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culture et histoire - Page 2012

  • Propos d'outre-tombe de Friedrich Hayek sur les directeurs des ressources humaines

    Ces propos sont en réalité ceux d’une interview posthume, et en grande partie apocryphe, de Friedrich Hayek (1899-1992), prix Nobel d’économie 1974 et auteur de multiples ouvrages sur le libéralisme dont le plus célèbre, publié en 1944, reste « La Route de la servitude » (Quadrige-PUF). Les travaux de Hayek ont, de leur aveu même, considérablement influencé Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans la mise en œuvre de leurs politiques économiques. 

    F. H. : Avant de commencer notre entretien et de répondre à vos questions, il nous faut convenir que les pauvres directeurs des ressources humaines (DRH) ne sont que l’un des nombreux rouages anonymes qui ont conduit votre société sur « La Route de la servitude ». Vous me pardonnerez de faire référence à l’un de mes ouvrages qui a suscité le plus de controverse, mais il me semble important de nous situer dans le contexte historique qui, en France depuis le Front populaire, et paradoxalement plus encore depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a conduit votre pays à la mise en place d’une social-démocratie qui n’est rien d’autre qu’un communisme « soft » dont il ne parvient pas à sortir malgré des choix électoraux qui auraient pu laisser espérer le contraire.

    Voici donc ce que j’écrivais il y a déjà plus de soixante ans et auquel je n’ai malheureusement rien à retirer aujourd’hui :

    Depuis 25 ans au moins avant le moment où le spectre du totalitarisme est devenu une menace immédiate, nous nous sommes progressivement écartés des idéaux essentiels sur lesquels la civilisation européenne est fondée… Nous avons peu à peu abandonné cette liberté économique sans laquelle la liberté personnelle et politique n’a jamais existé. Deux des plus grands penseurs politiques du XIXe siècle, Tocqueville et Acton, nous avaient dit que le socialisme signifie l’esclavage. Mais nous n’avons jamais cessé d’aller vers le socialisme… La tendance moderne vers le socialisme signifie une rupture brutale avec toute l’évolution de la civilisation occidentale. Nous abandonnons non seulement les idées de Cobden, de Bright, de Smith, de Hume, de Locke, de Milton mais encore une des caractéristiques les plus saillantes de la civilisation occidentale telle qu’elle s’est édifiée sur les fondations posées par le christianisme, par la Grèce et par Rome. Ce qu’on abandonne, ce n’est pas simplement le libéralisme du XIXe et du XVIIIe siècle, mais encore l’individualisme fondamental que nous avons hérité d’Erasme et de Montaigne, de Cicéron et de Tacite, de Périclès et de Thucydide. […] Ce changement aboutit à un renversement total de la tendance que nous avons esquissée, à un abandon complet de la tradition individualiste qui a créé la société occidentale. Selon les idées aujourd’hui dominantes, il ne s’agit plus de savoir comment utiliser au mieux les forces spontanées qu’on trouve dans une société libre. Nous avons entrepris de nous passer des forces qui produisaient des résultats imprévus et de remplacer le mécanisme impersonnel et anonyme du marché par une direction collective et « consciente » de toutes les forces sociales en vue d’objectifs délibérément choisis.

    Vous le voyez, dans cette perspective, nos DRH ne sont que des pions sur un échiquier ou, pour être moins blessant…, les fous du roi.

    P. B. : Les esprits sont donc économiquement corrompus…

    F. H. : Oui, tout à fait ! Un des plus grands économistes français, malheureusement méconnu de la plupart de vos compatriotes, Frédéric Bastiat, s’était distingué en dénonçant, avec un humour corrosif et une simplicité qui fait honneur à notre profession, un certain nombre de sophismes économiques dont la plupart ont toujours pignon sur rue. Comme celui, bien ancré dans les esprits, qui consiste à laisser croire que les prélèvements effectués par l’État créent de l’emploi qui ne l’aurait pas été autrement. A première vue – c’est le propre des sophismes ! –, c’est vrai. Nombre de fonctionnaires accomplissent des tâches qu’ils n’accompliraient pas – et que nul n’accomplirait à leur place – si l’Etat n’avait pas décidé qu’elles étaient nécessaires à l’équilibre, la pérennité, le bien-être (ou que sais-je encore) de la société. Mais outre le fait que l’on ne voit pas au nom de quoi l’Etat serait capable de juger de ce qui est bon ou non pour la société, on se rend compte que, si l’argent ainsi prélevé avait été laissé à la disposition des ménages ou des entreprises, d’autres types d’emplois, répondant sans doute beaucoup mieux aux besoins et aux attentes de la population, auraient été créés. En France, on préfère avoir des policiers ou des inspecteurs des impôts plutôt que des plombiers ou des garçons de café.

    Et vos DRH, dans cette perspective, ne sont au fond que des agents de l’Etat, certes détachés au sein des entreprises et rémunérés par elles, mais uniquement chargés de veiller au respect et à l’application des lois qui encadrent le travail.

    P. B. : N’est-ce pas une vision parcellaire, sévère et un peu injuste ?

    F. H. : Effectivement, car ils n’en sont même pas conscients. Mais force est d’admettre que la plupart d’entre eux sont plus dans la recherche du consensus mou et du moindre mal qu’arc-boutés sur la défense des intérêts de l’entreprise et surtout de ses actionnaires dont ils semblent n’avoir que faire. Leur refus ou leur crainte d’appréhender de manière sereine la financiarisation de leur fonction en constitue l’exemple le plus frappant. Ils préfèrent se complaire dans les méandres du droit social ou le psycho-« coaching » plutôt que de s’intéresser aux engagements sociaux. Comme l’a souligné un professeur de l’INSEAD, nombre de cadres français, DRH en tête, rejoignent, dans leurs préoccupations et surtout dans leur vision de l’entreprise, la cohorte des salariés ordinaires. D’où leur peu d’enthousiasme, par exemple, à voir réformer le principe des RTT dont ils sont, au moins dans les grandes entreprises, les premiers bénéficiaires. Vos DRH, mon cher, ont viré de bord. Ils ne sont plus tout à fait du côté du manche.

    P. B. : N’est-ce pas lié à leur formation et à leur parcours, somme toute, assez peu opérationnels ?

    F. H. : Bien sûr! Et la France n’a pas le monopole de cette hérésie. Au Québec, par exemple, les DRH sont pour la plupart diplômés de psycho ou de relations industrielles et, pour couronner le tout, chapeautés par un ordre que l’on peut comparer à celui des médecins en France (ordre, je vous le rappelle, fondé par Pétain !). C’est le « Tout-à-l’humain » comme il y a le tout-à-l’égout.

    P. B. : Vous êtes en train de nous dire que les DRH sont des socialo-psycho-marxistes…

    F. H. : Oui ! Appelons un chat un chat. Et même s’ils ont voté Sarkozy (ce qui est loin d’être acquis), cela ne change rien à mon jugement. Regardez ce qu’ils lisent: « Liaisons sociales ». C’est comme si les chefs d’entreprise lisaient « La Cause du peuple ». Il est d’ailleurs amusant de constater que l’ancien directeur de ce journal, et jusqu’à une récente période l’un de ses éditorialistes vedettes, n’est autre que Raymond Soubie. Lequel vient de rejoindre Nicolas Sarkozy en tant que conseiller aux Affaires sociales pour « rassurer » les syndicats. Faut-il vraiment « rassurer » les syndicats dans un pays où ils ne représentent qu’à peine 8% des salariés et où les priorités me semblent être d’une tout autre nature ?

    P. B. : Vous pensez donc que l’action syndicale nuit à la santé économique des entreprises ?

    F. H. : Et comment ! Je sais que ce type de propos détonnera dans le pays de la pensée unique, mais voyez comment Margaret Thatcher et Ronald Reagan les ont combattus et avec quels succès économiques. Je sais qu’il est de bon ton de dauber Reagan, mais sous sa présidence la croissance américaine a été la plus forte des deux cents années qui l’ont précédée. Dans le même temps, et au plus grand mépris des règles élémentaires de la démographie, François Mitterrand et ses brillants conseillers, tous réputés beaucoup plus intelligents que le président américain, instauraient la retraite à soixante ans, mesure dont les dommages seront perceptibles de longues années encore. Quant à Tony Blair, qu’eût-il été sans les mesures prises par la « Dame de fer » ? Et notamment celles qui consistèrent, d’une manière parfois violente et en tout cas sans état d’âme, à mettre fin aux hégémonies syndicales dans les domaines du transport et de l’énergie.

    Et, sans remonter aux calendes grecques, voyez comment le gouvernement néo-zélandais a, en 1991 et en moins de six semaines, réduit le code du travail à sa plus simple expression ; pour le plus grand bien de l’économie puisque dans les cinq années qui ont suivi le taux de chômage a été divisé par deux. De même, le gouvernement canadien a-t-il interdit le droit de grève aux fonctionnaires pendant sept ans afin de pouvoir mener à bien le programme de réduction des dépenses publiques. L’Institut économique de Montréal a d’ailleurs réalisé une étude très convaincante qui démontre à quel point une trop forte présence syndicale nuit à la croissance et au développement des entreprises.

    P. B. : Mais les DRH avancent leur rôle stratégique…

    F. H. : Ah oui ? Lequel ? Quel rôle stratégique pouvez-vous bien avoir quand vous êtes encadré par un code du travail qui, comme le souligne Pascal Salin en me citant (ce dont je le remercie), repose sur ce que j’ai appelé « la prétention de la connaissance » ? Autrement dit sur « le fait que l’on croit savoir ce qui est le mieux pour chacun, sans évaluer les conséquences ultimes des contraintes légales apportées à la liberté contractuelle. Or les effets pervers se manifestent nécessairement dans la mesure où elle est inspirée par une vision erronée du marché du travail », pour rendre la politesse à M. Salin et le citer à mon tour. Sans entrer dans le détail de cette vision erronée, on peut dire que le droit du travail est d’obédience marxiste puisqu’il présuppose une relation de domination entre l’employeur et l’employé qui permettrait au premier d’exploiter le second. Le travailleur aurait donc besoin d’être protégé. En réalité, l’entreprise est un « lieu de coopération sociale » (Salin, toujours) où chacun, employeur et employé, dépend avant tout de la bonne volonté et de l’engagement de l’autre. Or en imposant des contraintes arbitraires supportées par un seul des contractants (l’entreprise), le droit du travail devient un véritable frein à l’embauche puisqu’il n’admet pas le droit à l’erreur ou le fait payer très cher (toujours et unilatéralement à l’entreprise).

    Nous sommes donc dans un système où la stratégie et l’innovation ne reposent pas sur le désir ou la capacité de chacun mais sont soumises à des règles obsolètes et absurdes dont les effets aboutissent à l’exact contraire de ce qui serait souhaitable, non seulement pour le développement et le profit des entreprises, mais encore pour celui des salariés.

    P. B. : Si l’on va au bout de votre logique, dans une économie libérale il n’y aurait plus de DRH…

    F. H. : En tout cas pas les mêmes puisqu’une bonne partie de leur tâche deviendrait caduque. Débarrassés des contraintes légales, des négociations stériles, des petits jeux de pouvoir et de contre-pouvoir, ils pourraient par exemple se consacrer à l’amélioration de la productivité, à l’évolution des métiers, aux véritables défis de la formation, etc. Et il y a fort à parier que l’on aurait alors affaire à des DRH qui seraient eux-mêmes radicalement différents et issus de cultures beaucoup moins « sociales ».

    P. B. : Selon vous, les DRH actuels n’ont donc aucun intérêt à ce que les lignes bougent ?

    F. H. : En effet. On a rarement vu quelqu’un scier la branche sur laquelle il est assis. C’est d’ailleurs le problème de la France en général. Trop d’arbres, trop de branches et trop de gens assis dessus !

    P. B. : Mais quoi qu’ils fassent, les DRH sont coincés par l’arbitraire législatif…

    F. H. : Oui et non. Prenons l’exemple de la feuille de paye dont ils sont les garants. On n’a jamais entendu l’un d’entre eux, ou quelque représentant d’association professionnelle, réclamer de la transparence ou faire du lobby pour cela.

    P. B. : Que voulez-vous dire par là ?

    F. H. : Je veux dire qu’une feuille de paye digne de ce nom devrait faire apparaître (comme c’est le cas au Danemark, par exemple) en première ligne un salaire brut qui inclurait non seulement le salaire, mais encore la totalité des charges sociales afférentes – salariales, comme c’est le cas aujourd’hui, mais également patronales. Et croyez-moi, ce simple changement conduirait très vite nombre de salariés (dont la plupart verrait de fait leur salaire brut amputé de 50%, si ce n’est plus, quand on y ajoutera le prélèvement de l’impôt à la source) à réclamer l’instauration d’une couverture privée et en tout cas le libre choix. Car c’est une chose de retirer 20% du salaire brut (part salariale) et c’en est une autre d’en retirer 50%. Surtout pour les petits salaires et les catégories modestes que l’on gruge depuis des années en leur faisant croire aux bienfaits de la redistribution étatique. Car qu’est-ce que les charges sociales patronales sinon du salaire brut qui ne porte pas son nom ? Les salariés verraient alors que, contrairement à ce que leur serinent les syndicats, ce n’est pas leur salaire qui est trop bas mais les prélèvements qui sont trop hauts.

    P. B. : Et vous pensez qu’il appartient aux DRH d’initier le mouvement ?

    F. H. : A qui d’autre ? Et sinon à quoi serviraient-ils ? A propager et perpétuer des idées fausses ? Vous savez, on pourrait dire exactement la même chose de vos fameuses RTT (que tout le monde vous envie mais dont personne ne s’inspire, et pour cause…) qui n’ont jamais été qu’une façon d’acheter la paix sociale en échangeant de la rémunération contre du temps libre ; au détriment du dynamisme économique et social car influençant de la manière la plus négative et la plus pernicieuse l’ensemble des couches productives de votre pays. Il était clair que les gains de productivité seraient insuffisants pour permettre une telle démarche dont le profit politique même s’est révélé catastrophique puisque Jospin fut éliminé par Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002. Voyez-vous, au pire (et je dis bien : au pire), il eût mieux valu sacrifier une heure par jour que d’accumuler ces semaines de vacances supplémentaires qui pourrissent le climat général, brident l’innovation et cassent la dynamique du pays. « Français en vacances », comme vous l’avez écrit vous-même, est devenu un pléonasme.

    Mais, une fois encore, on constate que la plupart des DRH s’appliquent le régime des RTT à eux-mêmes (ils l’avouent avec difficulté mais, en insistant un peu, la plupart d’entre eux finissent par l’admettre) ; tout comme les journalistes, d’ailleurs, ce qui explique la critique, somme toute, assez relative dont elles font l’objet et le peu d’enthousiasme des uns ou des autres à les remettre en cause.

    P. B. : De la même façon vous remettez en cause la participation obligatoire…

    F. H. : Bien sûr, puisqu’elle remet en cause la notion même de profit résiduel sur lequel repose la libre entreprise. Pascal Salin explique cela très bien. Mais, en bref, un salarié bénéficie d’un contrat qui lui assure et lui garantit le versement d’un salaire quoi qu’il arrive. En revanche, l’entrepreneur (ou les actionnaires), quant à lui, ne recevra qu’une partie de ce qui reste après que tout aura été payé (salaires, fournisseurs, impôts, etc.). Contrairement au salaire, le bénéfice n’est donc jamais garanti et repose sur la notion de risque, assumé par le seul entrepreneur et ses actionnaires. L’amputer de ce qu’il faut bien appeler une sorte de sur-salaire revient à pervertir l’idée même du capitalisme et de ses fondements. Demande-t-on aux salariés de participer aux pertes ?

    P. B. : Question plus personnelle pour finir : Est-ce que l’on ne s’ennuie pas un peu au ciel ?

    F. H. : Non, pas du tout, et je vais vous dire pourquoi : tout simplement parce qu’il n’y a pas d’étatistes, Dieu les trouve trop emmerdants…

    Propos recueillis d’outre-tombe par Patrick Bonney.
    « Le Québécois libre » n° 231, 24/06/06
    http://www.quebecoislibre.org/07/070624-3.htm
    Correspondance Polémia
    03/09/07

  • Le baron von Ungern vénéré dans les temples mongols

    Le baron von Ungern vénéré dans les temples mongols I Testi de La Stampa (Padoue : Edizioni di Ar, 2004) réunit les dix-sept articles de J. Evola publiés dans le quotidien turinois La Stampa d’octobre 1942 à décembre 1943, notamment les deux seuls qu’il a écrits durant la République de Salò : Liberazioni et Uno sguardo nell’oltretomba con la guida di un lama del Tibet. De tous les journaux auxquels collabora J. Evola à l’époque, c’est le seul dont les lecteurs puissent être considérés comme étrangers aux horizons « traditionnels ».

    Il les leur faits découvrir par de courts écrits sur la vision du monde aryenne (Importanza dell’idea ariana), sur la race (Costruire una razza), sur les mœurs (Il flagello della "signorinetta"), sur la spiritualité « orientale » (I Tantra e "Um l'Onnipotente") et sur une question qui était alors d’actualité : la guerre, envisagée, non pas sous son aspect matériel et contingent, mais comme ascèse. Entre un compte rendu de sa visite au monastère chartreux de Hain près de Düsseldorf et des considérations sur les possibilités de libération intérieure qu’offre la guerre, il montre comment de petits évènements de la vie quotidienne en temps de guerre peuvent fournir l’occasion d'une catharsis. Au peuple, il convient de citer en exemple des figures extraordinaires, des héros ; de là, quelque 30 ans avant Le "baron sanguinaire", un premier retour sur la figure du baron von Ungern.

    Depuis peu, on ne cesse d’écrire sur une figure qui, malgré sa stature extraordinaire, était passée presque inaperçue dans le tumulte consécutif à la précédente guerre : celle du baron Ungern-Sternberg. Ossendovski avait été le premier à s’intéresser à lui, à grands renforts d’effets dramatiques, dans son célèbre et très controversé « Bêtes, hommes et dieux ». Il a été suivi par une vie « romancée » du baron von Ungern, publiée par Vladimir Pozner sous le titre de « La Mort aux dents » ; puis, par une seconde vie romancée, de B. Krauthoff : « Ich befehle : Kampf und Tragödie des Barons Ungern-Sternberg ».

    Ces livres semblent toutefois donner une image inadéquate du baron von Ungern, dont la figure, la vie et l’activité sont susceptibles de laisser une grande latitude à la fantaisie en raison de leurs aspects complexes et énigmatiques. René Guénon, le célèbre écrivain traditionaliste, contribua à mieux faire connaître le baron en publiant des passages de lettres écrites en 1924 par le major Alexandrovitch, qui avait commandé l’artillerie mongole en 1918 et en 1919 sous les ordres directs de von Ungern ; et ces données, d’une authenticité incontestable, laissent à penser que les auteurs de ces vies romancées se sont souvent appuyés sur des informations inexactes, même en ce qui concerne la fin du baron.

    Descendant d’une vieille famille balte, von Ungern peut être considéré comme le dernier adversaire acharné de la révolution bolchevique, qu’il combattit avec une haine implacable et inextinguible. Ses principaux faits d’armes se déroulèrent dans une atmosphère saturée de surnaturel et de magie, au cœur de l'Asie, sous le règne du dalaï-lama, le « Bouddha vivant ». Ses ennemis l’appelaient « le baron sanguinaire » ; ses disciples, le « petit père sévère » (c’est le tsar que l’on appelait « petit père »). Quant aux Mongols et aux Tibétains, ils le considéraient comme une manifestation de la force invincible du dieu de la guerre, de la même force surnaturelle que celle de laquelle, selon la légende, serait « né » Gengis Khan, le grand conquérant mongol. Ils ne croient pas à la mort de von Ungern - il semble que, dans divers temples, ils en conservent encore l’image, symbole de sa « présence ».

    Lorsqu’éclata la révolution bolchevique, von Ungern, fonctionnaire russe, leva en Orient une petite armée, la « Division asiatique de cavalerie », qui fut la dernière à tenir tête aux troupes russes après la défaite de Wrangel et de Kolchak et accomplit des exploits presque légendaires. Avec ces troupes, von Ungern libéra la Mongolie, occupée alors par des troupes chinoises soutenues par Moscou ; après qu’il eut fait évader, par un coup de main extrêmement audacieux, le dalaï-lama, celui-ci le fit premier prince et régent de la Mongolie et lui donna le titre de prêtre. Von Ungern devait entrer en relation, non seulement avec le dalaï-lama, mais aussi avec des représentants asiatiques de l’islam et des personnalités de la Chine traditionnelle et du Japon. Il semble qu’il ait caressé l’idée de créer en grand empire asiatique fondé sur une idée transcendante et traditionnelle, pour lutter, non seulement contre le bolchevisme, mais aussi contre toute la civilisation matérialiste moderne, dont le bolchevisme, pour lui, était la conséquence extrême. Et tout laisse à penser que von Ungern, à cet égard, ne suivit pas une simple initiative individuelle, mais agit dans le sens voulu par quelqu’un qui était, pour ainsi dire, dans les coulisses.

    Le mépris de von Ungern pour la mort dépassait toutes les limites et avait pour contrepartie une invulnérabilité légendaire. Chef, guerrier et stratège, le « baron sanguinaire » était doté en même temps d’une intelligence supérieure et d’une vaste culture et, de surcroît, d'une sorte de clairvoyance : par exemple, il avait la faculté de juger infailliblement tous ceux qu’il fixait du regard et de reconnaître en eux, au premier coup d’œil, l'espion, le traître ou l’homme le plus qualifié pour un poste donné ou une fonction donnée. Pour ce qui est de son caractère, voici ce qu’écrit son compagnon d'armes, Alexandrovitch : « Il était brutal et impitoyable comme seul un ascète peut l’être. Son insensibilité dépassait tout ce que l’on peut imaginer et semblait ne pouvoir se rencontrer que chez un être incorporel, à l'âme froide comme la glace, ne connaissant ni la douleur, ni la pitié, ni la joie, ni la tristesse. » Il nous paraît ridicule d’essayer, comme l’a fait Krauthoff, d’attribuer ces qualités au contrecoup occasionné par la mort tragique d’une femme qu’aurait aimée von Ungern. C’est toujours la même histoire : les biographes et les romanciers modernes n’ont point de cesse qu’ils n’aient introduit partout le thème obligatoire de l’amour et de la femme, même là où il est le moins justifié. Même si l’on tient compte du fait que von Ungern était bouddhiste par tradition familiale (c’était la religion à laquelle s’était converti un de ces ancêtres, qui était allé faire la guerre en Orient), tout laisse à penser que les qualités indiquées par Alexandrovitch se rapportent au contraire à une supériorité réelle et qu’elles sont celles qui apparaissent dans tous ceux qui sont en contact avec un plan vraiment transcendant, supra-humain, auquel ne peuvent plus s’appliquer les normes ordinaires, les notions communes du bien et du mal et les limitations de la sentimentalité, mais où règne la loi de l’action absolue et inexorable. Le baron von Ungern aurait probablement pu devenir un « homme du destin », si les circonstances lui avaient été favorables. Il n’en fut rien et c’est ainsi que son existence fut semblable à la lueur fugace et tragique d’un météore.

    Après avoir libéré la Mongolie, von Ungern marche sur la Sibérie, prenant tout seul l’initiative de l’attaque contre les troupes du « Napoléon rouge », le général bolchevique Blücher. Il devient la terreur des bolcheviques, qu’il combat impitoyablement, jusqu’au bout, même s’il comprend que son combat est sans espoir. Il obtient d’importants succès, occupe plusieurs villes. Finalement, à Verchnevdiusk, attaqué par des forces bolcheviques plus de dix fois supérieures aux siennes et décidées à en finir avec leur dernier antagoniste, il est contraint de se replier après un long et âpre combat.

    À partir de ce moment, on ne sait plus rien de précis sur le sort de von Ungern. D’après les deux auteurs de sa biographie « romancée », Pozner et Krauthoff, il aurait été trahi par une partie de son armée, serait tombé dans un état de prostration et de démoralisation et, fait prisonnier, il aurait été fusillé par les rouges. Krauthoff imagine même une entrevue dramatique entre le « Napoléon rouge » et von Ungern, au cours de laquelle celui-ci aurait refusé la proposition que celui-là lui aurait fait de lui laisser la vie sauve s’il servait la cause des rouges comme général soviétique. Il semble toutefois que tout cela ne soit que pure invention : d’après les informations publiées par Guénon et auxquelles nous avons fait allusion plus haut, von Ungern n’aurait nullement été fait prisonnier, mais serait mort de mort naturelle près de la frontière tibétaine. *

    Cependant, les diverses versions concordent singulièrement sur un détail, c’est-à-dire sur le fait que von Ungern aurait connu avec exactitude le jour de sa mort. D’ailleurs, un lama lui avait prédit qu’il aurait été blessé - au cours de l'attaque des troupes rouges à la station de Dauria. Et ce ne sont pas là les seuls éléments qui rendent suggestive l’étrange figure du « baron sanguinaire ». Voici un curieux témoignage sur les effets que, à certains moments, son regard produisait sur ceux qu’il fixait : « Il éprouva une sensation inconnue, inexplicable, de terreur : une sorte de son emplit sa poitrine, semblable à celui d’un cercle d’acier qui se resserre de plus en plus. » Le fait est que, pour ceux qui étaient proches de lui, son prestige et le caractère irrésistible de sa force de commandement revêtaient quelque chose de surnaturel et le distinguaient ainsi d’un simple chef militaire.

    Encore un fait singulier : d’après ce que rapporte Guénon, des phénomènes énigmatiques, de nature « psychique », se sont produits ces derniers temps dans le château de von Ungern, comme si la force et la haine de celui qui fut considéré au Tibet comme une manifestation du « dieu de la guerre » brandie contre la subversion rouge avait survécu à sa mort, sous forme de résidus agités de cette figure tragique, qui a, sous plus d’un aspect, les traits d’un symbole.

    Julius Evola http://www.voxnr.com

    notes :

    * Les archives soviétiques indiquent que von Ungern fut effectivement trahi, capturé, jugé et fusillé sur les ordres de Lénine.

    source : Evola as he is :: lien

  • Pour la morale, Jules Verne peut encore servir

    Cher, Monsieur Claude Allègre, nous n'avons pas eu l'occasion de parler de Jules Verne, ce prolifique romancier quand vous travailliez dans le laboratoire de géologie appliquée que je dirigeais à l'Université Pierre et Marie Curie ? Mais aujourd'hui vous avez en charge l'Education nationale, et vous vous souciez de la morale à l'école, et Jules Verne, justement, peut en être un bon support. Dans chacun de ses quatre-vingt « Voyages extraordinaires », sous des aventures tramées de science et de technique, n'a-t-il pas glissé des leçons édifiantes ? Sa recette est simple : prêter aux personnages principaux des comportements intelligents et nobles aboutissant à d'heureux résultats. Chez le jeune lecteur naît alors le désir de les imiter. L'efficacité du message est affaire de dosage, de rythme et de ton. Jules Verne s'y entend bien : c'est un moraliste dynamique et souriant.
    Ouvrons par exemple, mais pas tout à fait par hasard, L'île mystérieuse (1874). En 1865, en pleine guerre de Sécession, cinq Fédéraux captifs dans une ville assiégée tenue par les Sudistes s'évadent de nuit en sautant dans la nacelle d'un ballon prêt pour l'envol. Un ouragan monstrueux les pousse jusqu'au Pacifique sud-ouest, et ils atterrissent en catastrophe sur une petite île dont ils ne parviendront à déterminer la position qu'un an plus tard. Auparavant ils auront sans relâche amélioré leur alimentation, leur outillage et leur habitat, en appliquant seulement des connaissances scientifiques et des procédés industriels de leur époque. Il s'agit donc de vulgarisation et non pas de science-fiction. Ainsi, on les voit fabriquer successivement de la poterie, de l'acier, un fusil de chasse, de l'acide sulfurique, de l'acide nitrique, du savon et même de la nitroglycérine pour faire sauter des rochers ! Pour rendre plausibles ces tours de force présentés sur le ton de l'évidence, l'auteur a pris quelques libertés avec les ressources naturelles. Notamment celle-ci : avec la constitution rocheuse qu'il prête à une île de quelque 60 km², y rencontrer à la fois argile, houille, minerai de fer, pyrite et salpêtre ( « en couches ») est plus qu'un miracle géologique. Verne - on peut le noter souvent - était bien moins exact en géologie qu'en astronomie ou en navigation.
    Ne nous attardons pas sur ce léger défaut et considérons les six rescapés : cinq hommes et un chien. Plus psychologiques que physiques, leurs portraits sont dessinés par touches successives, parfois très espacées.
    Moraliste souriant
    L'ingénieur : « les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie d'un savant de l'école militante (sic), un de ceux qui ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces généraux qui ont voulu débuter simples soldats ». Ses connaissances étendues permettent à l'équipe de triompher de toutes les difficultés. « Avec lui on ne peut désespérer ». Sans que le mot soit prononcé, il est le chef. Un bon chef : « abolitionniste de raison et de coeur », c'est lui qui a affranchi l'esclave nègre. Le journaliste : « de la race de ces étonnants chroniqueurs anglais ou américains qui ne reculent devant rien pour obtenir une information exacte et pour la transmettre à leur journal dans les plus brefs délais. Il avait été de toutes les batailles et la mitraille ne faisait pas trembler son crayon. » Le marin : débrouillard comme tous les gens de mer, il apprend vite à tout faire et joyeusement. Il faut dire que son patronyme fleure les Cornouailles :
    Pencroff ... Le Noir : très doué pour les tâches ménagères, « intelligent et doux, toujours souriant et serviable », il n'a pas voulu quitter l'ingénieur qui l'a libéré. L'orphelin de quinze ans : sa science favorite étant l'histoire naturelle, il rend de grands services dans l'identification des plantes et des animaux, ainsi qu'à la chasse. Le chien : un « magnifique anglo-normand », excellent chasseur (parfois pour son seul compte !) ; en donnant l'alerte il a sauvé l'ingénieur, son maître, très malmené lors de l'atterrissage. Ce détail fait sentir le poids du destin ; si l'ingénieur avait emporté son savoir dans la mort, ses compagnons auraient-ils pu s'en tirer ?
    Courage, loyauté, curiosité intellectuelle, esprit d'entreprise, indomptable ténacité, telles sont les qualités différemment dosées dont Jules Verne a doté ses personnages. L'union de leurs compétences et de leurs talents est le ressort du succès. Chacun a du coeur à l'ouvrage parce que le chef est un conducteur naturel : il observe, écoute, explique, et n'a pas à donner d'ordres puisqu'après ses explications, ce qu'il faut faire coule de source. Fort de ses connaissances, il ne se décourage jamais. Aucun ne geint et personne ne triche. Enfin, attachés comme tous les Américains aux préceptes de la Bible, les quatre hommes n'oublient pas de sanctifier par le repos leur premier jour de Pâques sur l'île.
    Alors, quand le jeune lecteur voit le marin et l'ingénieur entreprendre la construction d'un sloop, il ne peut douter qu'encore une fois, avec l'aide du Ciel, les « naufragés de l'air » réussiront. Des lecteurs adultes penseront : « Ces braves gars vont bientôt rejoindre une société très complexe où ils devront affronter des difficultés beaucoup plus épineuses et les traîtrises de l'argent.» Ce futur ne sera pas ouvert par Jules Verne. Il semble que dans son œuvre l'argent ne soit jamais ouvertement un grand moteur. Des éducateurs pourront déplorer ce manque, mais il sera aisément comblé par le spectacle des soupes populaires et, dans les familles, par les drames du chômage et les échos des abjections qui ruinent et décomposent le pays.
    À mon avis on pourrait donc encore, avec grand profit, lire et expliquer Jules Verne à l'école. Mais parce que notre grand écrivain appartient à tous les Français, mon espoir est plus large. Puissé-je alors, Monsieur et Madame les ministres en charge de l'Education nationale, vous avoir convaincus que sur papier, sur disquettes ou sur Internet, Jules Verne demeure un professeur de morale attrayant, digne d'une école moderne de la République.
    Pierre Routhier Vice-président du Conseil Scientifique du FN
    Français d'abord! - 1ère quinzaine mars 1998 

  • Nouvelles considérations sur le palais de Versailles par Yves BRANCA

    Si le palais de Versailles, comme les meilleurs historiens l’ont finalement reconnu, figure un « grand dessein » à déchiffrer et à méditer, rien ne peut mieux nous y aider que le plus bref mais le plus juste des portraits que l’on ait faits de son auteur, et qui corrobore si bien ce que révèlent de lui ses étonnants Mémoires pour l’instruction du Dauphin. Il est de Madame de La Fayette, dans son Histoire de Madame Henriette d’Angleterre : « On le trouvera sans doute un des plus honnêtes hommes de son royaume, et l’on pourrait dire le plus parfait, s’il n’était point si avare de l’esprit que le Ciel lui a donné, et qu’il voulût le laisser paraître tout entier, sans le renfermer si fort dans la majesté de son rang ». Pierre Goubert lui reconnaît « une culture à la fois sûre et incomplète », mais cette culture est par excellence celle de l’« honnête homme ». Madame de la Fayette s’y entendait : Louis XIV ne « se piquait » que du seul art qui lui incombait, celui de « bien gouverner ». Excellent danseur et cavalier, bon musicien, amateur de poésie, à laquelle il s’essaya, jusqu’à ce que Boileau l’en eût adroitement découragé, il s’en ouvre dans les Mémoires (année 1662, section 2) : « Vous savez le mot de ce roi d’autrefois à son fils : “ N’as-tu point de honte de jouer si bien de la lyre ? ” Souffrez qu’en toutes ces sortes de choses, il y ait parmi vos sujets des gens qui vous surpassent, mais que nul ne vous égale, s’il se peut, dans l’art de gouverner, que vous ne pouvez trop bien savoir, et qui doit être votre application principale » ; sans jamais toutefois confier au Dauphin qu’il a voulu passer maître dans l’art des bâtiments et des jardins afin de léguer à ses successeurs le plus parfait et le plus subtil des instruments de gouvernement.Dans ses recommandations au duc d’Anjou fait roi d’Espagne, il ne parle que de l’« innocence » du goût pour quelque maison de campagne. Mais au Dauphin, il a donné une clef : « L’art de la politique est de se servir des conjonctures et de profiter de toutes chose; plus il est grand et parfait, plus il se cache et se dérobe à la vue (ibid.). » Par là s’explique que pour accomplir cette œuvre de sa vie, le roi ait souvent joué d’improvisation, et feint le caprice. Pierre Gaxotte l’avait bien vu : « Il suit son idée, qu’il ne découvre que peu à peu pour éviter qu’on lui fasse des objections; le plan général est de lui. »

    Olivier Chaline note qu’à Versailles, « la fête et le jardin précèdent l’extension du château ». L’axe du large vallon que Versailles commande, entre les hauteurs de Satory et celles de Marly, avait orienté le premier château vers le couchant d’entre le 15 août et la Saint-Louis, ce qui s’accordait aux traditions antiques et médiévales, et à la dévotion de Louis XIII. Louis XIV décida quant à lui, dès l’année 1662, où il prit le Soleil pour corps de devise, que la course de l’Astre du jour serait marquée, dans les jardins, par l’axe Apollon – Latone. Dans son prolongement, le Grand Canal est creusé de 1667 à 1668; le bassin de Latone, mère d’Apollon et de Diane par les œuvres de Jupiter, et le bassin d’Apollon, disposés dès 1668, sont ornés dès l’année suivante. À peine commencée, la grande métamorphose du château est déjà sous l’égide d’Apollon. Pour bien comprendre cette démarche, il faut revenir un peu en arrière.

    De 1661 à 1666, la Cour se partage entre le Louvre, Fontainebleau, Chambord, Saint-Cloud, et Saint-Germain. En 1666, le roi fait du Château neuf de Saint-Germain sa résidence préférée. Choix provisoire, mais lui seul le sait. La terrasse dont il prolonge l’édifice est un hommage à ce Versailles d’Henri IV : admirable ensemble de pavillons, de rampes, de terrasses, de bassins, et de grottes qui, sur la rive escarpée de la Seine, reproduisait l’immense ouvrage de soutènement du temple hellénistique de la Fortune primordiale de Préneste (Palestrina), près de Rome, et dont la structure permit à Palladio et à Pierre de Cortone de dessiner des reconstitutions du sanctuaire. Lorsque Louis XIV et Le Nôtre, en pensant à Saint-Germain et à Préneste, conçoivent  les Cent marches de l’Orangerie de Versailles, et la montée de l’Allée royale au Parterre d’eau par les degrés de Latone, leur inspiration vient donc de beaucoup plus loin que du « modèle culturel romain à son apogée dans la capitale baroque d’Urbain VIII, acclimaté aux bords de la Seine par Mazarin » (Olivier Chaline). On ne peut critiquer ici ce poncif du « baroque » qui autorise toutes les facilités; disons seulement que, pour apprécier la « nourriture » mythologique, la culture antique et italienne, la sûreté de goût que ses précepteurs, et surtout Mazarin et sa nièce Marie Mancini avaient su transmettre au jeune roi, il faut remonter bien plus haut. Pendant que s’élève en vingt ans la façade occidentale de Versailles, est conçue à ses pieds une suite de pièces d’eau, de bosquets, de parterres, qui, depuis les bassins de Neptune et du Dragon au nord, jusqu’à l’Orangerie et au Lac des Suisses au midi, forment l’axe secondaire des jardins. Vincent Beurtheret y voit, non sans raisons, un parcours initiatique librement inspiré du Songe de Polyphile, ouvrage hermétique néoplatonicien du XVe siècle italien, dont Mazarin avait offert au roi des exemplaires anciens, et qui lui fut expliqué par le poète humaniste Ascanio Amalteo, ce « Chevalier Amalthée » dont le Mercure Galant rappelle en 1673 qu’« il avait enseigné l’italien à sa majesté ». Aux yeux de Jean Phaure, tout le symbolisme des lieux, dont nous considérerons quelques motifs, figure le monde sortant de la Nuit et du Chaos.

    De même qu’à Saint-Germain, on appela d’abord « château neuf » le palais de pierre blanche dont Le Vau, à l’étonnement de tous, commença en 1669 à envelopper le corps central de Louis XIII. Ce mot est vite oublié lorsque Louis y a fixé la Cour en mai 1682, et que s’annonce la perfection de ce qui devient une sorte de temple solaire. Le roi ne cessera jamais de le parachever, jusque dans les années terribles où, pour donner l’exemple et soulager le peuple, il envoie fondre à la monnaie tout son mobilier d’argent (1689), puis sa vaisselle d’or (1709). Les deux ailes nord et sud sont terminées par Hardouin-Mansart en 1689. Ni  les revers de Malplaquet et d’Audenarde, ni les affronts de Gertruydenberg, ne ralentirent, de 1708 à 1710, l’achèvement de la chapelle. Alexandre Maral a fait très judicieusement remarquer qu’entre plusieurs témoins, qui tous ont noté fidèlement les dernières paroles de Louis XIV au petit Dauphin, le seul Saint-Simon a cru entendre que le roi se serait repenti en mourant de son « goût pour les bâtiments »…

    Versailles est une image terrestre du Palais du Soleil selon Ovide. Seuls peuvent lui être comparés dans le monde, et par opposition, l’Escurial, espèce de couvent dont la clôture est celle du dogme catholique; et la Cité interdite de Pékin, enceinte encore plus close et homogène d’une liturgie cosmogonique. La très singulière unité de Versailles naît de l’harmonie de trois éléments, dominés par une inspiration qui, nous le verrons pour conclure, est de nature impériale « occidentale ». Le palais est ouvert; sa majesté n’a rien d’accablant; il nous accueille avec grâce, de cour en cour, et nous emporte entre ses ailes. Passé la galerie des glaces et les Parterres d’eau, il nous dirige calmement dans la direction du couchant vers les jardins, les forêts, l’Océan, l’infini. À l’orient, il est un agrandissement magnifique du pavillon de Louis XIII. Les bustes des empereurs romains et des héros antiques de la Cour de marbre, et Mars et Hercule de Girardon, à l’horloge, y rappellent que le roi assume les grands exemples de l’histoire, mais restent des ornements, à côté des fleurs de lys et de l’emblème solaire. Ce côté-là est celui de la vie et du gouvernement du Roi très chrétien; il garde le style Louis XIII, la brique et l’ardoise, jusque dans les Ailes des ministres et les Écuries. La chapelle Saint-Louis y rend un hommage subtil aux Saintes chapelles médiévales de la Cité et de Vincennes. Ce qui est à proprement parler le Palais du Soleil s’adosse au vieux château à l’occident, et l’enveloppe en déployant ses ailes du nord et du sud. Pour la façade, Le Vau s’était inspiré de la structure et de l’attique du Palais des Sénateurs au Capitole de Rome, et pour les ornements, de Saint-Pierre, et du Logis du Capitaine vénitien de Palladio, à Vicense, en développant les conceptions de Michel-Ange, que magnifiera encore Mansart. Louis XIV voulut être en dépit de tout le « pape gallican (1) », et un parallèle s’impose ici : le nouveau Capitole, selon la volonté des grands papes de la Renaissance, rassemblait les chefs-d’œuvre de l’art antique pour les présenter aux Romains et au monde; le nouveau palais du roi de France et ses jardins présentent et rappellent aux princes, aux honnêtes gens, aux ambassadeurs, et d’abord au roi lui-même, une somme de la sagesse et de la culture de l’Empire gréco-romain hellénistique, que Louis XIV admire dans les personnes d’Alexandre, et surtout d’Auguste. Il parle sobrement dans les Mémoires de l’avantage d’« avoir devant les yeux les vérités dont on est persuadé ». Sur le seul axe Nord – Sud, devant Neptune, les Enfants de l’allée qui monte vers le Bain des nymphes et le Parterre d’eau où dirige la Pyramide marine, dans la lumière de midi, échappent en quelque sorte au Dragon, qui est le Python des mystères de Delphes, abattu par les flèches d’Apollon (lancées par des amours). Comme le géant  Encelade enseveli sous l’Etna, dans son bosquet voisin du Bassin d’Apollon, sur l’autre axe; comme la belle et suppliante Latone dominant, au cœur même des jardins, les rustres changés en grenouilles, Python est un puissant rappel des forces obscures et chthoniennes, restes du chaos primordial auxquelles l’esprit apollinien doit donner ordre sans relâche, avec la constance de la course du Soleil.

    Dans les jardins, on voit que, de part et d’autre de l’Allée royale qui relie Apollon et Latone, les deux ensembles de bosquets dits Chemins du nord et du sud ont pour axes parallèles, respectivement, l’Été et le Printemps (Cérès et Flore), et l’Hiver et l’Automne (Saturne et Bacchus). Au dessus de Latone, devant la croisée des grands axes cardinaux, le Parterre aux deux Miroirs d’eau est le parvis même du temple solaire. À la façade centrale de Le Vau et Mansart, statues et mascarons figurant les saisons et les âges répondent au poème des jardins sur les cycles de la nature et de la vie humaine, de même que  les miroirs de la Galerie aux Miroirs d’eau. La transformation du  Parterre d’eau, orné dès 1674, fut déterminée par la décision de construire la Galerie des Glaces et d’établir le gouvernement à Versailles, qui solennisa la Paix de Nimègue (1678). La réforme de la vie du roi, son retour à la fidélité conjugale, la mort de la Reine en 1683, suivie du mariage secret, coïncident parfaitement avec la nouvelle distribution des appartements qu’exige la Galerie. Le « château neuf » de Le Vau consistait en deux Grands appartements, celui du Roi au nord, celui de la Reine au sud, parfaitement symétriques et reliés par une vaste terrasse à l’occident. Au temps où commençait la métamorphose de Versailles, Louis, dans les Mémoires, compare le Soleil à un grand monarque par « la lumière qu’il communique aux autres astres qui lui composent une espèce de cour ». Chacun des deux Grands appartements représentait cette gravitation, qui s’opéra d’abord autour de Jupiter; si ce n’est que le roi, dans les siens, regardait le nord comme le soleil à son zénith, dont la Reine par le sud, recevait la lumière, comme la Lune. Après la mort de Marie-Thérèse (1683), Louis XIV se logea dans les antichambres des appartements privés de la reine qui donnait sur la Cour de marbre, et fit de ses Grands appartements un lieu de réception (les fameuses soirées d’« appartements »), ouvert au public, où Apollon évinça le Père des Dieux. À l’extrémité sud de la Galerie, l’ancien Cabinet de la Reine devenait le Salon de la Paix, et au nord, le Salon de Jupiter, premier cabinet du Roi, le Salon de la guerre. Le suivant, celui d’Apollon, première chambre du roi, puis salle du trône, commanda alors les cinq autres, dits « des planètes » (Mercure, Mars, Diane ou la Lune, Vénus, et l’Abondance, remplaçant Saturne relégué aux jardins). Cet ensemble olympien devient donc apollinien, suite de vestibules magnifiques par où, désormais, les planètes menaient au sanctuaire de cette nef multipliant la lumière, où le trône fut placé en 1685; de même qu’à Marly, achevé en 1686, le Pavillon royal et les douze pavillons des invités figurent le Soleil et le Zodiaque. De part et d’autre des Miroirs d’eau, l’érection des deux vases de la Guerre et de la Paix qui correspondent aux salons du même nom marqua l’achèvement du Parterre, où le nombre et la rapidité des transformations, après la « grande commande » de 1674, avait témoigné du tournant du règne. Charles Le Brun fut chargé d’en dessiner les nouveaux ornements, tandis qu’il peignait de sa main, aux plafonds de la Galerie, une épopée du règne jusqu’à la Paix de Nimègue, dont le motif central est « Le roi gouvernant par lui-même ». Aux Miroirs d’eau, la « grande commande » présentait encore « un monarque maître des saisons et des éléments – écrit Chaline – […] Puis ce stade est dépassé. Les sculptures commandées sont dispersées dans les jardins […] tandis que le Parterre se mue en deux bassins environnés des bronzes représentant les fleuves du royaume qui semblent venir tous s’y jeter […] La mythologie cède le pas à l’histoire du règne, qui n’est pas jugée moins merveilleuse…». La Manière de montrer les jardins de Versailles, écrite par le roi, prescrit alors un détour par le Dragon pour monter aux Miroirs d’eau par l’Allée des Enfants, en partant du bosquet de l’Arc de triomphe, où depuis 1683, un groupe de Tuby et Coysevox représente la France assise sur un char avec à ses pieds l’Espagne, l’Empire, et une hydre expirante qui n’est autre que la Triple-Alliance de La Haye de 1668.

    Mais il faut se garder d’opposer le motif de la France victorieuse et unie et de l’autorité rétablie aux sujets mythologiques. Ici s’opère le prodige de la réflexion de l’axe solaire dans les miroirs de la Galerie, où réside le secret de Versailles. Le bassin d’Apollon (qui dans la perspective se confond avec la mer du Grand canal où flottaient des vaisseaux), en révèle le sens : au lieu de plonger dans les eaux, le dieu sur son char émerge à l’Occident, comme s’il retournait vers sa mère Latone et la grande nef solaire, au centre du Palais. Aussi est-ce en tant que représentation réfléchie, que la lumière solaire, escortée de toutes les beautés de la Nature et du Parc, pénètre le château, transmuée en puissance d’ordre intellectuel. Les glaces de la Galerie sont les miroirs de la connaissance. L’Empereur de Chine, sur son trône regardant le Midi, recevait passivement la lumière cosmique, comme la Lune, comme la reine à Versailles. Sans son autre face occidentale, Versailles ne recevrait que la lumière vitale de l’Aurore. Mais « Versailles n’attend pas du Soleil la chaleur et la clarté, mais surtout la lumière de l’Esprit » – a écrit Jean Phaure. On peut même dire que Versailles est le lieu où se révèle cette lumière de l’esprit, que Hegel appellera « le Soleil intérieur (2) ». Les Mémoires exposent longuement comment le jeune roi s’est en quelque sorte commandé à lui-même de réaliser la personne accomplie du roi. Ce degré supérieur de réflexion et de conscience de soi est la raison suffisante d’un prodige esthétique et symbolique : la parfaite unité harmonique du palais solaire et du palais du roi de France très chrétien, qui ne communiquaient directement que par l’Escalier des Ambassadeurs et celui de la Reine, la salle du Conseil, et les vestibules de la Chapelle; et dont chaque face, approchée par un visiteur ignorant, ne lui laisse rien deviner de l’autre. De même que, dès l’origine, le petit château est devenu palais sous l’égide de cette représentation apollinienne, le palais ne fut lui-même achevé à l’orient que sous l’égide du Soleil intérieur révélé par sa face occidentale. Les dépenses de la guerre ayant désormais la priorité; la chambre du roi ne prit sa place centrale qu’en 1701; et en 1708, selon les derniers plans de Mansart, le roi en personne, à force d’opiniâtreté, fit élever la chapelle dont le plafond s’ouvre sur l’éclat de la Gloire divine. Dans cette perfection atteinte en 1710, l’idéal d’unité dont Versailles est le signe splendide, né d’un tourment profond et presque obsédant des troubles et des trahisons de la Fronde, ne se distingue plus d’une aspiration puissante, secrète, intuitive, à conjurer la dualité fatale de la culture européenne depuis le triomphe du christianisme, et dont, par les coups et contrecoups de la Querelle du Sacerdoce et de l’Empire, de la Réforme et de la Contre-Réforme, du nouvel esprit scientifique, et de la fondamentale ambiguïté du jésuitisme, la nature composite et les contradictions s’aggravaient. Joseph Joubert l’avait aperçu : « L’Antiquité finit en 1715 (3). »

    De même que Louis XIV avait compris à quelle hauteur spirituelle pouvaient conduire les traditions et l’histoire de l’Antiquité, Bossuet osait écrire que « le Saint-Esprit n’a pas dédaigné de louer, dans le livre des Macchabées, la haute prudence, la sagesse, et les conseils vigoureux du sénat romain (4) ». Sa fameuse apostrophe du sermon de 1662 « Sur les devoirs des rois » paraissait d’ailleurs blasphématoire à Marc Bloch : « Vous êtes des dieux, encore que vous mouriez, et votre autorité ne meurt pas. Cet esprit de royauté passe tout entier à vos successeurs […]. L’homme meurt, il est vrai, mais le roi, disons-nous, ne meurt jamais : l’image de Dieu est immortelle ». Dans les pages où Louis XIV expose lui-même sa foi en « une puissance supérieure, invisible, dont la nôtre est une partie », il distingue l’humilité que doivent avoir les rois « pour eux-mêmes », et la fierté « pour la place qu’ils occupent ». À ses yeux, cette puissance « établit l’ordre naturel du monde, et ne le viole pas aisément (5) ». Lorsqu’il  ramène « la nation toute entière » à « la personne du roi », il s’agit à le fois d’un constat empirique, et d’une aspiration idéaliste, d’origine néoplatonicienne, à l’unité politique, reflet de la transcendance de l’Un, et d’un tout autre ordre que la « centralisation » moderne. Dans la pensée de Louis, comme des meilleurs esprits de son temps, État, République et Empire sont rigoureusement synonymes. La nation « fait corps » dans la personne du roi mortel, et « l’esprit de royauté » qui « ne meurt pas » est l’essence même de l’État : Louis XIV l’a rappelé en mourant. Cet État, où le Roi et « ses peuples » se reconnaissent et connaissant réciproquement, est ce que Hegel appelle l’État de l’Empire occidental, le seul élément où il est possible que se lève le Soleil intérieur de la conscience de soi, parce que la vie réelle des individus n’y est plus « une accoutumance inconsciente et une pratique coutumière de l’unité », mais « la liberté subjective de sujets réfléchissants, personnels, existant pour soi ». Par la communauté reconnue du roi et de la nation, l’État selon Louis XIV posait tout au moins les fondements de cette liberté. L’Empire occidental est aussi selon Hegel celui où enfin « apparaît le principe de la conciliation de l’Église et de l’État »; on peut en voir un essai malheureux dans le gallicanisme de Louis, au temps où Bossuet correspondait avec Leibniz sur « la réunion des Églises ».

    Ce que des centaines de théories sur le rapide déclin de la monarchie française, exposées en milliers de volumes, oublient en général, c’est que le règne de Louis XIV est une  époque terminale. Aussi, dans son synoptique des « époques politiques contemporaines » de l’introduction au Déclin de l’Occident, Oswald Spengler, le seul sans doute qui l’ait compris par sa conception cyclique de l’histoire, qualifie-t-il l’« absolutisme » de  « suprême perfection de la forme de l’État », associant Frédéric II de Prusse et Louis XIV. Un tel déclin marque, selon Spengler, le passage de la culture (Kultur) à la civilisation.

    L’idéalisme solaire de Louis XIV était étranger, plutôt qu’aveugle, à ces forces nées en Europe de ce que Spengler appelle « la compénétration de la forme politique par les puissances économiques », qui inaugure « la civilisation » moderne; il les coalisa contre lui,  alliées à des vestiges de féodalité décadentes, minant l’État et la nation à l’intérieur. À Versailles, sous Louis XV et Louis XVI, la symétrie de la Cour royale rompue par Gabriel, l’Escalier des Ambassadeurs détruit pour aménager des petits boudoirs, le symbolisme planétaire effacé aux appartements de la Reine, étaient les signes funestes de ce « mal qui arrive aux États quand les intérêts publics sont réglés par les intérêts particuliers (6) », et que le fulgurant génie de Napoléon n’a pas suffi à conjurer.

    Mais l’histoire et le monde n’ont pas de fin. Charles Maurras, qui aurait dû rester poète, a écrit : « J’ose comparer l’esprit de Louis le Grand à ces dieux souterrains, dont le travail édificateur ne s’arrête plus. »

     

    Yves Branca http://www.europemaxima.com/

    Notes

    1 : Préface de Marc Fumaroli à Alexandre Maral, Le Roi–Soleil et Dieu, Perrin, 2012, cf. chap. IV, « Le souverain gallican », et chap. VI.

    2 : Hegel, La raison dans l’histoire, chap. V.

    3 : Recueil des pensées de M. Joubert, publié par Chateaubriand, 1838.

    4 : Bossuet, Discours sur l’Histoire universelle, III, 6.

    5 : Louis XIV, Mémoires, 1661, 2 et 3.

    6 : Richelieu, Testament politique, chap. V.

    Orientations bibliographiques

    Sur Louis XIV et Versailles, on pourra consulter avec profit :

    • Louis XIV, Mémoires pour l’instruction du Dauphin, préface de Pierre Goubert, Imprimerie nationale, 1992.

    • Vincent Beurtheret, Versailles. Des jardins vers ailleurs, A.M.D.G., 1996.

    Versailles, le Temple du Roi-Soleil, 1979, film documentaire de Paul Barba-Negra, brillant commentaire de Jean Phaure, disponible sur le site Internet de l’I.N.A.

    • François Bluche, Louis XIV, Fayard, 1986.

    • Jean-Christian Petitfils, Louis XIV, Perrin, 1995 et 2008.

    • Olivier Chaline, Le règne de Louis XIV, Flammarion, 2005.

    • Pierre Gaxotte, La France de Louis XIV, Hachette, 1946, le « grand classique ».

    Cette réflexion, sous une forme un peu simplifiée et abrégée, et sous le titre « Versailles, le Palais du Soleil », ouvre le « Dossier Versailles » du Spectacle du Monde d’octobre 2012 (accès au site Internet de la revue : www.lespectacledumonde.fr).

  • « Le procès de l’Europe » de Jean-François Mattéi, par Pierre de Meuse

    Jean-François Mattéi nous a donné il y a déjà trente mois un nouveau sujet de réflexion avec un livre intitulé « le procès de l’Europe ». La lecture de cet ouvrage est, comme toujours, pleine d’enseignements et même dispensatrice de plaisir. Jamais, en effet, on n’y trouve d’austères périodes, ni surtout de langage obscur ou ampoulé comme malheureusement de nombreux philosophes nous en infligent trop souvent le déchiffrement. Non, Mattéi parle en clair, dans un français hellénique, nous donnant sans cesse à penser avec le jeu des étymologies, un exercice que nous ont transmis les grecs, et qui révèle le sens des mots cachés sous l’acception commune. Parler avec élégance et naturel des choses graves et essentielles est le propre des grands esprits. Ils ne sont pas très nombreux par les temps qui courent. A l’érudition et la clarté, Mattéi ajoute le courage, puisque le sujet de son livre est  la culpabilisation de l’Europe et sa mise en accusation par la pensée dominante. A-t-on le droit de vouloir que l’Europe soit autre chose qu’un marché ou une expression géographique ? Peut-on être fier de son identité européenne alors que tant de penseurs, de Julien Benda à Bédarida, en passant par Frantz Fanon, pointent du doigt les crimes qui jalonnent l’Histoire de notre vieux continent, simple excroissance à l’extrémité de l’Asie ? Mattéi, non seulement se refuse à plaider coupable, mais réclame le non-lieu.  

    Avec sa connaissance exceptionnelle de la philosophie, notamment celle de Platon, mais aussi des sciences et de la musique, le philosophe montre comment la connaissance et la mesure du monde ont été possibles, non seulement par l’expérience de la main, comme l’ont fait toutes les cultures humaines, mais par deux inventions des grecs : la logique et l’abstraction, qui procèdent par généralisation et progression dialectique. Ainsi les Européens ont accumulé des inventions permettant de dominer la nature comme personne ne l’avait fait avant eux. Grâce à eux, selon Mattéi, le monde est devenu intelligible. De sorte qu’aujourd’hui, s’il existe encore des sciences et desmusiques propres à certaines cultures, personne ne conteste que LA science et LA musique sont celles que les Européens ont conçues. Les fils de l’Europe ont créé un modèle universel de la raison et l’ont offert à l’humanité. Leur société, ouverte sur les autres et sur l’extérieur, a permis l’invention de l’humanisme. En effet, c’est l’Europe et l’Europe seule, éclairée par la pensée grecque et le christianisme, qui a imaginé que l’homme, l’homme en soi, pouvait exister. Et Mattéi d’égrener les étapes de cette naissance : de la Magna Carta à la controverse de Valladolid et aux bills of Rights, jusqu’à la déclaration des Droits de l’homme de 1948.

    Bien sûr, l’Europe a déraciné des cultures, au cours de ses conquêtes, mais elle ne fut pas la seule à le faire, ce qui est indiscutable, car toutes les cultures ont prospéré sur la ruine de celles qu’elles avaient dominées. De plus, ces cultures ne pouvaient pas survivre à  l’irruption d’une abstraction qu’elles n’étaient pas en mesure d’assimiler : « La vie de l’anthropologie européenne signe, quoi qu’on fasse, la mort des cultures indigènes. La voix de la nature s’éteint quand les signes de l’écriture apparaissent : le monde ne résiste pas à la prise du concept » (p.91). D’autre part, l'auteur estime que beaucoup ne méritaient pas de se perpétuer, à cause de leur cruauté ou leur brutalité, comme les Aztèques ou les Incas. Mattéi écarte donc l’accusation, qu’elle concerne la colonisation ou la traite, dont il souligne que ce n’est pas l’Europe qui a inventé l’esclavage, mais que c’est elle qui l’a aboli. Enfin, il montre que c’est aussi l’Europe qui a fait des autres cultures les objets d’un regard neutre et attentif, grâce à la distanciation, le « regard éloigné » dont parle Lévi-Strauss. A mesure que les langues et les légendes des pays conquis disparaissaient, les savants, plus tard les ethnologues les recueillaient pieusement et même amicalement.                                              

    Reste la question ultime, et la seule à notre avis, qui mérite qu’on la pose, car elle concerne notre survie : nous reste-t-il, à nous Européens, une identité qui nous soit propre ? Pouvons-nous espérer transmettre à nos enfants quelque chose qui n’appartienne à personne d’autre qu’à nous ? Mattéi répond, formellement oui, mais son argumentation attend encore quelques précisions pour être vraiment convaincante.  

    Le philosophe passe en revue les critiques de ceux qui refusent d’admettre que l’Europe possède une identité exprimée par une culture propre, qui la distinguerait radicalement des autres cultures. Ainsi, il donne l’exemple d’Alain Badiou, pour qui « l’Europe vide ou évide la pensée », Denis Guenoun : « le vide est son avenir positif » ; Ulrich Beck : « vacuité substantielle et ouverture absolue ». En bref, tous proclament que l’identité de l’Europe est impossible et que le seul destin de l’Europe est de devenir étranger à soi. On pense immanquablement à Lévi-Strauss qui se demandait ironiquement « comment nous métisser nous-mêmes ? ». Citant  Pierre Manent, Mattéi constate la permanence et la nocivité de cet interdit jeté sur l’identité de l’Europe.   

    Pourtant, on ne peut pas vouloir une chose et son contraire. Si, comme le dit Mattéi, « la raison européenne s’est toujours identifiée à son ouverture vers l’Universel » (p.182), si la culture européenne n’est pas une culture mais une métaculture, alors elles ne nous appartiennent pas, et c’est à bon droit que les philosophes précités, quelle que soit parfois leur médiocrité, nous emprisonnent dans nos promesses inconsidérées. Si l’Europe est une Idée offerte aux autres hommes, de quel droit voulons nous l’accaparer dans notre chair ? En somme, le modèle universel de la rationalité peut il encore avoir une identité ? L’universalité du droit édifiée sur les modèles des Lumières est-elle compatible avec l’affirmation de ce qui nous est propre ? Et pour finir : peut-on encore se considérer comme une culture si l’on s’affirme comme une « culture supérieure », surtout si cette affirmation est acceptée par les autres cultures ? Les historiens savent que le peuple qui impose sa vision à l’empire qu’il a conquis perd toujours son particularisme.  

    Afin de répondre à cette question restée sans réponse valable, quelle que soit la forme sous laquelle on l’énonce, il convient de se demander si l’Europe ne s’est pas empoisonnée avec ses propres concepts. Elle a, nous dit l’auteur, créé le modèle d’une « société ouverte ». Peut-être trop ouverte, au point de détruire toutes les légitimes différences ? Elle a, poursuit-il, osé l’ouverture à l’ « homme ». Mais qu’est-ce que l’homme ? Croit-on qu’après avoir fabriqué un tel concept, il va rester sagement limité aux passions humaines communes, à la littérature ou aux fins dernières ? Et laisser intacts traditions, langues, religions et particularismes ? Et les Droits de l’Homme dont le Pape Pie IX disait qu’ils étaient « une monstruosité », non pas parce qu’ils sont des droits, mais parce qu’ils se prétendent attachés à l’homme. Souvenons nous enfin de ce fameux quolibet de Maistre : « l’homme, je ne l’ai jamais rencontré ! » 

    Osons nous demander, en espérant que notre éminent ami ne nous en tiendra pas rigueur, s’il ne conviendrait pas, au lieu d’accepter sans réserve tout l’héritage accumulé depuis l’École  de Salamanque jusqu’aux Lumières, de faire sécession de cette Europe mentale, incompatible avec notre survie, et de nous demander à quel moment les choses ont commencé à déraper. Une telle démarche nous permettrait, comme disent les juristes, d’accepter la succession « sous bénéfice d’inventaire ». Après tout avons-nous toutes les raisons de nous glorifier de notre cadeau de la raison universelle offert au monde ? Le voyageur peut constater aisément en visitant les pays de tous les continents,  que  le monde s’enlaidit à mesure et à proportion de son européanisation. C’est le visage hideux de la modernité, certes, mais comme le montre Mattéi, c’est notre œuvre.                      

    Or, de Vico à Herder, à Maistre, Donoso Cortès et Spengler, nombreux furent les penseurs qui contestèrent et rejetèrent « l’idée d’une intelligibilité qui régirait aussi bien le monde que l’homme », refusèrent «  l’idée de raison universelle » et espérèrent « en finir avec l’idée linéaire menant l’humanité vers le progrès » (p.121). Avaient-ils tort, ou n’étaient-ils pas européens ?  

    Osons aussi regretter que notre Europe contemporaine n’ait pas conservé comme les grecs classiques, à côté de leur philosophie, une poésie épique, qui façonnait les esprits et les volontés vers les vertus vitales. Osons déplorer encore que notre société ait perdu le sens du tragique, dont Mattéi nous dit qu’il « s’enracine dans le théâtre des Grecs plus que dans leur philosophie », ajoutant que «  c’est toujours cette dernière qui donne le la ».  

    N’allons pas jusqu’à souhaiter, comme Platon qui exigeait que les poètes restassent en dehors de la cité, réserver le même sort aux philosophes, afin que l’Europe, telle Ulysse « abandonne son nom de « Personne », Ουτις, lorsque le fils de Laërte aura retrouvé, avec la terre natale, son identité (p.93). 


    Jean-François Mattéi, Procès de l’Europe, Grandeur et misère de la culture européenne, PUF, 22 €, 264 p.

  • « COMMENT RÉAMÉNAGER NOTRE RUSSIE ? » SOLJÉNITSYNE

    Après un long silence, Alexandre Soljénitsyne, il y a quelques mois, décidait de livrer son sentiment sur les conditions de la survie de sa patrie.
    Ses réflexions ont déplu à l'intelligentsia occidentale, russophobe, mais sont loin de faire l'unanimité au sein du mouvement national russe, partagé sur l'attitude à adopter envers les républiques satellites de l'empire, au moment même où celui-ci fait donner les chars à Vilnius.
    Intitulé comment réaménager notre Russie ? Le texte de SoIjénitsyne, ainsi que l'indique son titre, s'adresse avant tout aux Soviétiques. Il a été publié, à la fin du mois de septembre 1990, dans la Komsomolskaïa Pravda et dans la Literatournaia Gazeta, deux journaux totalisant un tirage de plusieurs millions d'exemplaires, avant d'être commenté quelques jours plus tard par Gorbatchev en personne à la tribune du Soviet suprême.
    Feignant le demi-étonnement enveloppé de « regrets » et de « déception », l'inévitable Bernard-Henri Lévy, nouvel agité du bocal qui dit le droit, le bien et le vrai, faisait savoir dès le 26 septembre, via Libération, son « très sérieux malaise » à la lecture du texte : un écrit où, chose horrible, on respire « un parfum d' obscurantisme » ; des pages remplies de « fulminations antimodernes », qui, certes, ne doivent pas être confondues avec la xénophobie grossière de Pamiat, mais relèvent quand même d'une « mouvance intellectuelle » bien précise selon BHL : l'odieux « populisme ».
    En réalité, il n 'y a rien de vraiment neuf dans le dernier livre de Soljénitsyne, sauf au plan des propositions concrètes. L'anti-humanisme de l'écrivain, dont se disent choqués tant de représentants de l'intelligentsia, ne date pas d'hier. Soljénitsyne l'avait affirmé en toutes lettres dans son célèbre discours de Harvard, en juin 1978, sur le « déclin du courage ». Il y dénonçait nettement la « conception humaniste selon laquelle l'homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal », et rejetait l'idée que « tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu'il importe d'amender ».

    BRADER L'EMPIRE POUR SAUVER LA RUSSIE
    Soljénitsyne renouait alors avec un thème cher à beaucoup d'auteurs chrétiens du XXe siècle:  la défense de la personne comme ultime rempart non seulement contre toutes les formes de totalitarisme, mais contre tout conditionnement collectif, toute technique de nivellement, tout processus d'aliénation au sens propre du terme. Il n'a pas changé depuis et il faut lui reconnaître, qu'on soit d'accord ou non avec lui, le mérite de la cohérence,
    Ainsi, s'en prenant en 1978 aux tartuffes des médias occidentaux, toujours abrités derrière la « déontologie de l'information » mais prêts à participer aux manipulations les plus abjectes (« "Tout le monde a le droit de savoir" : slogan mensonger pour un siècle de mensonge, car bien au-dessus de ce droit il y en a un autre, perdu aujourd'hui : le droit qu'a l'homme de ne pas savoir, de ne pas encombrer son âme créée par Dieu avec des ragots, des bavardages, des futilités »), Soljénitsyne, aujourd'hui inquiet devant le déferlement, en URSS, de la musique ahurissante et des modes aberrantes en provenance d'Occident, pose cette question : « Comment  donc faire respecter le droit de nos oreilles au silence, le droit de nos yeux à la vision intérieure ? »
    Mais ce ne sont pas ces positions de caractère philosophique et moral que rejette une fraction importante du mouvement national russe. La tradition autoritariste de celui-ci est déroutée par les appels de Soljénitsyne en faveur d'une certaine forme de démocratie. Bien sûr, il s'agit d'une démocratie désabusée, consciente de ses tares - ainsi Soljénitsyne cite un auteur russe du XIXe siècle qui disait : « Des aristocraties de toute sorte, une seule surnage sous la démocratie celle de l'argent », et écrit lui-même, à propos de la perestroïka « Nous n'entrons pas dans la démocratie à l' heure où elle se porte le mieux », Il n'en demeure pas moins que cette « démocratie indirecte, sage, lente », « tempérée d'helvétisme », selon G. Nivat, ami et traducteur de l'écrivain, paraît bien utopique aux yeux des éléments radicaux du mouvement national russe, et, surtout, inapte à empêcher la désagrégation de l'empire.
    Or, sur ce dernier point, Soljénitsyne prend une position tranchée : «... il faut d'urgence proclamer haut et clair que les trois républiques baltes, les trois républiques de Transcaucasie, les quatre d'Asie centrale, et également la Moldavie, si elle est plus attirée par la Roumanie, que ces onze républiques-oui ! - sont destinées de façon absolue et irrésistible à faire sécession ».
    Selon Soljénitsyne, il faut donc brader l'empire pour sauver la Russie, en faisant l'« Union de Russie », avec les Russes proprement dits, les Biélo-Russes et les Ukrainiens. Cette position semble à présent partagée par Boris Eltsine, chef de la puissante « Fédération de Russie , qui vient de condamner l'intervention de l'Armée Rouge à Vilnius,

    PAMIAT
    Elle est en revanche rejetée par le très hétérogène front des « conservateurs » : par le groupe Soyouz (« Union ») désormais majoritaire au Parlement et composé surtout d'apparatchiks peu désireux de céder la place; par la « droite ») nationale-communiste qui a le soutien de plusieurs écrivains connus et officiels, hérauts de la « littérature paysanne » (Astafiev, Raspoutine, Belov), et de la revue à grande diffusion Natch Sovremennik (« Notre Contemporain ») ; enfin par les extrémistes de l'association Pamiat (« Mémoire »), monarchistes, panslavistes et violemment antisémites.
    Pour Pamiat, la Russie, qu'il s'agisse de la Russie tsariste ou de la Russie communiste, n'a pas été une « prison des peuples », Au contraire, les premières victimes de l'Empire soviétique ne seraient autres que les vrais Russes, qui auraient tout perdu à l'affaire, alors que les républiques satellites, tant baltes que musulmanes, auraient grassement profité de leur appartenance à l'Union. Un discours peut-être vrai pour les républiques du Caucase, mais qu'on a du mal à accepter dans le cas des pays baltes, dont le niveau de vie et le niveau de culture - il suffit de songer aux places magnifiques des cités historiques de ces pays - ne doivent sans doute pas grand-chose au « grand frère russe ».
    Comme chaque fois qu'elle est confrontée à une crise grave, une partie de l'élite intellectuelle russe se tourne vers l'un de ses vieux démons : le complexe d'encerclement, associé au mythe du complot. Sous Brejnev, l'immense empire surarmé était constamment menacé d'encerclement par l'impérialisme américain, d'un côté, et par les masses chinoises, de l'autre, Aujourd'hui, la « russité » profonde serait victime d'une conspiration. Récemment, un jeune slavisant italien, de retour d'URSS, pouvait écrire : « Privé de son histoire et de sa culture nationale, victime de discriminations dans les sphères de l'art et des sciences, réduit à un niveau de vie inférieur à celui des autres républiques soviétiques, démographiquement en déclin, le peuple russe apparaît, dans les analyses des propagandistes de Pamiat, comme l'objet d'une conspiration visant à l'anéantir » (1).

    LE MYSTÈRE RUSSE
    Il n'est pas jusqu'à l'une des plus grandes figures de la dissidence authentique, Igor Chafarevitch, mathématicien de renommée mondiale, auteur d'un livre intitule Russophobie dont on parle actuellement beaucoup à Moscou (et qui sera peut-être traduit chez un petit éditeur français), qui n'estime qu'il serait plus juste de parler de « russophobie juive » que d'« antisémitisme russe »...
    L'hostilité à l'éclatement de l'empire, d'un point de vue proche de Pamiat et non de celui des « conservateurs » communistes, nous en avons trouvé aussi une expression dans une petite publication de la mouvance « traditionnelle » française, car dans les temps troublés, certaines idées, pour se répandre, empruntent les canaux les plus inattendus « Ce serait méconnaître totalement la Russie - lit-on dans cet article - que de croire qu'une "démocratie" à, l'occidentale, ploutocratique et totalitaire, intolérante et antinationale, pourrait s'y maintenir longtemps [ ... ], Ce n'est qu'en tant qu'Empire que la Russie peut et doit prétendre à l'indépendance ; autrement, elle sera asservie aux capitaux anonymes des banquiers internationaux et, en conséquence, à une politique d'uniformisation, de métissage et de technologisation forcenée qui aboutira immanquablement à une perte d' identité nationale, culturelle et traditionnelle ».
    Soljénitsyne, qui se veut orthodoxe avant d'être Russe, appartient au courant solidariste chrétien des slavophiles, à l'instar de Constantin Leontiev, grand penseur conservateur du XIXe siècle et défenseur d'une conception essentiellement culturelle, et non ethnique, du « peuple ». Son courage et son envergure morale méritent toute notre sympathie, sans faire de lui un prophète infaillible en politique. Par les temps incertains qui courent, restons prudents et attentifs aussi aux raisons du solidarisme impérialiste des panslavistes, dont l'Occident ne nous offre toujours qu'une vision caricaturale.
    Plus que jamais, la Russie garde son mystère de terre de nulle part, entre l'Orient et l'Occident. Préparons-nous à interpréter correctement les signaux qu'elle ne manquera pas de nous envoyer.
    • Xavier Rihoit Le Choc du Mois. Février 1991
    Alexandre Soljénitsyne, Comment réaménager notre Russie ?, Fayard, 118 p..
    (1) A. Ferrari, « Pamiat et la renaissance du nationalisme russe », in Krisis, 5 avril 1990 (5, impasse Carrière-Mainguet -75011 Paris).
    (2) E, Ovtchinnikov, « L'ivraie et le bon grain », in L'Oie messagère, 2, été 1990 (c/o Amaryllis - B.P. 579 - 13092 Aix-en-Provence Cedex 02).

  • 27 décembre 1585 : mort de Pierre de Ronsard,

    premier poète moderne et patriote fervent.

    Il meurt dans son prieuré de saint Cosme (près de Tours). Ce parent de Bayard et de la reine Elizabeth d’Angleterre était né au château de la Possonnière dans la paroisse de Couture-sur-Loir en 1524. Devenu sourd très jeune, il se consacra alors à la littérature. Fondateur du groupe de la Pléiade avec Joachim du Bellay, il a renouvelé l’inspiration et la forme de la poésie française (Odes, Amours, Hymnes, etc.)
    Les Italiens le mettent au-dessus de leurs plus grands poètes ; dans l’Europe entière, il est lu et admiré. Lorsqu’il traverse Paris, la jeunesse l’acclame et les étudiants touchent sa robe pour devenir poètes. Ses seuls adversaires seront les protestants. En 1562, Ronsard, expert à l’escrime et à l’équitation, devait réunir une bande de garçons pour massacrer des Réformés qui venaient de saccager des œuvres d’art.

    Voici de ses vers qui n’ont rien perdu de leur actualité :

    Des Turcs, des Mammeluks, des Perses, des Tartares ;
    Bref, par tout l’univers tant craint et redouté,
    Faut-il que par les siens luy-mesme soit donté ?
    France, de ton malheur tu es cause en partie ;
    Je t’en ay par mes vers mille fois advertie :
    Tu es marastre aux tiens et mere aux estrangers,
    Qui se mocquent de toy quand tu es aux dangers,
    Car sans aucun travail les estrangers obtiennent
    Les biens qui à tes fils justement appartiennent.

    in Discours à Guillaume des-Autels, Œuvres complètes de Ronsard, éd. La Pléiade, tome II, p.568.

    Pour retrouver nombre de ses poèmes, cliquez ici.

    Ci-dessous, une intéressante critique littéraire - avec superbes citations – parue dans La Muse française en 1924, sous la plume de Gustave Cohen, sur le thème Ronsard, poète de la patrie.

    « Un Ronsardisant de qualité, M. H. Vaganay, a publié naguère, dans la Revue d’Histoire littéraire de la France de 1920, ce qu’il a appelé l’Acte de Naissance du mot « patrie ». Qu’on ne croie pas qu’il soit aussi ancien que notre pays. Le premier emploi est de 1539, encore ne figure-t-il que dans une traduction du Songe de Scipion, où il est signalé comme un hardi néologisme : « Et pourquoy globe ne sera aussi bien reçu que la patrie ? de laquelle diction je voy aujourd’huy plusieurs usurper. »

    De fait, il faut attendre le XVIe siècle, et en particulier le règne de François Ier, pour voir la France, enfin échappée intacte et comme par miracle aux luttes intérieures et extérieures, prendre conscience de son unité et de sa puissance, qu’elle va porter au delà des monts. Là se réchauffe et s’épanouit, au soleil de la pensée italienne et de la pensée romaine qu’elle reflète, notre sentiment national. C’est en effet un phénomène singulier que l’Antiquité, ressuscitée non dans sa lettre, qui était connue au moyen âge, mais dans son esprit, qui y était souvent ignoré, a servi à accroître en nous l’amour de la patrie, de la petite, qui est le lieu de notre naissance, et de la grande, qui est le lieu de notre pensée.

    Si un Pierre de Ronsard entonne la louange du Vendômois, s’il célèbre la forêt de Gastine, au pied de laquelle il est né, et « ses antres secrets, de frayeur tout couverts », ou la fontaine Bellerie, que les habitants du hameau de Vauméan-lez-Couture appellent la fontaine de la Belle Iris ; s’il fait, dans l’Isle Verte, au confluent du Loir et de la Braie, Élection de son sépulcre, c’est uniquement parce que Virgile a célébré Mantoue en Cisalpine, Horace, Venouse en Apulie. De ses deux premiers maîtres de poésie, il a retenu la leçon, et « l’argentine fonteine vive » ne sera plus aperçue par lui qu’à travers le cristal du Fons Bandusiae.

    Mais Ronsard a un autre maître qu’il ne cite que rarement, à qui il ne rend, et encore par occasion, qu’un hommage dédaigneux, sans qui pourtant il n’existerait point, car il lui doit son métier, sa science du rythme et des rimes, je veux dire Clément Marot. Or celui-ci, avant de mourir et pour son chant du cygne, après avoir beaucoup raillé, d’une satire qui va loin parfois, et loué Dieu, d’une louange qui monte haut souvent, avait, éternel précurseur incapable de porter son art à sa perfection, entonné, mais un peu gauchement, le péan de la bataille de Cérisoles (14 avril 1544). Ronsard ramasse la lyre tombée des mains du chantre expirant, et exalte, à son tour, François de Bourbon, le jeune héros dont la victoire attendait

    la main parfaite
    D’un ouvrier ingenieus
    Par qui elle seroit faite
    Jusques au comble de son mieus
    .

    C’est la première en date, sans doute, des Odes pindariques de Ronsard, ces odes, si magnifiquement grandiloquentes et si oubliées, où il loue la race des Valois. Mais, en même temps, avant de publier, en 1550, le fameux recueil, si impatiemment attendu par la jeunesse de Coqueret et les lecteurs de la Deffence (avril 1549), il donne, dans l’année même où celle-ci parut, et en une forme moins compliquée que la triade, une pièce à rimes plates, sans alternances, intitulée l’Hymne de France.

    Il nous plaît de voir le premier de nos poètes modernes entrer dans la vie littéraire, en publiant la louange du pays qu’il devait illustrer ; cependant, la pièce ne répond ni à notre attente, ni à la promesse du début :

    Le Grec vanteur la Grece vantera,
    Et l’Espaignol l’Espaigne chantera,
    L’Italien les Itales fertiles,
    Mais moy, Françoys, la France aux belles villes,
    Et son sainct nom, dont le crieur nous sommes,
    Ferons voler par les bouches des hommes
    .

    À la bonne heure ! mais, après, on tombera sur des platitudes dans le genre de celle-ci :

    Quoy ? nostre France, heureusement fertile,
    Donne à ses filz ce qui leur est utile.
    Le fer, l’airain, deux metaulx compaignons,
    Ce sont les biens de ses riches roignons,

    heureusement suivies de meilleures louanges à l’honneur de nos femmes, de nos peintres, de nos « vainqueurs de laurier couronnéz », lesquelles se terminent par cette apostrophe :

    Je te salue, ô terre plantureuse,
    Heureuse en peuple et en princes heureuse.

    Plus préoccupé de ses amours pour Cassandre ou pour Marie, et, davantage encore, en véritable artiste, des modes les plus propres à les honorer, Pierre de Ronsard, dans la période qui va de la publication des Odes, en avril 1550, à celle des Hymnes, en 1555-1556, semble négliger le dessein qu’il avait manifesté de célébrer, lui premier, « le loz » ou la louange de sa patrie. Pourtant le titre seul aurait dû déjà le lui remettre en mémoire, mais les deux livres des Hymnes sont plutôt consacrés à ces larges thèmes philosophiques qui prennent alors pied dans notre poésie. Il y use aussi de l’alexandrin à l’égard duquel il avait, jusqu’à 1555, partagé les préjugés de ses prédécesseurs et de ses émules. Chose déconcertante, les poètes trouvaient ce mètre, peut-être parce qu’il était long, trop voisin de la prose. Ronsard, épris en même temps de Marie et de la simplicité, sans qu’on puisse démêler exactement, dans ce cœur et ce cerveau d’écrivain, laquelle des deux passions a précédé l’autre, s’est avisé de le reprendre et, prodigieux musicien comme il l’était, il en a mesuré d’un coup d’oreille toutes les ressources et les sonorités, soit qu’il les appliquât à envelopper d’harmonie ses tendresses, soit qu’il l’employât à porter l’idée sur les ailes du son. Aussi lui doit-on ces vers somptueux adressés aux étoiles :

    Je vous salue, enfants de la premiere nuit,

    ou à Dieu :

    Tu es premier chaisnon de la chaisne qui pend.

    Qui dira, chez le poète, si, dans les profondeurs de son âme, c’est le rythme qui suscite la pensée, ou la pensée qui appelle le rythme ? Toujours est-il que, dès 1560, date de la première édition collective des Œuvres, à la lyre qu’il avait, en 1550, montée « de cordes et d’un fust », il avait ajouté une corde d’airain, à laquelle les malheurs de la patrie allaient arracher des accents inconnus. L’Élégie à Guillaume des Autels les annonce déjà. L’écrivain gémit de la querelle religieuse qui ruine la France et il accuse les réformés de la détruire « pour un poil de bouc », c’est-à-dire pour la longue barbe pointue de Calvin, rompant ainsi l’unité morale et traditionnelle du pays :

    Las ! pauvre France, helas ! comme une opinion
    Diverse a corrompu ta première union !…
    Tes enfants, qui devroient te garder, te travaillent,
    Et pour un poil de bouc entre eux-mesmes bataillent !

    Et comme reprouvéz, d’un courage meschant,
    Contre ton estomac tournent le fer tranchant…
    Ou par l’ire de Dieu ou par la destinée,
    Qui te rend par les tiens, ô France, exterminée ?

    L’exhortation est impuissante à dompter la tempête. Que peut contre elle un pilote qui chante dans le vent ? Pourtant il ne se découragera pas ; il enfle sa voix, crie, gémit, insulte. La vague furieuse la domine, mais, par delà la vague qui bave et meurt, cette voix atteindra la postérité qui écoute.

    Le 1er juin 1562, paraît le Discours des Miseres de ce temps, suivi vers le 1er octobre, de la Continuation du Discours des Miseres de ce temps et, deux mois après, vers le 1er décembre, de la Remonstrance au peuple de France.

    Le but du discours est bien précisé par son exorde :

    Ô toy, historien, qui d’ancre non menteuse
    Escris de nostre temps l’histoire monstrueuse,
    Raconte à nos enfans tout ce malheur fatal,
    Afin qu’en te lisant ils pleurent nostre mal,
    Et qu’ils prennent exemple aux pechés de leurs peres,
    De peur de ne tomber en pareilles miseres.

    Ce qui perd « nostre France », et l’on sentira la caresse du possessif, c’est la présomption, l’orgueil, qui permet à l’individu de s’ériger en juge et qui fait la nation sans frein ni loi : « morte est l’autorité ». Inventant l’image que retrouvera Barbier, il la compare à un cheval emporté :

    Tel voit-on le poulain dont la bouche trop forte,
    Par bois et par rochers son escuyer emporte
    Et, maugré l’esperon, la houssine et la main,
    Se gourme de sa bride et n’obeist au frein :
    Ainsi la France court, en armes divisée,
    Depuis que la raison n’est plus autorisée.

    La Continuation du Discours des Miseres de ce temps a plus d’ampleur et d’éloquence encore. À mesure que le danger augmente et que s’accroît le tragique du spectacle, l’âme d’un poète s’émeut davantage et, pour la première fois peut-être dans notre histoire, s’identifie avec celle de la patrie. « Madame », dit-il à la reine Catherine de Médicis,

    Madame je serois, ou du plomb ou du bois
    Si moy que la Nature a fait naistre François,
    Aux siecles advenir je ne contois la peine
    Et l’extreme malheur dont rostre France est pleine.
    Je veux, maugré les ans, au monde publier,
    D’une plume de fer sur un papier d’acier,
    Que ses propres enfans l’ont prise et devestue,
    Et jusques à la mort vilainement batue.

    Eh quoi ! dit-il en se tournant cette fois vers les réformés :

    Et quoy ! brusler maisons, piller et brigander,
    Tuer, assassiner, par force commander,
    N’obeir plus aux Roys, amasser des armées,
    Appellez-vous cela Églises reformées ?

    Puis, apostrophant leur chef, Théodore de Bèze, le bras droit de Calvin à Genève, et faisant appel à ce sentiment patriotique vraiment nouveau, ou, du moins, si profondément renouvelé au XVIe siècle, il l’adjure :

    La terre qu’aujourd’hui tu remplis toute d’armes,
    Et de nouveaux Chrestiens desguisés en gens d’armes…
    Ce n’est pas une terre allemande ou gothique,
    Ny une region Tartare ny Scythique,
    C’est celle où tu nasquis, qui douce te receut,
    Alors qu’à Vezelay ta mere te conceut,
    Celle qui t’a nourry, et qui t’a fait apprendre
    La science et les arts, dés ta jeunesse tendre…
    Ne presche plus en France une Évangile armée,
    Un Christ empistollé tout noirci de fumée,
    Qui comme un Mehemet va portant en la main
    Un large coutelas rouge de sang humain…
    Car Christ n’est pas un Dieu de noise ny discorde,
    Christ n’est que charité, qu’amour et que concorde.

    Que n’a-t-il continué sur ce ton, que n’a-t-il, s’inspirant de son illustre protecteur Michel de l’Hospital, continué à prêcher la tolérance et la mansuétude, dont la France qu’il aimait avait tant besoin ! Mais hélas ! c’est un Dieu de vengeance qu’à son tour il invoque, c’est la destruction de ses ennemis et non leur conversion qu’il implore du « Pere commun des Chrestiens et des Juifs, des Turcs et d’un chacun », dont il parle au début de la Remonstrance au Peuple de France, de beaucoup plus agressive que les Discours. Quand il s’y adresse aux princes protestants, à Louis de Condé en particulier, il s’excuse du ton en ces termes si simples d’allure :

    Mais l’amour du pays et de ses loix aussi
    Et de la vérité me fait parler ainsi

    et il termine par cette superbe exhortation :

    Ha ! Prince, c’est assez, c’est assez guerroyé :
    Vostre frere avant l’aage au sepulchre envoyé,
    Les playes dont la France est par vous affligée,
    Et les mains des larrons dont elle est saccagée,
    Les loix et le pays, si riche et si puissant,
    Depuis douze cens ans aux armes fleurissant,
    L’extreme cruauté des meurtres et des flames,
    La sport des jouvenceaux, la complainte des femmes,
    Et le cry des vieillards qui tiennent embrassés
    En leurs tremblantes mains leurs enfans trespassés,
    Et du peuple mangé les souspirs et les larmes,
    Vous devroient esmouvoir à mettre bas les armes…

    Une dernière fois, Pierre de Ronsard devait prendre la plume, pour exalter son pays et terminer le monument qu’il avait érigé à sa gloire : les quatre premiers livres de la Franciade parurent en septembre 1572. C’était au lendemain de la Saint-Barthélemy ; l’époque était mal choisie, le sujet aussi, qui s’inspirait plus de l’Iliade et de l’Énéide que de l’histoire de France. L’évocation, par la Sibylle Hyanthe, des rois depuis Pharamond jusqu’à Pépin ne parvient pas à nous émouvoir, parce que ces pseudo-descendants de Francus n’ont pas ému le poète, qui laissa son œuvre incomplète. Il regretta sans doute, mainte fois, avant de mourir, de n’avoir pas su donner à sa patrie cette épopée dont il avait, dès 1550, résolu de lui faire hommage, oubliant assurément que, sans dessein littéraire arrêté, sous la seule pression des circonstances, dans le deuil des luttes fratricides, il lui avait dédié ces Discours de 1562, véritable épopée d’amour filial, immortelle et brûlante, qu’il avait écrite pour elle

    D’une plume de fer sur un papier d’acier. »

    http://www.contre-info.com

  • Le rôle du décret Crémieux dans la détérioration des relations franco-arabes

    Thèmes :
    - l’Épopée coloniale (Algérie française).

    - Les différents aspects (positifs et négatifs).

    - La IIIème république maçonnique-athée.

    - Le décret (Adolphe Isaac) Crémieux.

    - Les insurrections en Algérie.

    - Édouard Drumont et La France juive.

    - De Gaule et le décret Crémieux.

    - Immigration massive, doubles nationalités, métissage forcé et le Grand-Orient avec droit du sang.

    - Le judaïsme et la nouvelle alliance.

    - Les harkis et les pieds noirs.

    - Iran et Vatican... 

    Pour compléter, je vous conseille cet excellent article sur A. Issac Crémieux :

    http://cmick23r.wordpress.com/2012/12/25/philippe-ploncard-dassac-le-role-du-decret-cremieux-dans-la-deterioration-des-relations-franco-arabes/

    http://ploncard-dassac.over-blog.fr