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culture et histoire - Page 2015

  • Capitalisme libéral et socialisme, les deux faces de Janus

    L'effondrement des régimes marxistes, en Union soviétique et en Europe orientale, et le triomphe du modèle capitaliste occidental sont généralement présentés comme l'issue d'un conflit qui opposait depuis des décennies 2 conceptions du monde fondamentalement antagonistes. Cette vision manichéenne, sur laquelle se fondent les démocraties occidentales pour réaffirmer leur légitimité, mérite néanmoins d'être mise en question. En effet, l'opposition entre les 2 systèmes qui se partageaient le monde sous la direction des États-Unis d'Amérique et de l'Union soviétique était-elle si essentielle, et ne masquait-elle pas d'étranges convergences, voire même d'inavouables connivences ?
    En 1952, dans son Introduction à la métaphysique, Heidegger écrivait : « L'Europe se trouve dans un étau entre la Russie et l'Amérique, qui reviennent métaphysiquement au même quant à leur appartenance au monde et à leur rapport à l'esprit » (1). Si, pour lui, notre époque se caractérisait par un « obscurcissement du monde » marqué par « la fuite des dieux, la destruction de la terre, la grégarisation de l'homme, la prépondérance du médiocre » (2), et si cet obscurcissement du monde provenait de l'Europe elle-même et avait commencé par « l'effondrement de l'idéalisme allemand », ce n'en est pas moins en Amérique et en Russie qu'il avait atteint son paroxysme.
    L'affirmation de Heidegger, qui pose comme équivalentes, au plan de leur rapport à l'être, 2 nations porteuses d'idéologies généralement pensées comme antinomiques peut paraître provocatrice. Elle ne fait pourtant que reconnaître, au plan métaphysique, la parenté certaine qui existe, au plan historique, entre capitalisme et socialisme (dont le marxisme n'est que la forme la plus élaborée et la plus absolue).
    Capitalisme et socialisme sont aussi intimement liés que les 2 faces de Janus. Tous 2 sont issus de la philosophie du XVIIIe siècle, marquée par la trilogie : raison, égalité, progrès, et de la Révolution industrielle du XIXe siècle, caractérisée par le culte de la technique, du productivisme et du profit, et s'ils s'opposent, c'est beaucoup plus sur les méthodes que sur les objectifs.

    Divergences de méthodes
    L'émergence du socialisme moderne tient au fait que non seulement la proclamation de l'égalité des droits par la Révolution de 1789 laissa subsister les inégalités sociales, mais que furent supprimées toutes les institutions communautaires (gérées par l'Église, les corporations, les communes) qui créaient un réseau de solidarité entre les différents ordres de la société, Quant à la Révolution industrielle, si elle marqua un prodigieux essor économique, elle provoqua également une détérioration considérable des conditions de vie des classes populaires, de sorte que ce qui avait été théoriquement gagné sur le plan politique fut perdu sur le plan social, La protestation socialiste tendit alors à démontrer qu'une centralisation et une planification de la production des richesses était tout-à-fait capable de remplacer la libre initiative des entrepreneurs et de parvenir, au plan économique, à l'égalité qui avait été conquise au plan juridique.
    Bien que divergeant sur les méthodes (économie de libre entreprise ou économie dirigée), libéraux et socialistes n'en continuaient pas moins à s'accorder sur la primauté des valeurs économiques, et partageaient la même foi dans le progrès technique, le développement industriel illimité, et l'avènement d'un homme nouveau, libéré du poids des traditions. En fait, tant les libéraux que les socialistes pouvaient se reconnaître dans les idées des Saints-Simoniens, qui ne voyaient dans la politique que la science de la production, et pour lesquels la société nouvelle n'aurait pas besoin d'être gouvernée, mais seulement d'être administrée.

    Négation de l'autonomie
    La même négation de l'autonomie du politique se retrouve ainsi chez les libéraux et les socialites de toute obédience. À l'anti-étatisme des libéraux, qui ne concèdent à l'État qu'un pouvoir de police propre à protéger leurs intérêts économiques, et la mission de créer les infrastructures nécessaires au développement de la libre entreprise, répond, chez les sociaux-démocrates, le rêve d'un État qui aurait abandonné toute prérogative régalienne et dont le rôle essentiel serait celui de dispensateur d'avantages sociaux. On trouve même chez les socialistes proudhoniens un attrait non dissimulé pour un certaine forme d'anarchie. Quant aux marxistes, bien qu'ils préconisent un renforcement du pouvoir étatique dans la phase de dictature du prolétariat, leur objectif final demeure, du moins en théorie, le dépérissement de l'État. Le totalitarisme vers lequel ont en fait évolué les régimes marxistes constitue d'ailleurs aussi, à sa manière, une négation de l'autonomie du politique.
    La pensée de Marx, nourrie de la doctrine des théoriciens de l'économie classique, Adam Smith, Ricardo, Stuart Mill et Jean-Baptiste Say, est toujours restée tributaire de l'idéologie qui domine depuis les débuts de l'ère industrielle (3). Le matérialisme bourgeois, l'économisme vulgaire se retrouvent ainsi dans le socialisme marxiste. Marx rêve en effet d'une société assurant l'abondance de biens matériels et, négligeant les autres facteurs socio-historiques, il voit dans l'économie le seul destin véritable de l'homme et l'unique possibilité de réalisation sociale.
    Mais ce qui crée les liens les plus forts est l'existence d'ennemis communs. Or, depuis l'origine, libéraux et marxistes partagent la même hostilité à l'égard des civilisations traditionnelles fondées sur des valeurs spirituelles, aristocratiques et communautaires.
    Le Manifeste communiste (1848) est à cet égard révélateur. Loin de stigmatiser l'œuvre de la bourgeoisie (c'est-à-dire, au sens marxiste du terme, le grand capital), il fait en quelque sorte l'éloge du rôle éminemment révolutionnaire qu'elle a joué.
        « Partout où elle (la bourgeoisie) est parvenue à dominer — écrit Marx —, elle a détruit toutes les conditions féodales, patriarcales, idylliques. Impitoyable, elle a déchiré les liens multicolores qui attachaient l'homme à son supérieur naturel, pour ne laisser subsister entre l'homme et l'homme que l'intérêt tout nu, le froid “paiement comptant”... Elle a dissous la dignité de la personne dans la valeur d'échange, et aux innombrables franchises garanties et bien acquises, elle a substitué une liberté unique et sans vergogne : le libre-échange » (4).
    Prenant acte de cette destruction des valeurs traditionnelles opérée par la bourgeoisie capitaliste, Marx se félicite que celle-ci ait « dépouillé de leur sainte auréole toutes les activités jusque là vénérables et considérées avec un pieux respect » et qu'elle ait « changé en salariés à ses gages le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science ».
    La haine du monde rural et l'apologie des mégapoles s'expriment également sans détours chez Marx, qui juge positifs les effets démographiques du développement capitaliste.
        « La bourgeoisie — écrit-il — a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a fait surgir d'immenses cités, elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens des campagnes, arrachant ainsi une importante partie de la population à l'abrutissement de l'existence campagnarde ».
    Il n'hésite pas non plus à faire l'éloge du colonialisme, se félicitant que « la bourgeoisie, de même qu'elle a subordonné la campagne à la ville (...) a assujetti les pays barbares et demi-barbares aux pays civilisés, les nations paysannes aux nations bourgeoises, l'Orient à l'Occident ». Cette domination sans partage de la fonction économique est magnifiée par Marx, de même que l'instabilité qui en résulte. C'est en effet avec satisfaction qu'il constate que « ce qui distingue l'époque bourgeoise de toutes les précédentes, c'est le bouleversement incessant de la production, l'ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l'instabilité et du mouvement... Tout ce qui était établi se volatilise, tout ce qui était sacré se trouve profané » (5).

    Le faux débat
    Mais la bourgeoisie capitaliste n'en a pas moins souvent cherché à faire croire qu'elle défendait les valeurs traditionnelles contre les marxistes et autres socialistes, ce qui amène Marx à rappeler, non sans une certaine ironie, que les marxistes ne peuvent être accusés de détruire des valeurs que le capitalisme a déjà détruites ou est en voie de détruire. Vous nous reprochez, dit Marx, de détruire la propriété, la liberté, la culture, le droit, l'individualité, la famille, la patrie, la morale, la religion, comme si les développements du capitalisme ne l'avait pas déjà accompli.
        « Détruire la propriété ? Mais — dit Marx — s'il s'agit de la propriété du petit-bourgeois, du petit paysan, nous n'avons pas à l'abolir, le développement de l'industrie l'a abolie et l'abolit tous les jours. (...) Détruire la liberté, l'individualité ? Mais l'individu qui travaille dans la société bourgeoise n'a ni indépendance, ni personnalité. (...) Détruire la famille ? Mais par suite de la grande industrie, tous les liens de famille sont déchirés de plus en plus ».
    Tous ces arguments de Marx ne relèvent pas seulement de la polémique. En effet, les sociétés capitalistes présentent bien des traits conformes aux idéaux marxistes. Ainsi, à l'athéisme doctrinal professé par les marxistes répond le matérialisme de fait des sociétés capitalistes, où toute religion structurée a tendance à disparaître pour faire place à un athéisme pratique ou à une vague religiosité qui, sous l'influence du protestantisme, tend à se réduire à un simple moralisme aux contours indécis, dont tout aspect métaphysique, tout symbolisme, tout rite, toute autorité traditionnelle est banni.

    Résultat : le grégarisme
    De même, au collectivisme tant reproché à l'idéologie marxiste (collectivisme qui ne se réduit pas à l'appropriation par l'État des moyens de production, mais consiste également en une forme de vie sociale où la personne est soumise à la masse) répond le grégarisme des sociétés capitalistes. Comme le note André Siegfried, c'est aux États-Unis qu'est né le grégarisme qui tend aujourd'hui à gagner l'Europe.
        « L'être humain, devenu moyen plutôt que but accepte ce rôle de rouage dans l'immense machine, sans penser un instant qu'il puisse en être diminué (...) d'où un collectivisme de fait, voulu des élites et allègrement accepté de la masse, qui, subrepticement, mine la liberté de l'homme et canalise si étroitement son action que, sans en souffrir et sans même le savoir, il confirme lui-même son abdication » (6).
    Curieusement, marxisme et libéralisme produisent ainsi des phénomèmes sociaux de même nature, qui sont incompatibles avec toute conception organique et communautaire de la société.
    L'idéologie mondialiste est également commune au marxisme et au capitalisme libéral. Pour Lénine, qui soutient le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la libération complète de toutes les nations opprimées n'est en effet qu'un instrument au service de la Révolution et ne peut constituer qu'une « phase de transition », la finalité étant « la fusion de toutes les nations » (7). Or, cette fusion de toutes les nations est également l'objectif du capitalisme libéral qui, tout en ayant utilisé les nationalismes des peuples de l'Est pour détruire l'Union soviétique, vise en fait à établir un marché mondial dans lequel toutes les nations sont appelées finalement à se dissoudre. Toutes les identités nationales sont ainsi destinées à disparaître pour être remplacées par un modèle uniforme, américanomorphe, au service duquel une intense propagande est organisée, modèle dont les traits caractéristiques sont le métissage, la culture rock, les jeans, le coca-cola, les chaînes de restaurant fast-food et le basic English, le tout étant couronné par l'idéologie des droits de l'homme dont les articles de foi sont dogmatiquement décrétés par les grands-prêtres d'une intelligentsia qui n'a d'autre légitimité que celle qu'elle s'est elle-même octroyée (8).
    En fait, tant le marxisme que le capitalisme libéral approuvent sans réserves toutes les conséquences économiques et sociales de la Révolution industrielle, qui se traduisent par la destruction de tous les liens communautaires, familiaux ou nationaux, le déracinement et la grégarisation. Une telle évolution est en effet nécessaire aussi bien à l'établissement d'un véritable marché mondial, rêve ultime du capitalisme libéral, qu'à l'avènement de l'homme nouveau, libéré de toute aliénation, qui constitue l'objectif du marxisme. Pour ce dernier, le prolétariat était d'ailleurs appelé à jouer un rôle messianique et à porter plus loin le flambeau de la Révolution, afin de mener à son terme la destruction de toutes les valeurs traditionnelles.

    Bourgeoisie et prolétariat chez Berdiaev
    Pour le philosophe chrétien et traditionnaliste Berdiaev, capitalisme libéral et marxisme ne sont pas seulement liés au plan des sources idéologiques, mais ils sont également les agents d'une véritable subversion. « Tant la bourgeoisie que le prolétariat — écrit Berdiaev — représentent une trahison et un rejet des fondements spirituels de la vie. La bourgeoisie a été la première à trahir et à abdiquer le sacré, le prolétariat lui a emboîté le pas » (9). Soulignant les affinités qui existent entre la mentalité du bourgeois et celle du prolétaire, il déclare :
        « Le socialisme est bourgeois jusque dans sa profondeur et il ne s'élève jamais au-dessus du sentiment des idéaux bourgeois de l'existence. Il veut seulement que l'esprit bourgeois soit étendu à tous, qu'il devienne universel, et fixé dans les siècles des siècles, définitivement rationalisé, stabilisé, guéri des maladies qui la minent » (10).
    Si, pour Berdiaev, l'avènement de la bourgeoisie en tant que classe dominante a correspondu à un rejet des fondements spirituels de la vie, Max Weber voit, pour sa part, une relation étroite entre l'éthique protestante et le développement du capitalisme moderne. Ces 2 points de vue ne sont pas aussi contradictoires qu'ils peuvent paraître de prime abord. En effet, outre que la spiritualité ne se réduit pas à l'éthique, l'éthique protestante a tendu à devenir une simple morale utilitariste qui s'apparente en fait à la morale laïque, et qui n'est plus sous-tendue par une vision spirituelle du monde. Max Weber relève d'ailleurs que « l'élimination radicale du problème de la théodicée et de toute espèce de questions sur le sens de l'univers et de l'existence, sur quoi tant d'hommes avaient peiné, cette élimination allait de soi pour les puritains... » (11).
    L'utilitarisme de l'éthique protestante apparaît d'ailleurs clairement dans sa conception de l'amour du prochain. En effet, selon celle-ci, comme le rappelle Max Weber, « Dieu veut l'efficacité sociale du chrétien » et « l'amour du prochain ... s'exprime en premier lieu dans l'accomplissement des tâches professionnelles données par la lex naturae revêtant ainsi l'aspect proprement objectif et impersonnel d'un service effectué dans l'organisation rationnelle de l'univers social qui nous entoure » (ibid.). C'est d'ailleurs par la promotion de cette conception éthique dans le monde chrétien que le protestantisme a pu créer un contexte favorable au développement du capitalisme moderne.
    Mais l'état d'esprit qui en est résulté, et qui s'est développé sans entraves aux États-Unis d'Amérique, paraît bien éloigné de toute sorte d'éthique. Comme l'a relevé Karl Marx à propos des « habitants religieux et politiquement libres de la Nouvelle Angleterre » : « Mammon est leur idole qu'ils adorent non seulement des lèvres, mais de toutes les forces de leur corps et de leur esprit. La terre n'est à leurs yeux qu'une Bourse, et ils sont persuadés qu'il n'est ici-bas d'autre destinée que de devenir plus riches que leurs voisins » (12).

    La bibliocratie du calvinisme
    Étudiant les liens qui existent entre l'esprit du capitalisme et l'éthique protestante, Max Weber avait souligné la “bibliocratie” du calvinisme, qui tenait les principes moraux de l'Ancien Testament dans la même estime que ceux du Nouveau, l'utilitarisme de l'éthique protestante rejoignant l'utilitarisme du judaïsme. Avant lui, Marx avait d'ailleurs déjà relevé les affinités qui existent entre l'esprit du capitalisme et le judaïsme même si cette analyse était peu conforme aux principes du matérialisme historique. Considérant que « le fond profane du judaïsme [c'est] le besoin pratique, l'utilité personnelle », Marx estimait ainsi que, grâce aux Juifs et par les Juifs, « l'argent est devenu une puissance mondiale et l'esprit pratique des Juifs, l'esprit pratique des peuples chrétiens », concluant que « les Juifs se sont émancipés dans la mesure même où les chrétiens sont devenus Juifs » (ibid.).
    Ignorant délibérément la complexité des origines de l'idéologie socialiste, Berdiaev privilégiait quant à lui les affinités entre socialisme et judaïsme. Selon Berdiaev, le socialisme constitue en effet une « manifestation du judaïsme en terreau chrétien », et « la confusion et l'identification du christianisme avec le socialisme, avec le royaume et le confort terrestre sont dues à une flambée d'apocalyptique hébraïque », au « chiliasme hébreu, qui espère le Royaume de Dieu ici-bas » et « il n'était pas fortuit que Marx fût juif » (ibid., p. 154). Cioran rejoint sur ce point Berdiaev lorsqu'il écrit : « Quand le Christ assurait que le “royaume de Dieu” n'était ni “ici” ni “là”, mais au-dedans de nous, il condamnait d'avance les constructions utopiques pour lesquelles tout “royaume” est nécessairement extérieur, sans rapport aucun avec notre moi profond ou notre salut individuel » (13).
    De différents points de vue, capitalisme libéral et socialisme moderne paraissent ainsi liés, non seulement au plan historique, mais également par leurs racines idéologiques, et ce n'est probablement pas un hasard si leur émergence a coïncidé avec l'effondrement du système de valeurs qui, pendant des siècles, avait prévalu en Europe, et qui affirmait, du moins dans son principe originel, la primauté de l'autorité spirituelle sur le pouvoir temporel, et la subordination de la fonction économique au pouvoir temporel.

    Conversion rapide des anciens marxistes au libéralisme
    L'écroulement des régimes marxistes, incapables d'atteindre leurs objectifs économiques et sociaux, n'aura donc pas changé fondamentalement le cours de l'Histoire, puisque la Weltanschauung commune au marxisme et au capitalisme continue toujours à constituer le point de référence de nos sociétés. Se trouvent en effet toujours mis au premier plan : le matérialisme philosophique et pratique, le règne sans partage de l'économie, l'égalitarisme idéologique (qui se conjugue curieusement avec l'extension des inégalités sociales), la destruction des valeurs familiales et communautaires, la collectivisation des modes de vie et le mondialisme. C'est peut-être d'ailleurs ce qui permet d'expliquer pourquoi les socialistes occidentaux et la majeure partie des marxistes de l'Est se sont aussi facilement convertis au capitalisme libéral, qui paraît aujourd'hui le mieux à même de réaliser leur idéal (14).
    Mais la chute des régimes marxistes a l'Est nombre de valeurs qui, bien qu'ayant été niées pendant des décennies, n'avaient pu être détruites. On voit ainsi, dans des sociétés en pleine décomposition qui redécouvrent les réalités d'un capitalisme sauvage, s'affirmer à nouveau religions, nations et traditions. Toutes ces valeurs qui refont surface, et dont l'affirmation avait été jugée utile par les États occidentaux, dans la mesure où elle pouvait contribuer au renversement des régimes marxistes, sont toutefois loin d'être vues avec la même complaisance dès lors que cet objectif a été atteint.
    L'idéologie matérialiste des sociétés occidentales s'accommode en effet assez mal de tout système de valeurs qui met en question sa prétention à l'universalité et qui n'est pas inconditionnellement soumis aux impératifs du marché mondial. Tout véritable réveil religieux, toute affirmation nationale ou communautaire, ou toute revendication écologiste ne peuvent ainsi être perçus que comme autant d'obstacles à la domination sans partage des valeurs marchandes, obstacles qu'il s'agit d'abattre ou de contourner.

    Objectif : le marché mondial
    Ainsi, l'établissement d'un véritable marché mondial qui puisse permettre aux stratégies des multinationales de se développer sans entraves étant devenu l'objectif prioritaire, des pressions sont exercées au sein du GATT — par le lobby américain — pour que les pays d'Europe acceptent le démantèlement de leur agriculture, quelles que puissent en être les conséquences sur l'équilibre démographique et social de ces pays, sur l'enracinement de leur identité nationale et sur leur équilibre écologique.
    De même, les cultures et les langues nationales doivent de plus en plus se plier aux lois du marché mondial et céder le pas à des “produits culturels” standardisés de niveau médiocre, utilisant le basic English comme langue véhiculaire, et aptes ainsi à satisfaire le plus grand nombre de consommateurs du plus grand nombre de pays. Quant aux religions, elles ne sont tolérées que dans la mesure où elles délivrent un message compatible avec l'idéologie du capitalisme libéral, et si elles s'accommodent avec les orientations fondamentales de la société permissive, qui ne sont en fait que l'application, au domaine des moeurs, des principes du libre-échange.

    L'écologie dans le collimateur
    L'écologie, enfin, n'est prise en compte que si elle ne s'affirme pas comme une idéologie ayant la prétention d'imposer des limites à la libre entreprise. Les valeurs néo-païennes qu'elle véhicule (que le veuillent ou non ses adeptes) sont par ailleurs vivement dénoncées. Ainsi, Alfred Grosser se plaît à relever que « ce n'est pas un hasard si l'écologie a démarré si fort en Allemagne où la nature (die Natur) tient une place tout autre qu'en France. La forêt (der Wald) y est fortement chargée de symbole. La tradition allemande ... c'est l'homme mêlé, confondu à la nature ». Ne reculant pas devant les amalgames les plus grossiers, il n'hésite pas à écrire : « La liaison entre les hommes et la nature, le sol et le sang, cette solide tradition conservatrice allemande a été reprise récemment par Valéry Giscard d'Estaing à propos des immigrés. C'était la théorie d'Hitler ». Et Grosser de conclure avec autant de naïveté que de grandiloquence : « La grandeur de la civilisation judéo-chrétienne est d'avoir forgé un homme non soumis à la nature » (15).
    L'idéologie capitaliste libérale, actuellement dominante, entre ainsi en conflit avec d'autres ordres de valeur, et ces nouveaux conflits, dont nous ne voyons que les prémisses, pourraient bien reléguer au rang des utopies la croyance en une “fin de l'histoire”. En effet, ces conflits n'opposent plus, comme c'était le cas depuis 2 siècles, 2 idéologies jumelles qui, tout en se combattant, partaqeaient pour l'essentiel les mêmes idéaux fondamentaux et ne s'opposaient que sur les moyens de les réaliser. Les sociétés fondées sur le capitalisme libéral vont en effet avoir désormais à affronter des adversaires dont l'idéologie est irréductible à une vision purement économiste du monde. L'antithèse fondamentale ne se situe pas en effet entre capitalisme et marxisme, mais entre un système où l'économie est souveraine, quelle que soit sa forme, et un système où elle se trouve subordonnée à des facteurs extra-économiques.
    On voit ainsi reparaître l'idée d'une hiérarchie des valeurs qui n'est pas sans analogies avec l'idéologie des peuples indo-européens et celle de l'Europe médiévale, où la fonction économique, et notamment les valeurs marchandes, occupait un rang subordonné aux valeurs spirituelles et au pouvoir politique (au sens originel de pouvoir régulateur de la vie sociale et des fonctions économiques). Bien que, dans cet ordre ancien, la dignité de la fonction de production des biens matériels fût généralement reconnue (16), il était toutefois exclu que les détenteurs de cette fonction puissent usurper des compétences pour l'exercice desquelles ils n'avaient aucune qualification. L'économie se trouvait ainsi incorporée dans un système qui ne considérait pas l'homme uniquement comme producteur ou consommateur, et l'organisation corporative des professions mettait beaucoup plus l'accent sur l'aspect qualitatif du travail que sur l'aspect quantitatif de la production, donnant une dimension spirituelle à l'accomplissement de toutes les tâches, même des plus humbles. Quant à la spéculation, au profit détaché de tout travail productif, ils n'étaient non seulement pas valorisés, comme c'est le cas aujourd'hui, mais ils étaient profondément méprisés, tant par la noblesse que par le peuple, et ceux qui s'y adonnaient étaient généralement considérés comme des parias.

    Le monothéisme du marché et de l'argent
    Ce n'est en fait que depuis 2 siècles que les valeurs marchandes ont pris une place prépondérante dans la société occidentale, et que s'est instituée cette véritable subversion que Roger Garaudy qualifie de « monothéisme du marché, c'est-à-dire de l'argent, inhérent à toute société dont le seul régulateur est la concurrence, une guerre de tous contre tous » (17). Un champion de l'ultra-libéralisme, comme Hayek, reconnaît d'ailleurs lui-même que « le concept de justice sociale est totalement vide de sens dans une économie de marché ».
    Cette subversion des valeurs est particulièrement sensible dans le capitalisme de type anglo-saxon que Michel Albert oppose au capitalisme de type rhénan ou nippon : le premier pariant sur le profit à court terme, négligeant outrancièrement les secteurs non-marchands de la société, l'éducation et la formation des hommes, et préférant les spéculations en bourse à la patience du capitaine d'industrie ou de l'ingénieur qui construisent et consolident jour après jour une structure industrielle ; le second planifiant à long terme, respectant davantage les secteurs non-marchands, accordant de l'importance à l'éducation et à la formation et se fondant sur le développement des structures industrielles plutôt que sur les spéculations boursières (18).
    Il est d'ailleurs intéressant de relever que c'est le capitalisme de type rhénan ou nippon, qui conserve un certain nombre de valeurs des sociétés pré-industrielles et s'enracine dans une communauté ethno-culturelle, qui se révèle être plus performant que le capitalisme de type anglo-saxon, qui ne reconnaît pas d'autres valeurs que les valeurs marchandes, même s'il aime souvent se draper dans les plis de la morale et de la religion.
    Mais le meileur équilibre auquel sont parvenues les sociétés où règne un capitalisme de type rhénan ou nippon n'en demeure pas moins fragile, et ces sociétés sont loin d'être exemptes des tares inhérentes à toutes les formes de capitalisme libéral. On peut d'ailleurs se demander si le capitalisme de type rhénan ou nippon, qui s'appuie sur les restes de structures traditionnelles, n'est pas condamné à disparaître par la logique même du capitalisme libéral qui finira par en détruire les fondements dans le cadre d'un marché mondial.
    Par delà ces oppositions de nature éphémère qui existent au sein du capitalisme libéral, la question est finalement de savoir si celui-ci parviendra à établir de manière durable son pouvoir absolu et universel, marquant ainsi en quelque sorte la fin de l'histoire, ou s'il subira, à plus ou moins longue échéance, un sort analogue à celui de marxisme. En d'autres termes, une société ne se rattachant plus à aucun principe d'ordre supérieur et dénuée de tout lien communautaire est-elle viable, ou cette tentative de réduire l'homme aux simples fonctions de producteur et de consommateur, sans dimension spirituelle et sans racines, est-elle condamnée à l'échec, disqualifiant par là-même l'idéologie (ou plutôt l'anti-idéologie) sur laquelle elle était fondée ?
    ► Pierre Maugué, Vouloir n°97/100, 1993. http://vouloir.hautetfort.com/
    • Notes :
    1) Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, p. 56, Gal., 1967.
    2) Acheminement vers la parole, p. 56.
    3) Werner Sombart, Le Socialisme allemand, 1938.
    4) Karl Marx, Le Manifeste communiste, in Œuvres complètes, La Pléiade, Gal., 1963.
    5) René Guénon fait la même constatation que K. Marx, mais, loin d'y voir l'annonce d'un monde nouveau, supérieur à l'ancien, il y voit au contraire une déchéance, la fin d'un cycle. Il relève ainsi que « partout dans le monde occidental, la bourgeoisie est parvenue à s'emparer du pouvoir », que le résultat en est « le triomphe de l'économique, sa suprématie proclamée ouvertement » et qu'« à mesure qu'on s'enfonce dans la matérialité, l'instabilité s'accroît, les changements se produisent de plus en plus rapidement » (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, p. 91, Véga, 1964).
    6) André Siegfried, Les États-Unis d'aujourd'hui, pp. 346, 349 et 350, A. Colin, 1927.
    7) Lénine, Œuvres, t. 22, p. 159, Éd. sociales, 1960.
    8) Comme le relève Régis Debray, « Nous avions eu Dieu, la Raison, la Nation, le Progrès, le Prolétariat. Il fallait aux sauveteurs un radeau de sauvetage. Voilà donc pour les aventuriers de l'Arche Perdue, les Droits de l'Homme comme progressisme de substitution » (Que vive la République, Odile Jacob, 1989).
    9) Nicolas Berdiaev, De l'inégalité, pp. 150 et 152, Âge d'Homme, 1976.
    10) N. Berdiaev, op. cité, p. 150. Dans le style qui lui est propre, Louis-Ferdinand Céline avait relevé la même analogie entre esprit bourgeois et esprit prolétaire. « Vous ne rêvez que d'être lui, à sa place, rien d'autre, être lui, le Bourgeois ! encore plus que lui, toujours plus bourgeois ! C'est tout. L'idéal ouvrier c'est deux fois plus de jouissances bourgeoises pur lui tout seul. Une super bourgeoisie encore plus tripailleuse, plus motorisée, beaucoup plus avantageuse, plus dédaigneuse, plus conservatrice, plus idiote, plus hypocrite, plus stérile que l'espèce actuelle » (L'École des cadavres, Denoël, 1938).
    11) Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, p. 129, Plon, 1964.
    12) Karl Marx, La question juive, pp. 50 et 55, coll. 10/18, UGE, 1968.
    13) Cioran, Histoire et Utopie, Gal., 1960.
    14) C'est ainsi que le modèle de la société libérale avancée, qui s'est imposé en Occident, correspond parfaitement à certains objectifs qu'Engels avait fixés au 21e point de son avant-projet pour le Manifeste du Parti communiste. Il écrivait ainsi : « (L'avènement du communisme) transformera les rapports entre les sexes en rapport purement privés, ne concernant que les personnes qui y participent et où la société n'aura pas à intervenir. Cette transformation sera possible du moment que ... les enfants seront élevés en commun, et que seront détruites les deux bases principales du mariage actuel, à savoir la dépendance de la femme vis-à-vis de l'homme, et celle des enfants vis-à-vis des parents ».
    15) Alfred Grosser, interview paru dans Le Nouveau Quotidien (Lausanne) du vendredi 24 janvier 1992 sous le titre : « Après le dieu Lénine des communistes, voici la déesse Gaïa des écologistes ».
    16) Dans l'Inde traditionnelle, les vaishya, représentants de la troisième fonction, ont la qualité d'arya [noble]. Toutefois, dans le monde méditerranéen, chez les Romains et les Grecs de l'époque classique, on constate une dépréciation du travail manuel, qui n'existe pas en revanche dans les sociétés celtiques et germaniques, où l'esclavage tenait une place beaucoup moins importante.
    17) Roger Garaudy, « Algérie, un nouvel avertissement pour l'Europe », in Nationalisme et République °7.

  • Ce pauvre Obama n'a toujours rien compris à la guerre en Afghanistan

    Dès son entrée à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2009, Barack Obama prétendait que l'Afghanistan serait sa «priorité», mais dix-huit mois plus tard force est de constater que le président américain, auquel fut décerné un peu vite le prix Nobel de la paix au mois de décembre, n'a toujours rien compris de la guerre dans ce pays. Après avoir tergiversé de longs mois avant de prendre finalement la décision le 1er décembre dernier d'y envoyer d'importants renforts de troupes afin de tenter d'inverser le cours des événements sur le terrain, comme le lui réclamait ouvertement le général Stanley McChrystal, auquel il avait confié le 1er juin précédent le double commandement de l'opération « Enduring freedom » (Liberté immuable) et des troupes de l'ISAF (Force internationale d'assistance à la sécurité), qui agissent sous le drapeau de l'OTAN, le chef de l'exécutif américain vient de le limoger pour des propos d'après-boire qui lui ont fortement déplu.
    Si sa réaction est bien sûr humainement compréhensible, elle est à l'évidence politiquement stupide car, sans même s'en rendre compte, le chef de la Maison-Blanche vient ainsi d'offrir une superbe victoire psychologique aux talibans et autres insurgés de tout poil qui réclamaient sa tête ! À un moment critique où les Occidentaux, malgré les pertes quotidiennement subies, commençaient à marquer des points sur le terrain.
    En réalité, le Président américain s'est contenté d'accepter la démission du général McChrystal qui, convoqué séance tenante à la Maison-Blanche pour s'expliquer sur une interview (qui n'était certes pas des plus heureuses) accordée au magazine Rolling Stone, n'avait plus vraiment d'autre choix. L'ancien patron des forces spéciales américaines tombe donc de son piédestal pour avoir ouvert sa gueule à contretemps, mais la réaction disproportionnée de ce pauvre Obama ruine en revanche plusieurs mois d'efforts pour reprendre l'initiative et améliorer la conduite des opérations dans les provinces du sud, comme le Helmand et Kandahar, le fief des talibans et des narcotrafiquants.
    En nommant aussitôt pour le remplacer en Afghanistan son supérieur hiérarchique direct, le général David Petraeus qui commandait jusqu'à présent à distance (c'est-à-dire de son quartier général de Tempa, en Floride) l'ensemble des forces américaines déployées sur les deux principaux théâtres de guerre au Moyen-Orient que sont l'Afghanistan et l'Irak où - de notoriété publique - il avait fait merveille -, le président Obama peut certes se vanter que « l'Amérique change de personnes, mais pas de stratégie... », mais le mal est fait et les Alliés qui commençaient à douter vont revoir les uns après les autres leur niveau d'engagement et leur participation aux opérations.
    L'erreur fatale d'Obama fut d'annoncer bien hâtivement en décembre dernier que si l' Amérique envoyait des renforts en Afghanistan elle envisageait très clairement un retrait progressif de ses troupes à compter du 1er juillet 2011. Comme si la guerre pouvait être gagnée d'ici là... alors que, par définition, la stratégie de « contre-insurrection » demande du temps et de la patience pour « gagner les cœurs et les esprits » des Afghans farouchement opposés au retour des talibans.
    D'ici au 1er juillet 2011, il ne reste désormais au général Petraeus - qu'Obama n'a pas hésité à qualifier d'«extraordinaire» comme si cet homme pouvait à lui tout seul faire des miracles - plus qu'un an pour prouver la justesse de son analyse, relever le défi et faire la différence. Et dans un pays qui est en guerre presque sans discontinuer depuis l'invasion soviétique du 27 décembre 1979, c'est-à-dire depuis plus de trente ans, cet ultime délai paraît très court. Dans trois mois le 7 octobre prochain, cela fera d'ailleurs neuf ans que les Américains - venus pour chasser les talibans du pouvoir à Kaboul au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 - sont militairement présents en Afghanistan. Que de temps et d'occasions gâchés !
    C'est pourquoi, dès son audition la semaine dernière devant le Sénat américain, où il devrait à nouveau être entendu mardi prochain, le général Petraeus avait de lui-même nuancé cet engagement du Président en y posant quelques conditions et en laissant ouvertement entendre qu'à l'image de ce qui se passe actuellement en Irak, les Américains sont déterminés à conserver d'importantes bases et plusieurs milliers d'hommes sur place. Car tout le monde sait que la relève des troupes occidentales (et notamment américaines) par l' ANA (armée nationale afghane) d'ici à un an est une cruelle illusion. Et qu'elle ne sera jamais prête en si peu de temps pour assurer elle-même la sécurité du pays.
    En attendant, les soldats occidentaux continuent de tomber chaque jour au « Royaume de l'insolence ». Avec 79 morts en trois semaines, juin est déjà le mois le plus meurtrier pour les forces internationales en près de neuf ans de guerre en Afghanistan. Et il faut désormais espérer que tous ces jeunes soldats ne seront pas morts pour rien.
    YVES BRUNAUD PRESENT du 26 juin 2010

  • La décroissance démographique: danger ou opportunité ?

    La chute de la natalité des populations de souche européenne, partout dans le monde, est perçue comme une menace dont la conséquence majeure serait la fin du modèle civilisationnel qu’elles ont porté. En dehors de cet espace, la majorité des peuples, excepté en Afrique subsaharienne, ont entamé leur transition démographique. Malgré le péril à avancer une cause unique pour expliquer ce phénomène, il est troublant de constater que le courant écologiste avait annoncé cette évolution au début des années 1970. Plus récemment, les écologistes ont montré que depuis le milieu des années 1980, les besoins en ressources naturelles de l’humanité excèdent la productivité de la biosphère. Aussi, d’un point de vue écologique, la transition démographique n’est pas incompréhensible car toute population confrontée à des limites écosystémiques voit ses effectifs régulés. La conclusion à cet article est, par conséquent, que la situation démographique d’aujourd’hui est peut-être la solution à la crise de l’environnement dont une des conséquences annoncées est la faillite écologique. Cependant, cette transition doit être gérée d’un point de vue politique pour préserver les populations engagées dans cette transition des explosions démographiques encore constatées.

    Faits et controverses sur la démographie : le bilan

    En 1982, sur le fondement d’études réalisées durant les années 1970, Jacques Leridon écrivait dans le magazine La Recherche: “La population mondiale est entrée dans une phase de décélération”. En 1995, dans la même revue, Jean-Claude Chesnais dressait le bilan suivant: “Les pays où la baisse séculaire de la fécondité ne semble pas encore amorcée ne représentent qu'environ 8% de la population mondiale”. La même année, Thérèse Locoh s’intéressant à la singularité africaine, soulignait que le maintien dans toute l'Afrique subsaharienne de niveaux élevés de fécondité -de cinq à sept enfants par femme- est une donnée majeure du présent et de l'avenir de la population mondiale. Seuls quelques pays d'Asie du Sud, d'Amérique centrale et du Moyen-Orient ont encore des niveaux de croissance annuelle de la population comparables à ceux de l'Afrique subsaharienne (3 % l'an en moyenne), ce qui correspond à un doublement de la population en vingt-trois ans. Par comparaison, le taux d'accroissement de la population des pays développés est en moyenne six fois plus faible (0,6% par an). Celui de l'ensemble des pays en développement atteint 2 % l'an. Elle poursuivait en montrant qu’à l'horizon de l’an 2025, selon le rapport de l’ONU de 1993, il y aurait un milliard cinq cents millions d'habitants en Afrique subsaharienne si l'hypothèse d'une baisse lente de la fécondité se réalisait et “seulement” un milliard cent millions si une baisse rapide survenait. Entre ces deux perspectives, il y a quatre cents millions d'habitants, en plus ou en moins, à accueillir en Afrique subsaharienne.

    Les conclusions à tirer de son article sont sans appel: quelle que soit l’hypothèse démographique retenue, la pression des populations africaines sur l’Europe n’est pas derrière nous, mais devant nous.

    Cependant, malgré la singularité africaine, sur le fondement du rapport ‘World population to 2300’ de l’ONU, la transition démographique est entamée. Partout les taux de fécondité déclinent, mais pas les populations en raison de la croissance de la durée de vie (Figure 1. Estimated world population, 1950-2000, and projections: 2000-2050; Figure 3. Total fertility, major areas:1950-2050; Figure 4, World total fertility and life expectancy at birth :1995-2050).

    La stabilisation, voire la décroissance de la population, est une hypothèse désormais admise, les prévisions de hausse étant régulièrement revues à la baisse. Mais, à un Max Singer pronostiquant qu’à partir de 2050, la population mondiale devrait commencer à baisser et qu’à terme elle ne devrait pas dépasser celle des Etats-Unis d’aujourd’hui, Jean-Marie Robine de l’Inserm répond qu’”il ne parierait pas un dollar sur cette prévision (...)”.

    Aussi, malgré l’incertitude sur l’évolution de la démographie, un constat s’impose. Il existe un différentiel démographique entre les différentes catégories de la population mondiale, les populations de souche européenne étant celles ayant entamé cette transition en premier. Deux phénomènes sont, par conséquent, à gérer : la décroissance de la croissance à l’échelle mondiale; le différentiel démographique entre les peuples. Ceux-ci sont à l’origine de débats nourris des incertitudes et des paradigmes de référence des protagonistes dont les propos portent sur les chiffres, sur les risques et sur les solutions.

    Trois catégories de risques majeurs sont associées à ce constat sur la démographie. Le premier porte sur la pérennité de civilisations ou de singularités culturelles confrontées à des pressions démographiques allogènes; le second concerne la puissance politique obérée par une démographie déclinante; le troisième enfin serait la fin d’un modèle politique fondé sur développement économique. Notons que le courant écologiste s’est construit en réaction à ce dernier.

    Les débats

    La crise démographique comme menace pour la survie d’une population et de son identité est une antienne de la philosophie occidentale. C’est le premier risque. En citant J.J. Spengler et L. Dublin qui, au début des années 1930, prophétisaient l'effondrement des sociétés occidentales que leur anémie démographique exposait dangereusement aux débordements des populations du tiers-monde, Jacques Leridon rappelle qu’hier, la chute de la natalité des pays occidentaux avait suscité les mêmes craintes qu’aujourd’hui.

    Plus près de nous, et malgré la suspicion qui pèse sur les démographes et hommes politiques prolongeant cette tradition, des auteurs courageux osent évoquer cette menace. Jacques Attali, par exemple, écrit en conclusion de “Les Juifs, le monde et l’argent” que : “si les tendances actuelles se prolongent, le tiers de la Diaspora aura disparu en 2020, et les deux tiers en 2050 (...). Le peuple juif aurait alors vécu deux mille ans en avant-garde pour disparaître (...)”.
    Dans une perspective plus large, Yves-Marie Laulan écrit dans "Les Nations suicidaires" : "L’Occident se meurt, l’Occident est mort. Enfin presque. Mais il ne le sait pas... ". Après avoir rappelé les projections de l’ONU et noté qu’à la fin des années 1980, on prévoyait encore 12 milliards d’habitants pour 2050, il souligne que les prévisions continuent de baisser avec rapidité une année après l’autre. Mais la baisse de la fertilité dans les nations occidentales prend une tournure dramatique dans des pays comme l’Espagne ou l’Italie (nombre d’enfant par femme : 1,2) et surtout en ex-Allemagne de l’Est (0,8 et jusqu’à 0,6 dans plusieurs grandes villes).

    La perte d’une identité par implosion démographique ou assimilation à une démographie plus vigoureuse est une des interrogations actuelles dont le corollaire est la perte de puissance politique. C’est le second risque. La situation de la Russie et la politique engagée sur ce sujet sont le meilleur exemple d’une prise de conscience politique. Selon J.-C. Chesnais, de 1995 à 2001 la Russie a perdu 4 millions d’habitants et en 1999, la différence entre le nombre des décès moins celui des naissances atteignait 900 000 soit près de 0,6% de la population. En comparaison, pendant le demi-siècle 1860-1914 la croissance russe était de 2% par an et il y avait en moyenne 7 à 8 enfants par famille; ceci malgré la démographie des populations allogènes de l’Empire russe et des émigrations qui compteraient assez peu. Si les choses continuent ainsi, la population de la Russie, où l’on a compté 4 millions de naissances en 1900 pour 1,2 million seulement en 2000, pourrait baisser de 144 millions aujourd’hui à 125 millions en 2020 et peut-être 100 millions en 2050 passant ainsi du 6ième au 20ième rang dans le monde avec toutes les conséquences politiques et économiques de cette évolution. Depuis 1989 les mouvements de populations sont beaucoup plus libres en Russie. Le grand Nord et la Sibérie se vident peu à peu de russes (note 1) alors que les peuples asiatiques et turcs continuent d’alimenter la démographie mondiale. Les Russes ont conscience de la gravité de la situation. Dans le discours sur l’état de la Nation de juillet 2000, le président Vladimir Poutine souligne que le défi le plus important à relever est le problème démographique.

    Le troisième risque identifié est qu’une baisse généralisée de la croissance démographique obère un modèle politique fondé sur le développement économique dont le capitalisme est la pierre angulaire. Le livre d’Isaac Johsua “Le grand tournant” résume assez bien cette angoisse. L’auteur estime que la croissance démographique, depuis le XVIIIième siècle, a été un des ressorts de l’expansion capitaliste dont un des piliers est une main-d’œuvre disponible à profusion. La pénurie généralisée de main-d’œuvre provoquerait la fin du capitalisme car la demande de travail des entreprises se heurterait à une offre de travail décroissante.

    Quelles sont alors les solutions avancées par les différents protagonistes au débat ? Selon les courants politiques et les présupposés qui les structurent, les attitudes sont singulièrement différentes. De pays comme la Russie pratiquant des politiques natalistes ciblées aux pays comme la France ou les Etats-Unis ayant opté pour l’immigration allogène, pariant sur une adhésion de ces populations à leur modèle civilisationnel, toutes les hypothèses sont envisagées pour remédier à la décroissance démographique des populations de souche européenne, aujourd’hui, et du monde dans son ensemble demain. Cependant, les écologistes font entendre un autre discours : la décroissance démographique permettrait d’éviter la faillite écologique.

    Contraintes écologiques et développement économique

    La relation entre une croissance, quelle qu’elle soit, et les facteurs la conditionnant est un des fondements de la pensée écologiste. Pour des écologues comme P. Duvigneaud ou E.P. Odum, une “croissance infinie est une vue théorique car, des facteurs dépendant de la densité interviennent et modifient la marche de la croissance de la population qui est ainsi plus ou moins freinée par la résistance de l’environnement”. A un moment ou à une autre, des facteurs limitants freinent cette croissance. Leur étude est un des principaux axes de recherche en écologie.

    Ces thèses, consolidées au milieu du XXème siècle, sont à l’origine des conceptions de l’écologie politique dont un des actes fondateurs est l’introduction faite par René Dubos (note 2) à la première Conférence mondiale sur l'environnement humain de Stockholm en 1972.“En voulant produire sans cesse davantage, l’homme pollue davantage l'air, l'eau et le sol et il gaspille des ressources qui ne sont pas inépuisables. En voulant maîtriser la maladie sans s'être soucié de l'expansion démographique, il est en train d'épuiser la terre. Où en serons-nous dans trente ans, lorsque six ou sept milliards de gens devront exister sur la planète ?”. La même année, le Club de Rome publiait un rapport intitulé The Limit to Growth traduit en français par “Halte à la croissance”. Ce réquisitoire d'économistes animés par D. Meadows prônait la “croissance zéro” de la démographie humaine pour épargner des matières premières non renouvelables. En réaction à cette approche renouant avec les vues des premiers économistes comme David Ricardo (1772-1823) ou Thomas R. Malthus (1766-1834), les économistes contemporains ont développé la théorie moderne de la croissance.

    Au milieu du vingtième siècle des économistes comme Sir Roy F. Harrod (1900-1978) ont établi des modèles de croissance capitaliste qui suggéraient que celle-ci était instable et marquée par des crises périodiques. Puis Robert M. Solow, prix Nobel d’économie en 1987, argua que les opportunités de substituer du capital au travail dans le processus de production devaient favoriser une croissance stable limitant les crises périodiques. Plus tard, le modèle de croissance de Solow envisagea la possibilité d’une élévation du niveau de vie général par le progrès technologique. Ces modèles excluaient le rôle de l’’environnement’ dans la production. Le travail et le capital étaient combinés pour produire, mais aucune ressource naturelle et énergie n’étaient requises pour le faire. Comme Solow lui-même en fit la critique, “la fonction de production est homogène au premier degré. Cela suppose qu’il n’y a pas de ressources épuisables comme la terre”.

    C’est à partir des années 1970 que les conditions de la croissance économique intégrèrent la dimension environnementale. D. Meadows, sous l’égide du Club de Rome, et d’autres établirent l’existence de limites biophysiques à la croissance, entraînant celle-ci vers une fin. Les théories de la croissance commencèrent donc à intégrer les ressources naturelles et la pollution dans les modèles conçus à partir des années 1970. J. Stiglitz (1974) proposa une fonction de production combinant travail, capital et ressources substituables. Son modèle supposait que la raréfaction des ressources naturelles serait compensée par le progrès technologique: “Avec le progrès technique, quel que soit son niveau, nous pouvons trouver des voies de croissance positive... Cette croissance par individu requiert un niveau constant de changement technologique”. Ainsi, les limites à la croissance ne dépendraient pas des ressources naturelles mais du niveau de développement technologique.

    En réaction aux conceptions pessimistes sur les potentialités de croissance des années 1970 obérées par les contraintes écologiques, les années 1980 furent celles de l’optimisme écologique. Concernant les liens entre la croissance économique et le monde naturel, W.J. Baumol (1986) affirmait que les inventaires des ressources naturelles pourraient croître en permanence, même si les stocks physiques diminuaient rapidement. Dans cet esprit, les ressources dont les quantités physiques décroissent et sont finies peuvent néanmoins être augmentées par l’évolution technologique selon leur contribution future à l’économie et permettre ainsi d’envisager sereinement l’avenir.

    Des théories économiques comme celle de Stiglitz ou de Baumol ont laissé des traces dans les théories économiques des années 1990. P. Aghion et P. Howitt (1998) reconnaissent que la pollution et les ressources naturelles sont des valeurs à considérer. Cependant, leur modèle schumpetérien implique que l’accumulation de ‘capital intellectuel’ peut compenser les contraintes biophysiques de l’activité économique et ainsi permettre une croissance indéfinie.

    R. Barrow et X. Sala-i-Martin (1995) ne mentionnent même pas la terre, l’énergie, les ressources naturelles et la pollution dans leurs modèles de croissance économique. Pour eux, la production de biens et le savoir-faire de l’homme sont à la base du capital. L’activité macro-économique se résume alors à puiser dans la nature les ressources et à y évacuer les déchets. Un débat sur les relations entre la nature et la croissance économique n’a donc aucun intérêt.

    D’autres auteurs ont cependant tenté de renouer avec l’idée de limites biophysiques au développement, mais sans grandes influences sur les théories modernes de la croissance économique. Ainsi, H.E. Daly (1996) évoque des facteurs éthiques et biophysiques comme bases d’une économie durable. Cela suppose entre autres une population stable, une production et des besoins en énergie limités aux seuls besoins de ces populations.

    Le débat fait rage entre les partisans du modèle dominant : celui de l’économie capitaliste ou libérale, c’est selon, et le modèle écologiste. L’enjeu de ce débat est la consubstuabilité des écosystèmes artificiels aux écosystèmes naturels. Les premiers sont-ils indissociables des seconds ou pas ?
    Deux thèses s’affrontent: les économistes postulent à une substituabilité du capital humain (technologie, population) au capital naturel alors que les écologistes limitent cette substituabilité à des seuils critiques de capital naturel; l’auto-reproduction de celui-ci étant le niveau à ne pas transgresser.

    Le modèle dominant actuellement est celui du développement économique infini; ce dernier permettant à terme de résoudre les maux de nos sociétés. Guerre, chômage, misère, etc. sont solubles dans le développement. Or, ce développement infini suppose un support, lui aussi, infini. Les économistes établissent que ce support est le progrès technologique, a priori incommensurable; les écologistes, quant à eux, rappellent la finitude de l’écosphère.

    Les faits semblent donner raison à ces derniers. Les prévisions du rapport Meadows de 1972, qui ne sont que le résultat de la modélisation de facteurs limitant la croissance économique et démographique sont, trente années après, avérées. Cependant, leur audience est réduite, au mieux, aux cercles initiés; au pire, leurs thèses sont galvaudées par des mouvements politiques qui en trahissent l’esprit. Mais depuis, de nouveaux outils sont apparus comme l’empreinte écologique.

    L’empreinte écologique

    L’empreinte écologique est une méthode inventée au début des années 1990 par Mathis Wackernagel et William Rees pour agréger des données sur les capacités de la biosphère à supporter un développement humain et économique. Elle est fondée sur la productivité des ressources terrestres et aquatiques nécessaires pour satisfaire les besoins en consommation de la population à partir de sources pérennes. Cet outil a pour vocation de mesurer l’impact des modes de vie humains sur l’environnement en calculant la superficie des sols productifs nécessaires à la production des ressources et à l’absorption des déchets d’une population humaine donnée. L’unité de référence est la superficie de terres et d‘écosystèmes aquatiques exprimée en hectares globaux. Cette unité permet d’unifier des surfaces aux bioproductivités différentes par l’application d’un coefficient d’équivalence.

    L’ambition des promoteurs de l’indicateur ‘empreinte écologique‘ est que celui-ci devienne le pendant environnemental aux PIB (Produit intérieur brut) et inflation pour l’économie et IDH (Indicateur de développement humain) pour les aspects sociaux. Ces derniers n’ont pas vocation à piloter des politiques environnementales. Ainsi, le PIB n’intègre pas le coût environnemental des activités économiques. La pollution y est conçue comme un double gain; d’une part celui généré par l’activité polluante (production de biens) et d’autre part, la dépollution rendue nécessaire. La conclusion est que plus l’on pollue, plus l’on est obligé de dépolluer, plus le PIB augmente. Simon Kuznets (1901-1985), prix Nobel d’économie en 1971, initiateur du PIB comme système de comptabilité nationale, écrivait dans son premier rapport au Congrès américain en 1934 “la richesse d’une nation ne peut qu’avec difficulté être déduite de la mesure du revenu national”.

    Le Word Wild Fund (WWF) a publié en 2002 le rapport “Planète vivante” montrant qu’en 1997 l’empreinte écologique de la population mondiale était au moins 30% plus importante que la capacité productive biologique de la planète. Une des conclusions les plus médiatisées du recours à cet outil est l’équivalent en planète-terre dont nous aurions besoin pour vivre si les 6 milliards d’habitants avaient le même niveau de développement que les Américains des Etats-Unis: 5 planètes. Ce chiffre est de 3 pour les habitants de l’Union européenne. Malgré les critiques dont cet indicateur est l’objet, la conclusion avancée est que le niveau de développement actuel n’est pas durable car, traduit en surface, celui-ci oblige à utiliser des surfaces dont nous ne disposons pas; donc à puiser dans le capital naturel disponible, mais non renouvelable. La transition entre une sous-utilisation et une sur-utilisation des biocapacités de la planète date du milieu des années 1980 (Humanity’s Footprint 1961-200. Figure : Global demand vs. Supply).

    Il est délicat de réduire l’évolution d’un phénomène multifactoriels comme la démographie à une de ses composantes. Il est toutefois opportun d’établir une corrélation entre le début de la décroissance de la natalité et les enseignements issus du recours à l’empreinte écologique. Au facteur d’erreur près, l’époque à laquelle l’humanité a commencé à entamer son stock de capital naturel coïncide avec le début de la diminution des taux de fécondité: la fin du vingtième siècle.

    Gérer la transition

    Au regard de la crise de l’environnement, la baisse de la croissance démographique, prélude possible à une diminution de la démographie, est une aubaine susceptible de pérenniser un modèle civilisationnel auquel l’ensemble de la planète adhère aujourd’hui. Demain, des civilisations millénaires comme l’Inde ou la Chine nous auront peut-être rejoints, voire dépassés. Ce choix a été réalisé sciemment par ces civilisations car ce modèle contribue à la puissance politique de ceux qui l’adoptent. Mais la contrepartie est la crise écologique.
    La baisse prévisible de la démographie est, par conséquent, une chance à saisir à la réserve de modifier profondément nos pratiques politiques. L’existence de croissances régionales comme en Afrique et l’absence de réponse politique est sans aucun doute un enjeu contemporain vital. La transition est à gérer d’un point de vue politique, sinon...

    Frédéric Malaval 8/01/2005 © POLEMIA

    Notes:

    1. Héritage de la période soviétique, la citoyenneté et la nationalité sont des concepts distincts en Russie. La première repose sur des critères juridiques alors que la seconde est fondée sur des critères ethniques.

    2. Dubos René (1901-1982). Médecin et biologiste américain d’origine française. Né dans le Val d’Oise à Saint-Brice, fut professeur honoraire à la Rockefeller University, mais aussi professeur de pathologie comparée et de médecine tropicale à la Harvard University Medical School. Ses travaux ont ainsi ouvert la voie au développement des antibiotiques. En matière d’environnement, sa contribution principale fut sa mémorable intervention à la Conférence sur l’environnement, tenue à Stockholm en 1972 sous l’égide de l’O.N.U..

    3. Rapport World Population to 2030, United Nations department of Economic and Social Affairs/Population Division, cosultable sur: http://www.un.org/esa/population/unpop.htm)

    4. Extrait de Humanity’s Footprint 1961-2001 : “Figure ‘Global demand vs. Supply’ shows the ratio between the world's demand and the world's biocapacity in each year, and how this ratio has changed over time. Expressed in terms of "number of Earths," the biocapacity of the Earth is always 1 (represented by the horizontal blue line). This graph shows how humanity has moved from using, in net terms, about half the planet's biocapacity in 1961 to 1.2 times the biocapacity of the Earth in 2001. The global "ecological deficit" of 0.2 Earths is equal to the globe's ecological overshoot” (http://www.footprintnetwork.org/gfn_sub.php?content=global_footprint).

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    “World Population Prospect, the 1992 revision”, Organisation des Nations unies, 1993

  • Carl Schmitt actuel

    Tel est l’intitulé qu’Alain de Benoist vient de donner à son nouvel opus. Sous-titré « guerre juste, terrorisme, état d’urgence, ‘‘nomos de la terre’’ », l’ouvrage se propose, effectivement, d’interpréter l’Histoire du monde contemporain, notamment depuis un certain “11-Septembre”, à la lumière des concepts inventés par Carl Schmitt à une époque elle-même soumise à de grands bouleversements politiques et géopolitiques.
    Idées à l’endroit
    Si Marx a été l’un des grands idéologues des XIXe et XXe siècles, Schmitt pourrait être le philosophe du XXIe. Tel serait le présupposé implicite de ce Carl Schmitt actuel. Cette assertion n’est pas sans risques et les contempteurs haineux comme les thuriféraires fanatiques de Schmitt, tous ignorants de sa pensée, ont, depuis longtemps, pris conscience de l’impact de cette argumentation et de sa réversibilité.
    Alain de Benoist ne s’y trompe guère, qui commence par remettre quelques idées à l’endroit, singulièrement en ce qui concerne l’influence réelle ou supposée de Leo Strauss dans les milieux néoconservateurs américains. « L’idée générale était que Schmitt aurait été un penseur ‘‘nazi’’, que Leo Strauss, complice de Schmitt, aurait propagé à sa suite les mêmes idées ‘‘nazies’’ en Amérique, et que l’entourage de George W. Bush, influencé par la pensée de Leo Strauss, se rattacherait par son intermédiaire aux idées de Schmitt et donc au nazisme. » Cette thèse, évidemment délirante, demeure pourtant tenace, bien qu’il soit fermement établi sans que le doute ne soit plus permis, sauf chez les ignares et les dogmatiques, que « le lien entre les deux hommes [fut] plutôt ténu » et qu’il a été démontré « l’incompatibilité radicale existant entre la théologie politique de Schmitt et la philosophie politique de Strauss ».
    De ce point de vue, l’argumentaire d’Alain de Benoist est absolument convaincant. Une vision par trop monolithique du monde conduit inexorablement et tout uniment les adversaires et les tenants de Schmitt, qu’ils se recrutent au sein des atlantistes ou des anti-américains, à ne pas voir que les libéraux européens sont plus à droite que les libéraux outre-Atlantique (plus à gauche) et que les néoconservateurs américains sont plus proches de ceux-là que de ceux-ci. Dès lors, en toute logique, Schmitt devrait être honni tant par les néoconservateurs américains que par les libéraux européens. Les notions schmitiennes du politique, de l’ordre concret, de l’état d’exception sont, en effet, aux antipodes des conceptions bushistes ou humanitaro-kouchnériennes de criminalisation de l’ennemi, d’”Axe du mal”, de “guerre juste” ou d’antiterrorisme messianique.
    Nouveau Nomos
    De Benoist montre très clairement, en définitive, que Schmitt, des deux côtés de l’Atlantique, n’ayant été ni lu, ni compris, n’a pu être appliqué. Au contraire, depuis le “11-Septembre”, la réponse proprement politique, inhérente au jus publicum europeanum, s’est muée en ce que Schmitt redoutait par-dessus tout, comme négation du politique, en réponse théologique, c’est-à-dire totalitaire. La métaphysique universaliste informée par une vision religieuse des droits de l’Homme a, de manière assez horrifique, supplanté la métaphysique réelle, autrement dit la physique traditionniste des sociétés politiques. Au « Nomos concret du droit international public classique se substitue ce que Schmitt appelait un ‘‘ordre mondial universel’’ et abstrait. Assurément (et malheureusement), l’on assiste à l’émergence d’un nouveau Nomos que Schmitt enfermait dans cette alternative : “grands espaces contre universalisme” ».
    À ce propos, Alain de Benoist nous explique que selon Schmitt, cette nouvelle catégorie juridique de “grand espace” (« Graußraum ») « est appelée à se substituer à l’ancien ordre étatique national entré en crise dès les années trente et aujourd’hui devenu obsolète ». Le « Graußraum » par excellence serait constitué par les empires qui « pourraient bien devenir les principaux acteurs des relations internationales ». Il convient d’être prudent et de se garder de toute dérive nominaliste face à ce type d’analyse qui ferait prendre un constat visionnaire pour une conviction profonde de Schmitt qui, subitement, serait hissé au panthéon des pères fondateurs de l’Europe actuelle.
    Si Alain de Benoist ne prend pas explicitement position sur cette question, on sent bien que ses préférences inclinent vers une rhétorique peu favorable à l’État nation. C’est oublier que Schmitt, dans Le nouveau Nomos de la terre, étude publiée en 1955, ménageait l’hypothèse d’une réactivation de l’ancien ordre juridique européen, certes différent du premier, mais prenant appui sur le paradigme étatique, fût-il le fruit d’un redécoupage géopolitique. À l’instar de toutes les sociétés humaines, les nations évoluent et se transforment au gré des circonstances et des aléas de l’Histoire. C’est dire, en tout cas, que la pensée de Carl Schmitt ne se laisse pas appréhender facilement, la subtilité d’approche étant préférable à une lecture hâtive.
    L’“exécutif unitaire”
    Quoi qu’il en soit, cette actualisation des concepts schmittiens intervient à point nommé, à un moment où l’on parle de plus en plus de la théorie dite de “l’exécutif unitaire” (« unitary executive »), très en vogue aux États-Unis, d’où elle est originaire, mais également en France où elle commence à faire des émules. Nicolas Sarkozy est ainsi loin d’y être insensible à telle enseigne qu’il n’a pas hésité à rencontrer le 16 juillet 2007 le président de la Cour suprême américaine, John G. Roberts (nommé par George W. Bush, le 19 juillet 2005). Ce dernier, inconnu des européens non spécialistes des questions juridiques, passe pour être un membre influent de la Federalist Society, sorte de réservoir de pensée qui défend, entre autre, l’idée selon laquelle le président des États-Unis, contre la lettre de la Constitution elle-même, peut étendre indéfiniment ses pouvoirs, y compris jusqu’à ceux dévolus au Congrès et sans qu’une autorité judiciaire, quelle qu’elle soit, ne puisse s’opposer à cette expansion. Partant, le président des États-Unis, notamment par la pratique des “déclarations de signatures” (« signing statements ») réécrit et livre sa propre interprétation des lois.
    La justification de cette concentration des pouvoirs réside dans la lutte contre le terrorisme international et contre tout ennemi des États-Unis et de ses intérêts internes et externes. Les détentions arbitraires sur le site de Guantánamo, la torture des détenus, le “Patriot Act” (24 octobre 2001), le “Military Order” (13 novembre 2001), la volonté de l’administration Bush-Cheney-Rice de s’affranchir des conventions internationales sont directement inspirés de ces juristes, tenants de “l’exécutif unitaire”.
    Depuis la nomination, le 31 janvier 2006, de Samuel Alito, la Cour suprême des États-Unis compterait désormais en son sein cinq juges sur neuf qui seraient membres de la Federal Society. Doit-on voir dans ces redoutables déviations du pouvoir une application de la “dictature souveraine” de Schmitt ? Certainement pas, car là où Schmitt se préoccupait de vouloir rétablir un “ordre” (« ordnung ») mis en péril par un état d’exception (« ausnahmefall »), Bush et ses juristes cherchent d’abord à consolider leur hyperpuissance. Le “11-Septembre” a, de ce fait, constitué l’accélérateur autant que le parfait alibi pour asseoir un peu plus leur « hégémonie bienveillante » (« benign hegemony »).
    Le drame est que la France, par les voix irresponsables de Nicolas Sarkozy et de Bernard Kouchner, veuille adhérer à cette doctrine dangereuse, apatride et si peu conforme à ses intérêts. La guerre en Iran est pour bientôt et la France, hélas, n’y sera pas étrangère...
    Aristide LEUCATE L’Action Française 2000 du 1er au 14 novembre 2007 aleucate@yahoo.fr
    * Alain de Benoist : Carl Schmitt actuel. Éd. Krisis, 164 pages, 19 euros.

  • Edmond Burke et la Révolution Française

    Homme politique anglais qui publie, dès 1790, un manifeste contre-révolutionnaire : Réflexions sur la Révolution en France, qui connaîtra un grand succès. Longtemps négligées par les historiens français, longtemps méconnues en France, les Réflexions de Burke trouvent dans les lectures contemporaines de la Révolution une nouvelle actualité. Burke dénonce la philosophie rationaliste de Révolutionnaires qui prétendent, en faisant table rase de l'histoire, reconstruire l'homme et la société à partir d'une idée de la nature.

    burke010.jpgLes Réflexions sur la Révolution en France, publiées à Londres le 1er novembre 1790 par Edmund Burke, célèbre parlementaire irlandais, n'ont cessé depuis lors d'irriter la longue suite de nos dirigeants politiques épris de niaiseries démagogiques et accoutumés à endormir l'opinion de mascarades égalitaires dans l'imposture généralisée des “Droits de l'homme et du citoyen”.

    À la veille du Bicentenaire dont les fastes dispendieux et grotesques vont encore ajouter au trou sans fond de la Sécurité Sociale et crever un peu plus la misérable vache à lait électorale saignée à blanc par les criminels irresponsables qui, au nom de l'État et pour le bonheur du peuple, osent encore exhiber le bonnet phrygien et se réclamer de la “Carmagnole”, la lecture de Burke, telle une cure d'altitude, est un merveilleux contrepoison.

    Félicitons comme ils le méritent le jeune historien Yves Chiron (auquel l'Académie vient de décerner le Prix d'Histoire Eugène Colas) et son éditeur qui rendent enfin accessible au public un ouvrage depuis longtemps introuvable, un auteur dont la liberté d'expression, la vigueur de pensée, la puissance évocatrice et prophétique toujours intacte, réduisent à son abjection et à son néant “l'Événement” dont on nous somme sans répit de célébrer la générosité sublime, la gloire sans pareille, et une grandeur que le monde entier, jusqu'au dernier Botocudo, jusqu'à l'ultime survivant de la terre de Feu et de Rarotonga, ne cesse de nous envier frénétiquement.

    Cependant, Yves Chiron note à juste titre dans son étude que « ce qui se passe en 1789-1790 n'est pas un évènement localisé et spécifiquement français : c'est le premier pas vers un désordre généralisé où se profilent la vacance du pouvoir, la disparition des hiérarchies sociales, la remise en question de la propriété — la fin de toute société ».

    Plus précisément, c'est la date du 6 octobre 1789 que Burke, contemporain, retient comme signe fatal et révélateur, marqué par le glissement irréversible dans la boue et le sang :

    « Dans une nation de galanterie, dans une nation composée d'hommes d'honneur et de chevalerie, je crois que dix mille épées seraient sorties de leurs fourreaux pour la venger (la Reine) même d'un regard qui l'aurait menacée d'une insulte ! Mais le siècle de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé : et la gloire de l'Europe est à jamais éteinte ».

    Burke fut le premier à dénoncer l'imposture des “droits de l'homme”

    Or, par une sinistre ironie de l'Histoire, il se trouve que la France s'est précipitée dans cet interminable bourbier au moment précis où son prestige était le plus éclatant, son économie en pleine ascension, la qualité de sa civilisation reconnue partout sans conteste. Ainsi que le souligne Yves Chiron, Burke note que les “droits de l'homme” flattent l'égoïsme de l'individu et sont ainsi négateurs, à terme, de la vie sociale. Dans un discours au Parlement (britannique), en février 1790, il s'élève avec violence contre ces droits de l'homme tout juste bons, dit-il, « à inculquer dans l'esprit du peuple un système de destruction en mettant sous sa hache toutes les autorités et en lui remettant le sceptre de l'opinion ».

    L'abstraction et la prétention à l'universalisme de ces droits, poursuit Chiron, contredisent trop en Burke l'historien qui n'apprécie rien tant que le respect du particulier, la différence ordonnée et le relativisme qu'enseigne l'Histoire. Il n'aura pas de mots assez durs pour stigmatiser Jean-Jacques Rousseau, “ami du genre humain” dans ses écrits, “théoricien” de la bonne nature de l'homme et qui abandonne les enfants qu'il a eu de sa concubine : « la bienveillance envers l'espèce entière d'une part, et de l'autre le manque absolu d'entrailles pour ceux qui les touchent de près, voilà le caractère des modernes philosophes… ami du genre humain, ennemi de ses propres enfants ».

    Un autre paradoxe, et non des moindres, a voulu que les sociétés de pensée, l'anglomanie aveugle et ridicule qui sévissait partout en France alors même que la plupart de nos distingués bonimenteurs de salon ne comprenait un traître mot d'anglais, aient pu répandre l'idée que les changements qui se préparaient seraient à l'image de cette liberté magnifique qui s'offrait Outre-Manche à la vue courte, superficielle et enivrée, d'un peuple d'aristocrates honteux, de sophistes à prétention philosophiques, de concierges donneurs de leçons et de canailles arrogantes.

    Logorrhée révolutionnaire et pragmatisme britannique

     

    chiron11.jpgNul ne s'avisait dans le tumulte emphatique qui remplissait ces pauvres cervelles de débiles et de gredins, de ces “liaisons secrètes” que Chateaubriand a si bien perçues par la suite entre égalité et dictature, et qui la rendent parfaitement incompatible avec la liberté. L'Angleterre, pays de gens pratiques, ne pouvait qu'être aux antipodes de l'imitation “améliorée” que l'on croyait en faire, « et ses grands seigneurs, accourus pour acheter à vil prix le mobilier et les trésors de la Nation vendus à l'encan, n'en revenaient pas de ce vertige de crétinisme et de l'hystérie collective et criminelle emportant follement le malheureux peuple de France vers l'esclavage, la ruine et l'effacement de la scène du monde, au nom de fumées et d'abstractions extravagantes, mensongères et pitoyables ».

     

    Quant à la masse du peuple, dit Burke, quand une fois ce malheureux troupeau s'est dispersé, quand ces pauvres brebis se sont soustraites, ne disons pas à la contrainte mais à la protection de l'autorité naturelle et de la subordination légitime, leur sort inévitable est de devenir la proie des imposteurs :

    « Je ne peux concevoir — dit-il encore — comment aucun homme peut parvenir à un degré si élevé de présomption que son pays ne lui semble plus qu'une carte blanche sur laquelle il peut griffonner à plaisir. (…) Un vrai politique considérera toujours quel est le meilleur parti que l'on puisse tirer des matériaux existants dans sa patrie. Penchant à conserver, talent d'améliorer, voilà les deux qualités qui me feraient juger de la qualité d'un homme d'État ».

    Burke, écrit Chiron, « ne conteste pas que la France d'avant 1789 n'ait eu besoin de réformes, mais était-il d'une nécessité absolue de renverser de fond en comble tout l'édifice et d'en balayer tous les décombres, pour exécuter sur le même sol les plans théoriques d'un édifice expérimental ? Toute la France était d'une opinion différente au commencement de l'année 1789 ». En effet. Et, comme l'exprime si justement la sagesse populaire anglaise, “l'enfant est parti avec l'eau du bain”. L'énigmatique “kunsan-kimpur” [calembour phonétique du vers “qu'un sang impur...”] que nos marmots ont obligation d'ânonner dans nos écoles avec les couplets de l'amphigourique et grotesque “Marseillaise” n'abreuve depuis lurette le plus petit sillon de notre exsangue et ratatiné pré carré. Seuls des politiciens que le sens du ridicule n'étouffe pas vibrent encore de la paupière et des cordes vocales tandis que de leur groin frémissant s'échappe indéfiniment, telle une bave infecte, la creuse et mensongère devise de notre constitution criblée d'emplâtres : “Liberté, égalité, fraternité”.

    Céline décrit le résultat...

    Céline, si lucide et si imperméable à la rémoulade d'abstractions humanitaires dont résonnent sans trève nos grands tamtams médiatiques, et qui savait son Histoire comme on ne l'enseigne nulle part, a décrit la situation une fois pour toutes dans une des pages les plus saisissantes du Voyage.

    « Écoutez-moi bien, camarade, et ne le laissez plus passer sans bien vous pénétrer de son importance, ce signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies meurtrières de notre Société : “L'attendrissement sur le sort, sur la condition du miteux… !” (…) C'est le signe… Il est infaillible. C'est par l'affection que ça commence. (…) Autrefois, la mode fanatique, c'était “Vive Jésus ! Au bûcher les hérétiques !” mais rares et volontaires, après tout, les hérétiques. Tandis que désormais (…) les hommes qui ne veulent ni découdre, ni assassiner personne, les Pacifiques puants, qu'on s'en empare et qu'on les écartèle (…) pour que la Patrie en devienne plus aimée, plus joyeuse et plus douce ! Et s'il y en a là-dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces choses sublimes, ils n'ont qu'à aller s'enterrer tout de suite avec les autres, pas tout à fait cependant, mais au fin bout du cimetière sous l'épithète infâmante des lâches sans idéal, car ils auront perdu, ces ignobles, le droit magnifique à un petit bout d'ombre du monument adjudicataire et communal élevé pour les morts convenables dans l'allée du centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de l'écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes après le déjeuner ».

    Que l'on me pardonne cette citation un peu longue et d'ailleurs incomplète, mais elle m'a paru comme un prolongement naturel des Réflexions de Burke, tout en évoquant irrésistiblement l'Auguste Président, grand amateur de cimetières, panthéons et nécropoles, qui s'apprête à commémorer en grande pompe et dans l'extase universelle le Bicentenaire de l'incomparable Révolution française.

    ◘ Yves Chiron, Edmond Burke et la Révolution Française, Téqui, 1988, 185 p.

    ► Jacques d'Arribehaude, Vouloir n°50-51, 1988. (et : Bulletin célinien n°73, sept. 1988)

    http://www.archiveseroe.eu

  • L’Église, les Lumières et l’éducation au XVIIIe siècle

    Entre le XVIe siècle et la Révolution, un débat s’instaure entre défenseurs et adversaires de l’éducation du peuple. Ce débat met en jeu la nécessité de christianiser les masses, la recherche de l’efficacité économique et l’élévation morale de l’homme par l’instruction. A contrario des idées reçues, les défenseurs de la « démocratisation » de l’instruction ne se trouvent pas du côté que l’on croit !

    I. L’Église et l’éducation

    Au XVIe siècle, l’Église fait de l’éducation du peuple un devoir pour les clercs et les évêques. Le péril protestant accélère l’ouverture d’écoles élémentaires : dans les régions où progresse le protestantisme, il est impensable de laisser le monopole de l’instruction aux huguenots. Au XVIIe, les missionnaires découvrent dans certaines régions de France une ignorance religieuse préoccupante, qu’ils mettent en parallèle avec l’ignorance des peuples « exotiques ».

    Des instituts religieux tels les Frères des Écoles chrétiennes (les lasalliens, du nom du fondateur saint Jean-Baptiste de La Salle) ou des éducateurs tels les prêtres Charles Démia et Jacques de Batencour, ouvrent des écoles primaires gratuites pour enseigner des rudiments de lecture, d’écriture et de calcul, et inculquer une bonne conduite morale et spirituelle. Certes, l’enseignement religieux tient la première place dans ces petites écoles, mais les bases du savoir ne sont pas oubliées.

    Les collèges, qui viennent juste après l’école élémentaire, sont eux aussi tenus par des ordres tels les Jésuites, les Oratoriens ou les Dominicains et inculquent un enseignement solide et gratuit essentiellement basé sur les humanités.

    L’Église défend l’instruction de tous parce qu’elle considère que celle-ci est utile à l’ordre public, l’ignorance entraînant l’oisiveté et le libertinage, nuisibles à la société. L’enseignement a d’abord pour finalité de former « de bons serviteurs de Dieu, de fidèles sujets de Sa Majesté, de sages citoyens de leur ville » (Charles Démia). Cette mission « civilisatrice » de l’école se traduit aussi par l’accueil et l’instruction des enfants vagabonds, perçus comme des porteurs de fainéantise et d’impiété : l’éducation a pour but de les sauver.

    Le roi de France va se faire protecteur des petites écoles dans deux déclarations royales, celles des 13 décembre 1698 et 14 mai 1724, où il est dit à l’article IV (identique dans les deux déclarations) : « Voulons que l’on établisse, autant qu’il sera possible, des maîtres et des maîtresses dans toutes les paroisses où il n’y en a point, pour instruire tous les enfants. ». La déclaration de 1698 pose le principe de l’obligation scolaire jusqu’à 14 ans (presque 200 ans avant Jules Ferry !), qui ne sera pas cependant pas appliqué sur le terrain.

    II. L’opposition des Lumières à la « culture pour tous »

    C’est une argumentation socio-économique qui est déployée par les philosophes des Lumières. Les thèses mercantilistes associent étroitement la richesse d’une nation à sa production matérielle : les intellectuels (au sens large du terme : notaires, juristes, clercs, …) sont perçus comme des parasites ne produisant rien de concret. L’instruction des masses est vue comme un danger car elle pourrait pousser une grande partie de la population à se détourner des travaux manuels (agriculture et artisanat) pour devenir des parasites préjudiciables à l’ensemble de la société.

    Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. [...] Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes » – Voltaire à Damillaville, 1766.

    La figure de premier plan des Lumières, Voltaire, généralement présenté comme un défenseur des opprimés et en première ligne dans la lutte contre l’ignorance, répète à plusieurs reprises dans ses correspondances son hostilité à l’instruction du peuple. A La Chalotais qui dans son Essai d’éducation nationale venait d’affirmer que « le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations », il écrit en 1763 : « Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs. » Trois ans plus tard, dans une lettre à Damillaville, il récidive : « Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes ».

    L’autre grande figure des Lumières françaises, Rousseau, est aussi opposée à l’instruction des masses mais pour une tout autre raison : il faut éloigner le moins possible l’homme de l’état de nature, et l’éducation est corruptrice. Le programme d’éducation de l’Émile n’est pas destiné aux laboureurs mais aux bourgeois. « N’instruisez pas l’enfant du villageois, car il ne lui convient pas d’être instruit » écrit-il dans la Nouvelle Héloïse. Dans le même ouvrage, il rajoute : « Ceux qui sont destinés à vivre dans la simplicité champêtre n’ont pas besoin pour être heureux du développement de leur faculté, et leurs talents enfouis sont comme les mines d’or du Valais que le bien public ne permet pas qu’on exploite. »

    Quelques philosophes se démarquent comme Diderot, d’Holbach et Helvétius, laissant entendre que l’instruction populaire est un moyen d’éveiller l’esprit critique et donc d’arracher les masses à la « tyrannie » des rois et des clercs, mais ce son de cloche reste très minoritaire dans les cercles philosophiques. Plus tard, dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, on remarquera qu’aucun article ne se rapporte à l’éducation (pas de droit à l’instruction).

    Ces idées des Lumières imprègnent les notables locaux et les milieux bourgeois. Ainsi naissent au XVIIIe des oppositions à l’établissement des écoles de charité. En 1754 à Rennes, la municipalité affirme : « L’utilité de l’érection d’une école publique se réduit donc à apprendre à lire et à écrire aux enfants des pauvres artisans. C’est en cela même porter un coup mortel au commerce civil et à l’ordre politique qui le maintient ; les enfants passent à apprendre à lire et à écrire le temps d’un apprentissage beaucoup plus utile, c’est-à-dire celui de la profession de leur père. Savent-ils lire et écrire : ils se dégoûtent des métiers mécaniques et veulent à la faveur de cette éducation manquée s’élever à un état plus honorable. ».

    Louis Philipon de la Madelaine, dans ses Vues patriotiques sur l’éducation du peuple tant des villes que des campagnes (1783), intitule un chapitre « Danger des écoles répandues dans les bourgs et les villages » et y écrit : « On se plaint que les campagnes manquent de bras, que le nombre des artisans diminue, que la classe des vagabonds s’augmente. N’en cherchons la cause que dans cette multitude d’écoles dont fourmillent nos bourgs et nos villages. Il n’est pas de hameau qui n’ait son grammairien. Et qu’y fait-il autre chose que de semer parmi les manœuvres, les artisans, les laboureurs, le dégoût de leurs professions ? … Je le dis hardiment : il n’y aura jamais de bonne éducation pour le peuple, si l’on ne commence à faire disparaître du milieu des bourgs et des campagnes ces recteurs d’écoles qui dépeuplent également nos champs et nos ateliers ». Le même auteur, éclairé par ailleurs, demande l’installation de paratonnerres sur les maisons d’école et l’inoculation des élèves contre la variole !

    III. Des arguments de bonne foi ?

    Comment expliquer cette opposition ? Les philosophes des Lumières et leurs disciples craignaient-ils vraiment un abandon massif des travaux manuels ?
    Bernard Grosperrin (cf. sources) juge que « les arguments avancés ne paraissent pas toujours manifester beaucoup de bonne foi. Passe encore qu’on ait pu croire à une dépopulation des campagnes : le fait est inexact, mais tout le monde à l’époque le tenait pour vrai. Mais comment pouvait-on voir dans ces écoles, à l’objectif si humble, les antichambres des collèges ? Ce n’était que tout à fait exceptionnellement que certains de leurs élèves poursuivaient des études de type « secondaire ». En réalité, plus que l’abandon des activités manuelles, on craignait une sorte de déstabilisation de la société par l’irruption du niveau culturel de l’écrit, jusque-là réservé aux éléments dirigeants, dans la masse du peuple. […] Que chacun reste en son état et dans sa condition, tel est le vœu quasi-unanime des élites des temps modernes, y compris celles qui sont le plus marquées par la revendication des droits naturels. » (p. 20-21, Les petites écoles sous l’Ancien Régime).

    Bibliographie :
    BAECQUE (de), Antoine ; MÉLONIO, Françoise. Histoire culturelle de la France. III – Lumières et liberté. Seuil, 1998.
    GARNOT, Benoît. Société, cultures et genres de vie dans la France moderne. Hachette, 1991.
    GROSPERRIN, Bernard. Les petites écoles sous l’Ancien Régime. Éditions Ouest France, 1984.
    LEBRUN, François ; QUÉNIART, Jean ; VENARD, Marc. Histoire de l’enseignement et de l’éducation. II – 1480-1789. Nouvelle Librairie de France, 1982.

    http://histoire.fdesouche.com

  • Eric Anceau : « La trahison des élites »

    Eric Anceau est un historien français, maître de conférence à Paris IV-La Sorbonne et enseignant à Sciences-Po, spécialiste du Second Empire et des élites en France de 1815 à nos jours. Il a notamment écrit une biographie de référence de Napoléon III. (NDLR)

    « Aujourd’hui, l’élite est en complet déni de la réalité et en totale incapacité de proposer une issue raisonnable à la crise dans laquelle elle a largement contribué à précipiter le pays.»

     

     

     

    « Que les élites dirigeantes puisent leur légitimité dans la tradition, le charisme ou la légalité, selon la typologie bien connue proposée par Max Weber (1919), elles doivent savoir gérer les crises qui, périodiquement, frappent les sociétés dont elles ont la charge pour se maintenir au pouvoir. Faute de l’avoir compris, la noblesse française, crispée sur ses privilèges et désireuse d’en obtenir davantage, a tout perdu en ouvrant, entre 1787 et 1789, la boîte de Pandore d’un réformisme incomplet parce qu’exclusivement destiné à lui profiter.

     

    Depuis, le rôle de nos élites est plus complexe. Au travers de quinze changements de régimes, elles sont restées au pouvoir sous divers avatars dans le cadre d’une démocratisation relative mais réelle et au prix de concessions importantes. Dans sa fresque monumentale, La Responsabilité des dynasties bourgeoises (1943-1973), Beau de Loménie présentait l’extraordinaire capacité des mêmes familles et des mêmes réseaux à se maintenir au sommet, en dépit d’effondrements nationaux dont ils étaient, en grande partie, responsables, et qui s’étaient payé à chaque fois par l’occupation et le démembrement du territoire : 1815, 1870, 1940 ! Caricatural dans ses détails – l’auteur relayait par exemple le « mythe des deux cents familles » –, le tableau présentait un fond de vérité. Au cours des Trente Glorieuses, ces mêmes élites n’en ont pas moins défini une nouvelle politique sociale, construit une industrie moderne et animé, à partir de 1958, sous la direction du général de Gaulle, un régime qui a fait rayonner la France. Lorsque mourut Beau de Loménie en 1974, sa fresque semblait décrire un passé révolu.

     

    En 1960, Raymond Aron lui-même évoqua une démocratie libérale chimiquement pure et préservée de tout péril majeur par le contrôle que des catégories dirigeantes différenciées exerçaient les unes sur les autres. Il n’occultait cependant ni les menaces, ni les limites qui pesaient sur le régime selon son cœur. L’un de ses collègues d’outre-Atlantique, Charles Wright Mills n’avait-il pas publié quatre ans plus tôt The Power Elite dans lequel il décrivait, force chiffres et exemples à l’appui, la collusion entre le monde politique, les magnats du capitalisme financier et le lobby militaro-industriel qui menaçait l’essence de la démocratie américaine ? De fait, la France ne fut pas épargnée.

     

    En 1977, Pierre Birnbaum dénonçait dans Les Sommets de l’État, l’interpénétration de la politique et de l’administration. Le phénomène ne fit que s’accélérer au cours des décennies suivantes, au point que désormais la classe politique, la haute fonction publique, le grand patronat industriel, le monde de la finance et de nombreux journalistes travaillant pour les médias mainstream ne composent plus qu’une seule élite. Le clivage gauche-droite hérité de 1789 est devenu secondaire. Une véritable oligarchisation du pouvoir est même en cours. Le népotisme actuel dépasse celui qu’ont connu nos défuntes monarchies. Comme l’ont montré maints ouvrages récents dont les enquêtes édifiantes de Sophie Coignard et Romain Gubert, L’Oligarchie des incapables et de Noël Pons, La Corruption des élites, ce phénomène s’accompagne d’un dévoiement de l’expertise et de multiples conflits d’intérêts.

     

    Aujourd’hui, l’élite est en plein rejet du passé, en complet déni de la réalité et en totale incapacité de proposer une issue raisonnable à la crise dans laquelle elle a largement contribué à précipiter le pays. Revenons brièvement sur cette trahison, au sens où l’élite manque à l’immense responsabilité dont elle est investie.

     

    Depuis la Révolution, les élites ont réussi à se perpétuer au pouvoir parce qu’elles ont su ajuster notre modèle d’État-nation aux transformations du monde, aux crises intérieures et aux périls extérieurs. Après la Première Guerre mondiale, certains avaient cherché à encourager le dialogue direct des associations internationales et des régions par-dessus les États, lors de la Conférence de Versailles, mais ils avaient échoué devant l’opposition des gouvernements. L’avènement des États-Unis en tant que superpuissance changea la donne après 1945. Nul n’ignore le rôle que ceux-ci jouèrent dans la construction européenne lors de la Guerre froide.

     

    Le discours sur la péremption des États-nations de la Vieille Europe, d’abord limité à quelques cercles atlantistes, à la Conférence Bilderberg et à la Trilatérale a fini par gagner Bruxelles, Luxembourg, Francfort et Paris. Il est devenu le discours dominant de l’élite. L’universalisme français né durant les Lumières et développé par la Révolution missionnant la Grande Nation pour le propager à travers le monde a été transformé en un cosmopolitisme dissolvant. De façon improbable il y a encore trente ans, le néolibéralisme, la démocratie-chrétienne et le gauchisme libertaire finissent par se retrouver dans une forme de pensée unique post-nationale. Nombre de « féodaux » à la tête de nos régions attendent impatiemment le moment proche où ils vont bénéficier de la gestion des fonds structurels.

    Le peuple qui conserve son attachement à l’État-nation, à la démocratie et à la République est qualifié au mieux de poujadiste, au pire de nationaliste

    Déjà méprisé, le peuple qui conserve son attachement à l’État-nation, à la démocratie et à la République est qualifié au mieux de poujadiste, au pire de nationaliste, alors même que le printemps arabe et l’émergence de puissances comme la Chine, l’Inde ou le Brésil soulignent la vitalité des États-nations. Ainsi que Renan l’écrivait : « L’existence des nations est la garantie de la liberté qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un seul maître ».

     

    Des discours exclusivement passéistes et radicaux apportent de l’eau au moulin de l’élite, mais ne suffisent pas à éradiquer le patriotisme, comme la victoire du « non » au référendum de 2005 l’a montré. Une grande partie de l’élite partage donc le vœu formulé par l’universitaire américain Bryan Caplan dans The Myth of the Rational Voter (2008) : il faudra bien remplacer la démocratie par le marché, puisque le peuple est ignare mais indispensable à la consommation. L’ère post-démocratique annoncée par Jürgen Habermas, Hubert Védrine ou Emmanuel Todd est peut-être proche.

     

    S’ajoute le complet déclin du sens du service public et désintéressé face au libéralisme-libertaire du gagner-toujours-plus-pour-jouir-davantage. Le culte de l’argent et les rémunérations disproportionnées ont progressé au cours des dernières années, en raison de la financiarisation de l’économie et de l’impuissance à établir des contrôles et des freins efficaces. Comme Christopher Lasch l’a montré dans La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (1994), il n’est pas surprenant que l’élite qui démissionne de son rôle historique pour défendre ses privilèges et ses intérêts particuliers impose la règle de la non-règle, entonne l’hymne de la pluralité et ne soit guère disposée à lutter contre une tendance d’une partie de nos compatriotes à se penser non en citoyens appartenant à une même république, mais en individualités relevant de communautés.

     

    Les médias qui avaient joué un rôle essentiel dans l’affirmation de la nation et dans l’épanouissement du vivre-ensemble ont promu de faux maîtres à penser dans le cadre d’une « société du spectacle » et d’un « festivisme » dénoncés par Guy Debord et par Philippe Muray.

     

    Au vrai, une forme de schizophrénie française amène notre élite à osciller entre la confiance aveugle en elle-même et la haine de soi, telle que définie en 1930 par Theodor Lessing et qui s’applique si bien à nombre de nos dirigeants conscients de leur impuissance. L’instinct grégaire, le conformisme et l’incapacité à penser la complexité internationale amènent l’élite, d’une part, à s’en remettre à la fraction d’entre elle – les financiers – la plus en phase avec la mondialisation et accessoirement qui maîtrise l’usage de l’anglais, à défaut d’avoir su prévoir et vaincre la crise et, d’autre part, à rejeter tous ceux qui pensent différemment.

     

    Notre seul prix Nobel d’économie, Maurice Allais, mort en 2010, n’était plus invité nulle part, parce qu’il avait eu le malheur de dénoncer le dogme du libre-échange. La formation élitaire à la française porte ici une part de responsabilité comme de nombreuses études l’ont montré depuis une trentaine d’années.

     

    Tout concourt donc à amener l’élite à s’exonérer de la mission qui lui incombe : penser la France telle que son histoire l’a faite, telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être, ni figée dans son passé, ni soumise à une réformite aiguë mal pensée et destructrice, mais réformée raisonnablement, stratégiquement et courageusement, pour continuer de tenir un rang dans le monde de demain. La situation actuelle présente quelque analogie avec 1788 et nos dirigeants doivent prendre garde, car comme l’écrivit Vilfredo Pareto en 1916, « l’histoire est un cimetière d’élites ».

     

    Ils doivent retrouver au plus vite l’intelligence du cours des choses dans cette crise qui n’est pas seulement politique, économique et sociale. Elle risque de les emporter et notre civilisation avec eux. Le grand philosophe de l’histoire, Arnold J. Toynbee nous a prévenus : « Les civilisations ne meurent pas assassinées. Elles se suicident. »

     

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