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culture et histoire - Page 1244

  • ANTOINE BLANC DE SAINT-BONNET (1815 - 1882)

    A prendre leur état civil, c'est de Le Play qu'il faudrait d'abord parler, puisque, né en 1806, il est de neuf ans l'aîné de Blanc de Saint-Bonnet. Mais, si nous prenons la chronologie de leur oeuvre, c'est au cadet qu'il faut donner le pas. Lorsque Le Play, publiera, en 1855, ses fameux Ouvriers Européens, il y aura déjà onze ans que l'ancien mousquetaire noir de Louis XVIII, M. de Salvandy, devenu Ministre de l'Instruction Publique de Louis-Philippe, a décoré de la Légion d'Honneur un jeune sociologue de 29 ans, pour un imposant ouvrage en trois volumes, De l'Unité Spirituelle, ou de la Société et de son But au delà du Temps. A vingt-cinq ans, ce provincial, en écrivant un opuscule intitulé : Notion de l'Homme tirée de la notion de Dieu, avait déjà annoncé quel problème ferait l'objet des réflexions, des études et des approfondissements de toute sa vie. C'est le problème de la Contre-Révolution. La Révolution est l'aboutissement logique d'une philosophie matérialiste qui veut voir en l'homme indéfiniment perfectible le Dieu de l'avenir ; pour combattre la Révolution et son oeuvre de mort, il faut opposer à cette philosophie la Théologie, qui nous enseigne que, depuis la faute d'Adam, l'Humanité est infirme et ne peut avancer qu'en s'appuyant sur son Rédempteur. « Voici le fait : il y eut une Chute, il y a le mal, il est au sein de l'homme. Il faut le préserver des suites et lui rendre le bien, ainsi que la vérité perdue. Il faut, à l'aide du secours divin, que l'homme remonte à l'état de vertu et de charité, qu'il aurait dû primitivement atteindre » (1).

    Antoine de Saint-Bonnet appartient à la bourgeoisie aisée. Celui qui a écrit : « Qu'est-ce que le bourgeois ? Un homme du peuple qui a économisé » sait fort bien que sa particule n'est là que pour le localiser, et, littéralement, le particulariser. Blanc est un patronyme assez commun ; pour éviter des confusions, Joseph Blanc, père d'Antoine, avait pris l'habitude de signer Blanc-Saint-Bonnet, du lieu dont sa famille était issue et où, en qualité d'homme d'affaires des moines de Savigny, il avait acquis une propriété. Plus tard, le tiret se transforma en particule. Ce Saint-Bonnet-le-Froid, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme du Velay, est un hameau des monts du Lyonnais, que l'on peut gagner, soit par Grézieu-la-Varenne, soit par Vaugneray, et qui n'est guère qu'à cinq lieues de Lyon. De ses 700 mètres d'altitude, on a une très belle vue sur les monts du Beaujolais au point où ils touchent au Forez. Le château, aujourd'hui mi-ferme, mi-auberge, voisinait avec une chapelle ruinée par la Révolution et reconstruite par le philosophe. C'est lui pareillement qui avait entouré la vieille demeure d'une forêt de sapins maintenant décimée. Antoine, né à Lyon le 28 janvier 1815, passera son enfance dans cette solitude. Plus tard, les étés ramèneront le collégien, puis l'étudiant, sous les frais ombrages de Saint-Bonnet ; plus tard encore, vers 1840, il en fera sa résidence principale. S'il est vrai - et c'est vrai - que l'homme, pétri du limon de la terre, garde l'empreinte des paysages que son enfance a aimés et qui restent le cadre de son activité, rien d'étonnant à ce que l'oeuvre de Blanc de Saint-Bonnet porte la marque de la puissante et austère majesté qui émane de la montagne et de la forêt. Ses parents le destinaient au notariat, mais il avait peu de penchant pour grossoyer des actes. La mort prématurée de son père lui donnera licence de se laisser aller à son goût pour les sciences politiques. Sans doute y fut-il aidé par l'impulsion qu'avait donnée à son esprit son professeur de philosophie, l'abbé Noirot, qui deviendra Inspecteur général de l'Instruction Publique et aidera plus tard Le Play à retrouver la pratique religieuse. Il faut bien que l'influence de ce prêtre ait été forte pour que l'homme qui devait proclamer en 1851 : la démocratie triomphe, et je viens combattre la démocratie, ait accepté en 1848 de solliciter les voix des électeurs lyonnais - vainement d'ailleurs! - sur la même liste que l'abbé Noirot et que son ami Victor de Laprade, en déclarant : « La République est la forme naturelle de la Société chrétienne ! »

    Cette illusion, partagée alors par tant d'excellentes gens, se dissipera vite devant la leçon des événements. Il ne fut pas long à découvrir que la démagogie ruineuse sort inéluctablement de la démocratie, et qu'Alphonse Karr avait raison de dire « Il suffit de quelques grelots au bonnet de la Liberté pour en faire le bonnet de la Folie ». Trois ans après sa candide profession de foi démocratique, il publiera le fruit de ses réflexions dans son maître livre, La Restauration Française, à propos duquel Montalembert lui écrira : « Nul n'a vu de si haut ni plus loin que vous. » Quelques citations nous feront mesurer le cheminement de sa pensée « Vu l'état où le voltairianisme et les gouvernements ont mis les masses, la République, c'est la démocratie: la démocratie, c'est le socialisme; et le socialisme, c'est la démolition de l'homme. » ... « Le socialisme n'est que la religion de l'Envie. » ... « Par l'effet de sa chute, l'homme est à l'état d'envie. Quand le peuple entendit pour la première fois ces mots La propriété, c'est le vol, il a senti le raisonnement justificateur de ce qui sommeillait en lui depuis qu'il a perdu la roi. Et sa conscience ainsi faite, il a marché d'un trait dans la Révolution. » ... « Vous ne vouliez rien de divin, vous saurez ce que les moyens humains coûtent ! Vous vouliez l'institution à la place de la conscience, vous saurez ce que produit l'institution ! Payer dix militaires, quatre employés et deux mouchards où il n'y avait qu'à nourrir un prêtre, n'est pas le moyen de couvrir ses frais. » L'expérience des ateliers nationaux, ouverts par décrets du 25 février 1848, - et dont l'Assemblée Constituante dut ordonner la dissolution immédiate le 21 juin parce que leur inutilité n'en coûtait pas moins 150.000 francs par jour -, lui fait écrire :
    « Les hommes, dans leur méfiance, ont cru que le christianisme était faux. Ils ont dit : l'homme naît bon ; ils ont dit : il est ici bas pour jouir ; ils ont dit : la richesse est toute faite ; ils ont dit : tous y ont un égal droit ; ils ont dit : il faut égalité des salaires ; et l'on ouvrit les ateliers nationaux. Et qu'a fait l'homme bon ? Il a fait comme le sauvage, il s'est couché, déclarant que c'est à la Société de le nourrir. Si la méthode eût été générale, le pain manquant, il eût fallu, comme dans l'antiquité, forcer les bras au travail. Eh ! Nous y voilà donc... Ou le christianisme, ou l'esclavage. »
    Et ce raccourci étonnant qui contient toute la réfutation de l'utopie collectiviste : « Le socialisme suppose une immaculée conception de l'homme. » Si Jean-Jacques Rousseau avait raison ; si l'homme était naturellement bon ; si l'envie du bien d'autrui, ou de sa supériorité, n'habitait pas, dès sa tendre enfance, sa pensée ; si la paresse, sous l'euphémisme de loi du moindre effort, ne freinait pas d'ordinaire son activité ; si aucune convoitise, aucune violence, aucun désir de nuire à son prochain ne se trouvaient en germe dans son coeur, alors, évidemment, on pourrait imaginer une Société reposant sur le principe du collectivisme, autrement dit sur la mise en commun des efforts de chacun et sur la distribution des richesses créées par le travail de tous, entre chaque membre de la communauté, selon ses besoins. Malheureusement, l'homme n'est pas né sans tache.

    Tous les péchés capitaux sommeillent en lui, et justement tout l'art des meneurs de peuples consiste à faire concourir au bien commun les défauts mêmes de l'humanité, comme un habile navigateur sait utiliser les vents contraires pour aller de l'avant. Si l'homme est certain d'avoir ses besoins essentiels assurés par la collectivité, quelle que soit sa propre activité, il se laissera aller à sa nonchalance naturelle, et la paresse de chacun engendrera vite la misère de tous. Mais si vous mettez en jeu son égoïsme inné en promettant à l'effort accru une rétribution supplémentaire, la perspective de pouvoir satisfaire des convoitises nouvelles forcera au labeur son indolence native. Etre intéressé est, certes, un vilain défaut ; mais c'est un défaut que l'on peut faire servir à l'amélioration des conditions de vie d'un individu, d'une famille, voire d'une société. En transformant les « stakhanovistes » en une manière de héros civils au sort enviable, le régime bolcheviste reconnaît lui-même que l'esprit de vanité et de convoitise, stimulé par des avantages divers, est le plus efficace ressort d'une production intensifiée. Mais, du coup, les grands prêtres de la religion nouvelle ont renié le dogme fondamental de l'égalité entre les hommes et désavoué Rousseau : l'humanité n'est pas naturellement portée au bien. Et cela frappe de vanité toutes les Salentes bâties dans les nuées par tant de théoriciens socialistes. Cependant, il est des lieux qui s'en rapprochent. On voit ça et là de vastes demeures où, sans contrainte extérieure, des hommes et des femmes s'affairent à leurs travaux tout au long du jour, s'asseoient à la même table pour un frugal repas, et témoignent par leur visage calme et souriant que cette vie de labeur régulier, dont ils ne tirent aucun profit personnel, leur parait la plus belle du monde. Seulement ces hommes ou ces femmes, pour réaliser cet idéal collectiviste, ont dû se lier vis-à-vis d'eux-mêmes par un triple serment : renoncer à toute propriété personnelle, se refuser aux joies du foyer et des enfants qui le peupleraient, accepter d'avance et sans discussion les ordres du chef qu'ils auront choisi.

    Le socialisme ne peut se réaliser sans caricature que si l'on décide de vivre en communauté à l'abri des trois voeux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Autrement dit, et pour en revenir à la définition de Blanc de Saint-Bonnet, le socialisme suppose une immaculée conception de l'homme, ou, en tout cas, l'effort constant pour l'homme de se maintenir en état de grâce avec l'aide du Rédempteur. Mais, comme les cités et les nations ne reposent pas sur des célibataires chastes, mais sur des familles, et qu'un peuple de couvents s'éteindrait en une génération, il faut bien que, dans ce monde tel que Dieu l'a voulu, il y ait un système social plus adapté à la nature de l'homme que le collectivisme. Son fondement est la propriété. La propriété est de droit naturel parce qu'elle est la récompense du mérite. Ecoutons Blanc de Saint-Bonnet nous parler d'elle et du capital qu'elle constitue : « Le capital commença le jour où quelques hommes, ayant satisfait leurs besoins, eurent la possibilité d'épargner. Si la propriété n'eût pas immédiatement surgi, les besoins eussent éternellement étanché les produits ; ce capital précieux, qui fait tout l'avenir de l'humanité, ne serait pas encore fondé, nous serions à l'état sauvage. Le capital suit la loi de l'irrigation. La comparaison est charmante. Une faible source sort de terre ; ce filet d'eau est absorbé par les trois ou quatre mètres de sol qui l'entourent. Creusons un bassin pour Ie recevoir et bientôt le flot accumulé court arroser une surface de huit ou dix mille mètres. L'eau revenant au réservoir, l'opération recommence sans cesse. Que le pré d'alentour eût demandé la destruction du bassin qui retient ces eaux, et trois ou quatre mètres pourris sous les joncs remplaceraient la fécondité d'un hectare. La propriété est le réservoir du capital ». Mais ne vous hâtez pas de crier au bourgeois lyonnais tapi dans sa maison des champs enfermée dans de hauts murs, â Calixte caressant son coffre-fort avec volupté. Pour Blanc de Saint-Bonnet, comme pour tout vrai chrétien, l'argent est un utile serviteur, ce n'est jamais un maître. Alors que l'esprit de pauvreté, lui, est une vertu. Vertu indispensable chez ceux qui ont mission de nous guider.

    Chez les ministres de Dieu d'abord : « La simple commodité dans la maison du prêtre justifie le luxe dans la maison des grands. Le peuple alors perd en la sienne son doux modèle de douleur et d'abnégation. Ce serait un grand malheur si un jour le pauvre rie pouvait plus voir un frère dans le prêtre, mais le frère du riche. Dès ce moment, le peuple n'appartiendrait plus à l'Eglise ». Et ceci encore : « Il faudrait que l’Eglise eût la moitié des richesses de la terre, et que le Clergé restât pauvre ». Entre parenthèses, la République a fait le nécessaire pour que ce vœu fût réalisé pour la seconde moitié. Bien loin de rendre à l'Eglise les biens qui lui permettaient, avant la Révolution, d'assumer le monopole de l'éducation et de l'assistance, Marianne III lui a enlevé en 1905 le peu qui lui restait, et a réduit le clergé de France à la mendicité du denier du culte. Sans absoudre pour autant le vol dont il demeure la victime, on peut constater avec fierté que ce clergé, devenu le plus pauvre du monde, est aussi le plus riche en dignité de vie et en prestige. « II n'est pas défendu de gagner de l'argent, mais alors il ne faut pas se porter à la tête d'une nation. Le fondement des peuples est la vertu, celui des classes gouvernementales est au moins l'honneur ; on ne peut y substituer à ce point les deux principes contraires ». Ses préférences pour la monarchie traditionnelle viennent sans doute de ce qu'elle repose essentiellement sur une autorité paternelle et sage ; il n'a que vingt-cinq ans lorsqu'il écrit : « Quand l'autorité souveraine réside dans le monarque, de telle sorte néanmoins que cette plénitude de pouvoir soit paternelle, qu'elle soit tempérée par l'observation des lois fondamentales et des coutumes anciennes et que le souverain se propose uniquement l'avantage des sujets, le gouvernement, comme en France, est la monarchie pure ». Mais il soulignera que l'un des caractères de cette monarchie est de préférer la vertu et l'honneur à l'accumulation des richesses : « La mère de Saint-Louis dit à son fils : j’aimerais mieux vous voir mort que souillé d'un péché mortel. La mère de Bonaparte répète aux siens, arrivés sur les trônes : Mettez de côté, cela ne durera pas toujours. » On ne peut cependant présenter Blanc de Saint-Bonnet comme un doctrinaire du catholicisme social. Vous ne trouverez chez lui aucune invite à l'élaboration de lois particulières concernant le monde des travailleurs. Non pas qu'il ignore la misère d'autrui ; non pas surtout qu'il ne désire qu'elle soit soulagée.

    Il est trop profondément chrétien pour cela. Mais il est contre-révolutionnaire avec trop d'intransigeance pour admettre que l'Etat ait, au nom de l'égalité, à intervenir dans l'atténuation de cette misère. Le devoir de charité que nous impose la loi du Christ doit y suffire. « Vous répétez que l'Evangile a proclamé l'égalité des hommes, et c'est faux ; il a proclamé l'égalité du mérite, autrement dit l'équité. L'égalité n'est qu'un faux nom de la justice. L'Evangile savait si bien l'inégalité qui résulte de notre liberté, qu'il institua la Charité pour ce monde, et la Réversibilité pour l'autre ». N'hésitons pas à dire que Blanc de Saint-Bonnet, si puissant dans ses vues politiques, est infiniment plus faible dans ses considérations sociales. Non seulement, lui qui a pourtant prévu que le matérialisme des philosophes risquerait de livrer un jour l'Europe aux Cosaques ne paraît pas avoir soupçonné les problèmes qui naîtraient de l'industrialisation et du libéralisme économique, mais il ne semble pas avoir réfléchi à la misère imméritée des travailleurs - pour reprendre l'expression dont se servira plus tard Léon XIII -, à cette misère qui résulte pour un foyer soit du chômage, soit de la maladie, soit de l'accident, soit de la vieillesse du chef de famille, soit du trop grand nombre de bouches à nourrir, soit d'un salaire rogné par la loi d'airain de la libre concurrence. Pour lui, l'aumône doit suffire, avec les oeuvres privées. Ses propos là-dessus sont difficilement supportables à nos esprits. Il écrira par exemple : « On ne peut que répéter la vérité : pour ne pas développer du même coup l'insouciance et la paresse, d'où provient la misère, il ne faut point que l'assistance soit publique, il faut qu'elle soit particulière. La religion qui, certes ! a su poser la question, n'a reconnu publiquement que les malades, les vieillards et vos enfants abandonnés. Toute autre misère est chargée de sa destinée... ».

    C'est oublier la répartition de l'assistance dans les moeurs de l'ancienne France. L'Eglise avait en effet tout un réseau serré d'hôtels-Dieu, d'hospices, d'orphelinats pour les épaves physiques de la vie. Mais, à côté d'elle, les corporations, avec leur patrimoine propre, étaient là pour aider dans leurs difficultés ceux de leurs membres dont le malheur ne venait ni de leur paresse, ni de leur insouciance, ni de leur inconduite. Et, dans les paroisses rurales, les Confréries tenaient lieu de Sociétés de secours mutuel : au début du siècle dernier on voyait encore des pénitents qui allaient, en corvées bénévoles, labourer le champ de la veuve afin que les orphelins ne manquassent pas de pain. Mais, au milieu du XIXè siècle, alors que la Révolution, si justement accusée et si énergiquement combattue par Blanc de Saint-Bonnet, avait ruiné l'appareil charitable de l'Eglise et rasé l'édifice corporatif, on comprend mal que notre philosophe des monts du Lyonnais ait pu estimer suffisants pour le soulagement de toutes les misères humaines les établissements d'assistance que la générosité privée avait pu restaurer. Et cependant, la place de Blanc Saint-Bonnet est marquée dans une étude sur le mouvement social chrétien. D'abord, par son combat victorieux contre l'esprit révolutionnaire, fils naturel de l'anarchie et du libéralisme semés par les théories de J.-J. Rousseau et de sa séquelle. Ensuite, par sa critique aiguë du socialisme qui montre que le retour à un christianisme vécu est indispensable au salut de la Société. Là-dessus, son enseignement n'a pas vieilli :
    « Le socialisme est plus facile que la civilisation. Il ne faut pas s'étonner si tant de gens veulent en être. Une fois le carnage achevé, vivre comme le socialisme l'indique est chose, pendant quelques jours, très facile. Elle consiste à consommer ce que les siècles ont recueilli : tout le monde est bon pour cela. Le socialisme est d'autant plus dangereux qu'il ne demande ni effort, ni raison, ni doctrine ; qu'il répond à nos appétits, à notre envie, à notre orgueil, à notre rage. Il suffit que le christianisme se retire de l'horizon, pour que la raison humaine, jusque-là soutenue, retombe dans le socialisme. Dés que le soleil disparaît, le serein redescend sur la terre. Avec quelle arme combattrez-vous le socialisme ? Il faudrait la puissance entière du christianisme pour relever de nouveau la raison chez les peuples, et comprimer les appétits.
    On peut vaincre une erreur, on ne détruit pas l'erreur, c'est-à-dire le vieil homme, c'est-à-dire le mal. On chasse une ombre, on ne fait pas disparaître la nuit. On a la Foi, ou tout rentre dans les ténèbres ».

    Et, pour finir, arrêtons-nous sur cette citation qui annonce la pensée maîtresse de Frédéric Le Play, celle qui, après lui et derrière lui, nourrira l'action d'une puissante équipe de catholiques sociaux : « Si la morale était suivie, il n'y aurait pas besoin de lois. On dit que, depuis la Révolution, trente mille lois ont été promulguées en France : pour les rendre à peu prés superflues, il suffirait de suivre les dix commandements de Dieu ».
    Blanc de Saint-Bonnet annonce bien le sociologue qui fondera toute sa doctrine de relèvement des sociétés sur le Décalogue.

    (1) Politique réelle, page 39, éditions Stanislas Rey, 1966.

    http://www.royalismesocial.com/index.php?option=com_content&view=article&id=149:antoine-blanc-de-saint-bonnet-1815-1882&catid=48:antoine-blanc-de-saint-bonnet&Itemid=77

  • Chronique de livre : Michel Pastoureau "Le roi tué par un cochon. Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?"

    Michel Pastoureau

    Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?

    (Seuil, 2015)

    Le succès qu’obtiennent les parutions de Michel Pastoureau est amplement mérité. Ses thèmes d’étude sont originaux et permettent de combler nombre de lacunes d’une historiographie qui a longtemps fait l’impasse sur une grande part du symbolisme moyenâgeux. Lire Pastoureau, c’est comme entrer dans une bibliothèque remplie de secrets. On en apprend à toutes les pages tant son érudition est impressionnante et, surtout !, bien employée. Ses livres sont d’une rigueur toute universitaire en étant d’une grande clarté car écrits d’une plume des plus agréables. S’il est l’un des médiévistes les plus en vue aujourd’hui, on ne peut que s’en féliciter. Au C.N.C., nous avons toujours été très friands de ses travaux et cette chronique viendra s’ajouter à celles de son maître-ouvrage L’Ours, histoire d’un roi déchu ainsi qu’à l’étude d’une couleur qui nous est chère : Noir, histoire d’une couleur.

    Dernier ouvrage de l’auteur, Le roi tué par un cochon intrigue dès que l’on a lu son titre. Sous-titré Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?, le lecteur se voit plongé dans une sorte d’inconnu : aucun de nos rois n’est pourtant mort à cause d’un cochon… Eh bien si ! Et toute la présente étude s’articule autour de cet événement longtemps oublié : son déroulement, ses conséquences ainsi que la décortication de tout ce qui y touche de près ou de loin.

    Le 13 octobre 1131 meurt à Paris le jeune Philippe, fils aîné du roi Louis VI le Gros. Agé de 15 ans, le garçon décède des suites d’une chute de cheval causée en pleine rue par un cochon qui s’est jeté dans les pattes du destrier royal. Royal oui… car Philippe est déjà roi lui aussi depuis 1129. Associé au pouvoir de son père selon l’usage des premiers Capétiens, il est une sorte de second roi. Cette mort horrible et tragique pour une dynastie capétienne encore contestée est, selon Michel Pastoureau, un événement fondateur de l’histoire de France.

    Le décès de Philippe apparaît aux contemporains comme bien plus qu’un simple accident. C’est une mort infâme, ignoble, honteuse écrivent les chroniqueurs. Pourquoi ? Parce qu’elle a été causée par un cochon, considéré au Moyen Âge comme une bête impure, vile, symbole de saleté, de gloutonnerie et de péché en général. Le cochon est un animal qui figure en bonne place dans le bestiaire de Satan. En témoigne bien cette désignation : « porcus diabolicus ». Michel Pastoureau consacre évidemment un gros chapitre à cet animal devenu impur par héritage biblique et explore sa place dans la société et les mentalités médiévales ainsi que le rejet qui est le sien dans les religions monothéistes. La mort de Philippe étant causée par un animal diabolique, elle pose un énorme problème à la dynastie capétienne : elle la souille. Cette mort infâme (étymologiquement, qui nuit à la fama, c’est-à-dire au renom ou à l’honneur d’une personne ou d’un groupe de personnes) salit les Capétiens dans leur ensemble, eux et leur légitimité…

    Louis VI et ses conseillers (Suger, Saint Bernard) agissent sans tarder pour laver cette mort qui pourrait être considérée comme un acte divin… Dieu punirait-il par-là les Capétiens ? Ceux-ci ont-ils trop péché ? Il est vrai qu’ils ont souvent eu maille à partie avec l’Eglise et la papauté (plusieurs ont d’ailleurs été excommuniés)… Nous sommes à une époque où le pouvoir de l’Eglise se renforce considérablement et réussit à imposer ses systèmes de valeurs qui rentrent bien souvent en conflit avec les usages antérieurs. Pastoureau, comme toujours, explore ces bouleversements et il est passionnant de constater jusqu’à quel point ils furent profonds, que ce soit de manière directe ou symbolique (la partie consacrée à la corpulence des rois est à cet égard fort révélatrice ; c’est aussi à ce moment que l’ours est détrôné de sa place de roi des animaux…).

    Devant se racheter et se rapprocher de Dieu pour effacer la souillure qui les tache, Louis VI et son successeur (son fils, Louis VII) utiliseront tous les moyens possibles pour retrouver les grâces divines et renforcer la légitimité de leur pouvoir. Selon l’hypothèse de l’auteur, c’est ce qui aurait amené la dynastie capétienne à l’adoption de deux symboles fondamentaux comme emblèmes royaux : le lis marial et le bleu céleste. Pastoureau revient en détail sur l’histoire symbolique de ces deux emblèmes qui ont la particularité de symboliser la pureté et de se rattacher à la Vierge. Sous le patronage de la mère du Christ, la monarchie française pouvait se différencier des autres et, surtout, se considérer désormais comme la fille aînée de l’Eglise, montrer sa pureté et effacer à jamais la souillure apportée par la mort de Philippe…

    L’hypothèse est séduisante car sérieusement documentée. On saura surtout gré à l’auteur d’avoir sorti une nouvelle fois un ouvrage passionnant (dont je n’ai fait qu’effleurer la richesse) qui contribue une fois encore à mieux comprendre notre passé et les mentalités anciennes.

    Rüdiger / C.N.C.

    http://cerclenonconforme.hautetfort.com/le-cercle-non-conforme/

  • François-Henri de Bourbon et le schisme sévillan

    Pour la légitimité en 1883, à la mort d’Henri V, comte de Chambord, nul ne doute que les descendants de don Carlos V d'Espagne, ce frère du très libéral Ferdinand VII, ne soient pas les héritiers au trône de France.  Et il importe peu que le comte de Paris, Philippe VII d'Orléans, revendique également ses droits à la couronne. Mais à la fin de ce XIXème siècle, légitimisme et orléanisme vont devoir affronter un troisième courant inattendu. Une minorité de légitimistes ne reconnaît plus les droits au trône de Charles XI de Bourbon. C'est le schisme sévillan !

    Du duc de Madrid, Henri d'Artois, avait dit qu'il était  de ces princes « taillés dans le bois dont on fait les grands rois » veillant particulièrement à son éducation. Charles de Bourbon fera pourtant peu d'empressement à revendiquer ce trône de France dont il a hérité, lui qui avait été brièvement un roi d'Espagne sous le nom de Carlos VII durant la troisième guerre carliste (1872-1876). D'ailleurs n'avait-il pas écrit à son représentant en Espagne, le 3 septembre 1883, « cette force des liens indissolubles qui l’attachaient sa chère Espagne, à elle seule à qui il appartenait et pour toujours » !?

    Pourtant, il avait balayé toute idée de renonciation au trône de France et avait renvoyé poliment les envoyés du comte de Paris à la veille de l'enterrement d'Henri V, venus le sonder discrètement sur ce sujet. La succession ennuie suffisamment la république pour que le ministre Waldeck -Rousseau commande alors une enquête sur les mouvements monarchistes, craignant qu'une nouvelle tentative de fusion ne menaça les institutions en place. Le boulangisme n'allait pas tarder à entrer en action et avec lui, monarchistes comme bonapartistes allaient soutenir en vain le « Général revanche ».

    Alors que la République fête le centenaire de la révolution française,Charles XI de Bourbon nomme le tonitruant Henri de Valori, son représentant officiel en France. Issu d'une famille d'origine italo-provençale, l'homme s’est surtout caractérisé par l'édition de livres à petit succès, orientés sur le catholicisme ou la légitimité. Croyant et monarchiste, de Valori l'était. Il n'hésite cependant pas à railler ce Pape qui suggère fortement aux monarchistes de rallier la république. Charles de Bourbon apprécie peu cette sortie politique de son représentant et se croit obligé de le désavouer immédiatement. L'antagonisme entre le prince Bourbon et son représentant va s'accentuer quand le premier lance son champion contre le comte de Paris qui revendique alors les armes de France. Le 23 Mai 1892, Charles XI avait protesté contre ce qu’il appelait « l’usurpation des pleines armes de France par la branche des Orléans (..) » Un combat qui allait en préfigurer un autre, un siècle plus tard.

    Peine perdue, le comte de Paris ne renonce à rien. Enfin, il y a l'affaire Naundorff qui va précipiter la chute de Valori. Ce dernier affirme à qui veut l'entendre que le prétendant au trône semble émettre peu de doutes sur les revendications saugrenues de ce Louis-Charles de Bourbon et dont le père affirmait être le dauphin Louis XVII dont la mort au Temple  restait un mystère. S’il est un fait que le duc de Madrid s’intéressa à cette affaire de près, le manque de preuves apportées par les partisans de Naundorff acheva de le convaincre que Karl-Wilhelm Naundorff n'était qu'un vil imposteur. Et d'authentifier le petit cœur du dauphin retrouvé, conservé par le docteur Pelletan et qui sera remis à son secrétaire, Urbain de Maillé.

    Henri de Valori est congédié et Charles de Bourbon lui retire toute accréditation officielle le 20 juillet 1892. Avec le conflit avec le prétendant, s'ajoute une rancune tenace de Valori à Urbain de Maillé...qui prendra sa place. Toute cette coterie autour du prince nuit à la légitimité qui se déchire autour du cas Naundorff. Henri de Valori se répand en calomnies et publiera un article dans la « Nouvelle » revue  au titre évocateur : « François de Bourbon, duc d'Anjou ».

    En un trait de plume, Henri de Valori présente aux monarchistes déçus de l'inaction de Charles de Bourbon, un nouveau prétendant. François de Paule de Bourbon (Francisco de Paula de Borbón y Castellví) est né à Toulouse le 29 mars 1853, français par droit du sol. C'est un cadet de la famille royale d'Espagne, un cousin  germain d'Alphonse XII. Son père, le duc de Séville, fut assez atypique et marqua les esprits en 1848 en appelant les espagnols à se soulever alors que Paris détrônait au même moment le Roi Louis-Philippe Ier d'Orléans. Entre de multiples pardons et autres intrigues éphémères au côté du prince Antoine d'Orléans- Montpensier qui complote pour obtenir le trône de Madrid, le duc de Séville se veut résolument révolutionnaire. François de Paule de Bourbon est issu du mariage morganatique entre son père et d'Elena María de Castellví y Shelly et de facto a été exclu de la succession au trône. Un prétendant parfait pour de Valori. Il est français et respecte les conditions du traité d'Utrecht qui stipule qu'un prince Bourbon ne peut régner à la fois sur deux couronnes. Le jeune duc de Séville a d’ailleurs été sensible aux arguments que lui présente de Valori le 30 juillet 1894 dans un brillant raccourci juridique.

    Lors de la chute de la monarchie qui provoque la fuite d’Isabelle II (1868), le jeune prince avait proposé ses services au duc de Madrid, don Carlos et reçu le commandement d’un régiment qui allait s’illustrer à Alcora en 1873. Rallié  finalement à Alphonse XII, ce dernier lui confiera en retour le poste de général de brigade en 1875 à Cuba avant d’être nommé à l’infanterie à Saragosse puis enfin dans la cavalerie à Madrid avant de se voir nommer général de division en 1891. Autant dire que Charles de Bourbon n’avait pas apprécié cet opportunisme politique.

    Voilà donc la légitimité couronnée d’un nouveau prince sous le nom de François III et qui se pare du titre de duc d’Anjou. Le 16 septembre 1894, le nouveau prétendant écrit « (...) qu’il plie le drapeau d’Henri IV avec honneur, respectant les lois françaises et espagnoles, et saluant la France heureuse et tranquille avec sa République ». Etrange manifeste d’un prince qui reconnaît la primauté de la République sur l’héritage d’Henri IV.  Une douzaine de jours, il tente de contacter Charles XI et son fils, leur enjoignant de se déclarer prétendants au trône de France. A ce quoi, il s’engageait lui-même à renoncer à ses propres prétentions. Il ne reçut aucune réponse de la part des deux princes Bourbons. D’ailleurs, Charles XI finit par déclarer le 17 Juillet 1895 « (...) que la candidature de Don François de Bourbon ne méritait pas d’être discutée (…) ».

    Le schisme sévillan attire un certain nombre de monarchistes. Des déçus du légitimisme aux aventuriers, en passant par les perdus de cette cause. A cette époque, ce terme n’est pas utilisé. Cette expression est née de deux écrivains à la sensibilité légitimistes, Stéphane Rials  (Que sais-je ? Le Légitimisme) et Stéphane Drouin (1983. Les non ralliés deux fois : les blancs d’Espagne de 1883 à nos jours –1997).  François de Bourbon, élu député de Barcelone en avril 1896,  décide de s’affirmer et attaque au tribunal le 7 juin suivant le duc d’Orléans pour « usurpation d’armes de France ». Il perdra l’affaire.

    De Valori s’épuise et meurt subitement le 17 février 1898. Et avec lui les prétentions du prince. Le sévillanisme survit faiblement à son fondateur. Le prince François de Bourbon sera même incarcéré sur ordre de la régente Marie-Christine de Habsbourg- Lorraine qui voyait en lui un danger pour son pouvoir.

    Le prince finira gouverneur des Baléares alors que la première guerre mondiale éclate. Ironie de l’histoire, Alphonse XIII le fera entrer au Conseil de guerre et de la Marine en 1917. Une décoration de la Toison d’or plus tard, la république tombe en 1931, il est autorisé à rester en Espagne. Lors de la guerre entre nationalistes et républicains, plusieurs de ses enfants et petits-enfants seront fusillés par ces derniers. Il se réfugiera alors à l’ambassade du Chili avec sa seconde épouse afin d’échapper à ce massacre. La chute de Madrid en 1939 sauvera le Prince d’une mort certaine.

    Mais qui le rattrapera naturellement le 28 mars 1942.

    Le mouvement sévillaniste survivra jusqu’en 1910 avec en 1903 la création d’un « Comité national du grand parti royal de France ». Une presse se développa  même avec « La Royauté nationale » (1903-1904) ou « l’Union Nouvelle » (1904-1909). Un dernier Comité dit « Charles X » fut fondé (et dirigé par André Yvert 1895-1975) et placé sous le haut patronage du duc de Séville François de Bourbon, peu après la seconde guerre mondiale mais qui connut une vie toute aussi éphémère tant le duc ne se sentait pas concerné par cette prétention.

    La légitimité pouvait retrouver son unité jusqu’au prochain schisme dans les années 1980 avec cette fois un prince de Parme. Mais ceci est encore une autre histoire.

    Frédéric de Natal

    http://www.vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/1787-francois-henri-de-bourbon-et-le-schisme-sevillan

  • Rome, de Romulus à Constantin (Yves Roman) – Histoire d’une première mondialisation

    rome-de-romulus-à-constantin.jpgYves Roman, professeur émérite d’histoire ancienne, est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques traitant notamment du Haut-Empire romain.

    Dans l’imaginaire collectif, Rome et les Romains sont souvent « résumés » par des clichés. Rome fut fondée par des bergers, des vagabonds, des hors-la-loi, avec une rivalité entre le Palatin et l’Aventin, placée sous les noms emblématiques de Romulus et Rémus, et dans un lieu marécageux. Cela explique le jeu de mots de Cicéron sur « la cité fangeuse de Romulus », un « ramassis » en quelque sorte suivant une idée qui devait être largement répandue en Méditerranée.

    Dès l’origine, on peut concéder au populus Romanorum une vue typée, largement caractéristique, identitaire. Sur ces bases, les héritiers des bergers, compagnons de Romulus, allèrent conquérir le monde. Le monde fut alors impérial et, paradoxalement, placé à la discrétion d’une république. Le Sénat et le peuple, pour reprendre les formules canoniques, agissaient de conserve en ce sens. Il restait à organiser le monde. C’est ce que les Romains firent avec opiniâtreté. Cependant, ce ne fut pas sans mal, non à cause de la rébellion des anciens dominés qui devenaient tous les jours davantage les sujets d’unDominus (Maître), selon l’appellation courante du Prince à partir de Trajan, mais à cause de l’instabilité politique au centre, appelée ou non à durer à chaque changement de « règne ». Une « Belle Epoque » finit cependant par arriver, amenant la stabilité avec les Antonins. Le décloisonnement engendré par la conquête sous la République se transformait en mondialisation. C’est cette aventure qu’examine l’historien Yves Roman en ne négligeant pas les aspects culturel, économique et anthropologique.

    Rome, de Romulus à Constantin, Yves Roman, éditions Payot, 553 pages, 28 euros

    A commander en ligne sur le site de l’éditeur

    http://www.medias-presse.info/rome-de-romulus-a-constantin-yves-roman-histoire-dune-premiere-mondialisation/48471

  • Commémoration des morts du 6 février à Paris ce samedi 6 février.

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    Organisé par le Cercle Franco-Hispanique

  • Archéologie de l'idée démocratique

    Le débat actuel sur la différence entre république et démocratie ne peut faire l'économie d'une réflexion sur l'origine de la démocratie, un système politique en soi surprenant, non naturel, multiforme. Qu'on le simplifie à l'extrême (pour l'étudier) à la prise d'une décision par le biais d'un accord commun, ou en fonction d'un bien général, ou encore par un affrontement ritualisé, et l'on découvre aussitôt que la décision s'inscrit dans un contexte pré-déterminé et imposant son orientation. La décision annoncée est plus dépendante de ce contexte qu'il n'y paraît. L'analyse la fait même disparaître au profit d'une substructure où se dissimulent les vraies décisions inavouées.

    Comment en faire le dévoilement ? Guy-R Vincent, l'auteur de l'ouvrage intituléDes Substitutions comme principe de la pensée - Etude de récits mythiques grecs et sanscrits – nous propose un parcours original : mythologue comparatiste, il ne consacre qu'un chapitre à cette question : chapitre IV, « Le pouvoir démocratique et ses substitutions » (p. 207-244). Il s'agit de l'extension d'une analyse portant des récits mythiques où un personnage (dieu ou humain) se fait remplacer (substitution) par un autre personnage réel (dieu ou humain) ou par un simulacre (statue, animal, …).

    Le récit mythique le plus célèbre (il reste une pièce d'Euripide sur ce thème) en Europe est celui-ci : le roi Admète doit mourir mais le dieu Apollon, pour services rendus, lui a accordé qu'il pourrait se faire remplacer dans la mort, le jour venu. Admète cherche donc une personne consentante : ses meilleurs amis refusent, ses vieux parents aussi, ne reste que son épouse Alceste pour accepter. Alceste lui demande toutefois de respecter les enfants qu'ils ont eus (au cas où Admète se remarierait) et s'enfonce dans les Enfers. Admète ressent le vide laissé par cette disparition et songe à faire fabriquer un « double » d'Alceste (un artefact : statue ou poupée) quand survient Héraclès. Les lois de l'hospitalité imposent qu'Admète taise son chagrin ; il reçoit donc dignement son hôte, qui finit par découvrir le deuil de toute la maisonnée. Héraclès a honte de son comportement bruyant et descend aux Enfers chercher Alceste. Il fait croire au roi qu'il lui a trouvé une nouvelle épouse (le roi n'en veut pas) mais en soulevant le voile de cette femme, il s'aperçoit de la vérité.

    Tout se termine donc bien et peut faire penser à un conte heureux. Le lecteur peut alors, pour marquer sa fascination ou son intérêt, facilement se fourvoyer vers des pistes psychologiques ou sociologiques : l'amour conjugal, la fidélité et l'hospitalité, le droit des enfants, l'égoïsme masculin, la solitude de chacun devant la mort… Mais ces solutions d'analyse ne sont jamais celles qu'envisage un mythe. Par exemple, dans ce cas précis, rien n'affirme qu'Alceste aime son époux (les mariages sont contractuels dans l'Antiquité) et ses motifs sont de cet ordre : l'obéissance est obligatoire ; sauvegarder le roi garant du monde est nécessaire ; il faut éliminer les risques d'une continuité rompue (en amont par les parents d'Admète ne voulant pas mourir à la place de leur fils et en aval par ses enfants qui pourraient être délaissés).

    Le recensement d'autres mythes empruntés au monde grec et indien permet de dégager un processus très particulier auquel l'auteur donne le nom de « substitution ». Il le pense universel (d'autres aires culturelles en rendent compte ; que l'on pense à Abraham remplaçant dans un sacrifice par un bouc son fils Isaac ) et antérieur à d'autres modes constitutifs de la pensée (comme le rapprochement par similitude ou contiguïté où ceci ressemble à cela, où ceci fait suite à cela, à la base de la métaphore, du signe mathématique « égal », des premières catégories construites sur des similitudes). Ce processus se fait en deux phases : a) une première phase où un mode d'existence (figuré dans le mythe par un personnage) se confronte à un autre mode et en conçoit la menace (répartition des rôles : prédateur/proie), puis fonde un double de soi (un leurre substitutif) et détourne l'attention du potentiel menaçant, au risque de s'affaiblir ou de se faire « doubler » par son leurre ; b) une seconde phase où le substitut se détache de sa source et s'implante dans un autre contexte qu'il perturbe et modifie (transfert sur un autre plan) : soit il maintient son attache avec son origine (il permet l'action modificatrice de ce nouveau milieu), soit il se détache et s'autonomise (il permet une ouverture caractérisant un autre aspect du réel).

    La substitution est ce processus complexe et créatif, processus qui engendre des perturbations nombreuses que l'on peut regrouper dans des classes de perturbation spécifiques à certains domaines (le livre en aborde d'autres, comme la peinture, le calcul, le langage...). Celui de la démocratie en est donc un parmi d'autres. Si l'on veut simplifier, on dira qu'une pièce de remplacement n'est jamais identique à celle qu'elle est censée remplacer et provoque des troubles en partie positifs. Inadéquation inventive. Pour illustration, donnons Ulysse se faisant appeler « Personne », selon un jeu de mots basé sur son nom (outis = personne /Odys = début de son nom), pour leurrer le Cyclope menaçant, et sauver ses compagnons en les faisant sortir de la grotte du Cyclope par un subterfuge (ils sont cachés sous le ventre des moutons). Scène pré-démocratique en soi : à une menace, répond un remplacement nominal (« Personne » est le délégué d'Ulysse) et la sauvegarde d'un groupe humain. Cette anecdote peut être placée sur d'autres plans : pourquoi pas celui de la lutte contre la tyrannie, mais aussi celui de la résistance des défenses immunitaires dont il faut baisser la garde en cas d'allergie ou de greffe ? Le mythe substitutif a cette vertu d'extrême plasticité.

    Venons-en donc à la démocratie. Le point de vue peut paraître iconoclaste : tout est remplacement. Le député, élu du Peuple, n'est qu'un substitut, rien de plus. La sacralité de sa fonction est, elle même, fondée sur le remplacement du droit divin par un droit venu d'en bas (le Peuple souverain remplace le Ciel pour fonder la légitimité). Il n'est plus l'émanation inspirée d'une volonté collective mais une pièce rapportée dont on sait qu'elle ne peut que provoquer des perturbations. Cela explique déjà que la démocratie soit un régime agité (cf. l'excitation des périodes électorales) et que les critiques alternent entre une constatation (on tient peu compte de la volonté populaire, si bien que l'on parle de déficit démocratique) et une hésitation (prendre l'avis de tous, surtout si les membres sont incultes, pour chaque opération, est infaisable et non souhaitable ; autant réduire la représentativité). Entre hyperdémocratisme et hypodémocratisme si l'on veut. Et il est vrai que l'histoire nous montre que dans certains cas, il a été heureux que l'on ne suive pas l'avis de la majorité (du Peuple) comme dans d'autres, l'inverse fut fatal : trop de pouvoirs entre les mains de quelques représentants malveillants ou bornés ont conduit à des catastrophes. Cela renvoie alors à la notion de « hasard » avec laquelle s'ouvre l'origine de la démocratie : et si les décisions démocratiques renvoyaient au hasard ? Il suffit de si peu, parfois, pour aller dans un sens ou l'autre. On est loin d'une prise de décision posée, rationnelle, intelligente, telle que le système tient à le faire croire.

    En effet, la mythologie grecque évoque des scènes de tirage au sort pour prendre une décision. Ce n'est plus la décision d'un seul (le roi des dieux, le patriarche) qui s'impose, mais on place entre ses mains un dispositif : dans l'Iliade (VII, 1-205), on met des jetons dans un casque, chacun étant donc à égalité et on retire un jeton ; ailleurs (XXII, 209-213), Zeus pèse sur une balance les destins des guerriers : le roi des dieux accepte de se voir destitué de son pouvoir d'aider l'un ou l'autre. C'est le destin qui commande. La démocratie, si elle tire son origine de ces dispositifs, doit en avoir conservé des traits que nous ne voyons plus mais toujours agissant. On se souvient que, devant l'afflux des inscriptions d'étudiants dans une université, un tirage au sort avait été proposé au grand dam des intéressés. Et pourtant n'était-il pas égalitaire ? Dispositif trop rudimentaire, même s'il demeure en fondement occulte de la démocratie.

    La démocratie s'est développée en inventant de nouveaux dispositifs plus complexes. Un parcours historique se fait alors de la Grèce, de Rome, du trust médiéval, vers la révolution industrielle, jusqu'à nos jours. Chaque fois, un dispositif de substitution est conçu dont les perturbations et les débordements sont admis pour permettre des solutions décisionnelles. C'est par la perturbation contrôlée progressivement que le système s'installe et se fait admettre. Système délicat à manier, instable, accentuant les inégalités mais permettant une permanence : on se confie paradoxalement à ce qui troublel'ordre public, pour développer et complexifier cette organisation politique. Situation très curieuse.

    Il n'y a pas tant de continuité entre Athènes, Rome, le féodalisme, etc. que des dispositifs nouveaux et orientés vers des objectifs différents. La démocratie est plurielle, elle ne sert pas les intérêts du Peuple, elle sert des projets qui préoccupent à un moment donné les hommes ou des groupes d'hommes. Au Moyen Age, au moment des croisades, les fiefs sont laissés vacants et confiés à des hommes de confiance (« trustee » agissant pour un « cestui que trust ») qui remplacent le chevalier parti au loin. L'orphelin et l'orpheline sont entre les mains du trustee qui se rémunère pour ses services, peut abuser de son pouvoir, faire en sorte que le réel propriétaire de retour ne retrouve rien de son bien (fait fréquent en politique où des remplaçants ne rendent pas le siège qu'ils devaient momentanément occuper), comme il peut préserver un patrimoine, l'augmenter, être un modèle de bonne gestion. C'est ce que narre Walter Scott dans Ivanhoé : le roi Richard-Coeur de lion a confié son royaume à son frère, le roi Jean ; tous deux des Normands ; Cédric, père d'Ivanhoé, est un saxon qui veut marier sa pupille Rowena à un descendant saxon de sang royal, au détriment de son propre fils Ivanhoé, amoureux de Rowena ; Ivanhoé se tourne alors vers Richard-Coeur de lion, lui aussi dépossédé par son frère le roi Jean. Un jeu complexe entre le tuteur (trustee), le tutorisé (cestui que trust), le propriétaire (ou constituant) est en cause, où les rôles peuvent s'échanger et se superposer. Par exemple : Cédric est à la fois le tuteur et le constituant en tant que responsable d'une pupille (à marier au mieux) et propriétaire voulant donner à un saxon l'héritage de la royauté et ainsi accroître son bien personnel par alliance. L'on a oublié que W. Scott était un homme de loi important en son temps, un juriste d'obédience libérale. La fiducie ou confiance est une superbe invention d'une grande souplesse : en déléguant le pouvoir à un ou plusieurs membres, en leur confiant un héritage à faire fructifier, en choisissant de récompenser le trustee, en surveillant les exactions ou en les favorisant, on voit combien ce système de délégation s'approche de la démocratie et possède des moyens étendus pour répondre à diverses situations (mort des bénéficiaires, accords multiples, prises de risque…). Le bien circule, n'est pas bloqué ou en jachère. Les montages actuels de sociétés-écrans sont des formes démocratiques d'une certaine manière : cascade décisionnelle, étages successifs d'intervention, camouflages qui aident à l'acceptation, commissions multiples nécessitant des spécialistes (technostructure).

    On lira les pages limpides consacrées à Athènes et à Rome mais si l'on arrive au XIXème siècle, c'est pour voir s'instaurer un autre dispositif qui gauchit à nouveau le système démocratique. Pour l'auteur, il est fortement lié à l'utilisation des machines et des rouages. Il faut canaliser une énergie (celle d'une nation), la répartir et l'amplifier, à la façon dont une machine est une force productive remplaçant la force humaine. Le mythe requis est d'une lucidité quelque peu effrayante : le taureau de Phalaris. Phalaris est un tyran de la Sicile antique auquel un ingénieur nommé Périlaos (nom symptomatique : « celui qui a le peuple autour de lui ») propose un instrument de torture : on introduit dans le ventre d'un taureau en bronze des condamnés, on fait chauffer le métal par un feu en dessous, les condamnés hurlent de douleur mais leurs cris sont transformés au niveau des cornes en un air de flûte agréable. Phalaris est outré et enferme l'inventeur dans son taureau avant de le précipiter du haut d'une falaise. Les cris et gémissements du Peuple ne sont-ils pas transformés ? Parfois on les rend indistincts, on les couvre de mélodies officielles, parfois on les soulage et l'on détruit les motifs de leur existence. Or la Révolution industrielle est liée à deux machines capitales : la machine à tisser et la machine à vapeur. Ce n'est donc plus un bien hérité à partager et à augmenter qui importe, mais la matérialisation d'une force pour le bien de tous (République) ou de quelques uns (une classe sociale), ou d'une Nation à visée impérialiste. Il n'empêche que la prise de décision imite la machinerie faite de rouages dans le but de créer un dynamisme, selon des engrenages distincts. La difficulté est de déterminer un centre pour organiser tous ces rouages : ce rôle est imparti au suffrage universel qui creuse momentanément un potentiel central, lequel se déplace (on est loin d'un modèle monarchique où le roi est le centre désigné pour tous et pour toujours) au gré des pressions. On peut vouloir que chacun ressemble à chacun (effort d'égalitarisation : compenser les inégalités, équilibrer les chances d'ascension sociale), que l'ordonnancement commun descende en cascade et se répète à différents niveaux (hiérarchisation), que l'on sépare le blé de l'ivraie, selon des vitesses d'évolution différentes (catégorisation : ville/campagne ; secteur industriel/ services...), que les rôles permutent (inter-échangéabilité, mixité, parité). C'est tout ce que peut proposer le système ainsi conçu : le regroupement des énergies selon quatre principes ou rouages latents. Autant de centrages momentanés.

    Or, un simple regard sur nos technologies, montre qu'au monde des machines à rouage a succédé le monde des systèmes miniaturisés où l'interconnexion se fait par des échanges électroniques incessants. Ce dernier modèle omniprésent exerce son influence sur ce que nous attendons de la démocratie actuellement : la prospérité généralisée au lieu de la mobilisation antérieure. Le système étant régi par un ancien paradigme, bien des pouvoirs prédominants échappent à un choix démocratique, ne serait-ce que le pouvoir médiatique, non élu, surveillé par le pouvoir politique et en même temps le concurrençant. L'élu (maire, député, sénateur, président…) tient moins son pouvoir des urnes que de son accès aux media. Le citoyen attend de son vote moins à consentir des efforts collectifs (ce que continue à proclamer l'impétrant politique, surtout s'il a conquis le pouvoir) qu'une interactivité rapide (des mesures aux effets immédiats, que l'on peut rapidement changer) et une sécurisation de ses échanges (déplacements et placements, contrats souples et parallèles). Autant dire combien le système démocratique fondé sur une représentation démodée où chacun (même le plus « imbécile » était réquisitionné) a besoin de s'inventer à nouveau.

    Mais s'adapter à ces demandes contemporaines est certainement pernicieux, trop lié à des avantages personnels antinomiques entre eux. C'est seulement en se rapprochant d'un modèle qualitatif (l'accumulation de besoins non satisfaits produisant un « saut » correcteur, à la manière dont une lame de scie pressée à chaque bout « flambe », c'est-à-dire adopte d'inverser sa courbure, de convexe devenant concave ou l'inverse) que la démocratie peut véritablement se modifier. Des inversions (le mot est curieusement à la mode : « inversion de la courbe du chômage », inversion dans les énergies à utiliser, transition en tous genres) sont souhaitées et souhaitables, pour orienter l'Humanité vers des finalités où elle se reconnaîtra mieux. « Infinitiser » est le mot employé : terme énigmatique car il ne désigne pas, dans cette analyse, le long terme mais un horizon interne reconstruit. Que faut-il entendre par là ? L'auteur s'en tire par une pirouette mythologique : Aphrodite anime la statue de Pygmalion ; le sculpteur Pygmalion aimait sa statue de façon narcissique, elle était son bien, il ne l'aimait pas pour l'image d'une altérité. Aphrodite la lui soustrait comme telle, et la rend vivante : elle en fait une femme réelle, substitut perturbant mais novateur. Il n'est pas certain que cette transformation ait été du goût de Pygamalion. La déesse a pu vouloir le récompenser comme lui jouer un tour et le punir de se désintéresser des autres femmes qu'il ignorait. On peut y voir une allégorie de la finance actuelle fascinée par ses montages et ses bulles (statues narcissiques), et qui manque la vie réelle. Quelle déesse saura transformer ces simulacres stériles en des réalités agissantes, liées à des besoins se manifestant dans nos sociétés ? Amusant aussi de penser que le nom modifié d'une seule lettre de Pygmalion a justement pu servir à une société écran pour une campagne électorale. Puissance du mythe en nos époques.

    D'autres réflexions parcourent ce livre atypique. Nous en retirons le jugement qu'il s'appuie sur des données non ressassées, sur un corpus de faits qui attendent des analyses encore à faire, ce dont l'auteur semble convaincu.

    L. T.

    Guy-R Vincent, Des Substitutions comme principe de la pensée - Etude de récits mythiques grecs et sanscrits – L'Harmattan 2011, coll. Ouvertures philosophiques, 33 €.

    http://www.leblancetlenoir.com via http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2016/02/02/archeologie-de-l-idee-democratique-5754005.html