Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

culture et histoire - Page 1290

  • Jean Thiriart, théoricien de la révolution européenne

    Rares sont les Français chez qui le nom de Jean Thiriart évoque un souvenir. Pourtant de 1960 à 1969, au travers de l’organisation européenne transnationale Jeune Europe et du mensuel La Nation Européenne celui-ci anima la première tentative, restée inégalée, de création d’un parti nationaliste révolutionnaire européen, et définit clairement dans ses écrits ce qui forme maintenant le corpus doctrinale d’un partie non négligeable des mouvements nationalistes d’Europe.
    Né dans une grande famille libérale de Liège qui éprouve de fortes sympathies pour la gauche, Jean Thiriart milite d’abord dans la Jeune Garde Socialiste et à l’Union Socialiste Anti-Fasciste, puis durant la seconde guerre mondiale au Fichte Bund (une ligue issue du mouvement national-bolchevick hambourgeois des années 20), et aux Amis du Grand Reich Allemand, association qui regroupe en Belgique romane d’anciens éléments d’extrême-gauche favorables à la collaboration européenne, voire à l’annexion dans le Reich.
    Condamné à trois ans de prison à la «Libération», Thiriart ne refait politiquement surface qu’en 1960, en participant, à l’occasion de la décolonisation du Congo, à la fondation du Comité d’Action et de Défense des belges d’Afrique qui devient quelques semaines plus tard le Mouvement d’Action Civique. En peu de temps Jean Thiriart transforme ce groupuscule poujadiste en une structure révolutionnaire efficace qui - estimant que la prise du pouvoir par l’OAS en France serait de nature à être un formidable tremplin pour la révolution européenne - apporte un soutien efficace et sans faille à l’armée secrète.
    Parallèlement, une réunion est organisée à Venise le 4 mars 1962. Participent à celle-ci, outre Thiriart qui représente le MAC et la Belgique, le Mouvement Social Italien pour l’Italie, Le Parti Socialiste de l’Empire pour l’Allemagne, et le Mouvement de l’Union d’Oswald Mosley pour la Grande Bretagne. Dans une déclaration commune, ces organisations déclarent vouloir fonder « Un Parti National Européen, axé sur l’idée de l’unité européenne, qui n’accepte pas la satellisation de l’Europe occidentale par les USA et ne renonce pas à la réunification des territoires de l’Est, de la Pologne à la Bulgarie, en passant par la Hongrie ». Mais le Parti National Européen n’aura qu’une existence extrêmement brève, le nationalisme archaïque et étriqué des Italiens et des Allemands leur faisant rapidement rompre leurs engagements pro-européens.
    Cela ajouté à la fin sans gloire de l’OAS fait réfléchir Thiriart qui conclut que la seule solution est dans la création de toute pièce d’un Parti Révolutionnaire Européen, et dans un front commun avec des partis ou pays opposés à l’ordre de Yalta.
    Aboutissement d’un travail entamé dès la fin 1961 le MAC se transforme en janvier 1963 en Jeune Europe, organisation européenne qui s’implante en Autriche, Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays Bas, Portugal et Suisse. Le nouveau mouvement tranche par son style sur les habituels mouvements nationalistes. Il est très fortement structuré, il insiste sur la formation idéologique dans de véritables écoles de cadres, il tente de mettre en place une centrale syndicale embryonnaire, le Syndicat Communautaire Européen. De surcroît, Jeune Europe souhaite fonder des Brigades Révolutionnaires Européennes pour débuter la lutte armée contre l’occupant américain, et cherche un poumon extérieur. Ainsi des contacts sont pris avec la Chine communiste, la Yougoslavie et la Roumanie, de même qu’avec l’Irak, l’Egypte et la résistance palestinienne.
    Si Jean Thiriart est reconnu comme un révolutionnaire avec lequel il faut compter - il rencontre Chou-En-Laï en 1966 et Nasser en 1968, et est interdit de séjour dans cinq pays européens ! - et si l’apport militaire de ses militants au combat antisioniste n’est pas contesté - le premier européen qui tombera les armes à la main en luttant contre le sionisme, Roger Coudroy, est membre de Jeune Europe - ses alliés potentiels restent inhibés par des réflexes idéologiques ou de bienséance diplomatique qui ne leur permettent pas d’accorder à Jeune Europe l’aide financière et matérielle souhaitée. De surcroît après les crises de la décolonisation l’Europe bénéficie d’une décennie de prospérité économique qui rend très difficile la survie d’un mouvement révolutionnaire. Cependant la presse de l’organisation, tout d’abord Jeune Europe, puis La Nation Européenne, a une audience certaine et compte des collaborateurs de haut niveau parmi lesquels on peut citer l’écrivain Pierre Gripari, le député des Alpes-Maritimes Francis Palmero, l’ambassadeur de Syrie à Bruxelles Selim El Yafi, celui d’Irak à Paris Nather El Omari, ainsi que Tran Hoai Nam, chef de la mission vietcong à Alger, de plus des personnalités telles que le leader noir américain Stockeley Carmichel, le coordinateur du secrétariat exécutif du FLN Cherif Belkacem, le commandant Si Larbi et Djambil Mendimred, tous les deux dirigeants du FLN algérien, ou le prédécesseur d’Arafat à la tête de l’OLP, Ahmed Choukeiri, acceptent sans difficultés de lui accorder des entretiens. Quant au général Peron, en exil à Madrid, il déclarera «Je lis régulièrement La Nation Européenne et je partage entièrement ses idées. Non seulement en ce qui concerne l’Europe mais le monde».
    En 1969, déçu par l’échec relatif de son mouvement et par la timidité de ses appuis extérieurs, Thiriart renonce au combat militant. Malgré les efforts de certains de ses cadres, Jeune Europe ne survivra pas au départ de son principal animateur. C’est toutefois de sa filiation que se revendiquent, au début des années 70, les militants de l’Organisation Lutte du Peuple en Allemagne, Autriche, Espagne, France, Italie et Suisse, dans les années 80 les équipes des revues belge Volonté Européenne et française Le Partisan Européen, ainsi que la tendance Les Tercéristes Radicaux au sein du mouvement NR français Troisième Voie. Jean Thiriart sortira de son exil politique, en 1991, pour soutenir la création du Front Européen de Libération dans lequel il vit le seul successeur de Jeune Europe. C’est avec une délégation du FEL qu’il se rendit à Moscou en 1992 pour y rencontrer les dirigeants de l’opposition russe à Boris Eltsine. Malheureusement Jean Thiriart fut fauché par une crise cardiaque peu de temps après son retour en Belgique. Il laissait inachevé plusieurs ouvrages théoriques dans laquelle il analysait l’évolution nécessaire du combat anti-américain du fait de la disparition de l’URSS.
    Inspiré par Machiavel et Pareto, Thiriart se dit « un doctrinaire du rationnel » et rejette les classifications habituelles de la politique, il aime à citer la phrase d’Ortega y Gasset « Etre de gauche ou de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale ». Le nationalisme qu’il développe est un acte de volonté, le souhait commun d’une minorité de réaliser quelque chose. Ainsi il est basé uniquement sur des considérations géopolitiques. Seules, pour lui, ont de l’avenir les nations d’ampleur continentale (USA, Chine, URSS), si donc on veut rendre sa grandeur et son importance à l’Europe, il convient d’unifier celles-ci, cela en constituant un Parti Révolutionnaire de type léniniste qui débute immédiatement la lutte de libération nationale contre l’occupant américain et ses collaborateurs, les partis du système et les troupes coloniales de l’OTAN. L’Europe de l’Ouest, libérée et unifiée pourrait alors entreprendre des négociations avec l’ex-URSS pour construire le Grand Empire Européen de Galway à Vladivostock, seul capable de résister à la nouvelle Carthage américaine, et au bloc chinois et à son milliard d’habitants.
    Opposé aux modèles confédéraux ou fédéraux, ainsi qu’à « L’Europe aux cent drapeaux », Thiriart qui se définit comme un « jacobin de la très-Grande Europe » veut construire une nation unitaire conçue sur la base d’un nationalisme d’intégration, d’un empire extensif apportant à tous ses habitants l’omnicitoyenneté et héritier juridique et spirituel de l’Empire romain.
    Sur le plan économique Thiriart rejette « l’économie de profit » (capitalisme) et « l’économie d’utopie » (communisme) pour prôner « l’économie de puissance » qui vise au développement maximum du potentiel national. Bien sûr dans son esprit la seule dimension viable pour cette économie est la dimension européenne. Disciple de Johann Gottlieb Fichte et de Friedrich List, Thiriart est partisan de « l’autarcie des grands espaces ». Ainsi l’Europe, sortie du FMI et dotée d’une monnaie unique, protégée par de solides barrières douanières, et veillant à son auto-suffisance pourrait échapper aux lois de l’économie mondiale.
    Bien que datant du milieu des années 60, les livres de Jean Thiriart restent étonnamment actuels. Dès 1964, il décrit la disparition du « parti russe » en Europe, cela plus de 10 ans avant la naissance de l’eurocommunisme et près de vingt-cinq ans avant les bouleversements des pays de l’est. De même sa description du parti américain, des milliers de « Quisling US », est toujours la réalité de l’Europe d’aujourd’hui comme l’ont illustré récemment les positions de la plupart des hommes politiques lors de la guerre du Golfe, les affrontements dans l’ex-Yougoslavie ou les derniers sursauts africains. Et son analyse de l’impérialisme américain n’a pas pris une ride, en 1966 il conseillait d’ailleurs de lire le Yankee James Burham, conseil qu’il est encore temps de suivre pour trouver dans le livre de ce dernier Pour la domination mondiale des phrases comme celles-ci : « Il faudrait renoncer à ce qui subsiste de la doctrine de l’égalité des nations. Les USA doivent ouvertement se porter candidats à la direction de la politique mondiale ».
    Contestable par certains côtés (jacobinisme outré, trop grande rationalité, etc.), nous ne l’ignorons pas, Thiriart reste un de nos grand maître à penser pour ce siècle finissant. Il nous appartient de nous nourrir de ses théories, de les évaluer et de savoir les dépasser pour aborder les lendemains de l’an 2000.

    Christian Bouchet

    http://www.voxnr.com/cc/d_thiriart/EpFEApyppZjiiYItJf.shtml

  • Merveilleux Moyen Âge #1 – À quoi jouait-on au Moyen Âge ?

    Dans ce premier épisode de la série « Merveilleux Moyen Âge », qui vise à faire découvrir cette époque injustement décriée, nous nous intéressons aux jeux et aux pratiques ludiques de l’époque. Car oui, on ne se privait pas !

    Video ici 

  • Centenaire de la relativité : Poincaré génie de la physique, Einstein génie de la com ! (édito 02-03/05)

    C’est l’une des photos les plus célèbres du monde : l’homme qui incarne aux yeux du grand public le génie scientifique, Einstein, vieillissant et moustachu, tire une longue langue râpeuse.

    Chacun est prié d’y trouver le symbole de l’excentricité et de l’indépendance du super héros scientifique vis-à-vis des pouvoirs établis.

    Et si en réalité c’était à la vérité et à l’honnêteté intellectuelle qu’Einstein tirait la langue ? Car aujourd’hui, scientifiques et historiens savent que si c’est Albert Einstein qui a mis en scène la relativité, c’est Henri Poincaré qui l’a découverte.

    Explications.
    Einstein est largement reconnu comme « le père de la relativité» ; pourtant, lorsqu’il obtint le prix Nobel en 1921, ce fut pour l’explication de l’effet photo électrique, point de départ de ce qui allait devenir la mécanique quantique, et non pour la relativité que le Comité Nobel se refusa de citer dans les raisons de couronner Einstein. A juste titre. C’est en effet Henri Poincaré, polytechnicien et membre de l’Académie des sciences, qui fut l’inventeur de la relativité restreinte qui se trouve déjà présentée dans une série de publications écrites de 1898 à 1905 - série de publications qui s’appuient sur des travaux antérieurs de Poincaré lui-même, remontant à 1885 et d’Hendrik Lorentz que Poincaré a l’honnêteté de fréquemment citer.
    De même l’inventeur de la relativité générale n’est pas davantage Einstein, mais David Hilbert en 1915.
    Tous ces faits sont aujourd’hui à la disposition du grand public cultivé et critique à travers d’une série d’ouvrages en français dont celui de Jean Hladik « Comment le jeune et ambitieux Einstein s’est approprié la relativité restreinte de Poincaré » (Ellipses). Cet ouvrage - comme ceux de Jules Leveugle et de Jean-Paul Auffray - démontrent en se basant sur une analyse chronologique des textes - qu’Einstein a davantage été un plagiaire qu’un créateur. Ces travaux en Français confirment d’ailleurs le point de vue d’auteurs anglo-saxons antérieurs et notamment ceux d’Edmund Whittaker dont les ouvrages publiés en 1951 rendent déjà à Poincaré et Lorentz ce qui leur revient…c'est-à-dire beaucoup plus qu’à Einstein.
    A partir de ces constats deux questions se posent :
    Einstein a-t-il réellement plagié ou a-t-il découvert la relativité en même temps que d’autres auteurs ?
    Et pourquoi tout le succès médiatique de cette découverte lui revient-il ?
    La réponse à ces deux questions est liée : Einstein est bien un plagiaire… et c’est justement ce qui explique son succès médiatique.
    Il est fréquent qu’en sciences, plusieurs personnes convergent vers la même découverte au même moment. Pour une raison simple : les découvertes n’arrivent pas ex abrupto, elles sont la suite, elles sont la conséquence de travaux antérieurs que les scientifiques honnêtes ne manquent pas de citer. Et c’est bien là, la preuve du plagiat d’Einstein. Les travaux de Poincaré, sur la relativité restreinte comme ceux de David Hilbert sur la relativité générale, fourmillent de références. Pas ceux d’Einstein. Or, Einstein qui était chroniqueur scientifique aux « Annales de la Physique » ne pouvait pas ignorer les travaux des autres puisqu’il en était le destinataire régulier justement pour les présenter et les commenter !
    Ne pas citer les auteurs qui l’avaient précédé, c’était manquer à la déontologie scientifique, c’était plagier, mais c’était aussi réussir un coup de génie médiatique.
    Attribuer à Einstein la relativité, toute la relativité, c’est quand même plus simple que de la partager entre Lorentz, Poincaré et Hilbert, surtout quand les uns sont austères et que l’autre joue volontiers les histrions !
    Les physiciens eux-mêmes se sont d’autant plus prêtés à ce jeu que n’étant pas généralement historiens peu d’entre eux sont retournés aux sources bibliographiques et que la communauté des physiciens s’est plutôt bien portée d’avoir comme porte-drapeau un excentrique… bien pensant.
    Le pacifisme d’Einstein a été bien utile à l’image d’une science qui a malgré tout permis la découverte et l’usage de la bombe atomique.
    Il n’est d’ailleurs pas surprenant que dans le champ politico-intellectuel français, les physiciens « progressistes » comme Paul Langevin (l’auteur du plan Langevin-Wallon aujourd’hui panthéonisé) ait pris le parti du « progressiste » Einstein contre le « conservateur » Poincaré.
    Il y a donc tout lieu de craindre que 2005 étant l’année du « centenaire de la relativité » (ce qui n’est pas inexact : le grand article de synthèse de Poincaré couronnant 20 ans de recherche étant paru le 5 juin 1905, soit quatre semaines avant celui d’Einstein…), Einstein soit à nouveau appelé à faire la une des devantures de kiosques et des ouvertures de journaux télévisés.
    Mais ceux qui auront eu la chance de s’informer sauront qu’il ne s’agit là que l’une des nombreuses mystifications du monde contemporain.
    Andrea Massari
    P.S. cet article, par souci de clarté, comprend peu de citations. En ce sens il pourrait passer, lui aussi pour un « plagiat ». Pour éviter cette accusation, l’auteur tient à préciser qu’il s’est inspiré des ouvrages cités ainsi que de nombreux articles disponibles sur internet. L’essentiel de ces références se trouve dans le dossier Einstein/Plagiat du Club de l’Horloge :http://www.clubdelhorloge.fr/index.php
    P.P.S. Certains pourraient s’étonner que la revue « La Recherche » réputée sérieuse consacre encore aujourd’hui un numéro spécial, à propos de la relativité, à Einstein. Il n’en est rien pour deux raisons :
    1. Nichée au cœur du pouvoir intellectuel, « La Recherche » garde le scientifiquement correct.
    2. Einstein fait beaucoup plus vendre que Poincaré, Lorentz ou Hilbert ; c’est le paradoxe des médias : la valeur commerciale d’une information ne dépend pas de son exactitude. Et cette loi ne s’applique pas seulement aux « journaux de caniveaux »… mais aussi aux publications réputées sérieuses.
    http://archives.polemia.com/article.php?id=2034

  • « La Fin du Reich » de Christophe Dutrône

    René Schleiter invite à la lecture d’un ouvrage de Christophe Dutrône, historien.

    ♦ Voilà déjà un peu plus de six mois que Christophe Dutrône a fait paraître aux éditions du Toucan un superbe livre-album consacré à La Fin du Reich. Magnifiquement illustré par plus d’une centaine de photographies et de quelques cartes le plus souvent inédites, il retrace les dernières semaines de la Deuxième Guerre mondiale telles que les ont vécues militaires et civils allemands.

    Cette fin de guerre pathétique est finalement assez mal connue des Français et l’ouvrage, exempt de tout esprit partisan, relate la mise à mort du régime national-socialiste sur le sol allemand.

    L’ouvrage s’articule en quatre parties.

    • Le livre s’ouvre sur une « veillée d’armes »

    Les armées alliées à l’Ouest sont sur la rive gauche du Rhin, tandis que l’Armée rouge reconquiert la Biélorussie. Le peuple allemand, quant à lui, « est en proie à une inquiétude croissante ». Les raids aériens sur l’Allemagne s’intensifient, villes et usines sont ciblées et la Luftwaffe est clouée au sol. On parle beaucoup des « armes miracles » du Troisième Reich…
    Le moral du peuple vacille. La tragique péripétie de Nemmersdorf est exploitée par Goebbels pour tenter de « galvaniser l’esprit de résistance ». L’auteur s’est abstenu d’en produire les abominables photographies qui ont circulé par ailleurs.

    • « L’attaque des marches germaniques » et ce seront les dernières batailles lancées à l’Ouest par Hitler

    Dès janvier 1945, après une tentative dans laquelle sont engagés 200.000 hommes – c’est la Bataille des Ardennes, qui échoue –, un affrontement très meurtrier se déroule en Alsace où, comme dans les Ardennes précédemment, les troupes allemandes dépourvues d’approvisionnement sont tenues de suspendre définitivement les opérations.

    De leur côté, les Russes ne perdent pas la main et préparent une action d’envergure qui visera la Prusse Orientale et le territoire polonais, en ligne droite vers Berlin.

    La bataille débute le 2 janvier 1945. Le 17, c’est la prise de Varsovie évacuée par les Allemands ; puis c’est le tour de la Silésie avec son bassin industriel.
    Si en Pologne « des mesures d’évacuation des populations allemandes avaient été prises », il n’en fut pas de même en Prusse Orientale et l’offensive russe suscite « des mouvements de panique difficilement contrôlables qui ont jeté plus de deux millions d’individus sur les routes ». Ce fut le début du « Grand Trek ».

    « Cet afflux de réfugiés (de réels réfugiés) s’est déroulé dans un véritable climat d’apocalypse » : plus de trains vers l’Ouest ; certains ont voulu gagner la mer, espérant y trouver des bateaux : que nenni, point de bateaux. Les foules s’entassèrent donc sur les presqu’îles. Plus d’un demi-million de réfugiés étaient « soumis aux attaques aériennes de l’aviation soviétique », aux ruptures de glace et aux températures extrêmement basses. On a compté près de 30.000 morts. Christophe Dutrône rappelle le torpillage par un sous-marin russe du navire de croisière Wilhelm Gustloff surchargé de femmes et d’enfants et de prisonniers de guerre français en évacuation vers l’Allemagne, le 30 janvier 1945.

    Pour toute cette période de combats extrêmement durs, tant pour les militaires – quel que soit le camp auquel ils appartenaient – que pour les populations allemandes, l’auteur fait appel à des témoignages de toute origine : officiers et sous-officiers britanniques et américains (p. 66, 70, 72, 74), prisonniers de guerre français (p. 78, 84), une jeune fille allemande (p. 81), un officier et un tankiste soviétiques (p. 89-90), cette liste n’étant pas exhaustive.

    • « Rupture des digues »

    Dans cette troisième partie, on assiste au début du lâchage idéologique chez certains Allemands. Nous sommes en février 1945. On peut les comprendre : le sort auquel ils sont soumis par les Alliés peut largement l’expliquer, encore que « du fait de l’encadrement idéologique et de la discipline [congénitale] qui y règne, la crise morale est moins forte dans l’armée que dans la société civile (p. 94).

    Devant la perte d’autorité du Parti, surtout dans la zone orientale de l’Allemagne, une reprise en main voulue par Himmler et Bormann « met clairement en garde les membres du Parti contre toute tentation de leur part ou de la part de leur famille de se soustraire à leurs devoirs » (p. 96). Un fort climat idéologique et de propagande s’instaure dans le pays. Le recours à l’histoire est utilisé pour exalter la résistance nationale. Malgré tout, le régime s’effrite, des tractations avec l’ennemi sont lancées à l’écart du Chancelier dont l’état physique se dégrade.

    Les Alliés progressent, tant à l’Ouest qu’à l’Est ; des Britanniques, des Américains et des Français se préparent à franchir le Rhin dans lequel les Allemands nourrissaient un petit espoir (un court dossier est consacré au Pont de Remagen dont la destruction par ses gardiens a raté… p.101 et 102).

    Nous sommes en mars 1945. L’Allemagne est à bout de souffle ; les tentatives de propagande lancées par Goebbels n’ont plus aucun effet, la disproportion des moyens humains et matériels entre le Reich et ses adversaires est trop grande pour résister et le délitement de l’armée va de pair avec celui des civils : drapeaux blancs, déserteurs, redditions…

    A nouveau, l’auteur reproduit des témoignages d’origines diverses :

    -soviétique (p. 116-118, 140), qui, là encore, évoquent « l’impunité avec laquelle les soldats russes pouvaient se livrer aux pires exactions » ;

    -britannique (p. 120), un témoignage plus raffiné, tout en s’extasiant sur les décombres du centre ville de Clèves en Rhénanie-du-Nord-Westphalie ;

    -allemande (p. 123), celui d’un combattant ;

    -américaine (p. 128, 143-144, 147), avec la course vers le Rhin ;

    -française (p.137), celui d’un réfractaire au STO et une rencontre avec des Mongols, « à la mine patibulaire », sous l’uniforme soviétique.

    Selon des témoignages américains, la marche vers Berlin n’était pas une promenade de santé. Les Allemands savaient encore se battre. Le récit du capitaine Felix Sparks (p. 128) met en lumière la défense acharnée à laquelle les Alliés pouvaient être confrontés pour la prise de certaines localités. Les pertes en hommes étaient souvent importantes.

    Du côté allemand, les punitions étaient sévères et définitives et les consignes données étaient exécutées : il n’était pas rare de rencontrer des soldats pendus à une potence, une pancarte au cou avec l’inscription sommaire : « Celui qui combat peut mourir. Celui qui trahit sa patrie doit mourir » (p. 98). C’est ce qu’ont découvert, par exemple, les soldats américains à l’issue de durs combats à Aschaffenburg en Bavière.

    • L’apocalypse

    Nous sommes début avril 1945.

    Le Rhin une fois franchi par les troupes de l’Ouest, la population civile considère qu’il est inutile de poursuivre le combat, espérant surtout des Américains, des Britanniques et des Français qu’ils les préserveront des Russes.

    Le pays est totalement désorganisé. La pénurie est totale. L’Ouest a accueilli 1.250.000 réfugiés venus de l’Est. Il demeure cependant une vie sociale : la radio fonctionne, en dépit de pannes fréquentes, les cinémas sont ouverts, évidemment tout cela sous la haute surveillance du ministère de la Propagande. L’administration continue cahin caha et, malgré le peu d’empressement de son peuple à poursuivre le combat, Hitler reste au sommet de l’Etat, refusant toute idée de négociations avec les Alliés.

    Au cours des derniers mois de la guerre, Hitler n’apparaît plus en public. C’est un grand malade : la maladie de Parkinson dont il souffre déjà depuis l’été 1941 gagne du terrain. Son évolution s’accentue et le Chancelier a du mal à se mouvoir. Il est devenu un vieillard avant l’âge.

    Au 21 avril, l’Armée rouge est à 12 km de Berlin qui, dans les jours qui suivent, est totalement encerclé. La fin approche et, dans le bunker souterrain de la Chancellerie, le Führer, entouré des généraux Keitel et Jodl, perd en quelque sorte la raison. Cette fin de règne est fort bien décrite, jour par jour, par Christophe Dutrône, sans sensiblerie ni dramatisation excessive. La question de la succession d’Adolf Hitler à la tête du Reich se pose et l’on assiste, inévitablement en de telles circonstances, à des rivalités fantasmagoriques : Goering se croit le légataire naturel du pouvoir, tandis que Himmler envisage encore de proposer aux Alliés anglo-saxons une paix séparée. L’un comme l’autre sont rejetés par Hitler et destitués de leur titre (compte tenu des événements le mot de fonction n’a plus cours).

    Le 30 avril, les Russes ayant atteint le périmètre de la Chancellerie, Hitler, après avoir épousé sa compagne Eva Braun et désigné l’amiral Dönitz pour exercer la présidence du Reich, met fin à ses jours, suivi en cela par Joseph et Magda Goebbels, après avoir empoisonné leurs six enfants.

    Le Troisième Reich n’est plus. L’amiral Dönitz fera tout pour tenter d’éviter à un maximum de soldats et de civils allemands de passer sous la coupe des Soviétiques, essayant de gagner du temps en négociant des redditions partielles à l’Ouest, mais il sent de la part des chefs anglo-américains des réticences à ne pas inclure des Russes dans ces pourparlers et c’est ainsi que le pouvoir lui échappe rapidement et que l’acte de capitulation sans conditions sera signé le 7 mai 1945 au quartier général d’Eisenhower à Reims, en présence du général américain Bedell Smith et de son homologue soviétique, le général Ivan Souslaparov.

    Le livre ne se ferme pas sur ce très important événement historique. Le 23 mai, le gouvernement Dönitz à Flensburg est arrêté et ses membres sont emmenés en captivité en attendant d’être traduits devant ce qui sera le Tribunal de Nuremberg (l’amiral Dönitz sera condamné à dix années de prison).

    Les dernières pages sont illustrées de photographies intéressantes et très instructives sur l’état des troupes vaincues. On y voit notamment des groupes de soldats allemands composés de jeunes garçons issus des Jeunesses hitlériennes et mobilisés à la dernière heure comme auxiliaires de la Wehrmacht généralement utilisés au sein d’unités antichars. S’y trouvent aussi des témoignages de soldats russes et allemands, de soldats français, d’une jeune mère de famille allemande habitant Berlin et des groupes de réfugiées accompagnées d’enfants dans les ruines de Berlin.

    A ce dernier propos, on ne peut s’empêcher d’esquisser une comparaison entre ces millions de réfugiés (on cite le chiffre de 13.000.000), femmes, enfants, vieillards, chassés de leurs terres ancestrales en un quart d’heure et jetés sur les routes sans espoir d’être accueillis par quiconque, et les « réfugiés » d’aujourd’hui attendus – quand ils ne sont pas appelés (n’est-ce pas Madame Merkel ?) – par des comités d’accueil, nourris, logés, soignés, habillés et imposés aux autochtones…

    L’ouvrage de Christophe du Trône est ce qu’on appelle un beau livre qui pourrait être offert aux adultes comme aux adolescents à l’occasion des fêtes de fin d’année et trouver sa place dans nos bibliothèques.

    René Schleiter

    Christophe Dutrône, La Fin du Reich / Avril, Mai 1945, Images inédites de la chute de l’Allemagne nazie, Editions Le Toucan, mars 2015, 223 pages, 120 illustrations.

    Historien diplômé en histoire militaire, chroniqueur pour de nombreux journaux spécialisés, Christophe Dutrône est spécialiste de l’armée française.

    http://www.polemia.com/la-fin-du-reich-de-christophe-dutrone/

  • L'Europe jusqu'à Vladivostok

    Histoire et géopolitique(1992)
    L’histoire connaît les cités-états : Thèbes, Sparte, Athènes, plus tard Venise, Florence, Milan, Gênes.
    Aujourd’hui elle connaît les Etats territoriaux : la France, l’Espagne, l’Angleterre, la Russie.
    Finalement elle découvre les Etats continentaux, tels que les Etats-Unis d’Amérique, la Chine actuelle et l’URSS d’hier. [1]
    L’Europe d’aujourd’hui subit une période de transformations.
    Elle doit passer du stade plus ou moins stable des Etats territoriaux au stade de l’Etat continental.
    Pour la majorité des gens, cette transition est entravée par l’inertie mentale, sans parler de la paresse de l’esprit.
    Bien que n’étant pas plus grande qu’un morceau de tissu, Sparte avait une forte vitalité, d’un point de vue historique, vivant avant tout dans son aspect militaire. Ses dimensions et ses ressources étaient suffisantes pour contenir une armée capable de gagner le respect de tous ses voisins.
    Nous approchons ici le problème basique de la vitalité des Etats. La cité-état historique fut supplantée par l’Etat territorial. L’Empire romain supplanta Athènes, Sparte, Thèbes. Et sans grand effort [2].
    Aujourd’hui la vitalité historique de l’Etat dépend de sa vitalité militaire, qui à son tour dépend de sa vitalité économique ; ce qui nous conduit à l’alternative suivante :
    Première hypothèse : les Etats territoriaux sont obligés de devenir des satellites des Etats continentaux. La France, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre ne représentent qu’une fiction d’Etats indépendants. Car depuis longtemps, depuis 1945, tous ces pays sont devenus des satellites des Etats-Unis d’Amérique.
    Seconde hypothèse : ces Etats territoriaux se transforment en un seul Etat continental : l’Europe.
    L’échec historique d’un Etat continental : l’URSS
    La regrettable désintégration de l’URSS s’explique, en particulier, par l’insuffisante compréhension théorique de l’Etat par Marx, Engels, Lénine et à certains égards Staline. Déjà en 1984 mon disciple et collaborateur, José Cuadrado Costa, se basant sur les travaux de Ortega y Gasset et de moi-même, publia un essai brillant et prophétique sous le titre : « Insuffisance et obsolescence de la théorie marxiste-léniniste de la nationalité » [3].
    Concernant la compréhension de l’essence de l’Etat, les Jacobins étaient manifestement bien plus avancés que les marxistes. Dans ce domaine, Marx resta toujours limité à la période romantique de la Révolution de 1848. Déjà à la fin du XVIIIè siècle, Siéyès parla de la manière d’obtenir un Etat-nation « homogène ». L’Etat-nation est le fruit d’une volonté politique.
    Un autre exemple de l’idiotie marxiste, remontant au romantisme du XIXè siècle, est l’idée de la disparition de l’Etat. Il est difficile de penser à une plus grande stupidité. C’est un vieux rêve anarchiste. [4]
    Ainsi Lénine préserva l’existence formelle des républiques. J’écris intentionnellement le mot au pluriel.
    Du fait de l’application du principe du centralisme à l’intérieur du parti communiste et à la personnalité particulière de Staline, cette fiction ou cette comédie dura jusqu’en 1990. L’affaiblissement du Parti entraîna l’éclatement de l’URSS sur des problèmes remontant à l’époque 1917-1922.
    La fiction devint réalité.
    En 1917 les Jacobins russes créèrent la République des Conseils (j’attire votre attention sur le singulier). Lénine accepta cette fiction de l’Union des Républiques Soviétiques (j’attire votre attention sur le pluriel) et la toléra. De 1946 à 1949, à l’apogée de son pouvoir, Staline aussi préserva cette apparence d’Etats « indépendants », s’étendant de la Pologne à la Bulgarie.
    Une imprudence théorique de plus.
    L’Etat politique par opposition à l’Etat ethnique
    Dans le dictionnaire « Le Petit Larousse », il est écrit que les conditions de l’uniformité d’une ethnie sont sa langue et sa culture.
    Pour les besoins de cette analyse, je donnerai ma propre interprétation élargie de ce concept, ayant dit que l’unité de l’Etat ethnique a ses racines dans l’unité de race, de religion, de langue, d’imagerie commune, de mémoire commune, de frustrations ou de craintes communes.

    Le concept d’Etat politique (en tant que système ouvert, en expansion) est complètement opposé au concept d’Etat ethnique (en tant que système fermé, fixé). L’Etat politique est l’expression de la volonté d’hommes libres d’avoir un avenir commun.
    L’Etat politique, ou plus précisément l’Etat-nation politique – dont je suis considéré comme le théoricien moderne, après Ortega y Gasset [5] – permet aux individus de préserver leur individualité personnelle (veuillez excuser ce pléonasme barbare et grossier) à l’intérieur du cadre de la société. Il y a moins de deux mois [6], j’ai donné mon opinion sur l’importance des concepts d’Imperium et de Dominium. Depuis 1964 je n’ai jamais cessé de développer ces concepts d’origine romaine.
    A un ami politique qui m’appelait « wallon » (ce n’était pas suffisant pour moi !), j’écrivis, comme d’habitude, que je ne suis ni wallon, ni flamand, ni allemand, ni belge, et pas même européen. Je suis moi. La personne de Jean Thiriart, c’est Jean Thiriart, lui écrivis-je. Je n’aime pas du tout être classé dans une catégorie avec d’autres gens, où il est dit qu’« ils me ressemblent ». Je veux constamment conserver mon ironie socratique. Partisan du totalitarisme quand on parle de l’Imperium, je deviens un anarchiste pour la question du Dominium.

    Lire la suite

  • Le déclin des intellectuels français

    Source : Politico et http://www.les-crises.fr

    Paris a cessé d’être un centre majeur d’innovation dans les sciences humaines et sociales.

    Une des inventions les plus caractéristiques de la culture française moderne est «l’intellectuel».

    En France, les intellectuels ne sont pas seulement des experts dans leurs domaines particuliers, comme la littérature, l’art, la philosophie et l’histoire. Ils parlent aussi en termes universels et l’on attend d’eux qu’ils donnent des conseils moraux sur des questions générales, sociales et politiques. En effet, les plus éminents intellectuels français sont des figures presque sacrées, qui devinrent des symboles mondiaux des causes qu’ils ont soutenues – ainsi la puissante dénonciation de l’intolérance religieuse par Voltaire, la vibrante défense de la liberté républicaine par Rousseau, l’éloquente diatribe de Victor Hugo contre le despotisme napoléonien, le plaidoyer passionné d’Émile Zola pour la justice pendant l’Affaire Dreyfus et la courageuse défense de l’émancipation des femmes par Simone de Beauvoir.

    Par-dessus tout, les intellectuels ont fourni aux Français un sentiment réconfortant de fierté nationale. Comme le dit le penseur progressiste Edgar Quinet, non sans une certaine dose de fatuité bien gauloise : « La vocation de la France est de s’employer à la gloire du monde, pour d’autres autant que pour elle, pour un idéal qui reste encore à atteindre d’humanité et de civilisation mondiale. »

    * * *

    Cet intellectualisme français s’est aussi manifesté à travers un éblouissant éventail de théories sur la connaissance, la liberté et la condition humaine. Les générations successives d’intellectuels modernes – la plupart d’entre eux formés à l’École Normale Supérieure de Paris – ont très vivement débattu du sens de la vie dans des livres, des articles, des pétitions, des revues et des journaux, créant au passage des systèmes philosophiques abscons comme le rationalisme,l’éclectisme, le spiritualisme, le républicanisme, le socialisme, le positivisme et l’existentialisme.

    Cette fiévreuse activité théorique atteint son apogée dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale avec l’apparition du structuralisme, une philosophie globale qui soulignait l’importance des mythes et de l’inconscient dans la compréhension humaine. Ses principaux représentants étaient le philosophe Michel Foucault, homme de culture et d’influence, et l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, tous deux professeurs au Collège de France. Parce qu’il partageait son nom avec celui d’une célèbre marque de vêtements américains, Lévi-Strauss reçut toute sa vie des lettres lui commandant des blue-jeans.

    Le symbole suprême de l’intellectuel « Rive Gauche» fut le philosophe Jean-Paul Sartre, qui mena le rôle de l’intellectuel public à son paroxysme. L’intellectuel engagé avait le devoir de se consacrer à l’activité révolutionnaire, de remettre en cause les orthodoxies et de défendre les intérêts de tous les opprimés. Le rayonnement de Sartre tient beaucoup à sa manière d’incarner l’intellectualisme français et sa promesse utopique d’un avenir radieux : son ton radical et polémique et sa célébration de l’effet purificateur du conflit, son style de vie insouciant et bohème qui rejetait délibérément les conventions de la vie bourgeoise, et son mépris affiché pour les institutions établies de son époque, qu’il s’agisse de l’État républicain, du Parti communiste, du régime colonial français en Algérie ou du système universitaire.

    Selon ses termes, il était toujours « un traître » – et cet esprit d’anticonformisme était au centre de l’aura des intellectuels français modernes. Et bien qu’il détestât le nationalisme, Sartre contribua inconsciemment à ce sentiment français de grandeur par son incarnation de la prééminence culturelle et intellectuelle, et par sa supériorité facile. En effet, Sartre était sans aucun doute une des figures françaises les plus célèbres du 20e siècle et ses écrits et polémiques furent ardemment suivis par les élites culturelles à travers le monde, de Buenos Aires à Beyrouth.

    * * *

    La Rive gauche d’aujourd’hui n’est plus qu’un pâle reflet de cet éminent passé. À Saint-Germain-des-Prés, les boutiques de mode ont remplacé les entreprises de la pensée. En fait, à de rares exceptions près, comme le livre de Thomas Piketty sur le capitalisme, Paris a cessé d’être un centre majeur d’innovation en sciences humaines et sociales.

    Les traits dominants de la production intellectuelle française contemporaine sont ses penchants superficiels et convenus (qu’incarne un personnage comme Bernard-Henri Lévy) et son pessimisme austère. Aujourd’hui, en France, les pamphlets en tête des ventes de littérature non-romanesque ne sont pas des œuvres offrant la promesse d’une nouvelle aube, mais de nostalgiques appels à des traditions perdues d’héroïsme, comme « Indignez Vous! » (2010) de Stéphane Hessel, et des monologues islamophobes et pleurnichards répercutant le message du Front national de Marine Le Pen sur la destruction de l’identité française.

    Deux exemples récents sont « L’Identité Malheureuse » (2013) d’Alain Finkielkraut et « Le Suicide Français » d’Eric Zemmour (2014), tous deux imprégnés d’images de dégénérescence et de mort. L’œuvre la plus récente dans cette veine morbide est « Soumission » de Michel Houellebecq (2015), un roman dystopique qui met en scène l’élection d’un islamiste à la présidence française, sur fond d’une désintégration générale des valeurs des Lumières dans la société française.

    * * *

    Comment expliquer cette perte de repères française ? Les changements du paysage culturel environnant ont eu un impact majeur sur la confiance en soi française. La désintégration du marxisme à la fin du 20e siècle a laissé un vide qui n’a été rempli que par le post-modernisme.

    Mais les écrits de gens comme Foucault, Derrida et Baudrillard aggravèrent le problème, par leur opacité délibérée, leur fétichisme du jeu de mots insignifiant et leur refus de la possibilité d’un sens objectif (la vacuité du post-modernisme est brillamment parodiée dans le dernier roman de Laurent Binet, « La septième fonction du langage », une enquête criminelle autour de la mort du philosopheRoland Barthes en 1980).

    Mais la réalité française est elle-même loin d’être réconfortante. L’enseignement supérieur français, surpeuplé et sous-financé, part en lambeaux, comme l’indique le rang relativement bas des universités françaises dans le classement académique des universités mondiales de Shanghai. Le système est devenu à la fois moins méritocratique et plus technocratique, produisant une élite manifestement moins sophistiquée et intellectuellement créative que celle de ses prédécesseurs du 19e siècle et du 20e siècle : le contraste à cet égard entre Sarkozy et Hollande, qui peuvent à peine s’exprimer en français, et leurs prédécesseurs à la présidence, éloquents et cérébraux, est saisissant.

    Sans doute la raison la plus importante de cette perte de dynamisme intellectuel française est le sentiment croissant qu’il y a eu un recul important de la puissance française sur la scène mondiale, dans ses dimensions basiquement matérielles, mais aussi culturelles. Dans un monde dominé politiquement par les États-Unis, culturellement par les sournois « Anglo-Saxons » et en Europe par le pouvoir économique de l’Allemagne, les Français luttent pour se réinventer.

    Peu d’auteurs français contemporains – avec l’exception notable de Houellebecq – sont très connus hors de leurs frontières, pas même de récents prix Nobel comme Le Clézio et Patrick Modiano. L’idéal de la francophonie n’est qu’une coquille vide, et derrière ses beaux discours, l’organisation a peu de résonance réelle parmi les communautés francophones du monde.

    Ceci explique pourquoi les intellectuels français semblent si sombres quant à leur avenir national et sont devenus d’autant plus égocentriques, et de plus en plus tournés vers leur passé national : comme l’historien français Pierre Nora l’a déclaré plus franchement, la France souffre « de provincialisme national ». Il est intéressant de noter, dans ce contexte, que ni l’effondrement du communisme dans l’ancien bloc soviétique, ni le printemps arabe, n’ont été inspirés par la pensée française – en opposition totale avec la philosophie de libération nationale qui a soutenu la lutte contre le colonialisme européen, qui fut façonnée de manière décisive par les écrits de Sartre et Fanon.

    En effet, alors que l’Europe cafouille honteusement dans sa réponse collective à l’actuelle crise des réfugiés, force est d’admettre que la réaction qui a été le plus en accord avec l’héritage rousseauiste d’humanité et de fraternité cosmopolite des Lumières n’est pas venue de la France socialiste, mais de l’Allemagne chrétienne-démocrate.

    Sudhir Hazareesingh est enseignant en sciences politiques au Balliol College, à Oxford. Son nouveau livre, « How the French think: an affectionate portrait of an intellectual people » [« Comment pensent les Français : un portrait affectueux d'un peuple intellectuel »], est publié par Allen Lane à Londres et Basic Books à New York. La version française est publiée par Flammarion sous le titre « Ce pays qui aime les idées ».

    Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

    http://euro-synergies.hautetfort.com/

  • Numéro de novembre de Politique magazine : « L'EMPIRE CONTRE-ATTAQUE

    Découvrez le numéro de novembre ! 

    L’empire contre-attaque

    Dossier spécial Russie

    Rares étaient ceux qui pensaient que les Russes oseraient intervenir en Syrie. C’est désormais chose faite. Au Proche-Orient, les cartes sont rebattues et c’est Vladimir Poutine qui dicte désormais le tempo du jeu diplomatique. Il aura suffit de quinze années au chef du Kremlin pour refaire de son pays l’une des principales puissances mondiales. En regard, où est passée la France ?

    > Grand entretien avec Pierre Manent, philosophe : « il faut créer une amitié civique avec les musulmans » 

    Sommaire 

    Une145Site petit.jpg

    Commander ce numéro

    ou s’abonner à Politique magazine

    http://lafautearousseau.hautetfort.com/

  • Europe-puissance : de la révolution néolithique à la fusion nucléaire (édito 02/12/03)

    Mercredi 26 novembre 2003, les ministres européens ont décidé, à l'unanimité, de choisir comme candidat unique de l'Europe le site français de Cadarache pour accueillir l'ITER : le réacteur de recherche sur la fusion thermonucléaire contrôlée.
    Pour obtenir que ce projet mondial (10 milliards d'euros sur trente ans) s'installe effectivement en Provence aujourd'hui, en concurrence avec un site japonais et canadien, l'Europe devra encore obtenir le soutien d'une majorité de ses partenaires : dans une logique géopolitique d'équilibre, à la fois régional et mondial, la Chine et la Russie devraient facilement se laisser convaincre, d'autant plus que le site de Cadarache est le plus pertinent (forte communauté scientifique nucléaire déjà sur place, moindre risque sismique qu'à Rokkash-Mura, qualité de vie attractive pour les chercheurs
    Il n'en reste pas moins vrai que la décision unanime de l'Europe mobilisée par le noyau franco-allemand est un point fort : l'Espagne avait longtemps été tentée de faire cavalier seul en escomptant obtenir le soutien des Etats-Unis pour prix de son soutien à la guerre d'Irak ; elle y a finalement, et fort heureusement, renoncé.
    Ainsi l'Europe unie a de bonnes chances d'accueillir un projet scientifique dont la réussite bouleverserait la donne énergétique en créant, à l'image du soleil, une source d'énergie maîtrisée, propre et quasi inépuisable.
    Par un caprice du calendrier, c'est le jeudi 27 novembre que la revue « Nature » a relancé le débat sur l'origine des langues indo-européennes, sources de la civilisation européenne.
    En appliquant les techniques utilisées par les généticiens et en utilisant de nouveaux algorithmes dans la comparaison de 87 lexiques de langues indo-européennes, deux chercheurs néo-zélandais ont reconstruit l'arbre philo-génétique indo-européen : selon Russel Gray et Quentin Atkinson, la langue proto-indo-européenne se serait diffusée, à partir d'Anatolie, il y a 8 000 ou 8 500 ans et aurait suivi un processus de diffusion parallèle à celui de l'agriculture.
    Si ces découvertes scientifiques sont confirmées, c'est la vision des origines de l'histoire qui serait ainsi bouleversée :
    Les origines les plus profondes de l'histoire européenne reculeraient de plusieurs millénaires.
    Quant à la théorie de « l'ex-oriente lux », opposant des peuples indo-européens nomades et frustres s'étendant vers le nord par des chevauchées guerrières pendant que les grands empires orientaux d'Egypte ou d'Assyrie inventaient l'agriculture et donc la civilisation, elle s'effondrerait définitivement.
    A contrario, une nouvelle vision s'imposerait : celle d'une révolution néolithique et d'une diffusion de l'agriculture liée à l'expansion et à la dispersion d'un peuple proto-européen de l'Islande au Bingale.
    L'Europe a une mémoire plus longue encore que nous le pensions.
    Et ses chercheurs seront encore à la pointe des découvertes majeures du siècle à venir.
    Est-ce vraiment un hasard ?
    Jean-Yves Le Gallou, 02/12/03

    http://archives.polemia.com/article.php?id=2053