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culture et histoire - Page 1838

  • JACQUES BAINVILLE Un modèle pour comprendre l’’avenir

    Le musicien allemand Richard Wagner disait qu’il croyait en Dieu et en Beethoven. L’auteur de ces lignes peut affirmer qu’il croit en Dieu et en… Jacques Bainville. En effet, si un homme a pu marquer son époque, c’est bien ce Lorrain né à Vincennes (1879-1936). Il est rare de trouver dans l’histoire d’un pays une intelligence politique aussi pure au service du bien commun. Avec sa capacité d’analyse, de déduction et de projection dans l’avenir, on peut presque dire que la France n’avait pas besoin de service de renseignements. Il suffisait de lire du Bainville pour être renseigné sur les événements à venir. L’art qu’avait cet homme pour dénouer les liens apparemment inextricables d’un enjeu sont confondants par la logique acérée doublée d’une clarté de langage qui fait dire après chaque lecture que la conséquence de tel ou tel événement ne peut être que celle présentée par Bainville.
    Une méthode
    Cela est d’autant plus net que nous vivons une époque accablée par une décrépitude politique totale. On peut même dire que les écrits de ce grand maître qui était lus même par le personnel de la IIIe République ne peuvent même plus être compris par les générations décérébrées de ce début de XXIe siècle. Le titre de l’ouvrage du philosophe Marcel de Corte L’intelligence en péril de mort prend une résonance particulièrement douloureuse pour les quelques personnes fidèles à une tournure d’esprit classique qui était monnaie courante du temps où la France était grande.
    Cependant, comme le dit l’adage, « la roue tourne ». En attendant des jours meilleurs, il s’avère utile de comprendre le mystère Bainville. En effet, si les prédictions de cet homme se sont révélées justes, celles-ci ne sont pas le fruit du hasard. Cette capacité à saisir le réel est le résultat d’une méthode, d’une manière de raisonner. Plusieurs éléments entraient en jeu et se combinaient permettant à Bainville de délivrer un message quasi biblique. Mozart disait qu’il réunissait les notes qui s’aimaient pour faire de la musique. Bainville a procédé de la même manière dans le domaine de la science politique qui chez lui était devenue un art.
    La connaissance et l’imprégnation de la « méthode » bainvillienne sont de salubrité publique. En effet, le grand reproche que nous pouvons faire au dernier carré cherchant à défendre la France des rois et les valeurs classiques, c’est l’incapacité à utiliser les outils intellectuels de Bainville pour les appliquer à notre époque. Beaucoup sont très forts pour expliquer comment cet homme a analysé les problèmes de son temps, mais se révèlent sauf exception plutôt légers quand il s’agit de procéder de la même manière pour cerner les causes et les conséquences de notre chute actuelle. C’est pourquoi, nous nous attacherons à aligner les différents points d’une méthode de raisonnement qui doivent être ceux de tous les défenseurs de la cause nationale.
    Observation des faits
    Le premier point à souligner est la méthode et l’observation des faits. Cela doit se faire sans l’ombre d’un sentiment particulier, débarrassé de toute passion, presque avec détachement et libre de toute référence à une quelconque idéologie. Ce n’est guère évident car nous sommes des êtres de chair et de sang. La pente fatale est d’introduire dans l’étude de tous (ndlr : souligné par nous) les faits une gêne ou un embarras en raison de nos convictions personnelles. Cette caractéristique se doit d’être combattue par un entraînement permanent. Bossuet disait que « le plus grand dérèglement de l’esprit consiste à voir les choses telles qu’on le veut et non telles qu’elles sont ». Chez Jacques Bainville, ce dérèglement n’existe tout simplement pas. Une des grandes qualités de cet homme est d’avoir su observer les faits sans se dérober. Il le disait lui-même : « Il n’y a de vrai que l’analyse des choses (…). En politique, il s’agit de ne pas se tromper, de ne pas regarder les choses à travers des lunettes colorées, selon les doctrines, les préférences et les illusions personnelles ». En ce domaine, son ouvrage Les conséquences politiques de la paix annonçant vingt ans à l’avance la Seconde Guerre mondiale est un modèle du genre.
    Principe de causalité
    Le deuxième point qui compose la méthode bainvillienne, c’est le principe de causalité. Étudier un fait conduit automatiquement à se poser la question de son origine. Cette caractéristique est largement ignorée car très souvent, l’esprit se révèle paresseux pour remonter le cours du temps. Un événement politique ne surgit jamais ex nihilo. En fait, il est le fruit de toute une série d’impacts qui au cours du temps le conduisent à émerger sous tel ou tel angle, entraînant des conséquences positives ou négatives selon les sources auxquelles il se réfère. Comme le précise Bainville : « D’ordinaire en politique, les effets sont aperçus quand ils commencent à se produire, c’est-à-dire quand il est trop tard ». Par exemple, les événements de Mai 68 entraînant une inversion des valeurs morales dans la société n’ont pas surgi brutalement passés les douze coups de minuit. En fait, ils sont le résultat d’une dégradation sur plusieurs décennies de l’enseignement parallèlement à la montée en puissance des principes naturalistes et nominalistes de 1789 véhiculés par les différentes Républiques. L’arrivée d’une jeunesse nombreuse après 1945 intoxiquée par les principes révolutionnaires face à l’ancienne génération « bien comme il faut » en apparence, mais sans réelle conviction et véritable élévation sur le fond, a permis cette explosion du printemps 68 dont nous continuons à subir l’effet de souffle nauséabond.
    Expérience
    Le troisième point est l’expérience en politique. Comme l’a dit souvent avec insistance Bainville, « Il n’y a pas de politique nouvelle. Il y a la politique tout court, fondée sur l’expérience historique, sur la connaissance des hommes et des peuples ». La connaissance de l’histoire de France est un point incontournable comme l’étude du passé de nombreux pays car « les morts gouvernent les vivants » comme se plaisait à le dire Auguste Comte. Cependant, cette connaissance ne s’appuie pas uniquement sur la mémorisation des dates et des événements. En fait, il faut impérativement connaître l’état d’esprit qui animait les acteurs politiques durant la période étudiée. Il en résulte une connaissance approfondie des différents thèmes idéologiques et religieux structurant leur mode de pensée (catholique, protestant, maçonnique, etc) et se répercutant ensuite sur leurs activités politiques. Compte tenu qu’on retrouve les mêmes réflexes idéologiques et religieux au cours des âges entraînant les mêmes conséquences, il est possible ensuite de les appliquer à notre époque afin d’aboutir aux conclusions qui s’imposent. Le seul paramètre qui change est celui de l’évolution des techniques. En réalité, les techniques modernes ne font qu’accélérer les ambitions politiques sans en dénaturer le fond. Bainville en conclut que « ce qui nous oblige à remettre nos pas dans les pas de nos prédécesseurs, ce sont les éternels besoins de la politique. C’est la nature humaine. Qu’on se conforme donc à ses lois, que l’on consulte l’expérience. On n’a jamais trouvé d’autre moyen de réussir dans les affaires, et les hommes de génie eux-mêmes ont reçu leurs meilleures inspirations de l’intelligence profonde et de l’application opportune des précédents qu’ils avaient étudiés ».
    Psychologie humaine
    Enfin, le quatrième point découlant du précédent est l’absolue nécessité de connaître la psychologie humaine. Cette dernière ne change pas au cours des âges. Ce qui change en bien ou en mal, c’est l’éducation. Depuis toujours, l’humanité est soumise aux tentations et aux excès. Cependant, il est des époques, plutôt rares, où les sociétés humaines sont relativement maîtresses de leurs passions tandis qu’à d’autres périodes bien plus fréquentes, elles en sont esclaves. Sur le fond, la nature humaine ne change pas car animée des mêmes désirs, des mêmes pulsions surtout quand ils se greffent sur des principes religieux ou idéologiques. On retrouve des permanences dans le passé qui permettent de mieux saisir les soubresauts de notre époque. En fait, comme le rappelle Bainville, « l’homme, à toutes les époques et dans tous les siècles, se ressemble, il a les mêmes passions, il raisonne et il se comporte de la même manière dans les mêmes cas. C’est le point capital. Hors de là, il n’y a qu’erreur et fantaisie ».
    Nous espérons que ces divers éléments qui ont fait la force de Jacques Bainville rendent service aux personnes ayant le cœur haut placé, curieuses et soucieuses de connaître les vraies raisons qui font l’histoire de l’humanité. Cependant, de son vivant, il n’eut pas d’influence majeure sur la classe politique de son époque. Soixante-dix ans après sa mort, sa méthode ne fait pas beaucoup d’émules. Il est vrai aussi que Bainville en avait pris son parti. Ne disait-il pas : « Qui lit ? Qui comprend ce qu’il lit ? Et qui croit ce qu’il a compris ? »
    Pierre HILLARD L’Action Française 2000 du 2 au 15 mars 2006
    * Auteur de La décomposition des nations européennes, aux Editions François-Xavier de Guibert.

  • Comment se libérer du monde gris de la marchandise, de la « pub », de la non-pensée, des slogans…

    Comment se libérer du monde gris de la marchandise, de la « pub », de la non-pensée, des slogans… Né en 1956, Pierre Le Vigan a grandi en proche banlieue de Paris. Il est urbaniste et a travaillé dans le domaine du logement social. Collaborateur de nombreuses revues depuis quelque 30 ans, il a abordé des sujets très divers, de la danse à l’idéologie des droits de l'homme, en tentant toujours de s'écarter des pensées préfabriquées. Attentif tant aux mouvements sociétaux ou psychi­ques qu'aux idées philosophiques, il a publié, notamment dans la revue Éléments, des articles nourris de ses lectures et de ses expériences et a été un des principaux collaborateurs de Flash Infos magazine.

    Pour quoi avoir réuni vos carnets sous ce titre ?
    C’est le mystère que j’ai voulu exprimer, le mystère de nos destinées, de notre présence terrestre. D’où mon allusion au front « chaldéen », donc difficilement déchiffrable, et toujours polysémique, du cachalot, front plein de traces, de griffures, de vestiges. Cet animal, un cétacé et un mammifère, est un peu notre frère et notre double. C’est le miroir de notre force et de notre fragilité. C’est pourquoi Philippe Randa a mis une photo de cachalot sur la couverture de mon livre.

    Racontez-nous votre itinéraire…
    En deux mots, j’ai écrit jeune dans des revues ou bulletins de la droite radicale, dirigés par Maurice Bardèche, François Duprat et Jean-Gilles Malliarakis, notamment. J’y ai toujours un peu fait figure d’atypique, mais en fait, il y a bien plus d’atypiques qu’on ne le croit dans ces milieux. Très vite, je me suis intéressé à la Nouvelle droite en étant malgré tout un peu allergique à certains de ses aspects, jusqu’en 1975/1980. Après, je me suis retrouvé de plus en plus en phase avec les gens d’Éléments, qui est d’ailleurs le magazine qui a accueilli une partie de mes carnets avant leur publication dans Le Front du Cachalot.

    De quoi parlez-vous dans Le Front du Cachalot ?
    De politique, de l’amour, de l’art, des doutes… C’est un peu une maïeutique. Elle est à usage collectif. Le moi n’est pas important. Ce qui compte, c’est le « nous » : comment allons « nous » construire quelque chose ensemble ? Comment allons-nous « nous » libérer de ce monde gris et moche de la marchandise, de la « pub », de la non-pensée, des slogans ?

    Vous parlez de maïeutique à propos de vos carnets, c’est donc un peu une histoire de réminiscence ?
    Oui, le chaldéen auquel je faisais allusion, c’est une langue, c’est l’araméen, cela remonte loin. Je pars du principe suivant : nous en savons toujours plus que nous ne le croyons, plus sur nous et plus sur le monde. Seulement, cela nous encombre un peu, ce que nous savons. Cela nous fait peur, alors nous travaillons à oublier ce que nous savons.

    http://www.voxnr.com

    Notes :

    Le Front du Cachalot de Pierre Le Vigan, éditions Dualpha, collection «À nouveau siècle, nouveaux enjeux», dirigée par Philippe Randa, 578 pages, 35 euros.

  • L'ANTHROPOLOGIE

    Cette discipline veut répondre à la question de Locke « Qu'est-ce que l'homme ? » ; c'est à dire l'étude de l'homme au sens le plus large.
    L'homme peut-il être sujet de science pour l'homme ?  Il y a deux façons d'aborder cette matière : l'anthropologie biologique et l'anthropologie culturelle.
    L'anthropologie biologique et anatomique comprend la paléontologie, science de l'évolution physique de l'homme ce qu'on appelle l'hominisation. La théorie de Darwin est une donnée de cette discipline. Cette « science » est très conjecturale et les spécialistes n'ont pas les certitudes simplistes qui sont enseignées dans les manuels scolaires où l'on cherche à formater les élèves sur l'unicité du genre humain.
    L'anthropologie actuelle est surtout sociale ou culturelle surtout depuis l'influence des travaux de Claude Lévi-Strauss. L'anthropologie est comme toutes les « sciences » humaines remplie de présupposés politiques et idéologiques où la question sous-jacente est l'unité du genre humain et/ou sa diversité, qu'elle soit raciale ou culturelle. La métaphysique y est donc omniprésente entre autres le refus de l'idée de supériorité.
    « Partout où nous rencontrons les termes d'anthropologie sociale ou culturelle, ils sont liés à une seconde et dernière étape de la synthèse, prenant pour base les conclusions de l'ethnographie et de l'ethnologie. Dans les pays anglo-saxons, l'anthropologie vise à une connaissance globale de l'homme, embrassant son sujet dans toute son extension historique et géographique...et tendant à des conclusions, positives ou négatives, mais valables pour toutes les sociétés humaines, depuis la grande ville moderne jusqu'à la plus petite tribu mélanésienne » (Claude Lévi-Strauss).

    Ethnocentrisme et universalisme
    Ces deux termes ne s'opposent pas car l'universalisme se fonde la plupart du temps sur un ethnocentrisme.
    Une culture ou civilisation cherche à universaliser ses valeurs. L'ethnocentrisme plus classique ne se soucie que du particulier. On retrouve ces deux tendances dans l'Histoire de France.
    L'ethnocentrisme a été critiqué par les philosophes des Lumières. Rousseau pourrait être considéré comme un anthropologue avant la lettre lorsqu'il écrit : « Je tiens pour maxime incontestable que quiconque n'a vu qu'un peuple, au lieu de connaître les hommes ne connaît que les gens avec lesquels il a vécu » (Emile, V).

    Lévi-Strauss
    Cet auteur est incontournable de nos jours et a eu une position très iconoclaste sur certains points.
    Lévi-Strauss reproche à l'humanisme chrétien d'avoir ignoré les autres cultures hors de l'Europe. Il va même plus loin en reprochant la séparation entre l'homme et la nature. Descartes disait que l'homme devait être « maître et possesseur de la nature ». L'anthropologue avec des accents très heideggeriens s'oppose à cette conception.
    L'humanisme occidental a été la jonction du Christianisme qui a postulé l'unité du genre humain et du cartésianisme qui a voulu soumettre la nature.
    Lévi-Strauss rejette cet humanisme occidental et va s'opposer au croisement des cultures. L'homogénéisation qui en résulte est mortelle pour l'humanité. On peut citer aussi Heidegger dans la lettre sur l'Humanisme. Le philosophe allemand soutenait que le désenchantement du Monde,  l'asservissement par la technique, l'assujettissement de l'humanitas à la rationalité marchande ne sont que l'aboutissement de l'humanisme. La technique et la science destructrices ne sont que le triomphe des Lumières.

    Diversité - Race et Histoire - Race et Culture
    Lévi-Strauss a écrit deux textes qui font date. Il ne s'agit pas de dire ici Lévi-Strauss l'a dit donc c'est vrai, mais le premier texte a été fait sur commande par l'Unesco  qui voulait entendre après la période nazie que les hommes faisaient l'un, que les races étaient arbitraires à défaut de ne pas exister et que les hommes étaient « égaux ». L'anthropologue avec sa notoriété s'exécuta dans son discours Race et Histoire.
    Ce discours (1952) était en adéquation avec l'idéologie de l'Unesco. En 1971 Lévi-Strauss prononça un autre discours Race et Culture. On peut observer que le mot race est utilisé sans tabou par l'auteur même peu de temps après le nazisme. Le deuxième discours est différent du premier puisque Lévi-Strauss affirme le droit de chaque culture à préserver farouchement son identité, ce qui s'opposait à la vision de l'Unesco. Pour l'anthropologue les échanges culturels détruisent la diversité culturelle. Inutile de souligner que ce deuxième discours fut moins bien accueilli étant suspecté d'être proche de la pensée d'extrême droite.

    Conclusion
    Au départ, conçue avec un sentiment de supériorité de la part des Occidentaux qui étudiaient les « peuplades » d'autres continents, l'anthropologie actuelle exprime la culpabilité de l'Occident d'avoir détruit d'autres cultures.
    Cette tendance s'est accentuée avec Lévi-Strauss et ses deux ouvrages principaux : Tristes Tropiques et la Pensée Sauvage. Le premier ouvrage est une leçon de relativisme, idée qui existait déjà chez Montaigne sur la vertu. Pour lui « Chaque nation s'en forme une idée différente ». On peut même avoir une lecture tiers-mondiste de Tristes Tropiques puisque l'auteur remet en cause la supériorité de l'Occident. Cette pensée construira en partie le « politiquement correct » ultérieur. La « Pensée sauvage » a voulu réhabiliter cette pensée pas si « sauvage » puisque pour l'anthropologue elle est capable d'analyser et d'ordonner. À la différence de Lévy-Bruhl, Lévi-Strauss reconnaît une certaine logique dans la pensée sauvage. Toutes ces idées sont presque devenues des lieux communs jusqu'à refuser toute idée de supériorité sur tout et à prôner une tolérance plus issue du bouddhisme que du Christianisme ou de l'Islam selon Lévi-Strauss. Tout ceci ne doit pas faire oublier le second moment de Lévi-Strauss qui aura une pensée que l'on pourrait qualifier de différentialiste.
    PATRICE GROS-SUAUDEAU

  • « La Traite des Slaves : l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle » de Alexandre Skirda

    Un crime contre l’humanité politiquement incorrect : la traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle.
    Sait-on que le mot français « esclave » vient du latin sclavus désignant l’homme slave asservi, terme apparu en ce sens en 937 dans un diplôme germanique puis largement utilisé dans les actes notariés gênois et vénitiens à partir de la fin du XIIe siècle pour finalement s’imposer dans les langues romanes et germaniques ? L’étymologie, encore plus explicite en anglais, révèle un fait historique le plus souvent ignoré non seulement du grand public, mais du milieu historien lui-même : la traite esclavagiste exercée aux dépens des peuples slaves du VIIIe au XVIIIe siècle.
    Mr Alexandre Skirda, essayiste et historien d’origine russe, vient de consacrer à cet épisode tragique de l’histoire européenne un livre (1) qui comble une lacune de notre documentation française, et qui pourtant n’a guère suscité l’intérêt du public parce qu’on ne lui fait pas la publicité qu’il mérite. Comment s’étonner de la censure médiatique ? Ce livre met à la portée du grand public des faits irréfutables permettant de constater la réduction en servitude de millions de Blancs, soumis à une traite plus sévère encore que la traite atlantique des Noirs d’Afrique puisqu’elle s’accompagnait de castration, et vendus dans la plupart des cas à des acquéreurs musulmans : un défi insupportable pour les canons de la repentance à sens unique instaurés par la loi Taubira de 2001 !
    On peut avancer une autre explication de l’injuste occultation du livre de Mr Skirda : il nous introduit dans le monde slave qui ne nous est guère familier, nos chercheurs étant affectés d’un tropisme anglo-saxon, et leur curiosité se heurtant en outre au barrage linguistique induit par des langues difficiles, bien qu’indo-européennes, et pour une bonne partie d’entre elles écrites en alphabet cyrillique. Ainsi le Belge Verlinden, qui avait entrepris entre les années 1940 et 1977 une volumineuse étude de l’esclavage aux temps médiévaux, après s’être penché sur Al Andalus et le monde méditerranéen, s’était arrêté au pied des Carpathes, faute de connaître les langues slaves dans lesquelles étaient rédigés les principaux documents.
    Mr Skirda vient donc à propos combler une lacune, par un ouvrage faisant la synthèse des études consacrées à ce thème, notamment de la monographie récente, non encore traduite en français, de l’historien russe Dimitri E. Michine (2).
    Notre auteur distingue nettement deux traites des Slaves : la traite occidentale, qui s’exerça en Europe centrale, et la traite orientale, qui sévit de la Pologne à l’Oural. La première ne dura que 300 ans, du VIIIe au XIe siècle ; la seconde, qui débuta également au VIIIe siècle, dura quelque mille ans. Elles impliquèrent l’une et l’autre des peuples variés, qu’il s’agisse des victimes, les divers locuteurs de langues slaves répandus de la Bohême à l’Ukraine, de la Pologne aux Balkans, ou qu’il s’agisse, côté prédateurs, de nomades turco-mongols venus des steppes de l’Asie centrale, les Polovtses, les Khazars et surtout les Tatars, auxquels il faut ajouter les Francs et les Juifs rhadhânites (3) des Etats carolingiens, les Varègues de Scandinavie, les Gênois et les Vénitiens, enfin les Turcs ottomans, lesquels prirent part à ce crime contre l’humanité à diverses époques historiques.
    Notons que la traite des Slaves fut contemporaine des traites arabo- et turco-musulmanes qui ravagèrent l’Afrique Noire et de la guerre de course menée par les Barbaresques qui hantèrent les côtes de Méditerranée occidentale, un peu mieux connues grâce aux travaux de MM. Pétré-Grenouilleau, Tidiane N’Diaye, Robert C. Davis et Jacques Heers, pour ne citer que ceux-là. Le point commun qui rapproche ces différentes traites est qu’elles ont toutes, à quelques rares exceptions près, été entreprises pour le compte d’Etats musulmans qui furent les plus gros demandeurs d’esclaves de l’histoire.

    Les responsabilités de l’islam, « civilisation esclavagiste par excellence » (F. Braudel)

    Depuis l’Hégire en 622, l’islam s’est répandu essentiellement par la guerre sainte ou djihad, aussi les Etats musulmans exigeaient-ils toujours plus d’esclaves – la religion mahométane justifiant la réduction des infidèles en servitude – pour mettre en valeur, administrer et policer des territoires qui s’accroissaient au fur et à mesure de leurs conquêtes, sans compter les besoins en soldatesque et en galériens pour mener la guerre sur terre et sur mer. La demande en femmes ne fut pas moins exigeante, non seulement pour accomplir les travaux domestiques chez les maîtres, mais aussi pour remplir les harems des califes, sultans et hauts dignitaires dont la religion aphrodisiaque engendrait une polygamie au sens large du terme puisqu’elle permet, outre les quatre épouses légitimes autorisées par le Coran, d’user d’un nombre illimité de concubines le plus souvent esclaves .C’est ainsi qu’Abd Ar Rahmane III, qui régna de 912 à 961 sur Cordoue, disposait d’un harem comptant 6300 femmes, eunuques et domestiques, le palais fatimide du Caire, 12.000.
    Songeons aussi que l’avènement d’un nouveau maître pouvait exiger le renouveau du harem du défunt : à Istanbul il arriva au XVIIe siècle qu’un vizir se débarrassât des favorites de son prédécesseur en les noyant dans le Bosphore, après avoir cousu les malheureuses dans un sac ; ce Barbe-Bleue enturbanné eut des imitateurs ! (4) La castration des esclaves, mortelle dans plus de la moitié des cas en ces époques de médecine rudimentaire, répondait à la stratégie millénaire de l’islam qui a toujours utilisé la démographie comme une arme de guerre. La stérilisation des immigrés esclaves évitait la submersion démographique des fidèles d’Allah par des étrangers infidèles. Aussi n’y eut-il pas plus de problème noir que de problème slave en Arabie Saoudite ainsi que dans les autres Etats islamisés sur la longue durée. Les eunuques n’étaient pas seulement préposés à la garde des harems, ils étaient aussi employés comme soldats, ou comme gardes prétoriens du calife ou du sultan tels les saqalibas d’Al Andalus. On comprend dès lors – rareté obligeant du fait de la non-reproduction par les naissances et de la mortalité des esclaves-militaires à la guerre – la nécessité constante d’en renouveler le contingent.
    Les musulmans disposaient grâce à leurs succès guerriers d’un immense trésor en métaux et objets précieux procurés par le pillage ; ils parvinrent aussi à contrôler par leurs conquêtes les mines d’or du Sud-Soudan : le dinar et le dirhem dominaient le marché mondial du Haut Moyen Age ; ils purent donc payer à prix d’or les marchands de bétail à visage humain : la demande stimulait l’offre et finançait la traite.

    La traite occidentale des Slaves

    La traite occidentale qui débuta au VIIIe siècle concernait ceux des Tchèques, des Moraves, des Slovaques, des Polonais, des Slovènes et des Croates de Slavonie qui furent razziés ou faits prisonniers dans les guerres les opposant à leurs agressifs et puissants voisins germains ou hongrois, quand ils ne s’opposaient pas en combats fratricides, comme il arriva parfois entre Tchèques et Polonais. Les prisonniers étaient acheminés vers Prague, grande plaque tournante de l’esclavage, puis à Verdun, le plus important centre européen de castration du Haut Moyen Age, pratique essentiellement réalisée par des Juifs dont c’était la spécialité en raison de leur familiarité avec le rite de circoncision ; les malheureux étaient ensuite acheminés vers Cordoue, capitale de l’Espagne islamisée depuis la conquête de Tariq. Le transport et la vente étaient assurés  par les Rhadânites, nom signifiant en persan « connaisseur des routes » par lequel on désignait les marchands juifs s’adonnant au trafic international ; leur itinéraire empruntait la vallée du Rhône et le port d’Arles. Les Esclavons de Slavonie pouvaient être enlevés à partir des côtes dalmates par des bandes armées, puis expédiés à Venise, où on peut encore voir le quai dit « des esclavons » ; de là ils étaient transportés jusqu’en Al Andalus, nom de l’Espagne islamisée depuis la conquête de Tariq en 711. Ce matériau humain pouvait être réexporté vers d’autres pays musulmans : la Syrie, l’Egypte, l’Irak ou le Maghreb.
    La traite occidentale prit fin au XIe siècle en raison des progrès de la Reconquista qui barrait la route aux Rhadhânites, en raison aussi de la fin survenue en 1031 du califat de Cordoue qui éclata en principautés rivales, les taïfas. Le développement économique, la christianisation des peuples slaves d’Europe centrale entre le VIIIe et le XIe siècle, leur structuration progressive en états comparables à ceux des voisins germaniques influencés par le modèle de l’Empire romain, et dont la puissance régalienne se révéla capable d’assurer une certaine sécurité, ne furent pas non plus étrangers à la fin de la traite occidentale des Slaves.

    La traite orientale des Slaves

    Les peuples slaves qui s’étaient installés à l’est de l’Europe connurent mille années de vicissitudes : établis sur des plaines immenses dépourvues d’obstacles naturels permettant d’assurer leur protection contre les envahisseurs, placés aux confins de l’Asie centrale parcourue par d’incessantes hordes nomades de pillards, il ne leur fallut pas moins de mille ans pour bâtir un Etat solide, capable de résister aux agressions étrangères.
    Paradoxalement, le premier Etat russe fut créé au IXe siècle par des Scandinaves du nom de Varègues qui avaient été appelés en renfort par les Ukrainiens en butte aux attaques des nomades polovtses, petchénègues et khazars, mais les chefs vikings songeaient avant tout à exploiter l’Ukraine comme une colonie dont la ressource principale était l’habitant qu’ils razziaient avec une habileté de chasseurs d’homme proverbiale, pour aller le vendre soit au nord, sur la plaque tournante de l’esclavage viking que fut Hedebut au Danemark, soit au sud à Byzance, capitale de la chrétienté d’Orient qui ne connut pas l’extinction rapide de l’esclavage touchant la chrétienté occidentale à la même époque. Peu à peu les Russes, dont le nom vient du suèdois « ruotsi » signifiant « rameurs », s’émancipèrent de leurs tuteurs païens : ils obtinrent à partir de 964, sous Sviatoslav, des princes de leur sang et parlant leur langue, puis se convertirent en 988 au christianisme sous l’influence de missionnaires byzantins, et bâtirent un Etat qui dura jusqu’à la conquête mongole au XIIIe siècle, mais qui fut incapable d’enrayer la traite esclavagiste.
    Les Khazars, peuple turcomane plus ou moins judaïsé, expédiaient les victimes de leurs rapts vers l’est, à Itil, leur capitale située sur la Volga, de même qu’à Boulgar plus au nord, ainsi qu’à Boukhara et Samarcande, centres de castration et d’un commerce esclavagiste fructueux à destination non seulement de Bagdad, mais aussi de l’Extrême-Orient. Les Khazars quittèrent la scène de l’histoire au XIe siècle, éliminés par les Byzantins, tandis que les Varègues renonçaient à la traite au XIIIe siècle après leur conversion au christianisme et au travail productif.
    C’est alors que les Gênois, auxquels l’empereur latin de Byzance a confié la maîtrise de la mer Noire, entrent en scène pour deux siècles : installés dans les anciennes colonies grecques qu’ils exploitent en intermédiaires d’une traite  alimentée par les razzias mongoles au détriment de Slaves et de Grecs orthodoxes ou de païens abkhazes, tcherkesses ou tatars, ils ravitaillent l’Egypte des Mamelouks en jeunes garçons destinés à renforcer l’armée. Leurs rivaux vénitiens se taillent une petite part du marché servile, en se spécialisant dans l’exportation de femmes à partir de leur port de Tana sur la mer d’Azov. Chassés de la mer Noire par l’avancée des Turcs ottomans, maîtres de Byzance depuis 1453, les Italiens se replièrent sur la Méditerranée orientale et laissèrent la Crimée aux Tatars.
    Ce peuple turco-mongol converti à l’islam au XIVe siècle fut le plus féroce esclavagiste de l’histoire russe, menant des incursions ravageuses du XVe au XVIIIe siècle sur le monde russe. Vassaux des Turcs ottomans, les Tatars, ravitaillaient Istanbul et son empire en esclaves prélevés sur les terres des Slaves orientaux. Leurs déprédations prirent fin sous le règne de la tzarine Catherine II, victorieuse de l’Empire ottoman.

    Un bilan désastreux

    Le bilan humain de cette traite millénaire est fort difficile à quantifier, faute de documents, surtout pour les périodes lointaines. Entre le VIIIe et le XIIe siècle, Mr Skirda estime le nombre de victimes à plusieurs centaines de milliers d’êtres humains, auxquels il faut ajouter un million de prisonniers réduits à la servitude, s’ajoutant au million de tués du fait de la conquête mongole. L’Encyclopédie ukrainienne de 2002 a évalué à 2 M / 2,5 M le nombre d’esclaves prélevés par les Tatars sur l’Ukraine, la Biélorussie et la Moscovie entre 1482 et 1760, chiffre considérable si l’on tient compte de ce que la population de ces régions entre ces dates peut être estimée à 5 ou 6 M d’habitants.
    Le total des victimes de la traite des Slaves entre le VIIIe et le XVIIIe siècle est évalué en millions par Mr Skirda ; peut-être, si l’on veut être précis, peut-on avancer le chiffre de 4,5 M d’âmes, en se fondant sur le bilan de la traite barbaresque établi par Mr Davies à 1.250.000 esclaves européens pour le seul domaine de la Méditerranée occidentale, sur une période quatre fois plus réduite. Ce prélèvement catastrophique a largement contribué au retard économique de l’Europe orientale par rapport à l’Europe occidentale.
    On ne suivra pas Mr Skirda sur certaines de ses conclusions : par exemple lorsqu’il attribue la renaissance économique occidentale des Xe et XIe siècles aux profits réalisés par les marchands italiens grâce à la traite des Slaves, rejoignant le raisonnement des tiers-mondistes qui attribuent l’essor du capitalisme aux profits réalisés grâce à la colonisation ; on peut alors se demander s’il n’appelle pas à une nouvelle repentance qui s’ajouterait à celle que nous ordonne la bien-pensance gauchiste. De même ses sympathies pour l’anarchie l’empêchent-elles de réaliser le potentiel de protection assuré par la puissance régalienne d’un Etat exerçant le monopole de la violence au service de ses ressortissants : c’est l’avènement de véritables Etats en Bohême, en Pologne ou en Russie qui mit fin aux intrusions prédatrices provoquant la réduction en servitude de leurs habitants.
    Ces restrictions mises à part, on ne peut que recommander la lecture d’un ouvrage qui nous révèle un épisode ignoré de l’histoire, dont la méconnaissance est source du préjugé voulant que les Blancs indo-européens aient toujours été les méchants exploiteurs de la planète, tandis que ceux qu’ils colonisèrent au cours des deux derniers siècles sont crédités des meilleures intentions du monde, puisqu’ils pratiquent « une religion d’amour, de tolérance et de paix ».
    Abbon, 12/07/2013 http://www.polemia.com
     Notes :
    1)    Alexandre Skirda, La Traite des Slaves : l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle, Editions de Paris Max Chaleil, octobre 2010.
    Historien et essayiste, Alexandre Skirda, né en 1942 de parents réfugiés de la guerre civile, est un spécialiste du mouvement révolutionnaire russe. Il a publié dans la même collection Nestor Makhno, le cosaque libertaire, Les anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917, Le Socialisme des intellectuels de Makhaïski (traduction et présentation).
    2)    Dimitri E. Michine, Sakalibas, slavanié v islamskom miré (Sakalibas, les Slaves dans le monde musulman), 2002.
    3)    Radhânites :aristocratie marchande du monde juif médiéval dont le nom persan, signifiant « connaisseur des routes », évoque le rayonnement mondial de l’Orient à l’Europe et à l’Extrême-Orient. Mr Jacques Attali rend hommage à leur connaissance des langues les plus variées et à leur sens des affaires qui les rendirent indispensables dans les relations entre le monde arabe et la chrétienté, notamment au cours du Haut Moyen Age (cf. Les Juifs, le monde et l’argent, Paris 2002). Des auteurs persans et arabes attestent le rôle des Radhânites dans la traite esclavagiste et leur spécialité de la castration des esclaves (par exemple Ibn Kordabeh, maître des postes persan en 847, ou Ibn Hankel, auteur arabe du Xe siècle).
    4)    Georges Young, Constantinople des origines à nos jours, Payot, Paris 1948.

  • Tacite : La révolte de Boadicée

    Sous le consulat de Caesenius Paetus et de Petronius Turpilianus, un grave désastre nous fut infligé en Bretagne, où le légat de l'Empereur, Aulius Didius, avait seulement conservé ce que nous possédions, et son successeur Veranius, après avoir opéré quelques incursions punitives contre les Silures, fut empêché par la mort de poursuivre la guerre.

    Tant qu'il vécut, il eut une grande réputation d'austérité, mais dans les derniers mots de son testament, il laissa percer une tendance à la flatterie ; car après avoir abondamment flatté Néron, il ajouta qu'il lui aurait conquis la province, s'il avait vécu encore deux ans. Mais maintenant, la Bretagne était entre les mains de Suetonius Paulinius, dont la science militaire et la popularité ne laissait personne sans rival, égalant celle de Corbulon, et il aspirait à égaler la gloire que celui-ci avait remportée en reconquérant l'Arménie et en subjuguant les ennemis de Rome. Il se prépara donc à attaquer l'île de Mona qui avait une population importante et qui était un refuge pour les fugitifs. Il construisit des bateaux à fond plat pour traverser ce bras de mer peu profond et mal connu. Ainsi traversa l'infanterie, pendant que la cavalerie suivait en passant à gué ou, quand l'eau était plus profonde, en nageant aux cotés de leurs chevaux.

    Sur le rivage se tenait l'armée ennemie avec son déploiement de guerriers en armes, pendant que des femmes couraient entre les rangs, vêtues de noir comme les Furies, les cheveux défaits, brandissant des torches. Tout autour, les druides, tendant leurs mains vers le ciel, se répandaient en imprécations sinistres, et ce spectacle étrange épouvanta nos soldats au point que, comme si leurs membres étaient paralysés, ils restaient immobiles et s'exposaient aux coups. Puis, pressés par les appels de leur général et s'encourageant mutuellement à ne pas craindre une troupe de femmes fanatiques, ils se portèrent en avant, brisèrent la résistance, et enveloppèrent les ennemis dans les flammes de leurs propres feux. Une garnison fut ensuite imposée aux vaincus, et leurs bosquets, consacrés à des superstitions inhumaines, furent coupés. Car ils estimaient comme un devoir de couvrir leurs autels avec le sang des captifs et de consulter leurs dieux avec des entrailles humaines. 

    Tandis que Suetonius était ainsi occupé, il reçut la nouvelle de la soudaine rébellion de la province. Prasutagus, le roi des Icéniens, célèbre pour sa longue prospérité, avait fait de l'Empereur son héritier, en même temps que ses deux filles, pensant que cet acte de soumission mettrait son royaume et sa maison à l'abri de toute atteinte. Mais ce fut le contraire qui arriva, à tel point que son royaume fut ravagé par les centurions, sa maison par ses esclaves, comme s'ils étaient des prises de guerre. D'abord, son épouse Boadicea fut fouettée, et ses filles violées. Tous les chefs des Icéniens, comme si Rome avait reçu tout le pays en cadeau, furent dépouillés de leurs biens ancestraux, et les parents du roi furent traités en esclaves. Rendus furieux par ces insultes et par la crainte qu'il arrivât pire, puisqu'ils étaient à présent réduits à l'état de province, ils prirent les armes et entraînèrent à la révolte les Trinovantes et d'autres qui, pas encore réduits à la servitude, avaient convenu par une conspiration secrète de reconquérir leur liberté. C'était contre les vétérans que leur haine était la plus intense. Car ces nouveaux colons de la province de Camulodunum chassaient les gens hors de leurs maisons, de leurs fermes, les appelaient captifs et esclaves, et les excès des vétérans étaient encouragés par les soldats, qui avaient eu une vie similaire et espéraient connaître un jour la même licence. De plus, un temple érigé au Divin Claudius était en permanence devant leurs yeux, comme la citadelle d'une tyrannie perpétuelle. Les hommes choisis comme prêtres devaient dilapider toute leur fortune sous le prétexte de cérémonie religieuse. Il ne paraissait pas trop difficile de détruire la colonie, qui n'était défendue par aucune fortification, une précaution négligée par nos généraux, qui pensaient plus à ce qui était agréable qu'à ce qui était urgent. 

    A ce moment, sans cause évidente, la statue de la Victoire à Camulodunum tomba et se retourna, comme si elle fuyait devant les ennemis. Des femmes excitées jusqu'à la frénésie prédisaient des destructions imminentes ; on raconta que des délires en une langue étrange avaient été entendus dans la maison du Sénat ; le théâtre avait résonné de lamentations, et dans l'estuaire de la Tamise on avait vu l'image d'une ville renversée ; même l'océan avait pris l'aspect du sang, et quand la marée se retirait, elle laissait l'empreinte de formes humaines, et tous ces signes étaient interprétés par les Britanniques avec espoir, et par les vétérans avec inquiétude. Mais comme Suetonius était absent, ils implorèrent du secours au procurateur, Catus Decianus. Tout ce qu'il fit fut d'envoyer deux cent hommes sans armement sérieux, et il n'y eut dans la place qu'une petite force militaire. Comptant sur la protection du temple, retardés par des complices secrets de la révolte, qui gênaient leurs plans, ils n'avaient construit ni fossé ni palissade ; ils n'avaient pas non plus éloigné les vieillards et les femmes, pour laisser les seuls hommes jeunes faire face à l'ennemi. Surpris comme ils le furent, en pleine période de paix, ils furent encerclés par une immense foule de Barbares. Tout le reste fut pillé ou incendié dans l'assaut ; le temple où les soldats s'étaient rassemblés fut pris d'assaut après deux jours de siège. L'ennemi victorieux rencontra Petilius Cerialis, commandant de la 9ème Légion, alors qu'il venait à la rescousse, mirent ses troupes en déroute, et détruisirent toute son infanterie. Cerialis s'échappa avec un peu de cavalerie jusqu'au camp, et fut sauvé par ses fortifications. Effrayé par ce désastre et par la fureur de la province qu'il avait poussée à la guerre par sa rapacité, le procurateur Catus s'enfuit en Gaule. 

    Cependant Suetonius, avec un courage splendide, marcha à travers une population hostile jusqu'à Londinium qui, bien que n'étant pas encore considéré comme une colonie, était très fréquenté par un grand nombre de marchands et de bateaux de commerce. Se demandant s'il devait le choisir comme base de guerre, car il ne voyait autour de lui que sa faible force de soldats, et se rappelant par quelle terrible leçon la témérité de Petilius avait été punie, il résolut de sauver la province au prix d'une seule cité. Ni les larmes ni les lamentations des gens, qui imploraient son aide, ne le dissuadèrent de donner le signal de départ, prenant dans sa colonne tous ceux qui voulurent partir avec lui. Tous ceux qui étaient attachés au lieu par la faiblesse de leur sexe, ou par l'infirmité de l'âge, ou par les attraits de l'endroit, furent massacrés par l'ennemi. Le même désastre s'abattit sur la cité de Verulamium, car les Barbares, qui se complaisaient au pillage et étaient indifférents à tout le reste, négligeaient les fortins ayant des garnisons militaires, et attaquaient tout ce qui offrait le plus de richesse aux pillards, et était sans défense. Environ 70 000 citoyens et alliés, semble-t-il, tombèrent aux endroits que j'ai mentionné. Car ce n'était pas en faisant des prisonniers et en les vendant, ni par quelque trafic de guerre, que l'ennemi était occupé, mais par le massacre, le gibet, le feu et la croix, comme des hommes devant bientôt recevoir leur châtiment, et voulant cependant se venger par avance. 

    Suetonius avait sous ses ordres la 14ème Légion avec les vétérans de la 20ème, et des auxiliaires venant du voisinage, faisant un total d'environ 10 000 hommes armés, lorsqu'il se prépara à partir sans délai et à livrer bataille. Il choisit une position ouverte sur un étroit défilé, fermée sur l'arrière par une forêt, s'étant d'abord assuré qu'il n'avait d'ennemis qu'en face de lui, où une large plaine s'étendait sans aucun danger d'embuscades. Ses légions étaient en rangs serrés ; autour d'elles, les troupes légèrement armées, et la cavalerie rassemblée sur les ailes. En face, l'armée des Britanniques, avec ses masses d'infanterie et de cavalerie, manifestait sa confiance, une vaste foule s'était rassemblée comme jamais auparavant, et si fière d'esprit qu'ils avaient même emmenés avec eux, pour assister à leur victoire, leurs femmes juchées sur des chariots, qu'ils avaient placés à l'extrémité de la plaine. 

    Boadicea, montée sur un char avec ses filles devant elle, allait de tribu en tribu, proclamant qu'il était habituel pour les Britanniques de combattre sous la direction des femmes. "Mais à présent" disait-elle, "ce n'est pas en tant que femme de noble ascendance, mais comme une femme du peuple, que je veux venger la liberté perdue, mon corps fouetté, la chasteté outragée de mes filles. L'avidité romaine est allée si loin que ni nos personnes, ni l'âge ni la virginité, n'ont été épargnés par la souillure. Mais les dieux sont favorables à une juste vengeance ; une légion qui avait osé combattre, a péri ; les autres se cachent dans leur camp, ou pensent à s'enfuir. Ils ne pourront même pas soutenir le vacarme et les cris de tant de milliers d'hommes, encore moins notre assaut et nos coups. Si vous pesez bien la force des deux armées, et les causes de la guerre, vous verrez que dans cette bataille vous devez vaincre ou mourir. Cela est la résolution d'une femme ; quand aux hommes, ils peuvent préférer vivre et être esclaves."  Suetonius ne restait pas non plus silencieux en un tel moment. Bien qu'il fût confiant dans la valeur de ses soldats, il mêlait cependant les encouragements et les prières pour qu'ils dédaignent les clameurs et les vaines menaces des Barbares. "Vous voyez ici", dit-il, "plus de femmes que de guerriers. Incapables de combattre, sans armes, ils lâcheront pied dès qu'ils reconnaîtront le glaive et le courage de leurs conquérants, qui les ont si souvent mis en déroute. Même parmi de nombreuses légions, c'est un petit nombre qui décide réellement de la victoire, et votre gloire sera encore plus grande si une petite force peut assurer la renommée d'une armée entière. Serrez les rangs, et après avoir lancé vos javelots, alors avec vos boucliers et vos glaives continuez à verser le sang et à détruire, sans une pensée pour le pillage ! Dès que la victoire aura été acquise, tout sera en votre pouvoir." Un tel enthousiasme suivit le discours du général, et les soldats vétérans, avec leur longue expérience de la bataille, se préparèrent si rapidement à lancer leurs javelots, que ce fut avec confiance dans le résultat que Suetonius donna le signal de la bataille. 

    D'abord, la légion resta immobile sur sa position, s'appuyant sur l'étroit défilé pour la défense ; lorsqu'ils eurent épuisés leur projectiles, qu'ils lançaient à coup sûr sur l'ennemi qui s'était approché tout près, ils se ruèrent en colonne formée en coin. L'attaque des auxiliaires fut similaire, pendant que la cavalerie avec les lances pointées en avant brisait tous ceux qui offraient une forte résistance. Le reste tourna le dos et prit la fuite, qui se révéla difficile, parce que les chariots tout autour avaient bloqué la retraite. Nos soldats n'épargnèrent même pas les femmes, pendant que les bêtes de somme, transpercées de traits, accroissaient les tas de cadavres. Une grande gloire, égale à celle de nos anciennes victoires, fut gagnée ce jour-là. Certains disent en effet que guère moins de 80 000 Britanniques tombèrent, alors que nos soldats perdaient environ 400 hommes, et pas beaucoup plus de blessés. Boadicea mit fin à sa vie par le poison. Et Poenius Postumus, préfet de camp de la 2ème Légion, lorsqu'il apprit le succès des hommes des 14ème et 20ème Légions, sentant qu'il avait privé sa propre Légion de cette gloire, et qu'il avait, contrairement à tous les usages militaires, désobéi aux ordres de son général, se transperça lui-même de son épée.

    Tacite, Annales (XIV, 29-37)

    http://www.theatrum-belli.com

  • Le théâtre de l'esprit

    La Somme, 5 septembre 1916. Le sergent Tezenaz du Montcel, attend de monter à l’assaut :

    Plus que dix minutes :

       - Faites passer…baïonnette au canon… faites passer…

    Je ne me sens pas brillant : c’est pourtant le moment où il faut tenir […] Je m’approche des gradins de franchissement et regarde en haut. Comment allons-nous sortir de là ? La moitié de mes hommes se massent autour de moi ; les autres vont sortir un peu plus loin, à l’endroit démoli. Je les regarde : ils sont pâles, calmes, magnifiques […] Moins cinq : les détonations, sifflements, hululements continuent au-dessus de nos têtes : c’est l’enfer.

    Je jette un coup d’œil sur ma droite : les baïonnettes brillent entre les visages creusés de mes soldats. Plus loin à une trentaine de mètres, j’aperçois soudain le lieutenant Ramière qui est monté sur une marche du parapet et dont le buste dépasse la tête des hommes. Il regarde la montre qu’il tient dans la main.

    Je suis prêt. Mon Dieu que votre volonté soit faite.

    Deux coups de sifflet, unis, tranquilles, ont percé le hourvari. Comment ? Déjà ? !…Le lieutenant, dressé cette fois à mi-corps du parapet fait signe du bras : « En avant ! » et monte…

    En avant ! Je grimpe le premier. 

    Dans l’antichambre de l’assaut

    La plus grande épreuve pour un soldat n’est pas le combat mais son attente, surtout si elle s’effectue sous le feu adverse. Pour Galtier-Boissière, « avant d’être engagé, on ressemble au monsieur qui attend chez le dentiste et frémit en entendant les hurlements du précédent client. Une fois dans la tourmente, on n’a heureusement  plus le temps de penser à rien ». Alors qu’il est au plus fort de la bataille de Verdun, Georges Gaudy à Verdun avoue : « on allait se massacrer, mais cela valait mieux que de subir, sans pouvoir bouger, l’épouvantable rage des marmites.» Sur 300 vétérans américains de la guerre d’Espagne, 213 confirmèrent cette vision et 42 seulement estimèrent avoir surtout eu peur au combat.

    La cruauté de cette attente réside surtout dans l’impossibilité d’agir alors que la tension est presque à son maximum. Refouler son angoisse sans agir c’est laisser libre court à son imagination, chacun entre en soi, fantasme sur son action future, se remémore des actions similaires passées, revoit ses proches. Les tics et gesticulation se multiplient. On vérifie cent fois son équipement et surtout le fonctionnement de son arme. Inhiber cette extériorisation, par amour propre ou bravade, accroît encore la pression. Certains connus pour leur flegme avant la bataille peuvent claquer d’un seul coup, comme un muscle trop tendu.

    Certains ne peuvent s’empêcher d’ouvrir le feu pour soulager leur angoisse. Dans la nuit du 23 au 24 février 1991 qui précède l’assaut sur les positions irakiennes, plus de 4 000 cartouches sont ainsi tirées sur des cibles imaginaires par les parachutistes américains intégrées dans la division française Daguet. Certaines unités partent parfois à l’assaut avant l’ordre, c’est d’ailleurs comme cela que la bataille de Solférino a été gagnée en 1859, par des soldats français qui n’en pouvaient plus d’attendre.

    Et puis arrive l’heure H :

    un brouhaha d’appels, plutôt devinés que perçus, monte de la masse humaine […] L’aiguille des secondes, infime morceau d’acier au sein d’une mer d’acier, entame son dernier tour. Nous montons les marches vers la sortie, et aussi loin que nos regards parviennent à perce l’épaisse brume, ils rencontrent des masses grises et armées qui opèrent le même mouvement que nous.

    C’est alors la plongée de tout son corps dans l’espace de la mort.

    L’espace étrange

    Cette plongée est d’abord une libération. Il faut en finir au plus tôt et chacun se trouve aspiré par toutes ses fibres dans un torrent. Certains, surtout parmi les plus jeunes, ont alors le besoin de s’enivrer en criant et en ouvrant le feu à toute occasion, là où les anciens se rappellent qu’il faut toujours conserver des munitions au cas-où et que si on peut avoir à ne pas nettoyer son arme, c’est encore mieux.

    Très vite le fonctionnement de l’esprit se tord. La surcharge des émotions et des signaux entraîne une confusion des sens et même des notions habituelles en matière de courage, de pitié ou même d’angoisse. Il n’y a plus que des anticyclones et des dépressions qui poussent ou aspirent les hommes dans un monde fabuleux où les choses parviennent à l’esprit avec l’évidence du cauchemar. Plus rien n’est étonnant.

    Dans ces conditions, les jugements portés sur les événements environnants font l’objet de distorsions importantes. Les comptes-rendus sont souvent très exagérés, les ordres parfois incohérents et personne ne parvient à se situer correctement dans le temps. Certains incidents de quelques secondes sont vécus comme s’ils avaient duré des heures, des heures entières sont oubliées. Le 21 mars 1918, Ernst Jünger est blessé :

    Je ne participe plus du tout aux activités meurtrières qui m’entourent. Je n’éprouve aucun douleur et je note la façon dont mes pensées deviennent floues ; elles se dissolvent dans un joyeux étonnement : « Si ce n’est pas pire que cela ! » […] C’est étrange comme en de tels instants notre propre corps donne l’impression d’être un objet étranger ; on sort pour ainsi dire de soi-même avec sa force vitale la plus intime et l’on éprouve le désir de se détourner de soi comme d’une image dépourvue de sens.

    Dans cet ailleurs psychologique, une défense automatique est constituée par l’insensibilité momentanée à l’horreur. Ne pas réagir, ne pas penser, ne pas éveiller de sentiments, bloquer la vision, la « comme une pierre ». Cette insensibilité n’est pas synonyme d’égoïsme, les attitudes altruistes, allant jusqu’au sacrifice de soi, sont, au contraire, très nombreuses en situation de danger extrême. Il ne s’agit pas non plus de « de dureté de cœur : la perte de camarades, d’amis chers, est douloureusement ressentie au lendemain des attaques, elle constitue même au front, tout bien pesé, l’épreuve de guerre la plus pénible. Mais le feu impose un ordre d’urgence aux sentiments. » En ces heures tragiques, la pensée du combattant ne va à sa famille qu’à de rares intervalles et aux seuls moments d’accalmie. Il ne vit que dans le seul instant présent et dans le cadre restreint de son groupe. 

    Les minuscules extraordinaires

    Dans cet univers d’un seul coup très restreint, la vision y passe alternativement de plans larges impressionnistes à, plus fréquemment, des focales hyperréalistes. Pour Chenu, agent de liaison lors d’une attaque en 1914,

    le champ de bataille s’est rétréci : le capitaine, le clairon et moi, nous sommes trois à nous voir sur une espèce de mamelon. J’ai l’impression que la terre est une toute petite sphère, pas assez longue pour que mon corps s’y étende à plat, et que ma tête la dépasse, suspendue dans le vide. Le régiment a disparu. Non, il n’y a plus rien dans le monde réel que cet îlot, cette boule qui émerge avec ses trois hommes, ses trois naufragés.

    Cet isolement s’explique par le cloisonnement physique du champ de bataille, désormais beaucoup plus en terrain tourmenté, urbain en particulier, qu’en plein découvert, par les poussières ou les fumées mais aussi par le vacarme qui empêche souvent les hommes de s’entendre au-delà de quelques mètres. Il s’explique aussi par le refus inconscient de voir les dangers contre lesquels on ne peut rien. Le monde d’au-dehors de la bulle de menace immédiate et visible n’existe simplement plus. Les informations qui ne servent pas à l’action immédiate et à la survie sont enregistrées et éliminées immédiatement.

    Dans cette réduction du champ de conscience parallèle, l’esprit est vite occupé par une seule idée ou une seule image concrète, visible, précise : le chef, le drapeau ou l’objectif à atteindre.

    Nous avancions droit devant nous, farouches, sans un cri ; on aurait craint, rien qu’en ouvrant la bouche, de laisser échapper tout son courage qu’on retenait les dents serrées ; le corps et l’esprit étaient tendus vers le seul but : arriver au bois.

    Pour Jünger, « Ce ne sont pas les ordres, c’est le but qui a fourni le cap et les liaisons et qui a uni tous ces combattants mus en apparence par le hasard. » Commander sous le feu, c’est donc avant tout imposer à l’esprit de ses hommes une idée directrice forte, puis fournir des buts visibles à atteindre ou des actions simples à faire, parfois à chaque individu. Cette polarisation sur une seule idée est par ailleurs dangereuse car elle amène à oublier fréquemment qu’il y a plusieurs dangers à surveiller. Lorsque survient un événement fort qui sort de cette focale, la surprise est totale et souvent paralysante.

    Dans son rapport sur la participation de sa compagnie à l'assaut sur la maison de la radio à Bangui (1997) le capitaine Marchand, souligne lui aussi la tendance de ses légionnaires « à s'agglutiner les uns aux autres pour se rassurer » et à se focaliser « sur l'objectif, en oubliant les autres directions toutes aussi dangereuses». Il note également que « tout le monde attendait l'ordre de l'échelon supérieur pour faire quoi que ce soit ». L’initiative est donc faible mais, en revanche, l’obéissance devient presque absolue. Le 24 septembre 1914, le lieutenant Maurice Genevoix, organise le repli de sa section : « Chaque commandement porte. Ça rend : une section docile, intelligente, une belle section de bataille ! Mon sang bat à grands coups égaux. A présent je suis sûr de moi-même, tranquille, heureux. » En 1918, le caporal Gaudy estime que « C’est un des bonheurs du soldat de n’avoir qu’à se laisser guider : il se repose sur le chef qui pense pour lui. »

    Les ordres seront donc normalement suivis à condition toutefois qu’ils soient donnés. Dans Men Against Fire, le colonel Marshall rapporte les impressions d’un sergent d’infanterie après les combats pour l’île Burton dans la Pacifique :

    Je compris que la seule façon de restaurer la confiance était de parler, comme un entraîneur le fait dans un match de football. Je poursuivais mon combat contre les postes de combat ennemis, mais cette fois je hurlais aux autres : « regardez-moi ! C’est ce que vous êtes censés faire. En avant ! Au boulot ! Gardez les yeux ouverts ! ». La section se rassembla à nouveau et commença à travailler méthodiquement. Mais je continuais à parler jusqu’à la fin de l’action car j’avais appris quelque chose de nouveau. Les chefs doivent parler pour commander. Un exemple silencieux ne suffit pas toujours à rallier pas les hommes.

    La parole est à la défense

    En face de l’assaut, la situation psychologique des défenseurs est assez différente. Ces derniers bénéficient du sentiment de jouir d’une liberté plus grande, du choix des moyens et éventuellement de la surprise. On n’attaque que lorsqu’on se sent fort et le défenseur le sait. De plus le « feu qui marche », celui du barrage roulant ou celui des groupes de mitrailleuses légères, par exemple, impressionne beaucoup plus que celui d’une position fixe. En revanche, le défenseur bénéficie d’armes automatiques lourdes, alors que l’attaquant ne peut les porter. Ces armes et les équipes qui les servent sont, psychologiquement, les éléments les plus résistants de toute l’infanterie. Ces cellules, quelle que soit la puissance de la préparation d’artillerie, constituent toujours les îlots de résistance sur lesquels vont buter les troupes d’attaque.

    Le défenseur bénéficie également de la protection des retranchements. Mais ces retranchements, s’ils sont enterrés, peuvent s’avérer aussi des pièges. La perspective de se voir subitement enfermés, enterrés vivants, brûlés vif ou asphyxiés provoque une angoisse particulière. Lorsque les hommes sont entassés dans des abris, cette angoisse s’accroît encore, et il existe de nombreux exemples de redditions, sans combat, de compagnies entières enfermées dans des fortins. Mon grand-père, sous-officier de l’infanterie coloniale, s’est ainsi illustré lors de la bataille de la Somme à s’emparant, avec 7 autres marsouins, d’un fort allemand occupé par 114 Allemands. 

    Lorsque les défenseurs ne sont pas neutralisés et bien décidés à se défendre, la situation peut devenir délicate :

    Enervés, assourdis, nous tirons, chargeons, tirons, sans arrêt. Toute la lisière du bois n’est qu’un long jet de feu dans la nuit. La ligne allemande progresse toujours ! Pour mieux viser, nous bondissons sur le parapet et irons à genoux… Devant nous la vague d’assaut n’est plus qu’à quarante mètres ! Je tire avec une rage frénétique. Mon cœur bat à se rompre, mes oreilles bourdonnent, j’ai la tête en feu : grisé par la poudre et l’infernal vacarme de la fusillade, je suis dans un paroxysme de vie et d’intense jouissance […] Et soudain toute la ligne ennemie fléchit, tourbillonne, se débande ! Debout sur le parapet, nous descendons les fuyards… hurlant « On les a eus – cessez le feu ! »…

    A la joie de vivre s’ajoute la joie d’être vainqueurs. « Ben comme ça, dit un homme, je comprends la guerre ! – Malin, va, riposte l’adjudant, philosophe, on aime toujours mieux être chasseur que lapin.

    http://lavoiedelepee.blogspot.fr/

  • Criminalité : la fin d’une idée reçue

    Ce n’est pas la misère qui provoque le crime mais, à l’inverse, la richesse.
    Voici peu encore, des élus socialistes de Marseille ont « expliqué » le désastre criminel local par l’inévitable – et fausse – « culture de l’excuse ». Il y a du crime à Marseille, ont-ils pleuré, du fait de la misère ! Faisons du social, créons des emplois et le crime s’évanouira. Or dans les décennies écoulées, partout et à chaque fois qu’on a voulu résorber le crime par le social, l’urbanisme et la création d’emplois, l’échec a été abyssal.
    Pourquoi ? Le simple bon sens suffit à comprendre : comment en effet corriger une catastrophique situation criminelle (à Marseille ou ailleurs) en y appliquant de nouvelles couches encore de la (désastreuse) politique de la ville, ou de la (calamiteuse) « protection judiciaire de la jeunesse », ou enfin de (l’impuissante) politique de l’emploi ?
    Hors du monde des Shadoks, une telle pratique a un précédent réel : l’agriculture soviétique. Une planification aussi aveugle qu’absurde ravage le monde agricole de l’URSS ? Une planification plus tatillonne encore résoudra aisément le problème.
    En son temps M. Jospin voulut résorber la criminalité par l’emploi des jeunes ; il créa de fait des dizaines de milliers d’emplois (souvent fictifs, mais là n’est pas la question) – or simultanément, la criminalité a explosé ! « J’ai été naïf », reconnut ensuite M. Jospin. Malgré tout cela, les socialistes – même hélas, certains élus UMP – radotent toujours sur le social, arme anticrime.
    Avant d’établir la fausseté de cette théorie, ce bref préalable. Les criminologues approuvent le social. Que leurs concitoyens jouissent d’un logis agréable et d’un emploi lucratif leur semble heureux. Mais par profession, ils savent que le social et l’emploi (en eux-mêmes positifs) sont hélas incapables de résorber la criminalité, si peu que ce soit. Prouvons-le.
    L’argument central des Diafoirus-sociologues et de la culture de l’excuse est que la misère sociale suscite le crime ; les présents criminels, modernes Jean Valjean, n’ayant que le choix de l’illicite pour ne pas mourir de faim. Poussons leur raisonnement : c’est donc là où la misère soudain explose que la vague criminelle sera la plus violente et la plus durable. Eh bien non, c’est même exactement l’inverse.
    Premier cas d’école, les Etats-Unis. Partie de Wall Street en 2007-2008, une crise financière, puis économique et enfin sociale, ravage l’Amérique au point que de renommés économistes comparent cette crise, pire que celle de 1929-1930, à l’effondrement de la Russie en 1990-2000 (fin de l’ère soviétique). Dans les années 2007-2011, on constate même chez les Blancs pauvres américains (non diplômés) une nette contraction de l’espérance de vie !
    • Classes moyennes – revenu moyen retombé en 2011 au niveau de 1996 (moins 8 % depuis 2007). Richesse moyenne d’un ménage en 2007 : 126 000 dollars ; en 2010 : 77 300 dollars.
    • Pauvres – misère record : 12 % de la population américaine en 2000, 15 % en 2011. 46 millions de pauvres en 2011 (moins de 22 160 dollars par an par famille de 4, dont 2 enfants mineurs). En 2011, 18 % des Américains manquent parfois d’argent pour manger au quotidien.
    Ainsi donc, prédisent les Diafoirus-sociologues et leurs séides journalistes (qu’ils ne démentent pas, nous avons des archives…), la criminalité va exploser. Eh bien non – même, elle s’effondre, pendant cinq ans d’affilée. Dans nombre de grandes métropoles américaines, les crimes violents tombent sous les chiffres de 1964 (année où l’« Uniform Crime report » fédéral s’installe sous sa forme présente). Même – lisez bien – l’homicide sort en 2012 de la liste des 15 motifs principaux de décès aux Etats-Unis ! (statistique de santé publique tenue depuis 1965).
    Coupe-gorge voici 50 ans, New York est aujourd’hui apaisée et sûre, moins d’homicides en 2012 qu’en 1978. Normal, rétorque Diafoirus-sociologue, du fait du tout-carcéral. Autre cliché faux ! En 2011, à New York (là où la criminalité baisse le plus), on compte 1/3 d’incarcérés de moins qu’en 2000. 
Bon, insiste Diafoirus, va pour l’Amérique ! Mais en Europe…
    Encore raté. Au Royaume-Uni, où la crise financière a été la plus violente en Europe, la criminalité baisse elle aussi – et fort. Criminalité générale en 2012 : moins 8 % ; homicides moins 12 %, au niveau de 1978 ! Au Pays de Galles, la criminalité est au plus bas depuis 30 ans. Et une consommation d’alcool et de stupéfiants en nette baisse chez les adolescents.
    Mais alors, quel est donc le lien entre misère et crime ? Y en a-t-il seulement un ? Oui ce lien existe, mais c’est l’exact inverse de celui seriné par la culture de l’excuse. Ce n’est pas la misère qui provoque le crime, mais à l’inverse, la richesse. Dans une société d’abondance, ou de plus, tout bien matériel désirable se miniaturise, plus la richesse s’accroît et s’affiche et plus il y a de biens à voler. Plus de gens travaillent et plus ils possèdent de smartphones, plus il y a d’appartements vides, de gamins non surveillés, de cités-dortoirs délaissées de l’aube au crépuscule. Tout cela constituant un véritable paradis pour prédateurs, violents ou non.
    Cela aussi se prouve. Retournons aux Etats-Unis. La crise commence à se résorber en 2012 ? Immédiatement, la criminalité prédatrice repart à la hausse (UCR/FBI, 1er semestre 2012). Vols à main armée : + 2 % ; vols avec violence : + 2,3 %; vols simples : + 1,9 %. Pareil en Grande-Bretagne, pour la délinquance d’opportunité.
    Reste bien sûr une parallèle montée de la cybercriminalité. Mais celle-ci n’inquiète, ni n’affecte, la population comme le crime violent et elle n’implique pas les mêmes malfaiteurs. Elle constitue donc un sujet d’étude en soi.
    Le cybercrime est-il un problème grave ? Rien de certain à présent car notre inusable boussole-qui-montre-le-sud ne s’est pas encore clairement prononcée. Ainsi, attendons que les Diafoirus-sociologues nous affirment, comme ils le font d’habitude, que le cybercrime est une illusoire « construction sociale » inventée par des politiciens fascistes. Dès lors, nous saurons infailliblement que le péril est sérieux…
    Xavier Raufer (Le Nouvel Economiste, 25/06/2013)
    http://www.polemia.com