ³passerelles² et les ³chevilles ouvrières² entre les différentes composantes de cette nébuleuse. A quelques exceptions près (par exemple Uwe Backes et Eckhard Jesse qui ont des préoccupations scientifiques), la plupart des auteurs qui s'intéressent aux droites allemandes visent des objectifs de ³pédagogie populaire², à montrer combien les droites sont ³dangereuses², parce qu'on peut, paraît-il, démonter qu'elles cultivent toutes ouvertement ou de façon cachée des sentiments qualifiables de ³(néo)-nazis². Pour la plupart des politologues, sociologues et journalistes d'inspiration ³anti-fasciste², ce type de travail soi-disant ³démasquant² reste à l'ordre du jour. Mais ils ont fini par lasser, un phénomène d'érosion est désormais perceptible dans ces cénacles comme dans les modèles interprétatifs culturels dominants; les chercheurs plus intelligents se rendent compte de l'insuffisance des méthodes ressassées et tentent de les corriger partiellement. Résultat: on a constaté récemment que des travaux essayaient de proposer une vision plus différenciée des ³familles de pensée² à l'intérieur de la droite.
    Les interprétations de la RC jouent un grand rôle dans ce processus de clarification. Certes, Hermann Lübbe a déclaré qu'il n'était pas question d'envisager une renaissance, car le phénomène d'un ³nouveau conservatisme révolutionnaire² n'était que marginal. Cependant, le politologue Hans-Gerd Jaschke constatait au début de l'année 1992, dans un essai sur le ³revival des idées de la RC², qu'il ³s'agissait de l'amplification d'une expression élitiste et intellectuelle de la protestation contre les exclusions de la société moderne². Tandis que Jaschke estimait qu'un recours à la ³carrière d'idées² que représente la RC présentait essentiellement un danger pour le ³centre² (die Mitte), Klaus Kleinschmidt, dans un appel rédigé dans les colonnes du quotidien libéral Süddeutsche Zeitung, exhortait les intellectuels conservateurs à revivifier l'héritage de la RC afin de barrer la route à l'extrémisme de droite. La situation est fort confuse, on le voit, et nécessité d'être clarifiée. Ce sont sans nul doute ces réflexions éparses et ces glissements dans les méthodes d'approche qui ont incité Stefan Breuer à publier son nouveau livre, Anatomie der Konservativen Revolution (= Anatomie de la RC).
    Les thèses de Breuer
    L'ouvrage de Breuer commence par la phrase suivante: "Le syntagme ³révolution conservatrice² est une création de la nouvelle historiographie des idées et elle a connu son succès". La signification de ce concept était au départ fort vague, on aurait d'ailleurs pu le relier à la Réforme tout comme à la Première Guerre Mondiale ou à la tentative de forger une Weltanschauung d'un type nouveau. Une relative clarté conceptuelle s'est révélée plus tard, grâce ³au livre d'Armin Mohler² (p. 5). Breuer songe évidemment au monumental Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932, paru en 1950 dans une première version, complétée et présentée sous forme de manuel en 1972, finalement republiée en une troisième mouture par Mohler en 1989, flanquée d'un volume complémentaire, avec bibliographie sélective et un résumé des nouvelles pistes de recherche qui se sont révélées dans le monde universitaire.
    Dans une première phase, Breuer accepte les concepts mis au point par Mohler, de même que les critiques que celui-ci s'était adressé à lui-même au fil du temps, notamment contre la répartition de la RC en cinq groupes principaux ‹les folcistes (Völkische), les jeunes-conservateurs (Jungkonservative), les liguistes (Bündische), les nationaux-révolutionnaires, et le Mouvement Paysan (Landvolk-Bewegung)‹ ce qui l'amène à concentrer son attention sur le ³noyau dur² que sont les Jungkonservativen (Max Hildebert Boehme, Ernst Forsthoff, Hans Freyer, Heinrich von Gleichen, Albrecht Erich Günther, Edgar J. Jung, Arthur Moeller van den Bruck, Carl Schmitt, Oswald Spengler, Wilhelm Stapel, Hans Zehrer et les autres auteurs du Tat-Kreis), d'une part, et les nationaux-révolutionnaires (Helmut Franke, Friedrich Hielscher, Ernst et Friedrich-Georg Jünger, Ernst Niekisch, Franz Schauwecker), d'autre part. Mais l'accord entre Mohler et Breuer se limite finalement à la reconnaissance de ces deux groupes. Pour le reste, Breuer formule trois objections fondamentales à l'encontre de Mohler et développe sur 200 pages une argumentation contradictoire.
    1. Breuer commence par faire référence à l'énorme et solide étude que le philosophe grec Panajotis Kondylis a consacré au ³conservatisme². Sur base de sa lecture de Kondylis, Breuer conteste le fait que la RC ait été véritablement ³conservatrice² au sens propre du terme; en effet, pour Breuer, la RC ³est un ensemble de tentatives d'orientation, un éventail de mouvements de recherches à l'intérieur même de la modernité, qui tous s'opposent effectivement à l'idéologie des Lumières et au libéralisme qui dominent le mainstream, mais qui sont tellement compénétrés de volontarisme et d'esthétisme, attitudes typiques de la modernité, que l'on ne peut plus parler de conservatisme au sens historique et spécifique du terme² (p. 5).
    2. L'hétérogénéité idéologique (sur le plan des Weltanschauungen), que Mohler avait remarquée, lui aussi, a plus de conséquences, selon Breuer, que Mohler ne veut bien l'admettre. Il existe bel et bien une sorte d'³unité générationnelle² (p. 33), car la plupart des Jungkonservativen et des nationaux-révolutionnaires appartiennent à la génération des combattants de la Grande Guerre. Mais cela ne suffit pas pour affirmer qu'ils appartiennent tous sans distinction à une même Weltanschauung cohérente. Pour Breuer, la vision défendue par Mohler, prétendant qu'il existe entre tous ces protagonistes une ³mentalité² commune générée par l'idée nietzschéenne d'³éternel retour², n'est pas davantage démontrable. Ce qui compénétrait vraiment la mentalité de l'époque, c'était ³une combinaison d'apocalyptique, de recours à la violence et d'esprit communautaire masculin (Männerbund)² (p. 47). Mais cette combinaison n'est pas typique de la RC, elle a touché l'ensemble de la droite radicale sous la République de Weimar; en tant que telle, elle ne peut nullement servir de critère pour prouver l'existence d'une ³idéologie de doctrinaires² indépendante (p. 48).
    3. Breuer confirme ce postulat après avoir analysé quelques-uns des champs thématiques qui ont préoccupé la RC (définition de l'ennemi, ordre économique, position vis-à-vis de la technique, définitions de la nation, du peuple et de la race, autorité, Reich) et après avoir explicité quelques jugements politiques concrets émis par des intellectuels classés dans la catégorie de la RC (position vis-à-vis des partis de la droite après la fin de la monarchie, jugements sur le fascisme italien, sur le national-socialisme, sur l'Union Soviétique, attitude face aux cabinets présidentiels sous la République de Weimar, positions adoptées sous le Troisième Reich). Breuer écrit: "On ne peut trouver aucun noyau dur de convictions politiques, sociales ou économiques qui n'aurait été le propre que des auteurs de la RC et qui les aurait distingués des autres orientations [...]. On ne peut s'y soustraire: la RC est un concept intenable, qui génère plus de confusion qu'il n'apporte de clarté. Il faudrait donc le biffer de la liste des courants politiques du 20ième siècle" (p. 181).
    Mais, chose étonnante, Breuer n'en reste pas à ce jugement négatif. Il propose de conceptualiser les formations considérées jusqu'ici comme ³jeunes-conservatrices² ou nationales-révolutionnaires au sein de la RC comme les courants d'un ³néo-nationalisme² ou d'un ³nouveau nationalisme². Ce nouveau nationalisme, d'après Breuer, se définissait pour l'essentiel par son approche ³holiste² de la nation (p. 187), par son caractère révolutionnaire mais anti-jacobin, par l'accent mis sur les vertus guerrières mais sans intention impérialiste. Breuer note: "Si le nouveau nationalisme et non pas le national-socialisme avait triomphé en Allemagne, nous aurions certes eu à l'intérieur une dictature et à l'extérieur un régime nettement révisionniste [i. e. des clauses du Traité de Versailles], mais, objectivement, nous pouvons dire que les Juifs d'Europe n'auraient pas subi l'enfer de l'holocauste et que le reste du monde n'aurait pas eu à subir la seconde guerre mondiale" (p. 194).
    Une critique de la critique
    Breuer a eu un jour l'occasion de dire qu'un travail scientifique, pour avoir l'appui de la communauté scientifique, doit être caractérisé par l'absence de tout enthousiasme nébuleux (ce qui conduit à l'incompréhension) et de toute redondance (des répétitions de ce qui existe déjà) (5). S'impose-t-il ses propres exigences? Pour répondre à cette question, nous devons examiné l'argumentation de Breuer dans chaque détail.
    1. D'abord, nous devons rappeler que la critique adressé à la conceptualisation mohlerienne de la RC n'est pas nouvelle. Déjà peu après la parution de la première édition de son livre, Klemens von Klemperer, dans son étude intitulée Germany's New Conservatism. Its History and Dilemma in the Twentieth Century (Princeton, 1957) et dans sa traduction allemande Konservative Bewegung zwischen Kaiserreich und National-Sozialismus (Munich, s.d.) développe la thèse suivante: le courant politique que Klemperer lui-même désigne sous l'étiquette de ³néo-conservateur² en Allemagne reniait en fait l'essence même du conservatisme: "On défilait trop, on battait trop le tambour, on s'enivrait de discours exaltés, qu'est-ce que tout cela avait encore à voir avec le conservatisme?". Mais Klemperer avait des difficultés à définir positivement le contenu de son propre concept de ³conservatisme², au-delà de son appel à une tradition anglo-saxonne considérée comme ³idéaltypique².
    Cette première critique à l'encontre de Mohler nous révèle combien le recours opéré par Breuer à l'¦uvre de Kondylis est bien plus efficace. En effet, Kondylis a bien mis en exergue que le ³conservatisme² n'avait de sens que pour désigner une position politique concrète, consistant à défendre la conception vieille-européenne de societas civilis. L'élimination du pouvoir de la noblesse, caste porteuse du conservatisme historique et concret, a conduit, dès la fin du XIXième siècle, à réinterpréter les linéaments du conservatisme historique, notamment en les ³esthétisant². La RC serait partie prenante dans ce processus d'³esthéticisation². La RC aurait au fond repris à son compte des conceptions du paléo-libéralisme; son importance dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres résulte dès lors pour l'essentiel de l'humiliation et de l'isolement du Reich. Breuer : "Si ces idées de la RC ont pu exercer une influence politique temporaire en Allemagne, la raison n'en était pas une affinité particulière entre celles-ci et l'esprit ou la ³voie particulière² (Sonderweg) de la germanité ou de la Prusse, comme l'a laissé sous-entendre l'idéologie des vainqueurs, mais plutôt une situation hautement paradoxale et unique dans l'Allemagne d'après 1918, où de larges strates de la bourgeoisie se sont radicalisées" (7). Kondylis, dans d'autres passages de son maître-ouvrage, a exprimé des doutes: les dénominations idéologiques issues de l'époque bourgeoise, telles le ³libéralisme² ou le ³conservatisme², sont-elles encore utiles et pertinentes à l'ère des démocraties de masse? Nous avons donc affaire à un processus de ³réinterprétation² constante, qui conduit à une confusion linguistique totale, où ³l'instabilité du vocabulaire témoigne de son obsolescence².
    Les résultats de cette analyse sont certes bien séduisants, mais, quelque part, on peut en être insatisfait. Notamment parce que, dans ses travaux, Kondylis n'a pas (encore?) traité d'un problème: la montée des mouvements désignés au sens large par l'étiquette de ³fasciste². On ne peut les ramener que fort difficilement aux principes de stabilité de la société d'abondance moderne (l'³hédonisme² et la ³rationalité technique² selon Kondylis) et, par ailleurs, on ne peut qu'à grand'peine les interpréter comme des chutes, des retours aux systèmes bourgeois ou féodal. Ensuite, Kondylis n'a rien proposé pour imposer une dénomination nouvelle aux composantes de l'échiquier politique et idéologique, où les uns tendent vers l'égalitarisme et les autres vers la méritocratie, si bien que nous sommes condamnés, jusqu'à nouvel ordre, d'utiliser avec scepticisme les concepts de ³gauche² et de ³droite², de ³socialisme², de ³libéralisme² et de ³conservatisme². Cependant, cet emploi peut se justifier puisque la formation/constitution de toutes les traditions, et en particulier des traditions politiques, opère par sélection et par invention de continuités plutôt que par découverte de continuités.
    Dans cette optique, il nous apparaît utile de rappeler la tentative d'Ernst Nolte, de redéfinir la RC. Il distingue la RC du totalitarisme national-socialiste en la décrivant comme une ³solution minimale², alors que le nazisme serait une ³solution maximaliste². Certes, entre les intellectuels conservateurs-révolutionnaires et les nationaux-socialistes, il y a eu des convergences doctrinales, notamment en ce qui concerne la critique de la civilisation (au sens technique et mécanique du terme), l'hostilité au marxisme et au libéralisme, etc., mais tandis que le mouvement de Hitler est issu d'une volonté de lutter contre la Russie bolchevique, la RC tire ses racines d'un processus qui, depuis le XIXième siècle, conduit à ceci: "lors de chaque grand changement dans la situation historique et au fil des générations, on a vu des branches jeunes du conservatisme s'opposer à des branches plus anciennes, et ces branches jeunes considéraient la ³révolution² comme la ³sixième grande puissance² du siècle et se trouvaient dès lors, dans une certaine mesure, plus proches d'elle que les anciennes branches, tout en y étant simultanément hostiles". Cette position noltienne a l'avantage de retenir l'élément ³continuité² en dépit de toutes les discontinuités dans l'histoire des idées conservatrices, et de prendre au sérieux l'étiquette auto-référentielle de ³conservatisme² jusque dans les groupes nationaux-révolutionnaires.
    Par rapport à Mohler, la ³période axiale² (Achsenzeit) de la pensée conservatrice est ramené en arrière sur la ligne du temps. Mohler lui-même a accepté cette correction, en appréciant largement le point de vue proposé par Zeev Sternhell. Certes, le concept extensif de ³fascisme² chez Sternhell pose problème, cependant, l'historien israëlien est convaincant quand il démontre qu'à la fin du XIXième siècle, à la suite d'une crise de la démocratie libérale et du marxisme, des mouvements potentiellement révolutionnaires émergent, qui n'étaient ³ni de gauche ni de droite² et que l'on doit interpréter comme l'³expression d'un changement radical, portant toutes les caractéristiques d'une crise de civilisation². Breuer reprend partiellement cette position de Sternhell à son compte, mais, malheureusement, cette ³pré-histoire² du conservatisme révolutionnaire ne joue absolument aucun rôle dans son enquête.
    Pour pousser nos investigations plus loin, il ne suffit pas d'adopter la perspective de l'oiseau ou du sociologue, il faut se soumettre à un travail de bénédictin, comme l'a fait Mohler pendant tant d'années. Pour être plus précis, il conviendrait d'enquêter sur les n¦uds de questions suivants :
    a. Le champ sémantique du concept de RC n'a pas encore été exploré en suffisance. Nous ne voulons pas dire par là qu'il faut encore et toujours trouver des exemples dans le XIXième siècle, mais qu'il faut aussi aller voir comment le fascisme italien et le national-socialisme ont repris ultérieurement à leur compte cette terminologie.
    b. Une bonne et intelligente analyse du conservatisme révolutionnaire ne pourra désormais plus être faite sans comparaison avec les courants intellectuels apparentés dans les autres pays européens.
    c. Il demeure toutefois légitime de mettre l'accent sur le rapport entre la RC et la ³conscience particulière² (Sonderbewußtsein) des Allemands. Dans cette optique, il ne conviendrait pas seulement d'accorder davantage d'attention au nietzschéisme mais surtout à ce que l'on appelle dans les pays anglo-saxons le ³bismarckisme allemand², isme qu'il faudra s'efforcer de comprendre au-delà de tous les préjugés habituels. Souvenons-nous ici, par exemple, des réflexions de Norbert Elias qui défendait le point de vue suivant: en Allemagne, il n'y a jamais eu péréquation entre les anciennes conceptions guerrières et aristocratiques, d'une part, et l'universalisme moderne, bourgeois et moraliste, d'autre part, propre de l'Angleterre ou de la France, car cet universalisme, à la fin du XIXième siècle, c'est-à-dire au moment du triomphe social de la classe moyenne allemande, était ³actif dans son erreur². L'Allemagne, pour cette raison, l'a refusé. Thomas Nipperdey avance les mêmes arguments dans sa réhabilitation prudente des ³idées de 1914².
    2. Revenons au deuxième ensemble problématique étudié par Breuer: l'unité interne de la RC. De fait, on peut douter de la validité du modèle proposé à l'origine par Mohler. Mais Mohler lui-même a apporté quelques corrections à son modèle en tenant compte des critiques qui lui avaient été adressé. Il s'est en quelque sorte mis à la remorque de Sternhell et ne considère plus tant la conception cyclique/sphérique du temps et le rejet du christianisme comme les clefs permettant de comprendre la RC, mais privilégie désormais un ensemble d'idées directrices parmi lesquelles l'anti-matérialisme, l'anti-individualisme, le scepticisme anthropologique, les conceptions volontaristes exigeant un renouveau de la société, la conception agonale de la politique et l'accent placé sur le ³perspectivisme² dans cette vision du monde.
    Breuer ne prend pas au sérieux l'idée qui voit dans la RC une ³conspiration intellectuelle² et s'aperçoit très bien qu'à la fin du XIXième siècle, le ³nouveau climat intellectuel² ne produit pas une idéologie aussi compacte que le marxisme, mais l'ébauche ‹née de la réalité transformée par les masses post-libérales, légitimée par elles‹ d'une ³consistance et d'une force explosive² qu'on ne doit pas sous-estimer. Breuer ne se préoccupe pas de certaines attitudes propres à la RC, telles la ³volonté d'être efficace dans le monde² (Welttauglichkeit) ou le ³réalisme héroïque²; pour cette raison, il semble ne pas percevoir quelle est la teneur de la communauté d'esprit que constitue la RC. Quand Mohler parlait d'³arraisonnement physiognomique², on pouvait ne pas s'estimer satisfait car la pertinence de ces termes ne pouvait être vérifiée par des méthodes scientifiques. Pourtant, force est de constater que comprendre les mentalités politiques exige un certain degré d'intuition et de sympathie (Einfühlung), plus important et fructueux finalement que le maniement de procédés ³autonomes². On ne peut effectivement pas répéter ici les arguments rationalistes et superficiels d'un Virchow, qui avait déclaré devant le Landtag de Prusse, qu'il n'y avait pas d'âme immortelle, car il n'en avait jamais vue, alors qu'il avait découpé toutes les parties du corps humain dans sa carrière de chirurgien.
    3. Quoi qu'il en soit, une faiblesse a marqué l'enquête de Mohler : jamais il ne s'est vraiment penché sur les tentatives de concrétisation politique des Jungkonservativen, des nationaux-révolutionnaires et des folcistes. Il s'est concentré exclusivement sur l'histoire des idées. Breuer, au contraire, ‹et c'est son principal mérite‹ nous donne un bon aperçu synoptique des orientations politiques des intellectuels de la droite au temps de Weimar. A ce niveau, on perçoit parfaitement la volonté de connaître de l'auteur et son honnêteté intellectuelle, même s'il omet de parler de certains auteurs à la périphérie de la RC (notamment Werner Sombart et pratiquement tous les géopolitologues), dont l'esprit terre-à-terre se démarque résolument de certaines excentricités esthétiques ou idéologiques. Si Breuer avait inclus ces auteurs périphériques dans son analyse, il aurait pu explorer d'autres caractéristiques importantes du Zeitgeist. L'un des meilleurs connaisseurs en la matière, Louis Dupeux, fondateur en 1975 du Groupe d'Etude de la Révolution Conservatrice, un institut que les Allemands envient à leurs voisins de l'Ouest, considère que la RC a été ³de fait, l'idéologie dominante dans l'Allemagne de l'époque de Weimar. On ne s'en aperçoit pas souvent, malgré l'évidence, mais cette position dominante explique pourquoi le conservatisme révolutionnaire est hétérogène. La crise de l'époque et la brièveté du temps de déploiement de cette RC (seulement quinze ans, entre 1918 et 1933!) n'ont pas permis d'homogénéiser les corpus doctrinaux, mais, il nous semble que l'impact intellectuel a été tel que, par la force des choses, il ne pouvait être que pluriel, différencié, hétérogène.
    Mettre cette hétérogénéité en évidence aurait sans nul doute permis d'expliciter clairement les rapports entre la RC et le national-socialisme. Il ne s'agit pas tant de savoir si les intellectuels de la RC seraient entrés en conflit avec l'hitlérisme ou s'ils s'y seraient ralliés, mais d'analyser concrètement les rapports qu'ils ont entretenus avec le nouveau régime après 1933 : ce fut pour les uns le ralliement (Alfred Baeumler, Werner Best, Ernst Krieck), pour les autres l'adaptation (Franz Schauwecker), l'³immigration intérieure² (Ernst et Friedrich-Georg Jünger) ou l'opposition ouverte (Friedrich-Wilhelm Heinz, Ernst Niekisch, Karl-Otto Paetel, Beppo Römer). On regrettera aussi que l'influence de la RC sur la jeune génération de la Résistance, surtout sur les nationaux-bolcheviques autour de Harro Schulze-Boysen et sur le cercle ³prussien-socialiste² autour de Stauffenberg et de Tresckow n'a pas du tout été étudiée.
    Pour terminer notre analyse, formulons une remarque sur le concept de ³nouveau nationalisme². Breuer lui-même pose d'emblée une limite: les intellectuels révolutionnaires-conservateurs n'ont pas tous été ³nationalistes². Se définissaient comme ³nouveaux nationalistes²: les amis des frères Jünger, qui, de fait, entendait la ³nation² comme une ³totalité²; mais pour d'autres, comme Leopold Ziegler, Edgar J. Jung ou Max Hildebert Boehm, la référence était le Reich, l'Empire, qui constituait évidemment une grandeur supra-nationale, laquelle devait être servie, devait faire l'objet de toutes les obligations politiques. Quoi qu'il en soit, l'un des protagonistes de la RC, Wilhelm Stapel, a accepté a posteriori le concept de ³nouveau nationalisme², le hissant au niveau d'un concept global incluant aussi le national-socialisme, celui-ci devenant toutefois ³hérétique² sous l'influence de Hitler. Breuer tente une nouvelle fois d'opérer une différenciation, en montrant que le concept central de l'idéologie nationale-socialiste est celui de la ³race², ce qui est évident pour une bonne part, mais ne permet toutefois pas de poser une dichotomie nette et claire et donc convaincante; en effet, sur le plan pratique, à la base des mouvements, il n'y a pas de concept central clairement défini, les militants mêlent leurs vénérations pour la nation, le Reich et la race dans la plus parfaite confusion.
    La lecture du livre de Breuer nous laisse donc une impression ambigüe. L'auteur se hisse très au-dessus de la littérature de ³troisième main² que l'on a l'habitude de lire sur le sujet, ne cherche pas à manipuler l'histoire des idées au profit d'une idéologie actuelle, et ne voit pas partout l'œuvre de ceux qui ont ³préparé la voie² au national-socialisme. Breuer nous livre un manuel, sans pour autant nous révéler de la nouveauté, n'explore aucune piste nouvelle pour nous permettre de mieux comprendre la genèse et la postérité de la RC.
    La "Révolution Conservatrice" est-elle actuelle ?
    Revenons à la question de savoir si la RC est actuelle ou non. Dans le dernier paragraphe de la conclusion de Breuer, on peut lire, que l'Occident doit désormais admettre ³que son universalisme, qu'il répand dans le monde, n'est pas pure philanthropie, mais est aussi l'arme, le véhicule et l'idéologie accompagnatrice d'une civilisation technocentrée, qui demeure absolument indifférente à l'égard de toutes les traditions particulières, nées de l'histoire. Le nationalisme allemand est le premier nationalisme dans une suite de nationalismes modernes à avoir pris conscience de cela; on s'en sert désormais comme l'exemple a contrario, pour montrer à quelles conséquences catastrophiques le nationalisme peut mener, s'il s'écarte de la voie de développement imposé par cette civilisation [occidentale]. Mais ne pourrait-il pas être conçu, dans l'avenir, comme l'aiguillon qui obligerait cette civilisation à réfléchir sur elle-même et à amorcer sa propre auto-critique?" (p. 201 et ss.).
    Ce passage constitue indubitablement une manifestation de sympathie étonnante, que nous aprécions d'autant mieux qu'elle provient d'un homme qui n'a jamais renié ses origines idéologiques, situées à gauche de l'échiquier politico-philosophique. De ce fait, cette manifestation de sympathie est dépourvue de toute espèce de nostalgie. Car, effectivement, les nombreux amateurs de textes de la RC sont trop souvent des bibliomanes ou des passéistes qui rêvent de reconstituer un passé bien révolu, exercice stérile s'il en est. L'³actualité² de la RC, ce n'est pas de citer Moeller van den Bruck avec emphase, de rêver tout haut de l'³Etat des états² (Ständestaat), de se livrer à des jeux archaïsants, de gloser à l'infini sur le principe de ³décision² ou d'imiter le style des dynamiteros nationaux-révolutionnaires. La RC historique est née dans une situation historique exceptionnelle, très différente de notre situation actuelle; nous ne pouvons donc pas revenir à la naïveté des origines. Certes, il existe bon nombre de points de comparaison, notamment dans la perception des phénomènes de décadence, de cette ³utopie du malheur², qui a toujours sous-tendu les sentiments des conservateurs-révolutionnaires et les mobiles de leurs actions. Aujourd'hui, ce sont surtout les éléments de la critique révolutionnaire-conservatrice de la modernité qui retiennent l'attention, car c'est une critique de fond qui transcende largement les barrières temporelles. Tous ceux qui estiment que la RC conserve une actualité, donnent au fond un signal, amorcent une libération intellectuelle. Armin Mohler l'avait déjà annoncé en 1955 : "Où se situe aujourd'hui la RC ? Sa cause ne se situe ni dans la réaction ni dans le fidéisme progressiste. Comme elle aperçoit la durée dans le changement, elle se gardera de s'enliser dans le passé comme de s'enliser dans l'avenir. Elle veut replacer l'homme dans son présent".
    (article tiré de Criticón, n°138, juillet-août 1993).
    Karlheinz Weissmann http://www.voxnr.com

  • Henri Alleg, un héros comme la gauche les aime

    La gauche vient de perdre l'un de ses « héros » historiques, qui trahit le pays qui l'avait accueilli. Retour sur le parcours pas très clair du militant communiste Henri Alleg.
    La gauche française est en deuil. Le 17 juillet est mort un citoyen modèle, auquel le président de la République, François Hollande, s'est empressé de rendre hommage dès le lendemain : « J'apprends la disparition de Henri Alleg. Son livre, La Question, publié en 1958 aux éditions de Minuit, alerta notre pays sur la réalité de la torture en Algérie. Toute sa vie, Henri Alleg lutta pour que la vérité soit dite. A travers l'ensemble de son œuvre - jusqu'à son dernier livre, Mémoire algérienne, paru en 2005 - il s'affirma comme un anticolonialiste ardent. Il fut un grand journaliste, d'abord à Alger Républicain, dont il assura la direction ; puis à L'Humanité, dont il fut le secrétaire général et auquel il collabora jusqu'en 1980. Henri Alleg est constamment resté fidèle à ses principes et à ses convictions. » Fermez le ban !
    La presse de gauche n'est pas non plus avare de louanges. L'un des meilleurs morceaux choisis des éloges funèbres publiées ces derniers jours a été mis en ligne sur le site Internet du journal Le Monde, signé de Charles Silvestre, ancien rédacteur en chef de l'Humanité, qui dresse le panégyrique du cher défunt. On y relève quelques informations, ou confirmations, que nous soulignerons.
    Henri Alleg, de son vrai nom Harry Salem, est né en 1921 à Londres, de parents juifs russo-polonais, ce qui permet à Silvestre d'écrire qu'il était « un melting-pot à lui tout seul : britannique par sa naissance, il sera français par choix quand sa famille s'installe au nord de Paris, puis algérien par adoption après l'indépendance de 1962 ».
    Il n'est pourtant pas complètement apatride, puisque ce Russo-Polonais d'origine adhère au Parti communiste, plus russe que français.
    « L'envie de bourlinguer le saisit en 1939 au moment où débute la seconde guerre mondiale. Il songe à l'Amérique mais débarque à Alger », poursuit Silvestre. Cette « envie de bourlinguer » tombe à point nommé pour lui éviter de se battre contre les armées du IIIe Reich, comme le font alors des milliers de jeunes Français de son âge. Il est vrai qu'à l'époque, le pacte germano-soviétique ayant été signé le 23 août 1939 entre l'Allemagne de Hitler et l'URSS de Staline, ses amis du Parti communiste n'encouragent pas encore la lutte contre les nazis et refusent la « guerre impérialiste ». Maurice Thorez lui-même, Secrétaire général du PCF, donne à ses « troupes » l'exemple de la désertion.
    À Alger, Alleg fait ses preuves et devient, en 1951, directeur du quotidien Alger républicain, un organe du Parti communiste algérien (PCA). En 1954, dès les débuts de la guerre d'Algérie, les communistes aident la rébellion. En 1955, sous le gouvernement d'Edgar Faure, le PCA est très logiquement dissous, Alger républicain interdit et Alleg « plonge dans la clandestinité », comme l'écrit Silvestre ; une « clandestinité » cependant assez confortable pour lui permettre de continuer à envoyer des articles à L'Humanité, qui continue de paraître librement en France...
    Torture ou paire de gifles ?
    Le tournant dans la vie de Salem/Alleg, qui va faire de lui un « héros », a lieu deux ans plus tard, pendant la bataille d'Alger, gagnée par les parachutistes de la 10e division aéroportée contre les terroristes du FLN, dont les attentats aveugles ensanglantent Alger avec l'active complicité des militants du PCA. Au nombre de ces derniers figure un assistant de mathématiques à l'université d'Alger, Maurice Audin, que les paras arrêtent en juin 1957. Le lendemain, 12 juin, (à cette date, le Garde des Sceaux s'appelait encore François Mitterrand...), Alleg tombe dans la souricière tendue par les soldats au domicile du mathématicien.
    Selon l'Armée, Audin se serait tué en tentant de s'évader ; tandis que selon les communistes, il serait mort sous la torture. Alleg y est lui-même soumis - du moins le prétend-il - et racontera les sévices qu'il aurait subis dans un livre promis à devenir une arme de propagande efficace aux mains du FLN et de ses amis en France : La Question, publié en 1958. (Il n'y pousse pas le scrupule de conscience jusqu'à dénoncer les tortures abominables pratiquées par ses amis du FLN pour soumettre à sa loi les populations...)
    À partir du récit de l'intéressé, Charles Silvestre l'évoque « recroquevillé contre le mur, à moitié groggy. Le para a fait le "boulot" : gégène, étouffement par l'eau, brûlures... (...) Il répond calmement : "Vous pouvez revenir avec votre magnéto [générateur d'électricité], je vous attends : je n'ai pas peur de vous." » Même pas peur !
    La version des militaires est sensiblement différente. À en croire le général Massu, « en fait de tortures, Alleg a reçu une paire de gifles ». Et le commandant Roger Faulques, officier de renseignement du 1e régiment étranger de parachutistes pendant la bataille d'Alger, a affirmé : « Je ne l'ai vu qu'une seule fois, mais il m'a fourni à cette occasion des indications qui m'ont permis d'arrêter les membres du parti communiste algérien. »
    Après l'indépendance, Salem/Alleg choisit de demeurer en Algérie, mais y reste à peine trois ans. Un article paru dans Alger républicain en avril 2011 rapporte qu'il quitta le pays en 1965 parce que le PCA lui avait « confié la mission de participer à l'extérieur au rassemblement des forces démocratiques pour soutenir le combat du peuple Algérien vers le progrès et le socialisme ». À en croire Silvestre, il rentra en France en 1965 après une interdiction de paraître qui frappa Alger républicain sous Boumediene...
    Charles Silvestre souligne encore que le grand honnête homme « était resté longtemps, en dépit de tout, solidaire des pays socialistes » - « en dépit », par exemple, du Goulag? - et qu’ « en désaccord sur ce plan avec le Parti communiste français, il n'avait pas aimé non plus les "dérives social-démocrates " qui, à ses yeux, dénaturaient le marxisme ».
    À quand la panthéonisation de ce véritable héros de gauche ?
    Hervé Bizien monde & vie 30 juillet 2013

  • Qu’est-ce qu’être français ? archive 2009

    Nicolas Sarkozy s’est fait élire président de la République sur le thème de « l’identité nationale ». À quelques mois des élections régionales de 2010, il remet le sujet sur le devant de l’actualité et charge Eric Besson d’organiser un « débat national sur l’identité nationale ».
    Or dès l’origine du débat, Eric Besson définit son objectif final en rappelant la « commande » qu’il a reçue du président de la République  pour lequel : « notre nation est métissée. L’immigration constitue une source d’enrichissement permanent de notre identité nationale ». Et Eric Besson de rappeler : « On a un président de la République qui a dit : “Je suis un homme de sang mêlé à la tête d’une nation métissée”. »
    Lancer ainsi un débat sur l’identité nationale c’est une imposture : « Être français » ne se réinvente pas tous les jours. Au contraire, c’est s’inscrire dans une continuité, non dans une rupture !

    Voici le point de vue charnel de Polémia
    1/ Être français, c’est appartenir à une lignée ; une lignée « qui vient du fond des âges » (Charles De Gaulle). Parler de « nos ancêtres les Gaulois » est globalement vrai ; car c’est reconnaître que le peuple français demeure l’héritier des Gallo-Romains ; sa composition ethnique est restée quasiment inchangée jusqu’au début des années 1970 : blanche et européenne. Dans sa monumentale Histoire de la population française, le démographe Jacques Dupâquier le rappelle aux ignorants et aux malveillants.
    2/ Être français, c’est appartenir à une civilisation : la civilisation européenne et chrétienne. L’héritage spirituel et culturel prolonge ici l’héritage ethnique. Etre français, c’est partager des croyances communes et un imaginaire commun. Etre français, c’est partager la mémoire des poèmes homériques, des légendes celtes, de l’héritage romain, de l’imaginaire médiéval, de l’amour courtois. Etre français, c’est, qu’on soit chrétien pratiquant ou non, participer de la vision et des valeurs chrétiennes du monde car le catholicisme est un élément de l’identité française.
    3/ Être français, c’est être de langue française ; « la langue française notre mère » qui façonne notre esprit et est le merveilleux outil d’exercice de notre intelligence et de découverte des « humanités ». Un Français, c’est un Européen d’expression française.
    4/ Être français, c’est partager une histoire, une mémoire, c’est avoir en commun « un riche legs de souvenirs » (Renan) ; car « La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime » (Renan). Etre français, c’est partager la fierté de la grande épopée nationale de la Monarchie, de l’Empire et de la République. « La patrie, c’est la terre et les morts » (Barrès). Etre français, c’est avoir son patronyme inscrit, dans un village, sur un monument aux morts  commémorant la grande ordalie de 1914. Et c’est s’interroger sur le sens de ce sacrifice et sur les exigences qu’il nous impose aujourd’hui.
    5/ Être français, c’est partager l’amour d’un territoire : de ses terroirs, de ses paysages, de ses hauts lieux. Etre français, c’est aimer la France, ses rivages, ses vallons et ses sommets, ses vignes et ses prairies, ses champs et ses forêts, ses chênaies, ses châtaigneraies, ses oliveraies, ses villages, ses bourgs, ses collines inspirées, ses cathédrales, ses églises, ses chapelles, ses sources, ses halles au grain, ses maisons de maître et ses fermes fortifiées, ses châteaux, ses palais et ses villes. Être français, c’est aimer le Mont Saint-Michel, Saint-Émilion et Camembert.
    6/ Être français, c’est partager des musiques et des sons, ceux de la lyre et de la cornemuse, du piano et de la guitare, de l’accordéon ou de l’orchestre symphonique. Être français, c’est avoir le sens du travail bien fait, c’est rechercher une certaine perfection dans le métier. C’est aussi, pour les meilleurs des artisans d’art, le sens de ce qui relie l’esprit à la main.
    7/ Être français, c’est partager des goûts et des odeurs. Être français, c’est partager à table des moments de bonheur. Etre français, c’est manger du cochon, de l’andouillette, du petit-salé, du cassoulet et du saucisson. Etre français, c’est partager la baguette et le fromage, l’époisses et le maroilles, le brie de Meaux et le coulommiers, le reblochon et le roquefort, le cantal et le laguiole. Etre français, c’est goûter la Blonde d’Aquitaine et le Charolais, l’Aubrac et la Limousine. Etre français, c’est boire du vin de Loire ou de Bordeaux, d’Alsace ou de Bourgogne. Etre français, c’est déguster de vieux alcools, du cognac, de l’armagnac, du calvados et de la mirabelle.
    8/ Être français, c’est partager « Le désir de vivre ensemble », « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. (…) Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. (…) Le chant spartiate : “Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes” est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie » (Renan).
    Épilogue
    Les mosquées et les tam-tams, le ramadan et les gris-gris, les minarets et les boubous, la charia et la sorcellerie africaine, la langue arabe ou l’ouolof, la arica et le manioc, le palmier et le baobab ne sont nullement méprisables ; seulement voilà : ils ne font pas partie de la civilisation française.
    Bien sûr, les hommes et les femmes qui viennent d’autres mondes peuvent devenir français – au sens culturel, pas seulement administratif et social du terme – s’ils veulent et parviennent à s’assimiler. Mais ce n’est évidemment pas à eux de changer l’identité nationale !
    Il faut ici citer le sage propos de Charles De Gaulle : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » (Cité dans Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. 1, éditions de Fallois/Fayard, 1994, p. 52).
    http://www.polemia.com
    28/10/2009

  • Léon Bloy et la terrible punition de l’Allemagne

    Ange du bizarre pour Poe, le Germain est devenu un objet de répulsion dans la pensée des Européens modernes. Il fut une horreur à abattre coûte que coûte et peu s’en est fallu que ce peuple ne soir tout bonnement liquidé en 1945.

    Je découvre avec horreur et retard l’horrible sort des prisonniers allemands à la fin de la deuxième guerre mondiale : quatre millions de condamnés à mourir de faim, de dysenterie et même de soif dans des camps de concentration démocratiques, y compris français d’ailleurs. C’est le Figaro qui à l’époque avait eu le courage par la plume du journaliste Paul Bromberger de dénoncer cette infamie ; car les Américains avaient même prêté des femmes et des enfants aux gardiens de camp français qui leur avaient commandé des esclaves de travail pour se dédommager des dégâts de la Guerre et de l’Occupation. On tenait là une belle revanche, digne de la tradition républicaine qui traita aussi biens ses coloniaux que ses cathos ! De Gaulle avait dû se taire, soi-disant pour se ménager les bonnes grâces de l’administration américaine et de l’immonde Truman qui donna en même temps la Chine aux communistes, avec les millions de morts qui allaient suivre. Je reviendrai sur cette drôle de paix et d’époque qui ne font que me confirmer le trait de Soljenitsyne : les êtres humains dans leur plus grande part ne savent pas s’ils sont vivants.

    Mais j’en reviens à l’Allemagne, pays devenu au vingtième siècle du fait de son militarisme prussien, de son paganisme préhistorique et son orgueil nationaliste le symbole de l’horreur moderne. Et je passe par Léon Bloy qui dans son "Journal" (tome : "au Seuil de l’Apocalypse") dénonce l’horreur du comportement allemand :

    « Tout le monde croit au succès de cette horrible guerre, à l’anéantissement de l’empire germanique. Les Allemands, d’ailleurs, se conduisent avec une barbarie atroce. Pillage, incendie, viol, massacre des femmes et des enfants, tuerie des blessés. Leur guerre a un aspect diabolique. On finira par ne plus faire de prisonniers. Jamais un peuple ne s’était montré aussi haineux et n’avait autant excité l’exécration universelle. »

    On est seulement en octobre 1914. Les Allemands ont du souci à se faire car le monde entier ou presque les déteste et célèbre la victoire de la Marne, dont je me demande rétrospectivement si elle a été une bonne affaire pour la France et pour l’humanité.

    Bloy établit un parallèle d’ailleurs inquiétant, prémonitoire et lourd de significations entre les Juifs et les Allemands :

    « Oui, l’Allemagne est au-dessus de tout et par les incomparables qualités de la race germanique et par une prédestination divine, assez semblable à celle du peuple hébraïque dans l’Ancien Testament. »

    Puis il cite un abbé qui considère dès 1914 les Allemands comme Roosevelt, Staline ou Morgenthau, reconnus pourtant pour leur sévérité en la matière (je ne parle pas de Churchill et des bombardements de Dresde et du reste)...

    « 12. - "Si on épargne l’empire allemand", écrit l’abbé Wetterlé, "si on lui accorde une paix honorable après sa défaite, tout sera, dans dix ans, à recommencer. Ces gens-là ne renonceront jamais à leur rêve de domination universelle, à moins qu’on ne paralyse définitivement leur action. Ce sont d’incurables mégalomanes, les maniaques de la force brutale, les virtuoses de la barbarie. Le monde ne retrouvera la paix que le jour où la Prusse n’existera plus ou sera redevenue la pauvre et impuissante principauté de Brandebourg." »

    On comprend que dans ce cas de figure on désire en finir une fois pour toutes, physiquement et globalement, avec un peuple aussi déroutant (c’est le peuple de Bach, Goethe et de Beethoven tout de même) et épouvantable :

    « Continuation des atrocités allemandes. On assassine et on torture les blessés et les prisonniers.

    Un paysan furieux disait, ce matin, qu’il faudrait égorger tous les prisonniers allemands.

    Je pense que, sans en venir à une telle extrémité, il conviendrait de massacrer tous les officiers qu’on pourrait prendre, les faisant responsables des horreurs commises par leurs hommes. »

    Dès le début de la guerre, les Allemands sont passés (je ne dis pas : à tort ou à raison) pour des Huns, des tueurs, des barbares. On n’a même pas attendu Bernays et la propagande de masse pour dénoncer les horreurs germaniques. Léon Bloy manie l’humour noir à propos des pillages qui annoncent les shoppings estivaux de Goering :

    « Le chef d’oeuvre de la célèbre organisation allemande paraît être celle du pillage. Quand les derniers Allemands non encore exterminés auront quitté la Belgique, on se demande ce qui restera de ce malheureux pays. Les Germains sont d’extraordinaires déménageurs. »

    Bloy s’en prend même au pape Benoît coupable selon lui de ne pas assez réagir en jetant l’interdit sur la catholique Autriche. Mais qu’avaient à faire du pape la maçonne France, la protestante Angleterre, la tzariste puis bolchévique Russie, enfin la maçonne Italie ? On sait que Rome sera très proche (deux ans plus tard) de l’héritier pacifiste au trône d’Autriche. Mais les alliés ne veulent pas la paix, ils ne veulent que la destruction de l’Allemagne, écrit Ludendorff dans son passionnant journal de guerre :

    « Vous voyez enfin et surtout Benoît XV se déclarant neutre pendant qu’on massacre ses enfants par centaines de mille et croyant à la politique, sans avoir même la pensée d’user des armes redoutables qu’il possède !

    Vu Léon Bonhomme. Il vit à Saint-Denis, dans un milieu fort hostile à la religion. Il m’a parlé de Benoît XV dont la conduite obscure et timide scandalise tant de chrétiens. Il a été témoin, dans son entourage, du triomphe des impies disant : "Le voilà, votre pape ! Il est neutre, c’est-à-dire avec le plus fort." Que répondre à ces misérables ? Je crois que le démon ne pourrait pas susciter un hérésiarque aussi funeste que ce pontife. »

    Si Pie XII ne dit pas grand-chose sur la shoah, il fut aussi silencieux sur le sort des prisonniers allemands. En cas de culot avéré, il aurait été balayé ; car combien de divisions a-t-il ?, demandait le tyran rouge, pendant que les avionneurs anglo-saxons bombardaient froidement le mont Cassin.

    Anticipant le démembrement de l’Allemagne et le supplice physique de sa population déjà emmenée sur la voie du déshonneur et du crime par Hitler, Bloy poursuit avec inspiration :

    « L’Allemagne réduite au désespoir, ce sera ce que j’ai nommé la guerre intégrale, c’est-à-dire d’extermination. On a peine à concevoir une telle horreur. »

    Et comme s’il anticipait le morcellement du pays et le déplacement de quatorze millions d’allemands en 1945 - dont cinq de Pologne -, déplacement qui se soldera par plus de deux millions de morts (chiffres officiels), Bloy décrit avec délectation la punition du monstre :

    « Pourtant, cette parfaite abomination serait-elle autre chose qu’un lever de rideau ? Il me semble que le vrai drame apocalyptique se précisera ainsi : Le monstre allemand définitivement abattu et tous les peuples se précipitant à la curée, chacun voulant avoir le plus gros morceau de la charogne. »

    Bloy (il mourra en 1917) est dominé sur la fin de sa vie par son fanatisme apocalyptique et sa croyance aux signes. C’est sa force littéraire (voir sa fameuse "Ame de Napoléon", aussi géniale stylistiquement que creuse philosophiquement), c’est bien sûr sa faiblesse ontologique (cette faiblesse pour l’Apocalypse, Bonald en a très bien parlé). Il voudrait une révélation que les temps lui refusent, ces Temps qui sont ceux d’une Fin de l’Histoire qui n’a plus rien de chrétien.

    « On aurait eu, au moins l’illusion d’un renouveau de la Vie surnaturelle et les conséquences auraient pu être infinies. Mais nous sommes loin des Grégoire et des Innocent.

    Toute grandeur est exilée au fond de l’Histoire et si Dieu veut agir manifestement, il faudra bien qu’il agisse de Lui-même victorieusement comme il y a deux mille ans, lorsqu’il ressuscita d’entre les morts.

    J’attends les Cosaques et le Saint-Esprit. »

    C’est beau, c’est même grandiose. C’est en 1915. On a eu à la place les bolcheviques et le Traité de Versailles. Et Bloy est mort avant. C’est ça les prédictions. C’est comme Fatima et la conversion de la Russie...

    « History, Stephen said, is a nightmare from which I am trying to awake. »

    C’est dans Joyce. C’est aussi de 1915 : l’histoire comme cauchemar dont on tente de s’éveiller.

    Nicolas Bonnal  http://www.france-courtoise.info

  • L'acuité du regard de Jean Madiran

    Extrait de l’homélie prononcée lors des obsèques de Jean Madiran, le lundi 5 août à Notre-Dame des Armées à Versailles, par Dom Louis-Marie de Geyer d’Orth, père abbé du Barroux (intégralité dans Présent) :

    "Saint Bernard disait dans une homélie que les yeux sont ce qu’il y a de plus excellent dans le corps, malgré leur petitesse. Il disait cela en pensant à la vision béatifique. Mais il aurait pu le dire aussi en voyant les yeux de Jean Madiran, parce que Jean Madiran avait des yeux assez exceptionnels. Non seulement à cause de leur charme, joyeux et pétillant – un regard d’enfant – mais aussi à cause de cette crainte révérencielle que l’on ressentait devant l’acuité de son regard. Jean Madiran était fait pour la lumière, mais c’était aussi un homme qui faisait la lumière, sans compromis.

    Très tôt, il s’est tourné vers la lumière. Car, avant de devenir un maître, comme l’ont salué nombre d’hommages dont celui de Philippe Maxence, d’Yves Chiron et plusieurs autres dizaines, Jean Madiran fut un disciple attentif. D’abord de Maurras qu’il a lu tous les jours, à partir de ses quinze ans, et cela pendant sept années, jusqu’à ce qu’il rencontre le maître de Martigues.

    Puis ce fut l’autre maître intellectuel qu’il eut la grâce de rencontrer en la personne d’Henri Charlier. Il faudrait dire : les Charlier, la famille Charlier, à travers laquelle la tradition vivante de Péguy et du père Emmanuel du Mesnil-Saint-Loup est venue jusqu’à lui.

    Madiran disait : « C’est André Charlier qui m’a appris à lire Chesterton et Claudel et Pascal. C’est lui qui m’a appris ce qu’est le grégorien, qui m’a montré la France, qui m’a enseigné le silence. C’est lui qui m’a fait comprendre ce que je savais déjà et c’est lui qui m’a disposé à ce que je ne devais comprendre que plus tard. L’essentiel est l’éducation de la liberté. »

    Et si Jean Madiran a su et pu se mettre à l’école de ces géants, c’est que lui-même avait du génie.

    Maurras le lui a dit dans la préface de son livre sur La Philosophie politique de saint Thomas d’Aquin. André Charlier affirmait que seul Péguy avait poussé aussi loin et avec pareille finesse l’art de lire. Et si Jean Madiran a pu se jucher sur les épaules de géants, c’est qu’avec son intelligence il avait reçu de son éducation la piété filiale qui donne à la connaissance de la vérité une acuité spéciale, ce qui lui a permis d’interpréter en toute fidélité ce qu’il avait reçu, et de pouvoir à son tour ajouter de la lumière à la lumière. [...]

    Dans le domaine de l’engagement chrétien en politique, il accompagna l’aventure de la Cité catholique, participant activement et intervenant au premier Congrès de Lausanne, dénonçant dans certains écrits, tels La laïcité dans l’Eglise, la déviance envers notre action catholique.

    Dès le lendemain du Concile, Jean Madiran combattit contre la gabegie qui s’installait à divers niveaux dans l’Eglise universelle, mais notamment dans la portion qui en réside en France.

    Qui ne se souvient de cette constance, jusqu’à sa mort, contre la démobilisation des catholiques en matière d’engagement politique, ou contre certains de leurs engagements erronés.

    En matière religieuse, Jean Madiran a appliqué ce qu’enseigne le Catéchisme de l’Eglise Catholique au numéro 907, qui dit : « Selon le devoir, la compétence et le prestige dont ils jouissent, les fidèles laïques ont le droit et parfois le devoir de donner aux pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l’Eglise et de le faire connaître aux autres fidèles, restant sauve l’intégrité de la foi et des mœurs et la révérence due aux pasteurs, et tenant compte de l’utilité commune et de la dignité des personnes. »

    [...] Chose incroyable, avec des moyens extrêmement limités, Jean Madiran ose lancer avec quelques amis, en 1982, le quotidien Présent, sans l’appui d’aucune publicité, et dont il dirigera la publication. Il y écrira jusqu’à ses derniers jours contre le déferlement de l’immoralité, du laïcisme agressif, de l’impiété, du libéralisme, du relativisme maçonnique ou du marxisme militant, destructeurs de la civilisation chrétienne dans tous ses aspects. [...]"

    http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • L’économie est-elle une science exacte ?

    Par Oskar Morgenstern (avril 2000)

    L’économie jouit d’une situation particulière parmi les sciences : ses résultats sont quotidiennement utilisés dans l’action politique. Cette situation ne favorise pas toujours l’examen critique des mesures et des théories. Plutôt que d’examiner s’il est possible de donner un contenu expérimental et mesurable aux concepts de la science économique, les économistes – en France tout spécialement - se sont longtemps enfermés dans des débats entre « littéraires » et « scientifiques ».

    Ces querelles reflètent des conflits entre personnalités de formation différente. Elles n’apportent aucun élément de solution à la question : “L’économie est-elle une science expérimentale ?” Oskar Morgenstern, fondateur avec Von Neumann de la théorie des jeux, tente ici de répondre avec impartialité. S’il critique les économètres, ce n’est pas faute de connaitre leurs thèses ; s’il juge les faits sociaux difficilement mesurables, ce n’est, pas faute de s’être penché sur le problème. L’économie est une science, mais l’incertitude y joue un rôle fondamental, qu’il est vain de dissimuler.

    Lorsqu’on entreprit pour la première fois de recenser la population de la France, Laplace se rendit compte aussitôt qu’on n’arriverait jamais à dénombrer sans aucune erreur la totalité des habitants. Il demanda par conséquent que l’on calcule l’erreur probable et qu’on la fasse figurer dans le recensement publié. L’éminent mathématicien, qui apporta une contribution si décisive à la théorie de la probabilité, trouvait donc naturel, et même indispensable, pareille exigence de précision.

    Mais rien ne fut fait en ce sens, et même de nos jours, il n’y a pratiquement aucun pays au monde où la publication de données sociales et économiques s’accompagne de considérations sur l’erreur probable. On se contente, d’une façon ou d’une autre, de présumer qu’il n’y a pas d’erreur, bien qu’il soit facile à n’importe qui de constater que les erreurs abondent partout et qu’elles différent énormément d’une statistique à l’autre ; pourtant, il serait éminemment désirable de connaître exactement, l’importance de ces erreurs.

    Dans les sciences de la nature, il en va tout autrement. La nature, en général, ne présente pas ses données sous forme numérique ; c’est de façon qualitative, essentiellement, qu’elle est perçue, et il incombe à la théorie physique de créer des méthodes, souvent extrêmement compliquées, qui convertissent les données qualitatives en données quantitatives. Dans la vie en société, toutefois, beaucoup de données se présentent sous forme numérique, les prix, la quantité d’argent, la production des denrées, le nombre des naissances dans un pays, le nombre des travailleurs en activité et des chômeurs, etc.

    Dans les sciences physiques, comme les mesures numériques sont difficiles à effectuer et qu’il coûte cher de les raffiner, on traite avec le plus grand respect les chiffres obtenus et on se préoccupe, de savoir exactement, à quel genre de nombre on a affaire. En revanche, dans les sciences sociales, les chiffres sont livrés «tout faits», et il est donc assez naturel que les économistes ne se soucient pas outre mesure de leur qualité.

    Certes, ils s’efforcent d’être exacts, mais leur exactitude ne va pas plus loin, d’ordinaire, que de transcrire les chiffres avec soin, d’utiliser les documents originaux plutôt que des sources de seconde main, de surveiller la façon dont ils combinent, ou agrègent, les données, etc. Beaucoup de difficultés, évidemment, surviennent déjà à ce stade, comme par exemple, tous les problèmes de classification, et risquent donc de faire prendre à l’économiste des décisions arbitraires.

    Faudra-t-il, par exemple, classer avec les produits synthétiques ou avec les fibres naturelles, un tissu mi-coton mi-nylon ? Ici on adoptera l’une de ces classifications, ailleurs l’autre. C’est l’occasion de toutes sortes de décisions arbitraires.

    Vivre dans l’incertitude

    Les sciences de la nature ont accompli un grand pas en avant lorsqu’elles se sont aperçues, grâce aux implications philosophiques de la mécanique quantique, qu’il est impossible d’éliminer complètement l’erreur. L’erreur est irréductible. Cela fut très bien démontré par Brillouin. Il n’a pas été facile à la science d’accepter cette idée, et cela pour bien des raisons.

    L’une d’elles est qu’on éprouve une impression d’inconfort à vivre en permanence avec l’erreur ; on préférerait un monde dont tous les aspects puissent être déterminés. Désormais, le grand problème est : comment vivre avec l’erreur ; l’effort essentiel reste celui qui vise à la réduire de plus en plus sans perdre de vue, comme on la dit plus haut, que chaque réduction coûte des sommes d’argent et d’énergie toujours croissantes.

    Voici qui peut vous donner une idée d’ensemble du problème. Lorsque Newton élabora et démontra sa théorie de la gravitation, il utilisait des données entachées d’environ 4 % d’erreurs. Aujourd’hui, ce chiffre a été réduit à un dix-millième de 1 %, et pourtant Newton avait déjà pu formuler les traits essentiels d’une théorie très puissante, capable d’applications expérimentales.

    Plus tard, lorsque Einstein postula que dans certaines conditions la lumière devait s’incurver au lieu de se propager en ligne droite, les observations de l’époque comportaient un taux d erreur d’à peu près 20 %. Cela n’a pas empêché la théorie de la relativité de prendre le dessus. C’est seulement depuis quelques mois, grâce à l’utilisation de radiotélescopes, que cette marge d’erreur a été réduite à des valeurs pratiquement négligeables ; les instruments qui ont permis ce résultat n’étaient pourtant pas encore inventés à l’époque où Einstein élaborait sa théorie (voir la Recherche, n’ 9, février 1971, p. 164).

    Ce qui précède contient une leçon importante, à savoir que des théories puissantes peuvent être établies à partir de données assez peu satisfaisantes, et vérifiées au moyen de ces mêmes données de façon suffisamment probante. On ne risque donc guère, si l’on sait que les informations et les statistiques économiques et sociales fourmillent d’erreurs, de jeter lé bon grain avec l’ivraie ni de nier la possibilité de toute théorie : on souligne simplement que les théories doivent s’adapter au caractère des données et des renseignements disponibles.

    Il serait certainement injustifié de prétendre atteindre un haut degré de précision dans les données économiques ; on rencontre cependant cette prétention un peu partout, et elle est en particulier souvent revendiquée par les gouvernements qui ont la responsabilité de décisions économiques cruciales. On consent à admettre que nous ne savons pas tout de la nature, cependant assez bien connue ; mais en même temps on accepte sans broncher que nous puissions prétendre expliquer avec une grande précision le monde économique et social, dont la complication est incroyable.

    Ainsi, on donne sans indiquer la moindre marge d’erreur le chiffre du PNB produit national brut, déclaration qui sous-entend une précision de 1/10 ou même 1/100 de 1 %. Un tel chiffre est inacceptable, parce que le sens commun devrait suffire à nous faire voir qu’il est impossible de rendre compte sans aucune erreur du volume total des transactions en tous genres qui constituent l’économie d’un pays.

    Cela s’applique tout aussi bien aux pays développés qu’aux pays sous-développés. mais ces derniers, en outre, ne possèdent presque pas d’archives, le chiffre de leur population est inconnu, et dans leur cas les données « par tête d’habitant » n’ont donc aucun sens. On se livre pourtant à des débauches de comparaisons entre nations, même au sein des institutions les plus prestigieuses des organismes internationaux.

    Une illustration prise au hasard : il est impossible pour un observateur étranger de déterminer le prix de… disons de l’électricité fournie à une société privée dans certains pays. Certaines transactions internationales, comme l’exportation de produits importants d’un pays vers un autre, selon qu’on les évalue au moyen des statistiques d’exportation de ce pays ou des statistiques d’importation de l’autre, varient souvent de presque 100 % en quantité ou en valeur.

    Ce phénomène a été observé jusque dans les transactions portant sur l’or, produit de grande valeur qui bénéficie d’un luxe de soins pour son transport et son enregistrement, mais qui sont parfois couvertes par le secret ; les tarifs d’assurance de son transport enfin sont très élevés, mais sont souvent tournés grâce à diverses manipulations, etc. Pourtant on n’hésite pas à fonder sur de tels chiffres des décisions affectant de nombreuses nations et des millions de personnes, lorsqu’ils font ressortir excédents ou déficits pour certains pays.

    Dans un domaine où entrent en jeu des sommes considérables et où l’enregistrement des transactions est fait avec le plus grand soin, par exemple dans la détermination de la masse monétaire, des différences énormes ont été observées. L’an dernier, la masse monétaire des États-Unis est apparue entièrement différente de ce qu’on avait annoncé jusque-là.

    En août 1970, son taux d’accroissement avait d’abord été évalué à 6,8 %, mais se trouva être en réalité de 10 %. En septembre, on remplaça 1,2 % par 5,7 %, etc. Ainsi des variations énormes se manifestent, sans paraître influencer ni les hommes politiques ni les travaux scientifiques d’économétrie.

    Un observateur indépendant qui débarquerait de la planète Mars ne saurait pas quelles statistiques utiliser pour ses calculs. Même le dénombrement de la population, entrepris à grands frais par les gouvernements des pays développés, à l’aide de techniques évoluées et avec les outils statistiques les plus perfectionnés, laisse subsister des erreurs très importantes.

    Dans le recensement américain de 1950, par exemple, 5 millions de personnes n’ont pas été comptées, ainsi que l’ont démontré plus tard des investigations très attentives ; et même le dernier, celui dé 1970, comporte une erreur similaire, qui représente environ 3 à 4 % de la population totale.

    Nous avons vu plus haut qu’il ne s’agit pas là d’une erreur inacceptable ; mais c’est quand même bien une erreur, et il est parfaitement inadmissible qu’on agisse actuellement tout à fait comme si elle n’existait pas.

    On aimerait donc voir des statistiques économiques où chaque chiffre serait accompagné de l’indication de son écart type ; cette pratique n’a pas cours, et il n’est pas bien difficile. de trouver pourquoi. Les raisons sont fréquemment de nature politique. Le gouvernement reçoit de l’argent d’une assemblée, congrès ou parlement, et préfère ne pas montrer aux législateurs, qui tiennent les cordons de la bourse, qu’il entre une part d’incertitude dans ses calculs et dans ses mesures.

    Il n’y aurait pourtant point de honte à cela, car il serait facile de démontrer que la perfection n’est pas de ce monde. Il y a quelques années, en Allemagne, un organe consultatif du gouvernement, sorte de conseil économique, fit une tentative pour livrer des chiffres assortis de leur marge d’erreur, dans la mesure où elle pouvait être évaluée. Le gouvernement intervint pour mettre fin à cet étalage indécent.

    Une attitude comme la sienne, si elle continuait à prévaloir comme c’est le cas à présent, rendrait impossible tout progrès aussi bien dans le domaine politique que dans celui de la science économique, pour autant qu’elle se fonde sur une notion rigoureuse de ce que sont des données quantitatives. Quand on dévalue le dollar, quelqu’un décide qu’une dévaluation de tant pour cent, ni plus ni moins, constitue la dose requise, mais cet individu ne possède aucun renseignement qui permette de savoir si ce taux est bien le bon.

    Même si l’on s’est livré à des calculs préalables, ceux-ci sont fondés sur des chiffres censés exempts, d’erreur, et il est clair que si l’existence de ces erreurs était prise en considération dans les calculs, les déclarations politiques ne seraient pas formulées avec la belle assurance qui les caractérise aujourd’hui.

    Les pièges du produit national brut

    Je me suis référé jusqu’ici à des faits accessibles à l’observation directe, mais le mal est plus profond : il tient à quelques-uns des concepts mêmes qui sont à la base de certaines observations. Prenons par exemple le produit national brut, ou PNB : c’est une notion populaire dans le monde entier, et pourtant chargée d’absurdités et de difficultés incroyables. Le PNB prétend mesurer l’évolution de la production nationale par l’intermédiaire des variations du volume total des transactions.

    L’œil et l’attention des, gouvernements, des hommes d’affaires et du public sont fixés sur ce chiffre, sur lui seul. S’il augmente, c’est merveilleux ! Ne fût-ce que d’un demi pour cent, c’est mieux que rien. Une différence comme celle entre 1,5 et V % pendant le bref intervalle d’un trimestre sera considérée comme « significative ». Mais qu’y a-t-il derrière ? Il est impossible, on l’a dit plus haut, de mesurer aussi rapidement une masse d’événements aussi vaste que l’est l’ensemble de toutes les transactions ayant eu lieu dans un pays. Cela reste vrai même si l’on dispose d’ordinateurs, qui accélèrent le traitement des informations, et si l’on utilise à fond tous les autres moyens de renseignement. Mais non, on veut que ce chiffre à lui seul nous fasse savoir si le pays est en progrès ou en régression sur le plan économique.

    Ce chiffre est d’ailleurs un chiffre scalaire, et non pas même un vecteur dont les composantes correspondraient aux divers secteurs de l’économie. Tout ce qui a pour résultat un accroissement des dépenses est enregistré comme une «croissance». Ce qui est curieux, c’est que les pannes du système sont inscrites à son crédit.

    Si vous êtes immobilisé dans un embouteillage, vous consommez davantage d’essence, vous payez plus cher le kilomètre en taxi ; si des avions font la queue au-dessus des aéroports sans pouvoir atterrir tandis que d’autres attendant pour décoller, ou même s’il arrive une catastrophe qui entraîne des réparations, tout cela nous est comptabilisé comme un accroissement du PNB !

    L’économie est trop complexe pour pouvoir être représentée par un chiffre unique. C’est comme si la croissance d’un homme depuis le biberon jusqu’à l’âge adulte était représentée par un seul chiffre qui couvrirait sa croissance physique, sa taille, son poids, ses études, son intelligence, etc. ; si minime est l’effort de réflexion requis pour apercevoir toutes ces difficultés qu’on est parfois gêné, en tant qu’économiste, vis-à-vis de physiciens ou autres, d’avoir à révéler que cet état de choses est caractéristique de la situation des sciences sociales.

    Il est d’ailleurs assez curieux que la théorie des probabilités, sans laquelle la science moderne ne serait pas ce qu’elle est, tire son origine dans des phénomènes sociaux : l’étude des jeux de hasard, et l’observation de certains phénomènes économiques et mouvements de population. Après quoi cette théorie si puissante, et dont l’importance ne cesse de croître, a surtout été utilisée dans les sciences physiques, depuis le début du XIX’ siècle jusqu’à nos jours.

    Dans les sciences sociales, une attitude déterministe continue de prévaloir, et c’est tout juste si l’on commence aujourd’hui à percevoir quelques indices d’un changement de perspective et de point de vue. Il n’est pas encore tout à fait admis en bonne compagnie de mettre l’accent sur l’existence d’erreurs dans les observations économiques et sociales, dans, les statistiques et dans les mesures prises, de même que naguère encore il n’était pas poli de dire que quelqu’un était mort d’un cancer : à présent, on n’hésite pas à mentionner dans les nécrologies cette cause de décès.

    Si un déterminisme aussi marqué caractérise dans l’ensemble les sciences économiques, ce n’est pas seulement par crainte de regarder en face l’incertitude qui affecte leurs données, mais aussi, je crois, en grande partie pour des raisons politiques. Tout parti politique, qu’il soit marxiste ou capitaliste, tient à démontrer que ses conclusions sont définitives, que ses prévisions sur l’évolution de l’économie ou ses dithyrambes sur la façon admirable dont fonctionne le libre marché, sont solidement fondés et ne laissent pas prise au doute, ne souffrent aucune incertitude. Il va falloir changer tout cela, et l’on commence en effet à voir venir un changement.

    A l’avenir, il sera certainement impossible aux sciences sociales de se développer de façon différente des sciences physiques, en ce qui concerne les exigences de rigueur scientifique et les méthodes d’analyse. Si l’observation de la nature est elle-même chargée d’incertitude, comment le monde social et économique, dans toute sa complexité, pourrait- être observé valablement d’un point de vue plus déterministe, lui qui est véritablement encastré dans l’univers naturel ?

    La validité des prévisions varie évidemment selon qu’on se rend compte ou non de l’importance des incertitudes. Il est intéressant de noter que jusque dans un domaine économique où les données atteignent un maximum de précision, à savoir les cotes de la bourse, les prévisions restent notoirement incertaines. En fait, dans la plupart des situations, elles sont même impossibles.

    Il se peut que ce soit dû à la structure particulière de la bourse, mais si ce grand et important marché est sujet à des variations aléatoires, comment d’autres marchés, où les renseignements sont bien plus difficiles à obtenir et chargés de bien plus d’erreurs, pourraient-ils être mieux compris ? Comment les théories pourraient-elles y posséder un pouvoir de prévisions plus grand ?

    Sortir l’économétrie de son ghetto mathématique

    Les économistes se trouvent vraiment devant un étrange dilemme. D’un côté, la quantité d’informations économiques s’accroît selon un taux incroyable, surtout grâce aux ordinateurs, qui permettent d’enregistrer de nombreuses activités qui échappaient autrefois à l’observation numérique. En même temps, l’économétrie, science qui vise à faire des mesures économiques véritables et à les lier ou les combiner en vue de les incorporer à une théorie, devient de plus en plus mathématique et a besoin de subir de profonds rajustements.

    On a vu il y a quelques années un curieux débat : les mesures sans théorie, c’est-à-dire « impartiales », font-elles vraiment progresser la science économique, ou les théories doivent-elles précéder toute tentative de mesure ? Cela rappelait assez le vieux conflit entre l’économie comme science théorique et comme science historique, qui a débouché comme on sait sur la découverte que les deux choses ne sont pas contradictoires dans les faits : il est impossible de faire de la théorie économique sans mesures, et des mesures sans théorie ne veulent rien dire.

    On peut dire que tous les progrès, dans toutes les sciences, ont été accomplis grâce à l’introduction de concepts nouveaux, et ceux- ci à leur tour ne pouvaient naître que lorsque le chercheur avait sous les yeux un grand nombre de données empiriques. C’est ce qui s’est passé pour les découvertes de Kepler, fondées sur les prodigieuses observations et mesures de Tycho-Brahé ; et aussi pour Mendel, qui commença par accumuler de longues années d’expériences de génétique.

    De même, l’économétrie aujourd’hui doit relever un immense défi. Il s’agit d’élaborer une image du monde réel qui tienne compte de toutes les Incertitudes impliquées par les procédés de description. Pour ce faire, les chercheurs qui ont pour tâche d’organiser les divers aspects de cette image devront utiliser le sens commun, en même temps que certains concepts empruntés à la théorie économique devront servir de guide.

    La difficulté est que les économètres sont dispersés dans de nombreux pays dont les structures économiques et sociales sont très différentes : on doit donc émettre des réserves sur la valeur des comparaisons de leurs mesures. De plus, les économies changent, tandis que les lois de la nature sont stables, du moins dans le champ d’action qui est celui de la physique, et même de la biologie.

    Face à ces difficultés, il n’est pas étonnant que les économètres trouvent plus commode d’élaborer des méthodes abstraites et très raffinées que de les mettre en pratique. L’économétrie a produit un volume important d’ouvrages théoriques, mais rares sont les applications expérimentales qui permettraient d’en extraire ce dont on a, en fait, besoin : une Image de la façon dont fonctionnent réellement les systèmes économiques de différents pays.

    Notons aussi que les méthodes statistiques, potentiellement très puissantes, nécessitent un appareil de données et de théories économiques dont la structure soit très rigoureuse et ne laisse passer que des erreurs minimes. Cela souligne le fait qu’une grande précision des données et des mesures n’est vraiment nécessaire ou môme utile que pour des théories très puissantes, mais il se trouve justement que la plupart des données disponibles sont de mauvaise qualité et ne sauraient servir à travailler avec les concepts plutôt raffinés que l’on tente d’instaurer et d’utiliser en théorie économique.

    Il y a donc une dualité entre la structure – fine ou non – de la théorie, et la qualité des données correspondantes. Comme en physique, l’écart est considérable entre le degré de confiance qu’on peut accorder à telle information et à telle autre, entre le degré de précision d’une mesure et d’une autre. Par conséquent, les affirmations fondées sur des théories économiques sont de valeur très inégale. Malheureusement, de nos jours, et surtout dans les milieux gouvernementaux, on ne fait pas de telles distinctions, et dans les manuels scolaires pour débutants ou même pour les étudiants plus avancés, on ne trouve pas le moindre mot indiquant qu’il subsiste dans les sciences économiques des problèmes non résolus.

    Cependant, ces sciences sont pleines d’énigmes encore à résoudre. Il arrive certes que des prévisions correctes soient faites, ce qui semblerait renforcer la puissance et l’exactitude de la théorie sous-jacente ; mais ce sont là des faits dont on aurait tort d’exagérer l’importance.

    Même des théories fausses sont capables de prévisions exactes : témoin la théorie ptoléméenne, d’après laquelle nous pouvons calculer la date juste de la prochaine éclipse de lune tout en sachant parfaitement que la théorie est fausse. Ainsi, une prévision correcte ne prouve ni l’exactitude des observations qui l’ont précédée, ni la justesse de l’interprétation qu’on en a faite.

    L’ordinateur… et la mauvaise manière de s’en servir

    La découverte de l’ordinateur a évidemment une importance énorme pour les chercheurs en sciences sociales. C’est sans doute la plus grande découverte technologique de notre époque, plus importante même que la fission de l’atome. Comme, parmi les sciences économiques, il en est peu qui se prêtent à une expérimentation directe, la simulation rendue possible par l’ordinateur supplée au manque de procédés expérimentaux.

    La transformation des sciences économiques par l’ordinateur; ne fait que commencer, mais on peut déjà discerner quelques grandes lignes importantes ; quelques dangers méritent une mise en garde.

    Le grand mathématicien Gauss disait. « Le manque de réflexion. mathématique ne se fait jamais voir de façon aussi éclatante que dans l’excès de précision apporté à des calculs numériques. » Que dirait Gauss aujourd’hui, ou des informations insuffisamment analysées, de qualité très inégale, sont entrées pêle-mêle dans les ordinateurs pour subir des millions de multiplications, dans l’espoir qu’au bout du compte quelque résultat significatif apparaîtra ?

    Tout cela repose souvent sur un petit nombre d’équations qui prétendent refléter la réalité économique ; et, à partir des calculs on fait des prévisions, qui servent de base à des décisions politiques.

    Le champ des mathématiques numériques s’est énormément développé depuis l’avènement de l’ordinateur. Cependant, la plupart des ouvrages portent avant tout sur des techniques de calcul ou des procédés plus simples et plus sûrs pour résoudre les équations. Le problème qui nous occupe ici intéresse par contre la nature des relations entre les théories fondamentales d’une part, et les résultats numériques obtenue par des calculs fondés sur les modèles qu’elles ont construits d’autre part.

    La théorie économique s’est très tôt posée des questions de ce genre : on se souvient du fameux passage où Pareto, dans son Manuel d’économie politique 1907 démontre que, suivant sa théorie générale de l’équilibre, pour un système contenant seulement 100 personnes et 700 produits, il n’y aurait pas moins de 76990 équations à résoudre. Chiffre énorme, et pourtant il est clair que, par rapport à la population d’un pays, 100 personnes ne constituent qu’une fraction minime.

    Au lieu de résoudre les équations concernant un si petit nombre d’individus, on préfère travailler sur des agrégats, établie des modèles qui ne comprennent qu’un petit nombre de variables dont chacune couvre un grand nombre d’individus. On espère ,ainsi diminuer la difficulté, et dans un certain sans, évidemment, on y parvient. Hélas ! tout se paie, et l’évaluation des agrégats, loin d’être un procédé inoffensif, engendre à son tour des problèmes.

    De la modélisation au calcul

    Examinons comment envisager un calcul, quel qu’il soit, sur une grande échelle. Je me réfère ici à un ouvrage important de Von Neumann et Goldstine. Quoique leurs travaux datent d’il y a vingt-cinq ans, rien n’est venu affecter la validité de leurs résultats ni, je crois, ne pourrait le faire. Comme beaucoup de problèmes économiques sont représentés par des matrices d’un ordre élevé, comprenant plusieurs centaines de lignes et de colonnes, nous pouvons citer le problème que pose l’inversion des matrices, elle comporte quatre stades, qui occasionnent inévitablement des erreurs de types divers dont certaines, nous le verrons, d’importance primordiale.

    En voici la liste :

    Le problème économique, brut, à la base, ne peut être exprimé qu’au prix d’une idéalisation, d’une simplification et d’omissions. En d’autres termes, il faut construire un modèle mathématique, qui, comme les modèles dans toutes les sciences, constitue une simplification de la réalité. Je n’insiste pas sur ce point, car le problème est commun à toutes les sciences, et tout économiste est conscient qu’il simplifie, parfois de façon radicale. C’est un dilemme auquel on ne saurait échapper, et d’ailleurs une simplification n’est pas forcément néfaste.

    Étant donné le succès de théories physiques telles que la théorie newtonienne de la gravitation, on voit qu’il est possible d’aller très loin même avec des simplifications grossières.

    Si l’on accepte le modèle comme une image fidèle et cohérente de la réalité, on constatera que la description du phénomène choisi nécessitera des paramètres dont la valeur sera fixée par l’observation, directement ou indirectement c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une autre théorie ou d’un calcul préalable. Ces paramètres vont donc comporter des erreurs qui, à leur tour, se retrouveront dans les résultats de tous les calculs. C’est là le point décisif. C’est à ce stade qu’interviennent les erreurs d’observation, et leur influence affecte les résultats plus gravement qu’aucune.

    La formulation mathématique stricte du modèle doit être remplacée par une formulation approximative. Cela veut dire que de nombreuses opérations transcendantes telles que celles qu’impliquent des fonctions comme le sinus ou le logarithme, ou des opérations telles que l’intégration et la différenciation, ainsi que les expressions implicites, etc., que l’on trouve inévitablement dans les divers modèles utilisés en théorie économique – tout cela devra être traité numériquement.

    Autrement dit, il faudra remplacer toutes ces opérations par des procédés élémentaires. De même, les processus qui convergent ou tendent vers une limite devront être interrompus à un certain endroit ou tronqués dès qu’on jugera atteindre un niveau d’approximation suffisant.

    Même si l’on ne se sent pas gêné par ces trois sources d’erreurs, qui influent sur la nature des calculs et leur validité, il en reste encore une très importante dont la présence est significative.

    C’est qu’aucun procédé ou moyen de calcul ne peut faire les opérations élémentaires – en tout cas pas toutes les opérations élémentaires – avec une rigueur absolue et sans fautes. Il ne s’agit pas ici des erreurs que peut commettre un ordinateur mal programmé ou qui souffre de déficiences mécaniques ou électriques. Non, c’est plus grave. Le processus de calcul lui-même comporte des traits inhérents qui lient l’exécution de toutes les opérations à l’introduction simultanée, inévitable et systématique de certains types d’erreurs.

    Considérons, pour illustrer les erreurs liées au fait d’arrondir un chiffre, un ordinateur ayant une limite de capacité lui permettant de retenir disons 8 chiffres : en multipliant deux nombres de 8 chiffres, on en obtient un de 16 chiffres qu’il faudra arrondir à 8. Répétez l’opération quelques millions de fois comme c’est nécessaire dans bien des inversions de matrices et demandez-vous si le résultat final est encore valide. C’est là un problème fondamental. Quelle que soit la capacité de l’ordinateur, il vient toujours très vite un moment où il faudra arrondir, sans quoi on finirait bientôt par avoir des nombres comprenant plus de chiffres qu’il n’y a de particules dans l’univers.

    En ajoutant cette difficulté au fait que les données comportent un assortiment d’erreurs diverses, on aura une idée de l’étendue du problème auquel se heurte la vulnérabilité relative de divers types de modèles à divers coefficients d’erreur. Des recherches ont démontré que certains des modèles les plus connus sont extrêmement vulnérables.

    Par exemple, dans un modèle a six équations, même si le coefficient représentant les salaires est le seul où se soit glissée une erreur, mettons de 10 %, le chiffre indiquant les profits sera affecté d’une erreur de 23,4 % en trop ou de 21 % en moins si l’erreur de base est négative. Quand toutes les variables sont sujettes à l’erreur, comme c’est toujours le cas, les résultats sont encore pires. Et ce n’est là qu’une seule illustration.

    Je termine ces réflexions par un simple exemple qui devrait nous inspirer à tous une salutaire prudence. Prenons le système de deux équations

    x-y = 1 et x-1,00001 y = 0

    Elles ont pour solution : x = 100.001, y = 100.000.

    Mais les deux équations suivantes presque identiques :

    x-y = 1 et x-0,999 99 y ont pour solution : x = -99 999, y = -100 000.

    Les coefficients diffèrent tout au plus de deux unités à la cinquième décimale, mais les solutions diffèrent de 200.000. Est-il nécessaire de ne rien ajouter ?

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