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actualité - Page 5059

  • Nous sommes des révolutionnaires malgré nous

    1949 : Bernard Charbonneau (1910-1996) édite son maître ouvrage : L’état. 1954 : Jacques Ellul (1912-1994) publie son œuvre maîtresse : La Technique ou l’enjeu du siècle. L’État et la Technique, tels sont les deux enjeux de notre temps. Il s’agit de leurs premiers livres, mais non de leurs premiers écrits. Et l’on est surpris de voir combien ces essais de maturité, rédigés autour de la quarantaine, déploient méthodiquement, comme toute la suite de leur œuvre, des intuitions de jeunesse, écrites dans la vingtaine. 

    Ce sont quelques-uns de ces textes fondateurs, au génie si particulier et si parlant à la fois, parfois parus dans des revues spécialisées, que quelques-uns se transmettaient jusqu’ici de la main à la main, qui sont enfin aujourd’hui, réunis et présentés par Quentin Hardy, livrés au grand public dans un recueil au titre éloquent, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, qui est sans doute pour le profane la meilleure introduction à leur pensée : « Directives pour un manifeste personnaliste » (1935), « Le Progrès contre l’homme » (1936), « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire » (1937), « An deux mille » (1945). 

    Leurs textes ont la fraîcheur des commencements, et le sérieux d’une fidélité intellectuelle qui durera toute leur vie – comme leur amitié. Les deux Bordelais sont alors membres de la revue Esprit, et animent les groupes personnalistes du Sud-Ouest. Face au règne de l’anonymat, de l’économie, de la technique et de l’État, les personnalistes défendent « la cité à hauteur d’homme », « une cité ascétique pour que l’homme vive ». Ainsi, « la révolution doit se faire contre la misère et contre la richesse », elle est avant tout « une lutte pour les libertés de l’homme », qui passe par le sens des limites, des communautés, des patries, des pays. Pour être incarnées, liberté et justice nécessitent « de petites sociétés locales basées sur la culture, la famille et la possession directe du sol. » 

    Nés il y a cent ans, morts il y a vingt, souvent isolés, à contre courant, les deux penseurs chrétiens connaissent une fécondité posthume qui se traduit à travers une abondante actualité éditoriale : nombreuses rééditions qui rencontrent un public nouveau, mais aussi inédits, comme Théologie et Technique qui résume dans une critique théologique de l’idolâtrie technique la pensée ellulienne, déployée par ailleurs dans une soixantaine de livres et plus d’un millier d’articles : 

    « Actuellement, c’est la Technique qui permet à l’homme une élimination de Dieu, qui n’est même plus une révolte. Il n’est plus nécessaire de lutter : la puissance technicienne a remplacé celle du Créateur. (…) La Technique a enfin permis à l’homme de changer les pierres en pain. Et il est bien content. Mais il ne comprend pas pourquoi il n’est pas encore dans le Paradis après ce miracle. » 

    Face à la technique qui se développe selon la volonté de puissance, la vocation de la théologie, biblique et évangélique avant tout, est de rappeler à temps et à contretemps une éthique de la fragilité et de la vulnérabilité, une éthique christique de la non-puissance qui seule peut sauver la vie. La non-puissance n’est pas l’impuissance, mais la résistance par « l’abandon de l’esprit de puissance » : « Il faut sans cesse reprendre l’exemple de Jésus qui a récusé tous les moyens de puissance (…) Dans un monde voué par la Technique à la puissance, seuls l’esprit et le comportement de non-puissance sont la critique. » 

    Falk van Gaver 

    Bernard Charbonneau & Jacques Ellul, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Seuil, 2014, 222 p., 18€ 

    Jacques Ellul, Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance, Labor et Fides, 2014, 370 p., 29€ 

    Article paru dans La Nef N. 262 de Septembre 2014

    http://www.oragesdacier.info/2014/10/nous-sommes-des-revolutionnaires-malgre.html

  • « Le bien commun doit l’emporter »

    Journaliste et essayiste, Arnaud Guyot-Jeannin a dirigé les ouvrages collectifs Aux sources de l’erreur libérale (1999) et Aux sources de la droite (2000) dans la collection "Vu autrement" aux éditions de L’Âge d’Homme. Les questions portant sur l’argent, l’écologie, le libéralisme, le socialisme, le travail, etc, y étaient abordées dans une perspective résolument anticonformiste. Le 27 novembre dernier, il a même consacré son "Libre Journal des enjeux actuels" sur Radio Courtoisie à « la nécessité des luttes sociales » face à la libéralisation du travail du dimanche, à la retraite à soixante-dix ans, à la privatisation de la Poste, etc. L’Action Française 2000 l'accueille avec plaisir une nouvelle fois dans ses colonnes…

    L'Action Française 2000 - "Travailler plus pour gagner plus" : cette consigne de M. Sarkozy, qui va maintenant jusqu'à remettre en cause le repos dominical, n'est-elle pas le signe d'une conception nouvelle et bien peu catholique, du travail ?

    Arnaud Guyot-Jeannin - Elle n'est pas "nouvelle" et avant d'être "peu catholique", cette consigne est surtout bien peu humaine en vérité. Il est impératif que la fameuse common decency ou décence ordinaire, préconisée par Georges Orwell et reprise par Jean-Claude Michéa de nos jours, se déploie dans la vie quotidienne des individus, des communautés et des peuples.

    Des catholiques sociaux déterminés

    Je rappelle qu'il a fallu attendre le vote de la loi Lerolle du 13 juillet 1906 pour abroger le travail dominical. En effet, le XIXe siècle avait connu une exploitation inhumaine et une misère sociale effrayantes. L'État centralisé, complice du ploutocapitalisme, avait favorisé une industrialisation massive et un déracinement social et géographique sans précédent. Heureusement, face à ce processus de désintégration nationale, provinciale et sociale se dressèrent des penseurs et députés catholiques sociaux attachés à défendre le génie populaire et les socialités primaires de la France traditionnelle.

    L'AF 2000 - Pouvez-vous rappeler quelques lois pour lesquelles les catholiques sociaux ont milité au XIXe siècle et au début du XXe ?

    A.G.-J. - Bien sûr. Dès le 21 mars 1841, la loi Montalembert a proscrit le travail des femmes et des enfants dans les manufactures. Le 7 juillet 1891, Albert de Mun a proposé la suppression du travail de nuit pour les femmes et les enfants. Le 29 octobre 1892, le même député s'est engagé en faveur de la limitation du temps de travail. La future loi de Martine Aubry sur les 35 heures en représente le très pâle reflet, car elle ne vise pas l'amélioration des conditions de travail, mais une meilleure intégration à la société productiviste et au marché du travail qui sert exclusivement les intérêts du capital.

    On doit encore aux catholiques sociaux plusieurs propositions de loi sur la retraite et notamment sur les retraites ouvrières, en 1910 par exemple ; elles doivent être mentionnées au moment où le gouvernement Sarkozy-Fillon légifère en faveur de la retraite à soixante-dix ans. Et pourquoi pas, jusqu'à soixante-quinze ans, à l'instar des États-Unis, modèle préféré du chef de l'État ?

    Démesure

    Au total, une centaine de lois et propositions de lois ont été défendues avec détermination par les catholiques sociaux et les Cercles catholiques d'ouvriers (1871) dont les initiateurs s'appelaient Maurice Maignen, René de La Tour du Pin et Albert de Mun. Sans oublier l'influence pontificale à travers l'encyclique sociale Rerum Novarum (1891) rédigée par Léon XIII !

    L'AF 2000 - N'est-ce pas en fait sur la conception de l'homme lui-même que Nicolas Sarkozy et les libéraux se séparent de ces catholiques sociaux ?

    A.G.-J. - Assurément, la formule de Nicolas Sarkozy, "travailler plus pour gagner plus", s'inscrit dans la dynamique quantitative de la démesure capitaliste du "toujours plus" : toujours plus d'argent, toujours plus d'objets, toujours plus de consommation, toujours plus de travail, etc. L'homme y est envisagé comme un numéro-matricule du système marchand postdémocratique, ce système où la valeur travail et la valeur marchande se confondent au détriment de la valeur d'usage.

    Bien sûr, Nicolas Sarkozy n'est qu'un symbole fort de ce système mondialisé. Mais les symboles sont importants en politique. D'autant plus que la formule sarkozyenne du "travailler plus pour gagner plus" a finalement comme résultat pour les salariés de travailler plus pour gagner moins. Et même de travailler moins bien en raison d'un cadre général de travail de plus en plus inhumain.

    Face à une telle régression sociale et environnementale, mais plus largement civilisationnelle, il faut opposer un vrai modèle alternatif, où écologie sociale et économie solidaire réactivent le sens des responsabilités ordonnées et partagées dans un cadre de vie qui n'exclut pas un peu de flânerie. Tout est une question d'éthique, de politique et de mesure ! Le bien commun doit l'emporter sur un utilitarisme marchand, vecteur de modes de management délétères entraînant une course effrénée à la productivité et un stress épouvantable qui causent de la souffrance au travail.

    En résumé : Sois cool et tais-toi !

    L'AF 2000 - Comment se manifeste aujourd'hui cette "souffrance au travail" ?

    A.G.-J. - 53 % des Français disent souffrir dans leur activité professionnelle. Plusieurs centaines de cadres se suicident chaque année dans notre pays. Le harcèlement actionnarial et patronal va de pair avec une idéologie de la performance qui prône les mêmes formules commerciales de technocentres entrepreunariaux - plus chaleureusement appelés les entreprises copains - : Il faut faire plus, toujours plus ! L'open space établit une dictature du bonheur qui provoque un malheur intériorisé chez le salarié. De nouvelles formes de domination d'un post-libéralisme sympa et meurtrier se mettent donc en place. Sois cool et tais-toi ! Dans de plus en plus d'entreprises, le tutoiement et l'appellation de son patron par ses initiales sont obligatoires. L'obligation de résultat est le seul paramètre qui compte dans un cadre décloisonné où les relations sont fluides et opérationnelles ! Le patron est à la fois un GO en apparence et un serial killer en fin de mois. Nous ne sommes pas loin de la description de la World compagny moquée par Les Guignols de l'Info. Comment voulez-vous que la valeur travail ne soit pas décrédibilisée dans une société où le travail n'a plus de valeur ?

    Au métier qualifié, enraciné, sédentaire et humanisé a succédé - à partir du milieu des années soixante-dix – un travail découpé, parcellarisé, nomadisé et globalisé. Au métier organique a fait place un travail mécanique. Une besogne machinale et anonyme qui foudroie les cadres, les cadres moyens et les secrétaires de direction qui tombent en dépression. N'oublions jamais que la France est le premier pays au monde - avant les États-Unis - à utiliser des calmants et des anxiolytiques. Sarkozy est-il de mèche avec les laboratoires pharmaceutiques ? Plaisanterie mise à part, le constat s'impose à nous : le travail tue de plus en plus. La société positive du travail s'avère négative. Il s'agit là d'une société anxiogène et mortifère.

    L'AF 2000 - En ce qui concerne la nouvelle mesure sur le travail le dimanche, le texte qu'a présenté le gouvernement n'est-il pas beaucoup plus minimaliste qu'au départ ?

    A.G.-J. - Certes, mais Nicolas Sarkozy va faire passer habilement sa loi en insistant sur la notion de "volontariat" et de "liberté" du travailleur comme du consommateur. De façon évidente, les réfractaires au travail dominical seront immédiatement mal vus et mal notés. Le conditionnement négatif ambiant les poussera vite à revoir leur décision. Avec une telle liberté surveillée, je parie même que beaucoup d'entre eux seront dissuadés de recourir à un tel choix hypocrite et préféreront travailler bien gentiment le dimanche au détriment de leurs autres activités. Puis Nicolas Sarkozy s'occupera des aménagements nécessaires à la généralisation progressive du travail dominical, toujours au nom de la volonté, de la liberté et du marché pour tous... Mais en réalité, au détriment de l'ensemble des salariés et au profit - c'est le cas de le dire - des grosses fortunes dont il est l'ami !

    Liberté sous surveillance

    La question reste posée : les Français doivent-ils consommer à tout prix, tous les jours, tout le temps, y compris le dimanche ? Allons-nous devenir un peuple de salariés et de consommateurs ? 

    Pour des raisons humaines, sociales, familiales, amicales, religieuses, le repos dominical demeure essentiel. Il représente un jour de partage et sert à resserrer les liens entre les personnes et leur environnement. Moins de travail ne signifie pas "plus de travail". Le travail est un moyen en vue de subvenir à ses besoins, pas une fin en soi. Les partisans de la sanctification par le travail - qui comptent de nombreux chrétiens conservateurs et progressistes devraient faire cette nuance de taille. « Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat » proclame hiérarchiquement l'Évangile selon saint Marc (2, 23-28). Ralentir les cadences de travail et décélérer les activités économiques en termes de production et de consommation ne signifie pas abolir le travail. Décroître n'est pas synonyme de récession. Une décroissance soutenable ne peut qu'être volontaire, tandis que notre récession économique et sociale ne l'est pas. C'est la décroissance qui peut empêcher de nouvelles crises. Pour cela, encore faut-il rompre avec la logique du capitalisme. La seule alternative politique et civilisationnelle réside aujourd'hui dans la pratique d'une décroissance de la production, de la consommation et du travail permettant de produire moins, consommer moins et travailler moins pour travailler bien et vivre mieux

    L'AF 2000 - Peut-on donc envisager de travailler autrement ? Que pensez-vous du "dividende universel" préconisé à une époque par Christine Boutin ?

    A.G.-J. - D'abord, je remarque que Christine Boutin ne le préconise plus depuis qu'elle est ministre du Logement. D'ailleurs, comment le pourrait-elle dans un gouvernement dont l'hyperprésident représente la droite bling-bling ? Le "dividende universel" appelé aussi "revenu social inconditionnel", "revenu d'existence" ou encore "revenu universel de citoyenneté" représente des allocations populaires responsabilisantes, intégratrices et solidaires. André Gorz, Yoland Bresson ou encore Alain Caillé, le directeur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS) ont travaillé sur leur possible mise en pratique dans la société française.

    Le "dividende universel"

    Leur théorie pratique vise à réduire le temps de travail en obtenant un revenu inconditionnel d'inclusion sociale - et non d'exclusion comme le RMI et le RSA, tous deux conditionnels - pour chaque membre de la communauté nationale. Dans une société où le travail est considéré comme pénible et surplombant, où la désaffiliation sociale et familiale engendre l'anomie, où les pauvres se comptent par millions et où le chômage n'est plus seulement conjoncturel, mais structurel, ne faut-il pas permettre à chacun de libérer un peu de temps pour ses activités familiales, amicales, paroissiales, culturelles, sportives etc, tout en vivant décemment ? Poser la question, c'est y répondre. L'établissement du "dividende universel" - perçu de la naissance à la mort par chaque personne - rompt avec la société du tout travail et du travail salarié. Il faut pouvoir travailler et gagner sa vie au minimum sans se voir astreint automatiquement à occuper un poste de salarié dans une société salariale. Avec l'essor des réseaux et de la mondialisation-fragmentation tribale, l'avenir n'est plus au salariat. Précisons que le montant du revenu doit être ni trop élevé pour éviter l'assistanat, ni trop bas pour ne pas engendrer la précarité.

    L'AF 2000 - La crise actuelle ne marque-t-elle pas la défaite du libéralisme ? N'est-il pas temps de remettre en cause le capitalisme lui-même ?

    A.G.-J. - La crise financière mondiale était prévisible. En effet, en 1945, la signature des accords de Yalta a permis de livrer l'Europe et une grande partie du globe au communisme soviétique et au capitalisme américain. Plus de quarante ans après, le mur de Berlin s'est effondré et l'Union soviétique s'est désintégrée. Le communisme disparaissait à l'Est ! Le capitalisme se retrouvait alors seul dans un monde unipolaire dominé par les États-Unis. Seulement, il ne pouvait plus instrumentaliser les tares de son ennemi de la Guerre froide pour légitimer son système. Il trouvait alors un diable de rechange : l'islamisme. Mais cela ne suffit pas ! Les crises économiques et géopolitiques américaines éclataient peu après. La volonté de puissance marchande et la démesure guerrière des États-Unis aboutissaient à une récession interne doublée d'une grande méfiance des États et des peuples sur le plan externe.

    Le mur de l'argent

    La loi de la jungle néolibérale ne peut présider justement et durablement au destin d'une puissance. Le capitalisme se fonde sur l'accumulation du capital et du profit. Il porte l'excès en lui. « La monnaie créée ex-nihilo » pour reprendre l'expression de Maurice Allais, la spéculation des échanges monétaires virtuels et la dématérialisation planétaire de l'argent, ne peuvent que mener à d'autres fuites en avant suivies de crises préjudiciables aux sociétés occidentales de marché. Ces autres crises financières vont survenir parce que le système de l'illimité ne peut survivre dans un monde qui connaît nécessairement des limites. Le mur de l'argent chutera alors à son tour. Le système capitaliste américanocentré explosera comme sa bulle. Le capitalisme est né du système de l'argent, il mourra du système de l'argent.

    Propos recueillis par Michel Fromentoux

    L’ACTION FRANÇAISE 2000 n° 2761 – du 18 au 31 décembre 2008

  • La mondialisation contre la diversité.

    La mondialisation n’est pas anodine et, si elle fait partie du « paysage » contemporain, elle n’en reste pas moins un souci et, sans doute, un danger, au moins autant pour les cultures que pour l’environnement.

    Je ne méconnais pas qu’elle est un fait, mais je persiste à croire qu’elle n’est pas forcément un bienfait, même si la pensée dominante la présente comme une obligation à laquelle il serait vain de s’opposer et à laquelle il nous est demandé de nous plier, faute de quoi nous serions inexistants au monde en tant que nation et en tant que civilisation... Cette même pensée dominante qui nous enjoint de céder à toutes les tentations du libéralisme, qu’elles soient politiques, économiques ou sociétales : le fameux « Jouir sans entraves » peint sur les murs de la Sorbonne par les émeutiers de Mai 68 est devenu l’alibi de ce libéralisme qui rêve de la destruction des frontières et de toutes les limites à son règne matérialiste et commerçant. Bien sûr, je ne parle pas exactement du libéralisme politique d’un Raymond Aron (aujourd’hui souvent cité mais, en fait, assez peu lu par les thuriféraires actuels du Marché libre et sans contraintes...), mais bien plutôt de l’idéologie du « laissez faire, laissez passer » des Hayek et consorts, de ceux-là qui privilégient l’économique au détriment du social quand il faut plutôt rechercher un juste équilibre entre les nécessités économiques et les questions sociales.

    Au passage, une anecdote qui me semble révélatrice : alors que je rédige cette note avec un correcteur orthographique qui me confirme que je fais assez peu d’erreurs, au moins sur la manière dont s’écrivent les mots, je constate que le nom Aron est considéré comme une faute quand le nom Hayek ne suscite aucune réaction de ce même correcteur automatique : est-ce si étonnant que cela, en définitive ? Ce système libéral qui se niche jusqu’au cœur des machines n’a guère d’égards pour un penseur qui reste avant tout un philosophe du politique quand, en définitive, le libéralisme contemporain se pense d’abord comme le triomphe de l’économique sur tous les autres domaines (n’est-ce pas, en somme, le fond de la pensée de Friedrich Hayek ?), allant jusqu’à remplacer le mot de « gouvernement », encore si politique et engageant la décision sur ce plan-là et par celui-ci, par le mot de « gouvernance » qui apparaît comme la soumission du politique et de sa décision au seul domaine de l’économique et de la gestion... [....]

    La suite sur le blog de Jean-Philippe Chauvin

  • La chute de la maison SNCM


    La SNCM, Société nationale Corse Méditerranée, vit peut-être ses derniers jours. Le sigle avait été inventé en 1976. Il s'agissait alors de marquer un peu plus l'alignement jacobin sur la SNCF. On se gargarisait du concept de continuité territoriale.

    Or, la vieille structure, maintes fois remaniée depuis le XIXe siècle, s’achemine désormais, lentement mais sûrement, vers le dépôt de bilan.

    Le 9 juillet à l'Assemblée Nationale, le chef du gouvernement était ainsi interrogé par Camille de Rocca Serra député UMP de Corse-du-Sud. (1)⇓ Depuis 15 jours le conflit de la SNCM paralysait, dans des conditions scandaleuses, non seulement l'île mais également le port de Marseille. (2)⇓

    Or dans ce contexte, le Premier ministre ne cachait pas la solution envisagée, qui lui semblait déjà inéluctable : "La SNCM ne s'en sortira pas, a-t-il déclaré, sans redressement judiciaire". Et le 25 août, en même temps que Montebourg et Aurélie Filipetti quittaient le gouvernement, Manuel Valls débarquait de Frédéric Cuvillier, secrétaire d'État aux transports et dernier partisan du maintien bec et ongles de cette compagnie controversée.

    Miroir brisé du continent, la Corse va donc bientôt perdre l'un des stigmates des tares étatistes de l'Hexagone. On ne le regrettera pas. Avec la SNCM en effet, tout a toujours fonctionné comme un trompe l'œil de ce qu'on appelle pompeusement "le service public" où les prédations cégétistes cohabitent frauduleusement avec un capitalisme subventionnaire de connivence.

    Que s'est-il passé depuis quelques années ? En 2005, le gouvernement Villepin envisageait une privatisation totale. En septembre 2005, on annonçait triomphalement une offre de Butler Capital Partners. Spécialisé dans les entreprises en difficulté, ce fonds d'investissement proposait de reprendre la société pour 35 millions d'euros, mais… après une recapitalisation par l'État à hauteur de 113 millions… et alors que les actifs du groupe, sa flotte de transbordeurs, etc. sont évalués à 280 millions d'euros.

    Cherchez l'erreur et d'où vient-elle ?

    Une grève fut alors immédiatement déclenchée par la CGT et par le STC, syndicat des travailleurs corses séparatisto-gaucho. Les ministres cédèrent et inventèrent l'entrée au capital du groupe Veolia, comme opérateur industriel, et auquel serait attribuée une participation de 28 %, 38 % allant à Butler. L'État se maintiendrait à hauteur de 25 % et 9 % des actions seraient attribuées au personnel. Et puis cela devint Transdev à 66 %, sans Butler.

    Or, depuis 10 ans, les exercices déficitaires s'accumulent et personne ne veut de cette usine à perdre du fric.

    Aujourd'hui Transdev souhaite, bien évidemment, la mise en liquidation de son outil ingérable.

    Mais qu'est-ce que Transdev ? Cette compagnie se présente comme l'un des principaux opérateurs mondiaux du transport public. Ce dernier adjectif est trop souvent confondu avec "collectif", lequel implique par exemple la présence de 55 personnes dans un car ou de 4 personnes dans une même voiture. Par "public" on évoque le financement d'une activité subventionnaire assurant la mobilité d'un certain nombre d'individus aux frais de budgets effectivement locaux ou nationaux.

    En octobre 2013 l’Union des transports publics lançait ainsi un cri d’alarme car leur "ratio recettes /dépenses ne cesse de se dégrader". L'UTP regroupe les principaux acteurs français de ce secteur économique bien particulier. Or, la SNCF, la RATP, Keolis ou Transdev, tous, déplorent à l'unisson que, dans ce pays, "la demande de transport croît plus vite que les recettes".

    Un peu normal pensera-t-on quand on se refuse à faire payer le prix du service et quand celui-ci, géré de manière monopoliste, se trouve obéré par un "modèle social" inventé par Marcel Paul et Maurice Thorez en 1946, et qui, depuis, place toujours les avantages concédés au personnel avant les besoins du "cochon de payant".

    En France dans un tel contexte les recettes du transport "public" sont passées en 10 ans, de 2002 à 2012, de 39 % de leurs dépenses à 31,5 %, soit un déficit de 68,5 %. En Allemagne, pendant la même période, et le ratio recettes/dépenses, un peu moins mauvais au départ, de 0,42 s'est amélioré à 0,49. Il reste donc, même outre-Rhin, du chemin à accomplir, mais au moins les Allemands redressent la courbe, les Français l'infléchissent dans le mauvais sens.

    Revenons au cas de la SNCM. Au début de l'été, en pleine saison, une grève avait encore pourri les vacances des touristes et des Corses. Rappelons que la seule ville de Marseille compte 300 000 originaires de l'île de Beauté, où habitent à peu près autant de gens, toutes origines confondues. En janvier déjà : grève. Deux principales revendications : le renouvellement de la flotte et la question du pavillon français "premier registre". La CGT souhaite l'imposer à tout les compagnies "opérant en France", en premier lieu au concurrent italien Corsica Ferries. Le sous-ministre Cuvillier, aura multiplié les déclarations dans ce sens, celui de Montebourg. Le gouvernement "avait pris ses responsabilités pour la continuité de l'activité" et préparait un "décret anti-dumping social". La Banque publique d'investissement et la Caisse des dépôts allaient être mobilisées, etc.

    Rappelons quand même que, si les déficits cumulés depuis 2001 se chiffrent à plus de 200 millions d'euros, cette entreprise qui n'a pas enregistré un seul exercice bénéficiaire en treize ans a bénéficié de considérables subventions, que la concurrence juge à bon droit illégales.      Et pas seulement sur le terrain du droit européen qui fait tellement polémique.

    En novembre 2011 c'était en effet la Cour d'appel administrative de Marseille qui annulait la délégation de service public de transport maritime entre l'île et le continent. C'est à ce titre que jusque-là l'Office des transports corses allouait une subvention de 33 millions d'euros aux ferries de la SNCM pour les périodes de pointe, venant en plus des 66 millions alloués pour le service de base des cargos passagers et du fret à la SNCM et à la CMN.

    En mars 2012 ce fut au tour de l'assemblée de Corse de décider une réduction de 60 % du montant des subventions annuelles en hausse constante jusque-là. L'année précédente, la SNCM et la Méridionale avaient encaissé 110,6 millions contre 90 millions d'euros en 2006.

    La réponse de la CGT consiste toujours à appeler à la grève. Souvent violente. Pour sortir de ce bourbier, Veolia est allé un jour jusqu'à proposer une reprise pour une euro symbolique.

    On peut se demander si un tel prix ne serait pas un peu trop élevé.


    Apostilles

    1.  cf. "Corse Matin" en ligne le 9 juillet à 18 h 38. 
    2.  cf. "L'Insolent" du 9 juillet : "La SNCM nouvelle sardine pourrie bouchant le port de Marseille."  ⇑
  • Bedos Trierweiler : à la cour du roi Pétaud, tout est possible !

    Je ne supporte plus le nombrilisme satisfait de tous ces précieux et précieuses ridicules.   

    La télé, c’est du physique. De la plastique plutôt que du neuronal. Du décolleté et des jeux de jambes sur hauts talons pour faire grimper l’Audimat sur les canapés.

    La nouvelle émission « Un soir à la tour Eiffel », sur France 2, réunit tout cela : un décor bling-bling (le premier étage de la grande dame tout en dorures), une animatrice – Alessandra Sublet – qui est au journalisme ce que Pamela Anderson est au métier d’acteur, et des « pipoles » pour astiquer le héros d’un soir à la brosse à reluire. Mercredi dernier, pour le numéro 2, le héros était Nicolas Bedos.

    Nicolas Bedos, fils de Guy Bedos, conscience de remplacement depuis que son père est devenu parfaitement inaudible. Certes, voilà bien des années qu’il est insupportable, ce vieil acariâtre donneur de leçons, mais il l’est même devenu pour « la gauche culturelle ». C’est dire… Guy au clou, on a donc Nicolas, VRP multicarte de sa personne, dramaturge, metteur en scène, acteur, humoriste, beau gosse attitré de la presse féminine et rival de BHL sur les plateaux télé dans leur concours de chemises ouvertes.

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  • Néo-fachos et gauchos réacs : Les antiracistes de profession sont les idiots utiles du FN

    « Michel Onfray, fils naturel de Jean-Paul Brighelli et de Farida Belghoul ? » se demande Sandrine Chesnel dans L’ Express… Primo, démentons : Onfray a ses propres parents, qui lui suffisent — et justement, tout est parti de là, depuis trois semaines que l’auteur du Traité d’athéologie est vilipendé par la gauche bien-pensante (pléonasme !). 

    Il n’est pas le seul : Véronique Soulé, dans Libé, dresse une première liste de proscription : « Qu’y a-t-il de commun entre Alain Bentolila (linguiste), Jean-Paul Brighelli (professeur) et Michel Onfray (philosophe) ? Réponse : ils trouvent que l’école française n’est plus ce qu’elle était, qu’au lieu d’apprendre à lire et à écrire, elle enseigne des choses ridicules aux élèves – du genre « théorie du genre » – et que tout ça est dû à Mai 1968. Pour ceux qui n’ont déjà pas le moral, mieux vaut s’abstenir. Pour ceux qui chercheraient un débat d’idées, idem. » Mais déjà le 20 septembre Renaud Dély, dans L’Obs, dressait la liste des « Nouveaux fachos » et de leurs amis : Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour et Richard Millet, mis en contiguïté intellectuelle de Patrick Buisson et de Robert Ménard, sans oublier Marc-Edouard Nabe, Alain Soral et Renaud Camus — « une amicale brune », dit finement le journaliste, qui m’a rappelé ces temps déjà lointain où l’ineffable Frakowiack me reprochait de « penser brun ». Et le 3 octobre, dans le Figaro, Alexandre Devecchio en proposait une autre : « Onfray, Guilluy, Michéa : la gauche réac ? » demandait-il. Comment ? Et Natacha Polony ? Laurence de Cock, qui gère Aggiornamento, le site d’Histoire-Géographie où se con/gratule la bien-pensance, a bien voulu la mettre dans le même sac que moi. Qu’elle en soit remerciée, j’en rêvais, effectivement. De l’ouvrage de Bentolila, j’ai déjà tout dit sur le Point.fr — et de l’excellent petit livre de géographie pratique de Guilluy, aussi. Sur Finkielkraut, j’avais exprimé ici-même tout ce que m’inspirait la campagne répugnante des belles âmes au moment de son élection à l’Académie française. Et pour ce qui est d’Onfray, tout est parti d’un tweet ravageur et d’une interview non moins enlevée sur France Inter à propos de son dernier livre où il feint de s’apercevoir que le Divin marquis malmenait les demoiselles (et s’en faisait malmener : voir son escapade à Marseille en juin 1772). Qu’a-t-il dit de si choquant ce jour-là ? « On apprenait à lire, à écrire, à compter et à penser, dans l’école républicaine. Ce n’est plus le cas. Le gamin d’aujourd’hui qui est fils d’ouvrier agricole et de femme de ménage, il ne s’en sortira pas avec l’école telle qu’elle fonctionne, parce que c’est une école qui a décidé qu’il était réactionnaire d’apprendre à lire, à écrire, à compter, etc. » Et cela a suffi à en faire mon fils naturel (j’ai commencé tôt, visiblement, Onfray n’a jamais que six ans de moins que moi). Pourtant, comme le dit avec un soupçon de franchise Véronique Soulé à la fin de son article, « il n’a pas vraiment tort » d’affirmer que « les enfants de pauvres font les frais de l’effondrement du système d’instruction et d’éducation français. Pour les autres, les parents se substituent à l’école défaillante ».[....]

    La suite sur Causeur

  • Poutine

    C'est le titre du dernier livre de Frédéric Pons, rédacteur en chef à Valeurs Actuelles, en vente ici.

    P"Vladimir Poutine reste une énigme. Que veut-il ? Affirmer son pouvoir personnel et celui de son clan, quel qu’en soit le prix, dans la lignée des autocrates qui se sont succédé au Kremlin depuis des siècles ? Restaurer la grandeur de son pays, en faisant la synthèse de l’histoire russe, des tsars aux Soviétiques ?

    Comment le petit lieutenant-colonel du KGB qu’il fut à la fin de la guerre froide a-t-il pu s’imposer ainsi au sommet de l’une des premières puissances du monde ? Qui est cet homme qui semble en permanence porter un masque ? Un politicien cynique et brutal, assoiffé de pouvoir et d’argent, ou un patriote sincère, attaché à défendre les intérêts de son pays ?

    Au fil d’une enquête rigoureuse, nourrie de rencontres inédites à Saint-Pétersbourg et à Moscou, Frédéric Pons brosse un portrait saisissant du maître du Kremlin : sa formation, ses rêves et ses ambitions, sa passion et sa maîtrise de nombreux sports, la diversité et la force de ses réseaux de pouvoir et d’influence, les étapes décisives de sa formidable ascension, qui alterne la brutalité et la séduction. Sans occulter les ambiguïtés de Poutine, Frédéric Pons rappelle aussi les erreurs commises par l’Occident, aujourd’hui pris de court pour ne pas avoir voulu comprendre les craintes et les aspirations de la Russie après la chute du communisme, un « mépris » qui explique en partie les blocages actuels."

    Paula Corbulon

    http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/web.html

  • La crispation du débat sur les allocations familiales

    À défaut de vraies réformes, on agite en ce moment un projet du camarade Le Roux et du groupe parlementaire socialiste. Il consisterait à mettre une nouvelle partie des allocations familiales sous condition de ressources. Cela déchaîne donc à bon droit l'opposition de toute la droite. 

    L'idée ne peut être qualifiée de nouvelle. En gros, sur un total de 31 milliards d’euros, les prestations familiales ainsi détournées de leur doctrine initiale, au fil des années, au gré des réglementations et des alternances, pouvaient être évaluées au début des années 2010 à environ 15,5 milliards, autrement dit la moitié.  La proposition considérée y ajouterait une tranche de 12 milliards. Le caractère universel de ces allocations, qui se voulurent égales pour tous les enfants français, était considéré autrefois comme un socle intangible, fondateur de la politique familiale. Il serait donc désormais limité à 11 % de son périmètre financier.

    L'énormité d'une telle remise en cause abrupte avait déjà fait reculé le gouvernement Jospin en 1999. À nouveau, en 2013, Hollande s'était encore prononcé contre cette perspective, se contentant de baisser l'effet du quotient familial. En 2014 s'il l'on arrive au bout du processus législatif et de sa promulgation le même Président n'hésiterait donc pas à se renier.

    Comparée à d'autres pays de notre continent, la France pense pouvoir se flatter encore de sa démographie. Mesurée en termes d'indice conjoncturel de fécondité, immigration non comprise, sa natalité lui permet d'envisager une survie au cours du XXIe siècle. Rappelons que cette perspective n'est garantie ni pour l'Europe occidentale, dans son ensemble, ni pour une Russie de plus en plus eurasienne et que certains promettent même à une majorité musulmane à l'horizon 2050. L'opinion avertie croit pouvoir penser, à tort ou à raison, que nous devons une relative exception hexagonale à la politique familiale.

    La droite s'accroche dès lors symboliquement, massivement, et on le comprend, à ce lambeau de dynamisme du pays, comme à un petit drapeau.

    Les gens qui s'écartent de ce que représente cette ligne ne sauraient plus, de ce fait, se réclamer de la droite.

    Faut-il d'ailleurs, à ce sujet, toujours accuser les médias de mauvaise foi ? Quand "Métronews", ce 9 septembre (1)⇓ prétend évoquer le temps où "la droite proposait de toucher aux allocations familiales" les archivistes de cette publication ne commettent qu'une simple erreur d'étiquetage. Ils classent en effet M. Juppé "à droite". Ses électeurs croient, sans doute, eux aussi, que l'ancien bras droit de Jacques Chirac, à la Ville de Paris, au RPR fondé comme "parti travailliste à la française", etc. mérite d'être qualifié "homme de droite". A la vérité, ou bien cette appellation ne veut rien dire, ou bien elle ne s'applique pas à l'actuel maire de Bordeaux.

    En effet, déjà le gouvernement Juppé, à l'époque de son fameux plan d'étatisation de la sécurité sociale et de sa réforme constitutionnelle de 1996 avait envisagé  de recourir, en fait, à cet expédient financier. Il dut reculer face à des protestations et manifestations où l'on vit côte à côte villiéristes et communistes unis pour sauver le mécanisme allocataire.

    On peut s'attendre à des phénomènes analogues, amplifiés par le recours aux mythes du"modèle social".

    N'oublions pas, par exemple, que si les cotisations familiales sont prélevées à la charge de l’employeur, le rôle historique de leur élaboration remonte à des compléments de salaires mis en place au début du XXe siècle par le patronat chrétien.

    On lit malheureusement aujourd'hui absolument n'importe quoi sur l'origine de ce qui est devenu un mécanisme de redistribution et de subvention à la famille monoparentale et/ou polygamique. La finalité, l'intention du législateur, deviennent des références jetables. Citons un seul exemple. Sur le site du "Figaro", journal autrefois bien fabriqué et bien écrit, en date du 8 octobre, on découvre la désinformation suivante : "Instaurées dès les années 1930, les "allocs" ont été conçues pour soutenir la natalité française, alors en berne." (2)⇓

    Cette légende, au double sens du mot, mérite plus qu'un haussement d'épaules. Elle semble illustrer la qualité du débat français contemporain.

    Il est couramment entendu et répété que le système français des prestations familiales aurait été institué "afin de garantir une politique démographique lors de la Libération à la fin de la seconde Guerre Mondiale."

    En fait, la politique démographique de l'État commence vraiment sous le gouvernement Daladier en 1938. Gouvernant par décrets-lois, succédant à Léon Blum, le chef du parti radical-socialiste, ‑ qui va se dissocier du front populaire dont il avait été en 1935 l'initiateur ‑ va, ainsi, en mai 38, établir une police des étrangers très restrictive. Sa politique nataliste va aboutir à diverses mesures qui seront rassemblées en un Code de la famille promulgué en juillet 1939.

    Contrairement à ce qu'on tend dire ce n'est pas le mythique programme du CNR qui aurait établi l'actuelle branche famille intégrée maladroitement à l'ensemble la sécurité sociale, ce sont notamment les démocrates-chrétiens du MRP qui gouvernèrent le pays après la démission du général De Gaulle en janvier 1946.

    Ce système, rogné d'année en année, transformé en redistribution administrative, géré par une bureaucratie anonyme, vit sans doute ses dernièrs années dans la forme que nous avons connue. Il paraît grand temps d'en réinventer un autre, moins étatique, au service de la cellule sociale primordiale que doit redevenir la famille française.

    JG Malliarakis     

    Apostilles

    1.  cf. article "Quand la droite proposait de toucher aux allocations familiales"
    2.  cf. article "Le PS veut des allocations familiales versées en fonction des revenus" 

    http://www.insolent.fr/2014/10/la-crispation-du-debat-sur-les-allocations-familiales.html

  • La guerre mondiale islamiste et la bataille de Kobané

    L'islamisme en sa branche la plus radicale n'a jamais cessé depuis 20 ans de vouloir la guerre. La France en a mesuré les signes avant coureurs dès 1995 avec les attentats du RER. Le monde occidental en a pris conscience avec les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, puis ceux du 11 mars 2004 à Madrid, etc. La liste des actes terroristes est longue, elle passe aussi bien par l'Angleterre que par l'Inde, par la Russie et le Proche-Orient.

    Depuis juin 2014, avec la prise de Mossoul, cet affrontement prend une dimension militaire désormais presque classique.

    Or, la stratégie des occidentaux a été rappelée ce 5 octobre par Jean-Yves Le Drian. Le ministre de la Défense s'exprimait à l'usage des médias. (1)⇓ Il rappelait que "la France fournit des armes aux Kurdes, avec l'accord du gouvernement irakien, et participera à la formation des peshmergas."

    Ses remarques sur le thème "la lutte contre Daech prendra du temps… cela sera long", pour judicieuses et prudentes, n'en prennent pas moins une résonance amère. Car, 48 heures plus tard, le 7 octobre où ces lignes sont écrites, on reçoit les nouvelles, parfaitement attendues, de la bataille de Kobané. Depuis des semaines les islamistes, – que l'on désigne pudiquement du sigle d'EI, en français : "l'État islamique", ou de Da-esh, le même en arabe, – progressaient vers cette ville clef naguère peuplée de 70 000 Kurdes en Syrie.

    Soulignons à cet égard que les Américains, après des semaines d'hésitation, ont commencé leurs bombardements aériens en août, à un moment où l'on pouvait craindre pour Erbil siège du gouvernement régional du Kurdistan irakien. Depuis deux mois de cette intervention aérienne de la plus grande puissance militaire du monde, constatons que le combat terrestre reste incertain, malgré l'héroïsme des combattants kurdes irakiens "peshmergas" et en dépit du renfort du PKK kurde de Turquie et de leurs camarades du PYD de Syrie. Les livraisons d'armes européennes arrivent lentement alors que leurs adversaires islamistes disposent d'un équipement lourd et sont assurés de ressources financières considérables.

    Cela veut bien dire que l'appui aérien ne suffira pas à donner la victoire à ces Kurdes en lutte pour leur liberté et leur survie sur leurs terres millénaires, et auxquels on avait promis l'indépendance depuis les 14 points de Wilson de janvier 1918. On l'avait même inscrite dans le traité de Sèvres de 1920.

    La France prend, plus que d'autres, sa part des combats, à la mesure de moyens que la Ve république n'a cessé de rogner, d'année en année, depuis plus de 50 ans. Notons ainsi que 3 avions Rafale viennent de s'ajouter aux 6 basés près d'Abou Dhabi. Ils pourront désormais opérer deux fois par jour au-dessus de l'Irak. Cet effort est évidemment dénigré par ceux qui ne mesurent pas ce qui se passe au Mali, ou qui veulent ignorer la gravité du fait que 350 à 370 djihadistes porteurs de passeports français combattent en Syrie.

    Or, il est un point important, et même gravissime de la situation auquel Jean-Yves Le Drian n'a malheureusement fait qu'une brève allusion se contentant de dire qu'au sein de la coalition internationale, le "partage des tâches n'est pas encore abouti."

    Que font en effet, actuellement, les forces militaires de la Turquie ?

    Dans la bataille de Kobané, leur rôle semble très proche de celui des Soviétiques lors de l'insurrection et de siège de Varsovie en 1944. Staline, après avoir appelé les Polonais de l'armée secrète au soulèvement, attendit tranquillement que son ex-allié Hitler (2)⇓écrase la ville martyre. Puis l'Armée rouge entra en "libératrice" d'un tas de cendres. Le moment venu les dirigeants turcs espèrent sans doute passer pour des "libérateurs" aux yeux des naïfs occidentaux. Leur projet a même été clairement énoncé : établir, par la suite et sous leur contrôle, un corridor de cantonnement des réfugiés dont ils se trouveraient ainsi débarrassés. À Saleh Muslim représentant politique des Kurdes de Syrie, appelé "secrètement" en Turquie le 5 octobre, et qui leur demandait de sauver Kobané, ils n'ont proposé que de se rallier à leurs satellites de l'Armée syrienne libre.

    En cela, ce grand pays, qui dispose pourtant d'une si longue tradition diplomatique, paraît aujourd'hui représenté par de petits bureaucrates, doctrinaires incompétents, roublards, certes, mais contre-productifs.

    Il existe en effet un "processus de paix" au Kurdistan turc. Une loi a même été votée en juillet pour le relancer. Toujours emprisonné dans l'île-prison d'Imrali depuis 15 ans, le chef du PKK a fait clairement savoir qu'il sera définitivement suspendu si l'armée turque n'empêche pas les islamistes de s'emparer de Kobané et d'y massacrer les derniers habitants. Très platement le chef du gouvernement a déclaré : "Nous ne voulons pas que Kobané tombe. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que cela se produise. (…) Tout le monde doit savoir que nous allons poursuivre le processus de résolution. Si Kobané tombe, la responsabilité n'en incombe pas à la Turquie." Sur ce point nous ne le contredirons pas complètement : la responsabilité sera à partager entre son gouvernement et les dirigeants occidentaux qui ont fait confiance à l'intervention terrestre de leur alliée. Mais ceci serait alors un revers supplémentaire pour le "grand théoricien de la géopolitique" d'Ankara le professeur Ahmet Davutoglu.

    Promu premier ministre le 29 août 2014, au lendemain de l'élection d'Erdogan à la présidence, il a occupé le poste de Ministre des Affaires étrangères à partir de 2009. Entrant en fonction il avait alors énoncé la doctrine du "no problem with our neighbours". Échec total, au point que les humoristes l'ont retournée en "no neighbours without problems". Mevlüt Çavasoglu, nouveau ministre des Affaires étrangères co-préside un groupe onusien des "amis de la médiation" (3)⇓ …  mais il a trouvé, le 4 octobre, une nouvelle occasion de rupture avec la Grèce et Chypre, en prétendant interdire à cette dernière d'exploiter le gaz naturel de ses eaux territoriales. Quant aux relations avec Israël, elles avaient assuré pendant plus de 50 ans la position très forte des Turcs aux États-Unis. Or, elles n'ont cessé de se dégrader depuis janvier 2009, à la suite de l’explosion de colère d'Erdogan à Davos et, surtout, à partir de la manifestation des islamistes contre la venue d'Olmert le 4 janvier précédent.

    La position dans l'OTAN de ce pilier proche-oriental se révèle de plus en plus incertaine. La politologue Nuray Mert avait été durement attaquée en 2012 par Erdogan, en raison de ses critiques contre le "néo-ottomanisme". Dans sa chronique de Hurriyet du 6 octobre, elle précise que le vote de la loi autorisant l'armée turque à intervenir  (4)⇓n'a été acquis qu'à la faveur d'un soutien des 52 "loups gris" nationalistes du MHP. Sans leur vote, la défection d'une partie des députés de l'AKP gouvernementale – ceux qui n'étaient pas en pèlerinage à La Mecque – eût rendu impossible le soutien apparent des Turcs aux initiatives des Américains et des Français.

    Pendant le même temps, le 4 octobre les Talibans du Pakistan se ralliaient au Califat islamiste et que le 6 octobre c'était le tour de mouvement islamiste d'Ouzbékistan. Le temps presse. On ne peut plus se bercer d'illusions ni nous prendre pour des imbéciles.

    JG Malliarakis

    Apostilles

    1.  Il était l'invité de l'émission Grand Jury coproduite par RTL-Le Figaro-LCI. 
    2.  cf. "Staline assassine la Pologne" (1939-1947) par Alexandra Viatteau, Seuil, 1999, 342 pages.
    3.  cf. le site du ministère turc des Affaires étrangères
    4.  cf. L'Insolent du 3 octobre.

    http://www.insolent.fr/2014/10/la-guerre-mondiale-islamiste-et-la-bataille-de-kobane.html