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culture et histoire - Page 2018

  • Au-delà de l’économisme par Jacques GEORGES

    « L’économie était censée nous affranchir de la nécessité.

    Qui nous affranchira de l’économie ? »

     

    Pascal Bruckner, Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis,

    Le Livre de poche, 2004.

     

    « Le marché épouse toutes les mentalités, il ne les crée pas…

    La dimension économique est toujours dérivée. »

     

    Pascal Bruckner, ibidem.

     

    La crise a provoqué chez les plus rétifs à l’économie, qui sont nombreux à droite en France, une prise de conscience et un regain d’intérêt forts et rapides. Agences de notation, titrisation, C.D.S., défaut, déficit commercial, perte de compétitivité, création monétaire, rôle ou non de financeur en dernier ressort des États des banques centrales, avenir de l’euro, monnaie commune contre monnaie unique, séparation des banques de dépôt des banques de financement et tutti quanti font depuis 2008 partie de la panoplie conceptuelle de base de l’honnête homme. On peut s’en féliciter, dans la mesure où il s’agit d’un progrès de la démocratie et de l’appropriation par nos concitoyens de leur destin. Malheureusement, cette irruption soudaine d’informations et d’avis sur un sujet complexe ne va pas sans soubresauts, anomalies et contresens souvent attisés par l’idéologie. C’est aujourd’hui, très typiquement, le cas dans la Droite « de conviction » en France. Le présent article donne de ce phénomène quelques illustrations et esquisse une autre approche.

     

    Une certaine aversion aristocratique, augmentée par l’ignorance, pour la chose économique par les élites traditionnelles de ce pays est une donnée traditionnelle. Elle est loin d’avoir disparu malgré le boom économique des « Trente Glorieuses » (1950 – 1973), les difficultés vénielles des « Trente Piteuses » (1974 – 2008), et la course vers l’abîme des trois dernières années. Dans la Droite de conviction, peuplée surtout de philosophes, de littéraires romantiques, d’avocats ou de fonctionnaires, cette constatation vaut de manière renforcée : on y hésite perpétuellement entre évitement prudent ou dédaigneux, pragmatisme plus ou moins inspiré, et anti-capitalisme primaire prenant parfois un tour d’imprécations post-bibliques, néo-marxistes ou simplement démagogiques. Les sujets abordés sont divers et varient avec les modes : hier, l’incongruité de la Zone euro naissante eu égard à la théorie des « zones monétaires optimales », concept économique pour intellectuels jamais rencontré dans la vie réelle, d’origine américaine, inventé pour affaiblir l’Europe et saboter l’euro dans l’œuf. Aujourd’hui, dénonciation de la calamité qu’aurait été l’interdiction faite aux banques centrales de financer sans intérêts, sans bruit et sans douleurs leurs trésors publics respectifs, ou préconisation magique d’une séparation entre banques de dépôts et banques d’investissement qui nous sauverait de tous nos maux.

     

    Quelques exemples : Éléments pour la civilisation européenne, n° 141 d’octobre – décembre 2011 préconisait sous la signature d’Alain de Benoist le retour à la monnaie commune, sur les décombres bénis de la monnaie unique, une monstruosité bureaucratique inconnue intitulée dédoublement des taux d’intérêt, le retour à une banque centrale aux ordres manipulant discrètement la planche à billets (guillotine des retraités et des faibles), la nationalisation (comme dans l’éponyme Programme commun de la Gauche, mais sans indemnité, comme chez Lénine) des banques et d’autres secteurs-clés de l’économie, et même, couronnement suprême, la création de tribunaux pénaux anti-pillage, comme en 93, au bon temps du Père Duchesne. Bref, on glisse progressivement, presque caricaturalement, du registre de l’indignation, de la dénonciation, à celui de la récrimination, de l’agressivité gaucharde et jacobine, de la révolte des gogos suiveurs qui seraient les premiers arroseurs arrosés.

     

    Autre exemple : le programme du Front National admet comme une évidence que la suppression en 1973 en France, puis dans toute l’Europe par le traité de Maastricht, de l’accès direct des trésors nationaux aux largesses « gratuites » de la Banque centrale, non seulement a eu pour effet de, mais a été conçue pour, mettre les États entre les mains de la Banque Rothschild, de Goldman Sachs et des ignobles marchés et a in fine provoqué le désastre auquel nous sommes aujourd’hui confrontés. Une nouvelle causalité diabolique a surgi. Même si on peut admettre que débat il peut et doit y avoir sur ce point, on retiendra de cette attitude une appétence extraordinaire pour la théorie du complot et un simplisme ravageur, profondément négateur de l’intelligence et des valeurs de Droite.

     

    On pourrait multiplier les exemples. La Droite de conviction, souvent incompétente en économie, tend à s’aligner purement et simplement sur les passions basses et haineuses d’une extrême gauche qui n’est anticapitaliste que par surenchère matérialiste. Un homme de Droite ne saurait s’abaisser à cela.

     

    Je voudrais esquisser ici le tracé d’un chemin plus ambitieux : « Remettre l’économie à sa place ». Le point de départ est le suivant : l’économie est importante et ne saurait certes être ignorée, mais reste du domaine des moyens et non des fins ou du destin. Maximiser ses revenus ne suffit pas à rendre un individu ou un peuple heureux. La marque de l’homme de droite est de ne point chercher le salut dans les basses catégories de la politique ou de l’économie, de préférer la réforme intellectuelle et morale de monsieur Taine à la révolution communiste de monsieur Marx, de chercher à se réformer personnellement en profondeur avant de songer à réformer la société, et de faire revivre dans la société européenne d’aujourd’hui une certaine dose du vieil éloignement aristocratique envers l’argent. Ceci passe, on le voit, par un changement profond d’hommes et de mentalité.

     

    Le bon système n’existe pas dans l’absolu, mais se définit pragmatiquement comme celui qui, issu de l’histoire et de la culture du peuple, assure la dignité matérielle, la cohésion, la puissance et l’avenir à long terme de celui-ci, et accessoirement des individus le composant. Le capitalisme et le marché sont des outils neutres qu’il faut, non détruire, mais maîtriser et mettre au service d’une vision du monde, à condition bien sûr d’en avoir une. Là est la tâche de la Droite de conviction. Une base pragmatique raisonnable dans le cadre d’une telle approche est dans l’Europe d’aujourd’hui ce qu’on peut appeler l’ordo-libéralisme, ou l’économie rhénane des années 70, celle qui a disparu des écrans-radars sous l’offensive du capitalisme anglo-saxon. Dans le cadre d’une telle approche, il s’agit moins de détruire le système que de le réglementer sans démagogie et sans faiblesse, essentiellement à l’échelon européen. Cet effort est en cours : mise en place prudente des nouvelles règles prudentielles de « Bâle 3 » ou de « Solvency 2 », réglementation sévère des C.D.S. « en blanc » et des hedge funds, limitation des paradis fiscaux, séparation ou distinction plus nette des banques de dépôt et des banques d’investissement, étude et mise en place concertée d’une « taxe Tobin » sur les mouvements de capitaux, etc.

     

    Mais l’essentiel n’est pas là : il s’agit surtout d’instiller dans la société un petit nombre de valeurs, règles et attitudes individuelles et collectives qui dépassent, surplombent, conditionnent et si nécessaire limitent le champ économique.

     

    Exemple : l’introduction, contre toutes les règles de la bien-pensance droits-de-l’hommiste, d’une préférence européenne systématique en matière d’emploi, d’accès aux services publics et de prestations sociales aurait probablement des effets plus radicaux que bien des réformes « anti-capitalistes » pompeusement conçues dans les milieux intellectuels de gauche.

     

    Allons plus loin : l’introduction non de la morale, mais de l’honneur comme valeur et norme dans le champ économique et social serait une révolution autrement plus ambitieuse et profonde que toutes les révolutions néo-marxistes du monde, qui ne sont in fine que juridiques, toujours vaines et contre-productives. Vaste programme, direz-vous. Certes. Mais la crise qui ne fait que commencer peut provoquer à terme de très profonds changements, revirements et reclassements, elle peut remettre l’Europe sur les rails de sa très longue histoire. Une vision haute de la vie ne fut pas seulement l’apanage des sociétés holistes de l’Antiquité européenne, des Croisades et de l’Ancien Régime, mais aussi celle d’au moins une large fraction de l’Europe de la Guerre de Trente Ans (1914 – 1945), peuplée d’hommes volontaires, agissant en totale contradiction avec leurs intérêts et au péril de leur vie, mobilisés avec enthousiasme et force qui pour Dieu, qui pour la Patrie, qui pour le Peuple, qui pour le Destin. Cette mentalité héroïque reste en nous, même si elle est en dormition, selon le mot de Dominique Venner. Elle constitue un potentiel sacré pour l’avenir. C’est la mission de la Droite que de l’entretenir pour servir demain.

     

    Dans un autre article, nous développerons cette approche en nous aidant de trois livres importants publiés ces dernières années :

     

    • Le premier est un livre du professeur Paul H. Dembinski, animateur de l’« Observatoire de la Finance » de l’Université de Fribourg en Suisse, intitulé Finance servante ou finance trompeuse ?. Ce livre publié en 2008, au tout début de la crise des subprimes, fait une critique dépassionnée, profonde, impitoyable et documentée des dérives du capitalisme financier. Ce livre d’universitaire sans esbroufe vise non à dénoncer paresseusement le capitalisme, mais à remédier en profondeur aux défauts et tares du système, dans un esprit de réformisme inspiré et moral.

     

    • Le second est un petit livre essentiel de Pascal Bruckner, un homme réputé « de gauche » dont l’approche est décapante et haute. L’auteur est celui du Sanglot de l’homme blanc et du récent Fanatisme de l’Apocalypse – Sauver la Terre, punir l’Homme, qui est une charge brillante et pertinente contre une certaine pensée écologique. Le livre auquel je me réfère en l’espèce est intitulé Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis (Livre de poche, 2004). Ce livre décapant ne propose aucune solution, mais appelle un chat un chat, dénonce les révolutionnaires de papier, et donc indirectement la « droite de gauche », et appelle à un dépassement par le haut de l’économisme.

     

    • Le troisième est le dernier livre d’Alain de Benoist intitulé Au bord du gouffre. La faillite annoncée du système de l’argent. Celui-ci replace le système dans la longue durée et nous réapprend les voies d’une distance aristocratique.

     

    Jacques Georges http://www.europemaxima.com

     

    • D’abord mis en ligne le 7 février 2012 sur Novopress – France.

  • Le concept de pause stratégique : l’exemple allemand (1918-1939)

    Fiche au chef d’état-major des armées, juillet 2008
    A la suite du traité de Versailles, l’Allemagne ne dispose plus que de forces armées réduites à leur plus simple expression. La Reichswehr ne doit pas dépasser 100 000 hommes, tous professionnels, et les matériels lourds, jusqu’aux mitrailleuses sur trépieds, lui sont interdits. Toute l’aéronautique a été livrée ou détruite et il est interdit de la reconstituer. La Reichsmarine ne doit pas dépasser 15 000 marins pour servir une flotte dont le tonnage total ne peut pas dépasser 100 000 tonnes, avec des restrictions très précises sur chaque type de navire. Sous-marins et porte-avions sont interdits. Pourtant, à peine plus de vingt ans plus tard, l’Allemagne est parvenue à conquérir la majeure partie de l’Europe continentale.
    Le secret de cette spectaculaire remontée en puissance est à chercher en premier lieu dans la manière dont l’état-major général allemand, avec le général Hans von Seeckt à sa tête (qui cumule les fonctions de CEMA et de ministre de la guerre), est parvenu à placer la Reichswher et la Reichsmarine en situation de « seuil stratégique », c’est-à-dire en capacité de passer en quelques années d’une situation d’extrême faiblesse à celle de première organisation militaire du continent.
    La préservation des savoir-faire militaires
    Le premier axe d’effort a consisté à transformer cette petite armée en armée de cadres. Les engagés sont particulièrement bien choisis (avec un taux de sélection de 10 pour 1) et formés pour non seulement maîtriser leur fonction mais aussi celle des deux échelons supérieurs. Cette armée d’active est en contact étroit avec les organisations paramilitaires (la « Reichswehr noire »), comme les « Casques d’acier », et les aide discrètement à dispenser une formation militaire à leurs membres.
    L’état-major général a également des accords avec la société de transport aérien Lufthansa pour la formation de pilotes et favorise la création d’écoles civiles de pilotage. Les écoles de vol à voile, sport aérien autorisé, se multiplient et la plus grande d’entre elles, la Deutscher Luftsportverband, compte 50 000 membres  en 1930.
    La préservation des compétences industrielles
    Interdites sur le sol allemand, les recherches se développent clandestinement à l’étranger. Des accords secrets sont passés avec l’URSS et des ingénieurs allemands travaillent en collaboration avec les Soviétiques en particulier au camp de Kama, près de Kazan. Entre 1926 et 1932, plusieurs firmes allemandes créent ainsi des prototypes de chars d'assaut baptisés de noms anodins (Grosstraktor et Leichte traktor) et testés sur le sol russe. Des avions sont conçus à Lipetsk, qui sert également de base d’entraînement à de nombreux pilotes et des prototypes de sous-marins sont construits en Espagne, Finlande et Pays-Bas. On s’efforce également de concevoir des équipements « duaux », c’est-à-dire à usage civil au départ mais facilement convertibles pour un usage militaire. C’est le cas du Junkers 52, qui forme les trois quarts de la flotte de la Lufthansa au début des années trente.
    Une troisième possibilité consiste à développer des matériels très performants, tout en respectant les termes du traité de Versailles. C’est le cas des excellentes mitrailleuses légères MG-34 mais surtout des nouveaux bâtiments de la Reichsmarine. Celle-ci fait construire des croiseurs légers à capacité océanique et trois cuirassés dits « de poche » (Deutschland, Admiral Scheer, Admiral Graf Spee) qui respectent (plus ou moins) le tonnage imposé par le traité tout en disposant d’un armement redoutable (6 pièces de 280 mm) et d’une vitesse remarquable.
    Une dernière voie explore des matériels complètement inédits et échappant de ce fait au traité de Versailles. En 1929 est créé le Bureau des engins balistiques spéciaux, confié au capitaine Walter Dornberger, futur directeur de Peenemünde et qui, en 1932, engage un jeune chercheur civil : Wernher von Braun.
    Un laboratoire tactique
    Le troisième axe d’effort pour atteindre la position de « seuil » est la réflexion doctrinale. Pour cela, la Reichswher reprend à son compte l’esprit de l’armée prussienne de Moltke en recréant une structure de science expérimentale. La Première Guerre mondiale est scrupuleusement analysée et il est décidé d’organiser la nouvelle armée sur le modèle des divisions d’assaut de 1918, en leur adjoignant moteurs et moyens de transmission.
    La Reichswehr devient le laboratoire de cette guerre mobile que l’on prône. La cavalerie forme un tiers des  troupes et le reste est doté de bicyclettes, motocyclettes ou, mieux encore, de camions et d’automitrailleuses. Les chars, interdits, sont simulés par les tankattrappen, voitures bâchées de bois et de tissus dont se gaussent les observateurs étrangers.
    La Reichswehr multiplie les exercices les plus réalistes possibles en Russie ou en Allemagne et les exploite comme de véritables expériences scientifiques. Cet esprit expérimental rigoureux est conservé pendant la période hitlérienne avec l’engagement de la Légion condor en Espagne, l’occupation de l’Autriche puis des Sudètes. Chaque opération est toujours suivie d’une étude précise et de corrections. Pendant la drôle de guerre encore, les Allemands s’entraînent durement à partir des enseignements de la campagne de Pologne alors que les Français, qui ont eu pourtant des éléments précis sur les combats, ne font rien ou presque.
    Le réarmement
    Tout ce travail préalable permet à Hitler de dénoncer en 1933 le traité de Versailles et de réarmer massivement, sans réaction militaire de la France et du Royaume-Uni. Hitler fait également voter des lois qui réorganisent l’économie et qui facilitent la reconversion d’une partie de l’industrie allemande dans l’armement. Ce réarmement est aidé par les sociétés Ford et General Motors qui investissent massivement en Allemagne et assurent la majeure partie de la construction de camions militaires et de half-tracks. A la fin de 1938, les Allemands prennent également le contrôle de la filière tchèque de production de chars.
    En 1935, prenant prétexte de l’allongement de la durée de la conscription en France (pour des raisons démographiques), la Reichswehr est dissoute et le service militaire est rétabli. La Luftwaffe est recréée. Une armée de terre de 12 corps d’armée et 36 divisions est mise sur pied. La construction de croiseurs de 26 000 tonnes et de sous-marins est lancée dans le cadre du plan Z. En 1935, un premier sous-marin sort des chantiers navals tandis que la 1ère Panzerdivision fait son apparition. En mars 1936, la Rhénanie démilitarisée est réoccupée sans réaction française autre que verbale. En 1938 au moment de la crise des Sudètes, cinq ans à peine après le début du réarmement, les experts français estiment que le rapport de forces est désormais nettement en faveur des Allemands.
    Les combats de 1939 et 1940 semblent leur donner raison mais pour les Allemands la guerre a commencé trop tôt. Hitler estimait être prêt militairement pour 1942, soit neuf ans après le début du réarmement, et le conflit s’engage alors que les Allemands ont encore des lacunes dans les domaines qui demandent des investissements à long terme comme la flotte océanique ou les bombardiers à long rayon d’action.
    Enseignements
    Par principe, une France placée en situation de « pause » ne pourra réarmer qu’en réaction à une menace et donc avec retard. L’URSS réarme la première en 1928, puis, par « effet domino », l’Allemagne en 1933, la France en 1936, le Royaume-Uni en 1937-38 et les Etats-Unis en 1939-40. Les dictatures (et a priori on voit mal la France s’engager contre un Etat démocratique moderne) ont de plus l’avantage de ne pas avoir à tenir compte de leur opinion publique. Elles peuvent donc réarmer plus facilement et plus massivement. Ce décalage initial peut d’ailleurs inciter la puissance menaçante à agir au plus vite, d’autant plus que, là encore, il lui est plus facile d’initier un conflit que pour une démocratie.
    Inversement, le temps de combler le retard, la France et ses alliés, si elles n’ont pas pris soin de conserver une force d’intervention, même réduite, sont condamnés à une posture défensive le temps de combler leur retard. C’est tout le sens de la stratégie attentiste française de 1939 qui n’aurait pas eu de raison d’être si on avait disposé de la force blindée professionnelle que proposait le colonel de Gaulle en 1934. Ce fer de lance aurait également pu servir de référence à une armée française qui n’a pas su conserver ses compétences de guerre.
    Cet exemple montre en effet l’importance du choix de modèle d’armée qui est fait dans une posture d’attente. Après 1918, les Allemands ont transformé leur armée en école militaire, les Britanniques en ont fait une police impériale et les Français un cadre de mobilisation. Les premiers ont été, et de loin, les mieux préparés à la guerre mondiale face à des Britanniques absorbés par les missions extérieures et des Français englués par les tâches administratives.
    Pour ne pas laisser l’initiative industrielle à un adversaire potentiel, il est indispensable de pouvoir réarmer en un temps très bref, ce qui interdit bien sûr toute improvisation mais impose aussi d’innover. Le réarmement américain pendant la Seconde Guerre mondiale, fondé sur des méthodes modernes de management, est à cet égard un modèle surtout si on le compare à l’inertie du « complexe militaro-industriel » français des années 1930.
    L’exemple allemand témoigne aussi de la nécessité de ne pas couper la petite armée d’active du reste de la société (ce qui est en partie le cas des Britanniques) mais au contraire de tisser une multitude de liens qui seront, le jour venu, autant de sources de régénération.
    Cette politique de long terme, faite d’un suivi rigoureux et d’un cap maintenu fermement, impose une certaine longévité à leurs postes des responsables militaires, surtout si l’environnement politique et économique est instable.
    Les exemples allemands et soviétiques (mais aussi celui du Corps des marines américains à la même  période) prouvent qu’il est possible voire facile d’imaginer des concepts doctrinaux originaux lorsque son armée n’est plus équipée. Inversement, si les démocraties occidentales disposent encore d’un capital matériel hérité de la Grande guerre, celui-ci arrive a obsolescence à la fin des années 1930, tout en ayant, par sa simple existence, fortement orienté jusque là la doctrine. Il faut néanmoins rappeler que cette liberté de pensée doctrinale soviétique et surtout allemande a été payée d’une grande vulnérabilité pendant de longues années. Il y a donc un arbitrage à faire entre liberté et vulnérabilité.

    Outre qu’elle dispose par principe de l’initiative du réarmement, la puissance menaçante, si elle conduite par un régime autoritaire, peut également, et plus facilement qu’en démocratie, imposer des concepts novateurs à un corps militaire par essence plutôt conservateur. C’est le cas de l’Etat nazi qui accélère le développement des corps blindés, des parachutistes, de l’appui air-sol, etc. C’est un nouvel handicap à anticiper pour une démocratie « en réaction ».

    http://lavoiedelepee.blogspot.fr/

  • Quand la Patrie est trahie par la république – par Jean Raspail

    J’ai tourné autour de ce thème comme un maître-chien mis en présence d’un colis piégé. Difficile de l’aborder de front sans qu’il vous explose à la figure. Il y a péril de mort civile. C’est pourtant l’interrogation capitale. J’ai hésité.
    D’autant plus qu’en 1973, en publiant « Le Camp des saints », j’ai déjà à peu près tout dit là-dessus. Je n’ai pas grand-chose à ajouter, sinon que je crois que les carottes sont cuites. Car je suis persuadé que notre destin de Français est scellé, parce qu’« ils sont chez eux chez moi » (Mitterrand), au sein d’une « Europe dont les racines sont autant musulmanes que chrétiennes » (Chirac), parce que la situation est irréversible jusqu’au basculement définitif des années 2050 qui verra les « Français de souche » se compter seulement la moitié - la plus âgée - de la population du pays, le reste étant composé d’Africains, Maghrébins ou Noirs et d’Asiatiques de toutes provenances issus du réservoir inépuisable du tiers monde, avec forte dominante de l’islam, djihadistes et fondamentalistes compris, cette danse-là ne faisant que commencer.
    TOUTE L’EUROPE MARCHE À LA MORT
    La France n’est pas seule concernée. Toute l’Europe marche à la mort. Les avertissements ne manquent pas - rapport de l’ONU (qui s’en réjouit), travaux incontournables de Jean-Claude Chesnais et Jacques Dupâquier, notamment -, mais ils sont systématiquement occultés et l’Ined pousse à la désinformation. Le silence quasi sépulcral des médias, des gouvernements et des institutions communautaires sur le krach démographique de l’Europe des Quinze est l’un des phénomènes les plus sidérants de notre époque.
    Quand il y a une naissance dans ma famille ou chez mes amis, je ne puis regarder ce bébé de chez nous sans songer à ce qui se prépare pour lui dans l’incurie des « gouvernances » et qu’il lui faudra affronter dans son âge d’homme. Sans compter que les « Français de souche », matraqués par le tam-tam lancinant des droits de l’homme, de « l’accueil à l’autre », du « partage » cher à nos évêques, etc., encadrés par tout un arsenal répressif de lois dites « antiracistes », conditionnés dès la petite enfance au « métissage » culturel et comportemental, aux impératifs de la « France plurielle » et à toutes les dérives de l’antique charité chrétienne, n’auront plus d’autre ressource que de baisser les bras et de se fondre sans moufter dans le nouveau moule « citoyen » du Français de 2050.
    LA PREMIÈRE HYPOTHÈSE : LES ISOLATS RÉSISTANTS
    Ne désespérons tout de même pas. Assurément, il subsistera ce qu’on appelle en ethnologie des isolats, de puissantes minorités, peut-être une quinzaine de millions de Français - et pas nécessairement tous de race blanche - qui parleront encore notre langue dans son intégrité à peu près sauvée et s’obstineront à rester imprégnés de notre culture et de notre histoire telles qu’elles nous ont été transmises de génération en génération.
    Cela ne leur sera pas facile.
    Face aux différentes « communautés » qu’on voit se former dès aujourd’hui sur les ruines de l’intégration (ou plutôt sur son inversion progressive : c’est nous qu’on intègre à « l’autre », à présent, et plus le contraire) et qui en 2050 seront définitivement et sans doute institutionnellement installées, il s’agira en quelque sorte - je cherche un terme approprié - d’une communauté de la pérennité française.
    Celle-ci s’appuiera sur ses familles, sa natalité, son endogamie de survie, ses écoles, ses réseaux parallèles de solidarité, peut-être même ses zones géographiques, ses portions de territoire, ses quartiers, voire ses places de sûreté et, pourquoi pas, sa foi chrétienne, et catholique avec un peu de chance si ce ciment-là tient encore.
    Cela ne plaira pas.
    Le clash surviendra un moment ou l’autre. Quelque chose comme l’élimination des koulaks par des moyens légaux appropriés.
    Et ensuite ?
    Ensuite la France ne sera plus peuplée, toutes origines confondues, que par des bernard-l’ermite qui vivront dans des coquilles abandonnées par les représentants d’une espèce à jamais disparue qui s’appelait l’espèce française et n’annonçait en rien, par on ne sait quelle métamorphose génétique, celle qui dans la seconde moitié de ce siècle se sera affublée de ce nom.
    Ce processus est déjà amorcé.
    LA SECONDE HYPOTHÈSE : LA « RECONQUISTA »
    Il existe une seconde hypothèse que je ne saurais formuler autrement qu’en privé et qui nécessiterait auparavant que je consultasse mon avocat, c’est que les derniers isolats résistent jusqu’à s’engager dans une sorte de « Reconquista » (lire «De la Reconquête Française» - de Marc Noé) sans doute différente de l’espagnole mais s’inspirant des mêmes motifs. Il y aurait un roman périlleux à écrire là-dessus.
    Ce n’est pas moi qui m’en chargerai, j’ai déjà donné.
    Son auteur n’est probablement pas encore né, mais ce livre verra le jour à point nommé, j’en suis sûr.
    Ce que je ne parviens pas à comprendre et qui me plonge dans un abîme de perplexité navrée, c’est pourquoi et comment tant de Français avertis et tant d’hommes politiques français concourent sciemment, méthodiquement, je n’ose dire cyniquement, à l’immolation d’une certaine France (évitons le qualificatif d’«éternelle» qui révulse les belles consciences) sur l’autel de l’humanisme utopique exacerbé.
    Je me pose la même question à propos de toutes ces associations omniprésentes de droits à ceci, de droits à cela, et toutes ces ligues, ces sociétés de pensée, ces officines subventionnées, ces réseaux de manipulateurs infiltrés dans tous les rouages de l’État (éducation, magistrature, partis politiques, syndicats, etc.), ces pétitionnaires innombrables, ces médias correctement consensuels et tous ces « intelligents » qui jour après jour et impunément inoculent leur substance anesthésiante dans l’organisme encore sain de la nation française.
    LES RENÉGATS DE LA FRANCE
    Même si je peux, à la limite, les créditer d’une part de sincérité, il m’arrive d’avoir de la peine à admettre que ce sont mes compatriotes. Je sens poindre le mot « renégat », mais il y a une autre explication : ils confondent la France avec la République.
    Les « valeurs républicaines » se déclinent à l’infini, on le sait jusqu’à la satiété, mais sans jamais de référence à la France. Or la France est d’abord une patrie charnelle. En revanche, la République, qui n’est qu’une forme de gouvernement, est synonyme pour eux d’idéologie, idéologie avec un grand « I », l’idéologie majeure.
    Il me semble, en quelque sorte, qu’ils trahissent la première pour la seconde. Parmi le flot de références que j’accumule en épais dossiers à l’appui de ce bilan, en voici une qui sous des dehors bon enfant éclaire bien l’étendue des dégâts. Elle est extraite d’un discours de Laurent Fabius au congrès socialiste de Dijon, le 17 mai 2003 : « Quand la Marianne de nos mairies prendra le beau visage d’une jeune Française issue de l’immigration, ce jour-là la France aura franchi un pas en faisant vivre pleinement les valeurs de la République. »
    Puisque nous en sommes aux citations, en voici deux, pour conclure: « Aucun nombre de bombes atomiques ne pourra endiguer le raz de marée constitué par les millions d’êtres humains qui partiront un jour de la partie méridionale et pauvre du monde, pour faire irruption dans les espaces relativement ouverts du riche hémisphère septentrional, en quête de survie. » (Président Boumediene, mars 1974.)

    Et celle-là, tirée du XXe chant de l’Apocalypse : « Le temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des saints et la ville bien-aimée. »

    http://www.francepresseinfos.com/

  • Arthur Koestler : Une orgueilleuse et lucide solitude

    Ils ne sont pas tellement nombreux les écrivains qui auront marqué notre siècle, à la fois acteurs et témoins. Puis, le moment venu, observateurs et philosophes. Dans leur grande recherche de l'absolu, leur hantise fut, selon la formule de Drieu La Rochelle, d'unir le rêve et l'action.
    Arthur Koestler sut rester lui-même, tout en scindant sa vie en deux attitudes complémentaires : l'activisme d'abord et la réflexion ensuite. Agitateur politique dans sa jeunesse, il devait tenter par la suite une approche scientifique des secrets de la condition humaine.
    Il fut étroitement mêlé à quelques-unes des grandes querelles de notre temps, engagé comme peu le furent dans le sionisme, le communisme, la guerre d'Espagne et la brutale rupture avec le stalinisme dès 1940.
    Grâce à lui, personne ne pouvait ignorer, dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'intrinsèque perversité du régime bolchevique. Et il aura fallu un demi-siècle pour que les bonnes consciences soviétophiles osent dire : « On ne pouvait pas savoir ce qui se passait en URSS ! »
    Le plus célèbre de ses romans, Le zéro et l'infini avait pourtant été vendu en France à plus d'un million d'exemplaires et traduit en une trentaine de langues étrangères.
    Un esprit d'une si totale, liberté et d'une si grande exigence dérangeait tous les conformismes politiques et religieux. Cet ancien agitateur marxiste devait même rejoindre le comité de patronage de la revue Nouvelle Ecole. Quel itinéraire !

    Quand on évoque Arthur Koestler, il est révélateur de se reporter au fort haineux portrait qu'en trace Simone de Beauvoir dans Les Mandarins :
    « Ce visage triangulaire aux pommettes saillantes, aux yeux vifs et durs, à la bouche mince et presque féminine, ce n'était pas un visage français ; l'URSS était pour lui un pays ennemi, il n'aimait pas l'Amérique : pas un endroit sur terre où il se sentit chez lui. »
    Enfant unique, il naît à Budapest le 5 septembre 1905, fils de deux émigrés juifs, l'un russe et l'autre tchèque : Henri Köstler et Adela Jeiteles, qui se fait appeler Hitzig.
    Plus tard devenu écrivain, Arthur transformera son nom patronymique de Köstler en Koestler, car sa machine à écrire ne possède pas de tréma.
    La famille multiplie les allers et retours entre la Hongrie et l'Autriche pendant la Grande Guerre, avant de s'installer définitivement à Vienne. A dix-sept ans, Arthur entame des études d'ingénieur à l'école polytechnique. Mais il est aussi - et d'abord - préoccupé de politique. Encore étudiant, il rejoint les activistes sionistes de Jabotinski, que certains considèrent comme des « fascistes juifs » et qui donneront naissance à des formations de combat : Betar, Irgoun ou groupe Stern. Abandonnant ses études, Arthur part pour la Palestine à vingt et un ans, en 1926. Il ne restera guère dans le kibboutz qui l'accueille.
    Secrétaire général du mouvement international révisionniste (sionistes d'extrême droite), il devient aussi chroniqueur scientifique, ce qui le conduira à survoler le Pôle en dirigeable.
    Il adhère au parti communiste allemand et part en URSS en 1932 comme recrue de la section "Agit-Prop" du Komintern, devenant sous le nom d'Ivan Steinberg, un des hommes de l'appareil international clandestin.
    Il se partage ensuite entre Paris et Berlin, tour à tour dandy et clochard, espion et journaliste et aussi romancier qui se lance dans une grande fresque historique sur la révolte des esclaves de l'Antiquité romaine : Spartacus.
    La guerre d'Espagne le verra correspondant de presse dans les deux camps, puis jeté en prison par les franquistes après la prise de Malaga, tout en devenant suspect aux staliniens pour ses sympathies envers les anarchistes et les trotskystes.
    Finalement libéré après avoir vu la mort de très près, il tire de son expérience tragique un récit impressionnant : Testament espagnol. Il choisit désormais de s'exprimer en anglais plutôt qu'en allemand.
    Les procès de Moscou achèvent de le détourner du stalinisme et il commence à écrire, dès la fin de l'année 1938, ce qui va devenir son grand livre de rupture avec le communisme.
    Koestler n'est pas au bout des péripéties de sa vie aventureuse : un séjour dans le camp de concentration du Vernet où se retrouvent en 1939 les suspects de toutes les nationalités (La lie de la terre), un bref engagement dans la Légion étrangère en 1940, la fuite en Angleterre par Lisbonne, le volontariat dans les unités de pionniers chargés de la Défense passive pendant le "blitz" et enfin un poste officiel de propagandiste au ministère britannique de l'Information.
    Paru outre-Manche au début de l'année 1941 (avant que l'URSS ne devienne la grande alliée de la « croisade des démocraties ») Le zéro et l'infini est publié en France, chez Calmann-Lévy, en 1945.
    C'est l'histoire d'un vieux et célèbre militant bolchevique de la vieille garde de Lénine, Roubachof, qui est jeté en prison parce qu'il n'est plus « dans la ligne » et finit, après trois terribles interrogatoires, par avouer publiquement sa trahison et les crimes divers qu'il n'a pas commis.
    Le scandale est à la hauteur du succès : considérable. Ce n'était certes alors pas la mode de s'en prendre à la glorieuse Union soviétique, grande puissance victorieuse et codominatrice de l'Europe depuis les accords de Yalta.
    Arthur Koestler va être traité de tous les noms par les communistes et par leurs compagnons de route : « mouchard »,« agent des trusts », « Judas » et bien entendu « vipère lubrique »...
    Après le communisme, il lui reste à régler ses comptes avec le sionisme. Certes, La tour d'Ezra est une apologie du nouvel Etat d'Israël. Mais, devenu citoyen britannique en 1948, Koestler estime désormais qu'il n'y a pour les Juifs du monde entier que deux attitudes possibles : ou le départ pour la Terre Promise ou l'assimilation totale. Il renie toute double fidélité. Ce qui conduira la presse communautaire à lui reprocher d'incarner désormais : « la conscience juive au degré zéro ».
    Le Koestler militant est mort ; le Koestler romancier engagé aussi. Il surgit désormais un autre Koestler qui, pendant une trentaine d'années, va multiplier les écrits philosophiques et scientifiques.
    Il déplore dans Les somnambules en 1959, le divorce entre la science et la spiritualité. Il se passionne pour la microphysique ou la neuropsychologie, s'engage contre « le réductionniste », récuse ; en termes définitifs, ses plus célèbres coreligionnaires, à qui il reproche leur « dialectique talmudique »: « Marx, Lorelei à grande barbe, posté sur les récifs d'Utopie pour attirer le voyageur ; Freud, qui réduit les aspirations spirituelles à ses sécrétions sexuelles ; et Einstein, vénéré dans l'ardent espoir que la Science va répondre à toutes les questions, expliquer les fins dernières et le sens de la vie. »
    Et il conclut : « Après leur crépuscule, [ces divinités] ont laissé un vide immense. »
    Homme de contradictions et par conséquent de dialogue, il devient un vieux sage, une sorte d'oracle qui aime avoir, selon l'expression de sa troisième femme, qui se suicidera avec lui le 1er mars 1983, « la tête dans les nuages avec les pieds solidement placés sur terre ».
    Alain de Benoist, dont il patronna la revue Nouvelle Ecole et qui venait souvent le visiter à Londres, le qualifie d'un mot : « Un homme supérieur. »
    J.M. National Hebdo du 24 au 30 décembre 1998

  • Pour le roi de Prusse

    Matrice de l'Allemagne moderne, responsable de deux guerres mondiales et des atrocités du IIIe Reich, la Prusse fut éliminée de la carte par les vainqueurs en 1945.
    Il s'est avéré plus difficile de l'effacer des mémoires.
    To u t c o m m e n c e a u XIIIe siècle, quand les chevaliers teutoniques partent évangéliser le glaive au poing le monde balte, dernier territoire européen ancré dans le paganisme. Cette zone entre Vistule et Niémen, on l'appelle Porussen, "à côté des Russes", mot qui donnera leur nom à la Poméranie et à la Prusse. Les Teutoniques la germanisent en y attirant des colons venus d'Allemagne.
    Conflits en germe
    Les conflits de l'avenir sont en germe dans la projection de cette enclave allemande en pays slave. Au début de la Réforme, le grand maître teutonique, Albert de Hohenzollern, converti au protestantisme, obtient du roi de Pologne, contre serment de vassalité, le titre de duc de Prusse. Titre qui passe, en 1603, à son cousin, le Margrave de Brandebourg. Désormais, les Hohenzollern, maîtres de domaines sans continuité territoriale, travailleront à les réunir, et s'en donneront les moyens en renforçant de génération en génération leur puissance militaire, économique et diplomatique, jusqu'à s'ériger en souverains en 1701 et s'imposer en État dominant. Jean-Paul Bled, l'un des meilleurs spécialistes français de l'histoire germanique, après avoir consacré de nombreux ouvrages à l'Autriche et aux Habsbourg, s'intéresse au rival prussien dont les efforts sapèrent peu à peu le vieil empire catholique. Son Histoire de la Prusse constitue une synthèse didactique claire, intelligente, argumentée, documentée, jamais lassante ni ennuyeuse, qui va à l'essentiel sans perdre le lecteur dans le dédale des intrigues, querelles et conflits. D'une extrême honnêteté intellectuelle, ce travail qui n'ignore pas les aspects culturels, sociaux, économiques, religieux, met en évidence la continuité d'une oeuvre, d'une pensée, d'une volonté, exercées à travers des personnalités contrastées mais toutes habitées d'un même amour et d'un même sens de la grandeur de leur pays. Cela ne rend pas les Hohenzollern plus aimables, mais il faut admettre qu'ils donnèrent pendant près de cinq siècles une extraordinaire démonstration des bienfaits de la monarchie et de la continuité dynastique. Maurras avait raison de vouloir le roi chez nous et la république chez les autres...
    Comparer ce livre à l'Histoire de la Prusse de l'Australien Christopher Clark est révélateur du fossé séparant historiographies européenne et anglo-saxonne. Clark peut avoir vécu en Allemagne, s'y être marié, enseigner à Cambridge, il n'en reste pas moins foncièrement étranger à l'univers dont il se fait censeur et juge plutôt qu'analyste. Les lectures, les connaissances emmagasinées n'y changent rien : ces monarchies, ces racines catholiques, ces usages, ces façons d'être et d'agir, ces codes d'honneur d'un autre temps lui échappent. Il ne cherche pas à les comprendre et les condamne en bloc comme aux antipodes du modèle démocratique et libéral en vigueur. Étrange démarche historique mais qui a les faveurs d'un public, surtout américain, rassuré dans son sentiment de supériorité.
    Un État artificiel
    Que la Prusse, État artificiel sans frontières naturelles, soit le lent et patient produit d'une famille royale échappe à Clark. C'est pourquoi son Histoire donne une sensation de désordre. Ayant choisi de se centrer sur le Brandebourg, au détriment de la Prusse orientale, il se condamne, et condamne son lecteur, à ne pas saisir grand-chose aux événements. Les électeurs, rois, princes, hommes politiques, il les exécute d'une sentence lapidaire, facile à retenir, d'une épithète en général peu flatteuse, « ivrogne, demeuré »... Ce qui l'attire, ce sont les groupes, les idées, les mouvements de foule, les changements économiques. Cela donne quelques chapitres intéressants sur le piétisme, la bureaucratie, l'antisémitisme, perdus dans une somme aussi gigantesque qu'incohérente et prétentieuse. Ses à-peu-près caricaturaux s'agissant de la France, chaque fois qu'il faut parler de ses rapports avec la Prusse, inquiètent quant au sérieux de l'ensemble. C'est ainsi que l'on voit « la vieille Europe » depuis Sydney ou Washington, et cela explique bien des choses... Pour ne pas figer Frédéric-Guillaume Ier en maniaque de l'armée, Frédéric II en homosexuel, les autres à l'avenant, vous vous référerez à l'étude serrée de Henry Bogdan, Les Hohenzollern, la dynastie qui a fait l'Allemagne. Elle suit, branche par branche, l'étonnant parcours de ces hobereaux de la Souabe dont la fidélité avait plu aux Hohenstaufen qui leur confièrent des postes de burgraves ; ce marchepied les mena, relativement vite, à fonder des maisons souveraines. Ici, l'histoire de la Prusse se lit à travers eux, unique façon de faire. Loin des clichés, ils apparaissent ouverts au progrès, aux arts, aux Lettres et passablement éloignés de la brute épaisse.
    Grâce à Voltaire qui, après leur brouille, lui tailla cependant des croupières, Frédéric II reste le mieux connu et le moins honni des souverains prussiens. Ce francophile enragé fut pourtant le premier à nous chercher noise, à cause du renversement d'alliances qui aligna la France au côté de l'Autriche à l'heure où la Prusse comptait sur la faiblesse de la jeune impératrice Marie-Thérèse pour s'imposer. Cela nous valut l'humiliante défaite de Rossbach. Et à Frédéric, qui avait pris des risques insensés, et failli tout perdre, son surnom de Grand. Jean-Paul Bled lui consacre une belle biographie, sensible et profonde, qui débarrasse le personnage des légendes tenaces et resitue la terrible querelle qui l'opposa à son père, "le roi soldat", dans sa véritable dimension : celle des angoisses d'un souverain redoutant de laisser son royaume aux mains d'un successeur qui ne saurait pas faire fructifier les efforts ancestraux. Il se trompait : pour être d'un tempérament différent et user d'autres méthodes, Frédéric n'en continua pas moins l'oeuvre familiale et l'amena à maturité. Le "vieux Fritz" meurt en 1786. Vingt ans plus tard, Iéna semble sonner le glas d'une Prusse sortie mal à propos de la neutralité qu'elle observait vis-à-vis de la France révolutionnaire depuis 1795.
    Une figure à part
    Louise de Mecklembourg-Strelitz est une figure à part, seule femme à émerger d'une dynastie guerrière. Mariée à dix-sept ans au futur Frédéric-Guillaume III, désespérément velléitaire, elle cherche à lui faire partager son horreur du phénomène révolutionnaire, n'y parvient pas, le regarde, impuissante, prendre à contre-courant les décisions engageant l'avenir du royaume. La défaite laisse la Prusse anéantie, ses souverains réfugiés près d'Alexandre Ier ; l'amitié amoureuse qui lie le Tsar à la reine, sentiment platonique que la presse française exploite honteusement pour discréditer Louise, n'empêche pas la Russie de sacrifier les intérêts prussiens à Tilsitt. La souveraine tente en vain d'émouvoir Napoléon. Mais le courage inutile de Louise galvanise la Prusse et conduit au redressement de 1813. Elle ne le verra pas. Elle meurt en 1810, usée par les épreuves, à trente-quatre ans. Jean-Paul Bled ne s'arrête pas à la pieuse légende entourant la mémoire de la reine , personnalité complexe. Peu instruite, d'une intelligence limitée, Louise, héroïne romantique, belle, touchante, admirable, malheureuse, demeure l'égérie de sa nation. Son fils cadet, Guillaume Ier, n'oubliera pas les avanies infligées par la France à sa mère. Il les fit payer en 1870... Les premiers souverains prussiens cherchaient la continuité territoriale et l'abaissement de l'Autriche. Les traités de 1815, qui amènent la Prusse sur le Rhin, changent les visées des Hohenzollern. Leur but sera désormais l'unification de l'Allemagne et l'expulsion des Habsbourg du monde germanique. Ils y parviendront, grâce à Bismarck. Ce nom hérisse le public français qui l'associe à de très mauvais souvenirs. Impossible, malgré tout, d'ignorer le chancelier de fer dont Jean- Paul Bled publie une biographie mesurée qui humanise un peu le personnage.
    Habile et audacieux
    Surnommé "le réactionnaire rouge", Otto Von Bismarck ne se réduit pas à un Junker borné et belliqueux, pas plus que sa politique à la formule provocatrice "par le fer et le sang". Habile et audacieux, osant des alliances contre-nature momentanées pour toucher au but, il contre le péril révolutionnaire, triomphe de l'Autriche à Sadowa en 1866, victoire dont l'ampleur change définitivement le visage de l'Europe, abuse Napoléon III sur ses intentions, ce qui conduit, après Sedan, au double désastre de la perte de l'Alsace-Lorraine et de l'unification allemande, péril que les Capétiens avaient toujours su éviter. Le conflit ouvert avec l'Église à l'occasion du Kulturkampf marquera son seul échec, qu'il saura négocier car il était capable d'une souplesse proportionnelle à sa grande intelligence...
    Ces qualités manquaient à Guillaume II dont le premier souci, monté sur le trône en 1888, fut de se débarrasser de Bismarck avant de liquider méthodiquement son oeuvre jusqu'à l'ultime catastrophe de 1918 et la chute des Hohenzollern. Christian Baechler essaie de comprendre cet homme tourmenté, affligé d'un handicap physique qu'il s'acharnait douloureusement à surmonter, rongé par ses relations conflictuelles avec sa mère anglaise. Guillaume Ier avait craint de voir l'Allemagne dévorer la Prusse. Ses craintes étaient fondées : son petit- fils s'identifia trop à cette nation arrogante et conduisit à l'effondrement de l'édifice entier...
    Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 3 au 16 mars 2011
    ✓ Jean-Paul Bled : Histoire de la Prusse, Fayard 480 p., 26 €.
    ✓ Christopher Clark : Histoire de la Prusse, Perrin, 800 p., 29,50 €.
    ✓ Henry Bogdan : Les Hohenzollern, Perrin,405 p., 25 €.
    ✓ Jean-Paul Bled : Frédéric le Grand, Fayard ; 640 p., 26 € ; La Reine Louise de Prusse, Fayard, 280 p., 22 € ; Bismarck, Perrin, 325 p., 23 €.
    ✓ Christian Baechler : Guillaume II d'Allemagne, Fayard, 530 p., 25 €.

  • Idéologie du Genre à l’école : le FN réagit

     « Halte à ceux qui veulent déconstruire les enfants ! » s’insurge Françoise Grolet, conseiller régional de Lorraine, dans un communiqué.

    La Ligue de l’Enseignement, association gauchiste, met effectivement en place un projet national « Ecole et cinéma », qui mobilise 645 000 enfants par an pour un cycle de trois films. Voici comment le présente la fiche pédagogique : « Laure a 10 ans. Laure est un garçon manqué. Arrivée dans un nouveau quartier, elle fait croire à Lisa et sa bande qu’elle est un garçon. Action ou vérité ? Action. L’été devient un grand terrain de jeu et Laure devient Michael, un garçon comme les autres… suffisamment différent pour attirer l’attention de Lisa qui en tombe amoureuse. Laure profite de sa nouvelle identité comme si la fin de l’été n’allait jamais révéler son troublant secret ».

    Le conseiller FN condamne ce film qui « propage clairement l’idéologie du Genre, qui essaie de substituer, à une humanité composée d’hommes et de femmes, des individus dotés d’une « orientation sexuelle » interchangeable« . Françoise Grolet souligne que l’ »auteur, Céline Sciamma se revendique comme militante de la cause lesbienne, et a reçu à la Biennale de Berlin 2011 le « Teddy Awards » dédié aux films évoquant l’homosexualité« .

    « Cette séance de cinéma à l’école heurte gravement le droit des parents, premiers éducateurs« , dénonce le FN à travers l’ancien soutien de Bruno Gollnisch. « A force de vouloir détruire tout repère, toute identité, on crée une société qui déstabilise totalement un enfant » poursuit-elle.

    « Revendiquons pour nos enfants le droit à grandir paisiblement, pour autant que le monde actuel le leur permette. En tout état de cause, il appartient aux adultes de refuser la « subversion délicate » (bel oxymore du critique d’Arte…) de ces apprentis-sorciers saccageurs d’enfance » termine le communiqué.

    http://www.contre-info.com/

  • Unité du monde et grand espace européen Günther Maschke

    Günther Maschke, ancien militant gauchiste de 1968 à Vienne, acti-viste du SDS révolutionnaire, converti aux thèses de la droite radicale et traditionnelle par une lecture attentive de Carl Schmitt et de Donoso Cor-tés, dont il est le brillant traducteur allemand, a prononcé cette allocution à Rome, à l'occasion du 4ième Symposium de la revue syndicaliste (CISNAL) Pagine Libere.  Thème: ³Wall Street? Non merci!² (4 & 5 juin 1993). Parmi les autres orateurs, signalons Giano Accame (directeur du Secolo d'Italia),  le Prof. Michel Maffesoli (Paris, sociologue spécialiste des dimensions dionysiaques de nos sociétés), le Prof. Francesco Coppel-lotti (traducteur d'Ernst Nolte), le Prof. Carlo Gambescia (spécialiste de l'¦uvre de Pitirim Sorokin), Luca Leonello Rimbotti (collaborateur des re-vues Diorama Letterario  et Trasgressioni   de Florence et spécialiste du fascisme de gauche, du national-bolchévisme, etc.) et, représentant le monde non universitaire et militant, Alain de Benoist, directeur de Krisis.  Nous reproduisons ce texte avec l'aimable autorisation de l'auteur.

    Duo quum faciunt idem, non est idem. Si deux hommes parlent entre eux de l'unité de l'Europe, ils croiront sans doute qu'ils sont du même avis. En réalité, l'un voudra l'unité de l'Europe en tant qu'étape vers l'unité du monde, scellée par une socialisation uniformisante de l'humanité, produite par la technique et l'économie, deux facteurs qui rendront superflue toute politique. L'autre interlocuteur, au contraire, vou-dra l'unité de l'Europe pour mettre un terme à toutes ces tendances universalistes vers l'unité du globe et à la disso-lution de toutes les différences existant entre les nations et les cultures. L'Europe doit s'unir, mais pour se délimiter. Elle devra atteindre une nouvelle intensité politique, trouver une nouvelle identité politique, qui lui permettront rapidement de distinguer l'ami de l'ennemi, sur un mode lui aussi nouveau.

    Celui qui parle aujourd'hui de l'Europe doit dire aussi clairement s'il entend servir l'"universalisme" ou le "grand espace" (1), pour reprendre deux concepts chers à Carl Schmitt. S'il souhaite la dissolution du monde dans une seule et unique unité pacifiée, dans laquelle il n'y aurait plus qu'une politique intérieure mondiale, où la paix serait maintenue à l'aide d'expédients de type policier ou s'il désire une organisation régionale des pouvoirs de ce monde, organisation grâce à laquelle les peuples collaboreraient entre eux, dans la sérénité et dans l'indépendance réciproque. Les grands espaces formés de cette manière "recevraient leur centre et leur contenu non seulement de la technique mais aussi de la substance spiri-tuelle des peuples, de leurs religions et de leur race, de leur culture et de leur langue, sur base des forces vivantes de leur hérédité nationale" (2).

    Ces deux conceptions opposées, nous les retrouvons au départ de toutes les réflexions sur la désirabilité de l'union de notre continent. Dans son texte rédigé entre 1294 et 1318, De monarchia, Dante se faisait l'avocat de l'unité du monde (qui, pour lui, était encore identique à l'Europe connue) sous le gouvernement d'un Empereur qui recevrait du Pape la plénitude de son pouvoir.

    Ce n'est pas un hasard si Hans Kelsen, le juriste-philosophe inventeur d'un concept d'ordre juridique mondial, qui conduirait à la dissolution de toutes les souverainetés des Etats particuliers, commence son ¦uvre par un éloge actualisé de la pensée de Dante (3). Pierre Dubois (alias Petrus de Bosco), au con-traire, explique en 1306, dans De recuperatione Terrae Sanctae,  la nécessité d'une unité de l'Europe et d'une paix durable sous les principes qu'il avait énoncés, dans le but de reconquérir la Terre sainte en lançant une croisade victorieuse. L'unité est nécessaire, ajoutait-il, parce qu'il y a un ennemi (commun) et c'est la présence de cet ennemi qui fait que notre ³nous² se constitue.

    D'un point de vue chrétien, l'unité du monde ne peut exister que dans Adam ou dans le Christ. A la fin des temps seulement   ‹qui adviendra  apocalyptiquement et non pas métaphoriquement comme la ³fin de l'histoire² dont on parle et reparle aujourd'hui‹  nous aurons une unité qui se présentera comme dépassement du politique, comme dépassement de l'opposition ami/ennemi. Mais en entendant ce moment eschatologique, dans le temps présent, nous n'aurons jamais qu'une recherche toujours vaine de l'unité du monde, nécessairement placée sous le signe de l'Antéchrist, dont la devise est notoirement pax et securitas.  Si le dépassement du politique est le dépassement de l'opposition ami/ennemi, et si ce double dépassement est l'objectif que l'on s'assigne, il ne pourra être atteint qu'au bout d'une longue lutte sanguinaire. A la fin de ce combat, le monde s'unira sous le signe de la technique et de l'économie, celle de Henry Ford ou de Vladimir Illitch Lénine.

    Jusqu'il y a peu d'années, notre situation était la suivante: dans la guerre froide, deux modes d'existence luttaient l'un contre l'autre, mais chacun de ces modes était dépourvu de foi et d'idéologie, ne désirait que le profit ou la jouissance sans autre considération; pire, ces modes d'existence étaient réservés aux masses technico-prolétariennes, fanatisées et maintenues dans la pauvreté (4). Mais les deux partis de cette guerre civile planétaire étaient d'accord sur une chose: après leur victoire, le politique allait disparaître. En 1922, Carl Schmitt écrivait à ce propos: "Aujourd'hui, rien n'est plus à la mode que la lutte contre le politique. Les financiers américains, les techniciens industriels, les socialistes marxistes et les révolutionnaires anarcho-syndicalistes sont tous d'accord pour réclamer l'élimination du pouvoir non objectif de la politique qui s'exerce sur l'objectivité de la vie moderne. Il ne doit plus y avoir désormais que des tâches d'ordre technique ou organisationnel et il ne peut plus y avoir de problèmes politiques" (5).

    Les problèmes politiques auraient véritablement disparu mais seulement si le monde tout entier avait été soumis aux mêmes critères économiques et techniques. Seule une véritable et complète unité du monde, seul un ³Etat mondial² et un ³gouvernement mondial² pourraient actualiser la dépolitisation du monde et le stabiliser, croient les adeptes de cette superstition moderne.

    Ce gouvernement mondial n'aurait plus eu besoin que d'une police mondiale  ‹seulement pour une période de transition?‹   qui aurait eu pour tâche d'annihiler les éventuels rebelles par le truchement d'une police bombing.  Ce gouvernement mondial oblitèrerait tous les systèmes juridiques existants dans les Etats particuliers, au sein des peuples, et imposerait son droit international, après avoir stabilisé l'entièreté du monde. Le droit mondial disciplinerait ensuite tout ce qui vit et croît sur la terre. Ecoutons à ce sujet Hans Kelsen: "L'idée de souveraineté doit être radicalement éliminée... la conception de la sou-veraineté de l'Etat lui-même est aujourd'hui un obstacle à tout ceux qui envisagent l'élaboration d'un ordre juridique international, inséré dans une organisation prévoyant la division planétaire du travail; cette idée de souveraineté empêche les organes spéciaux de fonctionner pour que nous débouchions sur le perfection-nement, l'application et l'actualisation du droit international, bloque l'évolution de la communauté interna-tionale en direction d'une... civitas maxima   ‹y compris dans le sens politique et matériel du mot‹ . C'est là une tâche infinie que la constitution de cet Etat mondial dans lequel nous devons, par tous nos efforts, placer l'organisation mondiale" (6). Si l'unité du monde est réalisée un jour de cette manière et si, dans un tel monde, toute forme d'inimitié est éliminée, nous n'aurions plus rien d'autre que l'émanation d'une humanité qui se déifierait elle-même et commettrait, par là, le plus grand de tous les péchés imagi-nables. Car le politique en tant que distinction ami/ennemi est enraciné dans le péché originel. Or de-puis que nous ne pouvons plus être ni justes ni bons, nous sommes contraints de faire la distinction ami/en-nemi. Certes, chaque fois que nous opérons cette distinction, nous péchons. Mais si nous voulons dépas-ser cette distinction à l'aide de nos seules forces, nous nous mettons à la place de Dieu, ce qui est un plus grand péché encore.

    Si nous prenons en considération la situation actuelle depuis l'effondrement de l'Union Soviétique et la Guerre du Golfe, si nous nous rappellons les désirs formulés par Boutros-Ghali, le secrétaire général de l'ONU, nous constatons automatiquement que cette idée d'une unité du monde n'est pas qu'une simple spéculation théologique ou une fantaisie de juriste. Il ne faut pas être particulièrement perspicace pour constater que l'unité du monde proclamée aujourd'hui par l'ONU ne sert pas en fait les "intérêts du monde" mais bien plutôt les intérêts concrets de certains Etats, et plus spécialement, ceux des Etats-Unis.

    Les étapes vers cette unité du monde ont été le Traité de Versailles et la création de la SDN (1919), le Pacte Briand-Kellogg (1928), la Doctrine Stimson (1932) et la création des Nations-Unies (1944). Tous ces efforts ont été entrepris pour contrer les tentatives de construire de grands espaces organisés par un droit et un ordre spécifiques, au-delà de toute forme d'universalisme. L'argument de l'"unité du monde" a toujours été avancé dans l'intérêt des privilégiés de la planète, des beati possidentes  contre les have-nots   qui désiraient se donner un droit taillé à leur mesure, surtout contre l'Allemagne et le Japon, qui, en Europe ou en Asie orientale voulaient constituer de "grands espaces". Ces beati possidentes  sont aujourd'hui les Anglo-Saxons, ou plus précisément, les Américains, qui prétendent représenter seuls la "conscience du monde". Certes, nous pouvons nous permettre aujourd'hui de critiquer, même avec des arguments faciles ou simplistes, le Traité de Versailles, la SDN, le Pacte Briand-Kellogg, etc. Mais il ne sera pas facile de critiquer l'ONU: le type de juriste aujourd'hui dominant n'oserait pas se le permettre!

    Quand on a bombardé l'Irak, il y a deux ans, on l'a fait au nom de la "communauté mondiale" et de la "conscience mondiale". A partir du moment où l'on a estimé que la guerre de l'Irak contre le Koweit avait coûté au maximum 5000 vies humaines, la "conscience mondiale" a décidé de se mobiliser et les forces armées destinées à concrétiser les représailles ont pu agir officiellement au nom de l'ONU: elles ont tué 140.000 Irakiens. Ce n'est pas un hasard si cette action a été déclarée "guerre juste", parce que l'idée que sa propre cause constitue à elle seule la justice absolue justifie l'extermination de l'ennemi, qui n'est plus perçu comme un justus hostis   mais comme un criminel que l'on place derechef hors-la-loi. La notion de "guerre juste", dans les réflexions de Saint Augustin et de Saint Thomas d'Aquin, était pourtant liée à un calcul de proportionalité. A leurs yeux, il était impossible d'éliminer une injustice  ‹la mort de 5000 hommes‹  en commettant une injustice plus grande  ‹la mort de 140.000 hommes‹. Cette prudence de nos deux théologiens, quand ils évoquent la conduite de la "guerre juste", s'explique par la conscience du péché. Le chrétien peut nourir des doutes quant à sa capacité de reconnaître la volonté de Dieu; l'"humanité", en revanche, s'avère incapable de douter d'elle-même. A cela s'ajoute que cette humanité disposait d'interprètes comme le lobbyiste des pétroles texans, George Bush.

    La Guerre du Golfe a pleinement mis en lumière notre problématique, celle de l'"unité du monde" ou de l'"universalisme", d'une part, et celle du "grand espace", d'autre part. Outre l'Irak, qui, à long terme, voulait asseoir son hégémonie sur la péninsule arabique et fonder ainsi un "grand espace", la Guerre du Golfe a connu deux autres perdants: l'Europe occidentale et le Japon. L'Europe occidentale avec son Marché Commun  ‹qui, en un certain sens, mérite d'être qualifié de "grand espace"; nous y reviendrons‹ pourrait un jour devenir dangereuse pour les Etats-Unis. En fait, tant l'Europe occidentale que le Japon ont payé des milliards de dollars pour une guerre à laquelle ils n'avaient aucun intérêt réel. Ils ont payé des milliards aux Etats-Unis qui, d'une part, se trouvent déjà sur la voie du déclin, et qui, d'autre part, préparent déjà avec une redoutable clairvoyance la lutte pour la domination du monde, une lutte qui s'engagera contre l'Europe occidentale et le Japon!

    L'Europe occidentale et le Japon ont facilité par leurs paiements aux Etats-Unis le prolongement de la domination américaine sur eux-mêmes! Comme à une époque déterminée par l'économie, les décisions absurdes doivent être, elles aussi, expliquées par l'économie  ‹pour apparaître ³rationnelles²‹  on a dit que Saddam Hussein, dès qu'il se serait rendu maître des champs pétrolifères koweitiens, ferait flamber les prix du pétrole et précipiterait ainsi les économies nationales occidentales dans une crise terrible. Mais, en fait, le prix du pétrole a augmenté après  l'opération militaire victorieuse contre l'Irak, dans des proportions supérieures à ce que Saddam aurait jamais osé faire. Aujourd'hui, en effet, les Etats-Unis possèdent, grâce aux injections financières des Européens de l'Ouest, de gros intérêts dans le Golfe. En cas de crise, ils pourront très facilement fermer les robinets du pétrole aux Japonais et/ou aux Européens de l'Ouest.

    Dans les années à venir, une telle crise est parfaitement possible, voire probable: l'Europe occidentale et le Japon auront alors financé leur propre étranglement! L'idée d'un "nouvel ordre mondial", dont parlait George Bush avec tant d'éloquence à l'époque de la Guerre du Golfe, ne tient que si elle est régulière, que si elle respecte ses propres règles: ³ordre² signifie aussi ³régularité². En conséquence, l'ONU a puni l'Irak mais devrait également punir Israël ou la Syrie; elle devrait également prendre des mesures contre la Turquie ou contre la Chine; elle devrait intervenir avec la même fermeté au Sri Lanka ou au Pérou, en Colombie ou en Azerbaïdjan; elle devrait étendre ses activités en Yougoslavie et au Cambodge.

    Mais si l'on oublie que l'ONU elle-même repose sur la dualité d'un conseil de sécurité (CS) et d'Etats-clients, lesquels sont les obligés de membres de ce CS et peuvent, en cas de nécessité, être protégés par un veto, la nouvelle doctrine apparaît à l'évidence comme une pure illusion, qui ressasse à l'envi la thèse du one world. Cette nouvelle doctrine a échoué parce que les intérêts politiques des puissances sont divers et contradictoires et que leurs moyens financiers ne sont pas identiques. Et elle échoue aussi parce que les soldats ne sont guère disponibles ni prompts à se faire tuer come Italiens au Pérou, comme Allemands au Tibet, comme Turcs au Sri Lanka, etc. Si une telle doctrine triomphait envers et contre les sentiments des peuples, leurs soldats ne mourraient plus pour leur propres pays mais pour l'une ou l'autre résolution de l'ONU, par exemple celle qui porte le numéro 47.634. Imagine-t-on édifier des monuments aux morts, pour la résolution 47.634, dans un avenir proche ?

    L'idéologie de l'"unité du monde" ne fonctionne pas, tout simplement parce que cette unité n'existe pas dans le concret. Mais l'idée de l'unité du monde est fortement ancrée dans certains esprits influents, qui fomentent du désordre dans le monde en voulant la faire passer de la puissance à l'acte, pour le plus grand profit des Etats-Unis. Tout Etat qui possède des armes modernes et dispose d'une certaine puissance globale vit en fait dangereusement dans le monde actuel. En effet, il se heurte à la résistance des seuls possesseurs du pouvoir en ce monde qui, en outre, peuvent mobiliser contre lui l'idée de la paix mondiale, qu'il menacerait, et amorcer un processus de discrimination à son encontre en le qualifiant de "criminel"; en bout de course, cet Etat pourrait être soumis à un "massacre technologique". La lutte pour le pouvoir planétaire se donne ainsi une caution morale et oblige tous les adversaires réels et potentiels des puissants à envisager une punition cruelle, parce que le vieil adage romain et gaulois Vae victis,   prononcé sous les murs du Capitole par le chef celtique Brennus, est devenu plus actuel que jamais!

    Nous devons dire une bonne fois pour toutes que l'actuel droit international, qui veut contraindre les peuples à la paix mondiale au lieu de vouloir discipliner et limiter la guerre, s'alimente à deux sources particulièrement troubles: les conceptions internationalistes de la révolution française, d'une part, et celles, tout aussi internationalistes, des grandes puissances maritimes et impérialistes qu'étaient jusqu'en 1914 la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Aujourd'hui, la seule thalassocratie qui demeure en course, c'est l'Amérique. Nous ne pouvons que définir brièvement ici ces deux systèmes conceptuels, qui affichent la volonté de stabiliser définitivement le monde. Ainsi, conformément à la dogmatique de la révolution française, toute puissance qui menace la liberté républicaine, c'est-à-dire l'idéologie politique générée par les Lumières, est automatiquement hostis injustus. Parce que l'humanité est unité, parce que les conquêtes de la révolution doivent se réaliser partout dans le monde, l'adversaire de ces principes philosophiques et politiques est ennemi du genre humain tout entier (Robespierre: "Celui qui opprime une nation se déclare ennemi de tous").

    Au départ, le refus de considérer l'adversaire comme justus hostis ne valait que pour les représentants des pouvoirs traditionnels. Mais si un peuple accepte de vivre sur un mode pré-révolutionnaire, non démocratique et anti-républicain, il devient tout entier un "oppresseur", parce qu'il refuse, par son comportement conservateur, d'accepter une raison universellement valable, prescrivant un standard unique en matières de constitution et de droit. L'expansionnisme napoléonien s'est basé sur ce messianisme révolutionnaire et a dès lors transformé la guerre, qui jusqu'alors était une affaire entre Etats, disciplinée et fermée, en une guerre civile s'étendant à toute l'Europe, avec ses discriminations, sa propagande agressive et ses bouleversements dans les structures sociales et administratives des pays occupés (7).

    Le droit international et le droit de la guerre maritime de facture anglo-saxonne ne connait pas, lui non plus, de justus hostis. L'ennemi n'est plus seulement le soldat de l'Etat ennemi, mais aussi chaque civil ressortissant de cet Etat. N'importe quel civil peut ainsi se voir exproprié, interné et traduit devant un tribunal. Pire, l'ennemi, dans cette optique thalassocratique et anglo-saxonne, peut même être le citoyen d'un Etat neutre qui, sous une forme ou une autre, pourrait favoriser l'ennemi, par exemple en étant son partenaire commercial. En conséquence, ses biens en haute mer peuvent être saisis et on peut le contraindre à la collaboration économique et au boycott de son propre partenaire, etc. A cette tendance à amplifier et à aggraver la guerre et à abolir l'institution qu'est la neutralité, correspond une propagande qui "satanise" l'ennemi, criminalise son peuple tout entier et l'assimile à une bande de malfaiteurs. Cet état d'esprit rend toute paix définitive impossible, alors qu'une telle paix était précisément l'objet du droit international classique.

    En fait, dans l'optique universaliste et kelsenienne, il n'y a plus de guerre désormais, mais seulement un commerce libre et pacifique qui ne fait plus qu'un avec l'idéologie des Lumières, le mythe de l'humanité, le culte du progrès, etc. Tous ceux qui feraient mine de former des zones autarciques, de constituer des blocs protégés, menacent directement ce commerce "libre et pacifique", dominé jadis par l'Angleterre et aujourd'hui par les Etats-Unis. Ils sont donc en soi des "ennemis". Au plus tard en 1937, l'Allemagne et l'Italie sont devenus des ennemis pour Washington, le Japon les ayant précédés de quelques années. Les puissances de l'Axe, par leur politique économique, menaçaient la division du marché mondial, imposée par les Etats-Unis. Roosevelt, pour les besoins de sa propagande, a imaginé, hystérique, des ennemis terrifiants et a préparé dès 1937 son pays à la guerre, alors que Hitler croyait encore en 1939 qu'il pourrait limiter sa guerre à une guerre-éclair, sans que les Etats-Unis n'aient le temps d'intervenir (8).

    Quand un "ennemi" de cette option universaliste, "commerciale, libre et pacifique" se pointe à l'horizon, on commence par le mettre sous pression économique, on le soumet ensuite à des embargos ou des blocus et, finalement, on le décrète "ennemi de l'humanité" pour pouvoir déclencher contre lui une guerre totale, envisagée comme "sanction". Il faut, dans cette stratégie, forcer cet "ennemi" à jouer un rôle d'"agresseur", car, selon le droit international contemporain, toute forme d'agression est interdite, ainsi que le libre droit de conduire une guerre (9).

    Fabriquer et provoquer l'agression devient de ce fait l'art décisif de l'homme d'Etat; de ce fait, il faut qu'il évite de déclarer expressément la guerre, puisqu'une déclaration de guerre équivaut à une agression. Face à un "agresseur", tous les coups sont permis: il peut même être puni pendant longtemps, selon le bon vouloir de son vainqueur. Ce fut le cas de l'Allemagne en 1918-19 qui, pendant un an après les combats, fut soumise à un blocus des denrées alimentaires, ce qui a entraîné la mort d'un million de nourrissons et jeunes enfants. Cette pratique de la punition permet également de "légitimer" les carpet bombings,  les expulsions en masse de populations civiles, le procès de Nuremberg ou les atomisations de cités sans défense (Hiroshima, Nagasaki). La "sanction" n'est pas une guerre au sens propre du terme, car elle frappe un "criminel" qui, lui non plus, ne fait pas la guerre mais commet un "crime". Ce type de droit international, voulu essentiellement par les Etats-Unis, ne tient nullement compte des régulations et des limites que la civilisation a imposé à la guerre en Europe. En se basant sur l'utopie de vouloir abolir définitivement la guerre, ce droit international "sanctionneur", cette idéologie de la punition, s'est imposée petit à petit à partir de 1918; aujourd'hui, il tend à devenir absolument dominant, à s'accentuer dans le discours et dans les pratiques.

    Examinons quelques faits historiques. Parmi les exemples de la main-mise progressive de cette idéologie juridique internationale, nous avons l'institution de l'auto-défense, acceptée par le pacte Briand-Kellog (1928), où l'on a interdit la guerre. L'internationaliste américain Philipp Jessup écrivait en 1940: "Les dimensions se sont modifiées et aux intérêts que nous cultivions à propos de Cuba en 1860, correspondent aujourd'hui nos intérêts pour les Iles Hawaï; l'argument de l'auto-défense conduira un jour les Etats-Unis à devoir faire la guerre sur le Yang-Tse, la Volga ou le Congo" (10).

    Ensuite, la Doctrine Stimson (c'est-à-dire la non reconnaissance des changements territoriaux obtenus par la force), forgée en 1932 par celui qui était alors Ministre des Affaires Etrangères des Etats-Unis, produit une aggravation des conflits précisément parce qu'elle donne aux Etats-Unis le droit, sur toute la terre, de juger du droit ou du non-droit des changements territoriaux. "Un acte de guerre n'importe où dans le monde nuit aux intérêts de mon pays", expliquait le Président Hoover pour justifier la doctrine de son Ministre des Affaires Etrangères.

    En conséquence, les changements territoriaux survenus par la forces des armes étaient légaux et légitimes avant 1928, illégaux et illégitimes après 1928; nous sommes en présence ici d'une variante de la "fin de l'histoire". Mais nous y trouvons aussi les racines de l'appui qu'apportent les Etats-Unis aux groupes de résistance, aux partis qui fomentent des guerres civiles, aux juristes qui prétendent défendre les "droits de l'homme", aux "démocrates" auto-proclamés de toutes sortes, etc. Les changements territoriaux réalisés où que ce soit dans le monde ne peuvent être avalisés d'aucune manière. L'ONU a largement repris ce principe de droit international à son compte et contribue ainsi à rendre impossible toute nouvelle mise en ordre des espaces politiques sur la planète et à empêcher le fonctionnement normal des Etats, dans la mesure où ces remaniements territoriaux ou ce fonctionnement se conçoivent comme des rapports réciproques de protection et d'obéissance. En avançant cette conception purement instrumentale des droits de l'homme et en pratiquant cet interventionnisme tous azimuts, les Etats-Unis et l'ONU fragilisent les garanties réelles dont pourraient jouir les hommes sur leur territoire national, car les droits de l'homme, normalement, ne pourraient se concevoir que comme droits de citoyens, ancrés dans une patrie donnée.

    Contre toutes ces idées et ces pratiques de type internationaliste, visant une hypothétique "unité du monde", ancrées, d'une part, dans l'idéologie révolutionnaire, d'autre part, dans la propension interventionniste mondiale des Anglo-Saxons, on en est arrivé, en Europe, au Japon et aussi en Amérique (EU et Am. lat.), à partir de 1939, à formuler l'idée de "grand espace". De première importance à ce sujet est l'écrit de Carl Schmitt, L'ordre international du grand espace avec interdiction d'intervention pour les puissances extérieures à cet espace  (11).

    Si l'on voulait réduire cet écrit à un slogan simple, nous dirions: "L'Europe aux Européens!" et, pour les tentatives japonaises analogues: "L'Asie aux Asiatiques!". L'Allemagne et l'Italie d'une part, le Japon, d'autre part, imitaient à leur façon et à leur profit la Doctrine de Monroe (1823) qui revendiquait pour les Etats-Unis la domination de tout l'espace occupé par les deux Amériques. Les trois principes fondamentaux de la Doctrine de Monroe étaient au départ, selon Schmitt: 1) L'indépendance de tous les Etats américains par rapport aux puissances extérieures; 2) Le refus de toute forme de colonisation dans cet espace américain; 3) La non-intervention de toutes les puissances extra-américaines dans cet espace. Le nouveau grand espace centre-européen devait empêcher toute intervention américaine en Europe et s'interdisait, en contre-partie de s'immiscer dans les affaires des autres espaces. Cette logique du grand espace aurait imposé des limites à l'interventionnisme américain, qui entendait s'immiscer dans les affaires du monde entier.

    En Europe, cette conception grand-spatiale a été remise sur le tapis, après la victoire des armes allemandes à l'Ouest. Schmitt voyait dans le traité d'amitié entre le Reich et l'Union Soviétique (1939) une solution exemplaire: elle excluait l'immixtion de puissances tierces et garantissait aux peuples du "bloc continental" une "vie pacifique correspondant à leurs particularités". L'Allemagne en tant que puissance-guide de ce nouveau "grand-espace" devait entretenir des rapports de droit public avec chaque pays en particulier, mais à l'extérieur du grand espace  ‹vis-à-vis des autres grands espaces, dont les contours demeuraient flous‹  tous devaient suivre une même politique étrangère.

    On a ainsi imaginé une hégémonie mais non une absorption des Etats plus petits, ce qui constitue un véritable fédéralisme. Concoctés par les diplomates professionnels et traditionnels, ce schéma d'organisation ne pouvait être acceptés par les nationaux-socialistes, parce qu'ils pensaient en termes de race et non d'espace (12). Selon leurs propres conceptions, les petits peuples conservaient beaucoup trop de droits. Mais l'idée de Schmitt a été soumise à d'autres critiques encore, notamment en Italie (13).

    Depuis la seconde guerre mondiale et la montée en puissance des Etats alliés comme les USA et l'URSS, Schmitt ne pouvait plus qu'exprimer l'espoir, en 1962, que les nations et les peuples conservassent la force de rester fidèles à leur culture, leur religion et leur langue (14). Il est vrai que Carl Schmitt considérait que l'idée de nation, d'une organisation purement nationale, était dépassée: par conséquent, le "grand espace" devait servir à détourner l'illusion et le danger américains du one world.  Mais dès que son idée eut pu s'unir à une force réelle pour réaliser vraiment le grand espace, les nations n'auraient plus été que des entités culturelles et non plus politiques.

    L'idée de grand espace n'est pas encore à l'ordre du jour. La CEE d'aujourd'hui prétend être le nouveau grand espace, valable pour tous. Mais si l'idée de Großraum, de "grand espace", est née de la conviction que les Etats étaient devenus trop petits au regard du développement de la technique et de l'économie, les théoriciens de ce grand espace ont également dit que celui-ci ne pouvait pas être ni bâti ni organisé en priorité sur l'économie. La conservation de la multiplicité des cultures est désormais un acte politique. Pour organiser un grand espace comme espace politique, il faut préalablement répondre à trois questions: 1) Qui est l'ennemi?; 2) Quelle est la puissance hégémonique (à l'intérieur du grand espace)?; 3) Existe-t-il une homogénéité qui garantit la durée de la fédération?

    Réponse à la première question.

    L'ennemi du "grand espace" européen ne peut plus être la Russie aujourd'hui. Pour la plupart d'entre nous, l'ennemi est évidemment Washington. Mais cette inimitié, beaucoup d'Européens ne la conçoivent pas encore, ne l'imaginent même pas; par ailleurs, beaucoup d'Européens n'ont pas le courage de l'assumer. Cette ignorance et ce manque de courage ne valent pas seulement pour les Anglais qui sont liés aux Américains par de nombreux liens. De plus, les nations européennes sont trop nettement profilées dans leur identité politique pour songer à harmonier leur politique extérieure. Où se trouve le point commun de la politique extérieure de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Angleterre, de l'Espagne, de la France? L'impossibilité de pratiquer une politique extérieure commune, capable de rendre possible une politique militaire commune (pas de chèque sans provision!) s'aperçoit parfaitement dans la crise yougoslave. La définition de l'ennemi n'est possible que s'il existe une unité. A cela s'ajoute que la majorité des Européens, ou du moins un très grand nombre d'entre eux, comprennent l'unité de l'Europe comme une simple étape intermédiaire vers une "unité du monde" qu'ils ne conçoivent que très confusément.

    Réponse à la seconde question.

    Du temps de Carl Schmitt, il y avait en Europe une puissance hégémonique: l'Allemagne. Mais elle a perdu la guerre. Hitler lui-même refusait l'idée d'Europe et les représentants de l'idée européenne étaient réduits à l'impuissance sous sa férule (15). Quant à l'Allemagne actuelle, il lui manque toutes les caractéristiques de la puissance hégémonique: sa population est réduite et en phase démographique descendante, elle n'a ni volonté d'assumer un rôle hégémonique ni pouvoir réel ni vision. Les Allemands d'aujourd'hui feignent d'être les meilleurs amis de l'Europe. Mais ils ne s'enthousiasment pour l'Europe qu'en croyant qu'ils vont pouvoir se dissoudre en elle. On pourrait épiloguer sans fin sur les névroses allemandes, sur le complexe de culpabilité allemand, etc. Quoi qu'il en soit, l'Europe ne peut pas fonctionner tant que sa nation la plus importante numériquement ne s'accepte pas elle-même pour elle-même (16). Et quand l'Allemagne actuelle aspire à une position meilleure, dans toute l'Europe fusent articles, émissions, pamphlets où s'exprime la peur du "danger allemand", alors que personne ne craint plus ce "danger" que les Allemands eux-mêmes!

    L'Angleterre n'est pas intéressée à voir l'influence américaine se réduire en Europe et la position de la France est ambigüe: son anti-américanisme évolue dans des limites très étroites et reste surtout fort rhétorique. Par le Traité de Maastricht, la France espère lier l'Allemagne à la CEE (qui n'est qu'une demie-Europe, une Europe hémiplégique, sans profondeur stratégique). Paris espère véritable enchaîner l'Allemagne, car cela correspond aux vieux intérêts français, surtout si le fruit du labeur permanent des Allemands, si l'argent allemand financent les déficits de la France et les frais de fonctionnement de la CEE. Mais nos voisins ne se rendent pas compte que nous, les Allemands, sommes devenus le peuple le plus paresseux d'Europe et, surcroît, notre croissance démographique est arrêtée voire en recul. Si à tous ces facteurs négatifs s'ajoute la concrétisation des clauses du Traité de Maastricht, notamment l'introduction d'une monnaie unique, l'ECU, qui sera forcément faible par rapport à ce que le DM était et assorti d'un financement des régions pauvres par les régions riches, nous assisterons en Europe à des convulsions politiques dramatiques, d'une ampleur inconnue jusqu'ici (17). A cause de tout cela, l'idée d'unir plusieurs Etats sans qu'il n'y ait de puissance hégémonique est une impossibilité sociologique. Aucune véritable fédération, au sens propre du terme, ne peut voir le jour sans hegemon.

    Réponse à la troisième question.

    Une fédération n'est pas homogène tout simplement parce qu'on tente de la faire. A cette heure, il n'existe pas en Europe de consensus sur ce qui constitue véritablement la "substance" de la culture européenne. Autre question: quels sont les pays qui appartiennent à l'Europe, quels sont ceux qui n'y appartiennent pas? La Scandinavie en fait-elle partie? Et l'Angleterre? L'Espagne? La Russie? L'Ukraine? Il n'est pas évident que les intérêts d'un Portugais, d'un Allemand et d'un Norvégien soient compatibles. Ces problèmes s'aggraveront si la CEE s'étend, si y adhèrent des pays comme la Hongrie, la République tchèque et la Pologne. Cet accroissement de la Communauté risquerait de la jeter dans une période de stagnation économique gravissime. Les conflits et les divisions, qui existent déjà et s'avèrent fort inquiétants, vont alors s'intensifier. L'absence d'un homogénéité historique, sociale et culturelle rendent quasi insoluble un problème politique majeur: qui décidera, le cas échéant, de l'état d'exception? Dans l'hypothèse où les divisions entre Etats subsisteraient peu ou prou, une majorité rendue possible par des votes hollandais décidera-t-elle de l'état d'exception en Sicile? Et une bureaucratie établie à Bruxelles pourra-t-elle bloquer une décision indispensable ailleurs?

    Toutes les tentatives d'unir l'Europe ont échoué jusqu'ici: celle de Jules César, celle de Charlemagne, celles du Pape Innocent III, de l'absolutisme, de Napoléon et de Hitler. Le problème politique ne peut pas être résolu par Maastricht seul. Ensuite, il n'est pas possible de créer un véritable grand espace européen tant que l'Europe ne sort pas du commerce mondial libre (libéral). Enfin, il faut surtout qu'il y ait un peuple européen. Mais un tel peuple n'existe pas. Si, comme le croient bon nombre d'³Européens² convaincus, le Parlement de Strasbourg se renforce par rapport à la bureaucratie de Bruxelles, cela ne changera rien au fait qu'un Italien ne reconnaîtra jamais son député dans la personne d'un député français. Si les Etats nationaux sont abolis, les nations seront réduites à des "groupes ethniques" mais il ne naîtra pas pour autant une "nation européenne". Pire: un parlement européen véritablement puissant sera toujours pour tous les Européens un parlement dominé par des ³étrangers². Les lois de ce parlement seront encore moins acceptées que les délibérations ou les décisions de la Commission de Bruxelles!

    Tout ce qu'on a pu faire de positif dans le sens de l'idée européenne a déjà été fait. Mais si le projet d'union monétaire et financière entre en vigueur, alors la paralysie de la politique étrangère s'accentuera  ‹on pense à la Yougoslavie‹  et les motifs de conflits politiques augmenteront. Tout progrès de l'unité européenne se muera automatiquement en un progrès de division et de dissensus, où l'Europe se rendra étrangère à elle-même. L'Europe peut être une fédération d'Etat mais non un "Etat fédéral". L'Europe est multiplicité de ses nations, et certainement aussi de ses régions: en dehors de cela, elle n'est rien. L'évolution de l'Europe orientale prouve que la nation demeure la référence politique décisive. Si les nations ne peuvent être conservées, si elles ne peuvent plus défendre leur culture et leurs particularités, on ne pourra pas créer le véritable "grand espace", différent de celui qu'envisage Maastricht et qui n'est qui n'est que la copie miniature de l'"unité du monde" dont rêvent les utopistes mondialistes.

    Etre Européen, cela signifie: connaître et reconnaître la diversité de l'Europe. Seulement quand ce processus de connaissance et de reconnaissance se sera amplifié, aura atteint un certain degré d'opérabilité, l'Europe développera une culture et une identité continentales. Mais l'Europe d'aujourd'hui, qui dit être sur la voie de l'unité, est bien plus éloignée de cette culture continentale que du temps de Nietzsche et de Burckhart, de Karl Vossler et de Benedetto Croce.

    Notes:
    (1) Carl SCHMITT, "Großraum gegen Universalismus" (1939) in Positionen und Begriffe, Duncker und Humblot, Berlin, 1988. Trad; franç.: in Carl SCHMITT, Du politique, "légalité et légitimité" et autres essais, Pardès, Puiseaux, 1990.

    (2) Carl SCHMITT, "El Orden del Mundo despues la Segunda Guerra Mundial", in Revista de Estudios Politicos, Madrid, 1962, pp. 36 et ss.

    (3) Hans KELSEN, Die Staatslehre des Dante Alighieri, Wien, 1905.

    (4) Ph. DESSAUER, "Die Politik des Antichrist", in Wort und Wahrheit, 1951, pp. 405-415.

    (5) Carl SCHMITT, Politische Theologie, München/Leipzig, 1922, pp. 55 ss. Trad. it. in Le catagorie del politico, Bologna, 1972, pp. 84 ss.

    (6) Hans KELSEN, Das Problem der Souveränität und die Theorie des Völkerrechts, Tübingen, 1928, pp. 320 ss.

    (7) Sur le droit international induit par la Révolution française, cf. R; REDSLOB, in Festschrift für O. Mayer, 1916, pp? 271 ss.; B. MIRKINEGUETZEVITCH, L'influence de la Révolution française sur le développement du droit international dans l'Europe orientale, in Recueil des Cours, 22/1928, pp. 299 ss.

    (8) Sur les précédents économiques de la seconde guerre mondiale, cf. Carlo SCARFOGLIO, Davanti a questa guerra, Milan, 1942; D. JUNKER, Der unteilbare Weltmarkt, Stuttgart, 1975.

    (9) Sur la notion d'"agression", cf. Carl SCHMITT, Der Nomos der Erde, Köln, 1950, 3ième éd., Berlin, 1988.

    (10) Philipp JESSUP, "The Monroe Doctrine", in American Journal of International Law, 1940, pp. 704.

    (11) La traduction italienne est actuellement la seule disponible: Il concetto d'Impero nel diritto internazionale, édité et préfacé par Luigi Vannutelli Rey, avec un appendice de Franco Pierandrei, Rome, 1941. Les articles de Schmitt en Italie paraissaient surtout dans la revue Lo Stato. Ils ont été repris dans une anthologie: Carl SCHMITT, Scritti politico-giuridici 1933-1942, édité par Alessandro CAMPI, Perugia, 1983.

    (12) Typique pour la critique nationale-socialiste: R. HÖHN, Reich - Großraum - Großmacht, Darmstadt, 1942.

    (13) Par exemple, chez Giacomo PERTICONE, "Il problema dello ³spazio vitale² e del ³grande spazio²", in Lo Stato, 1940, pp. 522-531; Cf. également A. MESSINEO, s.j., "Spazio vitale e grande spazio", La Civiltà Cattolica, Rome, 1942.

    (14) cf. note (2).

    (15) Hans Werner NEULEN, Europa und das Dritte Reich, München, 1987. Cf. Recension de Herbert TAEGE in Vouloir n°48/49 (1988), pp. 11-13.

    (16) Sur le problème du ³refoulement du passé² en Allemagne, cf. Armin MOHLER, Der Nasenring, München, 1991. Cf. Willy PIETERS in Vouloir n°40/42 (1987), pp. 12-14 (Il s'agit plus exactement du commentaire d'un essai paru dans un ouvrage collectif qui, amplifié, allait donné le texte de Der Nasenring).

    (17) Cf. R. ÜBELACKER, "Zur Problematik der Verträge von Maastricht", in Festschrift für H.J. Arndt. Politische Lageanalyse, Bruchsal, 1993, pp. 381 ss.  

    [Synergies Européennes, Vouloir, Mai, 1994]

  • Carl Schmitt État, nomos et grands espaces

    La maison d'édition berlinoise Duncker & Humblot, qui publie l'essentiel de l'œuvre de Carl Schmitt, a eu le mérite l'an passé d'avoir publié une anthologie d'articles définitionnels fondamentaux du juriste et polito­logue allemand (CS, Staat, Großraum, Nomos - Arbeiten aus den Jahren 1916-1969), magistralement pré­facés par Günter Maschke. Ce fut sans doute, à nos yeux, le nouveau livre le plus important en philoso­phie politique exposé à la Foire de Francfort en octobre 1995. Mais c'est aussi un livre fondamental pour comprendre dans tous ses rouages le monde d'après la Guerre Froide. G. Maschke, un des plus grands spécialistes allemands de Carl Schmitt, mérite nos éloges pour avoir annoté avec une remar­quable précision tous ces articles et surtout les avoir resitués dans leur vaste contexte. Maschke fournit en effet au lecteur  — à l'étudiant comme à l'érudit —  des commentaires et des analyses très mé­thodiques et très fouillées. Staat, Großraum, Nomos est divisé en quatre parties : 1. Constitution et dicta­ture ; 2. Politique et idée ; 3. Grand-Espace et Droit des gens et 4. Du Nomos de la Terre. À notre avis, l'essentiel pour notre monde en effervescence depuis la chute du Mur réside dans les deux dernières par­ties.
     
    Cette nouvelle anthologie a l'immense mérite de concentrer toute son attention sur un aspect moins connu, mais toutefois déterminant, de la pensée et de l'œuvre de Carl Schmitt : la géopolitique. Notre “Centre de Recherches en Géopolitique” avait jadis déjà mentionné quelques-uns de ces textes fonda­mentaux, mais le vaste ensemble d'articles et d'essais sélectionnés par Maschke permet de jeter, sur cette géopolitique schmittienne, un regard beaucoup plus synoptique.

    Le “Grand-Espace”
     
Notre Centre a publié depuis 1988 un certain nombre de textes de géopolitique ; depuis 1991, nous réflé­chissons intensément sur le nouvel ordre mondial après l'effondrement de l'Union Soviétique. L'ère nou­velle sera très vraisemblablement marquée par la notion de “Grand-Espace”, toutefois dans un sens peut-être différent de celui que lui donnait C. Schmitt. Commençons notre analyse par une citation de Joseph Chamberlain qui illustre bien l'intention des géopolitologues et de Schmitt lui-même : « L'ère des petites na­tions est révolue depuis longtemps. L'ère des empires est advenue » (1904). Mais l'effondrement de l'URSS nous enseigne que l'ère des empires traditionnels est elle aussi révolue, si l'on considère toutefois que le dernier des empires traditionnels a été l'Union Soviétique. À la place des empires, nous avons dé­sormais les “Grands-Espaces”. Dans son essai Raum und Großraum im Völkerrecht, Schmitt définit clai­rement le concept qu'il entend imposer et vulgariser : « Le “Grand-Espace” est l'aire actuellement en ges­tation, fruit de l'accroissement à l'œuvre à notre époque, où s'exercera la planification, l'organisation et l'activité des hommes ; son avènement conduira au dépassement des anciennes constructions juridiques dans les petit-espaces en voie d'isolement et aussi au dépassement des exigences postulées par les systèmes universalistes qui sont liés polairement à ces petits-espaces ».
     
    Schmitt cite Friedrich Ratzel et montre, en s'appuyant sur ces citations, comment, à chaque génération, l'histoire devient de plus en plus déterminée par les facteurs géographiques et territoriaux. C'est d'autant plus vrai aujourd'hui pour notre génération, car la bipolarité d'après 1945 fait place à une multipolarité, dont on ne connaît pas encore exactement le nombre de protagonistes.
     
    Maschke, dans ses commentaires sur l'article intitulé Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, mentionne à juste titre la théorie de Haushofer qui envisa­geait de publier un Grundbuch des Planeten, un livre universel sur l'organisation territoriale de la planète. La géopolitique, selon Haushofer, ne devait pas servir des desseins belliqueux  — contrairement à ce qu'allèguent une quantité de propagandistes malhonnêtes —  mais préparer à une paix durable et éviter les cataclysmes planétaires du genre de la Première Guerre mondiale. Ce Grundbuch haushoférien devait également définir les fondements pour maintenir la vie sur notre planète, c'est-à-dire la fertilité du sol, les ressources minérales, la possibilité de réaliser des récoltes et de pratiquer l'élevage au bénéfice de tous, de conserver “l'habitabilité” de la Terre, etc., afin d'établir une quantité démographique optimale dans cer­tains espaces. Les diverses puissances agissant sur la scène internationale pratiqueraient dès lors des échanges pour éviter les guerres et les chantages économiques. Certes, on peut reprocher à ce Grundbuch de Haushofer, un peu écolo avant la lettre, d'être utopique et irénique, mais force est de cons­tater que ses idées étaient fondamentalement pacifistes et qu'elles ne coïncidaient pas avec les projets agressifs de l'Allemagne nationale-socialiste. Pourtant, Maschke rappelle que Schmitt et Haushofer ne correspondaient apparemment pas et ne s'étaient jamais vus.
     
    Cet article sur le völkerrechtliche Großraumordnung... constituaient une tentative d'introduire en Europe une “doctrine de Monroe” au cours de la Seconde Guerre mondiale. Dans son commentaire, Maschke rap­pelle les thèses d'un géographe américain, Saul Bernard Cohen, qui a eu le mérite de maintenir à flot les idées géopolitiques avant leur retour à l'avant-plan. Le concept cohenien de “région géopolitique”, déve­loppé depuis les années 60 et actualisé aujourd'hui, s'avère pertinent dans le contexte actuel de “fin de millénaire”. Ces idées de “grand-espace” et de “région géopolitique” se retrouvent également chez les deux experts espagnols de droit international, fortement influencés par Schmitt : Camilo Barcia Trelles et Luis Garcia Arias.
     
    L'étude de Schmitt Das Meer gegen das Land (La mer contre la terre) de 1941 contient le noyau essentiel du futur livre de Schmitt Land und Meer. Maschke pense que Schmitt a été influencé par la lecture de Vom Kulturreich des Meeres (1924) de Kurt von Boeckmann, et de Vom Kulturreich des Festlandes (1923) de Leo Frobenius.
     
    Une recension écrite par Schmitt en 1949 garde toute sa pertinence aujourd'hui, souligne Maschke. Elle s'intitule Maritime Weltpolitik. Schmitt y écrit : « La domination de l'espace aérien et la possession de moyens de destruction modernes pourront à elles seules s'assurer la domination sur la terre et sur la mer. [Par ces moyens techniques], notre planète est encore devenue plus petite. En comparaison avec les structures qu'érige la technique moderne sur la planète, la Tour de Babel apparaît comme une entreprise très modeste. La Mer a perdu sa puissance en tant qu'élément et notre Terre est devenue un aérodrome » (p. 479 de l'édition de Maschke).
     
    Quelques années après la seconde guerre mondiale déjà, Schmitt tire la conclusion: dans le futur, le con­trôle de la planète s'exercera par le biais des communications aériennes (et plus tard spatiales) ; la Terre et la Mer perdront de l'importance. Le nouvel espace  — jeu de mot ! —  sera l'espace.
     
    Schmitt mentionne l'œuvre de l'Américain Homer Lea (1876-1913) dans sa recension. Lea avait terminé sa carrière comme conseiller militaire de Sun Yat Sen en Chine. Il avait écrit des livres importants, largement oubliés aujourd'hui : The Day of the Saxon (1912) et The Valor of Ignorance (1909). Le polémologue suisse Jean-Jacques Langendorf, ami et complice de Maschke, avait préfacé une réédition allemande de The Day of the Saxon et prépare actuellement une vaste étude sur le écrits militaires et géopolitiques de Lea.

     
Le Nomos
     
Penchons-nous maintenant sur la quatrième partie de cette anthologie, qui commence par la définition que donne Schmitt du “nomos” : « Il est question d'un Nomos de la Terre. Ce qui signifie : je considère la Terre — ­l'astéroïde sur lequel nous vivons —  comme un Tout, comme un globe et je recherche pour elle un ordre et un partage globaux. Le terme grec “nomos”, que j'utilise pour désigner ce partage et cet ordre fondamental, dérive de la même étymologie que le mot allemand “nehmen” (prendre). Nomos signifie dès lors en première instance, la “prise”. Ensuite, ce terme signifie, le partage et la répartition de la “prise”. Troisièmement, il signifie l'exploitation et l'utilisation de ce que l'on a reçu à la suite du partage, c'est-à-dire la production et la consommation. Prendre, partager, faire paître sont les actes primaires et fonda­mentaux de l'histoire humaine, ce sont les trois actes de la tragédie des origines » (Maschke, p. 518).
     
    Dans une étude datant de 1958 et intitulée Die geschichtliche Struktur des Gegensatzes von Ost und West (La structure historique de l'opposition entre l'Est et l'Ouest), Schmitt mentionne quelques-unes des théories géopolitiques de base énoncées par Sir Halford John Mackinder. Il se réfère au géographe britannique quand il affirme que l'opposition entre puissances continentales et puissances maritimes constitue la réalité globale de la guerre froide. Quand il commente cette étude, Maschke commet la seule erreur que j'ai pu trouver dans son travail par ailleurs exemplaire. “L'Île du monde” selon Mackinder est l'Europe + l'Asie + l'Afrique et non pas “l'hémisphère oriental” comme le dit Maschke (p. 546). Celui-ci af­firme également que Mackinder avait été influencé par le géographe allemand Joseph Partsch. Je ne pré­tends pas être un expert dans l'œuvre de Mackinder, mais c'est bien la première fois que je lis cela...
     
    Nous avions déjà eu l'occasion de recenser un ouvrage important de Schmitt, Gespräch über den neuen Raum (Conversation sur le nouvel espace). C'est l'une des contributions les plus pertinentes de Schmitt à la géopolitique depuis 1945. Le message de Schmitt dans ce travail (et dans d'autres), c'est un appel à la constitution de différents “Grands-Espaces”, ce qui semble advenir aujourd'hui, surtout depuis la Guerre du Golfe. La théorie du pluralisme des Grands-Espaces, Schmitt l'a bien exprimée dans un autre texte figurant dans l'anthologie de Maschke : Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg (L'Ordre du monde après la Seconde Guerre mondiale). Schmitt y écrivait : « De quelle manière se résoudra la con­tradiction entre le dualisme de la Guerre Froide et le pluralisme des Grands-Espaces...? Le dualisme de la Guerre Froide s'accentuera-t-il ou bien assistera-t-on à la formation d'une série de Grands-Espaces, qui généreront un équilibre dans le monde et, par là même, créeront les conditions premières d'un ordre paci­fique stable ? » (Maschke, p. 607).
     
    En 1995, nous connaissons la réponse à la question que posait Schmitt en 1962. Le dualisme n'est plus et nous pouvons assister à l'émergence (timide) de Grands-Espaces, qui pointent à l'horizon. Nous ne pouvons toujours pas deviner quelle sera l'issue de ce processus. Des changements surviendront indubi­tablement dans le cours des choses mais nous pouvons d'ores et déjà penser que l'ALENA et l'UE seront deux de ces Grands-Espaces, et ils coopéreront sans doute avec le Japon. Le Lieutenant-Général William E. Odom de l'US Army, aujourd'hui à la retraite, a lancé quelques éléments dans le débat visant à structurer le système qui prendra le relais de celui de la Guerre Froide dans son ouvrage How to Create a True World Order (Comment créer un véritable Ordre Mondial ?, Orbis, Philadelphia, 1995). La Russie, la Chine, l'Inde, le Sud-Est asiatique et le monde musulman pourraient bien devenir des Grands-Espaces autonomes. L'Afrique continuera à végéter dans la misère, sauf peut-être le Nigéria et l'Afrique du Sud. L'attitude agressive croissante de la Chine aura sans doute pour résultat d'avertir les petites puissances d'Asie ; elles prépareront dès lors leur défense contre l'impérialisme chinois à venir.
     
    Dans la quatrième partie de l'anthologie de Maschke, nous trouvons encore un texte fondamental, Gespräch über den Partisanen (Conversation sur la figure du partisan) (1). Au départ, il s'agissait d'un dé­bat radiodiffusé en 1960 entre Schmitt et un maoïste allemand, Joachim Schickel. ce débat était bien en­tendu marqué par la grande question de cette époque : l'insurrection croissante au Vietnam. Il n'en de­meure pas moins vrai que la question de la guerilla (ou du Partisan) demeure. Le Law Intensity Warfare (guerre à basse intensité) continuera à faire rage sur la surface du monde et influencera les processus politiques. Résultat : le terme de “Guerre civile mondiale” acquerra sans cesse de l'importance (2).
     
    Carl Schmitt n'était pas en première instance un géopolitologue. Il était un expert en droit constitutionnel et international. Toutefois, au moment où nous allons aborder le nouveau millénaire, il est temps, me semble-t-il, de remettre sur le métier les approches schmittiennes en matières géopolitiques et géostra­tégiques globales. Même si Schmitt reste une personnalité controversée (à cause des opinions qu'il a émises au début des années 30), il est devenu impossible de l'ignorer quand on élabore aujourd'hui des scénarii pour l'avenir du monde.
     
    Theo HARTMAN (« State, Nomos and Greater Space. Carl Schmitt on Land, Sea and Space », in Center for Research on Geopolitics (CRG), Special Report n°4, Helsingborg/Sweden, 1996. Adresse : CRG, P.O.Box 1412, S-251.14 Helsingborg/Suède ; tr. fr. R. Steuckers).
    Références du livre de Maschke : Carl SCHMITT, Staat, Großraum, Nomos. Arbeiten aus den Jahren 1916-1969. herausgegeben, mit einem Vorwort und mit Anmerkungen verse­hen von Günter Maschke, Duncker & Humblot, Berlin, 1995.
     http://vouloir.hautetfort.com
    Notes :
    (1) Tr. fr. : Conversation sur le partisan (1969) in La guerre civile mondiale, essais 1943-1978 (éd. Ère, nov. 2007).
    (2) Pour une analyse complète de na notion de “Guerre civile mondiale”, cf. le manuscrit impublié de Bertil Haggman, directeur du CRG suédois, intitulé Global Civil War - A Terminological and Geopolitical Study, 1995).