Le libéralisme fait débat. Pas seulement à « gauche » mais aussi à « droite ». Les uns font valoir, non sans raison, que l’économie de marché est performante. Les autres soulignent les limites courtermistes, sociales et morales du modèle néolibéral. Contributeur régulier de Polémia, Michel Geoffroy propose ici un nouvel éclairage de ce débat.
— Présentation —
Voici les dix thèses critiques de Michel Geoffroy que Polémia met en débat.
1) Le libéralisme est une doctrine économique qui repose sur des principes simples : seuls les individus sont des acteurs économiques pertinents. C’est la micro-économie qui est signifiante, pas la macro-économie. La liberté du commerce, la liberté d’installation et la liberté d’entrée sur le marché produisent des résultats profitables à tous et en tout cas supérieurs à ceux de la réglementation étatique ; plus le marché est libre plus il est efficace ; le marché trouve toujours la meilleure réponse ; la libre circulation des personnes et des capitaux par-delà les frontières permet une allocation optimale des moyens et un fonctionnement harmonieux du marché.
2) Le néo-libéralisme repose sur certains postulats qui ne sont pas éloignés de ceux du socialisme : la volonté d’unifier le genre humain, la croyance en la toute-puissance de l’intérêt, l’idée que le progrès mène au Paradis.
3) La propriété privée reste un système économique et social efficace car elle produit en général de meilleurs résultats que sa suppression. Mais plus la propriété est vaste, moins elle est facile à maîtriser.
4) La liberté du commerce et des prix ainsi que la concurrence économique produisent des effets positifs pour tous mais à condition que les termes de l’échange ne soient pas trop inégaux et que les coûts des facteurs restent homogènes entre les concurrents. C’est la faute méthodologique du néolibéralisme, c’est-à-dire du libre-échange mondialiste, que de ne pas vouloir prendre cela en considération.
5) En diabolisant le protectionnisme, le néolibéralisme commet une erreur d’analyse et s’écarte de la réalité des faits tels que l’histoire économique permet de les constater.
6) Le tout n’est pas seulement la somme des parties. L’accent mis sur la micro-économie a progressivement détourné le libéralisme de la bonne compréhension des sociétés humaines et, d’une façon générale, de tout ce qui est collectif et communautaire. Cela résulte aussi du fait que le libéralisme a été formulé à une époque (XVIIIe siècle notamment) où l’on avait de l’anthropologie une conception utopique. Les libéraux finissent par oublier que les hommes sont « par nature des êtres de culture » (Gehlen) et qu’ils n’existent pas en dehors d’une culture et d’une société.
7) Il n’est pas avéré que « le marché » prenne nécessairement toujours les bonnes décisions ou, pour le dire autrement, que la société profite toujours des décisions du marché. Les marchés sont en effet conformistes, c’est-à-dire qu’ils ont tendance à imiter les pratiques qui semblent donner de bons résultats et de bons profits : cela contribue à amplifier l’effet des mauvaises décisions. Et cette amplification est désormais mondiale. Les libéraux ignorent aussi le fait que les entreprises ont tendance à externaliser leurs coûts et leurs échecs sur les Etats.
8) La tendance naturelle du capitalisme n’est pas le respect de la juste concurrence mais la concentration, l’intégration verticale et la financiarisation. Aujourd’hui les entreprises transnationales ont des surfaces financières et des capacités d’influence bien supérieures à celles de certains Etats : elles sont devenues des pouvoirs. En outre, les grandes entreprises transnationales disposent, avec l’exercice du pouvoir médiatique et la suggestion publicitaire (et sujétion), de puissants moyens de sidération du consommateur.
9) Le bilan de la mise en œuvre des recettes néolibérales dans le domaine social n’est pas probant. On ne peut contester qu’avec l’avènement du néolibéralisme les entreprises soient devenues plus profitables. Mais la question est de savoir à quel coût cela s’est fait pour la société. En Europe, ce coût ne s’appelle-t-il pas chômage, immigration, déficits publics et croissance des inégalités de revenus ?
Partout en Occident les classes moyennes autochtones ont fait les frais de la mondialisation des échanges vantée par les néolibéraux.
10) Les principales réalisations de la culture humaine, celles qui font que la vie vaut d’être vécue, ne sont pas le fruit de l’économie de marché mais le produit de la fonction souveraine, c’est-à-dire des églises, des princes et des Etats. Elles sont le produit d’une volonté consciente ou non de la « main invisible » des marchés.
— Développement —
1) Le libéralisme est une doctrine économique qui repose sur des principes simples
Seuls les individus sont des acteurs économiques pertinents. C’est la micro-économie qui est signifiante, pas la macro-économie. La liberté du commerce, la liberté d’installation et la liberté d’entrée sur le marché produisent des résultats profitables à tous et en tout cas supérieurs à ceux de la réglementation étatique ; plus le marché est libre plus il est efficace ; le marché trouve toujours la meilleure réponse ; la libre circulation des personnes et des capitaux par-delà les frontières permet une allocation optimale des moyens et un fonctionnement harmonieux du marché.
Certains des principes du libéralisme sont restés pertinents mais d’autres ne le sont plus.
Ce qui reste pertinent dans la théorie économique libérale :
- la valeur de la propriété privée ;
- le rôle des prix comme source d’information pertinente sur la qualité et la rareté des biens ;
- le fait que la concurrence soit facteur de progrès, lorsqu’elle est équitable;
- le fait que plus les systèmes sont complexes, plus ils sont difficiles à contrôler et plus il est difficile de prévoir les effets réels des politiques (sociales) mises en œuvre.
Cependant, le principe d’ajustement optimal de l’offre et de la demande sur le marché libre repose sur des situations qui se rencontrent rarement dans le monde réel, en tout cas qui se rencontrent de plus en plus rarement dans le cadre de la mondialisation des échanges que nous vivons aujourd’hui. Ce principe ne produit pas les effets bénéfiques prévus-en particulier dans les pays occidentaux – dans une économie où la concurrence s’effectue non plus entre des producteurs mais entre des civilisations.
2) Le néolibéralisme repose sur certains postulats qui ne sont pas éloignés de ceux du socialisme : la volonté d’unifier le genre humain, la croyance en la toute-puissance de l’intérêt, l’idée que le progrès mène au Paradis.
Le libéralisme se différencie du socialisme dans la mesure où il préconise la propriété privée, où il stigmatise l’intervention économique et sociale de l’Etat et où il est avant tout un individualisme.
Le néolibéralisme rejoint le socialisme sur plusieurs points :
- a croyance dans la possibilité d’unifier le genre humain, que le néolibéralisme entend assurer par le marché comme le socialisme l’imaginait par la solidarité mondiale des travailleurs ;
- la croyance que les hommes sont mus par leur seul intérêt (l’intérêt de classe ou l’intérêt économique) et que cet intérêt est objectif. C’est-à-dire que tous deux négligent l’importance des identités, nationales notamment, comme déterminants humains, de même que l’importance des spécificités et croyances culturelles. Le libéralisme néglige que les hommes sont mus non par leur intérêt objectif mais par l’idée qu’ils se font de leur intérêt, ce qui n’est pas la même chose ;
- la croyance que les traditions culturelles et les identités sont des obstacles au bonheur humain (à la création de l’homme nouveau comme à la concurrence pure et parfaite) ; même si certains libéraux se sont efforcés de montrer que le fonctionnement optimal de l’économie supposait le respect de règles qui ne pouvaient que s’enraciner dans une culture ;
- la croyance en la possibilité d’assurer le Paradis sur terre (réduit à l’abondance matérielle) par la mise en œuvre de solutions adaptées (le collectivisme ou l’économie de marché) ;
- la prétention du néolibéralisme à incarner l’avant-garde du progrès, comme hier les élites révolutionnaires. Il existait, en effet, un libéralisme politique qui s’est avant tout opposé à l’absolutisme monarchique puis au conservatisme et au socialisme. Le libéralisme politique déclinait dans l’ordre politique ses principes économiques, la libre confrontation des opinions – parlementarisme et démocratie – étant considérée comme aussi efficace que l’ajustement de l’offre et de la demande sur le marché libre. Mais le néolibéralisme a rompu aujourd’hui avec cette tradition et adopte désormais une approche élitiste de la chose publique : il se méfie des peuples et donc de la démocratie et s’est mis au service de l’oligarchie.
3) La propriété privée reste un système économique et social efficace car elle produit en général de meilleurs résultats que sa suppression. Mais plus la propriété est vaste, moins elle est facile à maîtriser.
C’était l’erreur du socialisme de penser que la suppression de la propriété privée (la collectivisation) constituait le remède au capitalisme. La propriété est levier de responsabilité et de sécurité pour le propriétaire. La collectivisation provoque, au contraire, l’irresponsabilité et la prise de mauvaises décisions. Les politiques redistributives d’inspiration socialiste, qui consistent à prélever des impôts sur ceux qui travaillent pour les redistribuer sous forme de prestations « sociales » à ceux qui ne travaillent pas, provoquent des effets pervers de même nature : elles découragent l’effort et la prise de risques. Il faut donc au contraire encourager l’accession à la propriété personnelle, la conservation des patrimoines et diminuer les impôts et les prélèvements pesant sur les revenus du travail.
Il y a cependant des limites à cela. D’abord l’efficience de la propriété privée est d’autant plus grande que le propriétaire est proche de son bien : plus la propriété est vaste moins elle est facile à maîtriser. Ensuite tous les biens ne peuvent pas faire l’objet d’une appropriation privative, en particulier ceux qui sont nécessaires à la survie de la communauté. Certaines circonstances exceptionnelles peuvent justifier de substituer la propriété publique à la propriété privée pour garantir un intérêt public, sous réserve d’une compensation équitable des propriétaires. Enfin, aucune société policée ne peut se désintéresser de la situation des personnes privées d’emploi et de revenus (mais cela ne signifie pas que la charité soit obligatoirement publique).
4) La liberté du commerce et des prix ainsi que la concurrence économique produisent des effets positifs pour tous mais à condition que les termes de l’échange ne soient pas trop inégaux et que les coûts des facteurs restent homogènes entre les concurrents.
La mise en concurrence au sein d’un espace économique non homogène, a fortiori la mise en concurrence mondiale des économies, provoque des effets pervers beaucoup plus importants que ses avantages économiques présumés. Dans un premier temps la baisse des protections tarifaires a un effet positif sur les consommateurs, qui voient les prix baisser et affluer des marchandises du monde entier. Mais s’ils perdent leur emploi du fait que les entreprises étrangères sont plus performantes et que les leurs doivent cesser leur activité, ils finissent par voir diminuer leurs revenus et leur consommation.
C’est la faute méthodologique du néolibéralisme, c’est-à-dire du libre-échange mondialiste, que de ne pas vouloir prendre cela en considération.
La mondialisation des échanges perturbe en effet le fonctionnement de la concurrence. Car un pays ne peut durablement se spécialiser dans un seul domaine d’activité et dépendre pour le reste des autres économies, d’autant que les avantages comparatifs ne sont pas donnés une fois pour toutes. Il est très difficile en outre de reconstituer des capacités de production dans un secteur que l’on a abandonné à d’autres, en particulier à cause des compétences perdues. Il y a par ailleurs des limites naturelles à l’adaptation des facteurs de production à la concurrence mondiale du point de vue de la mobilité de la main-d’œuvre. Dans une économie mondialisée les coûts sociaux des ajustements économiques sont trop élevés, en particulier dans les pays en déclin démographique, pour que l’optimum de la théorie économique soit réalisable.
5) En diabolisant le protectionnisme, le néolibéralisme commet une erreur d’analyse et s’écarte de la réalité des faits tels que constatés par l’histoire économique.
Les protections tarifaires – c’est-à-dire les frontières économiques – permettent de préserver une juste concurrence entre des acteurs inégaux, dès lors qu’elles sont raisonnables. Les situations d’autarcie ou de blocus ont constitué aussi des facteurs d’accélération de l’innovation pour les sociétés qui y étaient soumises.
L’histoire économique ne confirme pas que les grandes puissances économiques le sont devenues en appliquant la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo mais en appliquant plutôt différentes formes de patriotisme économique. Le discours libéral sur les bienfaits de l’ouverture des frontières économiques a en réalité souvent été utilisé comme moyen de soumission et de colonisation des Etats : en imposant l’ouverture de l’économie du pays dominé au commerce inégal avec la puissance dominante. D’ailleurs, les pays qui sont présentés comme un modèle de libéralisme – comme les Etats-Unis, par exemple – sont en réalité protectionnistes, car ils usent de nombreux moyens non tarifaires pour décourager les importations.
La solution économique la plus efficiente n’est pas la suppression des protections tarifaires, comme le pratique aujourd’hui l’Union européenne, mais de mettre en place une certaine dose de protection du marché intérieur alliée à une politique de promotion des exportations au sein d’un espace économique cohérent ; c’est la politique que pratiquent également les économies émergentes avec succès.
Il n’est pas avéré que la croissance économique soit en relation directe avec le degré d’ouverture au commerce international, comme le montre le cas de l’Union européenne qui est désormais une économie ouverte mais à faible croissance.
Enfin, contrairement à ce que prétendent les libéraux depuis l’origine, le commerce ne garantit nullement la paix. Dans l’histoire, c’est le contraire qui est vrai ; les nations les plus commerçantes ont toujours été belliqueuses car elles ont utilisé la force pour s’ouvrir des marchés et éliminer des concurrents : exemple l’Angleterre. Il est donc faux de croire que la mondialisation de l’économie conduira à la paix perpétuelle ; au contraire, l’ouverture mondiale des frontières économiques met en concurrence non plus seulement des acteurs économiques mais les peuples et les civilisations eux-mêmes. Le libre-échange mondialiste mène fatalement au choc des civilisations, comme le montrent notamment les conséquences des migrations massives de populations.
6) Le tout n’est pas seulement la somme des parties.
L’accent mis sur la micro-économie a progressivement détourné le libéralisme de la bonne compréhension des sociétés humaines et, d’une façon générale, de tout ce qui est collectif et communautaire. Cela résulte aussi du fait que le libéralisme a été formulé à une époque (XVIIIe siècle notamment) où l’on avait de l’anthropologie une conception utopique : celle d’un homme primitif vivant de cueillette en dehors de toute culture, les institutions sociales étant perçues comme une contrainte faisant perdre à l’homme sa bonne nature.
Les intellectuels libéraux ont cru ensuite trouver dans la formulation de la théorie de l’évolution au XIXe siècle une confirmation de leurs analyses : le caractère spontané et structurant des micro-variations individuelles, la survie du mieux apte.
Le libéralisme est donc un individualisme méthodologique, qui pose que les individus sont la mesure de toute chose et à l’origine de la société. Cette conception a débouché sur l’idéologie politique des droits de l’homme qui expliquait justement que la société était faite pour les hommes, et non l’inverse, et que le but de l’organisation politique résidait dans la conservation des droits propres à chaque homme, et non dans la conservation de la communauté. Les droits de l’homme ont ainsi supplanté ceux de la citoyenneté.
Les libéraux conséquents ne reconnaissent aucune réalité, ni aucune légitimité souvent, aux entités et déterminants collectifs, à l’exception du concept de « marché » perçu comme la sommation des décisions économiques individuelles. Ils prônent la « société ouverte » (Hayek), c’est-à-dire un système où les institutions ne viendraient pas contrarier l’initiative des individus. Cette expression est cependant une contradiction dans les termes car ce qui fonde un ordre social consiste justement à organiser et à pacifier le choc des appétits individuels, donc à les restreindre.
Le libéralisme a, par conséquent, beaucoup de difficulté à concevoir que les relations de pouvoir puissent venir perturber son modèle. Les libéraux sont des optimistes qui pensent que les supériorités sont transitoires et susceptibles d’être recomposées par le marché.
Les libéraux finissent par oublier que les hommes sont « par nature des êtres de culture » (Gehlen) et qu’ils n’existent pas en dehors d’une culture et d’une société. Ils ignorent aussi que beaucoup d’animaux vivent en société et ne sont pas non plus des « individus ».
La société qu’ils préconisent, conçue comme une agrégation d’individus, est en réalité un chaos, comme le démontrent les sociétés occidentales qui ont été façonnées conformément à ces principes. Les libéraux négligent le fait que les hommes réagissent en fonction de l’idée qu’ils se font de leur intérêt : or, cette idée est aussi le fruit de leurs traditions et de leurs cultures. Ils négligent enfin que les hommes sont plus attachés à leur identité et à leur culture qu’à leur intérêt économique, a fortiori quand ce dernier n’est pas à court terme.
7) Il n’est pas avéré que « le marché » prenne nécessairement toujours les bonnes décisions ou, pour le dire autrement, que la société profite toujours des décisions du marché.
A l’âge de la mondialisation des échanges, les acteurs économiques prennent de plus en plus de décisions à court terme. Tous les observateurs le confirment. Les visions stratégiques à moyen ou long terme sont de plus en plus rares. Les exemples sont nombreux où « le marché » – c’est-à-dire les acteurs privés – a pris de mauvaises décisions (bulles spéculatives, actifs toxiques, crédits imprudents, …) ou a été incapable d’éviter des dérèglements majeurs (Madoff, Kerviel, …). Les marchés sont en effet conformistes, c’est-à-dire qu’ils ont tendance à imiter les pratiques qui semblent donner de bons résultats et de bons profits : cela contribue à amplifier l’effet des mauvaises décisions. Et cette amplification est désormais mondiale.
L’argument des libéraux selon lequel les erreurs privées sont toujours moins graves que les erreurs publiques néglige les effets sociaux des mauvaises décisions privées, a fortiori quand elles sont prises par des entreprises transnationales. Les libéraux, dans leur critique systématique de la mauvaise efficacité des politiques publiques comparée à l’efficience des entreprises privées,ignorent le fait que les entreprises ont tendance à externaliser leurs coûts et leurs échecs sur les Etats.
Ainsi afin d’améliorer leur profitabilité, les entreprises ont partout cherché à diminuer leurs coûts salariaux. Cela s’est produit par le développement de l’automation (au Japon, par exemple) et par l’encouragement à l’immigration, en particulier en Europe et en France. Les immigrés sont, en effet, moins syndiqués et acceptent des salaires plus bas que les autochtones. Le travail des femmes produit le même effet. C’est d’ailleurs pourquoi les entreprises sont en général les meilleurs partisans des mesures discriminatoires prises par les Etats en faveur de ces catégories, aux dépens des salariés mâles et autochtones.
Comme les coûts sociaux de ces politiques sont avant tout supportés par les finances publiques, elles sont tout bénéfice pour les entreprises. De même il est significatif que les Etats – c’est-à-dire le contribuable – aient été appelés au secours des banques et des institutions financières lors de la crise financière de 2008 ; ce qui montre à l’évidence que les erreurs privées peuvent être aussi graves que les erreurs publiques.
8) La tendance naturelle du capitalisme n’est pas le respect de la juste concurrence mais la concentration, l’intégration verticale et la financiarisation.
Ce point a clairement été diagnostiqué par les socialistes dès le XIXe siècle et c’est bien ce qui s’est passé à la fin du XXe siècle, avec la création des entreprises transnationales, des grands conglomérats et des bulles financières successives. Aujourd’hui, ces entreprises transnationales ont des surfaces financières et des capacités d’influence bien supérieures à celles de certains Etats : elles sont devenues des pouvoirs. La caractéristique principale de l’économie mondialisée est la dé-territorialité et la très grande mobilité du capital, qui lui permettent d’échapper aux régulations nationales et politiques. Cette évolution est renforcée par la financiarisation, qui pousse à vouloir réaliser des profits à court terme et à reconfigurer en permanence, voire à détruire, les entreprises pour cela. Sur ce plan les banques et les institutions financières sont les véritables dirigeants des entreprises, transnationales ou non.
Cette tendance rencontre cependant ses limites car plus les entreprises grandissent moins elles sont faciles à gérer et plus elles sont tentées de prendre de mauvaises décisions ou, en tout cas, pas meilleures que celles des Etats. C’est pourquoi il faut réguler la concentration des entreprises et surveiller l’exercice de la concurrence.
En outre, les grandes entreprises transnationales disposent, avec l’exercice du pouvoir médiatique et la suggestion (et sujétion) publicitaire, de puissants moyens de sidération du consommateur. De ce fait, l’équilibre entre l’offre et la demande n’est plus équitable puisque les grandes entreprises disposent du pouvoir de créer artificiellement des besoins éphémères.
On sait depuis le XIXe siècle que l’échange entre le travail et le capital n’est pas égal puisque le travailleur ne peut vivre sans salaire ni aides sociales. Mais depuis le XXe siècle et l’avènement de la publicité de masse, on sait que l’échange avec le consommateur n’est pas plus équitable.
L’économie occidentale repose en effet sur la stimulation de la consommation, par la création artificielle des besoins et par le crédit sans limite. Mais les effets pervers de cette stimulation – en particulier sur la santé publique ou l’environnement – sont supportés par les Etats et les consommateurs et non par les entreprises, qui ne privatisent que les prises de bénéfice. La stimulation constante de la consommation conduit à un monde de l’éphémère et de l’obsolescence, qui génère le nihilisme occidental.
La maîtrise des moyens de communication et des biens culturels par le système marchand a enfin des effets politiques majeurs, du moins dans les pays occidentaux : elle sape la démocratie car elle donne à ceux qui financent et donc dirigent les médias les moyens de choisir les dirigeants politiques et de formater l’opinion. On peut douter qu’ils le fassent sans considération de leurs intérêts propres.
9) Le bilan de la mise en œuvre des recettes néolibérales dans le domaine social n’est pas probant.
Le néolibéralisme a voulu appliquer à partir de la fin du XXe siècle à toutes les institutions sociales les mesures inspirées de la théorie économique : suppression des statuts pour établir une « juste concurrence », hausse des tarifs pour obtenir des prix réels, équilibre des dépenses et des recettes pour les institutions publiques afin qu’elles soient le plus possible « rentables », diminutions d’impôts sur les entreprises, dérégulation, privatisation de services publics, externalisation des activités non régaliennes de l’Etat sur des opérateurs privés, promotion de l’assurance, des contrats, etc. Ces politiques se sont appuyées sur les succès présumés des politiques conduites dans les pays anglo-saxons à partir des années 1980 (Reagan, Thatcher).
On ne peut contester qu’avec l’avènement du néolibéralisme les entreprises soient devenues plus profitables. Mais la question est de savoir à quel coût cela s’est fait pour la société. En Europe, ce coût ne s’appelle-t-il pas chômage, immigration, déficits publics et croissance des inégalités de revenus ?
Les mesures prises ont surtout abouti à déstructurer les sociétés et les Etats en affaiblissant les protections au moment où les hommes en avaient besoin du fait des effets de l’ouverture mondiale des frontières économiques. Ce phénomène se constate aussi bien en Occident que dans les pays qui se sont vus appliquer les recommandations du FMI.
Les « paradis » tant vantés par les idéologues libéraux dans les années 1990 sont largement factices et les mesures prises n’ont manifestement pas abouti à des résultats meilleurs dans la durée que dans d’autres pay : ainsi les taux de chômage, les taux d’endettement public, la précarité des emplois ou la pauvreté aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne ne diffèrent pas sensiblement de la moyenne des pays développés, soit sont pires (endettement public notamment). La crise financière a montré aussi que le remplacement de la capitalisation par la répartition n’était pas la solution tant vantée par les néolibéraux pour les systèmes d’assurance sociale.
Contrairement à ce que prétend le néolibéralisme, il n’a pas institué un monde « gagnant-gagnant ». En fait, il y a bien des gagnants qui ont profité de ces mesures d’inspiration libérale : les économistes qui les ont préconisées et qui ont gagné une notoriété ce faisant, les professions juridiques, les cabinets de conseil et de communication, ceux qui ont pu acquérir des biens privatisés, les riches inactifs, ainsi que les grandes entreprises et les institutions financières qui ont vu baisser leurs charges ou qui ont profité des marchés d’externalisation publique. Les perdants sont ceux qui ne peuvent plus bénéficier de la gratuité et de la qualité des services publics et qui supportent la diminution des prestations sociales.
Le néolibéralisme est devenu l’idéologie de la superclasse dirigeante mondiale, c’est-à-dire l’idéologie de ceux qui bénéficient des avantages de la mondialisation et de la dérégulation des échanges marchands sans en supporter les conséquences désagréables, en particulier sans supporter les conséquences pénibles de l’ajustement économique et social permanent consécutif à la mise en concurrence mondiale des économies.
C’est ce qui explique que le néolibéralisme n’ait pas bonne presse en Occident et en particulier en France : les pays occidentaux ont subi en effet successivement la progression des prélèvements publics consécutive à la mise en place de l’Etat Providence, puis sa déconstruction néolibérale, sur fond de progression continue du chômage, de l’immigration et des déficits publics. Partout en Occident les classes moyennes autochtones ont fait les frais de la mondialisation des échanges vantée par les néolibéraux. On peut donc comprendre qu’elles n’aient plus aujourd’hui une « image positive » des grandes entreprises ni de la super-classe mondiale.
10) Les principales réalisations de la culture humaine, celles qui font que la vie vaut d’être vécue, ne sont pas le fruit de l’économie de marché mais le produit de la fonction souveraine, c’est-à-dire des églises, des princes et des Etats. Elles sont le produit d’une volonté, consciente ou non, de la « main invisible » des marchés.
Le capitalisme d’Etat, l’interventionnisme, diabolisés par les idéologues néolibéraux depuis la fin du XXe siècle, ont produit des résultats au moins équivalents, et dans bien des cas plus durables et supérieurs, à ceux de l’économie de marché. La première économie du monde, la Chine, est un capitalisme d’Etat. La maîtrise du nucléaire, l’aéronautique, la conquête spatiale, l’informatique, la recherche médicale n’auraient pas été possibles sans l’intervention décisive des Etats, qui en ont supporté les risques.
La soumission de tout à la loi du marché (marchandisation du monde), loin de constituer une amélioration, n’a abouti qu’à un appauvrissement culturel généralisé à l’image de ce qui s’est passé dans l’univers médiatique.
Il en va ainsi parce que le libéralisme poussé dans ses implications ultimes est un agent dissolvant de tout ordre social, ce que les socialistes reconnaissaient d’ailleurs positivement au XIXe siècle, pour sa contribution à l’avènement de la révolution mondiale.
Le libéralisme conduit en effet à délégitimer toutes les institutions, toutes les traditions, toutes les préférences culturelles, réputées faire obstacle à l’optimum économique, au nom de l’efficience réputée supérieure des initiatives des individus sur le marché libre. La seule distinction que le néolibéralisme ne conteste pas porte sur les différences de richesses, qui seraient hautement morales à ses yeux, car elles sont censées rémunérer des talents supérieurs.
Il délégitime aussi tout volontarisme politique, au nom de la critique des effets pervers du « constructivisme ». Mais il est un ardent défenseur du volontarisme des grandes entreprises transnationales…
Le libéralisme repose sur la croyance en la supériorité d’un modèle économique et social, le gouvernement des choses en dehors de toute régulation humaine, qui malheureusement ne fonctionne nulle part d’une façon pure et parfaite. Mais au lieu d’en tirer une nécessaire modestie, le néolibéralisme prétend plier la réalité à ses postulats. Cette attitude conduit les idéologues néolibéraux à négliger les conséquences désagréables des politiques qu’ils préconisent et qu’au demeurant en général ils ne supportent pas personnellement, bien au contraire.
Le néolibéralisme est donc une idéologie commode qui prône l’indifférenciation et la soumission aux lois abstraites du marché pour la population, tout en justifiant les inégalités de richesse en faveur des puissants.
Nous vivons aujourd’hui la déconstruction de tout ordre social par la mise en œuvre des principes libéraux poussés à leurs limites. Car les sociétés occidentales ont été soumises à une véritable révolution néolibérale et sont en train d’imploser pour cette raison même. Mais cette déconstruction suscite désormais la révolte croissante des peuples et des identités contre le système qui s’est mis en place.
Michel Geoffroy Polemia
22/02/2011
culture et histoire - Page 1837
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Dix thèses sur le libéralisme
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Les Russes sont retournés à la foi chrétienne grâce au vide laissé par le leurre idéologique du communisme
Lu ici loin de tout laïcisme d'Etat :
"Les Russes sont retournés à la foi chrétienne sans aucune pression de la part de l'Etat et même de l'Eglise, a déclaré le président russe Vladimir Poutine dans un documentaire baptisé "Second baptême de la Russie" réalisé par Mgr Hilarion Alfeyev et diffusé lundi dernier par la chaîne de télévision Rossia.
"La société russe est retournée elle-même à ses racines, à la religion chrétienne et aux valeurs spirituelles, sans aucune pression de la part de l'Etat et même de l'Eglise… C'était une renaissance naturelle du peuple russe", a indiqué Vladimir Poutine. "On se demande: pourquoi? Les gens de mon âge se souviennent du code des bâtisseurs du communisme qui était en fait un résumé simpliste des principes éthiques et religieux de toutes les religions modernes. Quand ce code a cessé d'exister, un vide moral s'est formé qu'on ne pouvait combler qu'en retournant aux valeurs authentiques", les valeurs religieuses, a-t-il expliqué. L'adoption de la foi chrétienne orthodoxe a marqué l'apparition de la nation et de l'Etat centralisé russes. "La nation russe et l'Etat russe reposent sur les valeurs qui étaient communes pour les habitants d'un vaste territoire en Europe où se trouvent actuellement la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie.
C'est un espace unique des valeurs spirituelles et un facteur sérieux de réunification des peuples", a ajouté le chef de l'Etat russe. L'Eglise orthodoxe russe et l'Etat russe peuvent coopérer dans de nombreux domaines, ils peuvent notamment aider les handicapés et les détenus, éduquer les enfants et les jeunes, promouvoir les valeurs familiales. "L'Eglise est un partenaire naturel de l'Etat dans ces domaines", a noté Vladimir Poutine. La Russie, l'Ukraine et la Biélorussie célèbrent le 1025e anniversaire de la christianisation de l'ancienne Rus' fin juillet. Des festivités se déroulent dans les trois pays à cette occasion. Dans le même film documentaire, le président russe a révélé qu'il fut baptisé comme enfant. « Ma mère m’a fait baptiser, pour ainsi dire en secret de mon père, qui était membre du Parti communiste. Il n'était pas fonctionnaire, il travaillait à l'usine, mais il a été quand même un militant du parti soviétique. Donc cela m'a aussi touché personnellement et notre famille ».
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Chatov, personnage de Dostoïevski
Le populisme sous-tend tout le mental russe au cours du XIXe siècle. Dans l'œuvre de Dostoïevski, on le repère en moult endroits, not. dans Les Possédés. Le slaviste allemand Reinhard Lauth a mené une enquête serrée sur les racines de la pensée dostoïevskienne depuis 1949 : Dostojewski und sein Jahrhundert (mit einer Einleitung von Hans Rothe), Bouvier Verlag/ H. Grundmann, Bonn, 1986, 159 p. Robert Steuckers nous le recense ici.Dans l'œuvre de Dostoïevski, plus particulièrement dans Les Possédés, le personnage de Chatov, selon la plupart des exégètes, serait le porte-parole de l'écrivain lui-même et de l'idéologie nationaliste / racialiste russe. Le slaviste allemand Reinhard Lauth conteste cette interprétation classique, qui fait de Dostoïevski un idéologue génial de la “slavophilie” voire du panslavisme. Sur quoi repose ce soupçon et/ou cette affirmation ? Telle est la question que se pose Lauth. Pour nier le fait de la slavophilie de Dostoïevski, Lauth nous révèle, dans un chapitre de son livre consacré à Dostoïevski et son siècle, l'essentiel de cette idéologie nationale russe sous-tendue par une conception du “peuple”, dérivée de la matrice herdérienne mais rendue terriblement originale par l'apport d'une religiosité orthodoxe slave.La Russie “corps de Dieu” face à l'Occident cupideL'idéologie populo-centrée défendue par le personnage Chatov apparaît dans le chapitre intitulé « La Nuit » des Possédés. Chatov dialogue avec le Prince Stavroguine, devenu presque athée, au contact de la civilisation occidentale. Chatov affirme que le peuple est la plus haute des réalités, notamment le peuple russe qui, à l'époque où il pose ses affirmations, serait le seul peuple réellement vivant. En Europe occidentale, l'Église de Rome n'a pas résisté à la « troisième tentation du Christ dans le désert », c’est-à-dire à la « tentation d'acquérir un maximum de puissance terrestre ». Cette cupidité a fait perdre à l'Occident son âme et a disloqué la cohésion des peuples qui l'habitent. En Russie, pays non affecté par les miasmes “romains”, le peuple est toujours le “corps de Dieu” et Dieu est l'âme du peuple, l'esprit qui anime et valorise le corps-peuple.L'idéologie de Chatov, écrit Lauth, se trouve en quelque sorte à une croisée de chemins : entre un christianisme orthodoxe et une sorte de “feuerbachisme” qui interprète le christianisme comme une sublimation de l'esprit du peuple, exactement comme Feuerbach avait interprété la Trinité chrétienne comme une sublimation de la famille sociologique. Dieu ne serait-il plus qu'une projection du Peuple, l'extériorisation d'un “collectif” repérable empiriquement ?La puissance de l'esprit qui anime le peuple détermine son existence historique. Cet esprit est une force affirmatrice de l’Être et, partant, d'existence, qui nie la mort. Puissance religieuse, cet esprit s'exprime dans la morale, l'esthétique, etc. Il est recherche de Dieu et, par rapport à lui, science et raison ne sont que des forces de second rang, qui ne sont jamais parvenues, dans l'histoire, à constituer un peuple.Le “Volksgeist” est DieuChaque peuple cherche un esprit divin qui lui est spécifique. Chaque peuple génère son Dieu particulier qu'il considère comme seul vrai et juste. Et tant qu'un peuple vénère son Dieu particulier et rejette avec force, implacablement, tous les autres dieux du monde, il demeure vivant et sain. Une pluralité de peuples ne peut se partager un seul et même Dieu, dit Chatov, car le Volksgeist est Dieu. S'ils possédaient le même Dieu, ils seraient un seul et unique peuple, composé de plusieurs tribus. Ou, pire, ils seraient des peuples en déclin, devenus incapables d'affirmer avec force leur Dieu, des peuples dont les Dieux viendraient, sous les coups insidieux d'une décadence délétère, à se confondre en une soupe insipide de valeurs dévoyées, et dont l'esprit aurait capitulé devant toute tâche historique pour adopter un esprit étranger ou, dans le meilleur des cas, pour recréer un Dieu nouveau.Chaque peuple déploie ses propres conceptions du bien et du mal. Et si certains peuples ont élaboré des conceptions universalistes et des religions mondialisables, ils se réservent toujours, dans ce programme, le premier rôle. Quand un peuple perd cette idée de détenir seul l'unique vérité du monde ou quand il doute du rôle premier qu'il a à jouer dans l'histoire, il dégénère en “matériel ethnographique”.Slavophilie et panslavismeCette vision du peuple “théophore” (= porteur de Dieu ou, si l'on veut être plus juste en désignant l'idéologie de Chatov, porteur d'un Dieu) reflète les idées de Danilevski, celles exprimées dans son ouvrage principal La Russie et l'Europe, paru en 1869. Danilevski inaugure une nouvelle slavophilie, postérieure à la slavophilie des Kireïevski, Khomiakov et Axakov, décédés entre 1856 et 1860. Avec Danilevski la slavophilie fusionne partiellement avec le panslavisme. L'auteur de La Russie et l'Europe allie des idées du temps (les influences de Pogodine, Herzen et Bakounine y sont présentes) à une typologie des cultures historiques qui annonce Spengler. Dans l'orbite des slavophiles/panslavistes, l'originalité de Danilevski réside précisément dans cette “organologie” qui pose une doctrine des types de cultures, postulant qu'il n'existe pas de développement culturel unique de l'humanité, comme Hegel avait tenté de le démontrer. Pour Danilevski, comme plus tard pour Spengler et Toynbee, il n'existe que des cultures vivant chacune un développement (ou un déclin) séparé. Pour Danilevski, les peuples qui n'appartiennent pas à une culture bien spécifique sont soit des « agents négatifs de l'histoire » comme les Huns soit du « matériel ethnographique » comme les Finnois ou les Celtes voire même des « réserves de puissance historique ». Dans ce dernier cas, il s'agit de peuples qui, longtemps, demeurent à l'écart de l'histoire et qui, soudain, font irruption sur le théâtre des événements et fondent des cultures nouvelles et originales.“Celui qui n'a pas de peuple, n'a pas de Dieu”Toute culture vit une vie organique : elle croît, atteint son apogée (période relativement courte), épuise ses forces vitales et sombre finalement dans la sénilité. Seules subsistent alors la science rationnelle, la technique et un art technicisé qui seront transposés dans et repris par une culture ultérieure. Danilevski, en tant que nationaliste russe, affirmait que les Slaves représentaient une culture jeune et montante face à une culture germano-romaine atteinte de sénilité (postulat hérité des vieux slavophiles Odoïevski et Kireïevski). Les Slaves sont un peuple “élu”, pense Danilevski, qui triomphera prochainement dans l'histoire.Chatov, le personnage de Dostoïevski, lui, va plus loin. Il accepte le pluralisme des peuples affirmé par Danilevski mais prétend qu'il n'existe qu'une seule et unique vérité. Donc il ne peut y avoir dans l'histoire qu'un seul et unique peuple porteur de cette vérité. En l'occurrence, pour les slavophiles et les panslavistes, c'est le peuple russe. Ce peuple russe porte en lui la vérité révélée par Dieu, la vérité de Jésus Christ telle quelle, non falsifiée. Face à lui, les autres peuples sont porteurs d'idoles. Si ces autres peuples se disent chrétiens, ils portent la caricature d'un Christ “ré-idolisé”. Conclusion de cette foi : celui qui n'appartient pas au peuple russe ne peut croire au vrai Dieu et celui qui, en Russie, n'a pas de peuple, n'a pas de Dieu.Messianisme de Chatov, pluralisme de DanilevskiLe messianisme slave de Chatov diffère donc fondamentalement, sur ce plan du moins, de l'idéologie danilevskienne. En effet, Danilevski s'oppose résolument à toute forme d'universalisme ; son système, par suite, refuse l'idée d'une mission universelle des Slaves car une mission de ce type n'existe ni en acte ni en puissance. Simplement, pour Danilevski, les Slaves inaugureront une ère nouvelle, débarrassée de tous les miasmes d'obsolescence que véhicule la civilisation germano-romaine (occidentale-catholique).Lauth repère les conséquences de cette distinction : Dostoïevski identifiait le peuple russe aux Chrétiens orthodoxes, si bien qu'un Russe ethnique non orthodoxe ou athée n'était pas “russe” à ses yeux, tandis qu'un non slave “orthodoxe” (un Roumain ou un Grec) était “russe”. Pour Dostoïevski, l'essentiel, c'est la religion. Pour Danilevski, c'est la substance ethnique, la synthése bio-culturelle. Mais cette substance, en générant un type de culture, se transmet partiellement à d'autres substrats ethniques, si bien qu'en fin de compte, c'est l'adhésion au type de Culture, synthèse entre la sphère bio-culturelle originelle et la transmission/assimilation à d'autres peuples, qui est déterminante.Les personnages de l'univers dostoïevskien se divisent en personnages substantiels et en nullités. Les personnages substantiels peuvent aussi bien incarner le bien que le mal tandis que les nullités n'incarnent rien, puisqu'elles sont nulles. Chatov n'est pas une nullité ; il incarne donc une substance, un type humain chargé de potentialités. Mais ce type incarné par Chatov n'est pas nécessairement la représentation du bien, selon la conviction intime de Dostoïevski. Chatov avance l'idée du primat de la religion sur le politique mais, en dernière instance, il politise le religieux à outrance. De ce privilège accordé indirectement au politique, naît un exclusivisme nationalitaire, à fortes connotations messianiques, qui ne correspond pas à l'idéal Dostoïevskien de fraternité et de solidarisme, pierre angulaire de la foi orthodoxe.“Chatov = Dostoïevski” ?Le “déviationnisme” de Chatov a des raisons sociales : la slavophilie, puis le panslavisme, ont été, sur le plan théorique, passe-temps des membres oisifs des classes dirigeantes russes. Or ces classes dirigeantes sont coupées du peuple et ne font qu'interpréter erronément ses desiderata, ses pulsions, sa foi. Coupés du peuple, les dirigeants théoriciens, inventant tour à tour la slavophilie ou le panslavisme, sont en réalité des incroyants, des philosophes en chambre qui ânonnent des slogans en dehors de toute expérience existentielle concrète.Pour Lauth, réfuter la thèse qui pose l'équation “Chatov = Dostoïevski” signifie soustraire l'univers dostoïevskien aux spéculations des nationalistes de tous horizons (surtout les Russes et tes Allemands qui, à la suite de Niekisch et de Moeller van den Bruck, “dostoïevskisent” quelques fois leur nationalisme). Néanmoins, malgré l'impossibilité de poser abruptement l'équation “Chatov = Dostoïevski”, on ne saurait nier une certaine dose de nationalisme russe/slave chez l’auteur des Fréres Karamazov, même si, dans son optique, cet enthousiasme nationaliste doit se limiter aux “jeunes nations” qui, lorsqu'elles auront atteint l'âge mûr, devront adopter et pratiquer des idées plus réfléchies.Le livre de Lauth, recueil d'articles sur Dostoïevski parus entre 1949 et 1984, n'aborde pas que l'influence des slavophiles et de Danilevski ; il nous fait découvrir, entre autres choses :- l'apport de Tchadaïev, qui avait amorcé, dans la Russie du XIXe s., la fameuse discussion sur l'opportunité ou l'inopportunité de s'ouvrir au catholicisme romain,
- l'apport de Soloviev dans la genèse de la parabole du Grand Inquisiteur,
- la critique de Dostoïevski à l'encontre de Fichte* et Rousseau.
Au total, le recueil que nous offre Lauth constitue un tour d'horizon particulièrement intéressant pour comprendre la réalité russe pré-bolchévique, à travers l'œuvre du plus grand de ses écrivains.► Robert Steuckers, Vouloir n°37-39, 1987.* : Cf. Hegel, Critique de la Doctrine de la Science de Fichte de Reinhard Lauth (2005) et Fichte, la science de la liberté de Xavier Tilliette (2004), tous 2 chez Vrin.
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Approprions-nous la critique de la société marchande
Il est aujourd’hui délicat de parler d’un mouvement exclusivement opposé au mariage pour tous, tant les enjeux et l’ampleur de la mobilisation ont largement débordé et dépassé cette revendication préliminaire.
À notre grande surprise, un processus de conscientisation d’une rapidité remarquable a vu le jour, en particulier chez une certaine jeunesse. De nombreuses voix, parmi les collectifs qui se sont créés à la faveur de l’exigence du retrait du projet de loi, se sont élevées pour critiquer la dérive libérale-libertaire, déjà engagée de longue date.
Certaines commencent à poindre pour s’élever non pas simplement contre l’emprisonnement d’un jeune militant, mais contre l’ensemble des lois liberticides et d’une justice aux ordres qui ont permis cela. C’est là le mouvement des choses le plus prometteur car pointant du doigt la voie dans laquelle il faut à présent pleinement s’engager. Une voie qui suppose une révolution intellectuelle et spirituelle profonde, essentiellement par le dépassement de clivages périmés et de visions politiques idéologiques et fantasmées. Bref, mettre ses pas dans les avant-gardes toujours d’actualité, comme celle du Cercle Proudhon ou des non-conformistes de l’entre-deux-guerres.
Le plus prometteur aussi, car le plus porteur d’effectivité. Il s’agit en effet ici d’un mouvement porté par l’ensemble de la nation : étudiants, travailleurs salariés, entrepreneurs… La France y est globalement représentée, à l’exception notable de l’hyperclasse bourgeoise et de ses intellectuels organiques. Or, c’est là que s’ouvre un avenir véritable : un processus révolutionnaire apparaît là où on ne l’attendait pas. Un processus qui ne se résume pas à la population étudiante, ce qui permet à l’ensemble de la population de s’identifier au combat, et donc d’échapper au péril d’un discours trop radical dans la forme, et donc détaché de la population, bien qu’universel en droit (ce fut l’une des causes de l’échec du Printemps érable au Québec).
Reste à présent le plus difficile : le profil sociologique de la population protestataire peut la rendre rétive à tout projet réellement révolutionnaire. La critique de la société marchande (qui entraîne pourtant un bouleversement incessant des mœurs, des traditions et des valeurs les plus sacrées) s’est vue jusqu’ici monopolisée par des militants libertaires, dont le discours caricatural laisse supposer une attaque contre toute forme de propriété et de responsabilité individuelle – attaque qui indigne le peuple à raison.
Mais ce dont ce projet de loi est le nom est précisément un capitalisme libéral-libertaire devenu fou, et non l’entreprenariat honnête, la petite propriété… ou le combat pour l’abolition de la marchandise universelle.
Le combat ne se poursuivra et ne pourra durer qu’au prix de cette prise de conscience car, en l’état, il ne peut y avoir abrogation de la loi Taubira. Faire un pas en avant, hors de nos cadres habituels de pensée, ou tout perdre. Là se trouve l’alternative.
Romain Lasserre http://cerclenonconforme.hautetfort.com/
Source: Boulevard Voltaire
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14-18 Le bruit & la fureur
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Alain de Benoist sur Edouard Berth
Lorsqu’Alain de Benoist se saisit d’un sujet ou d’un thème, il est toujours traité avec clarté, minutie, sérieux et pédagogie : le bibliographe et le collectionneur s’allient pour faire oeuvre d’érudition, sans pédantisme ni préjugés.
La biographie intellectuelle qu’il consacre à cette grande figure du syndicalisme révolutionnaire français qu’était Edouard Berth (1875-1939) s’inscrit bien entendu dans cette veine, tout comme elle s’inscrit logiquement et plus généralement dans une pensée toujours attentive aux irréguliers et aux hétérodoxes, à ceux qui échappent aux grandes voies idéologiques trop bien balisées - on se réfèrera, en particulier, aux nombreux travaux qu’Alain de Benoist a consacrés aux figures de la Révolution conservatrice allemande (l’un des chapitres de son Edouard Berth s’intitule d’ailleurs : « Vers une Révolution conservatrice ? »).
Edouard Berth, disciple de Georges Sorel - l’auteur des Réflexions sur la violence, le théoricien de la « grève générale », le philosophe du mythe, grand lecteur de Nietzsche et de Bergson admiré du politologue Julien Freund - rencontra aussi l’oeuvre de Maurras et se montra très attentif à l’action de... Lénine. Autant dire que, de prime abord, il peut paraître déconcertant quoiqu’il ait défendu toute sa vie plusieurs idées-forces.
Berth, en effet, récusa la hideuse démocratie parlementaire, régime politique sans doute le plus méprisant qui fut jamais à l’égard des humbles (il convient toutefois de noter, et Alain de Benoist l’explique fort bien, que la critique berthienne du parlementarisme ne recoupe pas exactement celle des royalistes ni des léninistes). Le 10 janvier 1913, Berth écrit ainsi à Edouard Droz : « Je nie que la démocratie soit un régime populaire ; j’affirme (...) que ce n’est qu’une aristocratie déguisée, et la pire de toutes, l’aristocratie des pires, des médiocres, des canailles, en tout genre, in omni genere et modo. » On admirera à la fois le réaliste et le visionnaire. Il est vrai que l’un de ses autres maîtres, Proudhon, avait déjà dit l’essentiel : « le moyen le plus sûr de faire mentir le Peuple, c’est d’établir le suffrage universel. »En conséquence, Edouard Berth condamna le libéralisme bourgeois défini comme le règne du marchand, de l’intellectuel (l’ « antithèse du producteur ») et du politicien, soit, de l’échange, du concept et de l’Etat. La raison utilitariste des Lumières, en quelque sorte, a sapé la communauté organique au bénéfice de la société (pour reprendre la célèbre distinction de Tönnies), laquelle se fonde sur une abstraction juridique tendant inéluctablement au cosmopolitisme. En elle, « tout devient abstrait, laïque, démocratique et obligatoire » ce qui, note l’auteur avec raison, constitue « un diagnostic très actuel. » Maurras, quant à lui, échappa à la critique de l’intellectualisme en raison de l’empirisme organisateur qui le garda des nuées romantiques : « Le rationalisme de Maurras, écrit Berth, est un rationalisme classique, c’est-à-dire un réalisme, et s’oppose complètement au rationalisme démocratique, qui est un idéalisme. »
Ainsi, avec Georges Valois puis le Camelot du Roi Henri Lagrange, Berth fut-il l’artisan du rapprochement des syndicalistes révolutionnaires et des royalistes, d’abord à travers le projet d’une revue qui ne verra jamais le jour, La Cité française, puis via le fameux Cercle Proudhon, constitué le 16 décembre 1911 afin de « rapprocher les anti-démocrates de droite et de gauche » mais qui ne survivra pas à la politique de l’Union sacrée.
La démocratie parlementaire et le marché, donc, vont l’amble puisque la concurrence politicienne ou économique et l’axiomatique de l’intérêt deviennent les référents ultimes : « On peut comparer un Parlement à un marché : les partis ne sont que des entrepreneurs qui font l’échange d’un certain stock de voix contre certains avantages ; et ce qui sort, de ces combinaisons de mercantis, c’est ce qu’on appelle la volonté générale, la loi. »
A cette anthropologie libérale, Edouard Berth opposa « une morale héroïque - on dirait aujourd’hui une éthique - qui s’inspire directement des valeurs de l’Antiquité : l’éthique de l’honneur. » Autrement dit, Berth était l’homme d’un Ancien Régime de l’esprit, un paysan-soldat de Rome et de Sparte, un témoin « de l’esprit révolutionnaire-conservateur ».
Vous en êtes un autre, a-t-on envie de dire à Alain de Benoist, au point de soupçonner dans le passage suivant un fidèle autoportrait : « Véritable révolutionnaire conservateur, il n’a cessé de défendre des idées de gauche et des valeurs de droite, ce qui fait de lui, au choix, un homme de droite de gauche ou un homme de gauche de droite. Il fut en tout cas la vivante synthèse de tout ce qui lui a paru devoir être concilié et défendu d’un même élan. Homme d’une extrême rigueur, tant morale qu’intellectuelle, et d’une scrupuleuse honnêteté, il n’a jamais dissimulé son évolution ni ses erreurs. Cela lui a valu des incompréhensions, des inimitiés, des ruptures avec des proches ou des moins proches, qu’il a toujours assumées avec courage, sachant faire passer ses convictions avant ses amitiés. Exigeant vis-à-vis des autres comme il l’était vis-à-vis de lui-même, il a connu au cours de sa vie bien des déceptions - comme en connaissent tous les enthousiastes. Il est aussi passé par d’inévitables phases de découragement. Cela ne l’a pas empêché de continuer à se battre. »
Chapeau !
Louis Montarnal - L’AF 2865
Alain de Benoist, Edouard Berth ou le socialisme héroïque, Sorel, Maurras, Lénine, Pardès, 300 p., 22 €.
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États-Unis d'Amérique Avis de décès / De l'hyperpuissance à l'impuissance (arch 2010)
L'histoire devait toucher à sa fin grâce à la pax americana. On nous promettait mille ans de félicité et la démocratie de marché pour tous. C'était le plan concocté à Washington. La bataille n'était pas livrée que la guerre était déjà gagnée. Mais le colosse américain avait les pieds d'argile, comme l'immense statue d'or dont avait rêvé Nabuchodonosor, le roi de Babylone, et qui s'effondra. Ci-gît le Nouveau monde.
Les Américains, depuis plus d'un demi-siècle, n'ont eu de cesse que de théoriser la notion d' « accélération de l'Histoire », qu'avait prophétisée avant eux Daniel Halévy dans l'entre-deux-guerres, mais sans doute n'ont-ils jamais osé envisager que celle-ci concernerait au premier chef, dès la première décennie du troisième millénaire, l'effondrement spectaculaire de leur propre puissance impériale, réputée sans rivale au terme de la Guerre froide, en 1991. Dans l'histoire contemporaine, seul peut-être l'immense empire continental de Napoléon, édifié à partir des victoires de la Révolution entre 1796 et 1812, a-t-il pu se désagréger aussi rapidement, mais au moins l'Empereur des Français avait-il face à lui une coalition qui regroupait presque tous les grands États européens de l'Ancien Régime, qui plus est fomentée, financée et structurée de l'extérieur par l'Angleterre.
Ici, rien de tel : le déclin des États-Unis n'a pas été provoqué directement ou indirectement par l'un quelconque des grands États de la planète, et encore moins par l'action concertée de plusieurs d'entre eux. Au contraire, même : ce qui ne laisse pas de surprendre le spectateur impartial des vingt dernières années est l'extraordinaire, l'invraisemblable, la sidérante apathie du monde extérieur qui a accompagné la montée vers la violence tous azimuts des dirigeants américains à partir des années 1990, apathie qui n'est du reste pas complètement enrayée aujourd'hui. Combien de dirigeants, d'experts, d'intellectuels et de consultants en tous genres ne cessent-ils de nous répéter encore maintenant, et pas seulement en Occident, que la fin définitive de « l'hyperpuissance » américaine signifierait une catastrophe insigne pour le monde entier. Mais il est trop tard : le vin est tiré, et les Yankees vont être contraints de le boire (leurs alliés serviles ou imprudents aussi).« The rest of the world », ça existe donc !
Pour comprendre cet engourdissement de l'intelligence, il faut sans doute se reporter à la période de la Guerre froide, pas encore si lointaine, et à l'illusion de stabilité que celle-ci avait répandue dans le monde entier, malgré les guerres sanglantes de Corée et du Vietnam et en dépit même des nombreux conflits suscités par la décolonisation. Car survenant après la brutalité apocalyptique des deux guerres mondiales, closes pourtant en 1945 par l'envoi de deux bombes atomiques américaines sur deux grandes villes japonaises, les quarante ans pendant lesquels l'ordre forgé à Yalta par Staline et Roosevelt (ou plutôt imposé par Staline, le vainqueur réel, à Roosevelt, le président moribond) s'est appliqué aux peuples du monde a pu sembler relativement pérenne et bénéfique à ceux qui le considéraient de loin.
Il est vraisemblable que c'est cette illusion qui a survécu à la Guerre froide : parce que les États-Unis, en 1947-1948, ont dédaigné d'entamer un troisième conflit planétaire contre l'URSS pour obtenir le reflux des troupes soviétiques présentes jusqu'au cœur de Berlin à la suite de leur victoire sur le Reich et ses alliés d'Europe centrale ou orientale, il était devenu fréquemment admis que Washington ne ferait jamais un usage inconsidéré ou trop disproportionné de son hégémonie et de sa puissance. C'était bien mal connaître les nouveaux maîtres de l'Occident, qui n'ont jamais douté du fossé ontologique qui est censé les distinguer du « reste du monde » (concept cher à Zbigniew Brzezinski),que ce soit les indigènes autochtones de leur propre continent ou leurs alliés assoupis de la Vieille Europe.
La fin de l'histoire commence à Washington
Pourtant, les yeux auraient dû se déciller assez vite. Dès la Première Guerre mondiale, en effet, lorsque les Américains commencent à remettre en cause prudemment leur isolationnisme traditionnel, leur première irruption sur la scène mondiale va s'accompagner de trois conséquences qui s'avéreront désastreuses : la fin du système westphalien de l'équilibre des puissances par lequel l'Europe classique avait su brillamment surmonter le premier grand traumatisme des guerres de religion, la détérioration progressive, mais certaine de l'ordre monétaire international par la substitution de l'étalon-dollar à l'étalon-or (entreprise dès 1933, après l'élection de Roosevelt), enfin la transformation de la classique « question d'Orient » en véritable chaos géopolitique post-ottoman, en raison du double soutien sans faille apporté au sionisme d'une part et au wahhabisme saoudien d'autre part.
Tout cela aurait dû avertir de façon assez précise que la fin de l'Union soviétique n'allait pas ouvrir pour le monde une grande période d'harmonie retrouvée, comme nombre d'intellectuels occidentaux l'ont seriné alors. Ne serait-ce que parce que la détention du monopole de la puissance stratégique, monétaire et financière par un seul État était totalement inédite dans l'Histoire mondiale, et dès lors ressemblait beaucoup plus à une anomalie momentanée et périlleuse qu'à la fin rationnelle de l'Histoire espérée depuis Hegel en Occident.
Dieu n'est plus américain
Pourtant, les États-Unis, à qui même les Russes et les Chinois d'alors tendaient fébrilement la main, auraient fort bien pu mettre en place une stratégie de domination planétaire assez semblable à celle qu'avait entreprise la Grande-Bretagne au XIXe siècle : veiller rigoureusement à la neutralisation réciproque de chacune des grandes puissances mondiales, France-Allemagne, Chine-japon, Chine-Russie, Inde-Pakistan, Iran-Irak, Turquie-Serbie et Turquie-Arménie, mais sans jamais attenter directement ni à leur souveraineté ni à leur intégrité territoriale, du moins tant qu'ils ne contestaient pas ouvertement le maintien de la prééminence américaine. C'est ce que Londres avait plus ou moins obtenu, en 1815, avec l'aide de Talleyrand, du Congrès de Vienne, et c'est plus ou moins ce que Henry Kissinger, l'ancien mentor diplomatique de Richard Nixon, leur préconisait de faire après le départ de Gorbatchev et l'effondrement de l'empire soviétique.
Au lieu de cela, le grand leader républicain du Congrès, Newton Gingrich, livrait au monde, en t995, le nouveau credo américain dans le texte suivant, publié dans une dizaine de grands quotidiens internationaux : « Seule l'Amérique peut mener le monde. Elle reste la seule civilisation internationale et universelle dans l'histoire de l'humanité. Notre système de démocratie parlementaire a permis le plus grand bond économique de tous les temps, nos valeurs sont reprises dans le monde entier, notre technologie a été le premier facteur de la mondialisation. Nos armées sont stationnées sur toute la planète à la demande des gouvernements hôtes, non pas pour les soumettre mais pour répondre au désir de liberté, de démocratie et de libre entreprise de leur population. Quelle autre civilisation a réussi pareille domination du monde ? L'Amérique est la seule nation suffisamment grande, multiethnique et soucieuse de liberté pour servir de guide. Sans une civilisation américaine bien vivante, la barbarie, la violence et la dictature gagneront du terrain sur la Terre. »
L'hyper-impuissance
On connaît la suite : les Irakiens, les Serbes, les Palestiniens, les Pachtouns et autres « barbares » vont vite savoir ce que signifie pour eux le déploiement d'une « civilisation américaine bien vivante » sur les cinq continents. Au-delà, la Russie, la Chine, l'Inde, l'Iran, la Syrie, l'Arménie vont se retrouver progressivement enserrés par une stratégie d'étouffement et d'agressions militaires de plus en plus nombreuses afin de les voir se soumettre sans condition au nouvel imperium atlantique, baptisé ironiquement « partenariat pour la paix » ou bien encore « consensus de Washington ».
Mais c'est en 2003, avec l'invasion de l'Irak et le renversement de Saddam Hussein, que l'Amérique va commettre l'erreur fatale, la même que Napoléon deux siècles plus tôt en Espagne et en Russie. Car en devenant clairement et ouvertement une puissance d'occupation, confrontée à l'hostilité de ses alliés eux-mêmes, les États-Unis vont se trouver très vite embourbés dans des conflits sans issue qui vont accroître de façon démentielle leur dépendance économique déjà cruciale vis-à-vis des puissances mêmes qu'ils désirent endiguer ou dont ils entendent remettre en cause la souveraineté - comme la Chine.
Le résultat, impressionnant, est aujourd'hui visible par tous : en 2010, le capital est chinois, la dette américaine, le dollar menacé par le retour de l'or, et les troupes yankees partout acculées à la débâcle. La destinée autrefois manifeste a bel et bien cessé de l'être, et le XXIe siècle, quant à lui, ne sera pas américain.
Pierre-Paul Bartoli Le Choc du Mois novembre 2010 -
Léon Bloy et la prochaine destruction touristique du paradis terrestre
C’est les vacances et c’est donc le moment d’enfoncer un peu le clou. Car les chrétiens du Moyen Age ne partaient pas en vacances ; s’ils se mettaient en mouvement c’était pour marchander (il n’y a aucun mal aux foires de Champagne !), s’initier par l’aventure chevaleresque ou, encore plus noblement, se croiser ou partir en pèlerinage. Ils ne faisaient pas du tourisme, nos chrétiens. Ils migraient dans le monde.
Les romains avaient déjà dépoétisé la réalité, leur paganisme pragmatique et consumériste recyclant la nature en commodités ; c’est ainsi que les fontaines sacrées des Gaulois devenaient de simples spas. C’est le christianisme qui, comme l’a compris Chateaubriand dans sa modèle étude sur le génie de cette "religion", rendit à la nature sa dignité et ses droits et l’arracha au bitume romain.
Le monde industriel et postchrétien s’est adonné à coeur joie à la profanation de la réalité. La Création est devenue la Nature à l’époque des Lumières et la Nature environnement. Le tourisme d’abord promis à une élite d’écrivains et de voyageurs, surtout britanniques (cf. Le Grand Tour) s’industrialise au dix-neuvième siècle et commence alors à tétaniser les bons esprits comme Théophile Gautier qui écrit dans son très remarquable "Voyage en Espagne" (plus d’actualité que jamais ; il vaut tous les guides du routard et tous les Lonely Planet de la création surtout depuis que <booking.com> permet de vite trouver un hôtel à son goût) :
« C’est un spectacle douloureux pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de progrès. Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. A quoi bon aller voir bien loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables ? Nous croyons que tels n’ont pas été les desseins de Dieu, qui a modelé chaque pays d’une façon différente, lui a donné des végétaux particuliers, et l’a peuplé de races spéciales dissemblables de conformation, de teint et de langage. »
Gautier conçoit un monde marchand et salement homogénéisé mais encore avec une éthique : c’est celui où vont s’agglutiner des unités humaines qui s’ignorent autant, et même beaucoup plus, que des animaux en chaleur. Unité humaine, une belle alliance de mot de Bloy, qui a même inventé le GN distributeur automatique !
Le propre de l’enfer c’est que comme le socialisme on n’en touche jamais le fond.
Cinquante ans plus tard, Léon Bloy imagine le pire dans le monde crapuleux et bourgeois de la IIIe République à qui il tord le cou dans son "Exégèse des lieux communs". Bloy imagine que de même que l’on détruit toutes les îles tropicales, que de même que l’on construit des parcs en l’honneur de Dracula en Roumanie ou des zombis à Détroit, on fera ("on", explique-t-il magiquement, c’est le chef du bourgeois) des recyclages touristiques du vrai paradis terrestre (et pas de l’île tropicale seulement). Après tout ne fait-on pas du Church shopping aux "States" (comme disent les bourges) avant de choisir sa baraque en banlieue ?
Je vous laisse apprécier la prose du maître ("Exégèse", CI - 101 pardon -, "Monter une affaire") :
« La plus belle affaire du monde serait le lotissement ou la vente au doigt mouillé du Paradis terrestre. Il y aurait de l’argent à gagner, si l’état embryonnaire de nos connaissances géographiques ne s’y opposait pas invinciblement. Par bonheur, il est caché, ce lieu de délices, bien caché et bien gardé. Tout fait présumer qu’il sera encore à naître dans dix mille ans, le premier bourgeois qui aura la permission d’y pénétrer.
Essayez de vous mettre en face de cette horreur : l’exploitation et le dépeçage du Paradis terrestre ; l’irruption du notaire, du métreur, de l’entrepreneur et des tramways électriques sous ces ombrages de six mille ans qui ont vu l’Innocence humaine... !
Par nature le Bourgeois est haïsseur et destructeur de paradis. Quand il aperçoit un beau Domaine, son rêve est de couper les grands arbres, de tarir les sources, de tracer des rues, d’instaurer des boutiques et des urinoirs. Il appelle ça monter une affaire. »
On rappellera que les tramways sont arrivés au mont Saint-Michel, se payant le luxe d’en chasser les fourgonnettes. Essayez de râler pour voir.
Un mot encore. L’immobilier abject toujours accompagne le tourisme, voyez l’Espagne ou bien les îles. La baisse drastique des taux d’intérêt un peu partout après le 11 Septembre et l’introduction de l’euro auront permis l’explosion planétaire de l’immobilier, qui a recouvert la terre et ses prairies, les fleuves et leurs lits, les berges et les estuaires de béton, de circuits, de surfaces dites grandes, de centres commerciaux et de lotissements. Il me semble aussi que ce dessein cachait une noirceur spirituelle bien avérée : empêcher la terre de respirer, la profaner, la recouvrir (on pense interdire à Bruxelles l’usage de son jardin potager : là ce sera la fin des haricots, et la bonne). Et bien c’est presque fait. Tout le béton immonde du monde dit moderne ne sert qu’à créer l’animal humain de l’apocalypse si bien décrit par Bloy ou Ionesco.
Le paradis est mal parti, il ne reste recyclés que les petits coins tout prêts de paradis préservés par l’étiquette ou la pancarte : parc national.
Bonnes vacances donc, mais sur la pointe des pieds.
« Essayez de vous mettre en face de cette horreur : l’exploitation et le dépeçage du Paradis terrestre ; l’irruption du notaire, du métreur, de l’entrepreneur et des tramways électriques sous ces ombrages de six mille ans qui ont vu l’Innocence humaine... ! »
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Frakass - Combattre ou Disparaître - Siegfried (2003)
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Non à la prison pour délit d’opinion
En France, il y a toujours beaucoup de pétitionnaires pour défendre les libertés en Chine, au Kamtchatka, en Birmanie ou en Iran. Bruyant mais facile. Il y a, hélas, moins de monde au portillon pour défendre les libertés… en France. Toujours à contre courant de l’idéologie dominante, c’est pourtant ce qu’a choisi de faire Polémia.
Car quand un Français est en prison en France pour un simple délit d’opinion – et ce pour la première fois depuis les périodes de guerre – il n’est pas possible de se taire.
Emprisonnement de Vincent Reynouard : Radio Courtoisie brise l’omerta
Jusqu’à présent les médias français, agences de presse comprises, ont observé un silence complet sur l’emprisonnement de Vincent Reynouard. Une radio vient pourtant de briser l’omerta : Radio Courtoisie (95.6 mHz), le lundi 30 août, dans l’émission « Le rendez-vous politique de la réinformation » (reprise le mardi 31). Etaient présents : Henry de Lesquen, président de Radio Courtoisie, Jean-Philippe Arlaud, ancien commandant de police, Jean-Yves Le Gallou, président de Polémia, Eric Letty, directeur de la rédaction de Monde & Vie.
Annonçant la seconde partie de l’émission, Henry de Lesquen explique : « J’aurais envie de commencer d’ailleurs la seconde partie de cette émission en disant qu’il y a au moins des délits pour lesquels on trouve des places dans les prisons, ce sont les délits d’opinion puisqu’on vient de jeter Monsieur Vincent Reynouard en prison en France pour un délit d’opinion, le seul délit d’opinion, à ma connaissance – bon, ce n’est pas le seul mais en tout cas c’est celui qui est pénalisé le plus gravement – qui est le délit de révisionnisme ou encore on dit négationnisme, c’est-à-dire que Vincent Reynouard est un militant – ce n’est pas un historien, c’est un militant révisionniste – et en raison de ses opinions il a été mis en prison ; il n’a pas été condamné à une amende : il a été condamné à de la prison. Voilà. Je vous donne rendez-vous, chers amis de Radio Courtoisie, dans deux minutes. »
Deux minutes plus tard :
« Nous allons donc parler du cas de Vincent Reynouard qui est donc en prison, dans une prison française, après avoir été extradé de Belgique. Le seul crime qu’il ait commis ou le seul délit qu’il ait commis, c’est d’avoir émis une opinion interdite sur le sujet des chambres à gaz dans les camps de concentration.
— Jean-Yves Le Gallou : Il a diffusé un opuscule de 16 pages, je crois, révisionniste, qui lui a donc valu d’être condamné à un an de prison par la Cour d’appel de Colmar – en première instance, d’abord, puis par la Cour d’appel de Colmar ensuite. Alors, vous me direz : un an de prison, en général, quand on est condamné à un an de prison, on ne le fait pas puisque justement on manque de place dans les prisons et là, en l’occurrence, on a trouvé une place ; en l’occurrence, ce père de famille de 8 enfants a eu beaucoup de chance puisqu’on lui a trouvé une place dans une prison ! Il était en Belgique et le gouvernement français a obtenu son extradition et il est maintenant en détention à la prison de Valenciennes. C’est quand même un événement dont la presse n’a absolument pas parlé. Or, la réinformation, ça consiste à parler aussi des événements réels dont la presse et les grands médias ne parlent pas : et c’est un événement important puisque c’est la première fois en France, depuis très, très longtemps, que quelqu’un est en prison exclusivement – non pas pour un acte, non pas pour une violence, non pas pour un vol – exclusivement pour l’émission d’une opinion. Alors, on va dire, effectivement : « Ah oui mais, c’est une opinion odieuse », ce qui n’est évidemment pas un argument. La question de savoir si l’opinion est odieuse ou pas n’est pas un argument pour savoir si on doit mettre quelqu’un en prison puisque jamais aucun régime n’a mis en prison les gens dont il trouvait les idées sympathiques : ni Mao, ni Staline, ni Kim Il-Sung, personne ne met en prison les gens dont il trouve les idées sympathiques. Donc dire « il a des idées odieuses » ce n’est évidemment pas un argument recevable ; de même que dire : « Oui mais c’est contraire à la vérité » n’est pas non plus recevable dans la mesure où dans les domaines historiques, dans les domaines scientifiques ou dans les domaines politiques on considère, dans les sociétés européennes – depuis très longtemps parce que ça ne remonte pas seulement à la Déclaration des droits de l’homme, ni à la Renaissance, ça remonte à la réforme papale du XIe siècle et même au-delà, aux Grecs : est vrai dans ces domaines-là ce qui est librement réfutable ; c’est-à-dire qu’on peut dire : une proposition est vraie si d’autres ont la possibilité de démontrer qu’elle est fausse. Eh bien, malgré cela, Vincent Reynouard est en prison, en France, pour délit d’opinion et ça, je crois que c’est un événement qui mérite d’être souligné. Cela a valu à la France – c’est quand même un peu triste – des déclarations des autorités iraniennes et des autorités vénézuéliennes pour condamner cette atteinte aux libertés, ce qui est évidemment un petit peu ironique mais, après tout, la vérité c’est qu’effectivement il y a des choses qu’on peut dire à Paris et pas à Téhéran, mais il y a aussi des choses qu’on peut dire à Téhéran mais qu’on ne peut pas dire à Paris.
— Henry de Lesquen : Allez dire à Téhéran que Mahomet n’est pas…
— Jean-Yves Le Gallou : Voilà. C’est permis à Paris mais c’est pas permis à Téhéran, par contre d’autres choses qui ne sont pas permises à Paris sont permises à Téhéran. En tout cas ça pose véritablement le problème de la liberté d’expression et le fait qu’on mette en prison, pour la première fois vraiment depuis très, très longtemps, quelqu’un EXCLUSIVEMENT pour des écrits, eh bien, c’est effectivement préoccupant parce qu’il ne faut pas se faire d’illusions : aujourd’hui on commence par un cas de délit d’opinion révisionniste mais je signale que la même loi prévoit de mettre en prison – même si on ne le fait pas pour le moment – pour délit d’opinion « raciste » et on sait très bien que des tas de gens ont été condamnés et pas seulement d’ailleurs, par parenthèses, à « l’extrême droite », mais dans tous les milieux… (…) pour des propos qui n’étaient pas politiquement corrects, dans le domaine de l’immigration ou dans d’autres domaines. Je crois qu’il est extrêmement grave, extrêmement grave, vraiment, je pèse mes mots, de mettre quelqu’un en prison pour délit d’opinion, en France, en 2010. Alors, il y a un historien qui fait circuler une pétition, d’ailleurs bien écrite : Monsieur Blanrue. Cette pétition, nous l’avons mise à disposition, à connaissance des lecteurs de Polémia puisqu’elle est en ligne sur Polémia, mais elle circule aussi… C’est d’ailleurs intéressant de voir qu’elle suscite un intérêt de milieux extrêmement différents car je crois que la liberté d’expression c’est un sujet qui mérite de s’y intéresser au-delà des clivages politiques.
— Henry de Lesquen : Jean-Yves Le Gallou, demander la libération de quelqu’un qui est en prison pour une opinion qu’il a soutenue, ce n’est pas soutenir l’opinion. M. Badiou, par exemple, est un philosophe marxiste. Il dit beaucoup de bien de Staline, Lénine, Marx, Engels, bien sûr, mais aussi Mao et Pol Pot, ses opinions sont odieuses, mais s’il y avait une loi qui permettrait de mettre en prison M. Badiou pour ses opinions je serais le premier à signer une pétition pour la libération de M. Badiou. Vous aussi, je suppose, Eric Letty ?
— Eric Letty : Oui, tout à fait. Ou de Georges Frêche, qui aime bien les statues…
— Henry de Lesquen : Vous êtes pour la libération de M. Badiou… Eh bien, ce qu’il faut dire c’est que, d’une part, effectivement il y a deux principes de liberté – c’est bien la peine d’avoir une devise qui s’appelle « Liberté-Egalité-Fraternité » pour qu’on ose mettre en prison quelqu’un qui a une opinion non conforme à l’opinion dominante : la loi du 13 juillet 1990 qui a permis de mettre M. Vincent Reynouard en prison en France – Vincent Reynouard qui est français d’ailleurs, habitant la Belgique…
— Jean-Yves Le Gallou : Il était réfugié en Belgique ; il aurait pu se réfugier plus loin, peut-être, je ne sais pas…
— Henry de Lesquen : La loi du 13 juillet 1990 c’est la loi Gayssot. M. Gayssot était un député communiste, donc une loi communiste, d’esprit totalitaire, qui impose une opinion par la force de la loi. Et ça c’est dramatique. C’est dramatique, d’ailleurs, parce que, en fait, c’est contre-performant parce que les gens qui ne sont pas historiens, comme moi, et qui se disent « Mais enfin, c’est quand même bizarre : on n’a pas fait une loi pour interdire aux gens de dire que la Terre est plate. Si quelqu’un veut dire que la Terre est plate on ne peut pas le lui interdire. Vraiment, quel est le problème ? » et on fait une loi pour punir les gens qui prétendent que les morts dans les camps de concentration allemands ne sont pas morts avec le gaz mais d’une autre manière. Bon, ça c’est assez incompréhensible. Cela s’appelle le délit de contestation de crimes contre l’humanité et c’est un délit passible de la peine de prison. Le problème c’est que, quand on n’est pas spécialiste d’une question, on fait confiance aux spécialistes de la question, aux historiens en l’occurrence. Mais à une condition ! C’est que la liberté de discussion soit possible. Comment peut-on faire confiance à des spécialistes d’une question s’il n’y a pas de possibilité de contredire et si on n’oblige pas ceux qui défendent la position officielle à réfuter ? Et ça va très loin : en dehors de la question de la loi proprement dite, le terrorisme intellectuel peut suffire. Dans la question du climat il a presque réussi, jusqu’à une date récente, à empêcher un vrai débat sur la thèse du réchauffement climatique soutenue par le GIEC (Organisation météorologique mondiale). Donc il faut vraiment accepter la liberté de discussion. Donc cette loi est monstrueuse dans son principe. J’ajoute, puisque je rappelle, Eric Letty, aux auditeurs de Radio Courtoisie que vous êtes directeur de la rédaction de Monde & Vie et que votre revue est une revue catholique, qui se proclame comme telle : ce qui est grave dans cette affaire, c’est qu’on a institué une loi contre le blasphème. On peut dire en France les pires horreurs sur Jésus de Nazareth, Jésus-Christ, qui est le Messie des chrétiens…
— Eric Letty : Malheureusement on ne s’en prive pas.
— Henry de Lesquen : On ne s’en prive pas. Mais on ne risque rien. On n’ira pas en prison quand on aura dit les pires horreurs sur Jésus. On peut même d’ailleurs prétendre qu’il n’a pas existé, on n’ira pas en prison non plus, aussi absurde que soit cette thèse. Mais si on commet le blasphème, non pas contre la religion du Golgotha, le christianisme, mais contre la religion de la Shoah, alors, là, on va en prison. La loi Gayssot est une loi qui punit le blasphème contre la religion de la Shoah. Alors, il faudrait savoir si c’est la religion officielle de la République française et si on a le droit de blasphémer la religion chrétienne mais pas la religion de la Shoah.
— Eric Letty : Je crois qu’il y a quelque chose qui est assez incompréhensible, d’ailleurs, c’est que, outre le fait, comme le disait Jean-Yves Le Gallou, moi je suis historien quand même de formation, que l’histoire en soi se fait à travers des opinions contradictoires. Ça, c’est très net. Et donc là on sort de l’histoire ; la loi Gayssot ferme l’histoire, en fait. Je ne suis pas du tout révisionniste et j’en parle d’autant plus librement…
— Henry de Lesquen : Si vous l’étiez vous ne pourriez pas le dire ! Alors ce n’est pas la peine de le dire. Moi je le dirais volontiers si c’était libre mais, franchement…
— Eric Letty : Quoi qu’il en soit, je veux dire que le domaine historique est là fermé et remplacé par un domaine, effectivement, qui relève du dogme. Mais, ensuite, quand on nous parle de… il faudrait savoir où on se situe, si l’on se situe dans une espèce de religion, comme vous le disiez, d’Etat ou pas, mais… (…) Vous disiez tout à l’heure que c’était la première fois depuis très longtemps qu’il y avait quelqu’un qui avait été incarcéré pour un délit d’opinion. Oui, mais je vous rappellerai quand même que, sur un thème qui est celui de l’avortement, le Dr Dor avait été condamné à des peines de prison pour avoir récité un rosaire devant un hôpital; on n’est quand même pas très très loin…
— Henry de Lesquen : Ce n’était pas un délit d’opinion ! Non, non. Ce n’était pas une question d’opinion. Non, non. Je dois dire que sur cette loi antirévisionniste Gayssot, ce qui est extravagant, c’est qu’on ne sait pas où commence et où finit le révisionnisme parce que : est-ce que le fait de nier, par exemple, l’authenticité de la chambre à gaz du Struthof en Alsace c’est déjà du révisionnisme ? Ou bien est-ce que dire qu’il n’y avait pas deux chambres à gaz à tel endroit mais une seule c’est du révisionnisme ? Si on dit qu’il n’y avait pas eu 6 millions de morts mais 5 millions 500.000, alors on va nous dire « Mais vous tuez une deuxième fois les 500.000 morts que vous ôtez de la statistique ! » Et ainsi de suite. C’est absurde.
— Jean-Yves Le Gallou : Henry, avant de venir, il se trouve que j’ai regardé le livre d’Histoire que j’ai eu en Terminale, il y a beaucoup d’années, il y a 40 ans… Mais enfin, bon, c’était un livre d’Histoire, dans une collection dirigée par Jean-Baptiste Duroselle, qui est tout de même un très grand historien, et qui était diffusé dans à peu près 80% des lycées à l’époque : eh bien le texte dans le chapitre consacré à la seconde guerre mondiale – la période d’histoire étudiée à l’époque dans les Terminales, c’était 1914-1945 – dans le chapitre sur la seconde guerre mondiale, le passage qui concerne ces événements serait aujourd’hui susceptible d’être condamné pour révisionnisme, ce qui pose quand même un véritable problème. Alors peut-être qu’on a raison aujourd’hui et qu’on avait tort il y a 40 ans, bien sûr…
— Henry de Lesquen : Mais on n’a pas raison de mettre les gens en prison pour leurs opinions, ça, non !
— Jean-Yves Le Gallou : Je crois qu’au-delà même de ces aspects on touche à un aspect philosophique par rapport à l’identité européenne qui est que, sur les sujets non religieux, le critère essentiel, je dirais même unique, de la vérité, c’est la réfutabilité, la possibilité de réfuter, la possibilité de discuter. Et donc, là, je crois qu’il y a une atteinte grave aux libertés et le problème, comme toujours, est que ça commence comme ça, on sait comment ça commence, on ne sait pas comment ça continuera.
— Eric Letty : Si je peux me permettre de prolonger le paradoxe que vous évoquiez tout à l’heure à propos de Jean-Baptiste Duroselle : il faut se rappeler quand même que Paul Rassinier, qui est tout de même le… le…
— Henry de Lesquen : …fondateur de l’école révisionniste française
— Eric Letty : …était un ancien déporté qui était du parti socialiste et aujourd’hui, si la loi Gayssot lui avait été appliquée, il passait d’un camp de concentration allemand à une prison française…
Radio Courtoisie
(http://www.radiocourtoisie.fr)
« Le rendez-vous politique de la réinformation » 30/08/2010
Polémia 03/09/2010
* Cet article a été initialement publié le 03 Septembre 2010