Bernard Plouvier
On peut ne pas admirer le racisme endogamique ni le capitalisme de spéculation et reconnaître qu’il y eut des Juifs d’exception : le Qohelet, Jésus de Nazareth, Spinoza, le baron Haussmann, Gershwin et Copland, Heifetz, « Solti »-Stern et Janos Starker... On peut également avoir un penchant pour le journaliste et théoricien de l’information que fut Walter Lippmann (en médaillon, mort en 1974), la star de New Republic, du New York Herald Tribune et de Newsweek.
Dans son livre de 1922 : Public opinion, devenu la référence d’une foule d’éditorialistes et de directeurs de rédaction, Lippmann soutenait que l’opinion publique est bien davantage façonnée par les émotions que par le raisonnement - Gustave Le Bon l’avait écrit un quart de siècle plus tôt !
De ce livre, on ne retient généralement que le concept de « manufacture of consent », si l’on préfère le formatage en douceur des opinions publiques de tous pays par les media (presse écrite, radio, cinéma, publicité), soit la variante libérale de la propagande politico-sociale des États totalitaires - à l’époque : l’URSS, le kémalisme et le fascisme naissants, l’islam n’étant pas encore sorti de sa torpeur médiévale et le nazisme n’existant qu’à l’état embryonnaire.
En pratique, selon Lippmann, si les journalistes doivent informer discrètement les ministres et chefs d’État (et nombreux seront les reporters internationaux à servir de sources à Franklin Delano Roosevelt, de 1933 à 1945) de ce qu’ils ont perçu en pays hostile ou concurrent, le vulgum pecus n’a droit qu’aux informations générales, aux potins et aux scandales, agrémentées de schémas-types de pensée, pour orienter sa réaction aux événements.
En résumé, l’on filtre parmi la foule d’informations, ce qu’il est bon que les électeurs sachent, sans encombrer leur petit esprit de précisions qu’ils n’ont pas à connaître, singulièrement les soubassements économiques de décisions politiques.
Lippmann parlait de « barrière entre le public et l’information ». Il avait mal choisi son terme : il s’agissait bien plus de tamiser, de cribler, de filtrer, en un mot de désinformer par défaut. Encore faut-il créditer Lippmann, le cynique, d’une forte dose d’honnêteté : il précisait qu’un journaliste ne doit publier que des informations réelles et vérifiées… d’autres n’auront pas cette éthique.
Comme l’a précisé le Britannique Richard Tawney (in Equality de 1931), l’exemple des USA et de sa presse n’est probablement pas adapté à la vieille Europe des années trente. Aux USA règne alors « une inégalité économique considérable, mais aussi une égalité sociale considérable »… seul le nazisme créera une société égalitaire entre membres du Volk germanique, mais cette notion n’est pas perçue hors du Reich, pas plus qu’elle ne l’est de nos jours par nombre d’historiens.
En France, durant ce nouvel avant-guerre, l’inégalité sociale est aussi profonde que l’inégalité des jouissances matérielles. De ce fait, l’information y est pure affaire de bourrage de crânes : presse pacifiste et presse belliciste vont s’opposer vigoureusement, surtout à compter de 1936. Sans la moindre vergogne, journalistes français (et britanniques) n’hésiteront pas à multiplier les bobards, tandis que la presse du IIIe Reich ne ment généralement que par omission, les mensonges intentionnels y étant rares ; c’est, d’ailleurs, ce qui frappe le plus l’historien qui rejette tout apriori.
Par ailleurs, Lippmann, journaliste parfois aventureux dans ses avis et pronostics de politique étrangère, est un partisan convaincu de la régulation de la production économique par les prix du marché et par la publicité, là-encore avec une dose certaine de cynisme : il ne lui paraît pas nécessaire, pour lancer un produit ou un concept, de chercher l’utilité maximale pour la société, mais il est indispensable de produire toujours plus et à meilleur coût, pour obtenir le plein emploi et accroître la richesse nationale.
Il organise en août 1938, au Musée Social de Paris, un Colloque, où une trentaine d’économistes et d’universitaires débattent du néo-libéralisme, en un moment où l’économie allemande écrase par ses succès à l’exportation les économies des grandes démocraties, les USA ont replongé dans la dépression économique au second semestre de 1937. On y parle de barrières douanières et de libre-échange, d’union monétaire et d’étalon de référence (presque tout le monde vient d’abandonner l’étalon-or), de réglementation de l’économie par les États.
Au Colloque Lippmann, s’affrontent Jacques Rueff et Ludwig Mises (qui a quitté, en 1934, l’Autriche ruinée pour la Suisse), tous deux partisans de l’étalon-or, mais le premier tolère une certaine planification étatique, repoussée avec horreur par le second, alors partisan du libéralisme intégral, acceptant tout au plus un encadrement du crédit pour limiter les risques d’inflation grave. Tous deux triompheront, après 1945, mais de façon transitoire (Rueff sous la Ve République gaulliste ; Mises aux USA).
Tout cela n’est-il que pure érudition historique ? Pas vraiment !
Semble toujours d’actualité, même de façon brûlante, la notion de désinformation du public, liée à une surinformation de détails croustillants, mais dépourvus de réelle importance (comme les tenues de telle femme de président), masquant une véritable sous-information quant aux véritables maîtres du jeu politico-social et au cynisme absolu de leurs choix.
La théorie de Lippmann triomphe en permanence et de façon antidémocratique, si l’on admet que le droit à l’information est l’un des critères des régimes démocratiques (avec l’isonomia, la méritocratie et la liberté d’expression… toutes notions assez mal en point dans les sociétés occidentales actuelles).
Quant à la finalité du fonctionnement de l’économie, à l’intérêt d’un minimum de régulation des marchés par d’honnêtes membres du pouvoir exécutif, à l’établissement d’étalons monétaires fiables (à moins que l’on ne se décide à en revenir au clearing, pour commercer avec les pays à l’économie émergente, donc dénués de devises fortes), tout cela est encore et toujours d’actualité.
Depuis le XVIIIe siècle, l’on n’en finit pas d’opposer le « laissez faire, laissez aller » à la régulation des économies nationales par le pouvoir exécutif. L’expérience globalo-mondialiste, en cours depuis les années 1980, a ruiné nombre de Nations occidentales. Il serait peut-être temps de réfléchir à d’autres voies et d’éduquer le public, manifestement moins sot que ne le croyait Lippmann, avec sa morgue de surdoué.

Le Front National fêtera le 27 octobre le quarante-cinquième anniversaire de sa création sous l’impulsion de Jean-Marie Le Pen. Quarante-cinq ans de luttes, d’abord confidentielles avant son émergence électorale dans les années 80, grâce à la ténacité de militants courageux et de figures exceptionnelles. Quarante-cinq d’analyses et d’avertissements qui se sont (très souvent) dramatiquement vérifiés. Quarante-cinq ans d’attaques (y compris physiques), d’insultes émanant d’un microcosme politico-médiatique globalement gauchisant, (alter) mondialiste, libéral-libertaire foulant au pied les valeurs et les idées qui ont fait la grandeur, la force de la civilisation européenne, de la France et du peuple français. Quarante-cinq ans de combat national qui ont abouti cette année à une étape importante dans notre longue marche vers le pouvoir: les 11 millions de voix qui se sont portées sur Marine le 3 mai, une alliance électorale avec M. Dupont-Aignan brisant la loi d’airain de la ghettoïsation/diabolisation, l’élection de députés en juin malgré l’absence d’une proportionnelle qui aurait permis à 120 frontistes de faire leur entrée à l’Assemblée. Un quasi demi-siècle d’une résistance nationale qui monte en puissance partout en Europe comme dans le reste du monde. Car oui, les peuples sécrètent instinctivement leurs propres défenses immunitaires face au monde gris, sans âme que nous promettent les idéologues/précepteurs des sociétés liquides, de la fin des nations et de l’enracinement. Une résistance au rouleau compresseur du cosmopolitisme marchand, planétarien, laïque et obligatoire, qui est toujours perçue si ce n’est avec rage, du moins avec condescendance et une certaine dose d’incompréhension de la part de sentencieux analystes. Les mêmes qui prédisent régulièrement depuis trente ans la fin du Front National…
Minute